La Kermesse de Rubens

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Le Drageoir aux épices , suivi de Pages retrouvées (1874)
Les Éditions G. Crès et Cie (pp. 35-42).


VI

LA KERMESSE DE RUBENS


Le lendemain soir, j’errais dans les rues d’un petit village situé en Picardie, au bord de la mer. Le vent soufflait avec rage, les vagues croulaient les unes sur les autres, et les moulins à vent découpaient leurs silhouettes grêles sur de monstrueux amas de nuages noirs. Çà et là, sur la route, étincelaient de petites chapelles, élevées par les marins à la Vierge protectrice. Je marchais lentement, baisant tes lèvres rudes, aspirant l’âcre et chaude senteur de ta bouche, ô ma vieille maîtresse, ma vieille Gambier ! j’écoutais le grincement des meules et le renâclement farouche de la mer, quand soudain retentit à mon oreille un air de danse, et j’aperçus une faible lueur qui rougeoyait à la fenêtre d’une grange. C’était le bal des pêcheurs et des matelotes. Quelle différence avec celui que j’avais vu hier au soir ! Au lieu de cette truandaille ramassée dans je ne sais quel ruisseau, j’avais devant les yeux des gars à la figure honnête et douce ; au lieu de ces visages dépenaillés et rongés par les onguents, de ces yeux ardoisés et séchés par la débauche, de ces lèvres minces et orlées de carmin, je voyais de bonnes grosses figures rouges, des yeux vifs et gais, des lèvres épaisses et gonflées de sang ; je voyais s’épanouir, au lieu de chairs flétries, des chairs énormes, comme les peignait Rubens, des joues roses et dures, comme les aimait Jordaens.

Au fond de la salle, se tenait un vieillard de quatre-vingts ans, tout rapetissé et ratatiné ; sa figure était sillonnée de ravines et de sentes qui s’enlaçaient et formaient un capricieux treillis ; ses petits yeux noirs, plissés, bridés jusqu’aux tempes, étaient couverts d’une taie blanche comme des boules d’agate marbrées de blanc, et son gros nez saillant étrangement, diapré de bubelettes nacarat, boutonné d’améthystes troubles.

C’était le doyen des pêcheurs, l’oracle du village. Dans le coin, à sa gauche, quatre loups de mer s’étaient attablés. Deux jouaient aux cartes et les deux autres les regardaient jouer. Ils avaient tous le teint hâlé et brun comme le vieux chêne, des chevelures emmêlées et grisonnantes, des mines truculentes et bonnes. Ils vidaient, à petites gorgées, leur tasse de café, et s’essuyaient les lèvres du revers de leur manche. La partie était intéressante, le coup était difficile ; celui qui devait jouer tenait son menton dans sa grosse main couleur de cannelle et regardait son jeu avec inquiétude. Il touchait une carte, puis une autre, sans pouvoir se décider à choisir entre elles ; son partner l’observait en riant et d’un air vainqueur, et les deux autres tiraient d’épaisses bouffées de leur pipe et se poussaient le coude en clignant de l’œil. On eût dit un tableau de Teniers, il n’y manquait vraiment que les deux arbres et le château des Trois-Tours.

Pendant ce temps, le cornet et le violon faisaient rage, et de grands gaillards, membrus et souples, les oreilles ornées de petites poires d’or, gambadaient comme des singes et faisaient tournoyer les grosses pêcheuses, qui s’esclaffaient de rire comme des folles. La plupart étaient laides, et pourtant elles étaient charmantes avec leurs petits bonnets blancs, jaspés de fleurs violettes, leur grosse camisole et leurs manches en tricot rouge et jaune. Les enfants et les chiens se mirent bientôt de la partie et se roulèrent sur le plancher. Ce n’était plus une danse villageoise de Teniers, c’était la kermesse de Rubens, mais une kermesse pudique, car les mamans tricotaient sur les bancs et surveillaient, du coin de l’œil, leurs garçons et leurs filles.

Eh bien ! je vous jure que cette joie était bonne à voir, je vous jure que la naïve simplesse de ces grosses matelotes m’a ravi et que j’ai détesté plus encore ces bauges de Paris où s’agitent comme cinglés par le fouet de l’hystérie, un ramassis de naïades d’égout et de sinistres riboteurs !