La Légende de Metz/Chapitre IV

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CHAPITRE IV[modifier]

Ce que pense l’ennemi. — L’opinion du feld-maréchal Burgoyne. — Un article de la Comédie Politique. — Lettres des maréchaux Le Bœuf, Canrobert, Mac-Mahon. — L’enquète. — Une réponse du maréchal Bazaine.


Lorsque au printemps dernier je parcourais l’Allemagne, non seulement je ne connaissais pas le maréchal Bazaine, mais je ne l’avais jamais vu.

Les jugements que j’entendis porter sur lui par des hommes de mérite et de haute honorabilité me firent singulièrement réfléchir.

Je ne savais alors de Bazaine que ce qu’en sait la généralité des Français, qui, ayant accepté comme bonne et valable la procédure de Trianon, se figure que ce maréchal, condamné à mort, a trahi sa patrie et vendu son armée.

Largement payé, sans aucun doute, je supposais qu’une fois la peine commuée et l’évasion accomplie, il devait aujourd’hui rouler carrosse à Madrid.

Nombre de journaux ont contribué à répandre cette opinion. Or, j’ai lu beaucoup de journaux ! Aussi n’ai-je pas été peu surpris, lorsque j’ai entendu parler de Bazaine, avec respect ; lorsque je l’ai entendu apprécier comme un digne et loyal soldat, comme un bon père, qui n’a pas maintenant tous les jours sur sa table le pain nécessaire à ses enfants ; enfin, comme une victime de toutes sortes d’intrigues politiques.

Devant de telles appréciations, si contraires à tout ce que j’avais cru jusqu’alors, je me suis promis, ne m’en rapportant plus aux jugements établis, aux opinions toutes faites, de réviser, jusqu’à un certain point, dès mon retour en France, le procès Bazaine, de rechercher ses véritables causes, et les intérêts politiques et privés qui auraient pu dicter la sentence.

A quelque temps de là, je me trouvais à Wurtzbourg avec un des premiers médecins de l’Allemagne, ancien camarade d’études à l’Université d’Heidelberg, Korpsbrüder ; nous avions bu ensemble, Brüderschaft, et chanté le « Gaudeamus igitur juvenes », nous jurant amitié éternelle, amitié à laquelle la guerre de 1870-71 devait, bien malgré nous, porter atteinte.

Après avoir parlé de la France et de l’Allemagne, la conversation tomba sur Bazaine.

Je rapporte ici, aussi fidèlement que ma mémoire me le permet, les appréciations d’un Allemand appartenant à l’aristocratie de l’intelligence, bon patriote et honnête homme. L’opinion d’un ennemi est bonne à connaître : elle est souvent instructive et toujours profitable.

— Dans votre pays, disait-il, — le seul au monde qui ait subi les effets, en moins de cent ans, de huit révolutions, l’Histoire, — c’est-à-dire la vérité et la justice, a été remplacée par la légende, c’est-à-dire les passions et les intérêts.

Il en résulte pour vous, — dommage irréparable qui n’est que trop apparent aujourd’hui, — l’impossibilité de bénéficier de votre propre expérience. La légende est en France un mal incurable, mais presque nécessaire à l’existence tourmentée de la nation. Celle-ci, quant aux personnes et aux choses, vit des fictions que la légende crée en tous sens. Un jour elle en meurt, ou à peu près, puis elle renaît et recommence.

Le mal vient de loin : il remonte à Louis XIV. Les mœurs privées du roi, pendant sa jeunesse, les désordres incestueux du Régent, le libertinage de Louis XV, la complaisante et basse servilité de la noblesse, — tout cela a provoqué le dégoût pour les classes dirigeantes, rompu l’équilibre social et amené l’état révolutionnaire dans lequel vous vivez, depuis un siècle, comme dans votre état normal.

Je ne vous apprendrai rien en disant que chez tous les peuples qui ont joué un grand rôle dans l’histoire, la décadence a commencé immédiatement après le siècle qui avait porté leur grandeur à son apogée. Voyez les Grecs après Périclès, les Romains après Auguste, les Italiens après les Médicis. Vous n’avez pas échappé à la loi générale.

L’état moral de la France actuel est des plus curieux à analyser.

Chacun comprend les intérêts de la patrie à sa manière. Les partis se disputent le pouvoir ; tous les moyens leur sont bons pour l’obtenir, même les moins patriotiques.

Votre nation, interrogée par un plébiscite, se prosterne aux pieds d’un homme, qu’elle chasse quelques jours après. Il lui faut de nouvelles idoles, qui, à leur tour, seront bientôt renversées.

Enfin, — puisqu’il est convenu que nous devons tout nous dire, — votre gouvernement actuel n’est pas respecté à l’étranger.

Nous autres, forcément vos ennemis, puisque nos intérêts sont contraires aux vôtres, nous nous réjouissons de votre état politique, des divisions qui règnent parmi vous, et qui ne peuvent qu’affaiblir la nation.

A quoi marchez-vous ? L’histoire peut le laisser prévoir. Dieu seul pourrait le dire.

En ce moment, celui qui chez vous est le plus près du pouvoir n’est ni un Bourbon, ni un Bonaparte, ni même un grand républicain : c’est le général Boulanger. La légende, dont je vous parlais tout à l’heure, a déjà fait son œuvre. Nous connaissons l’esprit de vos campagnes aussi bien que vous-même, et nous savons que Boulanger a remplacé dans les chaumières le Petit Caporal. Pour les uns, il n’est que l’héritier de Bonaparte ; pour les autres, il personnifie la Revanche.

Le général Boulanger a-t-il les capacités requises pour le gouvernement d’une grande nation, pendant longtemps la première du monde ? A-t-il assez de génie pour conduire ses armées à la victoire ? L’avenir se chargera peut-être de répondre ; mais, franchement, il n’à point encore assez fait pour justifier l’enthousiasme populaire que son nom soulève. Il est possible d’ailleurs que cette popularité s’évanouisse aussi vite qu’elle s’est créée ; mais, après Boulanger un autre, et ainsi de suite !

La revanche, soit ! faites-nous la guerre ; mais au moins, cette fois, soyez prêts. N’oubliez pas que notre grand Bismarck a dit :

« Je me suis trompé, je l’avoue franchement :

« J’ai prisé trop haut l’armée de la France et trop bas ses finances. Si la France nous déclarait maintenant la guerre, ce serait un grand malheur, mais l’Allemagne saurait faire son devoir ; la guerre de 1870, en comparaison de la prochaine, n’aurait été qu’un jeu d’enfant. »

Je ne pus m’empêcher d’interrompre mon interlocuteur et de lui dire que, quel que fût notre désir de vivre en paix avec nos voisins, l’Alsace et la Lorraine seraient perpétuellement fine pomme de discorde entre l’Allemagne et la France.

Les Français auraient facilement pardonné leur défaite à la Prusse, ils auraient également oublié les milliards ; mais avoir amoindri son territoire, avoir ravi deux de ses filles chéries, c’est une blessure vive au cœur de la patrie, qui, pour son honneur, n’est point encore cicatrisée.

— Ravir vos filles ! reprit en riant le professeur ; ce n’était pas, en tous cas, des filles légitimes : vous aviez adopté deux enfants, que nous considérons comme nôtres. Vous reperdez une de vos conquêtes, la moins française de toutes ; vous en avez perdu bien d’autres en 1815 !

A Dieu ne plaise que vous nous fassiez la guerre ! Mais si vous nous la faites, et que vous soyez battus, soyez tranquilles ! nous ne vous prendrons plus vos filles, mais votre argent : 20 milliards, que vous ne payerez pas aussi lestement que les derniers, mais par des annuités, qui vous empêcheront, pendant un siècle, de concevoir aucune idée belliqueuse. Je ne parle pas de vos colonies et de ce que pourraient prendre ou reprendre certains de vos voisins.

Il faudra bien que vous acceptiez, une fois pour toutes, les faits accomplis et que vous renonciez à jeter la perturbation en Europe.

Libre à vos gouvernants de rechercher d’autres Bazaines, tout aussi innocents que le premier, et aussi injustement chargés d’expier les fautes d’autrui.

— C’est bien ! Je vous remercie ! Il est bon d’être prévenu. Je pense, en effet, que si nous sommes jamais contraints, non pas à vous déclarer la guerre, mais à l’accepter, nous serons prêts ! Quant à Bazaine, j’avoue que je m’étonne de l’opinion que vous avez tous sur lui dans ce pays. Est-elle sincère ? J’ai cru pendant un temps que vous cherchiez à grandir un ennemi vaincu :

A vaincre sans péril on triomphe sans gloire…

— Sur mon honneur, tout ce qu’on a dit en France est faux et calomnieux. Je m’étonne à mon tour que vous, qui cherchez la vérité historique, ne vous en soyez pas encore aperçu ?

Du reste, demain, avant votre départ, je vous donnerai quelques brochures et journaux allemands. J’en ai même d’anglais et de français, qui sans aucun doute rectifieront votre jugement.

Le lendemain, en effet, j’ouvris en wagon un petit paquet qui m’avait été remis au départ, et que j’avais hâtivement fourré dans mon sac de voyage. Comme la gothique allemande est toujours fatigante à lire, surtout en chemin de fer, je pris le journal le Times et la Comédie Politique. Je transcris ici les deux articles :

LA CAPITULATION DE METZ


A Monsieur l’éditeur du Times.


Monsieur,

Les attaques violentes contre le maréchal Bazaine et sa condamnation pour la reddition de Metz ne peuvent qu’exciter l’indignation de toute personne impartiale.

Et d’abord, accuser un tel homme de trahison est absolument incompréhensible. Après une vie longue et honorable, il n’avait rien à gagner à un acte contraire aux intérêts de son pays.

La nation française s’est engagée dans une grande guerre avec tout le désavantage possible. La puissance adverse était mieux préparée, beaucoup plus forte en ressources et équipements militaires ; de plus, les Français, depuis quelque temps, se trouvaient dans un certain désordre résultant du conflit des factions politiques, qui avait eu pour effet, avant la guerre, d’empêcher le complet développement de la puissance militaire du pays, — après les premiers revers, de désorganiser totalement le gouvernement, et de rendre impossible toute action suivie, tendant à diriger les opérations dans un moment d’importance vitale. Tout semblait en dissolution, chaque chef était laissé à sa propre initiative, et chacun à son tour était exposé aux mouvements ordonnés et concentrés d’un ennemi bien discipliné, bien organisé, et, en outre, très supérieur en nombre.

Les corps d’armée tombèrent donc l’un après l’autre avec une rapidité effrayante ; enfin vint celui de Bazaine, qui depuis quelque temps était enfermé dans Metz avec de grand es forces.

Par suite de quelles opérations le corps qu’il commandait ne s’était-il pas retiré à temps pour rejoindre les autres encore en campagne ? c’est ce que je ne puis en ce moment discuter. La discussion n’est pas nécessaire, du reste, puisque les accusations reposent sur sa capitulation qui eut lieu deux mois plus tard.

S’il n’a pu s’ouvrir un passage à travers les forces ennemies au moment de l’investissement de Metz, il eut chaque jour de moins en moins la chance d’y réussir, car les positions autour de la place, naturellement très fortes, pouvaient être grandement améliorées par des travaux approchant de plus en plus de la perfection. Et tandis que ce progrès continu avait lieu du côté des assiégeants, ses propres troupes étaient dans un état, non moins continu, de détérioration, par suite de la dispersion de sa cavalerie, de son artillerie de campagne et de son matériel de transport ; en sorte que, séparé comme il l’était par une grande distance de tout secours, avec une armée dépourvue de tous moyens de tenir campagne, ses provisions épuisées, il n’avait réellement d’autre alternative que la capitulation. Ses accusateurs paraissent oublier que sa position aurait dû être regardée comme désespérée trois mois auparavant, lors de l’époque du mouvement opéré de Châlons pour le dégager.

Ayant servi avec le maréchal en Crimée, j’ai senti de mon devoir de combattre les attaques dirigées contre un brave compagnon d’armes, dont la réputation militaire a été compromise d’une manière si inconsidérée par des ennemis politiques.

Je suis, etc.

J.-F. BURGOYNE

Feld Maréchal.

Londres, novembre.

LA COMÉDIE POLITIQUE


Sixième année, N° 228.


BAZAINE


Bazaine vient de publier un livre en Espagne, et ce livre vient de faire pleuvoir de nouveau injures et invectives sur l’ex-commandant de l’armée du Rhin.

Ces injures, il est bien entendu que je ne m’y associe point. Je n’aime pas à flagorner les passions populaires, et la Comédie Politique a l’habitude de dire ce qu’elle pense, sans se soucier le moins du monde de l’éventualité de plaire ou de déplaire.

Est-ce à dire que je vais entreprendre l’éloge du maréchal ?

L’éloge !… Hé ! pourquoi faire ?…

Le maréchal Bazaine n’est point mon homme, je vous assure, et il est encore moins mon coreligionnaire politique.

Je n’oublie pas que sous l’Empire M. Bazaine jouait les mécontents et que c’était une sorte de sous-Trochu, moins loquace que le créateur du genre, mais tout aussi frondeur.

Je n’oublie pas que, surtout en 1870, le nom de Bazaine servait, en quelque manière, d’étendard aux détracteurs du régime.

Je n’oublie pas que c’est le député républicain Kératry qui, le premier, eut l’idée de faire du maréchal Bazaine le généralissime de nos armées marchant au-devant des Pru ssiens.

Je n’oublie pas que c’est l’opposition du Corps législatif qui imposa au ministre de la guerre ce commandant suprême de nos forces, en remplacement de l’Empereur, qu’on reléguait au rang d’officier, suivant en amateur les opérations.

Enfin je n’oublie pas surtout, qu’à cette époque, et tant qu’ils y trouvèrent leur compte, les Jules Favre et les Gambetta appelèrent Bazaine « NOTRE glorieux Bazaine »

Je laisse donc Bazaine aux républicains, à qui il appartient en toute justice.

Mais, si mon indifférence est extrême vis-à-vis de M. Bazaine, je supporte avec moins de placidité les entorses qu’on donne à l’histoire.

Et c’est, suivant moi, non pas seulement donner une entorse, mais casser bras et jambes à l’histoire que de charger Bazaine du poids des malédictions de toute la France vaincue en 1870-71.

Veut-on nettement mon avis ?

Le procès qui fut fait à Bazaine en 1873 fut, tout à la fois, une intrigue politique, une lâcheté et une infamie.

Quels furent les accusateurs du maréchal ?

Tout d’abord un certain Valcourt, jeune chevalier d’industrie, qui avait fui la mobilisation des jeunes gens de son âge en se réfugiant comme interprète dans l’état-major du général Blanchard, et qui parvint plus tard à sortir de Metz,— certains disent avec la connivence prussienne. Ce Valcourt, qui est en ce moment sous le coup d’un mandat d’arrêt pour escroquerie et faux, rédigea, moyennant finances et la croix de la Légion d’honneur, qui lui fut décernée par Gambetta, le rapport qui servit de base aux accusations de ce dernier contre le maréchal.

Après Valcourt, le Gambetta lui-même, qui, voyant SON Bazaine vaincu et prisonnier, se hâta de le rendre à l’Empire et ne fut point fâché d’avoir ce bouc émissaire, pour lui attribuer les échecs de la stratégie grotesque et insensée à l’abri de laquelle il s’enrichissait à coups de fournitures et d’emprunts Morgan 1.

Qui encore ?

Le colonel d’Andlau, un orléaniste déguisé en républicain, qui n’avait pas osé signer sa dénonciation et qui fui flétri dans la presse, comme on flétrit un lâche, par une lettre du général de Cissey, et, à la tribune, par le général Changarnier, qui l’appela « un subalterne croyant se grandir en insultant un chef tombé de haut ».

Puis M. de Villenoisy, un professeur à l’École d’application, un officier français qui avait suivi la guerre en amateur et qui n’avait pris aucune part à la lutte, quand il y avait à Metz les tristesses et les douleurs que l’on sait… M. de Villenoisy, que le général Le Flô, ministre de la guerre, flétrit aussi à la tribune, après lui avoir infligé quinze jours de prison.

Qui enfin ?

Rossel, le Rossel que l’on sait, Rossel plus tard fusillé à Satory, comme ayant pris part aux assassinats de la Commune.

Puis Boyenval, le même Boyenval qui, sous-préfet dans le Nord, s’est suicidé l’autre jour… de remords peut-être.

Tels furent les premiers accusateurs du maréchal Bazaine, ceux qui ébauchèrent la légende de trahison qu’on a si bien étayée, qu’elle a cours encore aujourd’hui.

Se souvient-on de ce qu’il arriva ensuite ?

C’est ici qu’intervient l’intrigue politique.

Il y avait à Versailles un monsieur auquel on venait de rendre, en même temps que des millions qui ne lui appartenaient pas, des épaulettes de général de division qui lui appartenaient moins encore, car la faveur paternelle les lui avait, pour la première fois, conférées contre toutes les règles et contre toutes les lois, alors qu’il n’avait que 20 ans.

Ce grand militaire, qui n’avait à son actif que la cueillette du parapluie d’Abel-el-Kader à Taguin, en 1848, brûlait du désir de se mettre en relief sans qu’il lui en coûtat le moindre danger, et de poser en stratégiste sans encourir les désagréments… à fusée percutante ou autres, — de la stratégie.

Quelle meilleure occasion pour cela que la présidence du Conseil de guerre chargé de juger un ex-maréchal de l’Empire, quelque peu impérialiste qu’il fût !

Cette présidence, il la chercha, M. d’Aumale… Il la chercha tant et si bien qu’un jour, du haut de la tribune de la Chambre, alors que personne ne lui demandait rien, on l’entendit laissant tomber ces paroles : « Je saurai faire mon devoir, fût-ce même pour juger Bazaine ! »

L’invite était d’autant plus directe qu’elle arrivait à l’improviste, alors que rien dans les circonstances ne la faisait prévoir. Elle ne manqua pas d’être comprise par une Assemblée orléaniste, et de ce jour le procès Bazaine fut décidé,… décidé, beaucoup moins dans le but de punir une félonie, que dans celui d’élever à M. d’Aumale des tréteaux sur lesquels il pourrait parader deux mois durant.

Et c’est ainsi qu’on eut en France et en Europe le spectacle d’un général in partibus, qui n’avait jamais vu d’autre feu que celui de sa cigarette ou de sa cheminée, présider une compagnie judiciaire composée de vieux soldats, qui avaient conquis leurs étoiles au milieu de la mitraille des combats.

Et c’est ainsi qu’on eut le spectacle d’un stratégiste d’opéra cornique, qui avait suivi… dans les livres, les opérations de la campagne de 1870, morigénant d’un air capable ceux qui avaient manœuvré à travers balles et boulets, et déclarant d’un ton tranchant qu’à telle bataille il eût fallu se porter à gauche, à telle autre à droite et à telle autre au milieu. Il me souvient de l’écœurement que soulevaient en moi ces leçons de stratégie après coup : avant de les entendre au palais de Trianon, je les avais six mois durant entendu formuler autour des tables de cafés par les caporaux et tambours de la garde nationale.

Du reste, fort bien accouplé dans l’affaire, ce président fantastique d’un Conseil de guerre chargé de juger un maréchal de France.

Il avait pour ministère public un ex-favori de Gambetta, et pour rapporteur un général du génie « méprisé par toute l’armée, » suivant l’énergique expression du brave colonel Stoffel, un général du génie qui n’avait pu lui même écrire son rapport et avait, passé la plume à qui ?… Devinez !… A Challemel-Lacour !

Ah ! certes, je le répète, je n’ai pour Bazaine ni sympathie ni antipathie. Il ne n’inspire que de l’indifférence.

Mais, quand j’énumère la série d’infamies et de lâchetés qui présidèrent sa flétrissure, quand je songe que le ministre qui livra l’accusé au tribunal militaire, sous prévention d’avoir vendu son armée à la Prusse, était précisément le général qui, muni des pleins pouvoirs de tous ses collègues, avait négocié et signé la capitulation de cette armée, quand je considère enfin que le grand premier rôle de cette comédie judiciaire fut un illustre guerrier pour rire ; oui, quand tout cela revient à mes souvenirs et à mon esprit, oh ! alors mon indifférence se révolte, et M. Bazaine, le Bazaine de Kératry, le Bazaine qui frondait sournoisement l’Empire, le Bazaine que Jules Favre et Gambetta appelèrent « notre glorieux Bazaine », ce Bazaine-là me devient presque sympathique.

Je me dis qu’après tout, il est monstrueux qu’un seul homme ait, pu être rendu responsable des fautes de tous, et que Bazaine seul ait pu être poursuivi et condamné sous la présidence d’un d’Aumale encore ! pour n’être pas sorti de Metz avec 80 000 hommes épuisés, alors que l’on laissait tranquille et indemne Trochu, qui n’était pas plus sorti de Paris, avec 500 000 hommes de troupes fraîches…

Alors qu’on laissait tranquille et indemne un Jules Favre, qui avait oublié l’armée de l’Est dans la capitulation de nos armées et avait ainsi causé, sans profit pour la patrie, la mort de 10 000 pauvres soldats…

Non, je n’insulterai pas Bazaine, comme font fait plusieurs de mes confrères et presque de mes coreligionnaires politiques… non, je n’insulterai pas Bazaine, se défendant par la plume et constatant dans son nouveau livre l’infâme partialité dont il fut l’objet.

Non, je ne l’insulterai pas…

Car, si Bazaine, condamné à mort, eût été fusillé alors que vivait Trochu, alors que pérorait encore Jules Favre, alors qu’engraissaient Gambetta et les pillards du 4 Septembre, il n’y aurait aujourd’hui qu’une voix pour dire de la mort de Bazaine ce qu’en pleine Chambre des pairs disaient Armand Carrel et le général Exelmans de l’exécution du maréchal Ney :

— C’est un abominable assassinat !


Je suis loin de partager toutes les opinions exprimées par l’auteur de cet article, qui est écrit avec un esprit de parti passionné, dont tout lecteur impartial doit se défier. Cependant en le lisant je fus vivement impressionné de voir un journal français corroborer tout ce que j’avais entendu dire en Allemagne ; et c’est après cette lecture que je résolus définitivement de faire une enquête personnelle à mon retour en France.

Que pouvais-je faire de mieux à cet effet que de m’adresser aux compagnons d’armes de Bazaine, à ceux qui avaient été ses amis, ses égaux, qui avaient partagé ses responsabilités, et dont la haute situation et l’honorabilité devaient doubler le poids du témoignage ?

J’écrivis aux maréchaux Le Bœuf, Canrobert, de Mac-Mahon.

Voici les lettres qu’ils m’adressèrent :


Au Mancel, 1er juillet 1887.

Monsieur le Comte,


Lorsque, dans le cours du procès de Trianon, M. le Président du Conseil de guerre me demanda mes appréciations sur des faits, j’eus l’honneur de lui répondre que je croyais devoir me borner à exposer les faits, sans les apprécier.

Cette réserve m’était dictée par un sentiment que vous comprendrez certainement, et que le temps n’a pas modifié.

Je ne pourrai donc répondre aux questions que vous voulez bien me poser ; j’en éprouve un regret sincère, dont je vous prie, Monsieur le comte, de recevoir l’assurance, avec l’expression de ma considération la plus distinguée.

MARÉCHAL LE BOEUF


Jouy-en-Josas, 24 juin 1887.


Monsieur le Comte,


Je m’empresse de vous accuser réception de la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, et je vous exprime tous mes regrets de ne pouvoir vous adresser les renseignements que vous avez bien voulu me demander, et ceci par des nécessités de haute convenance personnelle.

Veuillez recevoir…

MARÉCHAL CANROBERT.



Paris, ce 27 juin 1887


Monsieur,


J’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser, pour me demander mon opinion sur la conduite que le maréchal Bazaine avait tenue à Metz.

Je crois devoir vous dire que, n’ayant pas fait partie de l’armée commandée directement par le Maréchal, je ne puis vous donner mon appréciation sur sa manière de faire dans cette circonstance.

Veuillez agréer…

MARÉCHAL DE MAC-MAHON.



Après avoir reçu les lettres peu compromettantes pour leurs auteurs qu’on vient de lire, je n’étais guère plus avancé, on le comprendra facilement ; mais, loin d’être découragé et de renoncer à une entreprise dont toutes les difficultés c ommençaient à m’apparaître ; je fus au contraire stimulé et plus désireux que jamais de faire jaillir la vérité.

J’écrivis de nouveau à des officiers de tout grade, depuis les divisionnaires qui étaient à Metz, jusqu’aux sous-lieutenants, leurs officiers d’ordonnance. Je me suis adressé à ceux qui, ayant connu le maréchal Bazaine, avaient été mêlés, de près ou de loin, au procès de Trianon, et auxquels je reconnaissais assez d’indépendance d’esprit, de loyauté et de franchise pour rendre hommage à la vérité, sans préoccupation d’aucune sorte.

Tous ceux à qui j’adressai des lettres, et je tiens à leur en exprimer ma reconnaissance, me firent l’honneur de me répondre.

Quelques-uns d’entre eux, qui ont joué des rôles importants dans la lugubre tragédie de Metz, m’ont parlé avec franchise, mais en me priant de ne pas publier leurs appréciations. D’autres, qui ont occupé de grands emplois civils en France, et dont la haute intégrité impose le respect et la confiance, m’ont laissé libre de publier ou de ne pas publier, à mon choix. Je regrette sincèrement de n’être pas autorisé à nommer l’officier général dont les notes m’ont si puissamment aidé à écrire ce volume, et auquel j’aurais voulu pouvoir exprimer publiquement ici ma reconnaissance.

Enfin, m’étant à peu près rendu compte des conclusions que les renseignements qui me parvenaient de toutes parts m’obligeraient à tirer, j’entrepris un nouveau voyage en Allemagne et je me décidai à écrire au maréchal Bazaine lui-même.

Voici sa réponse :


Madrid, 14 octobre 1887.


Monsieur le Comte,


Heureux de pouvoir être utile à votre œuvre de rétablissement de la vérité, pour ce qui a trait à l’armée du Rhin et à la conduite politique de son chef, je mets à votre disposition les divers documents qui me sont restés.

Je ne saurais trop affirmer que ma conscience ne me reproche rien, que j’agirais encore de même, parce que j’ai toujours été persuadé qu’un maréchal de France, chef d’armée, avait plus de droit qu’un mouvement révolutionnaire de s’opposer à une sédition contre le pouvoir issu du suffrage universel, et de mettre fin à une guerre désastreuse pour son pays et continuée par un parti qui voulait arriver au pouvoir. Disposez de moi, à l’occasion, et croyez, etc.

MARÉCHAL BAZAINE.


Je mets donc sous les yeux du lecteur une partie des documents que j’ai réunis, ceux bien entendu dont je suis autorisé à disposer. Je serai largement récompensé de mes efforts, si je puis l’aider à mieux juger les hommes et les choses, mon unique préoccupation ayant été de dégager la vérité des voiles dont les intérêts politiques et privés se plaisent en tous temps à l’obscurcir.



NOTES DU CHAPITRE IV[modifier]

1. II va sans dire que nous ne citons cet article de la Comédie Politique que comme document et sans nous associer en aucune façon aux allégations et aux appréciations de l’auteur.