La Légende de Victor Hugo/4

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Librairie G. Jacques & Cie (p. 36-64).




Chapitre 4


La révolution de 1830 désarçonne Victor Hugo, mais ne l’empêche pas de continuer, comme par le passé, à toucher ses trois mille francs de pension si honorablement gagnés. La préface des Feuilles d’Automne, publiée en 1831, le montre hésitant, il avait noué des relations avec de jeunes et ardents républicains qui, pour l’attirer, le flattaient : ainsi la Biographie des contemporains de Rabbe, dit que « Hugo avait chanté les trois jours dans les plus beaux vers qu’ils avaient inspirés ». Mais les doctrines républicaines, qui ne savaient se donner du poids par des gratifications, pénétraient difficilement dans son cerveau : il n’eut pas besoin, comme le Marius des Misérables, de monter sur les barricades et d’y recevoir des blessures pour se guérir de son néo-républicanisme. Dès qu’il comprend que le trône de Louis-Philippe est affermi, il déclare « il nous faut la chose république et le mot monarchie »[1]. Cette phrase qui paraîtra un plagiat du mot historique de Béranger, est une profession de foi : elle voulait dire, qu’il allait accepter les grâces et faveurs de la monarchie, tout en restant républicain dans son for intérieur. Sous Louis XVIII et Charles X, il adorait Napoléon dans son cœur, et l’insultait dans les vers publiés, pour plaire à ses patrons légitimistes. Le républicain flatta Louis-Philippe pour obtenir la pairie, comme le napoléonien adula les Bourbons pour arracher des pensions.

Le 21 juillet 1842, il eut le courage de jeter à la face de Louis-Philippe des phrases de ce calibre : « Sire, vous êtes le gardien auguste et infatigable de la nationalité et de la civilisation... Votre sang est le sang du pays, votre famille et la France ont le même cœur... Sire, vous vivrez longtemps encore, car Dieu et la France ont besoin de vous ». Victor Hugo a toujours été cosmopolite : il unissait tous les rois d’Europe dans son adulation. Plus tard, après 1848, il parlera des États-Unis d’Europe. Mais auparavant il avait « béni l’avènement de la reine Victoria » et célébré le Czar Nicolas « le noble et pieux empereur »[2]. En 1846, il priait le baron de Humboldt de remettre un de ses discours académiques « à son auguste roi, pour lequel, vous connaissez ma sympathie et mon admiration ». Cette majesté si admirée était Guillaume IV, roi de Prusse et frère de l’empereur d’Allemagne, couronné à Versailles[3]. L’histoire ne raconte pas si le poète reçut des gratifications des Majestés-Unies d’Europe.

Enfin arrive le grand jour : Hugo reconquérant la liberté de sa pensée, ne sera plus obligé de flatter les rois en public et de chérir la république dans son for intérieur. La révolution de 1848 chasse « l’auguste gardien de la civilisation » et juche au pouvoir les républicains du National. Un instant on croit la régence possible, Victor Hugo s’empresse de la demander, place des Vosges ; on proclame la république, Victor Hugo, sans perdre une minute, se métamorphose en républicain. Les personnes qui s’arrêtent aux apparences, l’accuseront d’avoir varié, parce que tour-à-tour il fut bonapartiste, légitimiste, orléaniste, républicain ; mais une étude un peu attentive montre au contraire que sous tous ces régimes, il n’a jamais modifié sa conduite, que toujours, sans se laisser détourner par les avènements et les renversements de gouvernement, il poursuivit un seul objet, son intérêt personnel, que toujours il resta hugoïste, ce qui est pire qu’égoïste, disait cet impitoyable railleur de Heine, que Victor Hugo, incapable d’apprécier le génie, ne put jamais sentir.

Est-ce la faute à ce pauvre homme, si pour faire fortune, le but sérieux de la vie bourgeoise, il dut mettre à son chapeau toutes ces cocardes ? Si faute il y a, qu’elle retombe sur la bourgeoisie qui acclama et renversa successivement tous ces gouvernements. Hugo pâtit de ces variations politiques : jusqu’en 1830, il dut étouffer son ardente admiration pour Napoléon ; et jusqu’en 1848, il dut ensevelir son républicanisme sous des flatteries au roi, comme Harmodius cachait son poignard tyrannicide sous des fleurs.

Ils comprennent bien mal Hugo, ceux qui voient en lui un homme voué à la réalisation d’une idée : à ce compte sa vie serait un tissu de contradictions irréductibles. Il laissa ce rôle aux idéologues, aux hurluberlus qui rêvent leur vie ; il se contenta d’être un homme raisonnable, ne s’inquiétant, ni de l’effigie de ses pièces de cent sous, ni de la forme du gouvernement qui maintient l’ordre dans la rue, fait marcher le commerce, et donne des pensions et des places. Dans son autobiographie il déclare explicitement que « la forme du gouvernement lui semblait la question secondaire ». Dans la préface des Voix intérieures de 1837, il avait pris pour devise : « Être de tous les partis par leurs côtés généreux, ( c’est-à-dire qui rapportent) ; n’être d’aucun par leurs mauvais côtés (c’est-à-dire qui occasionnent des pertes) ».

Hugo a été un ami de l’ordre: il n’a jamais conspiré contre aucun gouvernement, celui de Napoléon III excepté, il les a tous acceptés et soutenus de sa plume et de sa parole et ne les a abandonnés que le lendemain de leur chute. Sa conduite est celle de tout commerçant, sachant son métier : une maison ne prospère, que si son maître sacrifie ses préférences politiques et accepte le fait accompli. Les Dollfus, les Kœchlin, les Scheurer-Kestner, ces républicains modèles de Mulhouse, la cité libre jusqu’en 1793, ne se sont-ils pas accommodés à tous les régimes qui, depuis près d’un siècle, se sont succédés en Alsace ; n’ont-ils pas reçu des subventions de l’empire et ne lui ont-ils pas réclamé des franchises douanières pour leur industrie et des mesures répressives contre leurs ouvriers ? Les affaires d’abord, la politique ensuite.

De 1848 à 1885, Hugo se comporte en « républicain honnête et modéré » et l’on peut défier ses adversaires de découvrir pendant ces longues années, un seul jour de défaillance.

En 1848, les conservateurs et les réactionnaires les plus compromis se prononcèrent pour la république que l’on venait de proclamer : Victor Hugo n’hésita pas une minute à suivre leur noble exemple. « Je suis prêt, dit-il, dans sa profession de foi aux électeurs, à dévouer ma vie pour établir la République qui multipliera les chemins de fer... décuplera la valeur du sol... dissoudra l’émeute... fera de l’ordre, la loi des citoyens... grandira la France, conquerra le monde, sera en un mot le majestueux embrassement du genre humain sous le regard de Dieu satisfait. » Cette république est la bonne, la vraie, la république des affaires, qui présente « les cotés généreux » de sa devise de 1837.

— Je suis prêt continua-t-il, à dévouer ma vie pour « empêcher l’établissement de la république qui abattra le drapeau tricolore sous le drapeau rouge, fera des gros sous avec la colonne, jettera à bas la statue de Napoléon et dressera la statue de Marat, détruira l’Institut, l’Ecole Polytechnique et la Légion d’honneur ; ajoutera à l’illustre devise : Liberté, Égalité, Fraternité, l’option sinistre : ou la mort ; fera banqueroute, ruinera les riches sans enrichir les pauvres, anéantira le crédit qui est la fortune de tous et le travail qui est le pain de chacun, abolira la propriété et la famille, promènera des têtes sur des piques, remplira les prisons par le soupçon et les videra par le massacre, mettra l’Europe en feu et la civilisation en cendres, fera de la France la patrie des ténèbres, égorgera la liberté, étouffera les arts, décapitera la pensée, niera Dieu. » Cette république est la république sociale.

Victor Hugo a loyalement tenu parole. Il était de ceux qui fermaient les ateliers nationaux, qui jetaient les ouvriers dans la rue, pour noyer dans le sang les idées sociales, qui mitraillaient et déportaient les insurgés de juin, qui votaient les poursuites contre les députés soupçonnés de socialisme, qui soutenaient le prince Napoléon, qui voulaient un pouvoir fort pour contenir les masses, terroriser les socialistes, rassurer les bourgeois et protéger la famille, la religion, la propriété menacées par les communistes, ces barbares de la civilisation. Avec un courage héroïque, qu’aucune pitié pour les vaincus, qu’aucun sentiment pour la justice de leur cause n’ébranlèrent, Victor Hugo, digne fils du Brutus Hugo de 1793, vota avec la majorité, maîtresse de la force. Ses votes glorieux et ses paroles éloquentes sont bien connus ; ils sont recueillis dans les annales de la réaction qui accoucha de l’empire ; mais on ignore la conduite, non moins admirable de son journal, l’Evénement fondé le 30 juillet 1848, avec le concours de Vacquerie, de Théophile Gautier, et de ses fils ; elle mérite d’être signalée.

L’Evénement prenait cette devise, qui, après juin, était de saison : « Haine à l’anarchie — tendre et profond amour du peuple. » Et pour qu’on ne se méprit pas sur le sens de la deuxième sentence, le numéro spécimen disait que l’Événement « vient parler au pauvre des droits du riche, à chacun de ses devoirs. » Le numéro du premier novembre annonçait « qu’il est bon que le National qui s’adresse à l’aristocratie de la République se donne pour 15 centimes, que l’Événement qui veut parler au pauvre se vende pour un sou. » Le poète commençait à comprendre que dans les petites bourses des pauvres, se trouvaient de meilleures rentes que dans les fonds secrets des gouvernements et les coffres-forts des riches.

Suivant l’exemple donné par les Thiers de la rue de Poitiers, car Victor Hugo imita toujours quelqu’un, l’Événement endoctrine le peuple, répand, dans les masses ouvrières les saines et consolantes théories de l’économie politique, réfute Proudhon, combat « le langage des flatteurs du peuple, qui le calomnient. Le peuple écoute ceux qui l’entretiennent des principes et des devoirs plus volontiers que ceux qui lui parlent de ses intérêts et de ses droits. » (Numéro du 1er novembre). Il se fait l’apôtre du libéralisme, cette religion bourgeoise qui amuse le peuple avec des principes, lui inculque des devoirs, et le détourne de ses intérêts et de ses droits ; qui lui fait abandonner la proie pour l’ombre.

Après l’insurrection de juin, il ne restait, selon Hugo, qu’un moyen de sauver la République : — la livrer à ses ennemis. Thiers pensait ainsi après la Commune. La Réforme incapable de s’élever jusqu’à l’intelligence de cette machiavélique tactique, se plaignait de ce que « les républicains sont mis à l’index. On les fuit, on les renie, tandis qu’il n’y a pas de légitimistes ou d’orléanistes, si décriés, dont on n’épaule l’ignorance et qu’on n’essaie de réhabiliter à tout prix. » L’Evénement lui rive son clou avec cette frappante réplique : « Si les républicains sont à ce point suspects, n’est-ce pas la faute des républicains ?... Le christianisme n’a été réellement puissant que lorsque les prêtres en ont perdu la direction. » (Numéro du 1er août). Et pour protéger la République contre les républicains le journal de Victor Hugo entre en campagne contre Caussidière parce qu’il n’est pas « la tête, mais la main » ; contre Louis Blanc, parce que « son crime, ce sont ses idées ; ses livres, ses discours ; ses complices, ce sont ses trois cent mille auditeurs ! » (Numéro du 27 août) ; contre Proudhon parce qu’il est « un petit homme à figure commune ; un misérable avocat du peuple » ; contre Ledru-Rollin parce que « ses circulaires ont plongé la civilisation dans une guerre civile de quatre jours. Depuis le 24 février jusqu’au 24 juin M. Ledru-Rollin a été un de ceux qui ont le plus contribué à frayer la route à l’abîme. » (Numéro du 6 août).

Mais c’est en poursuivant de ses injures, de ses colères et de ses dénonciations les vaincus de juin, que l’Evénement donne la mesure de son profond amour pour la République. Écoutez, c’est l’auteur des Châtiments qui parle : « Hier, au sortir de la plus douloureuse corruption, ce qui se déchaîna, ce fut la cupidité ; ceux qui avaient été les pauvres n’eurent qu’une idée, dépouiller les riches. On ne demanda plus la vie, on demanda la bourse. La propriété fut traitée de vol ; l’État fut sommé de nourrir à grands frais la fainéantise ; le premier soin des gouvernants fut de distribuer, non le pouvoir du roi, mais les millions de la liste civile, et de parler au peuple non de l’intelligence et de la pensée mais de la nourriture et du ventre... Oui, nous sommes arrivés à ce point que tous les honnêtes gens, le cœur navré et le front pâle, en sont réduits à admettre les conseils de guerre en permanence, les transportations lointaines, les clubs fermés, les journaux suspendus et la mise en accusation des représentants du peuple. » (Numéro du 28 août).

La dure nécessité qui navrait le cœur des honnêtes gens et l’endurcissait pour la répression impitoyable, obligeait Hugo à mentir impudemment.

Le 28 août 1848, Victor Hugo, pour exciter les conseils de guerre à condamner sans pitié, dénonce les vaincus comme des « pauvres qui n’eurent qu’une idée : dépouiller les riches. » Deux mois auparavant, les pillards de juin avaient envahi sa maison. Ils savaient qu’il était « un des soixante représentants envoyés par la Constituante pour réprimer l’insurrection et diriger les colonnes d’attaques. » Ils fouillèrent les appartements pour chercher des armes ; ils virent pendu au mur « un yatagan turc, dont la poignée et le fourreau étaient en argent massif... rangés sur une table, des bijoux, des cachets précieux en or et en argent... quand ils furent partis, on constata... que ces mains noires de poudre n’avaient touché à rien. Pas un objet précieux ne manquait. » Ce sont là les propres paroles de Victor Hugo, narrant le sac de sa maison par les pillards de juin. Mais pour raconter la scène, il attendit que les conseils de guerre eussent terminé leur œuvre de répression ; il était alors exilé. — Victor Hugo reste toujours le même, au milieu des circonstances les plus diverses : pendant la restauration légitimiste, il insulte Napoléon, qui l’enthousiasme, pendant la réaction bourgeoise, il calomnie les insurgés, dont il admire les actes de délicate probité.

Une étrange fatalité pesa sur Victor Hugo ; toute sa vie, il fut condamné à dire et à écrire le contraire de ce qu’il pensait et ressentait.

En exil, pour plaire à son entourage, il pérora sur la liberté de la presse, de la parole et bien d’autres libertés encore ; cependant il ne détestait rien plus que cette liberté, qui permet « aux démagogues forcenés, de semer dans l´âme du peuple des rêves insensés, des théories perfides... et des idées de révolte. » (l’Événement du 3 novembre). L’insurrection abattue, la Chambre vota le cautionnement qui commandait « silence aux pauvres ! » selon l’expression de Lamennais. L’Événement s’empressa, ainsi que les Débats, le Constitutionnel et le Siècle d’approuver cette « mesure si favorable à la presse sérieuse. Nous la considérons... comme nécessaire... la Société avait une liberté gangrenée ; le cautionnement ce chirurgien redouté vient d’opérer le corps social. » (Numéro du 11 août). Le libertaire Hugo n’était pas homme à hésiter devant l’amputation de toute liberté qui inquiète la classe possédante et trouble les cours de la bourse.

Victor Hugo commit alors la grande bévue de sa vie politique : il prit le prince Napoléon pour un imbécile, dont il espérait faire un marchepied. D’ailleurs c’était l’opinion générale des politiciens sur celui que Rochefort devait surnommer le Perroquet mélancolique : car même dans l’erreur, Hugo ne fut pas original, en se trompant il imitait quelqu’un. Il était si absorbé par le désir de se caser dans un ministère bonapartiste, qu’il ne s’aperçut pas que les Morny, les Persigny et les autres Cassagnac de la bande avaient accaparé l’imbécile et qu’ils entendaient s’en réserver l’exploitation. Ces messieurs, avec un sans-gêne qui l’étonna et le choqua grandement, l’envoyèrent potiner dans sa petite succursale de la rue de Poitiers et escamotèrent à son nez et à sa barbe le ministère si ardemment convoité. Au lieu d’embourser son mécompte et de contenir son indignation comme s’était son habitude, il s’oublia et se jeta impétueusement dans l’opposition. Les républicains de la Chambre, manquant d’hommes, l’accueillirent malgré son passé compromettant et le sacrèrent chef. Grisé il rêva la présidence.

Le coup d’État qui surprit au lit les chefs républicains, dérangea ses plans, il dut suivre en exil ses partisans, puisqu’ils l’avaient promu chef. Les chenapans qui, à l’improviste, s’étaient emparés du gouvernement, étaient si tarés, leur pouvoir semblait si précaire, que les bourgeois républicains balayés de France, ne crurent pas à la durée de l’Empire. Durant des semaines et des mois, tous les matins, tremblants d’émotion, ils dépliaient leur journal pour y lire la chute du gouvernement de décembre et leur rappel triomphal ; ils tenaient leurs malles bouclées pour le voyage. Ces républicains bourgeois qui avaient massacré et déporté en masse les ouvriers, assez naïfs, pour réclamer à l’échéance les réformes sociales qui devaient acquitter les trois mois de misère, mis au service de la République, ne comprenaient pas que le Deux Décembre était la conséquence logique des journées de juin. Ils ne s’apercevaient pas encore que lorsqu’ils avaient cru ne mitrailler que des communistes et des ouvriers, ils avaient tué les plus énergiques défenseurs de leur République. Victor Hugo, qui était incapable de débrouiller une situation politique, partagea leur aveuglement ; il injuria en prose et en vers le peuple parce qu’il ne renversait pas à l’instant l’Empire que lui et ses amis avaient fondé et consolidé dans le sang populaire.

Jeté à bas de ses rêves ambitieux et enfiévré par l’attente incessante de la chute immédiate de Napoléon III, Hugo pour la première et l’unique fois de sa vie lâche la bride aux passions turbulentes qui angoissaient son cœur. Déçu dans ses ambitions personnelles, il s’attaque furibondement aux personnes, aux Rouher, aux Maupas, aux Troplong, qui culbutèrent ses projets : il les prend à bras le corps, les couvre de crachats, les mord, les frappe, les terrasse, les piétine avec une fureur épileptique. Le poète est sincère dans les Châtiments : il est là tout entier avec sa vanité blessée, son ambition trompée, sa colère jalouse et son envie rageuse. Ses vers que les amplifications oiseuses et des comparaisons étourdissantes rendent d’ordinaire si froids, s’animent et vibrent de passion. On y dégage, sous des charretées de fatras romantique, des vers acérés comme des poignards et brûlants comme des fers rouges ; des vers que répètera l’histoire. Les Châtiments, l’ouvrage le plus populaire de Victor Hugo, apprit à la jeunesse de l’Empire la haine et le mépris des hommes de l’Empire.

Il est des hugolâtres de bonne compagnie, monarchistes, voire même républicains, qui s’effarent aux engueulades des Châtiments : ils n’en parlent jamais ou si parfois ils les mentionnent, c’est avec des précautions oratoires et des réticences infinies. Leur pudibonderie les empêche de reconnaître les services que ce pamphlet enragé rendit et rend encore aux conservateurs de toute provenance. Hugo agonise d’insultes les Canrobert et les Saint-Arnaud de la troupe bonapartiste de décembre ; mais il ne décoche pas un seul vers aux Cavaignac, aux Bréa et aux Clément Thomas de la bande bourgeoise de juin. Massacrer les socialistes en blouse, lui semble dans l’ordre des choses, mais charger sur le boulevard Montmartre, emporter d’assaut la maison Sallan-drouze, canarder quelques bourgeois en frac et chapeau gibus ! Oh ! le plus abominable des crimes ! Les Châtiments ignorent Juin et ne dénoncent que Décembre : en concentrant les haines sur Décembre, ils jettent l’oubli sur Juin.

Dans sa préface du 18 Brumaire, Karl Marx dit à propos de Napoléon le Petit : « Victor Hugo se borne à des invectives amères et spirituelles contre l’éditeur responsable du coup d’État. Dans son livre l’événement semble n’être qu’un coup de foudre dans un ciel serein, que l’acte de violence d’un seul individu. Il ne remarque pas qu’il grandit cet individu, au lieu de le rapetisser, en lui attribuant une force d’initiative propre, telle qu’elle serait sans exemple dans l’histoire du monde. » Mais en magnifiant, sans s’en douter, Napoléon le Petit en Napoléon le Grand, en empilant sur sa tête les crimes de la classe bourgeoise, Hugo disculpe les républicains bourgeois qui préparèrent l’empire et innocente les institutions sociales qui créent l´antagonisme des classes, fomentent la guerre civile, nécessitent les coups de force contre les socialistes et permettent les coups d’État contre la bourgeoisie parlementaire. En accumulant les colères sur les individus, sur Napoléon et ses acolytes, il détourne l’attention populaire de la recherche des causes de la misère sociale, qui sont l’accaparement des richesses sociales par la classe capitaliste ; il détourne l’action populaire de son but révolutionnaire, qui est l’expropriation de la classe capitaliste et la socialisation des moyens de production. — Peu de livres ont été plus utiles à la classe possédante que Napoléon le Petit et Les Châtiments.

D’autres hugolâtres, panégyristes maladroits, prenant au sérieux les déclarations de dévouement et de désintéressement du poète, le représentent comme un héros d’abnégation ; — ils le dépouillent de son prestige bourgeois, par simplicité. À les entendre, il aurait été un de ces maniaques dangereux, entichés d’idées sociales et politiques, au point de leur sacrifier les intérêts matériels ; ils voudraient l’assimiler à ces Blanqui, à ces Garibaldi, à ces Varlin, à ces fous qui n’avaient qu’un but dans la vie, la réalisation de leur idéal. — Non, Victor Hugo n’a jamais été assez bête pour mettre au service de la propagande républicaine, même quelques milliers de francs de ses millions ; — s’il avait sacrifié n’importe quoi pour ses idées, un cortège de bourgeois, aussi nombreux, ne l’aurait pas accompagné au Panthéon ; M. Jules Ferry lui souhaitant sa fête, deux ans avant sa mort, ne l’aurait pas salué du nom de Maître. Si Victor Hugo avait fait de cette politique de casse-cou, il serait sorti de la tradition bourgeoise. Car la caractéristique de l’évolution politique dans les pays civilisés, est de débarrasser la politique des dangers qu’elle présentait et des sacrifices qu’elle exigeait autrefois.

En France, en Angleterre, aux États-Unis les ministres au pouvoir et les élus à la Chambre et aux Conseils municipaux, ne se ruinent plus, mais s’enrichissent : dans ces pays on ne condamne plus des ministres pour tripotages boursicotiers, malversations financières et abus de pouvoir. La responsabilité parlementaire couvre leurs fautes et les protège contre toute poursuite, La France républicaine a donné un mémorable exemple de cette politique raisonnable et agréable le jour qu’elle éleva au rang de sénateurs MM. Broglie et Buffet pour les consoler d’avoir échoué dans leur tentative du coup d’État monarchiste. La politique parlementaire est une carrière lucrative : elle n’offre aucun des risques pécuniers du commerce et de l’industrie ; un petit capital d’établissement, une bonne provision de bagout, un brin de chance et beaucoup d’entregent y assurent le succès. Hugo ne connaissait que cette politique positive. Dès qu’il se convainquit que l’existence de l’empire était assurée pour un long temps, il éteignit ses foudres justiciardes et concentra toute son activité à son commerce d’adjectifs et de phrases rimées et rythmées.

Il avait dans son aveugle emportement lancé des déclarations si catégoriques, et pour son malheur elles eurent un retentissement si considérable ; il avait marqué les hommes du coup d’État de vers si cuisants, qu’il était impossible de les faire oublier ; il lui fallut rester républicain et renoncer à la politique ; il jugea qu’il valait mieux accepter bravement le rôle de martyr de la République, de victime du Devoir. Le rôle séduisait sa vanité. S’il n’était pas né dans une île, ainsi que Napoléon, il allait vivre exilé dans une île ainsi que lui. Imiter Napoléon, devenir le Napoléon des lettres, berça l’ambition de toute sa vie.

Les proscrits coudoient toutes les misères, disait le grand Florentin ; mais Hugo avait plus d’intelligence que Dante. Avec un art que n’égala jamais Barnum, il fit de l’exil la plus retentissante des réclames. L’exil était l’enseigne criarde et aveuglante accrochée à sa boutique de librairie de Haute-Ville House. Les rois ne l’avaient pensionné que d’une somme de 3,000 francs ; sa clientèle bourgeoise lui valait cinquante mille francs par an. Il n’avait pas perdu au change. Il trouva que l’Empire avait du bon : « Napoléon a fait ma fortune », avouait-il dans un de ces rares moments, où il déposait sa couronne d’épines. Comment la bourgeoisie bourgeoisante ne s’extasierait-elle pas devant cet homme, qui avait su rendre l’exil si doux et si profitable ? — Les génies que l’on renomme ne savent trouver que douleurs dans l’exil, les commerçants qui s’expatrient au Sénégal, aux Indes, ces pays de fièvres et d’hépatites, après des dix et vingt ans d’exil ne parviennent à amasser qu’une pelote de quelques centaines de mille francs, s’ils ont en poupe le vent de la chance ; et lui Victor Hugo, le Prométhée moderne, vit dans une île délicieuse, où les médecins envoient leurs invalides, il s’entoure d’une cour d’adulateurs empressés, qui le font mousser, il voyage tranquillement en Europe, il thésaurise des millions et il obtient la palme du martyre !...

Les amis et les adversaires de Victor Hugo, ont accrédité des jugements téméraires portés sur lui par la crainte et l’admiration : dans l’intérêt de sa gloire il est nécessaire de les réviser.

La phraséologie fulgurante du Hugo des trente-cinq dernières années donne la chair de poule aux trembleurs qu’épouvantent les mots ; aux Prudhommes, pour qui tout saltimbanque, jonglant avec les vocables Liberté, Egalité, Fraternité, Humanité, Cosmopolitisme, États-Unis d’Europe, Révolution et autres balançoires du libéralisme, est un révolutionnaire, un socialiste bon à coffrer, sinon à fusiller. Mais Hugo, et c’est là son plus sérieux titre à la gloire, sut mettre en contradiction si flagrante ses actes et ses paroles, qu’il ne s’est pas encore rencontré en Europe et en Amérique un politicien pour démontrer d’une manière plus éclatante la parfaite innocuité des truculentes expressions du libéralisme.

Ainsi que l’on se nourrit de pain et de viande, Hugo se repaît d’Humanité et de Fraternité. — Le 14 août 1848, huit jours après le départ du premier convoi, qui transportait 581 insurges, il fonda à côté de la Réunion de la rue de Poitiers la Réunion de la Fraternité. La peur de perdre leur cher argent, que les Pereire et les Mirès de la finance impériale, devaient confisquer si allègrement, avait enragé les petits bourgeois de 1848. La presse honnête et modérée racontait sur les insurgés des histoires épouvantables : — Maisons pillées, mobiles sciés entre deux planches, crânes qu’on emplissait de vin et qu’on vidait en chantant des obscénités... Hugo savait que si les insurgés envahissaient les maisons, ils ne les pillaient pas ; il les avait vus se battre en héros. La simple humanité lui commandait de protester contre ces idiotes calomnies et d’essayer d’apaiser ces bourgeois apeurés, réclamant une impitoyable répression. Mais la Fraternité hugoïste n’était pas de composition si humaine, elle n’entendait pas suspendre l’action des conseils de guerre, « mais tempérer l’œil du juge par les pleurs du frère... et tâcher de faire sentir jusque dans la punition la fraternité de l’assemblée. » (Événement, nº 14). — Et dans presque tous les numéros, l’Événement continuait à exciter les colères et les peurs contre les vaincus[4].

La liberté était un des Pégases, qu’enfourchait Hugo. Mais il faut être par trois fois Prudhomme pour ne pas s’apercevoir que le Pégase hugoïste était trop gonflé de vent pour prendre le mors aux dents et lancer des pétarades. La fougueuse liberté de Hugo était un humble bidet, qu’il remisait dans l’écurie de tous les gouvernements. Depuis l’immortelle révolution de 1789, Liberté, Liberté chérie, est le refrain à la mode. Tous les politiciens depuis Polignac jusqu’à Napoléon le Petit l’ont répété sur tous les tons. Hugo le chantait à plein gosier quand il approuvait le cautionnement qui amputait du corps social la « liberté gangrenée » de la presse.

Hugo planta dans ses vers la rouge cocarde de l’Égalité. Mais il y a égalité et égalité comme poètes et poètes : il en existe autant que de morales. Toute classe, tout corps social fabrique à l’usage de ses membres une morale spéciale. La morale du commerçant, l’autorise à vendre sa marchandise dix et vingt fois au dessus de sa valeur, s’il le peut ; celle du juge d’instruction l’incite à user de la ruse et du mensonge pour forcer le prévenu à s’accuser ; celle de l’agent de mœurs l’oblige à faire violer médicalement les femmes qu’il soupçonne de travailler avec leur sexe ; celle du rentier le dispense d’obéir au commandement biblique : — « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front... » La mort établit à sa façon une égalité ; la grosse et la petite vérole en créent d’autres ; les inégalités sociales ont mis au monde deux égalités de belle venue : l’égalité du ciel, qui pour les chrétiens compense les inégalités de la société et l’égalité civile, cette très sublime conquête de la Révolution sert aux mêmes usages. Cette égalité civile, qui conserve aux Rothschild leurs millions et leurs parcs, et aux pauvres leurs haillons et leurs poux, est la seule égalité que connaisse Hugo. Il aimait trop ses rentes et les antithèses pour désirer l’égalité des biens qui du coup lui eut enlevé ses millions et dérobé les plus faciles et les plus brillants contrastes de sa poétique.

Bien au contraire, l’Événement du 9 septembre 1848 prenait la défense du « luxe que calomniait la fausse philanthropie de nos jours » et démontrait triomphalement la nécessité de la misère pour arriver à l’équilibre social. — « L’opulence oisive est la meilleure amie de l’indigence laborieuse, développe le journal hugoïste. Qui est-ce qui fournit à la richesse ce ruineux superflu ; cette recherche, ce colifichet dont se compose la mode et le plaisir ? Le travail, l’industrie, l’art, c’est-à-dire la pauvreté. Le luxe est la plus certaine des aumônes c’est une aumône involontaire. Les caprices du riche sont les meilleurs revenus du pauvre. Plus le salon aura de plaisir, plus l’atelier aura de bien-être. Mystérieuses balances qui mesurent les plus lourdes nécessités d’une partie de la société aux plus légères frivolités de l’autre ! Équilibre étrange qui s’établit entre les fantaisies d’en haut, et les besoins d’en bas ! Plus il y a de fleurs et de dentelles dans le plateau qui monte, plus il y a de pain dans le plateau qui descend ! » — Le gaspillage le plus inutile et le plus ridicule devient une des voies mystérieuses de la divine providence pour créer l’harmonie sociale, basée sur la misère besogneuse et la richesse oisive. Jamais le luxe n’a été plus magnifiquement glorifié. Lorsque l’Evénement, l’organe de la Fraternité hugoïste, publia son apologie du luxe, deux mois à peine s’étaient écoulés depuis l’insurrection de juin, ce « protêt de la misère » et le sang de la guerre civile rougissait encore le pavé des rues.

Les mots dont Hugo enrichit son vocabulaire après 1848, lui portèrent tort dans l’esprit des Prudhommes : ils les ahurissaient au point de leur faire prendre des vessies pour des lanternes et l’écrivain pour un socialiste, pour un partageux. Victor Hugo partageux ! — Mais plutôt que de partager quoi que ce soit avec qui que ce soit, il aurait immolé de sa main tous ses exécuteurs testamentaires et tout le premier son cher, son bien-aimé Vacquerie, qui ne pouvant se tuer sur son catafalque ainsi que les serviteurs sur les bûchers des héros antiques voulut être enseveli en effigie dans le tombeau du maître. Le poète était digne d’un tel sacrifice : Hugo fut en effet un héros de la phrase.

La révolution de 1848 lança dans la langue honnête et modérée un peuple nouveau de mots ; depuis la réaction littéraire commencée sous le consulat, ils dormaient dans les discours, les pamphlets, les journaux et les proclamations de la grande époque révolutionnaire et ne s’aventuraient en plein jour que timidement, dans le langage populaire. Les bravaches du romantisme, les Janin, les Gauthier, reculèrent épouvantés ; mais Hugo ne cligna pas de l’œil, il empoigna les substantifs et les adjectifs horrifiants, qui envahissaient la langue écrite dans les journaux et parlée à la tribune des assemblées populaires ; et prestidigitateur merveilleux il jongla à étourdir les badauds, avec les immortels principes de 1789 et les mots teints encore du sang des nobles et des prêtres. Il ouvrit alors au romantisme une carrière qu’il fut seul à parcourir ; ses compagnons littéraires de 1832, plus timides que les bourgeois dont ils s’étaient moqués, n’osèrent pas suivre celui qu’ils appelaient leur maître.

Victor Hugo, lui-même, semble, avoir été intimidé par les expressions révolutionnaires qu’il maniait et dont il ne comprenait pas exactement le sens. Il voulut s’assurer de n’avoir commis, par erreur, même en pensée, de péché socialiste ; il fit son examen de conscience dans son autobiographie et il se convainquit que lui qui avait écrit sur les pauvres gens, la misère, et autres sujets de compositions rhétoriciennes, des tirades à paver le Palais-Bourbon, il n’avait demandé qu’une seule réforme sociale, l’abolition de la peine de mort « la première de toutes, — petit-être »[5]. Et encore il pouvait se dire qu’il n’avait fait que suivre l’exemple de tous les apôtres de l’humanitairie, depuis Guizot jusqu’à Louis-Philippe ; et que tout d’abord il n’avait envisagé la peine de mort qu’à un point de vue littéraire et fantaisiste, comme un excellent thème à déclamation verbeuse, à ajouter aux « croix de ma mère » — « la voix du sang » et autres trucs du romantisme qui commençaient à s’user et à perdre leur action sur le gros public.

Un socialisme qui se limite à cette réforme sociale pratique : l’abolition de la peine de mort, n’est de nature qu’à inquiéter les bourreaux, dont il menace les droits acquis. Et cela ne doit pas étonner, si lors de la publication de la « bible socialiste » de Hugo, les Misérables, il ne se soit trouvé que Lamartine vieilli pour se scandaliser, que, trente ans après Eugène Sue, « le seul homme, qui selon Th. de Banville avait quelque chose à dire », osât s’apitoyer sur un homme envoyé aux galères pour le vol d’un pain et sur une pauvre fille se prostituant pour nourrir le bâtard du bourgeois qui l’a abandonnée enceinte. C’était en effet vieillot et enfantin. Mais là où Victor Hugo étale grossièrement son esprit bourgeois, c’est lorsqu’il personnifie ces deux institutions de toute société bourgeoise, la police et l’exploitation, dans deux types ridicules : Javert, la vertu faite mouchard et Jean Valjean, le galérien qui se réhabilite en amassant en quelques années une fortune sur le dos de ses ouvriers. La fortune lave toutes les taches et tient lieu de toutes les vertus, Hugo, ainsi que tout bourgeois, ne peut comprendre l’existence d’une société sans police et sans exploitation ouvrière.

L’adoration du Dieu-Propriété, c’est la religion de Victor Hugo. À ses yeux, la confiscation des biens de la famille d’Orléans est un des plus affreux crimes de Napoléon III. Et s’il avait été membre de l’assemblée de Versailles, il aurait, sur la proposition de M. Thiers, voté les 50 millions d’indemnité aux d’Orléans, par respect pour la propriété. Sa haine des socialistes, qu’il dénonça si férocement en 1848, est si intense, que dans sa classification des êtres, qui troublent la société, il place au dernier échelon Lacenaire, l’assassin, et immédiatement au dessus, Babeuf, le communiste[6].

Des gens qui seraient de la plus atroce mauvaise foi, s’ils n’étaient des ignorants et des oublieux, ont prétendu que l’homme qui, en novembre 1848, écrivait que « l’insurrection de juin est criminelle et sera condamnée par l’histoire, comme elle l’a été par la société... ; si elle avait réussi, elle n’aurait pas consacré le travail, mais le pillage » (Événement, nº 94), que cet homme avait déserté la cause de la sacrée propriété et pris la défense de l’insurrection du 18 mars. Et cela parce qu’il avait ouvert sa maison de Bruxelles aux réfugiés de la Commune. Mais dans sa bruyante lettre, tout chez Hugo est réclame, et plus tard dans son Année terrible, n’a-t-il pas protesté avec indignation contre les actes de guerre de la Commune ; n’a-t-il pas injurié les Communards aussi violemment qu’autrefois les Bonapartistes, les stigmatisant avec les épithètes de fusilleurs d’enfants de quinze ans, de voleurs, d’assassins, d’incendiaires ? Mais les radicaux et le si hugolâtre Camille Pelletan, ont dû trouver que Victor Hugo les compromettait par son incontinence d’insultes et de calomnies contre les vaincus de la Semaine sanglante.

Qu’y avait-il donc de si extraordinaire dans l’acte de Victor Hugo, pour troubler ainsi les Pessard de la presse versaillaise. Est-ce que malgré les pressantes sollicitations de MM. Thiers et Favre, les ministres de la reine Victoria et du roi Amédée n’ont pas ouvert leurs pays, l’Angleterre et l’Espagne, à ces vaincus, qu’ils n’ont jamais insultés ainsi que Victor Hugo. Personne n’accusera ces hommes d’État de pactiser avec les socialistes et les ennemis de la propriété. En Suisse, en Belgique, en Angleterre, partout enfin, des bourgeois, tout ce qu’il y a de plus bourgeois, n’ont-ils pas ouvert leurs bourses, pour secourir les proscrits sans pain et sans travail, ce que n’a jamais fait Victor Hugo, l’ex-proscrit millionnaire ?



Que les légitimistes, qui avaient nourri, choyé, prôné, décoré Victor Hugo, conservent pieusement une amère rancune contre le jeune Eliacin, qui les lâche dès que la révolution de 1830 leur arrache des mains la clef de la cassette aux pensions, rien de plus naturel. Qu’ils l’accusent de désertion, de trahison, rien de plus juste. Cependant, le pair de France de la monarchie orléaniste, qui faisait porter à sa mère le poids de son royalisme, eût pu expliquer son orléanisme par son amour de la morale et leur dire : « Moi, l’homme toujours fidèle au devoir j’ai dû obéir aux commandements d’une morale plus haute que la reconnaissance: j’ai obéi aux injonctions de la morale pratique : pas d’argent, pas de suisse, ni de poète. » Mais les anciens patrons de l’écrivain dépassent toute mesure, quand pour nuire à l’écoulement de sa marchandise parmi les gens pieux, ils le calomnient et l’appellent un impie. Rien de plus faux.

Victor Hugo eut le malheur de naître de parents impies, et d’être élevé au milieu des impies. Sa mère ne lui permit pas de manger du Bon Dieu[7], mais lui donna, en revanche, pour professeurs, des prêtres sceptiques, qui pendant la Révolution avaient jeté aux orties la soutane et le bréviaire. Et cependant une foi ardente s’éveille subitement dans son âme, le jour même que le trône et l’autel, l’un supportant l’autre, sont replacés sur leurs pieds. Il étrangle alors son voltairianisme et chante la religion catholique, ses pompes et ses pensions[8]. Les légitimistes ne reconnaissent-ils pas là le signe certain d'une foi sincèrement opportuniste ? Ils se montrent exigeants à l’extrême, quand ils demandent que ce catholicisme d’occasion survive aux causes qui l’avaient engendré. Ils n’avaient qu’à rester les maîtres du pouvoir, pour que Hugo conservât jusqu’à sa quatre-vingt-troisième année, la foi au Dieu des prêtres : mais il dût se rendre à l’évidence et suspendre son culte pour ce Dieu qui cessait de révéler sa présence réelle par la distribution de pensions. C’est ainsi qu’un banquier coupe le crédit de son client ruiné, filant sur la Belgique.

La Révolution de 1830 remit à la mode Voltaire et la libre-pensée ; Victor Hugo, ce tournesol, que sa nature condamnait à tourner avec le soleil, déposa, comme une cuisinière son tablier, son légitimisme et son catholicisme de circonstance. Il avait de nouveaux maîtres à satisfaire. Il adora le Dieu des bonnes gens de Béranger et brûla Jéhovah, le Dieu farouche et sombre, qui cependant convenait mieux à son cerveau romantique. Ce changement de Dieux prouve la sincérité de son déisme. Il lui fallait à tout prix un Dieu ; il en avait besoin pour son usage personnel, pour être un prophète, pour être un trépied[9].

Il s’éleva sans difficulté jusqu’au niveau de la grossière irréligion de ses lecteurs : car on ne lui demandait pas de sacrifier les effets de banale poésie que le romantisme tirait de l’idée de Dieu et de la Charité chrétienne, sur qui les libres-penseurs se déchargent du soin de soulager les misères que crée leur exploitation ; il put même continuer à faire l’éloge du prêtre et de la religieuse, ces gendarmes moraux que la bourgeoisie salarie pour compléter l’œuvre répressive du sergot et du soldat[10]

Victor Hugo est mort sans prêtres, ni prières ; sans confession ni communion, les catholiques en sont scandalisés ; mais les gens à bon Dieu, ne peuvent lui reprocher d’avoir jamais eu une pensée impie. Son gigantesque cerveau resta hermétiquement bouché à la critique démolisseuse des encyclopédistes et aux théories philosophiques de la science moderne. En 1831, un débat scientifique passionna l’Europe intellectuelle : Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire discutaient sur l’origine et la formation des êtres et des mondes. Le vieux Gœthe, que Hugo appelle dédaigneusement « le poète de l’indifférence », l’âme remplie d’un sublime enthousiasme, écoutait raisonner ces deux puissants génies. — Hugo, indifférent à la philosophie et à la science, consacrait son « immense génie » qui « embrassait dans son immensité le visible et l’invisible, l’idéal et le réel, les monstres de la mer et les créatures de la terre... » à basculer la « balance hémistiche » et à rimer nombril et avril, juif et suif, gouine et baragouine, Marengo et lumbago.

Trente ans plus tard, Charles Darwin reprenait la théorie de G. Saint-Hilaire et de Lamarck, son maître ; il la fécondait de son vaste savoir et de ses découvertes géniales ; et, triomphante, il l’implantait dans la science naturelle et renouvelait la conception humaine de la création. Hugo, « le penseur du XIXème siècle », que les hugolâtres nomment « le siècle de Hugo » ; Hugo, qui portait dans son crâne « l’idée humaine » vécut indifférent au milieu de ce prodigieux mouvement d’idées. Il poeta sovrano, qui passa la plus grande partie de sa vie à courir dans les catalogues de vente et les dictionnaires d’histoire et de géographie, après les rimes riches, ne daigne pas s’apercevoir que Lamarckisme, Darwinisme, Transformisme, rimaient plus richement encore que faim et génovéfain.

Notes :[modifier]

  1. Victor Hugo. Philosophie et littérature mêlées, 1834. Journal d’un révolutionnaire de 1830.
  2. Victor Hugo. Le Rhin, tome III, 288, 331.
  3. Ces détails biographiques, que par une modestie déplacée, Victor Hugo supprima dans l’autobiographie, qu’il dicta à sa femme, ont été rétablis dans l’étude si érudite et si spirituellement écrite de M. Ed. Biré, Victor Hugo avant 1830, J. Gervais, édition 1883. On ne saurait trop en recommander la lecture aux Hugolâtres qui désirent connaître intimement leur héros.
  4. Cette fraternité pleurarde de crocodile reprocha à un poète qui ne se dégrada jamais jusqu’à pincer de la guitare philanthropique, à Alfred de Musset, d’avoir envoyé « aux victimes de juin » un prix de 1.300 francs que venait de lui accorder l’Académie. L’Événement du 23 août commentait ainsi l’acte : « qu’il nous soit permis de faire observer à M. de Musset que sa détermination ne remplit nullement le but du legs fait par M. le comte de Latour-Landry. C’était à un poète peu favorisé de la fortune et non à une œuvre patriotique que le don devait appartenir ».
  5. Victor Hugo raconté, etc., Tome II.
  6. « Plus bas que Marat, plus bas que Babeuf, il y a la dernière sape et de cette cave sort Lacenaire. » Les Misérables. Tome VI, page 61-62, première édition.
  7. La brigande Vendéenne était une Voltairienne décidée : à Madrid, elle plaça ses enfants au collège des nobles, mais « s’opposa énergiquement, malgré la résistance des prêtres directeurs, à ce qu’ils servissent la messe comme les autres élèves et défendit même qu’on fit confesser et communier ses enfants. » (Victor Hugo raconté Vol. I. 194).
  8. Dans une épître en vers de 1818, mais publiée en 1863, Hugo dit en parlant de lui-même : « ... J’ai seize ans... Je lis l’Esprit des Lois et j’admire Voltaire. » Victor Hugo raconté Tome I. 308).
  9. « Le poète est lui-même un trépied. Il est le trépied de Dieu. » William Shakespeare, par Victor Hugo, p. 53.
  10. « Rien ne se pénètre, ne s’amalgame plus aisément qu’un vieux prêtre et un vieux soldat. Au fond c’est le même homme. L’un s’est dévoué pour la patrie d’en bas ; l’autre pour la patrie d’en haut ; pas d’autre différence. » (Les Misérables).




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