La Légende de la mort en Basse-Bretagne/Introduction

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Honoré Champion (p. v-lxxi).



INTRODUCTION

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I


Les légendes contenues dans ce volume ont été recueillies dans trois régions distinctes du pays breton : le Trécor, le Goëlo et le Quimperrois. Elles proviennent, en grande majorité, de la première de ces trois régions et ont été principalement recueillies dans les deux communes de Bégard et de Penvénan. Un hameau de Penvénan, le Port-Blanc, habité surtout par des marins et des pêcheurs, a fourni à M. Le Braz une moisson particulièrement abondante. Un grand nombre de ces légendes ont pour théâtre le village même où elles ont été recueillies ou un village voisin ; quelques-unes cependant sont rapportées à la région montagneuse constituée par la montagne Noire et les monts d’Arez. Il n’est pas douteux que l’exploration systématique d’autres parties de la Bretagne n’enrichisse la littérature populaire de récits analogues à ceux que renferme ce recueil. Le Léon, la Haute-Cornouaille, le Vannetais[1] fourniraient sans doute une très riche moisson de légendes, de croyances et de rites de toute espèce aux collecteurs de traditions populaires. On aurait été tenté de croire que les sept volumes de M. Luzel[2] avaient épuisé la matière ; le fait même que M. Le Braz a pu, en peu d’années, recueillir dans une région très limitée une centaine de légendes, dont un grand nombre n’ont pas de parallèles dans les récits qu’a publiés M. Luzel, montre combien cette croyance eût été mal fondée. Aussi peut-on être assuré qu’il y aura place encore pour un grand nombre de recueils de légendes et de contes bretons, comme il y a eu place pour ce livre, à côté de l’œuvre si considérable qu’a édifiée notre maître M. Luzel, le Grimm de la Basse-Bretagne.

M. Le Braz a volontairement restreint ses recherches à un type particulier de légendes : les légendes qui se rapportent à la destinée des âmes après la mort et à leurs relations avec les vivants. Il a recueilli et publié en même temps les croyances, les usages et les rites qui se rapportent aux morts. Ces croyances et ces rites ont une frappante uniformité, d’un bout à l’autre de la Basse-Bretagne, et presque partout les croyances sont encore vivantes, et les rites encore pratiqués. Il en est beaucoup que M. Le Braz, qui a vécu dès l’enfance en pays breton, a pu voir encore accomplir sous ses yeux.

Toutes les légendes que contient ce volume sont, autant qu’il semble, de formation récente, ou du moins ce sont des formes rajeunies de récits plus anciens : l’une d’entre elles (La Coiffe de la morte) a pour origine un événement qui s’est passé vers 1860 ; une autre (L’Histoire d’un fossoyeur) se rattache à des faits qui ont eu lieu en 1886. La transformation légendaire des événements réels est cependant déjà complète. C’est qu’en Bretagne aucun mur ne sépare le monde merveilleux du monde réel ; les croyances qui ont donné naissance à ces récits, où les acteurs principaux sont les âmes des morts, sont des croyances encore actives et fécondes, et les Bretons n’ont pas besoin de transporter en des temps reculés ou en un pays lointain un événement surnaturel pour pouvoir aisément y ajouter foi. Ils en sont encore à cet état d’esprit où l’explication d’un phénomène naturel, maladie, mort ou tempête, qui vient tout de suite à l’esprit, est une explication d’ordre surnaturel ; c’est l’Ankou qui frappe de sa faux les vivants et les emporte sur son char à l’essieu grinçant ; c’est le fiancé mort qui est venu, la nuit, chercher, dans la maison de son père, sa fiancée qu’on a trouvée morte au cimetière. On raconte, avec la même bonne foi et la même sincérité, qu’un homme a été tué par un arbre qui s’est abattu sur lui ou qu’il est mort parce qu’on l’avait voué à saint Yves de la Vérité.

Aussi ces légendes n’ont-elles pas le caractère mythique de bon nombre de contes recueillis par M. Luzel et ne sont-elles pas non plus de ces récits merveilleux destinés à amuser les heures vides des veillées, qu’on se raconte, au coin d’un feu d’ajoncs secs, en teillant du chanvre sous le manteau des hautes cheminées des fermes. C’est la relation d’événements que l’on croit réels, qui se sont passés en un pays que l’on connaît bien, souvent même où l’on vit, et où ont été mêlés, comme acteurs ou spectateurs, des gens que l’on a vus, à qui on a parlé, et qui parfois même sont des voisins ou des parents. Un grand nombre de ces légendes sans doute ont été recueillies plus loin de leur lieu d’origine, et elles se sont très probablement enrichies, en passant de bouche en bouche, d’épisodes nouveaux, mais elles n’ont pas subi d’autres déformations que celles qu’aurait pu subir le récit d’un crime, d’un naufrage ou d’une bataille ; les éléments merveilleux qu’elles renferment ne sont pas des éléments surajoutés, c’est d’événements surnaturels qu’est tissée la trame même dont elles sont faites. À vrai dire, et nous reviendrons sur cette question, cette distinction entre le naturel et le surnaturel n’existe pas pour les Bretons, au sens du moins qu’elle a pour nous ; les vivants et les morts sont au même titre des habitants du monde et ils vivent en perpétuelle relation les uns avec les autres ; on redoute l’Anaon comme on redoute la tempête ou la foudre, mais l’on ne s’étonne pas plus d’entendre bruire les âmes dans les ajoncs qui couronnent les fossés des routes que d’entendre les oiseaux chanteurs chanter dans les haies leurs appels d’amour. Tout le pays breton, des montagnes à la mer, est plein d’âmes errantes qui pleurent et qui gémissent ; si tous ne les ont point vues, tous du moins, à certains jours solennels, à la Toussaint ou durant la nuit de Noël, les ont entendues marcher de leur pas muet par les routes silencieuses.

Le travail du collecteur de légendes est fort différent, à certains égards, de celui du collecteur de contes. Le conte est essentiellement un témoin ; en lui survivent souvent des croyances mortes depuis longtemps et qui n’ont pas laissé d’autres traces. Puis, il vient du fond d’un lointain passé ; il dure toujours, semblable à lui-même en ses multiples transformations depuis des milliers d’années ; il vient aussi parfois d’un pays lointain ; il a voyagé à travers les continents et les îles, à la suite des marchands, des soldats et des matelots. La légende, au contraire, est un produit du sol où on la récolte ; c’est là qu’elle est née, c’est là sans doute qu’elle mourra. Une légende n’est jamais que l’expression passagère, l’expression fortuite d’un ensemble de croyances ; elle ne saurait avoir la durée, la résistance que présentent à l’usure du temps, les contes qui renferment, sous une forme qui parfois les rend méconnaissables, des mythes explicatifs de phénomènes naturels ou de rites. Tandis que les contes ne changent guère, les légendes s’effacent assez vite de la mémoire des hommes, aussitôt remplacées par d’autres légendes, dont les héros sont plus familiers au conteur et à ceux qui l’écoutent. C’est là ce qui sépare nettement à la fois ces légendes des contes mythologiques et des récits épiques ou historiques, où le nom, la personne, le caractère du héros jouent un rôle essentiel. Ici, les personnages que les conteurs mettent en scène sont les premiers venus ; si c’est leur aventure qu’on raconte et non pas celle de tel ou tel autre, c’est parce qu’on est leur voisin, qu’on les connaît, que l’on s’intéresse à eux et aussi parce qu’on est mieux renseigné sur ceux qui vivent auprès de vous. Aussi l’exactitude littérale serait-elle, à tout prendre, beaucoup moins importante pour un recueil comme celui que nous publions aujourd’hui que pour un recueil de contes : ce qui importe ici, à vrai dire, ce sont beaucoup plutôt les thèmes des légendes que les légendes elles-mêmes ; elles ne sont, à tout prendre, qu’une illustration, une sorte de mise en œuvre, animée et vivante, des croyances et des rites que nous a révélés l’observation directe.

M. Le Braz les a recueillies cependant avec le même soin scrupuleux avec lequel il recueillait naguère en compagnie de M. Luzel les chansons populaires de la Cornouaille et du Trécor[3]. La plupart de ces légendes lui ont été contées en breton, quelques-unes en français ; il les a toutes écrites sous la dictée des conteurs dans la langue même où elles lui étaient dites, puis il a ensuite traduit en français celles qui lui avaient été contées en breton. C’est seulement pour ne pas trop grossir le volume et pour le faire accessible à un plus large public, que M. Le Braz n’a pas publié les originaux bretons. La forme sous laquelle les légendes ont été contées a été partout respectée ; c’est à peine si çà et là on a cru devoir modifier légèrement quelques phrases obscures ou incorrectes ou couper quelques digressions inutiles à la marche du récit ; les traductions sont des traductions presque littérales.

L’allure parfois très littéraire de ces récits pourrait mettre en défiance ceux qui jugeraient de la littérature populaire par les contes souvent très plats et très décolorés qui ont été recueillis dans les pays de langue française, je pourrais citer, par exemple, les contes populaires de Lorraine, qu’a publiés et si richement commentés M. C.-E. Cosquin. Mais il faut se souvenir que les productions de l’imagination populaire ont en pays celtique un caractère plus poétique qu’en pays roman et on serait tenté de dire qu’en pays germanique ; cette couleur, ce pittoresque du récit, ces images vives et frappantes se retrouvent dans les poèmes gallois comme dans nos légendes bretonnes et il est plus d’une sône, composée par un cloarec de Basse-Bretagne, qui figurerait dignement à côté des lieder les plus pénétrants et les plus mélancoliquement passionnés des chanteurs allemands.

Si on ne retrouve pas dans les contes ce même accent d’émotion profonde, ce sens si vivant et si lointain des terreurs secrètes de ce monde merveilleux qui s’entrelace à notre monde visible, comme un chèvrefeuille à une haie, c’est que les contes sont comme une monnaie qui s’est usée et effacée à demi en circulant de main en main. Les conteurs n’ont mis dans ces récits que très peu d’eux-mêmes, et l’histoire de Rhampsinit (Le voleur avisé) telle qu’on l’a racontée à M. Luzel en un coin de Bretagne ne diffère guère, ni pour le tour ni pour l’accent, du récit même d’Hérodote. Il n’en va pas ainsi des légendes ; ce sont de petits drames que les conteurs ont vécus ou qu’ils ont vu vivre auprès d’eux ; les personnages sentent ce qu’eux-mêmes ils sentent ; le cadre, c’est le pays où ils habitent, la lande d’ajonc qui s’étend le long de la mer brumeuse ou le cimetière où se pressent les tombes entre l’église que gardent les saints de pierre fruste et le charnier rempli d’ossements.

Les cloarec ont été au premier rang des chanteurs de Bretagne, aussi trouve-t-on sans cesse dans les sôniou, à côté d’une image fraîche et douce comme l’aubépine des haies, un vers qui porte l’indélébile empreinte du style prétentieux et gonflé des séminaires ; c’est, au contraire, sur les lèvres mêmes du peuple qu’on a cueilli ces légendes, sur les lèvres des femmes ; et ce sont des femmes, des paysans, des marins qui les ont créées sans savoir qu’ils les créaient ; ils ont cru naïvement conter ce qu’ils avaient vu. On retrouve dans ces récits tout frissonnants de l’angoisse des tombes, la large et simple allure de la gwerz, que chantent les mendiants au seuil des portes ; mais jamais presque on n’y rencontre ces grossièretés, ces brutalités de langage qui déparent maintes chansons bretonnes et font un si étrange contraste avec la silencieuse et discrète pureté des dialogues d’amour du clerc et de sa douce. C’est que les Bretons ont le respect attendri des morts ; ils éprouvent pour l’Anaon un sentiment pénétrant et fort, fait de terreur, de tendresse et de pitié, et ce n’est qu’en tremblant qu’ils parlent des âmes et de ceux qui ne sont plus.

Les légendes chrétiennes qu’a publiées M. Luzel sont marquées du même caractère, mais elles en sont moins profondément empreintes ; c’est que beaucoup de ces légendes sont des légendes d’édification, des fictions pieuses pour l’instruction des fidèles, qui portent l’ineffaçable trace de leur origine ecclésiastique ; et que beaucoup d’autres sont de véritables contes, qui ne diffèrent des contes mythologiques qui figurent dans son nouveau recueil que par l’introduction dans la fable du merveilleux chrétien. Les légendes de cette espèce sont rares au contraire dans ce livre ; presque toutes se rapportent à des événements très précisément localisés et presque datés, les personnages qui y figurent ne sont presque jamais anonymes et il est rare qu’on puisse leur trouver parmi les contes profanes des parallèles exacts. Jean l’Or, Jean de Calais, Le Voyage de Iannig font presque seuls exception à cette règle et ce sont des récits qui ressemblent très peu aux autres ; M. Le Braz les a précisément compris dans ce recueil pour fournir des exemples de ces types intermédiaires entre les contes véritables (Märchen) et les véritables légendes populaires, si différentes des légendes des hagiographes.

Un autre caractère en effet qu’il faut noter, c’est qu’il est impossible de tirer, de la plupart des récits que renferme ce volume, aucune morale ; ce ne sont pas des légendes pieuses, des légendes édifiantes ; on ne les raconte pas pour inspirer l’horreur du péché ou la crainte de Dieu, aussi n’y a-t-il rien en elles de factice ni d’apprêté. Ces événements surnaturels sont contés avec la même simplicité, la même bonne foi naïve que les aventures des marins à Terre-Neuve ou en Islande, et si tous ces récits sont empreints cependant d’une sorte d’horreur tragique, c’est que les conteurs ont fait, sans presque le chercher, passer dans leur parole un peu de la terreur qui les courbait vers les cailloux du chemin lorsqu’ils entendaient gémir par les bruyères le buguel-noz, le petit enfant de la nuit, ou qu’ils voyaient passer dans les sillons des vagues la lente procession des noyés blêmes. La terreur des morts, le sentiment aussi de leur continuelle présence, c’est là ce qui se dégage le plus nettement de tout cet ensemble de légendes et d’anecdotes ; rien là qui ressemble aux paraboles et aux exemples qui émaillaient les sermons du moyen âge et qui remplissent encore les livres de piété. Il est fort rare que l’on trouve quelque conseil moral, quelque exhortation à la piété ou à l’observance de la loi divine au cours de ces récits, qui parfois sont fort longs ; ce que l’on vous signale, ce sont bien plutôt des dangers à éviter que des fautes. Ce n’est pas tant contre des tentations qu’il faut nous tenir en garde que contre des périls surnaturels ; lorsque le héros de la légende meurt frappé par un mort ou un démon, la plupart du temps, il périt, victime d’une imprudence, il n’a point commis de faute morale pour laquelle il importe qu’il soit châtié.


II


Les légendes, au reste, que M. Le Braz a recueillies n’apparaissent dans leur vrai jour et ne prennent tout leur sens que si on les rapproche de tout cet ensemble de croyances, de traditions et d’usages qu’il publie en même temps et qui en forment l’indispensable commentaire. Elles ne sont pas les témoins d’un passé mort, mais l’expression de croyances vivantes auxquelles aujourd’hui encore sont fermement attachés les Bretons des campagnes et des côtes. Les personnages que ces récits mettent en scène ne se conduisent pas autrement que ne se conduiraient le paysan, le pêcheur ou la fileuse qui racontent l’histoire. Les conteurs ne s’étonnent point qu’un mort vienne réclamer les pièces de toile qui étaient destinées à l’ensevelir et qu’on lui a volées, et, le cas échéant, ils n’hésiteraient pas plus que la ménagère de la légende, à suivre les conseils du recteur et à reporter au cimetière le linceul blanc dont ils auraient privé le cadavre. Une inconnue propose un soir à une laveuse attardée de l’aider à laver son linge ; lorsqu’elle rentrera dans son étroite maison, son mari la gourmandera de son imprudence, si elle a accepté l’offre dangereuse que lui faisait l’inconnue ; c’était sans doute une maouès-noz, une laveuse de nuit ; la femme bientôt n’en doute plus, elle clôt sa porte en hâte, elle retourne le balai, elle suspend le trépied, elle jette sur le sol l’eau où elle s’est lavé les pieds et quand un grand coup s’abat sur la porte, c’est, elle en est bien sûre, la mauvaise visiteuse qui vient réclamer le prix funeste de ses services. Ainsi se passent les choses dans la légende, ainsi se passent-elles dans la vie réelle. Toutes ces histoires que content les Bretons aux veillées, non seulement ils les croient mais ils les vivent.

Aujourd’hui encore la vie bretonne est toute remplie d’usages qui paraissent étranges parce qu’ailleurs ils ont péri, mais qui étaient naguère des usages universels. Il est peu de circonstances de la vie qui ne soient marquées par quelque cérémonie symbolique qui a revêtu maintenant des apparences chrétiennes, mais qui porte les marques indéniables de manières de sentir et de penser bien antérieures au christianisme.

Il est peut-être même inexact de parler ici de symboles ; beaucoup de gens attribuent encore, en effet, à certaines de ces cérémonies une efficacité réelle ; elles ont, à vrai dire, un caractère magique ; ce ne sont pas des prières en actes destinées à forcer en quelque sorte l’attention de Dieu et à l’obliger à abaisser ses yeux vers la terre, mais des procédés pour contraindre sa volonté ou celle du diable ou bien encore celle des morts. La plupart du temps, et c’est en cela surtout que ces populations bretonnes ne sont encore qu’à demi chrétiennes, Dieu n’a pas besoin d’intervenir pour que la cérémonie produise l’effet que l’on attend d’elle. Avec son Agrippa un prêtre évoque les démons et les fait rentrer dans l’enfer, devine les secrets de l’avenir, et découvre le sort des âmes dans l’autre vie, sans que Dieu lui vienne en aide ni lui révèle rien de ses décrets éternels. Il a puissance sur le monde des esprits et cette puissance, ce n’est pas Dieu qui la lui donne, ni le démon, c’est la force des paroles qui sont contenues dans son livre mystérieux, de ces paroles écrites en lettres sanglantes qui n’apparaissent sur le papier noir qu’aux yeux des seuls initiés.

Certaines actions sont interdites, non pas parce qu’elles attireraient sur vous un châtiment divin, mais parce que, en elles-mêmes, directement, elles sont dangereuses : c’est ainsi qu’il faut se garder durant la nuit de Noël d’aller écouter les conversations des ossements dans le charnier ou des bêtes à l’étable, on ne les entend point sans mourir. Bien souvent aussi, ce n’est point par la protection de Dieu que l’on se tire de quelque péril surnaturel, mais par quelque artifice magique. On n’a rien à redouter des morts quand on s’en va la nuit par les chemins déserts, si l’on porte sur soi quelqu’un de ses instruments de travail, aiguille, pelle ou truelle. Les rôdeurs sinistres de la nuit ne peuvent rien contre vous, si vous portez dans vos bras un petit enfant qui n’a pas encore reçu le baptême.

Toutes ces superstitions sont encore enracinées au cœur de la plupart des paysans et des marins, et il en est beaucoup qui passeront sans grand remords au cabaret le temps des offices et qui blasphémeront Dieu sans trop craindre qu’il les frappe, mais qui seront affolés de terreur s’ils s’aperçoivent qu’un dimanche à la messe on a glissé dans leur poche, sans qu’ils l’aient vu, une pièce de deux liards percée d’un trou.

Quelques-unes de ces cérémonies ont entièrement perdu aux yeux mêmes de ceux qui les accomplissent leur véritable caractère ; en raison du moment de l’année où on les accomplit et de leur étroite liaison avec les rites du culte catholique, ils en sont venus à les mal distinguer des pratiques d’origine toute différente dont la rigoureuse observance est imposée par l’Église. C’est ainsi, par exemple, qu’à deux époques de l’année on rend aux morts un culte, véritable culte d’adoration qui nous reporte bien en arrière, je ne dis point seulement du christianisme, mais du paganisme romano-hellénique de l’époque impériale et probablement même des cultes druidiques, et, cependant, comme ces deux époques de l’année, c’est la Saint-Jean et la Toussaint, les Bretons s’imaginent de très bonne foi que les cérémonies qu’ils accomplissent pendant les nuits claires de la Saint-Jean d’été autour des bûchers d’ajoncs pétillants, ou dans la chaumière close que bat le vent sinistre du mois noir, sont des cérémonies chrétiennes ; leur conscience de bons catholiques leur ferait sans doute des reproches, s’ils n’avaient pas, pendant la nuit de la Saint-Jean, récité des grâces autour du tantad enflammé, ou si, le soir de la Toussaint, ils n’avaient point laissé sur la table de la cuisine des crêpes chaudes et du cidre.

Il ne semble pas, au reste, que le clergé soit entré ouvertement en lutte avec ces cérémonies traditionnelles ; il y prête même parfois son concours : le prêtre bénit le bûcher et y met le premier le feu. Ce n’est point du reste un fait exceptionnel, on en trouverait des exemples dans plusieurs autres provinces de France, en particulier dans le Languedoc. Il semble bien que ce ne soit point seulement de la part du clergé local le désir de ne point froisser les sentiments des fidèles attachés depuis de si longues générations à ces vieilles coutumes où vit encore tout entier tout le passé de la race celtique : il semble que ce ne soit point seulement cette prudence qui bien souvent a fait mettre sur le menhir ou la pierre dressée qu’on adorait une croix qui les faisait chrétiens, ou qui a poussé à édifier le sanctuaire d’un saint près de l’arbre séculaire ou de la source sacrée qui étaient déjà l’objet d’un culte. Les prêtres paraissent en réalité partager les sentiments du troupeau qu’ils enseignent ; à eux aussi ces cultes animistes ou magiques semblent pouvoir prendre place dans le rituel catholique, à côté du culte orthodoxe de la Vierge ou des saints. C’est précisément parce que tout cet ensemble de rites et de coutumes a été pour ainsi dire assimilé par le christianisme qu’il a survécu presque intact jusqu’à l’époque contemporaine. Il eût été fort difficile que ces pratiques se conservassent comme une sorte de culte secret, de magie traditionnelle dans des populations aussi étroitement assujetties à la discipline ecclésiastique. Ce n’est pas malgré le catholicisme, mais par lui qu’elles ont duré.

En réalité toutes les cérémonies, tous les usages, que le clergé pour des raisons d’ordre théologique ou moral a voulu détruire, il les a sinon détruits, du moins rendus plus rares et presque exceptionnels. C’est ainsi que c’est grâce à l’initiative d’un recteur que l’on ne voue plus à saint Yves la Vérité. On croit bien encore que si un homme était ainsi voué il mourrait ; il pourra certainement arriver qu’en fait on attribue à cette cause une mort restée inexpliquée, mais la cérémonie magique elle-même, on ne l’accomplit plus.

Il est, au reste, certains de ces rites qui ne pouvaient se passer de l’intervention active d’un prêtre, les conjurations par exemple. Depuis que les prêtres n’acceptent plus de conjurer les âmes que leurs crimes condamnent à errer autour des demeures des vivants, tout un ensemble de pratiques extrêmement curieuses a disparu, et du même coup s’est tarie une source légendaire très abondante.

À la place des légendes vivantes de conjurations et de conjurés apparaissent des récits où figurent des types traditionnels comme celui de Tadic coz ; ce vénérable prêtre a existé réellement, mais peu à peu il tend à se transformer dans l’imagination populaire en une sorte de personnage surnaturel et mythique doué de dons merveilleux, et cette transformation deviendra plus complète à mesure que s’effacera de la mémoire des générations successives de conteurs le souvenir d’une époque où communément les prêtres accomplissaient les conjurations et obligeaient par leurs exorcismes les âmes méchantes à quitter les lieux qu’elles hantaient.

Aussi est-il grand temps de noter et de recueillir toutes ces coutumes, qui seules peuvent nous donner le sens véritable des légendes et des traditions qui leur survivront longtemps dans la mémoire du peuple. Elles ont duré jusqu’ici presque inaltérées, mais elles sont à la veille de disparaître ; peu à peu l’esprit du clergé se transforme et en même temps les écoles se multiplient ; chaque jour le nombre de ceux qui savent lire augmente ; les contacts avec les populations des villes deviennent plus fréquents, autant de causes pour que les vieilles coutumes tombent bientôt en désuétude. Si dans un demi-siècle, on les pratique encore, elles se seront survécu à elles-mêmes, on n’en comprendra plus le sens, et les croyances qui s’exprimeront en elles seront mortes. Ce ne seront plus des rites sacrés que l’on accomplira avec la pleine conscience de leur importance et de leur valeur, mais des habitudes traditionnelles auxquelles on se conformera sans réfléchir et par une sorte d’attachement entêté à un passé lointain ; puis les habitudes périront à leur tour et les légendes subsisteront seules, témoins comme les contes d’aujourd’hui d’un âge disparu où vivaient des croyances et des rites que ne comprendront plus ceux mêmes qui conteront ces mystérieux récits.


III


Ce que M. Le Braz a voulu faire en composant ce livre, c’est avant tout d’écrire un chapitre de la vie religieuse des Bretons actuels, mais en même temps et sans l’avoir cherché, il a fourni à la mythologie générale, à l’étude comparée des rites, une très utile contribution. Un grand nombre des faits qu’il a recueillis prennent un intérêt beaucoup plus vif et en même temps une plus certaine authenticité par leur frappante analogie avec d’autres coutumes et d’autres croyances qu’ignoraient à coup sûr tous ceux qui lui ont apporté des renseignements et qui ont, à des titres divers, collaboré avec lui. À chaque page presque de ce livre il y aurait place pour de très intéressants et très curieux rapprochements avec les usages funéraires d’un grand nombre de peuples non civilisés, et les conceptions qu’ils se forment de la nature de l’âme et de sa destinée après la mort. Nous ne pourrions sans grossir indéfiniment ce volume accompagner ainsi tous les récits qu’il renferme d’un perpétuel commentaire, mais nous voulons du moins signaler au passage quelques-uns des points sur lesquels devraient porter ces rapprochements.

L’âme est fréquemment conçue sous la forme d’un animal ; dans un récit recueilli au Port-Blanc il est question d’un seigneur dont l’âme avait la forme ou l’apparence d’une souris blanche ; son domestique la voit s’échapper de ses lèvres au moment où il meurt ; la souris s’en va alors avec le domestique quérir à l’église la croix funéraire, puis elle fait ses adieux aux instruments de labour ; sur tous elle pose les pattes. Elle se laisse enfermer avec le cadavre dans le cercueil, et à peine est-il descendu dans la fosse et aspergé d’eau bénite, qu’elle s’en échappe et conduit Ludo le domestique jusque vers un arbre à demi desséché, elle s’y glisse par une fente de l’écorce et Ludo voit aussitôt lui apparaître son maître. Dans une autre légende qui appartient à la même région, l’âme c’est un moucheron qui sort de la bouche du mourant et se met à voleter par la chambre ; comme la souris, il se pose sur le cadavre, se laisse enfermer dans le cercueil et bientôt s’en échappe pour s’aller poser sur un buisson d’ajoncs où il doit demeurer cinq cents ans en expiation de ses péchés. Quelques instants après la mort, l’âme retourne sur le corps dont elle s’est séparée et elle reste là pendant toute la durée de l’enterrement. En général, seul le prêtre qui célèbre les funérailles réussit à la voir, mais il est cependant quelques personnes qui ont reçu ce don. Il est prudent de ne pas balayer le parquet, de ne pas épousseter les meubles, de ne jeter dehors aucune poussière ni balayure, tant que le cadavre n’est point sorti de la maison ; on risquerait de jeter dehors, du même coup, l’âme qui vient de le quitter. S’il y a dans la chambre un vase plein d’eau ou de cidre, il faut le couvrir, l’âme s’y pourrait noyer. Elle ne se noie point dans du lait ; elle vient boire, au contraire, aux jattes pleines et y puiser une force nouvelle.

À Java, à Célèbes on se représente les âmes sous la forme d’oiseaux[4]. Les Santals se représentent parfois l’âme sous la forme d’un lézard[5]. En Birmanie, on donne à l’âme le nom de papillon[6]. Codrington raconte qu’aux îles Banks une femme, qui assistait à l’agonie d’un mourant, saisit une mite qui voltigeait dans la hutte, la prenant pour l’âme qui s’échappait du corps[7]. C’est une croyance très générale que celle qui fait de l’âme un petit homme ou un petit animal enfermé dans le corps et qui lui imprime son mouvement et sa vie ; souvent même elle est située non plus dans le corps, mais hors du corps et elle l’anime en quelque sorte de l’extérieur. Les exemples de cette croyance sont très nombreux ; ils ont été recueillis par M. J.-G. Frazer dans son beau livre sur le meurtre rituel des dieux[8]. L’un des plus frappants a été fourni par M. Luzel dans son conte du Corps sans âme[9]. Le chanoine Callaway raconte que, d’après les Amazulus, les esprits de leurs ancêtres continuent à vivre sous la forme de serpents dans leurs habitations[10] ; il semble bien que, dès cette vie, les âmes revêtent déjà cette forme, et que l’ihlozi, le serpent mystérieux qui accompagne invisible tous les hommes, de leur naissance à leur mort, ce soit leur âme même[11]. Les âmes sont fréquemment conçues, en effet, sous la forme de reptiles, et c’est peut-être à un vague ressouvenir de cette croyance qu’il faut rapporter le goût pour le lait que leur attribuent les légendes bretonnes. Il y aurait à faire avec le folk-lore européen de très curieux rapprochements, M. Frazer en a réuni d’assez nombreux exemples. Les Serbes croient que l’âme d’une sorcière endormie quitte souvent son corps sous la forme d’un papillon[12]. Dans un conte souabe il est question d’une jeune fille dont l’âme abandonne le corps sous la forme d’une souris blanche[13]. C’est le parallèle exact de la légende bretonne que nous analysions plus haut. Dans le compte rendu d’un procès de sorcellerie jugé à Mülhbach (Transylvanie) au siècle dernier, il est question d’une sorcière dont l’âme avait pris la forme d’une grosse mouche[14].

Le corps garde dans la tombe une sorte de vie qui persiste jusque dans les ossements, tandis que l’âme souffre en purgatoire ou parmi les landes. Lorsqu’on a l’imprudence de pénétrer la nuit dans un charnier, ce ne sont pas les âmes qui viennent vous frapper d’un coup mortel, mais les ossements eux-mêmes qui se jettent sur vous et vous déchirent. L’homme vit ainsi après sa mort d’une double existence. Or c’est là une croyance presque universelle chez les peuples non civilisés et dont il semble superflu de donner ici des exemples particuliers ; c’est cette croyance qui donne le sens des cérémonies accomplies sur les tombes ; c’est elle qui explique que l’on dépose aux lieux où sont enterrés les morts des aliments et des boissons. Mais la conception la plus répandue, c’est que le corps est bien mort, lorsqu’il ne reste plus de lui qu’un squelette, et que seul continue alors à vivre son double, l’âme qui servait naguère à le mouvoir. On a vu que les Bretons au contraire animent jusqu’aux ossements même, et c’est peut-être pour cela qu’ils se représentent familièrement la mort, l’Ankou, sous la forme d’un squelette ; cette représentation de la mort appartient en effet à un ensemble d’idées beaucoup plus récentes et n’a dans la plupart des cas qu’une valeur symbolique. Elle ne se rencontre guère chez les peuples non civilisés où les morts gardent presque toujours l’apparence humaine, quand ils ne revêtent point une forme animale. On retrouve cependant une idée analogue chez les naturels de la Nouvelle-Irlande, qui font du crâne la demeure de l’âme qui s’est séparée du corps[15], et dans certaines tribus australiennes[16].

L’Ankou et les âmes des morts suivent pendant les nuits des chemins qui leur sont réservés, d’anciens chemins abandonnés, des garennes où passent encore les enterrements, dédaigneux des routes nouvelles. Ces chemins des morts existent dans l’archipel Salomon ; ils traversent les champs cultivés et ne sont fréquentés que par les âmes[17]. On les retrouve aux Nouvelles-Hébrides. En Nouvelle-Guinée, on entretient un sentier qui va de la tombe à la mer pour que l’esprit du mort puisse, s’il le veut, aller se baigner[18]. Les missionnaires anglais aux Nouvelles-Hébrides s’étaient attiré de graves difficultés avec les indigènes pour avoir barré le chemin des natmases (esprits)[19]. De même en Bretagne il serait dangereux de détruire ces sentes sacrées où défilent silencieusement les lentes processions des âmes. On courrait risquer d’attirer sur soi quelque vengeance.

Une croyance très habituelle, c’est que les âmes ne partent pas pour un autre monde, immédiatement après la mort, mais que celles mêmes qui sont destinées à s’éloigner, demeurent quelque temps au voisinage des lieux où ont vécu les corps qu’elles animaient et qu’elles se réunissent ensuite en un coin de grève ou de forêt d’où elles partent, toutes ensemble, pour le long voyage qu’elles entreprennent vers le séjour lointain des morts, situé sous la terre ou les eaux[20]. Il n’est guère d’île en Océanie, dans les archipels mélanésiens ou polynésiens[21], où il n’y ait ainsi un endroit solitaire où s’assemblent les morts à la veille de quitter les demeures des vivants. De même les âmes de ceux qui se sont noyés dans la baie de Douarnenez séjournent huit jours dans la grotte de Morgat avant de partir pour l’autre monde.

Il est des âmes qui restent plus longtemps encore en un état étrange qui n’est plus la vie et qui n’est pas encore la mort. Une légende recueillie à Bégard conte l’histoire d’une fille qui s’était noyée de dépit, mais qui, grâce à la protection de la sainte Vierge, continua à vivre durant six ans d’une sorte de vie mystérieuse, nourrie par le pain que sa mère donnait aux pauvres, vêtue des vêtements usés qu’elle leur distribuait. Son mari n’était point vraiment veuf, il ne le devint qu’au bout des ces six années. Or c’est une conception qui n’est pas rare que celle de la mort, d’abord incomplète, et qui va s’achevant par degrés ; c’est un dernier écho, semble-t-il, de cette très ancienne manière de penser qui résonne encore dans cette curieuse légende. Les habitants de l’archipel Salomon[22] n’imaginent pas que la mort envahisse tout d’un coup les âmes ; après qu’elles sont séparées du corps, elles ressemblent quelque temps encore à des hommes vivants, mais un martin-pêcheur les frappe bientôt à la tête d’un coup de bec, et c’est alors la seconde mort, la mort plus profonde et plus complète. La même croyance s’exprime en un très beau mythe que M. de Bovis a recueilli aux îles Marquises[23] : les âmes après la mort se rendent au promontoire de Taata ; il y a là deux grands rochers, la pierre de vie et la pierre de mort. Les âmes sont aveugles ; elles viennent toucher au hasard l’une des deux pierres ; celles qui touchent la pierre de mort sont anéanties. La légende que nous avons rapportée semble bien indiquer qu’il survit sourdement chez les Bretons l’idée qu’il existe des degrés entre la mort complète et la vie véritable. C’est de cette existence étrange que vivent dans le vivier de pierre aux portes d’acier les noyés que la Princesse rouge y a entassés ; c’est de cette vie mystérieuse que vivent aussi les villes disparues, Lexobie ou Ker-Is, englouties sous les eaux. Ces légendes de villes englouties se retrouvent presque dans tous les pays d’Europe ; la très intéressante enquête à laquelle s’est livré M. R. Basset[24] l’a très clairement mis en lumière. Les peuplades qui vivent au bord des grands lacs ou de la mer situent souvent sous les eaux le séjour des âmes[25], et il est possible qu’il y ait dans toutes ces traditions de villes sous-marines comme un ressouvenir lointain de cette conception ; il faut remarquer au reste qu’il existe souvent entre les divinités marines et les divinités funéraires d’étroites liaisons ; le rôle des dieux de la mer est souvent analogue à celui des dieux chthoniens, presque toujours investis de fonctions funèbres ; un des meilleurs exemples qu’on en puisse donner, c’est la place que tiennent les Sirènes et les Néréides dans la décoration des tombeaux grecs. Les Ponaturi en Nouvelle-Zélande sont des dieux marins, peut-être à forme animale, et il semble bien en même temps que ce soient les âmes des morts[26].

Toutes les diverses légendes de villes englouties semblent en Basse-Bretagne s’être fondues en une seule, la légende de la Ville d’Ys. La légende sous sa forme habituelle est fort claire, mais elle n’implique point nécessairement que la ville livrée à la mort par la criminelle passion d’Ahès doive continuer de vivre au fond des eaux, et le caractère de cette grande cité endormie sous les mers et cependant vivante à demi reste très obscur. Est-ce, ainsi que j’en faisais tout à l’heure l’hypothèse, une sorte de demeure sous-marine des morts ou bien est-ce, au contraire, comme certains indices semblent le montrer, une ville enchantée qu’un charme magique retient captive sous les eaux ? Tout d’abord il semble bien que la ville d’Ys ne puisse être considérée ni comme un enfer ni comme un paradis ; si ceux qui l’habitent ne l’habitent que pour un temps, si ces habitants sont des morts, il faudrait la regarder comme une sorte de purgatoire. Le mot de résurrection est sans cesse employé pour indiquer la délivrance de la ville, et cela tendrait à faire croire qu’il s’agit bien d’une ville morte, d’une ville où n’habitent que des âmes, mais d’autre part certains récits semblent montrer que la ville a été enchantée et que la légende de la Ville d’Ys appartient par un certain côté à ce cycle de contes dont le type est la Belle au bois dormant. « Quand la ville fut engloutie, chacun garda l’attitude qu’il avait et continua de faire ce qu’il faisait au moment de la catastrophe. Les vieilles qui filaient continuent de filer. Les marchands de drap continuent de vendre la même pièce d’étoffe aux mêmes acheteurs. » Il suffirait qu’un habitant de ce monde-ci achetât pour un sou de marchandise dans la ville d’Ys pour qu’elle fût délivrée. Mais on ne sait en quoi consisterait cette délivrance ; est-ce la mort véritable ou au contraire la résurrection et la remontée au-dessus des eaux de la ville engloutie ? À coup sûr, la seconde hypothèse a rencontré des adeptes, et M. Sauvé rapporte une tradition qui le montre clairement : un jour viendra où la ville d’Ys reparaîtra au-dessus des mers et alors les villes d’aujourd’hui, les villes vivantes s’abîmeront à leur tour. Mais n’est-ce pas d’une courte résurrection qu’il s’agit, d’une résurrection miraculeuse qui marquera la fin du monde et précédera le dernier jugement. Un épisode de la légende de la Princesse rouge, que M. Le Braz a recueillie au Port-Blanc, tendrait à faire admettre cette supposition, à faire supposer même que c’est la mort qui a souvent été considérée comme cette délivrance que doit amener la rupture du charme[27], lorsque la femme qui a conjuré la Princesse rouge ouvre le vivier, les noyés qui y étaient enfermés se lèvent comme ressuscités, puis s’éloignent en une longue procession, marchant sur les eaux comme fit Jésus.

Ils ne sont point morts, mais ils ne reviennent pas dans leurs maisons, près de leurs enfants et de leurs femmes ; c’est vers un lointain pays qu’ils vont, vers le séjour des morts sans doute, le paradis de Dieu. Malgré les raisons qui tendent à faire considérer les villes englouties comme des villes enchantées, j’inclinerais, pour ma part, à croire qu’elles sont bien plutôt encore pour l’imagination bretonne des villes mortes, au sens propre du mot, des villes de morts ; la mer est toute peuplée d’âmes errantes, les âmes des noyés qui n’ont pu recevoir de sépulture ; peut-être est-ce une raison pour que l’on ait songé à placer sous les eaux quelques-uns des multiples séjours des morts.

Ce que ne sont point, à coup sûr, les habitants d’Ys, ce sont des génies de la mer, des sirènes, des fées ou des morgans. Ce sont des hommes, à n’en point douter, des morts ou des demi-vivants. Les deux conceptions de la ville morte et de la ville enchantée se sont entremêlées de telle sorte qu’il est devenu difficile de les débrouiller l’une de l’autre. Cette confusion est d’autant plus aisée que ceux qui meurent de mort violente doivent, d’après une croyance généralement répandue en Basse-Bretagne, rester entre la vie et la mort jusqu’à ce que se soit écoulé le temps qu’ils avaient à vivre. Toute besogne inachevée semble ainsi contraindre l’âme à rester à mi-chemin de la mort. Le vieux fermier de Tourc’h, par exemple, a gardé l’apparence d’un homme et il revient passer les nuits auprès de sa femme parce qu’il n’a pas fait son compte d’enfants. Cet état est l’état même des princesses enchantées et enfermées en une montagne ou un château mystérieux[28]. Les deux courants légendaires peuvent donc s’être fondus en un seul, parfois l’idée de l’enchantement semble avoir décidément triomphé et s’être subordonné l’autre conception ; le meilleur exemple en est la ville qui est enclose comme en un tombeau dans une montagne entre Saint-Michel-en-Grève et Saint-Efflam ; pourtant là encore reviennent les expressions de tombe et de ville morte ; mais peut-être ne faut-il pas les prendre trop à la lettre.

La conception toute matérielle que les Bretons se sont faite autrefois de l’âme se trahit encore dans bon nombre de leurs croyances et de leurs usages funéraires. Il faut éviter de laisser le trépied sur le feu, parce que les morts qui ont toujours froid et qui se glissent la nuit jusqu’au foyer pourraient se brûler en s’asseyant ; les âmes se tiennent souvent dans les haies d’ajoncs qui couronnent les talus des chemins : il faut faire quelque bruit avant de franchir le talus pour leur laisser le temps de s’éloigner. La nuit de la Saint-Jean les âmes viennent s’asseoir sur les cailloux que l’on a jetés dans les brasiers (tantad) et que la chaleur du feu a attiédis. Le soir de la Toussaint, on sert aux morts, sur la table de la cuisine revêtue d’une nappe blanche, un repas composé de lait caillé, de crêpes chaudes et de cidre. Lorsqu’ils viennent goûter à ce repas, on les entend remuer les escabeaux, parfois ils changent les assiettes de place dans le vaissellier. Les chanteurs qui vont cette nuit-là chanter de maison en maison la complainte des âmes ont senti souvent sur leur cou l’haleine froide des trépassés. Il est à peine besoin de faire remarquer que ce sont là des conceptions familières à tous les peuples non civilisés, que la coutume de préparer de la nourriture pour les âmes est une coutume presque universelle, que l’âme est très habituellement considérée comme un corps plus subtil, plus ténu ou plus petit que le corps visible, mais tout aussi matériel que lui, bien que souvent invisible ; c’est une croyance très répandue qu’on peut la blesser. Les peuples qui identifient l’âme avec l’ombre ou le reflet ont la même manière de penser. Dans l’île de Wetar, il y a des magiciens qui peuvent rendre un homme malade en frappant son ombre à coups de pique ou d’épée[29] Les Basoutos [30] croient que les crocodiles peuvent tuer les hommes en tirant sous l’eau leurs reflets.

Mais on peut trouver de plus étroits rapprochements encore entre les croyances que M. Le Braz a recueillies en Bretagne et les conceptions animistes de certains peuples sauvages. Il arrive qu’une âme soit condamnée à faire pénitence jusqu’à ce qu’un gland, ramassé le jour où elle s’est séparée du corps, soit devenu un plant de chêne propre à quelque usage, Il ne semble pas qu’il y ait là seulement une manière arbitrairement choisie de déterminer le temps de la pénitence, mais que la vie de l’arbre et celle de l’âme soient en quelque sorte liées l’une à l’autre. À la Nouvelle-Zélande, à Célèbes, à Bornéo, sur la côte occidentale de l’Afrique, c’est une croyance très répandue que la vie de chaque homme dépend de celle de quelque arbre particulier, et spécialement d’un arbre qu’on a planté avec certaines cérémonies le jour de sa naissance[31].

Les pratiques de sorcellerie que son enquête a fait connaître à M. Le Braz sont marquées de la même empreinte ; elles sont, elles aussi, étroitement apparentées aux cérémonies magiques en usage chez les diverses peuplades d’Océanie ou d’Afrique. Comme aux sorciers mélanésiens une boucle de cheveux ou un fragment d’os, il faut aux jeteurs de sort bretons des rognures d’ongles pour composer le charme qui fera périr un ennemi[32]. Powell a observé des coutumes analogues dans la Nouvelle-Bretagne et la Nouvelle-Irlande[33] ; Moseley[34] aux îles de l’Amirauté ; Gason, Taplin, Meyer[35], etc., en Australie. Mais tandis que le magicien australien cherche à s’emparer d’un débris d’ongle ou d’un cheveu de la personne qu’il veut frapper, voire même d’un os qu’elle a rongé ou d’un débris de ses aliments, c’est un morceau d’un de ses ongles à lui que met dans le charme qu’il vous donne le sorcier breton. C’est sans doute là une déviation d’un vieil usage dont le sens se sera perdu ; on n’en aura plus conservé que la lettre, on n’aura plus compris le rôle que jouaient là les rognures d’ongles. Mais ces morceaux d’ongles, il faut qu’ils aient été coupés avec les dents. Peut-être cette prescription résulte-t-elle de la propriété que possède partout le fer de briser les enchantements[36].

Peut-être pourrait-on retrouver aussi, dans l’idée qu’il est dangereux de contrefaire la mort par plaisanterie, les traces de la conception ancienne que la représentation symbolique d’un phénomène peut déterminer son apparition. Sans doute dans les récits qu’a recueillis M. Le Braz, la mort qui frappe le mauvais plaisant est représentée comme un châtiment divin, mais il est fort possible que ce soit là une interprétation chrétienne très récente d’une croyance ancienne. C’est en effet un des principes fondamentaux de la philosophie des peuples primitifs que cette croyance qu’il suffit d’imiter un phénomène pour le faire se produire, de répandre de l’eau à terre par exemple pour faire pleuvoir, et il ne faudrait pas s’étonner de la retrouver ici déguisée sous un vêtement chrétien[37].


IV


On voit par ces quelques rapides indications quel est l’intérêt que présentent pour la mythologie comparée et la science générale des rites, les récits que renferme le présent volume et les usages qui les commentent. Mais c’est, d’après moi, bien plus encore à la psychologie ethnique qu’à la science des religions que ce livre apporte une précieuse contribution.

S’il fait pénétrer plus avant peut-être qu’aucun autre dans l’âme des Bretons, c’est que la Bretagne est avant toute chose le pays de la Mort. Les morts y vivent avec les vivants dans une étroite intimité, ils sont mêlés à leur vie de toutes les heures ; les âmes ne restent point enfermées dans les tombes des cimetières ; elles errent la nuit par les grandes routes et les sentiers déserts ; elles hantent les champs et les landes, pressées comme les brins d’herbe d’une prairie ou les grains de sable de la grève. Elles reviennent aux maisons où habitaient autrefois les corps qu’elles animaient ; elles viennent apporter les nouvelles de l’autre monde, messagères de pénitence ou de salut ; elles s’attardent dans la cuisine silencieuse et on les aperçoit du fond du lit clos, accroupies près de l’âtre où s’éteignent les tisons. Elles entament avec les servantes qui font sauter les crêpes sur leur éclisse de bois de longues et muettes conversations ; elles gardent contre les voleurs les pommes du verger ; génies protecteurs du foyer, elles viennent, par la permission de la Vierge et de Dieu, veiller sur ceux qu’elles ont laissés derrière elles, en proie à tous les dangers et à toutes les embûches de la vie. Les mères qui durant leur vie ont eu pitié des pauvres âmes abandonnées reviennent après leur mort caresser pendant leur sommeil leurs petits enfants qui pleurent ; elles les soignent, les consolent et les bercent ; elles reviennent leur donner le sein et laver leurs yeux malades. Parfois aussi c’est le souci des biens qu’ils ont laissés derrière eux, de leurs belles fermes aux murs de granit, de leurs vaches rousses au poil luisant, de leurs champs où ondulent les blés comme une mer d’or et de soleil, qui fait sortir les morts du fond de leurs cercueils ; et le vieux laboureur, retourné à son champ, conduit encore d’une main ferme la charrue à travers cette terre féconde dont la passion l’a arraché du séjour silencieux des âmes.

Il s’en faut cependant que tous les morts soient bienveillants, ils sont cruels souvent pour ceux qui vivent encore et il est imprudent de les approcher de tout près. Quand la nuit est close il est sage de rester dans sa maison ; il n’est pas bon pour les chrétiens d’aller par les grandes routes quand la lumière du soleil s’est éteinte : on est exposé à de dangereuses rencontres ; les morts sont les maîtres de la nuit, ils n’aiment point qu’on vienne les troubler, et ils savent infliger aux indiscrets des leçons souvent cruelles. On n’échappe guère aux périls de la nuit que grâce à une protection surnaturelle ou par une incroyable habileté ; ni Ludo Qarel, ni Fant ar Merrer ne seraient revenus vivants chez eux, si leur bon ange ne les avait accompagnés tout le long de la route. On n’a rien à craindre cependant si l’on a avec soi un petit enfant qui n’est pas encore baptisé ou si l’on songe à temps à invoquer le nom de Dieu : « Si tu viens de la part de Dieu, exprime ton désir. Si tu viens de la part du Diable, va-t’en dans ta route comme moi dans la mienne. » Il faut se garder d’accepter rien de ceux que l’on rencontre la nuit sur les chemins ; si l’on mangeait de la nourriture des morts, on ne pourrait plus jamais revenir parmi les vivants. Cette croyance s’exprime très clairement dans l’histoire du charbonnier qui, pris par le mauvais temps, s’est vu obligé de se réfugier, dans une maison perdue en un coin d’une lande déserte. Il y trouve trois vieilles femmes, l’une qui compte de l’argent, l’autre qui fait des crêpes, la troisième qui avale un os qui lui sort par la nuque et qu’elle ravale aussitôt ; il refuse tout ce qu’elles lui offrent et il est sauvé. S’il avait accepté crêpes, argent ou viande, il aurait pris leur place et n’aurait jamais revu sa maison[38]. Mais il est sage de ne pas s’exposer sans nécessité à de tels périls, et si l’on est contraint de sortir le soir, la prudence commande de se faire accompagner de deux autres personnes, baptisées comme vous-même, le revenant le plus désireux de nuire ne peut rien contre trois baptêmes.

Ce ne sont pas au reste seulement les âmes en peine que la nuit on peut rencontrer par les chemins, c’est aussi la Mort même, l’Ankou. Il n’est guère de Bretons qui n’ait entendu l’essieu grinçant de sa charrette. Mais malheur à celui qui vient croiser dans un sentier l’Ankou debout sur son char funèbre ; il est marqué pour la mort et il ne s’écoulera guère de jours avant qu’il ne tombe frappé de sa faulx. La vue seule de l’Ankou suffit à tuer ; il semble qu’il soit un de ces fascinateurs dont M. Tuchmann écrit depuis quelques années dans Mélusine la si curieuse histoire. Les fraudeurs ont fréquemment tiré parti de cette croyance ; ils transportent pendant la nuit leurs marchandises sur des charrettes dont ils graissent mal les roues. Lorsqu’ils traversent un village chacun se tient dans sa maison bien tranquille et bien coi, on a entendu le grincement sinistre et l’on craint de se rencontrer face à face avec le squelette drapé d’un linceul dont le regard donne la mort.

L’Ankou, cet ouvrier de mort, ce pourvoyeur de cimetière, est lui-même un mort ; c’est dans chaque paroisse le dernier mort de l’année qui vient de finir, qui hérite pour un an de la charrette et de la faulx de l’Ankou, Autant de paroisses, autant de dieux de la mort ; mais leurs fonctions sont si pareilles qu’on les distingue mal les uns des autres et qu’il semble qu’ils soient à la veille de se confondre dans l’imagination populaire en une divinité unique, la Mort, exécutrice des volontés de Dieu. C’est du reste sous cet aspect qu’apparaît l’Ankou dans la plupart des contes et des légendes qu’a recueillis M. Luzel, dans l’histoire par exemple du Forgeron Sans-Souci[39] On ne voit jamais figurer dans un même récit plusieurs Ankou ; il semble donc qu’ils diffèrent moins les uns des autres que les Vierges adorées dans les différents sanctuaires et qui en sont venues à être conçues, non pas comme des noms divers d’un même être céleste, mais comme des êtres réellement différents. C’est ainsi, par exemple, que Notre-Dame du Port-Blanc rend visite à Notre-Dame de la Clarté. Cela est dû probablement à ce qu’il n’existe guère de représentations figurées, de statues de l’Ankou. Toutes ces divinités investies de fonctions identiques ne peuvent par elles-mêmes rester distinctes les unes des autres, et c’est ainsi qu’elles arrivent graduellement à se confondre en une seule, tandis que le nombre de « Notre-Dame » augmente sans cesse à mesure que s’ouvrent de nouveaux sanctuaires, consacrés tous cependant à la Vierge Marie.

Il semble qu’on puisse retrouver dans la conception de ces multiples divinités de la mort l’écho d’un très ancien culte ancestral. On sait en effet que chez la plupart des peuples non civilisés qui rendent un culte aux âmes des ancêtres, ce sont les morts récents qui seuls sont adorés ; c’est le cas par exemple chez les Zoulous[40] et dans les archipels mélanésiens. Presque tous les peuples éprouvent ce besoin de rajeunir leurs dieux ; on croit à l’impuissance des divinités très anciennes[41] et les générations successives de dieux, attachées après coup les unes aux autres par des liens de filiation, n’ont souvent pas d’autre signification. Chaque groupe divin est repoussé dans le passé par un groupe de dieux plus jeunes, apparus plus récemment dans la conscience populaire : ainsi Zeus et Kronos par exemple, dans la mythologie hellénique, les dieux de la terre et du ciel et le héros Maui dans la mythologie néo-zélandaise. Mais pour le culte des morts, des âmes des ancêtres, les faits sont plus nets encore ; il est très rare, chez les peuples du moins, qui sont restés à un niveau inférieur de civilisation, que le culte s’étende au delà de la troisième ou quatrième génération, du bisaïeul ou du trisaïeul ; on conte bien des légendes sur le héros éponyme, ancêtre de toute la race, mais on ne l’adore que rarement. Il est fréquent aussi que seules les âmes des chefs soient l’objet d’un culte.

Peut-être l’Ankou de chaque village était-il chez les Bretons, aux temps très anciens, le chef le plus récemment mort. Puis l’organisation par clans et le culte des ancêtres ont tous deux disparu ; mais il a survécu quelque chose de ce culte dans cette sorte de religion de la mort, qui maintenant encore est très vivante en Basse-Bretagne. C’est autour d’un seul personnage que dans chaque village se sont groupés les débris de ce culte déclinant ; ce mort distingué entre tous les morts, c’est, sans doute méconnu et méconnaissable pour tous, le chef jadis adoré. On a oublié son caractère seigneurial, parce que l’organisation sociale, qui le rendait intelligible, pour tous a disparu ; mais ce qui a survécu dans la mémoire populaire, c’est que ce mort, objet d’un culte, était toujours un mort récent. Puis comme l’introduction du christianisme avait fait déchoir ce personnage sacré de sa qualité divine, et qu’il était resté dans les mémoires un souvenir confus de sa puissance, il est devenu une sorte de génie, messager de mort. Son rôle protecteur a passé sans doute aux êtres surnaturels, apparus plus récemment dans la religion populaire : les anges et les saints. Il ne lui est resté des fonctions multiples qui lui étaient dévolues à l’origine comme à tous les dieux des religions anciennes que ses fonctions de destructeur, d’exterminateur ; il est devenu l’ouvrier de la Mort, la Mort même personnifiée, et ce rôle nouveau lui a été sans doute d’autant plus aisément attribué qu’il était lui-même un mort en continuelles relations avec les choses de l’autre vie.

Mais jamais l’Ankou n’est devenu un véritable démon, au sens chrétien du mot ; on le représente comme impitoyable, mais non comme perfide ou cruel ; on fait même de lui le symbole et comme l’expression vivante de la justice[42]. Il est le ministre de Dieu et non du diable, l’exécuteur des volontés du Tout-Puissant. Nul ne songe à se révolter contre l’Ankou, il semble que ce soit la main même de Dieu qui dirige sa formidable faulx.

Ce ne sont pas seulement les âmes des morts qui peuplent la nuit, mais des êtres malfaisants et dangereux, dont la rencontre est funeste, qui n’ont jamais été des vivants, qui sont d’une autre race que la race des hommes ; ils semblent cependant faire partie du même monde dont font partie les morts. Ce sont les laveuses de nuit (kanorez-noz), le crieur de nuit (ar hopper-noz), le petit enfant de la nuit (ar buguel-noz). Les laveuses de nuit lavent dans les étangs ou les ruisseaux les linceuls des morts, elles obligent ceux qui ont l’imprudence de leur adresser la parole à tordre avec elles toute la nuit le linge qu’elles viennent de laver. La maouez-noz contraint le malheureux à s’épuiser dans cette besogne sinistre et le matin on le trouve étendu sur la prairie mort ou évanoui. Il est fort difficile de savoir ce que sont exactement ces lavandières de nuit, il semble bien qu’elles n’appartiennent pas à la même race que les vivants, mais elles ont cependant l’apparence de femmes ordinaires ; elles sont vêtues comme les femmes qui vont au lavoir ; elles parlent breton comme les paysannes et il ne semble pas qu’elles soient douées de pouvoirs surnaturels que ne possèdent point les âmes des morts.

Le crieur de nuit, le buguel-noz, qui hantent les landes désertes, ont eux aussi les mêmes attributs et sont doués des mêmes pouvoirs que les âmes errantes ; ils ne sont point nettement distingués des morts, comme le sont par exemple les nains (korandonet) qui apparaissent dans les champs triangulaires, et cependant il semble bien que d’après la croyance commune ils n’aient jamais vécu la vie que vivent les hommes ; il semble qu’ils aient toujours été des esprits errants dans les solitudes, que jamais ils n’aient possédé un corps pareil au nôtre ; mais comme les laveuses de nuit ils ont forme humaine ; le hopper-noz est un géant, le buguel-noz est un petit enfant à la tête trop grosse ; on les aperçoit rarement au reste, mais on entend le crieur de nuit hurler sur la lande et le petit enfant gémir et pleurer.

Peut-être tous ces êtres surnaturels étaient-ils originairement des morts et sont-ce seulement les noms particuliers qu’ils ont reçus ou les fonctions spéciales dont les a investis l’imagination populaire qui les ont tout d’abord séparés de la foule des autres âmes. Le fossé s’est alors creusé de plus en plus profondément et on a fini par les considérer non plus comme des âmes, mais comme des esprits. Ce qui conduirait à faire accepter cette interprétation, c’est ce qui passe dans le cas très analogue de Iannik-ann-Od ; ce Yannik, c’est incontestablement un noyé et ce nom de Jean des Grèves est même devenu une sorte de nom collectif pour désigner les âmes des noyés, c’est en réalité l’Ankou des gens de mer. Or il tend visiblement, en raison précisément de ce nom spécial qu’il porte, à se séparer des autres morts, plus complètement que l’Ankou lui-même, et à devenir un être surnaturel qui n’est point d’origine humaine, une sorte d’esprit méchant qui hante les grèves et fait périr les pêcheurs.

Ce n’est pas seulement sur les chemins qu’on est exposé à de dangereuses rencontres ; les morts vont parfois jusque dans leur demeure chercher les vivants. C’est ainsi que René Pennek, qu’un arbre a écrasé, vient en pleine nuit chercher sa fiancée qui le croit vivant encore ; il la prend sur son cheval, l’entraîne au cimetière ; la couche nuptiale de la jeune fille, ce sera la fosse fraîche où l’âme jalouse l’enferme avec elle. Il est à peine besoin de faire remarquer que c’est le thème même de la ballade de Lénore, dont il existe des variantes dans presque tous les pays d’Europe[43]. Un jeune homme dont le rival s’est pendu par désespoir d’amour, invite à son repas de noces le cadavre de son ami, qui pourrit accroché aux bras d’une croix de pierre ; le mort se rend à l’invitation et vient s’asseoir hideux et terrible parmi les convives.

L’Ankou lui aussi s’asseoit à la table des vivants ; il a accepté un jour pour lui-même l’invitation que Laou ar Braz avait lancée à tous les gens de Pleyber-Christ et, caché sous les habits d’un mendiant, il est venu à la fête que donne en l’honneur de la salaison d’un porc, le riche propriétaire de Kéresper. Mais il est venu en messager bienveillant, en ami, lui annoncer que la mort est proche et qu’il lui faut mettre ordre à ses affaires.

Il est d’autres âmes qui hantent les maisons où ont vécu leurs corps, tourmentant sans cesse les hommes qui les habitent après eux, comme le vieux fileur d’étoupe, qui, après sa mort, file encore dans son grenier. Mais c’est surtout au moment où l’âme vient de s’exhaler des lèvres d’un mourant que son voisinage est terrible pour les vivants ; c’est souvent une rude tâche que de veiller les morts. Le démon rôde autour de ceux qui meurent pour s’emparer des âmes méchantes, et bien des bruits sinistres traversent l’ombre silencieuse de la nuit où vacillent les lumières jaunes des cierges. Parfois même un mort s’est éveillé un instant du sommeil qu’il dormait, le sommeil profond des morts, et a saisi les cartes qu’un plaisant sacrilège lui tendait (La veillée de Lôn). Mais lorsque meurt un saint, tout au contraire l’air s’emplit d’une musique délicieuse ; on entend des clochettes d’argent tinter dans le lointain et des abeilles blondes bruire dans le parfum des cierges.

Les morts sur cette terre sont sans cesse mêlés aux vivants, mais il est des hommes hardis qui sont allés les trouver jusque dans le séjour qu’ils habitent, en enfer ou en paradis. Les voyages au purgatoire occupent peu de place dans ce recueil ; c’est à peine s’il y est fait çà et là une allusion rapide. Il semble au reste qu’ils ne soient point l’un des thèmes habituels du légendaire Breton et qu’il faille renoncer à trouver dans les récits populaires de la Bretagne armoricaine des parallèles à la vision de saint Patrice ou au voyage du chevalier Owenn[44]. Tout au contraire, les voyages en enfer ou en paradis sont l’un des sujets favoris des conteurs. Ces récits semblent d’ordinaire calqués les uns sur les autres, aussi M. Le Braz, bien qu’il en ait recueilli plus de vingt versions diverses, n’en a-t-il admis qu’un petit nombre dans son livre. M. Luzel a du reste publié déjà les principaux types de ces légendes et de ces contes[45]. Les plus intéressants d’entre eux portent la marque de conceptions mythologiques étrangères au christianisme et qui certainement lui sont de beaucoup antérieures[46]. Nous reviendrons un peu plus loin sur les contes qui relèvent de ce type.

Si l’intérêt des conteurs de légendes s’est tout spécialement porté en Basse-Bretagne sur les voyages en paradis et en enfer et s’il s’est écarté au contraire des voyages en purgatoire, c’est que l’on est déjà très largement renseigné sur le purgatoire par d’autres moyens, tandis que l’on n’a que de bien rares nouvelles de l’enfer ou du paradis. Les âmes errantes, les âmes qui hantent les maisons et les landes et avec qui s’entretiennent les vivants, ce sont toutes ou presque toutes des âmes souffrantes qui n’ont pas encore achevé la pénitence que leur avaient méritée leurs péchés.

Les damnés sont à jamais perdus ; une fois enfermés dans l’enfer avec les démons, on n’entend plus parler d’eux. Les revenants, si méchants qu’ils puissent être, ne sont point d’ordinaire des damnés, ce sont des âmes en peine. Une âme parfois s’échappe un instant des flammes de l’enfer pour dire à ceux qui prient pour elle de ne plus prier, car chaque prière augmente encore ses tortures. Parfois aussi un fils, que la coupable complaisance, l’indulgence aveugle de sa mère ont conduit de péché en péché jusqu’à la damnation éternelle, revient lui reprocher le malheur auquel l’a condamné sa maladroite bonté.

Mais ce sont là des faits très exceptionnels et les récits qui les rapportent sont nettement empreints d’un caractère ecclésiastique ; ce sont presque toujours des légendes édifiantes et morales beaucoup plutôt que l’expression spontanée et irréfléchie des croyances populaires. Les seuls damnés qui jouent un rôle important dans les légendes d’origine vraiment populaire, ce sont les damnés qui, malgré la condamnation divine, n’ont point été précipités dans l’enfer et sont restés sur la terre des vivants dans les demeures des hommes. Ces damnés-là ne peuvent à coup sûr rien apprendre à personne sur l’enfer qu’ils ne connaissent point et, pour les obliger à se rendre au séjour qui leur a été assigné par Dieu, il faut employer les exorcismes et les conjurations.

Les élus ne sont point enfermés dans le paradis comme les damnés dans l’enfer, mais ils en sortent rarement. Ces morts secourables, qui viennent comme des génies protecteurs du foyer habiter les maisons de ceux qu’ils aimaient, ce sont presque toujours de pauvres âmes qui attendent encore que la bonté de Dieu leur ouvre enfin les portes du ciel. Dans certaines légendes cependant apparaissent des âmes qui viennent du paradis de Dieu, toutes radieuses de candide lumière ; elles marchent à côté du héros de la légende, à travers les mille périls qu’il rencontre ; elles le conduisent sain et sauf au but marqué qu’il lui faut atteindre. Mais de leur vie auprès de Dieu, de ce monde mystérieux où elles vivent, elles ne disent rien, elles accomplissent presque en silence leur mission de salut, puis, comme un rayon de lune, remontent au ciel d’où elles sont descendues. Il n’est même pas bien certain que l’imagination populaire les distingue nettement des anges. C’est parfois l’une de ces âmes qui s’acquitte du rôle dévolu d’ordinaire à l’ange gardien.

C’est donc bien, semble-t-il, le désir passionné de savoir quelque chose de ce monde mystérieux de souffrance infinie ou d’éternelle félicité, qui a fait revenir sans cesse les conteurs bretons, comme à un sujet préféré, au voyage des vivants vers l’enfer ou le paradis.

Mais il y a à la très grande abondance des contes de ce type une autre raison encore que nous avons indiquée plus haut : beaucoup de ces récits ne sont en effet que des adaptations chrétiennes de contes plus anciens. À l’origine, il n’était pas question dans ces récits de l’enfer ni du paradis non plus que du purgatoire ; ils n’avaient même point peut-être le caractère de mythes funéraires, ou du moins le séjour des morts n’était-il pas sans doute la seule région que visitât le héros. Leur caractère primitif est extrêmement difficile à démêler à travers les altérations successives qu’ils ont subies. Peut-être avons-nous affaire à des mythes cosmiques ; peut-être à des contes d’aventures analogues aux contes grecs de Persée ou de Jason ; peut-être aussi à des apologues moraux. Ce sont, de tous les récits contenus dans les recueils publiés jusqu’à ce jour et dans le présent volume, ceux peut-être qui exigeraient la plus longue et la plus délicate étude. Les limites étroites d’une introduction ne nous permettent point de la tenter ici. Mais nous comptons bien revenir quelque jour sur cette question si complexe, la plus intéressante peut-être que le folklore breton oblige à se poser.

Ce qui est certain, c’est qu’en raison même de l’origine préchrétienne de ces contes, le purgatoire n’y pouvait jouer aucun rôle, tandis qu’il s’y trouvait place pour des morts heureux ou malheureux ou pour des êtres surnaturels qui ne sont point de la race des hommes, mais que l’imagination populaire devait aisément confondre avec les morts. Ces morts heureux ou malheureux n’ont point tardé sans doute à devenir les damnés et les élus, les lieux qu’ils habitaient le paradis et l’enfer, et plus tard les conteurs ont dû être entraînés par le besoin d’être complets à ajouter à l’enfer et au paradis, le purgatoire. Dans les versions primitives des contes il s’agissait sans doute d’êtres qu’il fallait délivrer des charmes qui les tenaient captifs ; ces êtres sont devenus des âmes que Dieu a condamnées à une pénitence à laquelle peut seule mettre fin une action que doit accomplir le héros. Il est au reste un grand nombre des régions qu’il traverse dans son voyage à travers le monde surnaturel qu’il est impossible de situer dans le purgatoire, le paradis ou l’enfer. Mais tandis que ces éléments préchrétiens ont survécu dans certaines variantes, ils ont disparu en certaines autres, où seul s’est conservé ce qui semblait essentiel, le voyage au paradis ou en enfer. Cette transformation a dû s’accomplir d’autant plus aisément qu’il s’est créé de toutes pièces des légendes relativement récentes sur des thèmes analogues (L’Homme à la quittance), qui ont exercé sans doute une influence profonde sur les formes anciennes.

Mais si abrégées que puissent être certaines de ces versions, il s’y trouve presque toujours des détails qui révèlent clairement que l’origine du conte est antérieure au christianisme. Ainsi dans Jean l’Or, lorsque le héros réussit à s’évader de l’enfer il emporte avec lui le baquet dans lequel il puise de l’eau pour les chevaux, l’étrille et la brosse ; lorsque Satan le poursuit il jette derrière lui ces divers objets qui deviennent des obstacles, fleuve, montagne ou forêt, que le démon met quelque temps à franchir. C’est là un épisode qui se retrouve dans un très grand nombre de contes populaires, du Japon à l’Afrique australe[47].

Le diable ne joue qu’un rôle très effacé dans la plupart des légendes qu’a recueillies M. Le Braz, et c’est là un des traits qui marquent le plus nettement qu’elles ne doivent presque rien à l’influence ecclésiastique, et qu’elles reflètent des croyances franchement populaires qui n’ont guère emprunté au christianisme que son vocabulaire et des cadres très généraux. Là où il devient le personnage principal, il est volontiers raillé et dupé ; Tadic-Coz se gausse d’un démon et le berne de la belle manière, et les prêtres de Tréguier réussissent à faire construire à Satan la tour de la cathédrale sans bourse délier. Mais il faut reconnaître qu’il joue beaucoup moins fréquemment ce rôle ridicule que dans les légendes germaniques, et que la plupart du temps l’enfer demeure un lieu mystérieux et formidable, d’où s’exhale la même terreur sacrée, qui monte des charniers et des cimetières.


V


Si nombreuses que soient les âmes qui demeurent avec les vivants dans leurs basses maisons de granit ou qui vivent dans les cimetières et les landes désertes, elles passent invisibles à la plupart des yeux et il est peu d’oreilles qui entendent dans l’air calme du soir leur vol silencieux et doux. Cependant on n’est jamais en ce monde sans nouvelles de cet autre monde de mystères, du monde des âmes et de la mort. Il en vient sans cesse comme de vagues rumeurs, des bruits lointains, des signes, des présages. Nul ne meurt sans que quelqu’un de ses proches n’en ait été averti. Certaines personnes ont entre toutes le don de voir, elles lisent plus aisément au livre de l’avenir, elles pénètrent tous les secrets de la mort, elles ont sans cesse des avertissements, des pressentiments ; elles aperçoivent des signes qui restent cachés aux yeux de ceux qu’absorbent les soucis de ce monde. C’est le bruit que font autour de nous les gens et les bêtes qui éteint pour nous ces voix légères qui viennent du pays des morts ; si nous n’étions pas pris tout entiers par nos affaires et nos plaisirs, nous saurions presque tout ce qui arrive de l’autre côté de la tombe.

Mais il est certain cependant que certaines gens sont mieux doués que les autres ; s’il doit y avoir dans la région qu’ils habitent une veillée mortuaire, ils en sont aussitôt informés. Un vieillard des environs de Quimper était toujours averti lorsque quelqu’un de ses voisins allait mourir, par les coups que donnait son penn-baz contre la muraille où il était accroché.

Il ne faut pas croire au reste que les gens qui nient qu’il y ait des intersignes, aient été plus que les autres privés de ces avertissements, mais ils craignent ces choses d’épouvante (traou-spont), et ne veulent rien voir ni rien entendre de l’autre vie. Beaucoup de Bretons ont comme un recul involontaire devant ce monde mystérieux qui les environne de toute part, si étrangement mêlé au monde réel ; les choses de la mort ont pour eux un invincible attrait et en même temps ils les fuient, comme poussés par une instinctive et toute-puissante terreur. Il est dangereux d’être en trop fréquente et trop intime communication avec les âmes qui peuplent l’autre monde ; il est dangereux même d’en savoir trop sur l’autre vie ; ceux qui reçoivent du pays des morts de trop fréquents messages sont déjà marqués pour être la proie de l’Ankou. Il n’est point rare que ceux qui ont reçu quelqu’une de ces étranges révélations meurent eux-mêmes au bout de quelques semaines ou de quelques mois.

On dirait que de ce pays lointain qu’elles habitent les âmes tirent à elles les vivants et que lorsqu’elles viennent parmi les hommes elles les enchantent et les charment et les emmènent captifs jusque dans leur silencieuse demeure. Tous ceux qui ont été mêlés à quelqu’une de ces scènes étranges, qui précèdent parfois la mort, à ces cérémonies mystérieuses qu’accomplissent les âmes auprès de ceux qui vont mourir perdent à jamais la gaieté, la joie insouciante qui s’exhale en chansons ; ils restent graves, ensevelis en un rêve dont rien ne les peut éveiller ; c’est encore sur la terre des hommes qu’ils marchent, ils mangent et boivent comme les autres hommes ; comme les autres ils conduisent la barque et la charrue, mais ce ne sont déjà plus des vivants.

Nous sommes là en présence de conceptions très anciennes, l’idée du présage ne s’est point démêlée des autres idées auxquelles elle est entrelacée. Les apparitions des âmes sont à la fois signes et causes de mort ; aussi ne peut-on considérer l’intersigne comme un avertissement divin ; c’est la Mort elle-même qui décèle sa présence, c’est elle qui fait sortir du tombeau les âmes, qui vont devant elle, comme des hérauts, appelant les vivants ; tous ceux qu’elles rencontrent, elles les fascinent, elles les blessent, l’Ankou n’aura plus qu’à achever leur besogne. La nature entière frémit à l’approche de la mort : c’est l’oiseau (sparfel) qui voltige autour de la maison et vient frapper à la vitre, ce sont les chiens qui hurlent, c’est la pie qui vient se poser sur le toit. Pas une nuit ne se passe sans que quelques signes n’indiquent l’approche de la mort ; elle rôde sans cesse autour des hommes, les Bretons la sentent toujours présente et peut-être est-ce au sentiment que la grande mangeuse d’hommes est toujours là tout près d’eux, la main levée prête à s’abattre sur leur épaule, qu’il faut attribuer cette étrange tristesse, cette tristesse grave et songeuse, coupée d’éclats de gaieté, dont sont encore empreints ceux que n’ont point trop changés les idées nouvelles venues du pays de France.

Certaines cérémonies qui se sont perpétuées jusqu’à aujourd’hui contribuent elles aussi, à rendre plus sensible cette universelle présence de la mort. Les unes amènent les fidèles devant le charnier du cimetière, d’autres les conduisent par les nuits froides de novembre dans les chemins creux où bruissent les essaims légers des âmes, et les chants qui sont alors chantés sont empreints d’une indicible et tragique tristesse, la complainte de l’Anaon surtout, cette supplication douloureuse que l’on vient gémir aux portes des maisons. Il semble qu’il doive toujours vibrer comme un écho lointain de ces chants des morts dans l’âme de ceux qui du fond des lits clos les ont entendus en frémissant, dans l’âme surtout de ceux qui les ont chantés parmi les terreurs des nuits de novembre. Les cérémonies secrètes, les cérémonies que désavoue maintenant l’Église, la messe de trentaine, cette sorte de messe magique, qui, paraît-il, se célébrait encore il y a un demi-siècle dans la chapelle que saint Hervé possède au sommet du Ménez-Bré, sont elles aussi des cérémonies célébrées pour les morts. Ce ne sont point, comme en d’autres pays, des démons que l’on exorcise, mais des morts que l’on conjure. C’est contre les damnés que les prêtres ont à lutter, et le chien noir sur lequel ils jettent leur étole pour délivrer les vivants de sa présence maudite, ce n’est point Satan qui habite en lui, mais l’âme d’un mort. Partout donc l’idée de la mort, l’idée de l’autre vie est présente, tout la rappelle, tout la ramène ; croyances, traditions, cérémonies, légendes, tout est marqué du même sceau.

Ce perpétuel contact avec la mort a imposé sur l’âme des Bretons une empreinte profonde ; il n’est pas de pays où ceux qui ne sont plus restent ainsi mêlés aux vivants ; les morts gardent, à vrai dire, leur place dans leur maison, le cimetière est comme un prolongement du foyer ; on y va, si j’ose dire, causer avec les siens. Il y a dans les grandes villes, à Paris par exemple, une sorte de religion de la mort, mais c’est, à tout prendre, bien plutôt le culte des tombeaux que le culte des morts ; on ne vit point en intimité avec eux. En Bretagne, il semble que ceux qui sont partis ne soient point partis tout à fait, qu’ils soient encore là tout près, qu’ils aient seulement changé de demeure, qu’ils habitent le cimetière au lieu de la maison. Aussi y a-t-il une vive résistance aux tentatives faites pour éloigner les cimetières des villages ; cela paraît aux Bretons une sorte de profanation, il leur semble qu’on brise les familles, qu’on contraint les vieux à habiter loin de la maison de leurs fils.

M. Renan[48] fait de cette constante préoccupation de l’autre vie un des traits caractéristiques de la race celtique ; ce qui est certain, en tout cas, c’est que cette continuelle fréquentation de la mort a imprimé à l’esprit des Celtes d’Armorique un tour très particulier. Dans leurs chansons d’amour apparaît sans cesse le sentiment de la fragilité du bonheur. L’amour, c’est une joie qu’on goûte à peine et qui s’enfuit, mais cet amour cependant, c’est un amour éternel qui persiste par delà la tombe ; la bien-aimée morte est aussi tendrement aimée que la bien-aimée vivante. L’amour seul éternel, au milieu de toutes les choses qui passent, irréelles et fugaces comme un rêve, c’est toute l’âme chantante et triste de la Bretagne. En nul autre peuple, peut-être, ce sentiment n’a trouvé d’aussi troublante et mystérieuse expression. Le très grand intérêt des légendes qu’a recueillies M. Le Braz, c’est qu’elles constituent le commentaire le plus vivant et le plus clair à la fois de ces chansons, qu’il publiait récemment en collaboration avec M. Luzel, et où se traduit ce qu’il y a de plus intime et de plus original dans l’esprit des clercs et des paysans d’Armorique[49].


L. Marillier.____

______Paris, juin 1892.


  1. M. Fouquet a publié autrefois un recueil intitulé : Légendes, contes et chansons populaires du Morbihan, Vannes, 1857.
  2. Contes bretons, Quimperlé, 1870, 1 vol. — Veillées bretonnes, Morlaix et Paris, 1879, 1 vol. — Légendes chrétiennes de la Basse-Bretagne, Paris, 1881, 2 vol. — Contes populaires de la Basse-Bretagne, Paris, 1887, 3 volumes.
  3. Soniou Breiz-Izel, Bouillon, 2 vol., 1890.
  4. G. A. Wilken, De Indische gids, juin 1884, p. 944. ; B. F. Matthes, Bijdragen tôt de Ethnologie van zuid Celebes, p. 33.
  5. Indian Antiquary, 1878, t. VII, p. 273.
  6. C. J. S. F. Forbes, British Burma, p. 99. ; Cf. Shvvay Yoe, The Burman, t. II, p. 102.
  7. Journ. of the Anthrop. Inst., t. X, p. 281.
  8. The Golden Bough, t. II, p. 296-326.
  9. Contes populaires de la Basse-Bretagne, t. I, p. 427.
  10. The religions System of Amazulus, p. 11.
  11. Speckmann, Die Hermannburger Mission in Afrika, p. 167.
  12. Ralston, Songs of the Russian people, p. 117 et seq.
  13. Birlinger Volksthumliches aus Schwaben, I, 303.
  14. E. Gérard, The Land beyond the forest, t. I, p. 27 et seq. On trouverait, de tous ces faits, d’autres exemples dans le livre de Bastiun : Die Seele und ihre Erscheinungwesen in der Ethnographie.
  15. W. Powell, Wanderings in a Wild country, p. 165. Cf. de Rochas, La Nouvelle-Calédonie et ses habitants, 1862, p. 278.
  16. Fison et Howitt, Kamilaroi and Kurnai, p. 244.
  17. Codrington, loc. cit., p. 304.
  18. Encyclopædia Britannica, verb. New Guinea
  19. A. W. Murray, Missions in Western Polynésia, p. 37.
  20. Voir, par exemple, pour l’archipel Banks, Codrington, loc. cit. Cf. de Rochas, La Nouvelle-Calédonie et ses habitants, p. 280 ; Vieillard et A. Deplanche, Essai sur la Nouvelle-Calédonie, 1863, p. 24.
  21. G. Turner, Samoa, p. 257.
  22. Codrington, loc. cit., p. 298 seq.
  23. Revue coloniale, 1855, p. 511. Cf. Ellis, Polynesian Researches, I, p.396 ; Radiguet : La « Reine Blanche » dans les îles Marquises, in Revue des Deux-Mondes, oct. 1859, p. 627, F.Leconte ; Notice sur la Nouvelle-Calédonie, in Annales maritimes, 1847, p. 823.
  24. Revue des Traditions populaires, t. V, VI et VII. Voir aussi F. Sauvé, Les villes englouties in Mélusine, t. II, colonne 331.
  25. G. Turner, Samoa, p. 16.
  26. Grey, Polynesian Mythology, p. 61.
  27. Mélusine, t. II, col. 332.
  28. Cf. sur cette question Sidney Hartland,The science of fairy tales, ch. VII-VIII-IX.
  29. Riedel, De sluik-en-kroesharige rassen tusschen Celebes en Papua, p. 440.
  30. Arbousset et Daumas, Voyage d’exploration au nord-est de la colonie du Cap de Bonne-Espérance, p. 12.
  31. J. G. Frazer, Golden Bough, t. I, p. 330.
  32. W. Murray, Missions in Western Polynesia.
  33. Loc. cit., p. 171
  34. Notes by a Naturalist on the « Challenger », p. 475.
  35. The native tribes of South Australia, p. 24, 195, 275. Cf. Dawson, Australian Aborigines, p. 36 ; Polack, Manners and Customs of the New Zealanders, I, p. 282.
  36. Il semble au premier abord que ce soit en raison de cette puissance du fer et de cette aversion qu’il inspire aux esprits, que ses instruments de travail constituent une protection pour le paysan ou le tailleur, attardés la nuit sur les chemins, mais M. Sauvé rapporte qu’il n’est pas, pour les lutins et les nains de plus terrible épouvantail que le carsprenn, la petite fourche dont on se sert pour nettoyer le soc de la charrue, or cette petite fourche est en bois. Mélusine, t. III, 1886-87, c. 358. — Voir à ce sujet les textes réunis par M. J. G. Frazer, Golden Bough, I, p. 172-75, et aussi Hartland, The science of fairy tales, p. 50-57, 126, 164, 306.
  37. V. A. Lang, Myth. ritual and religion, t. I, p. 94 seq.
  38. Voir, sur cette question, S. Hartland, The science of fairy tales, p. 40-48.
  39. Légendes chrétiennes, t. I, p. 311.
  40. Callaway, The religious System of Amazulus.
  41. Codrington, The Melanesians, p. 146 ; P. Mathias Gr.***, Lettres sur les îles Marquises, p. 44. Cf. pour les indigènes de New Nursia (Australie occidentale), Journal of the anthropological Institute (févr. 1878).
  42. Cf. L’homme juste : Luzel, Légendes chrétiennes, t. 1, p. 335.
  43. V. Bonet-Maury, G. A. Burger et les origines anglaises de la ballade littéraire en Allemagne, p. 138-154 et 238-274. L’appendice renferme les divers parallèles de la ballade de Lénore, l’un d’eux, le Frère de lait, est emprunté au Barzaz-Breiz. Voir aussi J. Psichari, La ballade de Lénore en Grèce, in Revue de l’Histoire des Religions (1884).
  44. V. T. Wright, St Patrick’s Purgatory.
  45. Voir Légendes chrétiennes, t. I, le Paradis et l’Enfer, p. 164-311 ; Contes populaires de la Basse-Bretagne, t. I, Voyages au pays du soleil, p. 1-143.
  46. V. E.-B. Tylor, La civilisation primitive, t. II, ch. XIII.
  47. Voir A. Lang, Custom and Myth., p. 87, A far travelled tale.
  48. La poésie des races celtiques in Essais de morale et de critique, p. 375.
  49. J’ai, sur la demande de M. Le Braz, signalé en note quelques rapprochements qui m’ont paru utiles. Ces notes sont suivies des initiales L. M.