La Légende des siècles/La Colère du bronze

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Écrit en exil Victor HugoLa Légende des siècles
Nouvelle série
XXI
Le Temps présent


VII
La Colère du bronze
France et âme





 
                               *

Et voilà donc l'emploi que vous faites, vivants,
De moi l'airain, vous cendre éparse aux quatre vents !

Ainsi la certitude est morte ! Ainsi la rue
Offre en exemple un fourbe à la foule accourue,

Et les passants diront du plus vil des bourreaux,
D'un voleur, d'un goujat : Ce doit être un héros !
La statue est un lâche abus de confiance !
Et l'on verra le peuple, ému, plein de croyance,
Ayant foi dans le bronze infaillible et serein,
Découvrir son grand front pour un faquin d'airain !

Vous allumez la braise et vous creusez le moule ;
Mon bloc fumant se gonfle et tombe, s'enfle et croule ;
Vous fouillez mon flot rouge avec des crocs de fer
Comme font des satans remuant un enfer ;
Vous attisez avec le zinc incendiaire
Mon cratère où bascule et s'épand la chaudière,
Et tout mon dur métal devient une eau de feu,
Et j'écume, et je dis : Hommes, faites-moi dieu !
J'y consens. Et je brûle avec furie et joie.
Faites. Dans mon tourment mon triomphe flamboie.
Quiconque voit ma pourpre auguste est ébloui.
Le noir moule béant, sous la terre enfoui,
S'ouvre à moi comme un gouffre obscur au fond d'un antre,
Et ma voix sombre gronde et crie : Oui, c'est bien, j'entre,
Je serai Washington !... — Je sors, je suis Morny !

Ah ! sous le ciel sacré, sous l'azur infini,
Soyez maudits ! Rugir dans la fournaise ardente,
Moi le bronze ! pour qui ? Pour Gutenberg ? Pour Dante ?

Pour Thrasybule ? Non. Pour Billault, pour Dupin !
J'attends Léonidas, on me jette Scapin.
Mais de quoi donc sont faits les hommes ? C'est à croire
Que l'ordure est pour vous ressemblante à la gloire ;
Que votre âme est troublée au point de ne plus voir ;
Et que le bien, le mal, le crime, le devoir,
Bayard, Judas, Barbès le preux, Georgey l'impie,
Flottent confusément sous votre myopie !
Vous hissez sur un faîte abject le facies
De Fould, ou le profil abruti de Siéyès,
Et vous avez le goût de regarder sans cesse
En haut, bien au-dessus de vos fronts, la bassesse.

                                   *

Savez-vous que je suis le métal souverain ?
Que j'ai mis sur Corinthe un quadrige d'airain,
Et que mes dieux, mes rois, mes victoires ailées,
Font de l'ombre sur vous du haut des Propylées ?
Savez-vous qu'autrefois j'étais sacré ? J'avais
L'impossibilité d'être vil et mauvais ;

Et c'est pourquoi, vivants, je valais mieux que l'homme ;
Je connaissais Athène et j'ignorais Sodome.
Les Grecs disaient de moi : Le bronze est un héros.
J'étais Jupiter, Mars, Pallas, Diane, Éros ;
On me voyait durer autant qu'un vers d'Eschyle ;
Et j'étais pour les Grecs la chair du grand Achille.
Ces populaces, foule aux yeux pleins de clarté,
Honoraient ma noirceur et ma virginité ;
Les portefaix de Sparte et les marchandes d'herbes
Ne me regardaient point sans devenir superbes,
Et j'étais à tel point l'âme de la cité
Que les petits enfants bégayaient : Liberté !

Aujourd'hui, sur un socle, en vos places publiques
Pour qui le ciel n'a plus que des rayons obliques,
Vous mettez la statue énorme d'un pasquin
Qui devient un colosse et reste un mannequin,
D'un chenapan, d'un gueux qui prend un air d'archonte
Et qui se drape avec orgueil dans de la honte.
C'est de l'opprobre altier et qui se tient debout.
On monte au Panthéon par le trou de l'égout.
Les voilà tous, Magnan, puis Delangle, Espinasse,
Puis Troplong, ce qui rampe avec ce qui menace,
Spectres hideux qu'entoure, en plein air, au soleil,
Le brouhaha des voix inutiles, pareil
À l'agitation du vent dans les branchages.

Et je suis le complice ! Et les bardes, les sages,
Les vaillants, les martyrs à mourir acharnés,
Les grands hommes que j'ai tant de fois incarnés,
Ne m'ont pas défendu de cette ignominie
D'être pantin après avoir été génie !

Vous condamnez l'airain aux avilissements.
Comme vous, je trahis et, comme vous, je mens.
Je trahis la vertu, je trahis la durée ;
Je trahis la colère, âpre muse azurée,
Qui rend et fait justice, et n'a pas d'autre soin ;
Et devant Juvénal je suis un faux témoin.
Chute et deuil ! Je trahis le lever de l'étoile,
Qui dans l'ombre, à travers la nuit, son chaste voile,
Cherchant à l'horizon des bronzes radieux,
Aperçoit des bandits au lieu de voir des dieux !

Ma fournaise m'indigne, à mal faire occupée.
Ceux qui vendent la loi, ceux qui vendent l'épée,
Brumaire avec Leclerc, Décembre avec Morny,
Un tas d'ingrédients, faux droits, sceptre impuni,
Le vieil autel, le vieux billot, la vieille chaîne,
Auxquels on a mêlé la conscience humaine,
Tout cela dans la cuve obscure flotte et fond.

Et la statue en sort, vile.

                                           Le Dieu profond
Vous donne les héros, les penseurs, les prophètes,
Et le bronze, et voilà, vous, ce que vous en faites.
Vous donnez le cachot à Christophe Colomb,
À Dante l'exil triste et sa chape de plomb,
À Jésus le calvaire et sa risée ingrate,
À Morus l'échafaud, la ciguë à Socrate,
Le bûcher à Jean Huss, et le bronze aux valets.

                                   *

Je sais bien qu'on dira : Passez, méprisez-les.
Ce sont des gredins.

                                  Soit. Mais ce sont des statues.
Mais ces indignités sont de splendeur vêtues.
Mais on croit tellement le bronze honnête, et sûr
Du bon choix des héros qu'il dresse dans l'azur,

On est si convaincu que lorsque, sous les arbres,
Au milieu des enfants rieurs, parmi les marbres,
Sur les degrés d'un temple ou sur l'arche d'un pont,
Le bronze montre au peuple un homme, il en répond ;
Mais tous ces malfaiteurs, mais tous ces misérables,
Devenus au passant stupide vénérables,
Ont si profondément, de leurs pieds de métal,
Pris racine au granit puissant du piédestal ;
J'ai mis sur leur bassesse une si grande armure,
Qu'en vain l'âpre aquilon sur leurs têtes murmure !
Ils sont là, fermes, froids, rayonnants, ténébreux,
L'heure, goutte du siècle, en vain tombe sur eux ;
Et vienne la tempête et vienne la nuée,
La foudre et son éclair, la trombe et sa huée,
Qu'importe ! ils sont d'airain ; et l'airain jamais vieux
Rit des coups d'ongles noirs de l'hiver pluvieux.
Novembre a beau venir après juillet ; l'année,
Cette dent qui mord tout, les respecte, indignée !
L'ondée, en les rouillant, les conserve ; leurs fronts
Se dressent immortels, plus fiers sous plus d'affronts ;
Sur eux s'abattent neige, averse, givre, orage,
Et tout le tourbillon des bises, folle rage,
Et la grêle insultante et le soleil rongeur,
Et, sans qu'il leur en reste une ombre, une rougeur,
Tous les soufflets du temps, ils les ont sur la joue ;
De sorte que le bronze éternise la boue.


Tel homme, à quelque crime effroyable rêvant,
Et qu'on flétrira mort, vous l'adorez vivant ;
Vous le faites statue avant qu'il soit fantôme ;
Vous ne distinguez pas le géant de l'atome,
Vous ne distinguez pas le faux vainqueur du vrai ;
Un jour Tacite, un jour Salluste et Mézeray
Diront : Ce scélérat a trahi la patrie,
Et traîneront sa gloire abjecte à la voirie ;
Vous l'avez déclaré sublime en attendant.
Moi sur qui vous mettez plus d'un masque impudent,
J'ai l'instinct qui vous manque, hélas ! et dans le reître
Qui vous semble un héros, souvent je sens un traître.

Ah ! fourmilière humaine ! il vous importe peu
Qu'un immonde stylite offense le ciel bleu.
Faire de la statue une prostituée !
Votre prunelle, au jour de cave habituée,
N'a plus d'éclairs, sourit au mal, se plaît à voir
L'ombre que du plateau d'un socle blanc ou noir
Jette le courtisan, le fripon, le transfuge,
Et l'aboiement du chien semble la voix d'un juge.
Les seuls dogues grondants protestent vaguement.

L'histoire ne peut plus me croire. Un monument
La déconcerte, ayant pour auréole un crime.
Pourtant j'étais jadis l'avertisseur sublime ;

Je suis l'apothéose ou bien le châtiment.
Mon immobilité vaut mon bouillonnement.
Ardent, je suis la lave, et froid, je suis le bronze.

                                   *

Quoi ! pas même un Néron ! pas même un Louis onze !
J'eusse rougi du maître, on me livre au laquais !
Dans les noirs carrefours, dans les parcs, sur les quais,
Je suis Dave ou Frontin, et j'indigne Pétrone !
Quoi ! pas même un opprobre avec une couronne !
Pas même une infamie ayant droit au laurier !
Oui, c'est Dupin, Dupin qu'on prend dans son terrier,
Et qu'on fait bronze ! Il a son temple, il est au centre.
Mort, il se tient droit, lui qui vécut à plat ventre !
Et lui, c'est moi ! L'airain moule, incarne et subit
Quiconque a retourné lestement son habit.
Oui, voyez, c'est bien lui, lourd fuyard, faux augure ;
La honte le déforme, et je le transfigure !
Plus souillé qu'un haillon qu'on brocante au bazar,
J'en suis à regretter la face de César.

C'était du moins le monstre, à présent c'est le drôle.
Je ressuscite, ô lâche et misérable rôle,
Tel affreux gueux, qui n'est pas même un empereur !
Je me dresse, assombri, sous ce masque d'horreur,
Dans le forum, où nul, hélas ! ne délibère.
Honteux d'être Séjan, je me voudrais Tibère.

Il fut du moins auguste en même temps que vil.
Si de face il fut singe, il fut dieu de profil.
L'histoire le revêt d'une honte immortelle ;
Et son abjection sans bornes n'est pas telle
Qu'on se sente Troplong et Baroche au-dessous.
Oh ! vous me sauverez de ce bagne, gros sous !
Vous me délivrerez. Le peuple sur la claie
Traînera la statue émiettée en monnaie,
Et je serai joyeux que Chodruc et Vadé
Me jettent aux ruisseaux, moi le bronze évadé.
Ô penseur, deviens peuple ! Ô bronze, deviens cuivre !
Car c'est une façon superbe de revivre,
Et rien n'est plus sublime, et rien n'est plus charmant
Que de se disperser sur tous, à tout moment,
Que d'être l'obole humble et de bienfaits remplie,
Le denier qui va, vient, court et se multiplie,
Et qui, chétif, obscur, trivial, triomphant,
Donne au vieillard la vie et la joie à l'enfant.

On méprisait ce bronze, et ce cuivre on l'estime.
Plutôt qu'être Troplong mieux vaut être un centime,
Et lorsqu'il fut Dupin aux yeux de tout Paris,
L'airain s'en débarbouille avec du vert-de-gris.

Donc, j'attends. Quelque jour j'aurai cette revanche.
Déjà le pavé tremble et le piédestal penche,
Car tout a ses retours. Le reflux est de droit.
Jamais le genre humain ne reste au même endroit.
De la main du hasard l'homme parfois accepte
On ne sait quels élus de la fortune inepte ;
Il en fait des dieux ; quitte, et je l'aime ainsi mieux,
À faire des liards ensuite avec ces dieux !