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La Légende des siècles/La confiance du marquis Fabrice

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III


LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE


I


Isora de Final. — Fabrice d’Albenga.


Tout au bord de la mer de Gênes, sur un mont
Qui jadis vit passer les Francs de Pharamond,
Un enfant, un aïeul, seuls dans la citadelle
De Final sur qui veille une garde fidèle,

Vivent, bien entourés de murs et de ravins ;
Et l’enfant a cinq ans et l’aïeul quatre-vingts.

L’enfant est Isora de Final, héritière
Du fief dont Witikind a tracé la frontière ;
L’orpheline n’a plus près d’elle que l’aïeul.
L’abandon sur Final a jeté son linceul ;
L’herbe, dont, par endroits, les dalles sont couvertes,
Aux fentes des pavés fait des fenêtres vertes ;
Sur la route oubliée on n’entend plus un pas ;
Car le père et la mère, hélas ! ne s’en vont pas
Sans que la vie autour des enfants s’assombrisse.

L’aïeul est le marquis d’Albenga, ce Fabrice
Qui fut bon ; cher au pâtre, aimé du laboureur,
Il fut, pour guerroyer le pape ou l’empereur,
Commandeur de la mer et général des villes ;
Gênes le fit abbé du peuple, et, des mains viles
Ayant livré l’état aux rois, il combattit.
Tout homme auprès de lui jadis semblait petit ;
L’antique Sparte était sur son visage empreinte ;
La loyauté mettait sa cordiale étreinte
Dans la main de cet homme à bien faire obstiné.

Comme il était bâtard d’Othon, dit le Non-Né
Parce qu’on le tira, vers l’an douze cent trente,
Du ventre de sa mère Honorate expirante,
Les rois faisaient dédain de ce fils belliqueux ;
Fabrice s’en vengeait en étant plus grand qu’eux.
À vingt ans, il était blond et beau ; ce jeune homme
Avait l’air d’un tribun militaire de Rome ;
Comme pour exprimer les détours du destin
Dont le héros triomphe, un graveur florentin
Avait sur son écu sculpté le labyrinthe ;
Les femmes l’admiraient, se montrant avec crainte
La tête de lion qu’il avait dans le dos.
Il a vu les plus fiers, Requesens et Chandos,
Et Robert, avoué d’Arras, sieur de Béthune,
Fuir devant son épée et devant sa fortune ;
Les princes pâlissaient de l’entendre gronder ;
Un jour, il a forcé le pape à demander
Une fuite rapide aux galères de Gênes ;
C’était un grand briseur de lances et de chaînes,
Guerroyant volontiers, mais surtout délivrant ;
Il a par tous été proclamé le plus grand
D’un siècle fort auquel succède un siècle traître ;
Il a toujours frémi quand des bouches de prêtre
Dans les sombres clairons de la guerre ont soufflé ;
Et souvent de saint Pierre il a tordu la clé
Dans la vieille serrure horrible de l’Église.
Sa bannière cherchait la bourrasque et la bise ;
Plus d’un monstre a grincé des dents sous son talon ;

Son bras se roidissait chaque fois qu’un félon
Déformait quelque état populaire en royaume ;
Allant, venant dans l’ombre ainsi qu’un grand fantôme,
Fier, levant dans la nuit son cimier flamboyant,
Homme auguste au dedans, ferme au dehors, ayant
En lui toute la gloire et toute la patrie,
Belle âme invulnérable et cependant meurtrie,
Sauvant les lois, gardant les murs, vengeant les droits,
Et sonnant dans la nuit sous tous les coups des rois,
Cinquante ans, ce soldat, dont la tête enfin plie,
Fut l’armure de fer de la vieille Italie ;
Et ce noir siècle, à qui tout rayon semble ôté,
Garde quelque lueur encore de son côté.


II


Le défaut de la cuirasse.


Maintenant il est vieux ; son donjon, c’est son cloître ;
Il tombe, et, déclinant, sent dans son âme croître
La confiance honnête et calme des grands cœurs ;
Le brave ne croit pas au lâche, les vainqueurs

Sont forts, et le héros est ignorant du fourbe.
Ce qu’osent les tyrans, ce qu’accepte la tourbe,
Il ne le sait ; il est hors de ce siècle vil ;
N’en étant vu qu’à peine, à peine le voit-il ;
N’ayant jamais de ruse, il n’eut jamais de crainte ;
Son défaut fut toujours la crédulité sainte,
Et, quand il fut vaincu, ce fut par loyauté ;
Plus de péril lui fait plus de sécurité.
Comme dans un exil il vit seul dans sa gloire ;
Oublié ; l’ancien peuple a gardé sa mémoire,
Mais le nouveau le perd dans l’ombre, et ce vieillard
Qui fut astre, s’éteint dans un morne brouillard.

Dans sa brume, où les feux du couchant se dispersent,
Il a cette mer vaste et ce grand ciel qui versent
Sur le bonheur la joie et sur le deuil l’ennui.

Tout est derrière lui maintenant ; tout a fui ;
L’ombre d’un siècle entier devant ses pas s’allonge ;
Il semble des yeux suivre on ne sait quel grand songe :
Parfois, il marche et va sans entendre et sans voir.
Vieillir, sombre déclin ! l’homme est triste le soir ;
Il sent l’accablement de l’œuvre finissante.

On dirait par instants que son âme s’absente,
Et va savoir là-haut s’il est temps de partir.

Il n’a pas un remords et pas un repentir ;
Après quatre-vingts ans son âme est toute blanche ;
Parfois, à ce soldat qui s’accoude et se penche,
Quelque vieux mur, croulant lui-même, offre un appui ;
Grave, il pense, et tous ceux qui sont auprès de lui
L’aiment ; il faut aimer pour jeter sa racine
Dans un isolement et dans une ruine ;
Et la feuille de lierre a la forme d’un cœur.


III


Aïeul maternel.


Ce vieillard, c’est un chêne adorant une fleur.
À présent un enfant est toute sa famille.
Il la regarde, il rêve ; il dit : « C’est une fille,

Tant mieux ! » Étant aïeul du côté maternel.
La vie en ce donjon a le pas solennel ;
L’heure passe et revient ramenant l’habitude.

Ignorant le soupçon, la peur, l’inquiétude,
Tous les matins, il boucle à ses flancs refroidis
Son épée, aujourd’hui rouillée, et qui jadis
Avait la pesanteur de la chose publique ;
Quand, parfois, du fourreau, vénérable relique,
Il arrache la lame illustre avec effort,
Calme, il y croit toujours sentir peser le sort.
Tout homme ici-bas porte en sa main une chose
Où, du bien et du mal, de l’effet, de la cause,
Du genre humain, de Dieu, du gouffre, il sent le poids ;
Le juge au front morose a son livre des lois,
Le roi son sceptre d’or, le fossoyeur sa pelle.

Tous les soirs, il conduit l’enfant à la chapelle ;
L’enfant prie et regarde avec ses yeux si beaux,
Gaie, et questionnant l’aïeul sur les tombeaux ;
Et Fabrice a dans l’œil une humide étincelle.
La main qui tremble aidant la marche qui chancelle,
Ils vont sous les portails et le long des piliers
Peuplés de séraphins mêlés aux chevaliers ;

Chaque statue, émue à leur pas doux et sombre,
Vibre, et toutes ont l’air de saluer dans l’ombre,
Les héros le vieillard, et les anges l’enfant.

Parfois Isoretta, que sa grâce défend,
S’échappe dès l’aurore et s’en va jouer seule
Dans quelque grande tour qui lui semble une aïeule,
Et qui mêle, croulante au milieu des buissons,
La légende romane aux souvenirs saxons.
Pauvre être qui contient toute une fière race,
Elle trouble, en passant, le bouc, vieillard vorace,
Dans les fentes des murs broutant le câprier ;
Pendant que derrière elle on voit l’aïeul prier,
— Car il ne tarde pas à venir la rejoindre,
Et cherche son enfant dès qu’il voit l’aube poindre, —
Elle court, va, revient, met sa robe en haillons,
Erre de tombe en tombe et suit des papillons,
Ou s’assied, l’air pensif, sur quelque âpre architrave ;
Et la tour semble heureuse et l’enfant paraît grave ;
La ruine et l’enfance ont de secrets accords,
Car le temps sombre y met ce qui reste des morts.



IV


Un seul homme sait où est caché le trésor.


Dans ce siècle où tout peuple a son chef qui le broie,
Parmi les rois vautours et les princes de proie,
Certe, on n’en trouverait pas un qui méprisât
Final, donjon splendide et riche marquisat ;
Tous les ans, les alleux, les rentes, les censives,
Surchargent vingt mulets de sacoches massives ;
La grande tour surveille au milieu du ciel bleu,
Le sud, le nord, l’ouest et l’est, et saint Mathieu,
Saint Marc, saint Luc, saint Jean, les quatre évangélistes,
Sont sculptés et dorés sur les quatre balistes ;
La montagne a pour garde, en outre, deux châteaux,
Soldats de pierre ayant du fer sous leurs manteaux.
Le trésor, quand du coffre on détache les boucles,
Semble à qui l’entrevoit un rêve d’escarboucles ;

Ce trésor est muré dans un caveau discret
Dont le marquis régnant garde seul le secret,
Et qui fut autrefois le puits d’une cachette ;
Fabrice maintenant connaît seul la cachette ;
Le fils de Witikind vieilli dans les combats,
Othon, scella jadis dans les chambres d’en bas
Vingt caissons dont le fer verrouille les façades,
Et qu’Anselme, plus tard, fit remplir de cruzades
Pour que, dans l’avenir, jamais on n’en manquât ;
Le casque du marquis est en or de ducat ;
On a sculpté deux rois persans, Narse et Tigrane,
Dans la visière aux trous grillés de filigrane,
Et sur le haut cimier, taillé d’un seul onyx,
Un brasier de rubis brûle l’oiseau Phénix ;
Et le seul diamant du sceptre pèse une once.



V


Le corbeau.


Un matin, les portiers sonnent du cor. Un nonce
Se présente ; il apporte, assisté d’un coureur,
Une lettre du roi qu’on nomme l’empereur ;
Ratbert écrit qu’avant de partir pour Tarente,
Il viendra visiter Isora, sa parente
Pour lui baiser le front et pour lui faire honneur.

Le nonce, s’inclinant, dit au marquis : « Seigneur,
Sa majesté ne fait de visites qu’aux reines. »

Au message émané de ses mains très-sereines

L’empereur joint un don splendide et triomphant ;
C’est un grand chariot plein de jouets d’enfant ;
Isora bat des mains avec des cris de joie.

Le nonce, retournant vers celui qui l’envoie,
Prend congé de l’enfant, et, comme procureur
Du très-victorieux et très-noble empereur,
Fait le salut qu’on fait aux têtes souveraines.

« Qu’il soit le bienvenu ! Bas le pont ! bas les chaînes !
Dit le marquis ; sonnez, la trompe et l’olifant ! »
Et, fier de voir qu’on traite en reine son enfant,
La joie a rayonné sur sa face loyale.

Or, comme il relisait la lettre impériale,
Un corbeau qui passait fit de l’ombre dessus.
« Les oiseaux noirs guidaient Judas cherchant Jésus ;
Sire, vois ce corbeau, » dit une sentinelle.
Et, regardant l’oiseau planer sur la tournelle :
« Bah ! dit l’aïeul, j’étais pas plus haut que cela,
Compagnon, que déjà ce corbeau que voilà,
Dans la plus fière tour de toute la contrée

Avait bâti son nid, dont on voyait l’entrée ;
Je le connais ; le soir, volant dans la vapeur,
Il criait ; tous tremblaient ; mais, loin d’en avoir peur,
Moi petit, je l’aimais, ce corbeau centenaire
Étant un vieux voisin de l’astre et du tonnerre. »


VI


Le père et la mère.


Les marquis de Final ont leur royal tombeau
Dans une cave où luit, jour et nuit, un flambeau ;
Le soir, l’homme qui met de l’huile dans les lampes
À son heure ordinaire en descendit les rampes ;
Là, mangé par les vers dans l’ombre de la mort,
Chaque marquis auprès de sa marquise dort,
Sans voir cette clarté qu’un vieil esclave apporte.
À l’endroit même où pend la lampe, sous la porte,
Était le monument des deux derniers défunts ;
Pour raviver la flamme et brûler des parfums,

Le serf s’en approcha ; sur la funèbre table,
Sculpté très-ressemblant, le couple lamentable
Dont Isora, sa dame, était l’unique enfant,
Apparaissait ; tous deux, dans cet air étouffant,
Silencieux, couchés côte à côte, statues
Aux mains jointes, d’habits seigneuriaux vêtues,
L’homme avec son lion, la femme avec son chien.
Il vit que le flambeau nocturne brûlait bien ;
Puis, courbé, regarda, des pleurs dans la paupière,
Ce père de granit, cette mère de pierre ;
Alors il recula, pâle ; car il crut voir
Que ces deux fronts, tournés vers la voûte au fond noir,
S’étaient subitement assombris sur leur couche,
Elle ayant l’air plus triste et lui l’air plus farouche.



VII


Joie au château.


Une file de longs et pesants chariots
Qui précède ou qui suit les camps impériaux,
Marche là-bas avec des éclats de trompette
Et des cris que l’écho des montagnes répète ;
Un gros de lances brille à l’horizon lointain.

La cloche de Final tinte, et c’est ce matin
Que du noble empereur on attend la visite.

On arrache des tours la ronce parasite ;

On blanchit à la chaux en hâte les grands murs ;
On range dans la cour des plateaux de fruits mûrs,
Des grenades venant des vieux monts Alpujarres,
Le vin dans les barils et l’huile dans les jarres ;
L’herbe et la sauge en fleur jonchent tout l’escalier ;
Dans la cuisine un feu rôtit un sanglier ;
On voit fumer les peaux des bêtes qu’on écorche ;
Et tout rit ; et l’on a tendu sous le grand porche
Une tapisserie où Blanche d’Est, jadis,
A brodé trois héros, Macchabée, Amadis,
Achille ; et le fanal de Rhode, et le quadrige
D’Aétius, vainqueur du peuple latobrige ;
Et, dans trois médaillons marqués d’un chiffre en or,
Trois poëtes, Platon, Plaute et Scaeva Memor.
Ce tapis autrefois ornait la grande chambre ;
Au dire des vieillards, l’effrayant roi sicambre,
Witikind, l’avait fait clouer en cet endroit
De peur que dans leur lit ses enfants n’eussent froid.



VIII


La toilette d’Isora.


Cris, chansons ; et voilà ces vieilles tours vivantes.
La chambre d’Isora se remplit de servantes ;
Pour faire un digne accueil au roi d’Arle, on revêt
L’enfant de ses habits de fête ; à son chevet,
L’aïeul, dans un fauteuil d’orme incrusté d’érable,
S’assied, songeant aux jours passés, et, vénérable,
Il contemple Isora : front joyeux, cheveux d’or,
Comme les chérubins peints dans le corridor,
Regard d’enfant Jésus que porte la madone,
Joue ignorante où dort le seul baiser qui donne
Aux lèvres la fraîcheur, tous les autres étant
Des flammes, même, hélas ! quand le cœur est content.
Isore est sur le lit assise, jambes nues ;
Son œil bleu rêve avec des lueurs ingénues ;

L’aïeul rit, doux reflet de l’aube sur le soir !
Et le sein de l’enfant, demi-nu, laisse voir
Ce bouton rose, germe auguste des mamelles ;
Et ses beaux petits bras ont des mouvements d’ailes.
Le vétéran lui prend les mains, les réchauffant ;
Et, dans tout ce qu’il dit aux femmes, à l’enfant,
Sans ordre, en en laissant deviner davantage,
Espèce de murmure enfantin du grand âge,
Il semble qu’on entend parler toutes les voix
De la vie, heur, malheur, à présent, autrefois,
Deuil, espoir, souvenir, rire et pleurs, joie et peine ;
Ainsi tous les oiseaux chantent dans le grand chêne.

« Fais-toi belle ; un seigneur va venir ; il est bon ;
C’est l’empereur ; un roi ; ce n’est pas un barbon
Comme nous ; il est jeune ; il est roi d’Arle, en France ;
Vois-tu, tu lui feras ta belle révérence,
Et tu n’oublieras pas de dire : monseigneur.
Vois tous les beaux cadeaux qu’il nous fait ! Quel bonheur !
Tous nos bons paysans viendront, parce qu’on t’aime ;
Et tu leur jetteras des sequins d’or, toi-même,
De façon que cela tombe dans leur bonnet. »

Et le marquis, parlant aux femmes, leur prenait

Les vêtements des mains :

« Laissez, que je l’habille !
Oh ! quand sa mère était toute petite fille,
Et que j’étais déjà barbe grise, elle avait
Coutume de venir dès l’aube à mon chevet ;
Parfois, elle voulait m’attacher mon épée,
Et, de la dureté d’une boucle occupée,
Ou se piquant les doigts aux clous du ceinturon,
Elle riait. C’était le temps où mon clairon
Sonnait superbement à travers l’Italie.
Ma fille est maintenant sous terre, et nous oublie.
D’où vient qu’elle a quitté sa tâche, ô dure loi !
Et qu’elle dort déjà quand je veille encor, moi ?
La fille qui grandit sans la mère, chancelle.
Oh ! c’est triste, et je hais la mort. Pourquoi prend-elle
Cette jeune épousée et non mes pas tremblants ?
Pourquoi ces cheveux noirs et non mes cheveux blancs ? »

Et, pleurant, il offrait à l’enfant des dragées.

« Les choses ne sont pas ainsi bien arrangées ;

Celui qui fait le choix se trompe ; il serait mieux
Que l’enfant eût la mère et la tombe le vieux.
Mais de la mère au moins il sied qu’on se souvienne ;
Et, puisqu’elle a ma place, hélas ! je prends la sienne.

Vois donc le beau soleil et les fleurs dans les prés !
C’est par un jour pareil, les Grecs étant rentrés
Dans Smyrne, le plus grand de leurs ports maritimes,
Que, le bailli de Rhode et moi, nous les battîmes.
Mais regarde-moi donc tous ces beaux jouets-là !
Vois ce reître, on dirait un archer d’Attila.
Mais c’est qu’il est vêtu de soie et non de serge !
Et le chapeau d’argent de cette sainte Vierge !
Et ce bonhomme en or ! Ce n’est pas très-hideux.
Mais comme nous allons jouer demain tous deux !
Si ta mère était là, qu’elle serait contente !
Ah ! quand on est enfant, ce qui plaît, ce qui tente,
C’est un hochet qui sonne un moment dans la main,
Peu de chose le soir et rien le lendemain ;
Plus tard, on a le goût des soldats véritables,
Des palefrois battant du pied dans les étables,
Des drapeaux, des buccins jetant de longs éclats,
Des camps, et c’est toujours la même chose, hélas !
Sinon qu’alors on a du sang à ses chimères.
Tout est vain. C’est égal, je plains les pauvres mères

Qui laissent leurs enfants derrière elles ainsi. »

Ainsi parlait l’aïeul, l’œil de pleurs obscurci,
Souriant cependant, car telle est l’ombre humaine.
Tout à l’ajustement de son ange de reine,
Il habillait l’enfant, et, tandis qu’à genoux
Les servantes chaussaient ces pieds charmants et doux,
Et, les parfumant d’ambre, en lavaient la poussière,
Il nouait gauchement la petite brassière,
Ayant plus d’habitude aux chemises d’acier.



IX


Joie hors du château.


Le soir vient, le soleil descend dans son brasier ;
Et voilà qu’au penchant des mers, sur les collines,
Partout, les milans roux, les chouettes félines,
L’autour glouton, l’orfraie horrible dont l’œil luit
Avec du sang, le jour, qui devient feu, la nuit,
Tous les tristes oiseaux mangeurs de chair humaine,
Fils de ces vieux vautours, nés de l’aigle romaine,
Que la louve d’airain aux cirques appela,
Qui suivaient Marius et connaissaient Sylla,
S’assemblent ; et les uns, laissant un crâne chauve,
Les autres, aux gibets essuyant leur bec fauve,
D’autres, d’un mât rompu quittant les noirs agrès,
D’autres, prenant leur vol du mur des lazarets,

Tous, joyeux et criant, en tumulte et sans nombre,
Ils se montrent Final, la grande cime sombre
Qu’Othon, fils d’Aleram le Saxon, crénela,
Et se disent entre eux : Un empereur est là !


X


Suite de la joie.


Cloche ; acclamations ; gémissements ; fanfares ;
Feux de joie ; et les tours semblent toutes des phares,
Tant on a, pour fêter ce jour grand à jamais,
De brasiers frissonnants encombré leurs sommets !
La table colossale en plein air est dressée ;
Ce qu’on a sous les yeux répugne à la pensée
Et fait peur ; c’est la joie effrayante du mal ;
C’est plus que le démon, c’est moins que l’animal ;
C’est la cour du donjon tout entière rougie
D’une prodigieuse et ténébreuse orgie ;

C’est Final, mais Final vaincu, tombé, flétri ;
C’est un chant dans lequel semble se tordre un cri ;
Un gouffre où les lueurs de l’enfer sont voisines
Du rayonnement calme et joyeux des cuisines ;
Le triomphe de l’ombre, obscène, effronté, cru ;
Le souper de Satan dans un rêve apparu.

À l’angle de la cour, ainsi qu’un témoin sombre,
Un squelette de tour, formidable décombre,
Sur son faîte vermeil d’où s’enfuit le corbeau,
Dresse et secoue aux vents, brûlant comme un flambeau,
Tout le branchage et tout le feuillage d’un orme ;
Valet géant portant un chandelier énorme.

Le drapeau de l’empire, arboré sur ce bruit,
Gonfle son aile immense au souffle de la nuit.

Tout un cortége étrange est là ; femmes et prêtres ;
Prélats parmi les ducs, moines parmi les reîtres ;
Les crosses et les croix d’évêques, au milieu
Des piques et des dards, mêlent aux meurtres Dieu,
Les mitres figurant de plus gros fers de lance.
Un tourbillon d’horreur, de nuit, de violence,
Semble emplir tous ces cœurs ; que disent-ils entre eux,
Ces hommes ? En voyant ces convives affreux,

On doute si l’aspect humain est véritable ;
Un sein charmant se dresse au-dessus de la table,
On redoute au-dessous quelque corps tortueux ;
C’est un de ces banquets du monde monstrueux
Qui règne et vit depuis les Héliogabales ;
Le luth lascif s’accouple aux féroces cymbales ;
Le cynique baiser cherche à se prodiguer ;
Il semble qu’on pourrait à peine distinguer
De ces hommes les loups, les chiennes de ces femmes ;
À travers l’ombre, on voit toutes les soifs infâmes,
Le désir, l’instinct vil, l’ivresse aux cris hagards,
Flamboyer dans l’étoile horrible des regards.

Quelque chose de rouge entre les dalles fume ;
Mais, si tiède que soit cette douteuse écume,
Assez de barils sont éventrés et crevés
Pour que ce soit du vin qui court sur les pavés.

Est-ce une vaste noce ? est-ce un deuil morne et triste ?
On ne sait pas à quel dénoûment on assiste,
Si c’est quelque affreux monde à la terre étranger ;
Si l’on voit des vivants ou des larves manger ;

Et si ce qui dans l’ombre indistincte surnage
Est la fin d’un festin ou la fin d’un carnage.

Par moments le tambour, le cistre, le clairon,
Font ces rages de bruit qui rendaient fou Néron.
Ce tumulte rugit, chante, boit, mange, râle.
Sur un trône est assis Ratbert, content et pâle.

C’est, parmi le butin, les chants, les arcs de fleurs,
Dans un antre de rois un Louvre de voleurs.

Presque nue au milieu des montagnes de roses,
Comme les déités dans les apothéoses,
Altière, recevant vaguement les saluts,
Marquant avec ses doigts la mesure des luths,
Ayant dans le gala les langueurs de l’alcôve,
Près du maître sourit Matha, la blonde fauve ;
Et sous la table, heureux, du genou la pressant,
Le roi cherche son pied dans les mares de sang.

Les grands brasiers, ouvrant leur gouffre d’étincelles,
Font resplendir les ors d’un chaos de vaisselles ;
On ébrèche aux moutons, aux lièvres montagnards,
Aux faisans, les couteaux tout à l’heure poignards ;

Sixte Malaspina, derrière le roi, songe ;
Toute lèvre se rue à l’ivresse et s’y plonge ;
On achève un mourant en perçant un tonneau ;
L’œil croit, parmi les os de chevreuil et d’agneau,
Aux tremblantes clartés que les flambeaux prolongent,
Voir des profils humains dans ce que les chiens rongent ;
Des chanteurs grecs, portant des images d’étain
Sur leurs chapes, selon l’usage byzantin,
Chantent Ratbert, césar, roi, vainqueur, dieu, génie ;
On entend sous les bancs des soupirs d’agonie ;
Une odeur de tuerie et de cadavres frais
Se mêle au vague encens brûlant dans les coffrets
Et les boîtes d’argent sur des trépieds de nacre ;
Les pages, les valets, encor chauds du massacre,
Servent dans le banquet leur empereur, ravi
Et sombre, après l’avoir dans le meurtre servi ;
Sur le bord des plats d’or on voit des mains sanglantes ;
Ratbert s’accoude avec des poses indolentes ;
Au-dessus du festin, dans le ciel blanc du soir,
De partout, des hanaps, du buffet, du dressoir,
Des plateaux où les paons ouvrent leurs larges queues,
Des écuelles où brûle un philtre aux lueurs bleues,
Des verres, d’hypocras et de vin écumants,
Des bouches des buveurs, des bouches des amants,
S’élève une vapeur, gaie, ardente, enflammée,
Et les âmes des morts sont dans cette fumée.



XI


Toutes les faims satisfaites.


C’est que les noirs oiseaux de l’ombre ont eu raison,
C’est que l’orfraie a bien flairé la trahison,
C’est qu’un fourbe a surpris le vaillant sans défense,
C’est qu’on vient d’écraser la vieillesse et l’enfance.
En vain quelques soldats fidèles ont voulu
Résister à l’abri d’un créneau vermoulu ;
Tous sont morts ; et de sang les dalles sont trempées ;
Et la hache, l’estoc, les masses, les épées,
N’ont fait grâce à pas un, sur l’ordre que donna
Le roi d’Arle au prévôt Sixte Malaspina.
Et, quant aux plus mutins, c’est ainsi que les nomme
L’aventurier royal fait empereur par Rome,

Trente sur les crochets et douze sur le pal
Expirent au-dessus du porche principal.

Tandis qu’en joyeux chants les vainqueurs se répandent,
Auprès de ces poteaux et de ces croix où pendent
Ceux que Malaspina vient de supplicier,
Corbeaux, hiboux, milans, tout l’essaim carnassier,
Venus des monts, des bois, des cavernes, des havres,
S’abattent par volée et font sur les cadavres
Un banquet, moins hideux que celui d’à côté.

Ah ! le vautour est triste à voir, en vérité,
Déchiquetant sa proie et planant ; on s’effraie
Du cri de la fauvette aux griffes de l’orfraie ;
L’épervier est affreux rongeant des os brisés ;
Pourtant, par l’ombre immense on les sent excusés,
L’impénétrable faim est la loi de la terre,
Et le ciel, qui connaît la grande énigme austère,
La nuit, qui sert de fond au guet mystérieux
Du hibou promenant la rondeur de ses yeux
Ainsi qu’à l’araignée ouvrant ses pâles toiles,
Met à ce festin sombre une nappe d’étoiles ;
Mais l’être intelligent, le fils d’Adam, l’élu
Qui doit trouver le bien après l’avoir voulu,

L’homme, exterminant l’homme et riant, épouvante
Même au fond de la nuit, l’immensité vivante,
Et, que le ciel soit noir ou que le ciel soit bleu,
Caïn tuant Abel est la stupeur de Dieu.


XII


Que c’est Fabrice qui est un traître.


Un homme qu’un piquet de lansquenets escorte,
Qui tient une bannière inclinée, et qui porte
Une jacque de vair taillée en éventail,
Un héraut, fait ce cri devant le grand portail :

« Au nom de l’empereur clément et plein de gloire,
— Dieu le protège ! — peuple ! il est pour tous notoire
Que le traître marquis Fabrice d’Albenga
Jadis avec les gens des villes se ligua,
Et qu’il a maintes fois guerroyé le saint-siége ;
C’est pourquoi l’empereur très-clément — Dieu protége

L’empereur ! — le citant à son haut tribunal,
A pris possession de l’état de Final. »

L’homme ajoute, dressant sa bannière penchée :
« Qui me contredira soit sa tête tranchée,
Et ses biens confisqués à l’empereur. J’ai dit. »


XIII


Silence.


Tout à coup on se tait ; ce silence grandit,
Et l’on dirait qu’au choc brusque d’un vent qui tombe,
Cet enfer a repris sa figure de tombe ;
Ce pandémonium, ivre d’ombre et d’orgueil,
S’éteint ; c’est qu’un vieillard a paru sur le seuil ;
Un prisonnier, un juge, un fantôme ; l’ancêtre !

C’est Fabrice.

On l’amène à la merci du maître.
Ses blêmes cheveux blancs couronnent sa pâleur ;
Il a les bras liés au dos comme un voleur ;
Et, pareil au milan qui suit des yeux sa proie,
Derrière le captif, marche, sans qu’il le voie,
Un homme qui tient haute une épée à deux mains.

Matha, fixant sur lui ses beaux yeux inhumains,
Rit sans savoir pourquoi, rire étant son caprice.
Dix valets de la lance environnent Fabrice.
Le roi dit : « Le trésor est caché dans un lieu
Qu’ici tu connais seul ; et je jure par Dieu
Que, si tu dis l’endroit, marquis, ta vie est sauve. »

Fabrice lentement lève sa tête chauve
Et se tait.

Le roi dit : « Es-tu sourd, compagnon ? »

Un reître avec le doigt fait signe au roi que non.

« — Marquis, parle ! ou sinon, vrai comme je me nomme
Empereur des Romains, roi d’Arle et gentilhomme,
Lion, tu vas japper ainsi qu’un épagneul.
Ici, bourreaux ! — Réponds, le trésor ? »

Et l’aïeul
Semble, droit et glacé parmi les fers de lance,
Avoir déjà pris place en l’éternel silence.

Le roi dit : « Préparez les coins et les crampons.
Pour la troisième fois, parleras-tu ? Réponds. »

Fabrice, sans qu’un mot d’entre ses lèvres sorte,
Regarde le roi d’Arle et d’une telle sorte,
Avec un si superbe éclair, qu’il l’interdit ;
Et Ratbert, furieux sous ce regard, bondit
Et crie, en s’arrachant le poil de la moustache :
« Je te trouve idiot et mal en point, et sache
Que les jouets d’enfant étaient pour toi, vieillard !
Çà, rends-moi ce trésor, fruit de tes vols, pillard !
Et ne m’irrite pas, ou ce sera ta faute,
Et je vais envoyer sur ta tour la plus haute
Ta tête au bout d’un pieu se taire dans la nuit.

Mais l’aïeul semble d’ombre et de pierre construit ;
On dirait qu’il ne sait pas même qu’on lui parle.

« Le brodequin ! à toi, bourreau ! » dit le roi d’Arle.

Le bourreau vient, la foule effarée écoutait.

On entend l’os crier, mais la bouche se tait.

Toujours prêt à frapper le prisonnier en traître,
Le coupe-tête jette un coup d’œil à son maître.

« Attends que je te fasse un signe, » dit Ratbert.
Et, reprenant :

« Voyons, toi chevalier haubert,
Mais cadet, toi marquis, mais bâtard, si tu donnes
Ces quelques diamants de plus à mes couronnes,

Si tu veux me livrer ce trésor, je te fais
Prince, et j’ai dans mes ports dix galères de Fez
Dont je te fais présent avec cinq cents esclaves. »

Le vieillard semble sourd et muet.

« Tu me braves !
Eh bien ! tu vas pleurer, » dit le fauve empereur.


XIV


Ratbert rend l’enfant à l’aïeul.


Et voici qu’on entend comme un souffle d’horreur
Frémir, même en cette ombre et même en cette horde.
Une civière passe, il y pend une corde ;

Un linceul la recouvre ; on la pose à l’écart ;
On voit deux pieds d’enfant qui sortent du brancard.
Fabrice, comme au vent se renverse un grand arbre,
Tremble, et l’homme de chair sous cet homme de marbre
Reparaît ; et Ratbert fait lever le drap noir.

C’est elle ! Isora ! pâle, inexprimable à voir,
Étranglée, et sa main crispée, et cela navre,
Tient encore un hochet ; pauvre petit cadavre !

L’aïeul tressaille avec la force d’un géant ;
Formidable, il arrache au brodequin béant
Son pied dont le bourreau vient de briser le pouce ;
Les bras toujours liés, de l’épaule il repousse
Tout ce tas de démons, et va jusqu’à l’enfant,
Et sur ses deux genoux tombe, et son cœur se fend.
Il crie en se roulant sur la petite morte :

« Tuée ! ils l’ont tuée ! et la place était forte,
Le pont avait sa chaîne et la herse ses poids,
On avait des fourneaux pour le soufre et la poix,
On pouvait mordre avec ses dents le roc farouche,

Se défendre, hurler, lutter, s’emplir la bouche
De feu, de plomb fondu, d’huile, et les leur cracher
À la figure avec les éclats du rocher !
Non ! on a dit : « Entrez ! » et, par la porte ouverte,
Ils sont entrés ! la vie à la mort s’est offerte !
On a livré la place, on n’a point combattu !
Voilà la chose ; elle est toute simple ; ils n’ont eu
Affaire qu’à ce vieux misérable imbécile !
Égorger un enfant, ce n’est pas difficile.
Tout à l’heure, j’étais tranquille, ayant peu vu
Qu’on tuât des enfants, et je disais : « Pourvu
« Qu’Isora vive, eh bien ! après cela, qu’importe ! »
Mais l’enfant ! Ô mon Dieu ! c’est donc vrai qu’elle est morte !
Penser que nous étions là tous deux hier encor !
Elle allait et venait dans un gai rayon d’or ;
Cela jouait toujours, pauvre mouche éphémère !
C’était la petite âme errante de sa mère !
Le soir, elle posait son doux front sur mon sein,
Et dormait… — Ah ! brigand ! assassin ! assassin ! »

Il se dressait, et tout tremblait dans le repaire,
Tant c’était la douleur d’un lion et d’un père,
Le deuil, l’horreur, et tant ce sanglot rugissait !

« Et moi qui, ce matin, lui nouais son corset !
Je disais : « Fais-toi belle, enfant ! » Je parais l’ange
Pour le spectre ! — Oh ! ris donc là-bas, femme de fange !
Riez tous ! Idiot, en effet, moi qui crois
Qu’on peut se confier aux paroles des rois
Et qu’un hôte n’est pas une bête féroce !
Le roi, les chevaliers, l’évêque avec sa crosse,
Ils sont venus, j’ai dit : « Entrez ; » c’étaient des loups !
Est-ce qu’ils ont marché sur elle avec des clous
Qu’elle est toute meurtrie ? Est-ce qu’ils l’ont battue ?
Et voilà maintenant nos filles qu’on nous tue
Pour voler un vieux casque en vieil or de ducat !
Je voudrais que quelqu’un d’honnête m’expliquât
Cet événement-ci, voilà ma fille morte !
Dire qu’un empereur vient avec une escorte,
Et que des gens nommés Farnèse, Spinola,
Malaspina, Cibo, font de ces choses-là,
Et qu’on se met à cent, à mille, avec ce prêtre,
Ces femmes, pour venir prendre un enfant en traître,
Et que l’enfant est là, mort, et que c’est un jeu ;
C’est à se demander s’il est encore un Dieu,
Et si, demain, après de si lâches désastres,
Quelqu’un osera faire encor lever les astres !
M’avoir assassiné ce petit être-là !
Mais c’est affreux d’avoir à se mettre cela
Dans la tête, que c’est fini, qu’ils l’ont tuée,
Qu’elle est morte ! — Oh ! ce fils de la prostituée,
Ce Ratbert, comme il m’a hideusement trompé !

Ô Dieu ! de quel démon est cet homme échappé ?
Vraiment ! est-ce donc trop espérer que de croire
Qu’on ne va point, par ruse et par trahison noire,
Massacrer des enfants, broyer des orphelins,
Des anges, de clarté céleste encor tout pleins !
Mais c’est qu’elle est là morte, immobile, insensible !
Je n’aurais jamais cru que cela fût possible.
Il faut être le fils de cette infâme Agnès !
Rois ! j’avais tort jadis quand je vous épargnais,
Quand, pouvant vous briser au front le diadème,
Je vous lâchais, j’étais un scélérat moi-même,
J’étais un meurtrier d’avoir pitié de vous !
Oui, j’aurais dû vous tordre entre mes serres, tous !
Est-ce qu’il est permis d’aller dans les abîmes
Reculer la limite effroyable des crimes,
De voler, oui, ce sont des vols, de faire un tas
D’abominations, de maux et d’attentats,
De tuer des enfants et de tuer des femmes,
Sous prétexte qu’on fut, parmi les oriflammes
Et les clairons, sacré devant le monde entier
Par Urbain Quatre, pape et fils d’un savetier !
Que voulez-vous qu’on fasse à de tels misérables !
Avoir mis son doigt noir sur ces yeux adorables !
Ce chef d’œuvre du Dieu vivant, l’avoir détruit !
Quelle mamelle d’ombre et d’horreur et de nuit,
Dieu juste, a donc été de ce monstre nourrice ?
Un tel homme suffit pour qu’un siècle pourrisse.
Plus de bien ni de mal, plus de droit, plus de lois.

Est-ce que le tonnerre est absent quelquefois ?
Est-ce qu’il n’est pas temps que la foudre se prouve,
Cieux profonds, en broyant ce chien, fils de la louve ?
Oh ! sois maudit, maudit, maudit, et sois maudit,
Ratbert, empereur, roi, césar, escroc, bandit !
Ô grand vainqueur d’enfants de cinq ans ! maudits soient
Les pas que font tes pieds, les jours que tes yeux voient,
Et la gueuse qui t’offre en riant son sein nu,
Et ta mère publique, et ton père inconnu !
Terre et cieux ! c’est pourtant bien le moins qu’un doux être
Qui joue à notre porte et sous notre fenêtre,
Qui ne fait rien que rire et courir dans les fleurs,
Et qu’emplir de soleil nos pauvres yeux en pleurs,
Ait le droit de jouir de l’aube qui l’enivre,
Puisque les empereurs laissent les forçats vivre,
Et puisque Dieu, témoin des deuils et des horreurs,
Laisse sous le ciel noir vivre les empereurs ! »



XV


Les deux têtes.


Ratbert, en ce moment, distrait jusqu’à sourire,
Écoutait Afranus à voix basse lui dire :
« Majesté, le caveau du trésor est trouvé. »

L’aïeul pleurait.

« Un chien, au coin des murs crevé,
Est un être enviable auprès de moi. Va, pille,
Vole, égorge, empereur ! Ô ma petite fille,
Parle-moi ! Rendez-moi mon doux ange, ô mon Dieu !
Elle ne va donc pas me regarder un peu ?

Mon enfant ! tous les jours nous allions dans les lierres.
Tu disais : « Vois les fleurs, » et moi : « Prends garde aux pierres. »
Et je la regardais, et je crois qu’un rocher
Se fût attendri rien qu’en la voyant marcher.
Hélas ! avoir eu foi dans ce monstrueux drôle !
Mets ta tête adorée auprès de mon épaule.
Est-ce que tu m’en veux ? C’est moi qui suis là ! Dis,
Tu n’ouvriras donc plus tes yeux du paradis !
Je n’entendrai donc plus ta voix, pauvre petite !
Tout ce qui me tenait aux entrailles me quitte ;
Et ce sera mon sort, à moi, le vieux vainqueur,
Qu’à deux reprises Dieu m’ait arraché le cœur,
Et qu’il ait retiré de ma poitrine amère
L’enfant, après m’avoir ôté du flanc la mère !
Mon Dieu, pourquoi m’avoir pris cet être si doux ?
Je n’étais pourtant pas révolté contre vous,
Et je consentais presque à ne plus avoir qu’elle.
Morte ! et moi, je suis là, stupide, qui l’appelle !
Oh ! si je n’avais pas les bras liés, je crois
Que je réchaufferais ses pauvres membres froids ;
Comme ils l’ont fait souffrir ! La corde l’a coupée.
Elle saigne. »

Ratbert, blême et la main crispée,
Le voyant à genoux sur son ange dormant,
Dit : « Porte-glaive, il est ainsi commodément. »

Le porte-glaive fit, n’étant qu’un misérable,
Tomber sur l’enfant mort la tête vénérable.

Et voici ce qu’on vit dans ce même instant-là :
La tête de Ratbert sur le pavé roula,
Hideuse, comme si le même coup d’épée,
Frappant deux fois, l’avait de l’autre coupée.

L’horreur fut inouïe ; et, tous se retournant,
Sur le grand fauteuil d’or du trône rayonnant
Aperçurent le corps de l’empereur sans tête,
Et son cou d’où sortait, dans un bruit de tempête,
Un flot rouge, un sanglot de pourpre, éclaboussant
Les convives, le trône et la table, de sang.

Alors, dans la clarté d’abîme et de vertige
Qui marque le passage énorme d’un prodige,
Des deux têtes on vit l’une, celle du roi,
Entrer sous terre et fuir dans le gouffre d’effroi
Dont l’expiation formidable est la règle,
Et l’autre s’envoler avec des ailes d’aigle.



XVI


Après justice faite.


L’ombre couvre à présent Ratbert, l’homme de nuit.
Nos pères — c’est ainsi qu’un nom s’évanouit —
Défendaient d’en parler, et du mur de l’histoire
Les ans ont effacé cette vision noire.

Le glaive qui frappa ne fut point aperçu ;
D’où vint ce sombre coup, personne ne l’a su ;
Seulement, ce soir-là, bêchant pour se distraire,
Héraclius le Chauve, abbé de Joug-Dieu, frère

D’Acceptus, archevêque et primat de Lyon,
Étant aux champs avec le diacre Pollion,
Vit, dans les profondeurs par les vents remuées,
Un archange essuyer son épée aux nuées.