La Légende des siècles/Les Esprits

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Les Paysans au bord de la mer Victor HugoLa Légende des siècles
Dernière série
IX
Les Esprits



Le Bey outragé





I. « Un homme aux yeux profonds passait »[modifier]

 
Un homme aux yeux profonds passait ; un patriarche
Lui demanda : — Combien as-tu de jours de marche,
Ô voyageur qui viens du côté du levant ?
L'homme dit : — Je ne sais. Le vieux reprit : — Le vent,
Ô voyageur qui viens du côté de l'aurore,
T'a-t-il bien poursuivi ? L'homme dit : — Je l'ignore.
Le vieillard dit : — Tu dois avoir près d'Engaddi
Trouvé la caravane allant vers le midi ?
Combien de voyageurs et de bêtes de somme ?
— Je

n'ai rien rencontré ni rien compté, dit l'homme.
— Les hérons gris ont-ils passé dans le brouillard ?
Dit le vieux. L'homme dit : — Je n'ai rien vu, vieillard.
Et le vieillard reprit : — Homme au sombre visage,
Aujourd'hui, dans ta route, as-tu selon l'usage,
Auprès de la citerne entre Édom et Gaza,
Crié trois fois le nom du saint qui la creusa ?
Et l'homme répondit : — Quel saint ? que veux-tu dire ?
Le vieillard repartit : — Homme, est-ce de la myrrhe
Ou du baume qu'on doit en tribut envoyer
Au tétrarque Antipas pour laver son foyer
Et parfumer son lit ? — Je ne sais pas, dit l'homme.
— Quoi ! tu ne connais point le roi que je te nomme ?
— Non. — Le vieillard reprit : — Tu ne distingues pas
Entre le lit de pourpre où se couche Antipas
Et la paille qui sert aux bêtes de litière ?
— Non, dit l'homme.
                                  Ils parlaient auprès d'un cimetière.
L'œil du vieillard tomba sur les fosses ; il dit :
— Tous ces êtres, hélas ! sur qui l'herbe grandit,
Étaient jadis vivants, bruyants, joyeux, utiles ;
Maintenant les voilà tombés chez les reptiles,
Mangés des vers, mêlés à la terre, mêlés
À la cendre, et gisants. — Non, dit l'homme. Envolés.
Arriver au tombeau, c'est atteindre le faîte. —


Le patriarche alors reconnut un prophète,
Et murmura pensif, à voix basse, pendant
Que ce passant, doré par le rouge occident,
Disparaissait au loin dans le désert sublime :
— Ô savant seulement des choses de l'abîme !</

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===II. « Un grand esprit en marche »===
<poem>

Un grand esprit en marche a ses rumeurs, ses houles,
Ses chocs, et fait frémir profondément les foules,
Et remue en passant le monde autour de lui.
On est épouvanté si l'on n'est ébloui ;
L'homme comme un nuage erre et change de forme ;
Nul, si petit qu'il soit, n'échappe au souffle énorme ;
Les plus humbles, pendant qu'il parle, ont le frisson.

Ainsi quand, évadé dans le vaste horizon,
L'aquilon qui se hâte et qui cherche aventure

Tord la pluie et l'éclair, comme de sa ceinture
Une fille défait en souriant le nœud,
Quand l'immense vent gronde et passe, tout s'émeut ;
Pas un brin d'herbe au fond des ravins, que ne touche
Cette rapidité formidable et farouche.


III. « Autrefois, j'ai connu Ferdousi dans Mysore »[modifier]


Autrefois, j'ai connu Ferdousi dans Mysore.
Il semblait avoir pris une flamme à l'aurore
Pour s'en faire une aigrette et se la mettre au front ;
Il ressemblait aux rois que n'atteint nul affront,
Portait le turban rouge où le rubis éclate
Et traversait la ville habillé d'écarlate.


Je le revis dix ans après vêtu de noir.
Et je lui dis :
                             — Ô toi qu'on venait jadis voir
Comme un homme de pourpre errer devant nos portes,
Toi, le seigneur vermeil, d'où vient donc que tu portes
Cet habit noir, qui semble avec de l'ombre teint ?
— C'est, me répondit-il, que je me suis éteint.


IV. Le Lapidé[modifier]


Celui qui parle ici marchait dans une plaine
Sombre au point qu'un sentier s'y distinguait à peine ;
On entendait un bruit de foudre à l'horizon.

Il vit on ne sait quoi d'affreux dans le gazon ;
Un monceau d'ossements, noir sous un tas de pierres.

Alors, lui, le marcheur qui baisse les paupières,
Il s'arrêta, sévère et triste, et dit à Dieu :
— Dieu ! sous votre ciel calme et dans cet âpre lieu
Où le vent vient gronder et l'apôtre se taire,
Dans ce désert voisin d'Horeb, je vois à terre
Quelque chose qui fut un homme, et qui vivait.
C'était un mage ; il eut debout à son chevet,
Tout le temps qu'il vécut, votre esprit formidable ;
Et votre esprit parlait à son âme ; et le sable,
Et la poussière, et l'eau qui coule du rocher,
N'ont jamais empêché ses pieds nus de marcher ;
Il passait les torrents et traversait les plaines ;
Il était sur la terre une de vos haleines ;
Il parlait au pontife, au scribe, au juge, au roi,
Et sa bouche soufflait sur eux le vaste effroi ;
Il ne ménageait pas non plus la sombre foule ;
Il passait, dispersant sa parole, et la houle
A le même frisson sous la trombe, et le bois
Sous l'orage indigné, que l'homme sous sa voix.
Du moins ce fut ainsi tant que vécut ce mage.
En bas son âme, en haut l'astre, étaient du même âge,
Et le peuple à ses pieds songeait dans la cité
Quand il parlait au gouffre avec fraternité.
Si bien que maintenant le voici dans cette herbe.
Le peuple est trop obscur, le prêtre est trop superbe
Pour se laisser longtemps crier par un passant

Qu'il faut aider le faible et bénir l'innocent,
Qu'il faut craindre l'augure et son sceptre d'érable,
Mais que la vérité surtout est vénérable,
Et que les fils d'Adam doivent se dire entre eux
Qu'il s'agit d'être juste et non pas d'être heureux.
Cet homme était sublime et pur dans ses prières ;
C'est pourquoi, je le dis, le voilà sous ces pierres.
Ce mage a cet amas d'affreux cailloux pour lit,
Qui le tua vivant et mort l'ensevelit.
Certes, l'arbre qui près du cadavre s'élève
A plus d'ombrage ayant à ses pieds plus de sève ;
L'herbe est belle, et les vers de terre sont contents ;
Les loups ont, j'en conviens, à manger pour longtemps ;
L'hyène après la chair rongera le squelette ;
J'entends se réjouir dans l'ombre la belette,
Et le corbeau qui hait votre soleil divin ;
Et l'églantier sauvage en fleur dans ce ravin
A pu boire le sang dont ses roses sont faites.
Est-ce donc à cela que servent les prophètes ?

Et Dieu lui répondit :
                                     — D'abord, c'est à cela.
Il faut que la fleur dise à l'aube : me voilà !
L'arbre existe ; il est bon que l'herbe soit épaisse
Afin que la brebis joyeuse s'en repaisse ;

Le ver de terre a droit de vivre ; et le vautour
Dans le banquet du jour et de l'ombre a son tour ;
Le grand ordre ignoré n'exclut pas la belette
De ceux que la mamelle universelle allaite ;
Et moi qui sais que tout a pour racine tout,
Que, si l'un est couché, c'est que l'autre est debout,
Que l'être naît de l'être, et sans fin se transforme,
Et que l'éternité tourne en ce cercle énorme,
Sans quoi dans l'azur noir les soleils s'éteindraient,
Je ne vois pas pourquoi les prophètes seraient
Dispensés de donner leur chair pour nourriture
À l'affamée immense et sombre, la nature.
Et puis ce lapidé sert encore à ceci :
C'est qu'il te fait songer. L'homme passe, obscurci
Par la nuit, par l'hiver, par l'ombre, et par son âme,
Car il met de la cendre où j'ai mis de la flamme ;
Eh bien, puisqu'il est sourd, et puisqu'il est haineux
À ceux qu'il voit venir ayant mon souffle en eux,
Puisqu'il a son plaisir pour loi, pour dieu son ventre,
Il est bon qu'en venant de jouer dans quelque antre
Ses jours, son bien, son cœur, tout, sur un coup de dé,
Soudain il voie à terre un sage lapidé,
Et qu'il compare, ému d'une terreur sacrée,
Les cadavres qu'il fait aux esprits que je crée.

— Et, poursuivit l'Esprit immense, écoute encor.
Quand, tels que des chasseurs menant au son du cor

Leur meute dans le bois sinistre des ténèbres
Les peuples, devant eux poussant ces chiens funèbres,
Haine, Ignorance, Envie, Orgueil, Rébellion,
Ont traqué mon prophète ainsi que le lion,
Quand ils boivent le sang et le vin dans leurs salles,
Adorant, nains hideux, leurs fautes colossales,
Quand le brûleur, soufflant sur un tas de charbon,
Se dit mon prêtre, et quand le mal leur semble bon,
Les mages inspirés parlent aux multitudes,
Comme le sombre vent, du fond des solitudes,
Mais je n'ignore pas que ce n'est point assez.
Le prophète est bien grand, mais ne peut, je le sais,
Dire les mots divins qu'avec la langue humaine ;
Il sied que le prodige et que le phénomène
Apparaisse, et me nomme aux peuples, oublieux
De tout ce que j'ai mis d'obscur sur les hauts lieux ;
Il faut faire entrevoir à l'homme mon mystère,
L'ordre silencieux doit cesser de se taire,
Et, pour le ciel profond, c'est le moment d'avoir
La clameur rappelant les peuples au devoir ;
Un avertissement farouche est nécessaire ;
Votre terre a besoin qu'un verbe altier, sincère,
Innocent, prenne l'ombre effrayante à témoin ;
Alors il faut quelqu'un qu'on entende de loin
Et qui parle plus haut que la voix ordinaire,
Et c'est un des emplois que je donne au tonnerre.