La Légende des siècles/Les temps paniques

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La Légende des siècles, 2e sérieCalmann-Lévy1 (p. 31-36).

 
*

Les dieux ont dit entre eux : — Nous sommes la matière,
Les dieux. Nous habitons l'insondable frontière
Au delà de laquelle il n'est rien ; nous tenons
L'univers par le mal qui règne sous nos noms,
Par la guerre, euménide éparse, par l'orgie
Chantante, dans la joie et le meurtre élargie,

Par Cupidon l'immense enfant, par Astarté,
Larve pleine de nuit d'où sort une clarté.
L'ouragan tourne autour de nos faces sereines ;
Les saisons sont des chars dont nous tenons les rênes,
Nous régnons, nous mettons à la tempête un mors,
Et nous sommes au fond de la pâleur des morts.
L'Olympe est à jamais la cime de la vie ;
Chronos est prisonnier ; Géo tremble asservie ;
Nous sommes tout. Nos coups de foudre sont fumants.
Jouissons. Sous nos pieds un pavé d'ossements,
C'est la terre ; un plafond de néant sur nos têtes,
C'est le ciel ; nous avons les temples et les fêtes ;
L'ombre que nous faisons met le monde à genoux.
Les premiers-nés du gouffre étaient plus grands que nous ;
Nous leur avons jeté l'Othryx et le Caucase ;
À cette heure, un amas de roches les écrase ;
Poursuivons, achevons notre œuvre, et consommons
La lapidation des géants par les monts !


*


Les dieux ont triomphé. Leur victoire est tombée
Sur Enna, sur Larisse et Pylos, sur l'Eubée ;

L'horizon est partout difforme maintenant ;
Pas un mont qui ne soit blessé ; l'Atlas saignant
Est noir sous l'assemblage horrible des nuées ;
Chalcis que les hiboux emplissent de huées,
La Thrace où l'on adore un vieux glaive rouillé,
L'Hémonie où l'éclair féroce a travaillé,
Sont de mornes déserts que la ruine encombre.
Une peau de satyre écorché pend dans l'ombre,
Car la lyre a puni la flûte au fond des bois.
La source aux pleurs profonds sanglote à demi-voix ;
Où sont les jours d'Évandre et les temps de Saturne ?
On s'aimait. On se craint. L'univers est nocturne ;
L'azur hait le matin, inutile doreur ;
L'ombre auguste et hideuse est pleine de terreur ;
On entend des soupirs étouffés dans les marbres ;
Des simulacres sont visibles sous les arbres,
Et des spectres sont là, signe d'un vaste ennui.
Les bois naguère étaient confiants, aujourd'hui
Ils ont peur, et l'on sent que leur tremblement songe
Aux autans, rauque essaim qui serpente et s'allonge
Et qui souvent remplit de trahisons l'éther ;
Car l'orage est l'esclave obscur de Jupiter.
Les cavernes des fils d'Inachus sont vacantes ;
Le grand Orphée est mort tué par les bacchantes ;
Seuls les dieux sont debout, formidables vivants,
Et la terre subit la sombre horreur des vents.


Thèbe adore en tremblant la foudre triomphale ;
Et trois fleuves, le Styx, l'Alphée et le Stymphale,
Se sont enfuis sous terre et n'ont plus reparu.
Aquilon passe avec un grondement bourru ;
On ne sait ce qu'Eurus complote avec Borée ;
Faune se cache ainsi qu'une bête effarée ;
Plus de titans ; Mercure éclipse Hypérion ;
Zéphire chante et danse ainsi qu'un histrion ;
Quant aux Cyclopes, fils puînés, ils sont lâches ;
Ils servent ; ils ont fait leur paix ; les viles tâches
Conviennent aux cœurs bas ; Vulcain, le dieu cagneux,
Les emploie à sa forge, a confiance en eux,
Les gouverne, et, difforme et boiteux, distribue
L'ouvrage à ces géants par qui la honte est bue ;
Brontès fait des trépieds qui parlent, Pyracmon
Fait des spectres d'airain où remue un démon ;
On ne résiste plus aux dieux, même en Sicile ;
Polyphème amoureux n'est plus qu'un imbécile,
Et Galatée en rit avec Acis.

                                              Les champs
N'ont presque plus de fleurs, tant les dieux sont méchants ;
Les dieux semblent avoir cueilli toutes les roses.
Ils font la guerre à Pan, à l'être, au gouffre, aux choses ;
Ils ont mis de la nuit jusque dans l'œil du lynx ;
Ils ont pris l'ombre, ils ont fait avouer les sphinx,

Ils ont échoué l'hydre, éteint les ignivomes,
Et du sinistre enfer augmenté les fantômes,
Et, bouleversant tout, ondes, souffles, typhons,
Ils ont déconcerté les prodiges profonds.
La terre en proie aux dieux fut le champ de bataille ;
Ils ont frappé les fronts qui dépassaient leur taille,
Et détruit sans pitié, sans gloire, sans pudeur,
Hélas ! quiconque avait pour crime la grandeur.

Les lacs sont indignés des monts qu'ils réfléchissent,
Car les monts ont trahi ; sur un faîte où blanchissent
Des os d'enfants percés par les flèches du ciel,
Cime aride et pareille aux lieux semés de sel,
La pierre qui jadis fut Niobé médite ;
La vaste Afrique semble exilée et maudite ;
Le Nil cache éperdu sa source à tous les yeux,
De peur de voir briser son urne par les dieux ;
On sent partout la fin, la borne, la limite ;
L'étang, clair sous l'amas des branchages, imite
L'œil tragique et brillant du fiévreux qui mourra ;
L'effroi tient Delphe en Grèce et dans l'Inde Ellorah ;
Phœbus Sminthée usurpe aux cieux le char solaire ;
Que de honte ! Et l'on peut juger de la colère
De Démèter, l'aïeule auguste de Cérès,
Par l'échevèlement farouche des forêts.

La terre avait une âme et les dieux l'ont tuée.
Hélas ! dit le torrent. Hélas ! dit la nuée.
Les vagues voix du soir murmurent : Oublions !
L'absence des géants attriste les lions.