La Laitière et le Pot au lait

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Fables, deuxième recueil : livres vii, viii Claude Barbin et Denys Thierry3 (p. 49-52).

IX.

La Laitiere & le Pot au lait.



PErrette ſur ſa teſte ayant un Pot au lait
Bien poſé ſur un couſſinet,
Pretendoit arriver ſans encombre à la ville.
Legere & court veſtuë elle alloit à grands pas ;

Ayant mis ce jour-là pour eſtre plus agile
Cotillon ſimple, & ſouliers plats.
Noſtre Laitiere ainſi trouſſée
Comptoit déja dans ſa penſée
Tout le prix de ſon lait, en employoit l’argent,
Achetoit un cent d’œufs, faiſoit triple couvée ;
La choſe alloit à bien par ſon ſoin diligent.
Il m’eſt, diſoit-elle, facile,
D’élever des poulets autour de ma maiſon :
Le Renard ſera bien habile,
S’il ne m’en laiſſe aſſez pour avoir un cochon.
Le porc à s’engraiſſer coûtera peu de ſon ;
Il eſtoit quand je l’eus de groſſeur raiſonnable :
J’auray le revendant de l’argent bel & bon ;
Et qui m’empêchera de mettre en noſtre eſtable,

Veu le prix dont il eſt, une vache & ſon veau,
Que je verray ſauter au milieu du troupeau ?
Perrette là deſſus ſaute auſſi, tranſportée.
Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée ;
La Dame de ces biens, quittant d’un œil marry
Sa fortune ainſi répanduë,
Va s’excuſer à ſon mary
En grand danger d’eſtre batuë.
Le recit en farce en fut fait
On l’appella le Pot au lait.

Quel eſprit ne bat la campagne ?
Qui ne fait chaſteaux en Eſpagne ?
Pichrocole, Pyrrhus, la Laitiere, enfin tous,
Autant les ſages que les fous ?

Chacun ſonge en veillant, il n’eſt rien de plus doux :
Une flateuſe erreur emporte alors nos ames :
Tout le bien du monde eſt à nous,
Tous les honneurs, toutes les femmes.
Quand je ſuis ſeul, je fais au plus brave un défy ;
Je m’écarte, je vais détroſner le Sophy ;
On m’élit Roy, mon peuple m’aime ;
Les diadêmes vont ſur ma teſte pleuvant :
Quelque accident fait-il que je rentre en moy-meſme ;
Je ſuis gros Jean comme devant.