La Lampe de Psyché/Mimes

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MIMES
(1894)



Prologve. Le poète Herondas, qui vivait dans l’île de Cos sous le bon roi Ptolémée, envoya vers moi une fluette ombre infernale qui avait aimé ici-bas. Et ma chambre fut pleine de myrrhe ; et un souffle léger refroidit ma poitrine. Et mon cœur devint pareil au cœur des morts : car j’oubliai ma vie présente.

L’ombre aimante secoua du pli de sa tunique un fromage de Sicile, une frêle corbeille de figues, une petite amphore de vin noir et une cigale d’or. Aussitôt j’eus le désir d’écrire des mimes et mes narines furent chatouillées par l’odeur du suint des laines nouvelles et la fumée grasse des cuisines d’Agrigente et le parfum âcre des étals de poisson à Syracuse. Dans les rues blanches de la ville passèrent des cuisiniers haut retroussés, et des joueuses de flûte aux gorges savoureuses, et des entremetteuses aux pommettes ridées, et des marchands d’esclaves aux joues gonflées d’argent. Par les pâturages bleus d’ombre glissèrent des pâtres siffleurs, portant des roseaux luisants de cire, et des pétrisseuses de lait couronnées de fleurs rousses.

Mais l’ombre aimante n’écouta point mes vers. Elle tourna sa tête dans la nuit et secoua du pli de sa tunique un miroir d’or, des pavots mûrs, une tresse d’asphodèles, et me tendit un des joncs qui croissent sur les bords du Léthé. Aussitôt j’eus le désir de la sagesse et de la connaissance des choses terrestres. Or je vis dans le miroir la tremblante image transparente des flûtes et des coupes et des chapeaux à haute pointe et des visages frais aux lèvres sinueuses, et le sens obscur des objets m’apparut. Puis je m’inclinai sur les pavots, et je mordis les asphodèles, et mon cœur fut lavé d’oubli, et mon âme saisit l’ombre par la main afin de descendre vers le Ténare.

L’ombre lente et fluette me conduisit beaucoup parmi l’herbe noire des enfers, où nos pieds se teignaient aux fleurs du safran. Et là j’eus le regret des îles dans la mer pourprée, des grèves siciliennes rayées de chevelures marines et de la lumière blanche du soleil. Et l’ombre aimante comprit mon désir. Elle toucha mes yeux de sa main ténébreuse et je vis remonter Daphnis et Chloé vers les champs de Lesbos. Et j’éprouvai leur douleur de goûter parmi la nuit terrestre l’amertume de leur seconde vie. Et la Bonne Déesse donna la taille du laurier à Daphnis, et à Chloé la grâce de l’oseraie verte. Aussitôt je connus le calme des plantes et la joie des tiges immobiles.

Alors j’envoyai vers le poète Herondas des mimes nouveaux parfumés du parfum des femmes de Cos et du parfum des fleurs blêmes de l’enfer et du parfum des herbes souples et sauvages de la terre. Ainsi le voulut cette fluette ombre infernale.


Mime i. Tenant ainsi un congre d’argent, et de l’autre main mon couteau de cuisine à large lame, je reviens du port à notre maison. Celui-ci était pendu par les ouïes à l’étal d’une marchande aux cheveux luisants, parfumée d’huile marine. Avec dix drachmes, j’achetais ce matin le marché aux poissons : sauf le congre, il n’y avait que de petites limandes, des anguilles maigres et des sardines qu’on ne donnerait pas aux hoplites des remparts. Cependant je vais l’ouvrir ; il se tord comme la lanière d’un fouet de cuir ; puis je le tremperai dans la saumure et je promettrai la fourche aux enfants qui allument le feu.

– Apportez le charbon ! soufflez sur la braise : elle est de peuplier ; ses étincelles ne vous donneront pas la chassie. Voyez, votre tête est vide comme la vessie gonflée de ce congre : le mettrai-je à terre ? Donnez-moi une claie. Allez aux corbeaux ! Cette sauge ne vaut rien, Glaucon : j’en ferai emplir ta bouche, quand tu seras en croix. Puissiez-vous tous éclater comme des ventres de truie bourrés de farine grasse ! Les anneaux ! les crochets ! Et toi, bien que tu lèches les mortiers jusqu’au fond, tu as encore laissé de l’ail broyé d’hier ! Que le pilon t’étouffe et t’empêche de répondre !

Ce congre aura la chair douce. Il sera mangé par des convives délicats : Aristippe, qui vient couronné de roses, Hylas, dont les sandales même sont teintes de poudre rouge, et mon maître Parnéios aux agrafes d’or repoussé. Je sais qu’ils frapperont dans leurs mains en le goûtant, et ils me permettront de rester, appuyé contre la porte, pour voir les jambes souples des danseuses et des citharistes.


Mime ii. α. Je te ferai frapper, oui, frapper de verges. Ta peau sera couverte de taches comme un manteau de nourrice. – Esclaves, emmenez-la ; battez-lui d’abord le ventre ; retournez-la comme une limande, et battez-lui le dos ! Ecoutez-la ; entendez-vous sa langue ? – Ne cesseras-tu pas, malheureuse ?

β. Et qu’ai-je fait, pour être livrée aux sycophantes ?

α. C’est une chatte qui n’a rien volé ; elle veut digérer à son aise, et se coucher moelleusement. – Esclaves, emportez ces poissons dans vos paniers. – Pourquoi vendais-tu des lamproies, puisque les magistrats l’ont défendu ?

β. J’ignorais cette défense.

α. Le crieur public ne l’a-t-il pas annoncé à haute voix dans le marché, en commandant : « Silence ? »

β. Je n’ai pas entendu le « silence ».

α. Tu railles, coquine, les ordres de la cité. – Cette femme aspire à la tyrannie. Dépouillez-la, que je voie si elle ne cache pas un Pisistrate. – Ah ! ah ! tu étais femme tout à l’heure. Voyez donc, voyez donc. Assurément voilà une marchande d’une espèce nouvelle. Est-ce que les poissons te préféraient ainsi, ou bien les acheteurs ? – Laissez ce jeune homme tout nu : les héliastes jugeront s’il doit être puni pour vendre à l’étal des poissons interdits, habillé en femme.

β. O sycophante, prends pitié de moi et écoute. J’aime à la mort une jeune fille qui est gardée par le marchand d’esclaves des Longs Murs. Il veut la vendre douze mines, et mon père refuse l’argent. J’ai trop rôdé autour de la maison, et on l’enferme pour m’empêcher de la voir. Tout à l’heure elle viendra au marché avec ses amies et son patron. Je me suis ainsi déguisé pour pouvoir lui parler ; et, afin d’attirer son attention, je vends des lamproies.

α. Si tu me donnes une mine, je ferai saisir ton amie avec toi, lorsqu’elle achètera ton poisson, et je feindrai de vous dénoncer tous deux, toi comme vendeuse, elle comme acheteuse ; puis, enfermés chez moi, vous raillerez jusqu’à l’aube prochaine le marchand avide. – Esclaves, rendez sa robe à cette femme – car c’est une femme (ne l’aviez-vous pas vu ? ) et ses lamproies sont de fausses lamproies – par Hermès, ce sont de très grosses anguilles luisantes (ne pouviez-vous pas me le dire ? ). – Retourne, insolente, à ton étal, et garde-toi de rien vendre, car je te soupçonne encore. – Voici la jeune fille ; par Aphrodite, ses reins sont souples ; j’aurai une mine, et peut-être, en effrayant ce jeune homme, la moitié d’un lit.


Mime iii. Ouvre-nous ! enfant, enfant, ouvre-nous ! Ce sont les petits de l’hirondelle de bois. Elle est peinte, la tête rouge et les ailes bleues. Nous savons que les vraies hirondelles ne sont pas ainsi ; et, par Philomèle, en voici une qui tire sa ligne dans le ciel ; mais la nôtre est en bois. Enfant ! ouvre-nous, ouvre-nous ! enfant !

Nous sommes ici dix, vingt et trente qui portons l’hirondelle peinte pour vous annoncer le retour du printemps. Il n’y a pas encore de fleurs, mais recevez ces rameaux blancs et roses. Nous savons que vous faites cuire un estomac farci, des bettes au miel ; et votre esclave a acheté hier des loirs pour les confire dans le sucre. Gardez votre festin ; nous demandons peu de chose. Des noix frites ! des noix frites ! Enfant, donne-nous des noix ! donne-nous des noix, enfant !

L’hirondelle a la tête rouge comme l’aurore nouvelle et les ailes bleues comme le ciel du nouveau mois. Réjouissez-vous ! Les portiques donneront de la fraîcheur et les arbres peindront leur ombre sur les prairies. Notre hirondelle vous promet beaucoup de vin et d’huile. Versez l’huile de l’année passée dans nos cruches, et le vin dans nos amphores ; car – écoute, enfant – l’hirondelle dit qu’elle veut en goûter ! Verse le vin et l’huile pour notre hirondelle de bois !

Vous avez peut-être autrefois, quand vous étiez enfants, mené l’hirondelle comme nous. Elle fait signe qu’elle s’en souvient. Ne nous laissez pas devant votre porte jusqu’aux torches de ce soir. Donnez-nous des fruits et des fromages. Si vous êtes généreux, nous irons à la maison prochaine, où demeure l’avare aux sourcils rouges. L’hirondelle lui demandera son plat de lièvre, sa tarte dorée, ses grives rôties, et nous le prierons de nous jeter des pièces d’argent. Il haussera les sourcils et secouera la tête. Nous apprendrons à notre hirondelle une chanson dont vous rirez. Car elle sifflera par la ville l’histoire de la femme d’un avare aux sourcils

rouges.


Mime iv. Auberge, pleine de punaises, le poète mordu jusqu’au sang te salue. Ce n’est pas pour te remercier de l’avoir abrité une nuit, au bord d’un chemin obscur ; la route est boueuse comme celle qui mène chez Hadès – mais tes grabats sont cassés, tes lumières fumeuses ; ton huile est rance, ta galette moisie, et, depuis l’automne dernier, il y a des petits vers blancs dans tes noix vides. Mais le poète est reconnaissant aux vendeurs de porcs qui venaient de Mégare à Athènes, et dont les hoquets l’empêchèrent de dormir (tes cloisons, auberge, sont minces), et il rend grâce aussi à tes punaises, qui le tinrent éveillé en le rongeant tout le long du corps, tandis qu’elles avançaient par bandes pressées sur les sangles.

Car il voulut, faute de sommeil, respirer par une baie de la muraille la lumière blanche de la lune, et il vit un marchand de femmes qui frappait à la porte, très tard dans la nuit. Le marchand cria : « Enfant, enfant ! » mais l’esclave ronflait sur le ventre et de ses bras croisés bouchait ses oreilles avec la couverture. Alors le poète s’enveloppa d’une robe jaune, dont la couleur était celle des voiles de noces ; cette robe teinte de crocos lui avait été laissée par une jeune fille joyeuse, le matin où elle s’était enfuie, vêtue du manteau d’un autre amant. Ainsi le poète, semblable à une servante, ouvrit la porte ; et le marchand de femmes fit entrer une troupe nombreuse. La dernière jeune fille avait les seins fermes comme un coing ; elle valait au moins vingt mines.

– O servante, dit-elle, je suis lasse ; où est mon lit ?

– O ma chère maîtresse, dit le poète, voici que tes amies sont couchées dans tous les lits de l’auberge ; il ne reste plus que le grabat de ta servante ; si tu veux t’y étendre, tu es libre.

L’homme misérable qui nourrissait toutes ces fraîches jeunes filles éclaira le visage du poète avec la grosse mèche de la lampe, couverte de lumignons ; et comme il aperçut une servante ni trop belle ni trop soignée, il se tut.

Auberge, le poète mordu jusqu’au sang te remercie. La femme qui coucha cette nuit avec la servante était plus molle que le duvet d’oie, et sa gorge parfumée comme un fruit mûr. Mais tout cela fût resté secret, auberge, sans le bavardage criard de ton grabat. Le poète craint que les petits porcs de Mégare n’aient appris ainsi son aventure. O vous, qui écoutez ces vers, si les « coï, coï » des petits porcs à l’agora d’Athènes vous racontent faussement que notre poète a des amours viles, venez voir à l’auberge l’amie aux seins durs comme des coings qu’il a su prendre, mordu par les bienheureuses punaises, dans une nuit de lune.


Mime v. Cette jarre pleine de lait sera offerte à la petite déesse de mon figuier. Je verserai tous les matins du lait nouveau, et, s’il plaît à la déesse, j’emplirai la jarre de miel ou de vin non mêlé. Ainsi je l’honorerai du printemps jusqu’à l’automne ; et si un orage brise la jarre, j’en achèterai une autre au marché des poteries, quoique l’argile soit chère cette année.

En retour, je prie la petite déesse qui garde le figuier dans mon jardin de changer la couleur des figues. Elles étaient blanches, savoureuses et sucrées ; mais Iolé en est lasse. Maintenant elle désire des figues rouges, et jure qu’elles seront meilleures.

Il n’est point naturel qu’un figuier à figues blanches pousse des figues rouges à l’automne ; cependant Iolé le veut. Si j’ai été pieux envers les dieux de mon jardin ; si je leur ai tressé des couronnes de violettes et versé des aiguières pleines de vin et de lait ; si j’ai secoué pour eux des pavots à l’heure où le soleil embrase la crête de ma muraille parmi les nuées de moucherons qui prennent l’air de la nuit ; si je suis digne de leur amitié par ma religion, fais fleurir ton figuier, ô déesse, pour des figues rouges.

Si tu ne m’écoutes pas, je ne cesserai de t’honorer avec des jarres fraîches ; mais je serai contraint de me lever à l’aube, dans la saison des fruits, pour ouvrir subtilement toutes les figues nouvelles et en peindre l’intérieur avec de la bonne pourpre de Tyr.


Mime vi. Potier, ayant tourné le fond d’une jarre dont j’ai pétri et courbé le ventre de terre dorée, je l’ai emplie de fruits pour le dieu des jardins. Mais il considère le feuillage tremblant, de peur que les voleurs percent les murailles. A la nuit, des loirs furtifs ont enfoncé leurs museaux parmi les pommes et les ont rongées jusqu’aux pépins. Timides, à la quatrième heure, ils agitèrent leurs queues duvetées, blanches et noires. A l’aube, les oiseaux d’Aphrodite se sont perchés sur les bords violets de mon pot d’argile en hérissant les petites plumes changeantes de leur cou. Sous le midi qui frémit, une jeune fille s’est avancée seule vers le dieu, avec des couronnes d’hyacinthe. Et m’ayant aperçu tandis que je restais penché derrière un hêtre, sans me regarder elle a couronné la jarre vide de fruits. Que le dieu ainsi privé de fleurs s’irrite, que les loirs mordent mes pommes, que les oiseaux d’Aphrodite inclinent l’un vers l’autre leurs têtes tendres ! J’ai mêlé dans mes cheveux les hyacinthes frais, et jusqu’au prochain midi j’attendrai la couronneuse de jarres.


Mime vii. O Mannia, viens châtier cet insolent avec un bon fouet en cuir de Paphlagonie. Je l’ai acheté dix mines à des marchands phéniciens, et il n’a pas souffert de la faim chez moi. Qu’il dise si les cuisiniers lui ont donné des olives et du poisson salé. Il s’est rempli le ventre avec des estomacs farcis et rôtis, des anguilles du lac Copaïs, et des fromages gras qui portaient encore la marque de leur claie d’osier. Il a bu du vin non mêlé que je faisais conserver dans des outres odorantes en peau de chèvre. Il a vidé mes flacons de baume syrien, et sa tunique est violette de pourpre : jamais les laveuses ne l’ont trempée dans les cuves. Ses cheveux s’éparpillent comme les aigrettes d’une torche d’or ; le tondeur n’en a pas approché ses ciseaux. Mes femmes l’épilent tous les jours, et la langue rouge de la lampe lèche sa peau. Ses reins sont plus blancs que ma gorge ou que la croupe des lionnes d’ivoire sculptées sur les manches à couteaux.

Par mon âme, il a bu autant de vin dans mes cratères en une soirée que les initiées des Thesmophories pendant les trois jours de mystères. Je croyais qu’il ronflait, étendu près des cuisines, et je voulais prier les broyeurs de lui frotter les lèvres, pour le punir, avec un pilon à mortier ; il aurait expié son ivresse par l’âcre saveur de l’ail fraîchement écrasé. Mais je l’ai trouvé chancelant, les yeux troubles, tenant à la main mon miroir d’argent poli ; et ce trois fois impur, ayant volé dans mon coffret à bijoux une de mes cigales d’or, l’avait placée parmi ses cheveux enroulés. Puis, debout sur une jambe, et le corps agité par les frémissements du vin, il entourait sa cuisse du voile de gaze dont j’ai coutume de me couvrir sous ma tunique de laine blanche, quand je vais avec mes amies voir les fêtes d’Adonis.


Mime viii. Cette lampe à mèche neuve brûle de l’huile fine et claire en face de l’étoile du soir. Le seuil est jonché par les roses que les enfants n’ont pas emportées. Les danseuses balancent les dernières torches qui étendent vers l’ombre leurs doigts de feu. Le petit flûtiste a soufflé encore trois notes aigres dans sa flûte d’os. Les porteurs sont venus avec des coffrets pleins d’anneaux translucides pour les chevilles. Celui-ci a enduit sa figure de suie et m’a chanté les railleries de son dème. Deux femmes aux voiles rouges sourient parmi l’air apaisé, en se frottant les mains de cinabre.

L’étoile du soir monte et les fleurs lourdes se ferment. Près de la grande cuve à vin couverte d’une pierre sculptée s’est assis un enfant rieur dont les pieds lumineux sont chaussés de sandales d’or. Il secoue une torche de pin et les cheveux vermeils s’éparpillent dans la nuit. Ses lèvres sont entr’ouvertes comme un fruit qui bâille. Il éternue sur la gauche et le métal sonne à ses pieds. Je sais qu’il partira d’un bond.

Io ! Voici venir le voile jaune de la vierge ! Ses femmes la soutiennent sous les bras. Eloignez les torches ! Le lit des noces l’attend, et je la guiderai vers la molle lueur des tissus de pourpre. Io ! Plongez dans l’huile odorante la mèche de la lampe. Elle crépite et meurt. Eteignez les torches ! O ma fiancée, je te soulève contre ma poitrine : que tes pieds ne frôlent pas les roses du seuil.


Mime ix. Je prie ceux qui liront ces vers de rechercher mon esclave cruel. Il s’est enfui de ma chambre à la deuxième heure après le milieu de la nuit.

Je l’avais acheté dans une ville bithynienne et il sentait le baume de son pays. Sa chevelure était longue et ses lèvres douces. Nous montâmes sur un bateau aminci comme la coque de la faséole. Et les matelots barbus nous interdirent de nous tondre ou de nous épiler, de crainte des tempêtes ; et ils jetèrent dans la mer un chat tacheté à la lueur de la lune nouvelle. Les petites paumes de bois et les voiles de lin qui poussent les barques nous menèrent par la mer Pontique, dont les flots sont noirs, jusqu’aux rives de la Thrace où le liséré d’écume est de pourpre et de safran quand le soleil se lève. Et nous traversâmes aussi les Cyclades, et nous touchâmes à l’île de Rhodes. Près de là nous sortîmes de la coque effilée dans une autre petite île dont je ne dirai jamais le nom. Car les grottes y sont tendues d’herbe rousse et semées d’ajoncs verts, les prairies molles comme le lait, et toutes les baies des arbrisseaux, soient-elles rouge sombre, claires autant que des grains de cristal, ou aussi noires que les têtes des hirondelles, ont un suc délicieux qui ranime l’âme. Je resterai muette sur cette île, comme une initiée aux mystères. Elle est bienheureuse et on n’y voit point d’ombres. J’y aimai tout un été. A l’automne un bateau plat nous conduisit vers cette campagne. Car mes affaires étaient négligées ; et je voulais lever de l’argent pour vêtir celui-ci avec des tuniques de byssos fin. Et je lui ai donné des bracelets d’or, des bâtons tressés d’électron et des pierres qui brillent dans l’ombre.

Misérable que je suis ! Il s’est levé d’auprès de moi et je ne sais où le retrouver. O femmes qui pleurez Adonis chaque année, ne méprisez pas mes supplications ! Si ce criminel vient entre vos mains, tissez autour de lui des chaînes de fer ; serrez ses jambes dans les entraves ; jetez-le dans le cachot pavé de dalles ; faites-le mener à la croix, et que le Broyeur des Chairs lui courbe la tête sous les fourches : semez des graines à pleines mains autour de la colline des supplices, afin que les milans et les corbeaux volent plus vite vers son corps. Mais plutôt (car je n’ai pas confiance en vous et je sais que vous auriez pitié d’une peau si polie à la pierre ponce) ne le touchez pas, même avec l’extrémité délicate de vos doigts. Mandez-le à vos jeunes messagers ; qu’on me le renvoie aussitôt ; je saurai le punir moi-même : je le punirai cruellement. Par les dieux irrités, je l’aime, je l’aime.


Mime x. Si vous doutez que j’aie manié les lourdes rames, regardez mes doigts et mes genoux ; vous les trouverez usés comme d’anciens outils. Je connais chaque herbe de la plaine marine qui est parfois violette et parfois bleue, et j’ai la science de tous les coquillages enroulés. Il y a de ces herbes qui sont douées de notre vie : celles-là ont des yeux transparents comme la gelée, un corps semblable à la tétine de truie, et une multitude de membres minces qui sont aussi des bouches. Et parmi les coquilles trouées, j’en ai vu qui étaient percées plus de mille fois ; et de chaque petite ouverture sortait ou rentrait un pied de chair sur lequel marchait la coquille.

Après avoir franchi les colonnes d’Héraklès, l’Océan qui entoure la terre devient inconnu et furieux.

Et il crée dans sa course des îles sombres où vivent des hommes différents et des animaux merveilleux. Là est un serpent à barbe dorée qui gouverne son royaume avec sagesse ; et les femmes de cet endroit ont un œil à l’extrémité de chacun de leurs doigts. D’autres ont des becs et des huppes comme les oiseaux ; pour le reste ils sont semblables à nous. Dans une île où j’arrivai, les habitants portaient leurs têtes à la place où nous avons l’estomac ; et quand ils nous saluèrent, ils inclinèrent leurs ventres. Pour les cyclopes, les pygmées et les géants, je n’en parlerai pas ; car leur nombre est trop grand.

Aucune de ces choses ne me paraît tenir du prodige ; je n’en éprouve pas de terreur. Mais un soir j’ai vu Skylla. Notre bateau touchait le sable de la côte sicilienne. Comme je tournais le gouvernail, j’aperçus au milieu de l’eau une tête de femme qui avait les yeux fermés. Ses cheveux étaient couleur d’or. Elle semblait dormir. Et aussitôt je tremblai ; car je craignais de voir ses prunelles, sachant bien qu’après les avoir contemplées je dirigerais la proue de notre bateau

vers le gouffre de la mer.


Mime xi. Dans les pâturages gras de la Sicile il y a un bois d’amandiers doux, non loin de la mer. Là est un siège ancien fait de pierre noire où les pâtres se sont assis depuis des années. Aux rameaux des arbres voisins pendent des cages à cigales tressées de jonc fin et des nasses d’oseraie verte qui servirent à prendre le poisson. Celle qui dort, dressée sur le siège de pierre noire, les pieds enroulés de bandelettes, la tête cachée sous un chapeau pointu de paille rousse, attend un pâtre qui n’est jamais revenu. Il partit, les mains enduites de cire vierge, pour couper des roseaux dans les halliers humides : il voulait en modeler une flûte à sept tuyaux, ainsi que l’avait enseigné le dieu Pan. Et lorsque sept heures se furent écoulées, la première note jaillit auprès du siège de pierre noire où veillait celle qui dort aujourd’hui. Or la note était proche, claire et argentine. Puis sept heures passèrent sur la prairie bleue de soleil, et la seconde note retentit, joyeuse et dorée. Et toutes les sept heures la dormeuse de maintenant entendit sonner un des tuyaux de la flûte nouvelle. Le troisième son fut lointain et grave comme la clameur du fer. Et la quatrième note fut plus lointaine encore et profondément tintante, ainsi que la voix du cuivre. La cinquième fut troublée et brève, semblable au choc d’un vase d’étain. Mais la sixième fut sourde et étouffée et sonore juste autant que les plombs d’un filet qui se frappent.

Or, celle qui dort aujourd’hui attendit la septième note, qui ne résonna pas. Les jours enveloppèrent le bois d’amandiers avec leur brouillard blanc, et les crépuscules avec leur brouillard gris et les nuits avec leur brouillard pourpre et bleu. Peut-être que le pâtre attend la septième note, au bord d’une mare lumineuse, dans l’ombre grandissante des soirs et des années ; et, assise sur le siège de pierre noire, celle qui attendait le pâtre s’est endormie.


Mime xii. Le tyran Polycrate commanda qu’on lui apportât trois flacons scellés contenant trois vins délicieux d’espèce différente. L’esclave diligent prit un flacon de pierre noire, un flacon d’or jaune, et un flacon de verre limpide ; mais l’échanson oublieux versa dans les trois flacons le même vin de Samos.

Polycrate considéra le flacon de pierre noire et fit mouvoir ses sourcils. Il brisa le sceau de gypse et flaira le vin. « Le flacon, dit-il, est de matière basse, et l’odeur de ce qu’il renferme m’est peu engageante. »

Il souleva le flacon d’or jaune et l’admira. Puis, l’ayant descellé : « Ce vin, dit-il, est certainement inférieur à sa belle enveloppe, riche de grappes vermeilles et de pampres lumineux.

Mais, saisissant le troisième flacon de verre limpide, il le tint contre le soleil. Le vin sanglant scintilla. Polycrate fit sauter le cachet, vida le flacon dans sa coupe, et but d’un seul trait. « Ceci, dit-il, avec un soupir, est le meilleur vin que j’aie goûté. » Puis, plaçant sa coupe sur la table, il heurta le flacon qui tomba en poussière.


Mime xiii. Les figuiers ont laissé tomber leurs figues et les oliviers leurs olives ; car il est arrivé une étrange chose dans l’île de Skyra. Une jeune fille fuyait, poursuivie par un jeune homme. Elle avait relevé le pan de sa tunique et on voyait le bord de son caleçon de gaze. Comme elle courait, elle laissa tomber un petit miroir d’argent. Le jeune homme releva le miroir et s’y mira ; il contempla ses yeux emplis de sagesse, aima leur raison, cessa sa poursuite et s’assit sur le sable. Et la jeune fille commença de nouveau à fuir, poursuivie par un homme dans la force de l’âge. Elle avait relevé le bas de sa tunique et ses cuisses étaient semblables à la chair d’un fruit. Dans sa course, une pomme d’or roula de son giron. Et celui qui la poursuivait releva la pomme d’or, la cacha sous sa tunique, l’adora, cessa sa poursuite et s’assit sur le sable. Et la jeune fille s’enfuit encore ; mais ses pas étaient moins rapides. Car elle était poursuivie par un vieillard chancelant. Elle avait baissé sa tunique, et ses chevilles étaient enveloppées d’étoffe diaprée. Mais, tandis qu’elle courait, l’étrange chose arriva : car un à un ses seins se détachèrent, et tombèrent sur le sol, comme des nèfles mûres. Le vieillard les huma tous deux ; et la jeune fille, avant de s’élancer dans la rivière qui traverse l’île de Skyra, poussa deux cris d’horreur et de regret.


Mime xiv. Ainsi tendue sur des baguettes moulées, tressée avec de la paille qui est de l’argile ou tissée avec des étoffes de terre que la cuisson a faites rouges, je suis tenue en arrière et vers le soleil par une jeune fille aux beaux seins. De l’autre main elle soulève sa tunique de laine blanche, et on aperçoit au-dessus de ses sandales persiques des chevilles modelées pour des anneaux d’électron. Ses cheveux sont ondulés et une grande épingle les traverse près de la nuque. En détournant la tête, elle montre sa crainte du soleil et Aphrodite semble être venue incliner son cou.

Telle est ma maîtresse, et auparavant nous errâmes dans les prairies tachées d’hyacinthes, quand elle était de chair rose et moi de paille jaune. La couleur blanche du soleil me baisait au dehors, et j’étais baisée sous mon dôme par le parfum des cheveux de la vierge. Et la déesse qui change les formes m’ayant exaucée, semblable à une hirondelle d’eau qui tombe, les ailes étendues, pour caresser du bec une plante née au milieu d’un étang, je m’abattis doucement sur sa tête ; je perdis le roseau qui me tenait loin d’elle, dans les airs, et je devins son chapeau qui la couvrait d’un toit frémissant.

Mais un potier qui pétrit aussi des jeunes filles, nous ayant aperçues dans un faubourg de la cité, nous pria d’attendre et tourna rapidement sous ses pouces une petite figure de terre. Ouvrier des formes inférieures, il nous a portées dans son langage d’argile ; et, certes, il a su me tresser délicatement, et plier avec mollesse la tunique de laine blanche, et onduler la chevelure de ma maîtresse ; mais, ne comprenant pas le désir des choses, il m’a cruellement séparée de la tête que j’aimais ; et, redevenue ombrelle dans ma seconde vie, je me balance loin de la nuque de ma maîtresse.


Mime xv. Je consacre cet autel à la mémoire de Kinné. Ici, près des rochers noirs où tremble l’écume, nous avons erré tous les deux. La grève trouée le sait, et le bois de sorbiers, et les joncs des sables, et les têtes jaunes des pavots de la mer. Elle avait les mains pleines de coquilles dentelées et j’emplissais les conques frémissantes de ses oreilles avec des baisers. Elle riait des oiseaux à huppe qui se perchent sur les algues et hochent de la queue. Je voyais dans ses yeux la longue ligne de lumière blanche qui marque la frontière de la terre brune et de la mer bleue. Ses pieds se mouillaient jusqu’aux chevilles et les petites bêtes marines sautaient sur sa tunique de laine.

Nous aimions l’étoile brillante du soir et le croissant humide de la lune. Le vent qui passe l’Océan nous apportait les parfums de pays épicés. Nos lèvres étaient blanches de sel, et nous regardions luire, à travers l’eau, des animaux transparents et mous, comme des lampes vivantes. L’haleine d’Aphrodite nous entourait.

Et je ne sais pourquoi la Bonne Déesse a endormi Kinné. Elle tomba entre les pavots jaunes des sables, à la lueur rose de l’étoile de l’Aurore. Sa bouche saignait et la lumière de ses yeux s’éteignit. Je vis entre ses paupières la longue ligne noire qui marque la séparation de ceux qui se réjouissent au soleil et de celles qui pleurent près des marécages. Maintenant, Kinné marche seul au bord de l’eau souterraine, et les conques de ses oreilles sont sonores du bruissement des ombres qui volent, et sur la grève infernale se balancent des pavots tristes à tête noire, et l’étoile du ciel obscur de Perséphone n’a pas de soir ni d’aurore ; mais elle est semblable à une fleur d’asphodèle flétrie.


Mime xv*. Celle que tu vois ici desséchée se nommait Sismé, fille de Thratta. Elle connut d’abord les abeilles et les brebis ; puis elle goûta le sel de la mer ; enfin, un marchand la mena dans les maisons blanches de Syrie. Maintenant elle est serrée comme une statuette précieuse dans sa gaîne de pierre. Compte les anneaux qui brillent à ses doigts : elle eut autant d’années. Regarde le bandeau qui étreint son front : là elle reçut timidement son premier baiser d’amour. Touche l’étoile de rubis pâles qui dort où furent ses seins : là reposa une tête chère. Près de Sismé on a mis son miroir terni, ses osselets d’argent, et les grandes épingles d’électron qui traversaient ses cheveux ; car, au bout de vingt années (il y a vingt anneaux), elle fut couverte de trésors. Un riche suffète lui donna tout ce que les femmes désirent. Sismé ne l’oublie point, et ses petits ossements blancs ne repoussent pas les bijoux. Or le suffète lui construisit ce sépulcre orné pour protéger sa mort tendre, et l’entoura de vases à parfums et de lacrymatoires d’or. Sismé le remercie. Mais toi, si tu veux connaître le secret d’un cœur embaumé, desserre les phalangettes de cette main gauche : tu y trouveras une simple petite bague de verre. Cette bague fut transparente ; elle est depuis des années fumeuse et obscure. Sismé l’aime. Tais-toi et comprends.


Mime xvi. J’ai placé dans la tombe de Lysandre une claie verte, une lampe rouge et une coupe d’argent.

La claie verte lui rappellera un peu de temps (car une saison la détruira) notre amitié, l’herbe molle des pâturages, le dos arqué des brebis qui paissent, et l’ombre fraîche où nous nous sommes endormis. Et il se souviendra de la nourriture terrestre, et de l’hiver où on entasse les provisions dans les amphores.

La lampe rouge est ornée de femmes nues qui se tiennent les mains et dansent, les jambes entrelacées. Le parfum de l’huile s’évaporera, et la terre dont fut façonnée la lampe se brisera dans les années. Ainsi Lysandre n’oubliera pas aussitôt, dans sa vie souterraine, ses nuits heureuses et les corps blancs que la lampe éclaira ; et elle servit aussi à tondre de sa langue vermeille le duvet des bras et des cuisses pour le plus grand plaisir du toucher et de la vue.

La coupe d’argent est couronnée de pampres et de grappes d’or ; un dieu insensé y agite son thyrse, et les naseaux de l’âne de Silène semblent encore frémir. Elle fut pleine de vin acide, pur et mêlé ; de vin de Chios parfumé par la peau des chèvres, et de vin d’Egine rafraîchi dans des vases d’argile pendus au vent. Lysandre y a bu dans les festins où il récitait des vers et l’âme du vin lui a donné le démon poétique et l’oubli des choses terrestres. Ainsi la forme du démon habitera encore près de lui ; et, quand la claie sera pourrie et la lampe brisée, l’argent subsistera encore dans sa sépulture. Puisse-t-il vider souvent cette coupe pleine d’oubli en souvenir de ses meilleurs moments parmi nous !


Mime xvii. Que les morts soient enfermés dans des sarcophages de pierre sculptée, ou contenus dans le ventre d’urnes en métal ou en terre, ou dressés, dotés et peints de bleu, sans cervelle et sans viscères, enveloppés avec des bandelettes de lin, je les emmène en troupe et je guide leur marche de ma baguette conductrice.

Nous avançons par un sentier rapide que les hommes ne peuvent voir. Les courtisanes se pressent contre les vierges, et les meurtriers contre les philosophes, et les mères contre celles qui refusèrent d’enfanter, et les prêtres contre les parjures. Car ils se repentent de leurs crimes, soit qu’ils les aient imaginés dans leurs têtes, soit qu’ils les aient exécutés de leurs mains. Et n’ayant point été libres sur terre, parce qu’ils étaient liés par les lois, les coutumes, ou leur propre souvenir, ils craignent l’isolement et ils se soutiennent les uns aux autres. Celle qui coucha nue dans les chambres dallées parmi les hommes console une jeune fille morte avant ses noces, et qui rêva impérieusement d’amour. Un qui tuait sur les routes, la face souillée de cendre et de suie, pose la main sur le front d’un penseur qui voulut régénérer le monde et prêcha la mort. La dame qui aima ses enfants et souffrit par eux cache sa tête au sein d’une hétaïre qui fut volontairement stérile. L’homme vêtu d’une robe longue qui se persuada de croire à son dieu, et se contraignit à des génuflexions, pleure sur l’épaule du cynique qui rompit tous les serments de chair et d’esprit sous les yeux des citoyens. Ainsi ils s’aident entre eux pendant leur route, marchant sous le joug du souvenir.

Puis ils viennent sur la rive du Léthé où je les place le long de l’eau qui coule en silence. Et les uns y plongent leur tête qui contint de mauvaises pensées, les autres y trempent leur main qui fit le mal. Ils se relèvent, et l’eau du

Léthé a éteint leur souvenir. Aussitôt ils se séparent et chacun sourit pour soi, se croyant libre.


Mime xviii. Le Miroir parle :
J’ai été façonné d’argent par un ouvrier habile. D’abord je fus creux comme sa main, et mon autre face était semblable au globe d’un œil terne. Mais ensuite je reçus l’incurvation propre à rendre les images. Enfin Athéné a soufflé la sagesse en moi. Je n’ignore pas ce que désire la jeune fille qui me tient, et je lui réponds d’avance qu’elle est jolie. Cependant elle se lève la nuit, et allume sa lampe de bronze. Elle dirige vers moi l’aigrette dorée de la flamme, et son cœur veut un autre visage que le sien. Je lui montre son propre front blanc, et ses joues modelées, et la naissance gonflée de ses seins, et ses yeux pleins de curiosité. Elle me touche presque de ses lèvres trembantes ; mais l’or qui brûle éclaire seulement son visage et tout le reste en moi est obscur.

L’Aiguille d’or parle :

Comme je traversais sans gloire une trame de byssos, ayant été volée chez un Tyrien par un esclave noir, je fus saisie par une hétaïre parfumée. Elle me plaça dans ses cheveux et je piquai les doigts des imprudents. Aphrodite m’a instruite et a aiguisé ma pointe avec la volupté. Je suis arrivée enfin dans la coiffure de cette jeune fille, et j’ai fait frémir ses torsades. Elle bondit sous moi comme une génisse folle, et elle ne voit pas la cause de son mal. Pendant les quatre parties de la nuit, j’agite les idées dans sa tête et son cœur obéit. La flamme inquiète de la lampe fait danser des ombres qui courbent leurs bras ailés. Ainsi tumultueuses, elle aperçoit des visions rapides, et elle se précipite vers son miroir. Mais il ne lui montre que son visage tourmenté par le désir.

La Tête du pavot parle :

Je suis née aux champs souterrains, parmi des plantes dont les couleurs sont inconnues. Je sais toutes les nuances de l’obscurité ; j’ai vu les fleurs lumineuses des ténèbres. Perséphone m’a tenue sur son giron et je m’y suis endormie. Quand l’aiguille d’Aphrodite blesse la jeune fille de curiosité, je lui montre les formes qui errent dans la nuit éternelle. Ce sont de beaux jeunes gens parés avec des grâces qui n’existent plus. Aphrodite sait donner leurs désirs, et Athéné montre aux mortels l’inanité de leurs rêves ; mais Perséphone tient les clefs mystérieuses des deux portes de corne et d’ivoire. Par la première porte elle envoie dans la nuit les ombres qui hantent les hommes ; et Aphrodite s’en empare, et Athéné les tue. Mais par la seconde porte la Bonne Déesse reçoit ceux et celles qui sont las d’Aphrodite et d’Athéné.


Mime xix. Akmé mourut, tandis que je pressais encore sa main sur mes lèvres, et les pleureuses nous entourèrent. Le froid se glissa dans ses membres inférieurs, et ils devinrent pâles et glacés. Puis il monta jusqu’à son cœur, qui cessa de palpiter, semblable à un oiseau sanglant qu’on trouve étendu, les pattes serrées contre son ventre, par un matin de gelée. Puis le froid parvint sur sa bouche qui fut comme de la pourpre sombre.

Et les pleureuses frottèrent son corps avec du baume de Syrie, et compassèrent ses pieds et ses mains, afin de la placer sur le bûcher. Et la flamme rousse s’élança vers elle comme une amante terrible des nuits d’été, pour la manger sous ses baisers noircissants.

Et des hommes mornes, qui ont cet office, apportèrent dans ma maison deux vases d’argent, où sont les cendres d’Akmé.

Adonis mourut trois fois, et trois fois les femmes se lamentèrent sur les toits. Et cette troisième année, dans la nuit des fêtes, j’eus un songe.

Il me sembla que ma chère Akmé paraissait à mon chevet, étreignant sa poitrine de la main gauche. Elle sortait du royaume des ombres : car son corps était étrangement transparent, si ce n’est à l’endroit du cœur où elle appuyait sa main.

Alors la douleur m’éveilla et je me lamentai comme les femmes qui pleuraient Adonis.

Et les pavots amers du sommeil m’assoupirent de nouveau. Et de nouveau il me sembla que ma chère Akmé, près de mon lit, pressait sa main sur son cœur.

Alors je me lamentai encore et je priai le cruel gardien des songes de la retenir.

Mais elle vint une troisième fois et fit un signe de la tête.

Et je ne sais par quel chemin obscur elle me conduisit dans la prairie des morts, qui est entourée par la ceinture fluide du Styx où crient des grenouilles noires. Et là, s’étant assise sur un tertre, elle ôta sa main gauche dont elle se couvrait le sein.

Or, l’ombre d’Akmé était transparente ainsi que le béryl, mais je vis dans sa poitrine une tache rouge formée comme un cœur.

Et elle me supplia sans paroles de reprendre son cœur sanglant, afin qu’elle pût errer sans douleur parmi les champs de pavots qui ondulent aux enfers comme les champs de blé sur la terre de Sicile.

Alors je l’entourai de mes bras, mais je ne sentis que l’air subtil. Et il me sembla que du sang fluait vers mon cœur ; et l’ombre d’Akmé se dissipa en toute transparence.

Maintenant j’ai écrit ces vers, parce que mon cœur est gonflé du cœur d’Akmé.


Mime xx. La petite gardienne du temple de Perséphone a placé dans les corbeilles des gâteaux au miel saupoudrés de graine de pavots. Elle sait dès longtemps que la déesse n’y goûte point, parce qu’elle l’a guettée derrière les pilastres. La Bonne Déesse reste grave et mange sous la terre. Et si elle se nourrissait de nos aliments, elle préférerait le pain frotté d’ail et le vin aigre ; car les abeilles infernales font un miel parfumé de myrrhe et les promeneuses dans les prairies violettes souterraines agitent sans cesse des pavots noirs. Ainsi le pain des ombres est confit dans le miel qui sent l’embaumement et les graines qui y sont répandues donnent le désir du sommeil. Voilà pourquoi Homère a dit que les morts, gouvernés par le glaive d’Odysseus, venaient boire en foule le sang noir des agneaux dans une fosse carrée creusée en terre. Et cette fois seulement les morts ont bu du sang, afin d’essayer de revivre : mais d’ordinaire ils se repaissent de miel funèbre et de pavots sombres et le liquide qui coule dans leurs veines est l’eau du Léthé. Les ombres mangent le sommeil et boivent l’oubli.

Pour cette raison, non pour une autre, les hommes ont choisi ces offrandes destinées à Perséphone ; mais elle ne s’en inquiète point, car elle est abreuvée d’oubli et rassasiée de sommeil.

La petite gardienne du temple de Perséphone attend une ombre solitaire qui viendra peut-être aujourd’hui, peut-être demain, peut-être jamais. Si les ombres gardent un cœur aimant comme les jeunes filles sur terre, cette ombre n’a pu oublier pour l’eau morne du fleuve d’oubli, ni sommeiller pour les pavots tristes du champ du sommeil.

Mais sans doute elle désire oublier, selon le désir des cœurs terrestres. Alors, elle viendra quelque soir, quand la lune rose montera au ciel, et elle se tiendra près des corbeilles de Perséphone. Elle rompra avec la petite gardienne du temple les gâteaux au miel saupoudrés de graine de pavots et lui apportera au creux de sa paume un peu d’eau morne du Léthé. L’ombre goûtera des pavots de la terre et la jeune fille s’abreuvera de l’eau des enfers ; puis ils se baiseront au front et l’ombre sera heureuse parmi les ombres et la jeune fille sera heureuse parmi les hommes.


Epilogve. La longue nuit pendant laquelle Daphnis et Chloé restèrent éveillés comme des hiboux les mena jusque chez Perséphone la lumineuse. L’indulgent dieu des amants les fit mourir de bonne heure, semblables à des enfants pieux. Il craignit la jalousie des nymphes ou de Pan, ou de Zeus. Il fit envoler leurs âmes durant leur sommeil du matin ; et elles arrivèrent dans le royaume d’Hadès, et, blanches, traversèrent sans se souiller l’infernal marécage, entendirent les grenouilles, fuirent devant le triple aboiement des gueules rouges de Cerbère. Puis, sur les prairies sombres qui sont obscurément éclairées par un crépuscule d’astres, les deux ombres blanches s’assirent et cueillirent le crocos jaune, et l’hyacinthe ; et Daphnis tressa pour Chloé une couronne d’asphodèles. Mais ils ne mangèrent pas le lotus bleu qui croît sur les bords du Léthé, ni ne burent de l’eau qui fait perdre la mémoire. Chloé ne voulait pas oublier. Et la reine Perséphone leur donna des sandales de glace à semelle de feu pour traverser le courant enflammé des fleuves rouges.

Cependant, malgré les grandes fleurs jeunes, bleues et pâles des prairies souterraines, Chloé s’ennuyait. Elle ne voyait sur l’herbe ténébreuse que des papillons de nuit, très lourds, dont les ailes noires étaient coupées de croissants ensanglantés. Daphnis ne caressait que des bêtes nocturnes, dont les yeux avaient des lueurs de lune, dont le poil était doux comme le pelage des souris-chauves. Chloé avait peur des chouettes qui huaient dans les bois sacrés. Daphnis regrettait la blancheur des choses sous le soleil. Ils se souvenaient tous deux, n’ayant pas mouillé leurs mentons aux rives du Léthé ; ils pleuraient la vie et invoquaient la grave bienfaisance de Perséphone.

Et comme les songes sortent tous de l’Erèbe par la porte d’ivoire, le sommeil des ombres est sans rêves. D’ordinaire, comme elles sont enveloppées d’oubli, elles ne pourraient songer dans leurs têtes vaines et légères qu’aux plaines indécises qui entourent le Tartare ; mais Daphnis et Chloé souffraient infiniment de ne point réaliser en dormant leurs souvenirs de la vie passée.

La Bonne Déesse eut pitié d’eux, et elle permit au Conducteur d’Ames de les consoler.

Par une nuit bleue, il feignit de les confondre avec les Songes ; et, parmi les êtres multicolores, chevauchant et volant, criant, riant ou pleurant, qui passent sous nos paupières quand ils se sont échappés de la porte pâle de l’Erèbe, Daphnis et Chloé, l’un contre l’autre étroitement serrés, revinrent voir l’île de Lesbos.

L’ombre était azurée, les arbres clairs, les taillis lumineux. La lune semblait un miroir d’or. Chloé s’y fût mirée avec un collier d’étoiles. Mitylène se dressait au loin comme une cité de nacre. Les canaux blancs traversaient la prairie. Quelques statues de marbre, renversées, buvaient la rosée. On voyait étinceler dans l’herbe leurs chevelures en torsade, teintes de jaune. L’air tremblait d’une lumière vague.

– Hélas ! dit Chloé, où est le jour ? Le soleil est-il mort ? Où faut-il aller, mon Daphnis ? Je ne sais plus la route. Ah ! il n’y a plus nos bêtes, Daphnis : elles se sont perdues depuis que nous sommes partis.

Et Daphnis répondit :

– O Chloé, nous revenons errer comme les songes qui visitaient nos prunelles dans le sommeil des prés ou dans le repos des étables. Nos têtes sont vides comme les pavots mûrs. Nos mains sont chargées des fleurs de la nuit éternelle. Ton cher front est ceint d’asphodèles, et tu portes contre ton sein le crocos qui pousse dans l’île des Bienheureux. Il vaut peut-être mieux ne pas se souvenir.

– Mais voici que je me souviens, mon Daphnis, dit Chloé. La route qui mène à la grotte des nymphes longe cette prairie. Je reconnais la pierre plate où nous nous asseyions. Vois-tu le bois d’où sortit le loup, qui nous fit si grand peur ? Ici, tu me tressas pour la première fois une cage à cigales. Là, dans ce buisson, tu pris pour moi une des stridentes cigales, et tu la posas sur mes cheveux, où elle chantait sans discontinuer. Elle était plus belle que les cigales d’or des Athéniennes d’autrefois : car elle chantait. Je voudrais en avoir une encore.

Et Daphnis répondit :

– La cigale bruit à l’heure de midi, quand le vent fore des trous sanglants au cœur du chaume, quand la ciguë à taille verte éploie son ombrelle blanche pour se mettre au frais. Maintenant elles dorment et je ne saurais en trouver. Mais vois, Chloé, l’antre du dieu Pan ; et j’aperçois le bassin où la vue de ton corps nu m’a troublé ; et près de là le taillis où ton premier baiser me rendit délirant, où je venais te guetter tandis que j’engluais les pièges à oiseaux, dans l’hiver, et que toi, au milieu de la haute salle, tu rangeais les fruits dans les grandes amphores.

O Chloé, la maison n’est plus là, et le bois de sorbiers est solitaire, car les huppes et les roitelets n’y viennent plus, et Perséphone a éteint nos âmes qui brûlaient.

– Voici, dit Chloé. Je viens de prendre dans une fleur pourpre une abeille qui dormait. Je l’ai regardée : elle est rousse et laide, et je n’aime pas les cercles noirs de son ventre. Autrefois, je croyais l’abeille un baiser avec des ailes. Je viens de tremper mon doigt dans un rayon de miel, et tout le parfum du miel nouveau s’est envolé. J’ai cessé d’aimer le miel.

– Chloé, donne-moi un baiser, dit Daphnis.

– Voici, mon Daphnis.

Et les deux ombres blanches furent troublées, sans rien oser dire. Car leur baiser n’avait plus d’aiguillon, ni d’odeur sauvage ; et comme le désir des brebis, des chèvres, des oiseaux et des cigales diminuait dans leur cœur, le plaisir de toucher leur corps ne les agita plus d’un frémissement.

– O Chloé, ici nous avions des fromages gras sur des claies vertes.

– Et je n’aime presque plus les fromages, mon Daphnis.

– O Chloé, là nous avons cueilli les premières violettes de notre dernière année.

– Et je n’aime presque plus les violettes, mon Daphnis.

– O Chloé, regarde ce petit bois où tu m’as donné ton premier baiser.

Et Chloé, détournant la tête, ne répondit rien.

Alors, silencieux, ils maudirent dans leur cœur la nuit qui semblait avoir teint les choses d’amertume. Et ils prièrent sans paroles le Conducteur d’Ames de venir les reprendre avec les songes légers, pour les ramener par la porte pâle de l’Erèbe dans les prairies d’asphodèles où ils avaient la tendre douleur de se souvenir.

Mais la Bonne Déesse n’exauça pas leur prière.

Ils restèrent penchés, chacun à part, sur les statues tombées.

Lorsque la nuit bleue devint faiblement dorée, à l’Orient, ils entendirent un bruit de rames le long des côtes. Es levèrent la tête, sachant qu’ils allaient voir des pirates-matelots, qui ravissent tout sur les rivages de Lesbos, et qui crient d’une voix retentissante, chaque fois qu’ils plongent les rames : roup-pa-paï.

Et cependant, bien que la brume fût légère, ils n’aperçurent pas de vaisseau. Mais il y eut un grand écho, qui fit frissonner l’écume sur la grève :

— Le grand Pan est mort ! Le grand Pan est mort ! Le grand Pan est mort !

Alors la cité nacrée de Mitylène s’écroula, et les statues se renversèrent toutes, et l’île devint noire, et les petites âmes des sources s’échappèrent, et les dieux minuscules s’envolèrent du cœur des arbres, de la moëlle des plantes, du centre animé des fleurs, et le silence s’étendit sur les morceaux de marbre blanc.

Les ombres de Daphnis et de Chloé s’évanouirent, subitement très vieilles, au jour nouveau ; et la Bonne Déesse, dont la puissance souterraine était abolie, les prit tandis qu’elle s’enfuyait au-dessus des prairies vers la région inconnue où les dieux sont retirés. Elle féconda Lesbos de son haleine, et rendit à la terre Daphnis et Chloé ; car l’île, parmi les canaux blancs qui la sillonnent, est couverte de leur âme multipliée, tant les lauriers et les oseraies verdoyantes ont jailli de son cœur enseveli.