La Langue auxiliaire du groupe de civilisation européen - Les chances du français

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

La Langue auxiliaire du groupe de civilisation européen - Les chances du français
Revue des Deux Mondes5e période, tome 42 (p. 553-588).

LA LANGUE AUXILIAIRE

DU

GROUPE DE CIVILISATION EUROPÉEN


LES CHANCES DU FRANÇAIS



Je me propose de démontrer dans cette étude que, de toutes les grandes langues de notre continent, le français a le plus de chance de devenir l’idiome international auxiliaire du groupe de civilisation européen.

Cette idée rencontre beaucoup plus d’incrédules en France que partout ailleurs. Avant donc de passer à l’exposition de ma thèse, je veux examiner, en premier lieu, d’où vient un fait aussi étrange.


I. — DÉSESPÉRANCE ET PESSIMISME DES FRANÇAIS

Après les défaites de 1870 et pendant une période qui n’est peut-être pas encore complètement terminée, les Français ont éprouvé comme une volupté à se proclamer nation moribonde. Ils se disaient complètement déchus. Un style nouveau d’architecture ayant apparu à cette époque, il a été baptisé de « décadent. » Chaque théorie soi-disant scientifique qui affirmait la déchéance de la race française jouissait immédiatement de la faveur universelle. Les livres où elle était exposée se répandaient avec rapidité ; les éditions s’en multipliaient et elles étaient enlevées aussitôt que parues. En un mot, on donnait aux théories pessimistes une publicité énorme : elles étaient proclamées vérités intangibles. Au contraire, les théories qui étaient favorables à la race française n’avaient aucun succès, aucune estime. Elles étaient contestées. On les considérait avec dédain, et la conspiration du silence se faisait autour d’elles.

Au cours du XIXe siècle, les Français ont inventé eux-mêmes presque toutes les idées pseudo-scientifiques qui tendaient à démontrer la déchéance irrémédiable de leur race. Dès le commencement du XIXe siècle, Mme de Staël et les grands historiens français soutiennent la fameuse théorie que la civilisation européenne, perdue à la décadence romaine, a été sauvée par la pureté de la race germanique. À cette époque, on fit également la stupéfiante découverte que la liberté était sortie des forêts de la Germanie, tandis que le despotisme était l’œuvre de Rome. Henri Martin a encore soutenu ces propositions dans la seconde moitié du XIXe siècle.

En 1854, vient la théorie du comte de Gobineau sur l’inégalité des races humaines. Naturellement, la race que Gobineau proclama supérieure à toutes les autres ne fut pas la française, mais l’allemande. Les Germains, selon cet auteur, sont le sel de la terre.

Vers 1880, se produit l’ensemble des théories sur la supériorité des Anglo-Saxons. De nombreux ouvrages parurent en France pour la démontrer et pour proclamer que les Français ne pourraient jamais ni atteindre ni égaler leurs voisins d’outre-Manche.

À peu près à la même époque on voit surgir la théorie de Aryen, popularisée par un avocat de Montpellier, M. Vacher de Lapouge. Selon lui, l’humanité est partagée entre plusieurs races qui se distinguent par la forme du crâne. Il y a les dolichocéphales blonds, les nobles Aryens, la race supérieure, les eugéniques, d’où provient toute la civilisation du genre humain, et les races inférieures, les vils brachycéphales bruns. Naturellement, M. de Lapouge aussi range la plupart des Français dans la race inférieure, parmi les brachycéphales bruns. La race supérieure, les dolicho-blonds, ce sont les Germains et les Scandinaves.

Dans son long duel séculaire contre les Anglais et les Allemands, la France fut vaincue, par les premiers à Trafalgar et à Waterloo, par les seconds à Gravelotte et à Sedan. Alors les Français élaborèrent immédiatement de nombreuses théories sociologiques pour démontrer que les peuples subissent des défaites militaires parce qu’ils sont physiologiquement dégénérés.

Les mêmes dispositions devaient se manifester dans le domaine de la linguistique. Au cours de ces dernières années, l’utilité d’une langue auxiliaire internationale s’est manifestée avec une grande énergie parmi les classes cultivées de notre continent. Cette langue peut être naturelle ou artificielle. Les Français se sont ralliés à la langue artificielle. Ils ont proclamé que jamais une langue naturelle ne pourra devenir internationale. Et, chose plus étrange encore, de toutes les langues artificielles qui ont été créées depuis peu, celle qui jouit de la plus grande faveur en France est l’esperanto, c’est-à-dire celle qui contient le moins d’élémens latins. Au contraire, l’universal, inventée par un Allemand, le docteur Molenaar, et fondée uniquement sur le français, n’a pas le moindre succès.

En un mot, dans toutes leurs théories pseudo-scientifiques, les Français sont toujours dans le camp opposé à l’intérêt de leur patrie. N’est-ce pas un bien singulier phénomène ?

Il ne suffit cependant pas qu’une théorie soit défavorable à la race française pour être vraie. C’est là un bien pauvre critérium de la vérité. Une théorie est vraie seulement lorsqu’elle correspond d’une façon incontestable à la réalité des faits.

Examinons les théories qui démontrent la décadence de la race française pour voir si elles satisfont à cette exigence.

Comment peut-on affirmer que la civilisation de l’Europe est l’œuvre de la Germanie ? La civilisation de l’Europe vient des bords de la Méditerranée : elle est l’œuvre des Égyptiens, des Babyloniens, des Phéniciens, des Grecs, et enfin des Italiens. À l’époque où les Germains étaient encore plongés dans la sauvagerie, de brillantes sociétés s’étaient formées à Athènes, dans l’Asie Mineure et à Carthage. Loin que les Germains aient fait la civilisation de l’Europe, ce sont, au contraire, les Méditerranéens qui ont fait la civilisation de la Germanie. L’Allemagne, au lieu d’aider aux progrès de la civilisation européenne, les a contrecarrés à plusieurs reprises de la façon la plus dangereuse. Par les invasions germaniques du Ve siècle, l’Europe est retombée dans la barbarie et le chaos. De nos jours encore, par la conquête brutale de l’Alsace-Lorraine, l’Allemagne oppose le principal obstacle à la formation d’une fédération de notre continent qui ferait faire un bond prodigieux à la civilisation du monde entier.

La liberté non plus n’est jamais sortie des forêts de la Germanie. À Rome et à Constantinople, la royauté a toujours été une magistrature. Jusqu’aux derniers temps de l’Empire byzantin, l’empereur a été élu par le Sénat. Ce sont les Germains qui ont apporté en Europe l’idée que l’État est la propriété privée du souverain, que celui-ci doit partager l’État entre ses fils, qu’il peut en donner des parties en dot à sa fille. Cette conception anti-sociale de l’État a été la source des plus horribles abus, de la plus démoralisante oppression. Certains princes allemands, au XVIIIe siècle, sont allés jusqu’à vendre leurs sujets comme soldats aux puissances étrangères. Ce n’est donc pas la liberté, mais bien le despotisme qui est sorti des forêts de la Germanie. Et à l’heure actuelle, pendant que les Anglais, les Français et les Italiens ont des ministères dépendans de la représentation nationale, seuls les Allemands n’ont aucune possibilité d’agir efficacement sur la politique de leur pays. Le Kaiser la dirige en maître. Les Allemands n’ont donc pas encore conquis la liberté pour eux-mêmes. L’Allemagne vit en pleine autocratie, sous les apparences trompeuses d’une constitution et, ce qu’il y a de plus singulier, c’est qu’elle semble se complaire à cet état de choses.

Assurément Gobineau a raison, les races humaines sont inégales. Mais c’est dans un sens complètement différent de celui qu’il croit. L’expression inégalité des « races » humaines est impropre : c’est inégalité des sociétés humaines qu’il faut dire. La race est, en grande partie, une conception abstraite et subjective qui ne correspond pas à la réalité des faits. Il n’y a plus une seule société humaine, depuis de longs siècles, qui soit composée d’une race unique. Les collectivités qui se sont trouvées dans des conjonctures plus favorables ont avancé vite ; celles qui se sont trouvées dans des conjonctures moins favorables ont avancé lentement. Il serait ridicule de prétendre que, de nos jours, la société tunisienne soit l’égale de la société française ; mais cela ne provient pas des facultés congénitales des Berbères et des Celtes ; cela provient d’un vaste ensemble de circonstances historiques. Il fut un temps où la société tunisienne, l’antique Carthage, était civilisée et la société gauloise barbare. Au fond, la race a peu changé en France et en Afrique : dans les deux pays, la base de la population est restée la même. La supériorité et l’infériorité sont donc des faits sociaux et non biologiques. Et, en admettant même que la race germanique soit supérieure aujourd’hui à la race gauloise, — ce qui est bien difficile à prouver, — cette supériorité peut parfaitement être transitoire. Elle peut se modifier au gré des circonstances. Les Gaulois peuvent parfaitement reprendre la direction du mouvement. Aucun obstacle de l’ordre naturel ne les en empêche.

Admettons néanmoins pour un instant les idées erronées de Gobineau, à savoir qu’il y a des races supérieures et des races inférieures ; cela seul ne démontre pas que les Germains appartiennent précisément aux premières et les Gaulois aux dernières. Une simple affirmation ne suffit pas ; il faut une preuve, et cette preuve ne saurait être ailleurs que dans le développement de la civilisation. Or, ni à l’époque où écrivait Gobineau, ni de nos jours, on ne peut prouver que la civilisation française soit moins brillante que la civilisation allemande. La théorie de l’inégalité des races humaines ne donne donc en aucune façon le droit d’affirmer la dégénérescence des Français.

Ce qui est vrai de la supériorité des Germains, l’est aussi de la supériorité des Anglo-Saxons. En définitive, les deux seuls faits sur lesquels est appuyé ce dogme sont l’étendue de l’Empire britannique et l’extension de la langue anglaise au XIXe siècle. À tous les autres points de vue, on n’aperçoit aucune infériorité de la France. L’Angleterre a sans doute de grands savans, des poètes admirables, des romanciers de premier ordre, des artistes illustres, — mais la France aussi.

Considérons les deux supériorités signalées tout à l’heure.

L’Empire britannique a 29 millions de kilomètres carrés et 405 millions d’habitans, la France et ses colonies seulement 11 millions de kilomètres carrés et 90 millions d’habitans. À ce point de vue, l’infériorité de la France est manifeste : mais suffit-il qu’une race ait un empire moins étendu qu’une autre pour être considérée comme dégénérée ? À ce compte, les Américains qui ont seulement 9 726 000 de kilomètres carrés et sont 91 millions et les Allemands qui ont 3 140 000 kilomètres carrés et sont 74 millions devraient être aussi considérés comme inférieurs aux Anglais. Personne ne l’affirme cependant, parce que tout le monde comprend que la supériorité ou l’infériorité d’une nation ne se mesure pas uniquement aux kilomètres carrés de son territoire. Que l’Australie et le Canada se détachent demain officiellement[1] de l’Empire britannique, il sera réduit à 11 500 000 kilomètres carrés et deviendra égal à l’Empire français : aura-t-on le droit de proclamer alors la déchéance de la race anglo-saxonne ? Et si l’Angleterre vient un jour à perdre toutes ses colonies, — ce qui ne manquera pas de se produire tôt ou tard, car les colonies sont une phase transitoire de l’histoire de l’humanité, — est-ce qu’elle tombera nécessairement dans une décadence complète ? Est-ce qu’elle n’aura plus ni un grand savant, ni un grand artiste ? Est-ce qu’il ne s’y produira plus aucune manifestation de la vie civilisée ? Qui oserait soutenir un pareil paradoxe ? Jusqu’en 1883, l’Allemagne n’avait pas de colonies. Cela ne l’a pas empêchée d’être une nation des plus actives dans toutes les branches de la production humaine. D’autre part, les héritiers du terrible Tchinguiz-Khan ont possédé à un certain moment jusqu’à 30 millions de kilomètres carrés. C’est le plus grand Empire que connaisse l’histoire. Il n’en ressort cependant pas que le peuple tartare ait été supérieur à tous les autres. La valeur d’une nation n’est pas uniquement en fonction de l’étendue de son territoire. Les Anglo-Saxons ne sont pas nécessairement supérieurs aux Français par cela seul qu’ils ont un Empire plus vaste.

La seconde prétendue preuve de la supériorité des Anglo-Saxons est la rapide extension de la langue anglaise au XIXe siècle. En 1807 ; il y avait à peine 21 millions d’anglophones sur le globe ; en 1907, il y en a 140 millions. Pendant ce temps, les francophones ont passé seulement de 25 millions à 40 millions. On voit là une preuve palpable, et pour ainsi dire mathématique, de l’infériorité de la race française sur la race anglo-saxonne.

Examinons cependant d’où provient cet accroissement. On n’ignore pas qu’il tire sa source surtout des États-Unis. Sans la grande République américaine, le nombre des anglophones serait maintenant de 54 millions sur le globe : cela ne ferait pas une bien grande différence avec les francophones. Mais les États-Unis jettent dans la balance leur bloc de 86 millions d’hommes et assurent à la langue anglaise une supériorité écrasante.

Or, le peuplement des États-Unis est loin d’être exclusivement une œuvre anglo-saxonne. Vingt millions d’émigrans de toutes les nations sont allés aux États-Unis au cours du XIXe siècle : ils sont devenus les 86 millions qui habitent maintenant ce pays. Dans cette immense émigration, les Anglo-Saxons ne composent même pas la majorité : elle est formée par les nègres, les Allemands, les Scandinaves, les Celtes, les Slaves et maintenant par les Italiens. Les Allemands se vantent que 19 millions d’hommes de leur race vivent actuellement dans la grande fédération de l’Amérique du Nord. D’autre part, on a fait le calcul que, si les États-Unis n’avaient pas reçu d’émigrans au XIXe siècle, leur population monterait à l’heure actuelle seulement à 15 millions d’hommes. Les États-Unis ont un climat convenable pour les Européens, d’immenses étendues de terres cultivables, des richesses minérales de tout genre et avec cela des institutions politiques assurant la liberté et la sécurité des citoyens dans une mesure suffisante. C’est par suite de ces heureuses circonstances géographiques et historiques qu’ils se sont peuplés si rapidement et non par suite d’une supériorité physiologique ou intellectuelle des Anglo-Saxons. Si donc les Français n’ont pas eu la chance de posséder une colonie comme les États-Unis, cela ne prouve nullement qu’ils soient d’une race inférieure à la race anglo-saxonne, mais seulement que les circonstances historiques leur ont été moins favorables.

Passons maintenant aux affirmations de cette pseudo-science qui s’appelle l’anthroposociologie. C’est à elle que nous devons la fameuse théorie de l’Aryen. Cet Aryen eugénique a fait la civilisation de l’Europe, tandis que les autres races, étant inférieures, ont seulement retardé la marche du progrès. Par malheur pour les adeptes de l’anthroposociologie, le fameux Aryen est un être chimérique ; il n’a jamais existé. C’est une invention de quelques savans, inspirée par le récit biblique de la création. De même que le livre sacré faisait provenir tout le bien d’un peuple élu de Dieu, quelques linguistes et quelques anthropologues se sont imaginé qu’il avait existé autrefois, en Bactriane, un peuple pourvu de toutes les vertus et de toutes les supériorités morales. Ce peuple, appelé Aryen, aurait envahi l’Europe, soumis les autochtones et civilisé notre continent. Or, il a été démontré, d’une façon qui ne laisse aucun doute, que cette épopée aryenne est une fable depuis le premier jusqu’au dernier mot. Ainsi on affirmait autrefois que les Aryens avaient apporté en Europe la vigne et le blé : des recherches géologiques ont prouvé depuis que ces deux plantes croissaient dans nos pays depuis le pliocène.

En admettant même que l’Aryen ait jamais existé, ce qui n’est pas, on fait une affirmation, complètement arbitraire, lorsqu’on identifie l’Aryen avec le Germain. En Allemagne, ainsi que dans les pays voisins, il y a des crânes de toutes les formes. La race française ne peut pas être considérée comme inférieure à la race allemande, sous prétexte que les Allemands sont des Aryens et que les Français ne le sont pas : les Allemands sont une race mêlée, comme les Français.

Concluons de ce qui précède que les Français n’ont aucune raison de se désespérer. Toutes les théories pseudo-scientifiques à l’aide desquelles on prétend démontrer leur infériorité et leur dégénérescence ne soutiennent pas l’examen. Quand donc on affirme que la langue française a le plus de chances de devenir l’idiome international du groupe de civilisation européen, les Français ont tort de repousser cette proposition a priori, sous prétexte qu’ils sont une nation en décadence. Ils feraient mieux d’examiner sans parti pris les argumens présentés en sa faveur.


II. — VANITÉ DES LANGUES ARTIFICIELLES

Il importe toutefois d’écarter une objection préalable.

Plus les relations se font intimes entre les sociétés civilisées, plus le besoin d’une langue internationale devient impérieux. Partant de l’idée que les amours-propres nationaux s’opposeront à l’adoption d’un idiome naturel pour remplir cette fonction, on croit résoudre la question en créant un idiome artificiel. De nombreuses tentatives ont été faites dans ce sens depuis Descartes et Leibnitz, mais elles se sont particulièrement multipliées de nos jours.

Cette idée a priori que les amours-propres nationaux s’opposeront à l’adoption d’une langue parlée me rappelle un fait analogue dans un autre domaine. Il y a juste cent ans, les ingénieurs s’étaient mis en tête l’idée a priori que les roues d’une locomotive ne pourraient pas avoir de prise suffisante sur des rails en fer et tourneraient sur place sans entraîner de progression. Cette opinion préconçue a arrêté le développement des chemins de fer pendant un certain nombre d’années. En 1813, un ingénieur appelé Blacket, se décida à faire une expérience. Il constata aussitôt que le poids de la locomotive suffisait pour déterminer l’adhésion des roues : le chemin de fer, cet engin merveilleux qui devait révolutionner les destinées du genre humain, était créé.

L’idée que les roues de la locomotive ne pourraient pas mordre sur les rails était complètement fausse ; l’idée qu’une langue vivante ne peut pas devenir internationale ne l’est pas moins.

Blacket a dû faire une expérience sur la locomotive pour se rendre compte des réalités. Nous n’avons pas même besoin de cela, parce que l’expérience, ou plutôt les expériences, ont été faites depuis très longtemps et un grand nombre de fois. N’avons-nous pas vu le dialecte attique devenir la langue auxiliaire de l’Empire d’Orient, le toscan devenir la langue auxiliaire de l’Italie, le saxon, de l’Allemagne, et enfin, sur une plus vaste échelle, le français envahir l’Europe de Saint-Pétersbourg à Lisbonne et de Stockholm à Athènes ?

Cette idée de l’amour-propre est mal analysée. Il n’y a pas d’amour-propre qui tienne dès qu’il s’agit de jouissance, parce que tout être vivant fuit la peine et recherche le plaisir. Un grand nombre d’Anglais et d’Allemands apprennent l’italien pour lire Dante dans l’original. Leur effort est récompensé par les émotions agréables que cela leur donne. De même mon amour-propre de Russe a beau s’émouvoir, cela n’empêche pas que Racine, La Fontaine, Corneille, Chateaubriand, Victor Hugo et tant d’autres auteurs français n’aient écrit des chefs-d’œuvre dont la lecture, dans l’original, me procure des heures délicieuses. Mon amour-propre de Russe aura beau se raidir, cela n’empêchera pas que des milliers d’hommes dans l’Europe entière et en Amérique n’usent du français comme langue de conversation, et que la connaissance de cette langue ne soit pour moi une grande source de plaisir. Mettez en parallèle les froissemens d’amour-propre d’une part et les avantages d’un idiome international de l’autre : les seconds l’emporteront dans une très large mesure sur les premiers. Les faits le démontrent. Les seuls adversaires sérieux du français sont l’allemand et l’anglais. Eh bien ! l’amour-propre des plus grands rivaux de la France ne les empêche pas d’enseigner sa langue dans toutes les écoles moyennes. L’amour-propre n’empêche pas les Allemands et les Anglais de considérer comme très avantageux de parler le français et de faire de grands efforts pour y parvenir.

Certes, si une autorité quelconque venait proclamer que telle ou telle langue doit devenir l’idiome auxiliaire de l’Europe, l’amour-propre national exercerait aussitôt son action. Si le français, par exemple, avait cet honneur, les Anglais et les Allemands protesteraient. Mais les choses se passent tout autrement dans la réalité. C’est le dialecte réunissant les avantages les plus considérables qui, naturellement et insensiblement, devient la langue internationale, sans aucun décret et sans aucune pression, parce que son emploi constitue une jouissance. Dès lors, à quel moment et dans quelles circonstances l’amour-propre national a-t-il l’occasion d’opposer son veto ? L’histoire montre qu’il ne l’oppose jamais. Au XVIIIe siècle, on parlait le français dans toutes les cours de l’Europe. L’amour-propre des Allemands et des Russes n’a pas empêché ce phénomène de se produire dans le passé, il ne l’empêchera pas plus de se produire dans l’avenir[2].

D’ailleurs, en quoi la création d’une langue artificielle peut-elle supprimer les amours-propres nationaux ? Tout le monde comprend que les langues purement artificielle[3] et les langues mixtes[4] n’ont aucune chance de succès. Les seuls systèmes acceptables sont ceux qui empruntent leur vocabulaire à une seule langue. Mais alors, le même amour-propre qui empêche d’adopter un idiome vivant doit empêcher d’en adopter la caricature. Je suppose qu’un Allemand ne consente pas à prendre le français comme langue auxiliaire par amour-propre national : il ne consentira pas à dire, par exemple, depuis, contre et jusque. S’il en est ainsi, pourquoi le même amour-propre ne l’empêchera-t-il pas de dire, en idiome universal, depui, kontra et usque, qui sont un décalque de depuis, contre et jusque ? L’amour-propre devrait pousser l’Allemand à maintenir ferme les vocables de sa langue : bis, gegen, seit. Moi, Russe, habitué depuis l’enfance à dire piatnitza, je me demande pourquoi mon amour-propre m’empêchera de dire vendredi, en français, mais ne m’empêchera pas de dire vendredon en espéranto ?

D’ailleurs, l’amour-propre national ne joue aucun rôle chez les Latins et les Slaves par rapport au français. Cette langue a pris une telle avance chez les Tchèques, les Polonais, les Bulgares et les Russes, les Roumains, les Portugais, les Espagnols et les Italiens, qu’il serait ridicule à un habitant de Prague, de Varsovie, de Sofia, de Saint-Pétersbourg, de Bucarest, de Lisbonne, de Madrid et de Rome, de faire de l’opposition contre le français. Au contraire, l’intérêt de tous ces peuples les pousse à savoir cette langue aussi bien que possible, et parmi eux, ceux qui la possèdent à la perfection, loin d’en éprouver des froissemens, en retirent de grandes satisfactions d’amour-propre. Restent les Anglais et les Allemands. L’Anglais ayant deux tiers de son vocabulaire tirés du français, est loin d’être intransigeant. Quant aux Allemands, on montrera tout à l’heure que bon nombre d’entre eux reconnaissent l’absolue impossibilité de constituer une langue auxiliaire sur une autre base que le vocabulaire roman : or, du roman au français, la distance est minime.

On oublie d’ailleurs qu’en dehors des amours-propres nationaux, il y a les amours-propres individuels, cent fois plus féroces, parce qu’ils touchent aux fibres les plus personnelles de l’être. Mon amour-propre de Russe ne m’empêchera nullement de reconnaître les avantages de l’anglais ou du français, et je souffrirai d’une façon bien vague en reconnaissant la supériorité de ces deux langues sur la mienne. Les sentimens qui portent sur d’immenses collectivités, comprenant des millions de créatures humaines, perdent toute aspérité. Entre individus, c’est autre chose. Il s’établit un corps à corps direct qui excite les passions et amène des oppositions indomptables. Ainsi, pour ma part, je trouve l’espéranto du docteur Zamenhof tout simplement absurde [5]. Vouloir que je me soumette aux élucubrations d’un médecin de Varsovie, est une prétention tellement arrogante qu’elle soulève en moi la plus invincible résistance. Je considérerais comme une déchéance de me servir de cet idiome imparfait, quand il y a d’autres langues artificielles, — s’il faut en choisir une, — que je juge être de beaucoup supérieures. Voilà des circonstances où l’amour-propre joue véritablement un rôle de la plus grande importance, et ce rôle s’oppose complètement à l’adoption d’une langue artificielle, car le docteur Zamenhof et tous les espérantistes avec lui professent à l’égard de l’Universal, récemment créé par M. Molenaar, la même animosité et le même dédain que je professe moi-même à l’égard de l’espéranto. On voit donc que les amours-propres nationaux n’empêchent pas le jeu des facteurs naturels qui poussent certaines langues à devenir internationales et, d’autre part, que les langues artificielles déchaînent les amours-propres individuels, cent fois plus vivaces que les amours-propres collectifs.

Arrivons maintenant à un autre avantage qu’on attribue aux langues artificielles : leur prétendue facilité. Elle est absolument imaginaire.

Pour ce qui est des langues complètement artificielles, il saute aux yeux qu’elles ne sont en rien plus faciles que les langues vivantes. Si un Russe, ignorant tout autre parler que le sien, est habitué à appeler l’eau vada, il aura autant de peine à apprendre le mot sidi, dans un idiome artificiel, que acqua, en italien, ou water, en anglais. Une langue complètement artificielle peut avoir une grammaire et une syntaxe très simples, mais cela ne compense pas la nécessité d’apprendre un vocabulaire entièrement nouveau et une série de flexions inconnues.

Quant aux systèmes mixtes, loin d’être plus faciles que les langues vivantes, ils sont plus difficiles. Le système mixte devient aisé quand on connaît toutes les langues dont il tire ses élémens. Ainsi, pour que l’espéranto soit facile, il faut savoir le français, l’anglais, l’allemand, le russe, le latin et le grec. Excusez du peu ! On prétend vous faciliter le déplacement d’un kilogramme : on vous oblige, au préalable, à en déplacer six ! Cela seul montre que les langues artificielles vont contre les lois de la nature. Le mouvement suit la ligne de la moindre résistance, et l’on veut que l’esprit humain, dans la question de la langue internationale, fasse juste le contraire, qu’il suive la ligne de la plus forte résistance. Un homme, pour connaître une langue auxiliaire, devra d’abord apprendre six langues nationales ! Ainsi l’espéranto emploie le vocable vost pour dire queue. C’est très facile pour qui connaît le mot analogue, en russe, qui est khvost. De même, on comprend aisément le vocable trink, quand on sait qu’en allemand trinken signifie boire. Enfin, rien de plus simple que la conjonction kaj, en espéranto, quand on sait qu’en grec kai signifie et. Mais quelle facilité les mots espérantistes vost, trink et kaj peuvent-ils offrir à un Français qui n’a aucun vocable analogue dans sa langue ? Le Français est obligé d’apprendre complètement les mots vost, trink et kaj tout aussi bien que les mots arabes bent (femme) et efta (clef).

Si les systèmes mixtes se contentaient d’emprunter des mots à plusieurs langues, cela passerait encore ! Par malheur, ils les déforment, en sorte qu’on a souvent les plus grandes peines à les reconnaître et qu’on se trouve en présence de vocables incompréhensibles. Ainsi l’allemand keller devient kel en espéranto. Mais la déformation n’est pas la seule difficulté des langues mixtes ; il y en a une autre encore plus sérieuse : l’homonymie. L’espéranto, par exemple, a adopté le vocable glaso. Quand on le rencontre, on peut se demander s’il vient de l’allemand glas et signifie verre ou du slave glas et signifie voix. Comme il y a de très nombreux homonymes entre les langues européennes, le système mixte prête à la confusion [6]. Pour moi, je déclare que, tout en connaissant les six sources dont est tiré l’espéranto, j’ai de la peine à comprendre parfois un certain nombre de ses phrases. Jugez de ce qu’il doit en être pour ceux qui connaissent seulement l’italien ou le suédois !

Arrivons maintenant aux langues tirant leur vocabulaire d’une source unique. De quel droit affirme-t-on qu’elles sont plus faciles que les langues naturelles ? Assurément un Français n’aura aucune peine à comprendre le texte suivant en universal : Lingi pure artifizial es totale inkomprensibil a prim vist ; mais pourquoi un Russe ou un Allemand comprendront-ils cela plus facilement que le français : La langue purement artificielle est complètement incompréhensible à première vue ? En allemand, cette phrase sonne comme ceci : Eine ganz künstliche sprache ist vollkommen unverstaendlich zum ersten Blicke et en russe : vpolnié iskoustvennyi yasyk soverchenno ne poniaten na pervyi vzgliad. Entre la phrase en universal et les phrases en allemand et en russe, il n’y a pas la moindre similitude dans le vocabulaire, pas un mot qui sonne de la même façon. Un Allemand et un Russe, s’ils ne savent pas le français, ne peuvent pas donc comprendre la phrase en universal. Mais si un Allemand et un Russe apprennent le français pour savoir ensuite l’universal, ils ne suivent pas la ligne de la moindre résistance : ils ont tout avantage à faire un seul effort au lieu de deux et à se contenter du français comme langue auxiliaire.

On dit que la grammaire des langues artificielles est facile. D’accord : mais il faut tout de même apprendre des flexions nouvelles. Io es, tu eseva, lo esero n’est pas plus facile à retenir que je suis, tu étais, il sera. Ajoutez que la similitude des flexions naturelles avec les flexions artificielles fait naître dans l’esprit une confusion qui crée de très grandes difficultés.

Bien entendu, si l’on veut adopter une langue artificielle comme idiome auxiliaire, il faut en choisir une seule entre le grand nombre de celles qui ont été déjà inventées. Qui fera ce choix ? On dit que c’est une délégation internationale élue par différens corps savans. Cette délégation aura-t-elle une autorité suffisante ? Sa décision sera-t-elle obéie partout et toujours ? Ne rencontrera-t-elle aucune opposition, aucune résistance ? Je déclare que, pour mon compte, quand bien même toutes les académies du monde proclameraient l’informe espéranto langue auxiliaire de l’Europe, jamais, au grand jamais je ne me conformerais à cette décision. Des millions d’hommes seront dans mon cas. Certes, si je voulais me révolter contre le français, cela serait ridicule. Je ne puis pas empêcher cette langue d’avoir de fervens adeptes depuis le Chili jusqu’à la Sibérie. Mais la révolte contre l’espéranto peut être couronnée d’un plein succès ; parce qu’elle sera soutenue par les partisans de l’universal, de l’european, du tal, du latin sans flexions et d’autres idiomes artificiels qui poussent tous les jours. Comme chaque invention nouvelle peut réaliser des améliorations très précieuses, il est évident qu’il sera à jamais impossible d’arrêter l’humanité en lui disant : Jusqu’au docteur Zamenhof ou au docteur Molenaar et pas au delà ! Aucune autorité sur la terre ne possède assez de puissance pour rendre un pareil décret et pour le faire respecter !

Mille autres considérations démontrent d’ailleurs qu’une langue artificielle est une chimère, un simple gaspillage de forces et de temps.

D’abord, une langue sans littérature n’exerce aucun attrait. On apprend l’italien pour lire Dante dans l’original ; jamais personne n’apprendra l’espéranto pour une pareille cause. Assurément, il sera possible de traduire beaucoup d’écrits en espéranto. Mais ces traductions n’auront pas le goût du terroir. À aucun moment l’espéranto ne sera une langue parlée depuis le berceau et enseignée par les mères de famille. Donc il sera toujours une simple notation algébrique ; donc il n’aura pas de littérature découlant des sources vives de l’âme. Une langue sans littérature ne deviendra jamais internationale. Si le latin s’est répandu à un certain moment sur toute l’Europe, c’est parce qu’il avait une littérature plus belle que celle des dialectes régionaux. Plus tard, quand les langues nationales ont créé des chefs-d’œuvre en nombre considérable, la langue latine a commencé à perdre du terrain et a fini par être abandonnée.

De plus, il est bien difficile d’être éloquent dans un langage artificiel. L’espéranto n’aura jamais ses Cicéron ni ses Bossuet. Cela maintiendra aussi les langues artificielles à un plan inférieur. Même aux congrès internationaux, chacun aimera mieux entendre parler les trois grandes langues de l’Europe, — allemand, anglais et français, — quitte à subir des traductions, qu’employer un idiome artificiel qui, même s’il était compris de tous, serait terne et sans vie. Chaque orateur appartenant à une des trois grandes nations, en parlant sa propre langue, agira au moins sur ses compatriotes, tandis qu’en employant un jargon artificiel, il produira le plus mortel ennui pour tout le monde indistinctement.

Enfin, les langues artificielles sont nécessairement et irrémédiablement laides. Ce sont des compromis hybrides et bâtards où aucune série de générations n’a mis quelque chose de son âme et de son génie. Certaines races, par des efforts persévérans, ont su éliminer dans leurs parlers les assonances dures et les allitérations cacophoniques. Ainsi l’italien a systématiquement écarté le ct et cs latins et dit tetto pour tectus et massimo pour maximus. Après de longues périodes d’élaboration, certains groupes privilégiés parviennent à créer des idiomes admirables. Comment de pareils chefs-d’œuvre linguistiques, produits collectifs de millions de créatures humaines, pourraient-ils être inventés par un seul individu ?

Quand nous lisons par exemple le magnifique début du poème de Lucrèce :

Aeneadum genetrix, hominum divumque voluptas,
Alma Venus, coeli subter labentia signa
Quae mare navigerum, quae terras frugiferentis
Concelebras, per te quoniam genus animatum
Concipitur visitque exortum lumina solis.

nous sommes soulevés par la magnificence et l’ampleur de ces vers. C’est que nous sentons palpiter dans notre âme celle des générations disparues qui ont créé ces assonances merveilleuses. De pareilles impressions seraient-elles possibles avec un langage sec et mathématique inventé d’hier par quelque philologue ou quelque médecin ? La jouissance que donnent les langues naturelles est d’une importance de tout premier ordre. Même si un idiome artificiel était adopté par l’ensemble de l’humanité, cela ne dispenserait pas d’apprendre le français afin de lire les nombreux chefs-d’œuvre de sa littérature.

Je ne conteste pas qu’une langue artificielle ne puisse être adoptée par des individus occupés à des métiers spéciaux. Un accord entre tous les négocians du monde pour faire leur correspondance en universal ou en néo-latin serait possible à la rigueur. Des arrangemens de ce genre ont déjà réussi : certains codes télégraphiques sont adoptés sur le globe entier. Mais, entre ce phénomène et une langue auxiliaire internationale, il y a un abîme. Une langue ne doit pas être seulement écrite, elle doit être parlée. Le toscan est parlé par les Vénitiens, les Piémontais et les Napolitains. Jamais, au grand jamais, on ne pourra arriver à l’éloquence, à la brillante conversation des salons et au marivaudage fin et spirituel dans une langue artificielle : or, ce sont précisément ces fruits exquis, l’éloquence et la conversation, qui ont le plus de prise sur les hommes. Ce sont eux qui poussent le plus à l’adoption d’une langue auxiliaire. Notez qu’on peut apprendre une langue vivante à la perfection, — comme Bismarck apprit le français, — parce qu’on peut séjourner dans le pays où elle se parle, ou parce qu’on peut se la faire enseigner dès l’enfance par une bonne ou par un instituteur : mais est-il possible d’aller dans le pays de l’espéranto ou de trouver une gouvernante capable de l’enseigner à un petit garçon ou une petite fille ? La connaissance parfaite du français est, dans beaucoup de pays, un signe de bonne éducation : aussi, dans un grand nombre de familles, le fait-on apprendre aux enfans par des procédés oraux. Comme pareille chose sera irréalisable pour les langues artificielles, elles resteront éternellement des espèces de notations algébriques sans vie, sans couleur, sans attrait.

Ajoutons une dernière considération. Les lois naturelles travaillent constamment à faire d’un idiome plus favorisé que d’autres la langue auxiliaire de certaines régions. Tel fut le cas pour le toscan par rapport à l’Italie, pour le saxon par rapport à l’Allemagne, pour le dialecte attique par rapport à la partie orientale de l’Empire romain : les lois naturelles travaillent maintenant à faire du français la langue auxiliaire du groupe européen. En effet, nous voyons des Mexicains, des Brésiliens, des Chiliens, des Bulgares, des Roumains, des Turcs, des Polonais, des Russes, des Hollandais, des Suédois, apprendre le français de plein gré en masses toujours croissantes. On ne peut pas empêcher ces individus de faire une chose qui leur paraît utile et qui leur procure du plaisir. On aura beau les sermonner, ils n’abandonneront pas le français pour l’espéranto ou l’universal aussi longtemps que le français leur donnera des jouissances par ses chefs-d’œuvre littéraires et leur rendra des services par ses œuvres scientifiques. Jamais l’espéranto n’aura cette fortune. Tous les jours, par suite de la capillarité sociale, de la tendance à monter des rangs inférieurs aux rangs supérieurs de la société, le nombre des cliens du français augmente dans le monde. Il n’en est pas ainsi des partisans d’une langue artificielle quelconque. Le volapuk a eu une très grande vogue, il y a une vingtaine d’années ; aujourd’hui, il n’a plus un seul adepte, et on se demande même comment un langage aussi bizarre et aussi ridicule a pu avoir un seul partisan. Dans un quart de siècle, ou même peut-être beaucoup plus tôt, l’espéranto ira rejoindre le volapuk au pays des vieilles lunes. Il se vante aujourd’hui d’avoir deux cent mille adhérens. Deux cent mille adhérens sur 560 millions d’Européens est une vraie misère ! Mais encore les aura-t-il longtemps ? Il est permis d’en douter. Les imperfections manifestes de l’espéranto sautent aux yeux. Peu à peu, cette fantaisie incohérente sera abandonnée comme a été abandonné le volapuk. Le même sort attend toute autre langue artificielle plus parfaite, comme l’universal, par exemple : sa vogue, à lui aussi, ne pourra être que momentanée.

Ces considérations suffiront à convaincre le lecteur, je l’espère, que la solution du problème de la langue auxiliaire par les procédés artificiels est contraire aux lois de la nature et, par conséquent, à jamais irréalisable. La langue artificielle est une des nombreuses aberrations de l’esprit humain, comme la quadrature du cercle, l’astrologie, la phrénologie et l’alchimie. Par cette voie, on n’atteindra jamais le résultat désiré. Il faut s’adresser à une langue vivante.


III. — FORMATION NATURELLE DES LANGUES INTERNATIONALES

Arrivons maintenant au sujet de cet article II a pour but de démontrer que le français a plus de chance que tout autre idiome de devenir la langue internationale auxiliaire du groupe de civilisation européen.

Pour saisir comment cela pourra arriver, il faut étudier le mécanisme de la formation des langues internationales.

Elles se créent sans trêve et sans arrêt par un processus naturel qui, bien que parfois imperceptible et inconscient, n’en poursuit pas moins sa marche ininterrompue à toutes les échelles. Des villages dispersés adoptent le parler d’une petite ville plus ou moins centrale ; des agglomérations urbaines inférieures adoptent le parler d’une agglomération plus importante, et ainsi de suite. Et quelle que soit l’échelle, le processus reste le même. Il suffit d’examiner comment certains dialectes locaux sont devenus les langues littéraires des grandes nations modernes pour se représenter comment le français pourra devenir la langue internationale de l’Europe. En vertu de la loi de la répétition amplifiante, exposée d’une façon si magistrale par le regretté Gabriel Tarde, le phénomène plus grand reproduit très exactement les phases du phénomène plus petit.

Prenons l’Italie comme exemple.

Vers le XIIe siècle de notre ère, de nombreux dialectes, issus du latin, étaient parlés dans ce pays. Tous avaient une antiquité égale et provenaient d’une souche commune ; mais ils s’étaient différenciés de plus en plus, en sorte qu’on cessait de se comprendre d’une extrémité à l’autre de la péninsule apennine.

Au XIIIe siècle, Florence commença à faire des progrès rapides dans l’industrie, le commerce, les arts, les sciences et la littérature. Coup sur coup, il naquit en Toscane une série de grands poètes et de grands prosateurs, qui écrivirent des ouvrages remarquables dans le dialecte du pays. Tels furent Dante, Pétrarque, Boccace, Villani et tant d’autres qu’il serait inutile de nommer ici. Les œuvres de ces hommes mirent le dialecte toscan tout à fait hors de pair. Une foule d’Italiens voulurent lire ces productions magistrales et se mirent à étudier le langage florentin. Ce mouvement s’étendit de plus en plus, et un jour arriva où le toscan devint la langue littéraire, scientifique et politique de toute l’Italie.

La situation dans ce pays est actuellement la suivante. En dehors de la Toscane, les gens du peuple parlent des dialectes locaux : le milanais, le vénitien, le napolitain, le génois ; mais les gens cultivés, outre leurs dialectes locaux, connaissent et parlent le toscan. Le toscan est pour eux une langue auxiliaire employée sporadiquement dans l’espace et dans le temps. Je vais expliquer ce que je veux dire, et je prie le lecteur de faire bien attention à ce fait, parce qu’il est fort important et s’applique trait pour trait au français par rapport au groupe européen.

Il n’y a pas une seule province en Italie, — : sauf la Toscane bien entendu, — où le toscan littéraire soit parlé par toute la population : par les paysans des campagnes, les artisans des villes, les bourgeois et les grands seigneurs. Le toscan est parlé par quelques individus au milieu d’un grand nombre d’autres qui se servent des dialectes locaux. Usant d’une comparaison géographique, on peut dire que le toscan ne forme pas un continent, mais un archipel. C’est l’explication, au point de vue de l’espace, du mot sporadique dont je me suis servi tout à l’heure. Le toscan, de plus, n’est pas parlé la journée entière par les habitans de la péninsule apennine, mais seulement à de certains momens. A Milan, à Naples, à Venise, les personnes, même de haute volée, emploient encore des dialectes locaux lorsqu’elles sont en famille. Tel était le cas pour le fondateur de l’unité italienne, le roi Victor-Emmanuel II. Mais aussitôt qu’ils entrent dans la vie publique ou qu’ils se trouvent en présence de compatriotes des autres régions, les Milanais, les Napolitains et les Vénitiens parlent le toscan littéraire. C’est l’explication du mot sporadique au point de vue du temps.

Ce qui est vrai de l’Italie l’est aussi de l’Allemagne, de l’Angleterre et même de la France. Le français tel qu’il s’écrit dans les livres et se pratique à l’Académie n’est parlé par les masses populaires dans aucune partie de la France. Sans prendre en considération le flamand, le celte et le basque, — qui sont des idiomes complètement indépendans, — et des dialectes languedociens, encore dans le périmètre de la langue d’oui, les paysans parlent le patois normand dans la Seine-Inférieure, bourguignon dans la Côte-d’Or et poitevin dans les Deux-Sèvres. Dans toutes ces régions, le français littéraire, le français de l’Académie est une langue auxiliaire, employée sporadiquement dans l’espace et dans le temps pour les besoins de la vie littéraire, scientifique et politique.

Il en est de même en Angleterre. Les masses y parlent de nombreux dialectes si différens du londonien qu’ils sont incompréhensibles sans une étude spéciale. En Allemagne, il y a deux grandes branches linguistiques. Mais, en se bornant au mittelhochdeutsch, — sans considérer le bas-allemand qui est comme un languedocien germanique, — il y a les dialectes saxons, hessois, nassoviens et autres. Les grandes langues nationales comme le français, l’anglais et l’allemand doivent être apprises par les populations. Cet enseignement est, de nos jours, fort répandu, grâce à l’instruction universelle obligatoire ; mais, dans les pays où l’instruction n’a pas encore atteint cette phase, la langue littéraire nationale est ignorée par un grand nombre de citoyens. Il y a une vingtaine d’années, à Orvieto, à cent kilomètres de Rome, il m’est arrivé de demander à un jeune garçon s’il parlait l’italien et d’obtenir une réponse négative.

Tout ce que je viens de dire est de la plus haute importance pour la démonstration de ma thèse, parce que l’évolution par laquelle le français deviendra la langue du groupe européen est exactement semblable à l’évolution par laquelle le toscan est devenu la langue auxiliaire de l’Italie.

L’étude des facteurs grâce auxquels le toscan s’est imposé à l’Italie est encore féconde à d’autres points de vue dignes de remarque. On voit nettement que le toscan a eu cette fortune surtout par suite de faits de l’ordre intellectuel et psychique. Les phénomènes de l’ordre démographique, économique et politique ont joué un rôle complètement subordonné dans cette évolution.

A aucun moment, la Toscane n’a colonisé le reste de l’Italie. A aucun moment, des essaims d’agriculteurs de la vallée de l’Arno ne sont allés s’établir en masses compactes en Lombardie ou en Apulie pour y occuper le sol et y pousser la charrue. Il n’y a eu en Italie, pendant le moyen âge, aucun fait analogue au peuplement de l’Amérique du Nord par les émigrans partis de la Grande-Bretagne. D’autre part, la population de la Toscane n’a pas augmenté plus vite que celles de beaucoup d’autres régions de l’Italie. Il ne s’est pas produit un cas analogue à celui qui s’observe entre la France et l’Angleterre. En 1800, les anglophones étaient 21 millions dans le monde, les francophones 25. Aujourd’hui, les premiers sont 140 millions, les seconds 46. S’il s’était passé quelque chose de semblable en Italie, si la population de la Toscane s’était accrue dans la proportion de un à sept, tandis que le reste des Italiens se seraient seulement accrus dans la proportion de un à deux, alors on aurait compris la prédominance du dialecte florentin. Mais il n’est rien arrivé de pareil. Les Toscans ne se sont pas accrus en proportion plus forte que les Piémontais ou les Napolitains, et les Toscans forment encore une minorité dans la péninsule apennine comme ils la formaient au XIVe siècle. Ce n’est donc pas par une évolution démographique, par une plus forte natalité, par un plus grand excédent des naissances sur les décès, que le toscan est devenu la langue auxiliaire de l’Italie.

Ce n’est pas non plus par suite de causes politiques. La Toscane n’a jamais dominé politiquement l’Italie. Elle n’a même jamais essayé de la dominer. Rome a unifié une première fois l’antique Ausonie. Puis, au moyen âge, les Lombards, dont la capitale était Pavie, et, plus tard, les Visconti et les Sforza, dont la capitale était Milan, ont essayé d’étendre leur pouvoir sur toute l’Italie. Pareille entreprise n’a même pas été rêvée par la république de Florence et par les grands-ducs de Toscane. La Toscane n’ayant été à aucun moment le plus puissant Etat de l’Italie, ce n’est certainement pas par suite de facteurs politiques que son dialecte s’est imposé dans la péninsule.

Comme le parisien est devenu l’idiome national de la France et que Paris a été le centre du groupement politique de ce pays, nombre de personnes ne peuvent pas se débarrasser de l’idée que la formation de la langue nationale est un phénomène d’ordre politique et uniquement politique. On croit qu’il suffit à une dynastie de conquérir un ensemble de territoires pour que la langue des conquérans soit adoptée par les populations conquises. C’est une profonde erreur. Le regard le plus superficiel sur ce qui se passe dans le monde peut en convaincre. La dynastie des Habsbourgs a fondé un grand Etat comme la dynastie Capétienne ; mais les sujets des Habsbourgs ne sont pas tous devenus Allemands. La dynastie d’Othman a fondé un immense Empire sur les bords de la Méditerranée ; mais les Grecs, les Bulgares, les Serbes, les Arméniens, les Arabes n’ont pas abandonné leurs idiomes nationaux pour parler turc. Les Polonais non plus ne témoignent pas le moindre désir de se servir du russe ou de l’allemand dans leur vie de famille.

L’exemple du toscan nous montre, d’autre part, qu’un parler régional peut devenir langue nationale sans aucune intervention des facteurs politiques. Cet exemple est loin d’être unique. Citons-en un autre. Un dialecte du moyen-haut-allemand (mittelhochdentsch) est devenu la langue littéraire de l’Allemagne sans que la Saxe ait été le centre du groupement politique de la nation. Je ferai remarquer, de plus, que la latinisation de la Gaule a continué après la chute de l’Empire romain, en sorte qu’elle aussi n’a pas été conditionnée par des facteurs politiques. En Grèce et en Asie, au contraire, la langue d’Horace et de Virgile n’a fait aucun progrès, même à l’époque de la domination de Rome. L’hellénisation de l’Orient a continué sous le sceptre des Césars comme elle s’opérait au temps de l’indépendance d’Athènes et de Sparte. Ce n’est donc pas seulement parce que Paris est devenu le siège de la dynastie capétienne, comme on le croit à tort, que le dialecte francien s’est étendu sur toute la Gaule. Le phénomène politique a pu contribuer à son extension, mais elle ne se serait jamais accomplie d’une façon définitive sans Corneille, Racine, Voltaire et tant d’autres écrivains illustres. Les phénomènes politiques et intellectuels se sont combinés en France et se sont soutenus mutuellement : cela n’empêche pas que le rôle principal n’appartienne au fait psychique, car le fait psychique peut agir sans le fait politique, — comme en Italie et en Allemagne, — mais le fait politique ne peut pas agir sans le fait psychique, — comme le prouvent l’Autriche et la Turquie.

Examinons maintenant quelles sont les conditions les plus propices pour qu’un dialecte devienne langue auxiliaire. En me livrant à des considérations générales sur ce sujet, j’ai toujours en vue la Toscane, à laquelle elles s’appliquent complètement.

En premier lieu, la situation géographique joue un certain rôle. Le pays d’où rayonne une langue doit être placé dans une position plus ou moins centrale par rapport aux dialectes sur lesquels elle exerce son action. Tel est le cas de la Toscane par rapporta l’Italie, et de la France par rapport à l’Europe. Par suite de cette position centrale, un très grand nombre d’hommes sont obligés de passer par le territoire de la nation rayonnante et d’y faire un séjour plus ou moins prolongé. Cela pousse naturellement à étudier la langue de cette nation, ou cela donne des occasions assez nombreuses de l’apprendre. En second lieu, la position centrale permet aux habitans du pays radiateur de se porter rapidement à tous les points de la périphérie où s’exerce leur action.

Mais la situation géographique ne suffit pas. Il faut encore que le pays radiateur soit non seulement un lieu de convergence des voyageurs, mais encore un lieu de convergence des intérêts matériels, des idées et des sentimens, donc un centre d’affaires, un centre intellectuel et artistique, un centre de plaisirs. Florence jouait ce rôle au moyen âge. Dès le XIIIe siècle, son industrie prend un grand développement et s’exerce de préférence dans les branches qui demandent un travail plus raffiné. Au XIVe siècle, Florence devient le banquier de l’Europe. Tous les grands emprunts s’y négocient. Dans les arts, Florence exerce une primauté incontestable. Les plus illustres artistes de l’Italie, pendant près de trois siècles, vivent dans ses murs. Le centre radiateur doit être aussi un lieu de plaisir, et de plaisirs de tout genre. C’est ce qu’Athènes a été dans l’antiquité. Si Florence a moins brillé sous ce rapport, c’est que les mœurs rudes et violentes du moyen âge favorisaient peu la vie élégante. Néanmoins, dès le commencement du XVe siècle, il se forme à Florence des réunions privées, — en particulier dans les villas des Médicis, — des salons, pourrait-on dire, dont le charme est très grand. La production scientifique et littéraire domine tout. Ce qui pousse les hommes à apprendre une langue, c’est en majeure partie l’ensemble des œuvres d’imagination et des recherches positives auxquelles elle a servi de véhicule. La Toscane a été un foyer d’études et un foyer littéraire dont l’intensité dépassait tous les autres en Italie. Mais si la pensée joue un rôle dominant dans le rayonnement d’un peuple, le rôle du sentiment n’est nullement inférieur. Le rayonnement d’une nation, et par conséquent de la langue de cette nation, est proportionnel à la sympathie qu’elle sait inspirer autour d’elle.

Si l’on peut s’exprimer d’une façon générale, en synthétisant les phénomènes particuliers qui viennent d’être énumérés, on doit dire que le rayonnement d’une nation est en raison directe de la somme de bonheur qu’elle procure à ses voisines.

Une autre des erreurs le plus généralement répandues au sujet de la langue auxiliaire internationale est dissipée par l’observation de ce qui se passe en Italie.

On dit que le français ne pourra jamais devenir la langue du groupe européen, et que ce rôle sera probablement dévolu à l’anglais, parce que l’anglais est parlé par un plus grand nombre d’hommes : tandis que les francophones sont seulement 46 millions, les anglophones sont 140 millions. Cela peut ne rien signifier du tout. La Toscane a actuellement 2 600 000 habitans, l’Italie 33 millions : la population de la Toscane est donc la quatorzième partie de la population totale de la péninsule apennine. Cependant, le dialecte toscan est devenu la langue auxiliaire de toute la contrée. Et remarquez que le progrès des populations se servant des parlers régionaux n’arrêtera en rien l’avance du toscan, au contraire. L’Apulie a aujourd’hui 2 millions d’habitans dont 200 000, par hypothèse, se servent du toscan pour leurs besoins intellectuels. Si la population de l’Apulie s’élève dans quelques années à 4 millions, et que la proportion des hommes cultivés y reste la même, elle contiendra alors 400 000 hommes pratiquant le toscan. Ce dialecte aura donc progressé sans que la population de la Toscane ait augmenté, et quand bien même la population de la Toscane serait devenue une plus petite fraction de l’ensemble de la population italienne. En 1800, le français était parlé par un sixième des Européens, maintenant il ne l’est que par le douzième. On en conclut que le français devient de moins en moins la langue auxiliaire de l’Europe. L’exemple de l’Apulie et du toscan suffit à montrer qu’il n’en est rien. Je dirai plus. Imaginez que les Vénitiens fondent dans la République Argentine une colonie de 20 millions d’hommes. Les gens éclairés de cette colonie parleront le toscan, qui se répandra de cette façon par l’accroissement démographique des Vénitiens. Le français est précisément dans ce cas. Tous les progrès des Anglo-Saxons, des Slaves et des Latins peuvent tourner à son profit. Il y a maintenant aux Etats-Unis 85 millions d’hommes dont 900 000, par hypothèse, savent le français. Qu’un jour il y ait aux Etats-Unis 200 millions d’habitans, il y aura 2 millions d’individus qui sauront l’idiome de Voltaire. Et il faut considérer non seulement l’accroissement général de la population, mais encore l’accroissement particulier des gens instruits. Imaginons qu’à l’heure actuelle un Américain sur cent soit amené à apprendre le français : que demain la culture intellectuelle monte à un niveau supérieur, la proportion pourra s’élever à un sur cinquante. Alors le nombre des francophones augmentera dans le monde sans que le chiffre de la population soit changé.

En un mot, ni le progrès relatif, ni le progrès absolu des langues locales n’arrêtent l’avance de l’idiome auxiliaire. Au contraire, ils le favorisent. Seulement il faut se rappeler ce que j’ai dit plus haut au sujet des continens et des archipels linguistiques. Si un jour un homme sur dix parlait le français sur notre globe, celui-ci contiendrait 150 000 000 de francophones qui ne seraient indiqués sur aucune carte ethnographique.

On dit que le français ne pourra jamais devenir la langue auxiliaire parce que l’anglais est parlé par un plus grand nombre d’individus. Mais ici encore, il faut serrer les réalités de près. Si le français était adopté comme langue auxiliaire par les Latins et les Slaves, il deviendrait le lien de 300 millions d’hommes environ, en regard desquels les 140 millions d’Anglo-Saxons constitueraient déjà une minorité. Alors les Anglo-Saxons seraient aussi obligés d’étudier le français justement parce qu’il aurait été adopté par les Slaves et les Latins. C’est exactement ce qui se passe en Italie. Il serait impossible aux Sardes d’adopter aujourd’hui le vénitien comme langue auxiliaire, précisément parce que les Lombards, les Piémontais et les Napolitains ont adopté le toscan.

On peut apprécier combien sont profondes les analogies entre le toscan par rapport à l’Italie et le français par rapport à l’Europe. La France est dans une position géographique centrale ; elle est un lieu de passage inévitable pour un grand nombre de voyageurs ; elle a une industrie prospère, surtout dans les travaux qui demandent du raffinement ; elle est un centre financier des plus importans ; elle a une brillante école artistique ; elle offre des plaisirs délicats et pour le corps et pour l’esprit. La France est un des foyers les plus intenses de la pensée humaine, un milieu des plus puissans de production scientifique et littéraire. Enfin, entre les nations civilisées, elle est une de celles qui inspirent le plus de sympathie aux étrangers. L’ensemble des facteurs naturels qui travaillent constamment à créer une langue auxiliaire internationale favorise donc le français plus que tout autre idiome européen.

Examinons maintenant les chances des concurrens du français. Il n’y en a que deux de vraiment sérieux, l’allemand et l’anglais. Ni l’italien, ni l’espagnol, ni le russe n’ont aucune probabilité de devenir la langue auxiliaire de l’Europe. L’italien tenait presque la primauté au XVIe siècle. Diverses circonstances arrêtèrent son essor. Aujourd’hui la partie semble perdue pour lui. Il y a 36 millions d’Italiens dans le monde. Les Français ne sont pas beaucoup plus nombreux, comme population agglomérée, mais, au point de vue de la diffusion sporadique de leur langue, ils ont pris une avance que l’italien ne pourra plus rattraper.

L’allemand paraît avoir également des chances assez faibles. Certes, sa position est très centrale et, partant, au point de vue géographique, très avantageuse. Mais d’abord, c’est un idiome synthétique, donc relativement imparfait, et très difficile à apprendre. Cependant, l’obstacle principal est ailleurs. L’allemand aura contre lui la coalition des Anglo-Saxons (140 millions), des Latins (175 millions en Europe et en Amérique), et des Slaves (140 millions). Comme les Allemands sont seulement 85 millions, ils seront un contre cinq, c’est-à-dire en très grande minorité. Les Slaves, les Anglo-Saxons et les Latins préfèrent de beaucoup le français comme langue auxiliaire, et c’est naturel ; mais, chose curieuse, les Allemands aussi. Un professeur de Munich, M. H. Molenaar, vient de composer une nouvelle langue artificielle, l’universal. Il prend comme base le vocabulaire français, — ou latin si l’on veut. — Il déclare lui-même que le vocabulaire allemand n’a pas la moindre chance de devenir international.

Passons à l’anglais. Cet idiome aura aussi contre lui les Latins (175 millions) et les Slaves (140 millions). Cela fera déjà 315 millions contre 140. Mais il y a beaucoup de probabilités pour que les Germains eux-mêmes soient plus attirés par le français que par l’anglais. A la cour de Vienne, on parle encore la langue de Voltaire, on n’y a jamais parlé celle de Shakspeare. Ajoutez les 85 millions de Germains aux 315 millions de Latins et de Slaves, vous aurez un bloc de 500 millions d’hommes en faveur du français. Il faut ajouter encore certaines petites nations comme les Grecs (environ 5 millions), et les Magyars (environ 8 millions). Considérez de plus que la colonisation latine en est à ses débuts. La République Argentine a 5 millions d’habitans : elle pourrait en avoir facilement 200 millions. Du détroit de Magellan à la Californie, un milliard d’hommes vivraient à leur aise. Le peuplement de l’Amérique du Sud sera l’œuvre du XXe siècle, comme le peuplement de l’Amérique du Nord a été celle du XXe. Toutes les masses humaines qui iront au Chili, au Brésil et au Mexique seront des cliens du français.

Assurément, étant donné l’immense importance du commerce de l’Angleterre, un grand nombre d’Européens seront amenés à apprendre sa langue : cela n’empêchera pas le français de devenir la langue auxiliaire de l’Europe. Beaucoup de Piémontais peuvent apprendre le dialecte vénitien : cela n’empêche pas le toscan de rester l’idiome inter-italique.

La langue auxiliaire doit d’ailleurs s’appliquer à tous les usages : conversation privée, discussions publiques, enseignement oral, échange épistolaire, littérature scientifique, poésie, œuvres d’imagination, et non pas à une seule spécialité comme la correspondance commerciale. Une seule spécialité, quelle qu’elle soit, est trop étroite pour donner l’universalité à une langue. Pour acquérir cette universalité, une langue doit avant tout être employée par l’aristocratie. Elle doit être le parler noble par excellence, celui qu’il est bon de savoir manier avec élégance et dextérité pour être considéré comme un homme du grand monde. La capillarité sociale, la tendance de tout individu à se hausser des classes inférieures aux classes supérieures est un des principaux facteurs de la langue internationale. Quelque immense que soit donc le développement du commerce britannique, l’anglais ne deviendra pas la langue auxiliaire de noire groupe de civilisation, même s’il était employé par les négocians du monde entier [7].

Il faut faire remarquer que l’expansion des Anglo-Saxons n’empêchera pas l’extension du français, au contraire. J’ai fait valoir cet argument un peu plus haut au point de vue actuel. J’ajouterai un mot au point de vue de l’avenir. Si le français est adopté par les Latins, les Slaves et les Germains comme langue auxiliaire, plus ces races augmenteront en nombre, plus les Anglais seront obligés d’apprendre le français. Grâce à ces trois races, il a actuellement 500 millions de cliens. Mais que l’Amérique du Sud ait un jour 200 millions d’habitans au lieu des 40 qu’elle nourrit actuellement, les cliens du français monteront à 700 millions, et la nécessité pour les Anglais d’étudier cette langue augmentera en proportion.


IV. — LES CHANCES DU FRANÇAIS

L’exemple du toscan montre comment certaines langues deviennent internationales en vertu d’une évolution naturelle. Cette analyse m’a conduit à affirmer que, de tous les grands idiomes occidentaux, le français, en Europe, a le plus de chance de jouer ce rôle. Passons maintenant à l’examen des faits pour voir s’ils confirment les considérations a priori.

Il me semble que cela ne puisse ; pas être mis en doute, pour peu qu’on se donne la peine d’observer ce qui se passe dans le monde.

Il ne faut pas oublier que le français est, dans une certaine mesure, l’idiome international de l’Occident depuis le XIIe siècle. Et notez qu’à cette époque, le français avait à soutenir une bien rude concurrence : celle du latin, qui était la langue de l’Église, de la science, de la justice et en partie de l’administration. Le latin servait, sur une très grande étendue, de langue auxiliaire. Néanmoins, le français soutint la lutte contre le latin non sans quelque succès, grâce à ses brillans écrivains qui exercèrent, de bonne heure, un puissant attrait sur les nations voisines [8].

En Angleterre, dès le XIIe siècle, le français domine : « Les rois n’entendaient, tout au moins ne parlaient que cette langue, au point que le propre vainqueur de Crécy, Edouard III, ne parvint pas, dans une circonstance solennelle, à reproduire correctement une phrase anglaise [9]. » En justice, l’usage du français dura jusqu’au XVIIIe siècle. « Dans les réponses (answers) du Parlement, c’est en 1404 seulement qu’on trouve l’anglais employé pour la première fois. Les procès-verbaux des séances ne se tiennent en anglais qu’à partir d’Henri VI. Les lois, jusque vers 1490, sont exclusivement en français ou en latin [10]. »

En Italie, « au moyen âge, le français, plus que le toscan, est en usage au Piémont [11]. » À Naples, le français garde la vogue populaire jusqu’au xvie siècle. Les ouvrages de Marco Polo, les travaux de Brunetto Latini sont écrits en français par des Italiens, parce qu’ils reconnaissent que cette langue est plus répandue [12].

Dès le xiie siècle, en Allemagne, « parler français est le complément de toute éducation libérale et le français devient familier aux personnes de haut parage [13]. » Jusqu’au xive siècle, le français demeure aux Pays-Bas la langue non seulement de la cour et de la chancellerie, mais des abbayes, des fonctionnaires subalternes et même des particuliers [14].

Je pourrais multiplier les exemples. Ceux que je viens de donner suffisent à démontrer qu’au moyen âge, le français exerçait une véritable primauté dans l’Europe occidentale. Cette primauté subit une légère éclipse au xvie siècle, mais l’astre du français se remet à briller d’une lumière de plus en plus éclatante depuis l’époque de Louis XIV et atteint son point culminant sous Louis XV ou même sous Napoléon Ier.

La courte éclipse du xvie siècle est amenée par la recrudescence de faveur des langues classiques. Vers 1530, le cardinal Bembo, en Italie, maniait le latin avec une élégance digne de Cicéron. En 1526, Sannazar publiait son De Partu Virginis, qui est le chef-d’œuvre de la littérature néo-latine. L’engouement pour les anciens fit un peu reculer le français. D’autre part, les langues nationales commençaient alors à s’émanciper. Le portugais arrivait à la dignité de langue littéraire avec Camoëns, l’espagnol avec une série d’écrivains de tout genre. Le français rencontra aussi un redoutable concurrent dans l’italien qui, grâce à la richesse et à la brillante civilisation de la péninsule apennine, lui disputa un instant le sceptre de l’Europe.

À partir de Louis XIV, la royauté du français est de nouveau incontestée. Je n’ai pas besoin de rapporter des faits concernant le xviie, le xviiie et le xixe siècle. Je les ai déjà exposés dans un travail auquel je renvoie le lecteur [15]. De plus, ces faits sont très connus. Personne n’ignore que, vers 1760, le français était la langue presque uniquement employée par la haute société dans toute l’Europe, sauf en Angleterre.

Je me permettrai d’ajouter seulement quelques traits se rapportant à notre époque. En voici un d’abord concernant la Roumanie : « L’influence du français sur la classe cultivée des Roumains, dit M. Xénopol [16], est encore tellement puissante qu’elle met en danger la culture nationale. Partout, dans les salons, à la promenade, dans les magasins, on n’entend résonner que la langue française, et très souvent avec l’accent, la prononciation et le ton de phrase parisiens. Les femmes écrivent presque toujours leurs lettres en français ; les livres français, littérature et science, comblent les vitrines des libraires qui se plaignent que les livres roumains ne sont pas demandés. » Le même auteur dit encore dans un autre article : « La haute société sans distinction de partis politiques, les descendans des boyards comme les bourgeois enrichis, n’emploient, comme langue de conversation, que le français… C’est seulement dans la vie publique qu’ils sont forcés de parler le roumain. Il y a bon nombre de députés qui ne le savent pas et qui le parlent abominablement… S’il arrive dans un salon que quelqu’un ne sache pas le français, c’en est fait de lui. Les moindres fautes de français sont notées et soulignées par des sourires et suffisent pour ranger l’individu, fût-il un puits de science, parmi les ignorans. Jamais une femme n’écrira une lettre en roumain. Jamais un jeune homme n’osera faire sa cour à une jeune fille ou à une jeune femme en roumain. Il s’exposerait au ridicule [17]. »

Ce dernier trait est particulièrement remarquable. Je le demande : y a-t-il un seul pays au monde où un jeune homme de la bonne société s’exposerait au ridicule parce qu’il ne saurait pas faire sa cour à une femme en anglais ou en allemand ?

À Constantinople, c’est presque la même chose qu’à Bucarest : « Vous y trouverez, dit un correspondant de l’Italia al estero [18], des Italiens qui vous disent grand bien de l’Italie, qui, par gloriole, déploient, quand vous allez chez eux, le drapeau blanc, rouge et vert. Par malheur, ils ne connaissent pas la langue italienne. Si leur drapeau avait une voix, il parlerait, hélas ! le français… Vous passez dans la grande rue de Péra. Vous croisez deux jeunes gens élégans, parfumés et bien parés. Ils parlent français. Qui sont-ils ? Deux Italiens. »

De toutes les nations européennes, l’Allemagne s’est le plus révoltée contre l’influence française dans la première moitié du xixe siècle, par suite du despotisme de Napoléon Ier et de la haine qu’avaient soulevée ses dévastations. Malgré cela, l’Allemagne n’a pas pu se soustraire au prestige du français.

Deux mots maintenant sur le prétendu recul du français pendant les deux derniers tiers du xixe siècle. Le phénomène n’a pas été interprété d’une façon exacte. Le recul est plus apparent que réel. En fait, ce n’est pas le français qui a perdu du terrain, ce sont les langues nationales qui en ont gagné.

J’ai dit plus haut que, vers 1760, le français était la seule langue pratiquée par la haute société de tous les pays européens, sauf l’Angleterre. L’Angleterre avait, dès le xviiie siècle, une littérature très riche dans tous les genres : poésie, romans, œuvres scientifiques, etc. De plus, l’aristocratie anglaise pratiquait la vie mondaine avec tous ses raffinemens depuis de nombreuses années. Aussi on parlait l’anglais à la cour de George III et dans les principaux salons de Londres, tandis qu’on parlait français à la cour du grand Frédéric et de Catherine II. Dans le courant du xixe siècle, l’allemand, grâce à une pléiade de littérateurs de talent, devint une langue très raffinée. Elle commença à être pratiquée dans la haute société. Le même fait se produisit en Russie où la langue nationale commença à évincer le français dans les salons depuis une trentaine d’années. Mais quand bien même le français ne serait plus parlé exclusivement par la haute société, cela ne démontrerait pas qu’il recule d’une façon absolue. D’abord, parce que, pour ne pas être employé exclusivement, cela ne l’empêche pas d’être employé tout de même, et ensuite parce que les pertes venant d’en haut sont compensées par des gains venant d’en bas.

Les riches étant très en vue, on a l’illusion qu’ils sont très nombreux. Il n’en est rien. Au xviiie siècle, toute la haute aristocratie se servait du français, mais cette haute aristocratie, en somme, était une petite minorité. Maintenant, grâce à la poussée démocratique, les individus qui, dans les classes moyennes, acquièrent l’aisance et l’éducation, se multiplient de plus en plus. S’il y avait sous Catherine II un individu sur 1 000 sachant le français, il peut bien y en avoir de nos jours un sur 100, — je donne, bien entendu, des chiffres hypothétiques. — Seulement, parmi ces 400, il y en a beaucoup qui, étant dans la bourgeoisie, sont moins en évidence. Ainsi le français peut avoir fait de nouvelles conquêtes dans un pays et il peut avoir avancé, en réalité, bien qu’en apparence il semble avoir reculé.

Je ferai remarquer, de plus, que la poussée du français est devenue plus générale de notre temps par suite d’une catégorie spéciale d’individus : ceux qui ont affaire aux voyageurs et aux touristes. On sait quelle extension ont pris les déplacemens au XIXe siècle. Et nous ne sommes encore qu’aux débuts. Bientôt, au contingent fourni par les chemins de fer et les bateaux à vapeur, — qui augmente à mesure que se perfectionnent ces services, — s’ajoutera un contingent nouveau, qui paraît devoir devenir encore plus grand, celui des automobiles. Pour servir ces voyageurs, la connaissance du français s’impose. Cette nouvelle série démocratique des cliens du français n’est nullement à dédaigner, car elle possède une très grande force de propagande. A un autre point de vue encore, la démocratisation des sociétés favorise l’extension de la langue française. Elle est enseignée d’office dans toutes les institutions d’instruction moyenne de San Francisco à Vladivostock. Or, plus la poussée démocratique s’accentuera, plus grand sera le nombre des enfans qui acquerront l’instruction moyenne. Ce qui était accessible, il y a un siècle, à quelques privilégiés des hautes classes va être bientôt à la portée de toute la bourgeoisie, et désormais, la diffusion de l’instruction moyenne et de l’instruction supérieure répandra la connaissance du français. Assurément, bien peu nombreux sont les professeurs qui, soit en Russie, soit en Allemagne, en Angleterre, ou en Italie, ne se croient pas obligés de connaître le français.

La société européenne est de nos jours beaucoup plus démocratisée qu’en 1760. Aussi le nombre des Européens qui savent maintenant le français est proportionnellement plus considérable qu’il ne l’était sous Louis XV.

En réalité, le prestige du français est encore très grand à notre époque. La plupart des Européens se montrent offensés si, dans une réunion internationale, on les suppose ignorer cette langue. On peut être un homme du monde accompli, au XXe siècle, sans savoir l’anglais et l’allemand ; on ne peut pas l’être sans savoir le français. Je visitais l’été dernier l’université de Cambridge en compagnie de quelques collègues de l’Institut international de sociologie. Une dame française, mariée à un illustre professeur du Trinity Collège, avait bien voulu nous servir de guide. Elle me dit entre autres choses : « Quand vous faites la connaissance d’un membre de notre enseignement, adressez-lui d’abord la parole en français, si vous voulez passer pour un homme bien élevé. » Le français est encore parlé très généralement dans tous les salons aristocratiques de l’Europe, et chacun de ces salons est un foyer de diffusion pour cette langue.

Ainsi donc, le français progresse constamment et par les classes supérieures, et par la bourgeoisie, et par les classes inférieures. Cet envahissement et ces triomphes confirment précisément la thèse que je soutiens : à savoir que, grâce à un nombre très considérable de facteurs favorables, le français devient naturellement, de préférence à tout autre idiome, la langue auxiliaire du groupe de civilisation européen.


V. — CONCLUSION

Les Germains, les Latins et les Slaves ont plus de penchant pour le français que pour l’anglais, les Anglo-Saxons plus de penchant pour le français que pour l’allemand. Par suite de cette circonstance, c’est le français qui a le plus de chances de devenir la langue auxiliaire du groupe européen. Telles sont les conjonctures actuelles. Seront-elles les mêmes dans quatre ou cinq siècles ? Assurément personne ne peut le dire, mais, en fait, à quoi sert-il de s’en préoccuper ? Il est vain de vouloir faire des prophéties pour des époques éloignées. Il pourrait arriver sans doute que l’anglais fût adopté comme langue auxiliaire par toute la population de l’Inde et de la Chine : alors il pèserait d’un poids si lourd dans l’économie du monde qu’il l’emporterait sur tout autre idiome. Mais cela peut aussi ne pas arriver. Dans tous les cas, cela n’arrivera pas de sitôt. Pour amener les foules indiennes et chinoises à s’amalgamer à la culture européenne, il faudra un temps très long. Pendant cette période, rien n’empêche le français de continuer ses progrès dans le groupe européen jusqu’à le conquérir entièrement comme langue auxiliaire.

Parce que, dans quatre ou cinq siècles, des conjonctures historiques, complètement nouvelles, peuvent devenir plus favorables à un autre idiome qu’au leur, il serait absurde, de la part des Français, de ne pas savoir bénéficier de leurs chances actuelles et de ne pas en tirer le plus grand profil. Ce serait absurde même au point de vue de l’avenir, car rien ne prouve que, dans quatre siècles encore, les chances ne soient pas également pour le français. Certes, si cette langue devenait, officiellement et pratiquement, l’idiome auxiliaire du groupe européen, cela lui donnerait une telle avance et lui procurerait une si forte suprématie qu’elle pourrait peut-être s’imposer un jour comme auxiliaire au globe entier.

Mais pour que les Français puissent tirer tous les avantages de leur situation privilégiée, il faut qu’ils la considèrent à un point de vue différent de celui auquel ils se placent aujourd’hui.

On ne saurait se lasser de répéter que le français devient la langue auxiliaire de l’Europe en vertu d’une évolution naturelle qui, non seulement reste inconsciente pour les Français, mais dont la réalité est même contestée par eux : cela par suite de leur désespérance après les défaites de 1870. J’ai montré au commencement de ce travail quels terribles ravages cette désespérance avait faits dans les esprits. Ainsi la plupart, des Français n’admettent pas que leur langue puisse l’emporter sur l’anglais et sur l’allemand, et ils contestent même qu’elle fasse des progrès dans le monde. Quand on montre à ces Français pessimistes les faits et les statistiques, ils hochent la tête et ne se laissent pas convaincre. Ils disent que, puisque leurs soldats ont été battus à Wœrth et à Sedan, les lois linguistiques ne peuvent pas poursuivre leur cours naturel.

Un état d’esprit aussi pessimiste que faux ne pourra pas durer éternellement. La vérité finit toujours par triompher. Tôt ou tard, les Français ouvriront les yeux à la lumière et le phénomène de gallicisation du groupe européen, qui est aujourd’hui inconscient pour eux, pénétrera enfin dans leur entendement. Ce sera un grand jour pour la France ! Il marquera une révolution d’une importance considérable. Actuellement les Français laissent la gallicisation s’opérer toute seule, ou même la contrarient : alors, ils l’aideront, et, par cela même, elle s’accélérera dans une large mesure.

Que les Français travaillent à faire de leur langue l’idiome auxiliaire de notre groupe de civilisation, c’est leur intérêt et leur gloire. Mais ce qui constitue leur devoir le plus strict à l’égard de leur patrie, c’est au moins de ne pas travailler à contrecarrer ce mouvement. Il faut laisser les Danois, les Polonais, les Allemands, être espérantistes, novolatinistes, etc. Les Français ne devraient être que francistes, s’il est permis de forger ce barbarisme. Assurément les Français, par délicatesse et par libéralisme, peuvent ne pas combattre les langues artificielles inventées dans les autres pays. Mais il leur est absolument inutile de s’en emparer avec enthousiasme et de faire des efforts pour les propager. Ils devraient dire : « Nous pensons que notre langue a le plus de chance de devenir l’idiome auxiliaire. Nous n’imposons pas cette opinion, mais nous refusons catégoriquement de travailler à la propagande de l’opinion contraire, parce que nous la considérons comme fausse et comme contraire à la réalité des faits. »

Beaucoup de Français trouvent ce point de vue égoïste, antihumanitaire et, par conséquent, indigne de leur nation. Ils ont complètement tort. L’altruisme et l’égoïsme n’ont rien à voir dans la question, dès qu’il s’agit de phénomènes naturels.

S’il est conforme à ces phénomènes que leur langue devienne l’idiome auxiliaire, les Français auront beau se faire espérantistes, mundolinguistes ou nuovoromanistes, ils n’empocheront pas le mouvement de suivre la ligne de la moindre résistance. Seulement, ils pourront un peu arrêter les progrès de leur langue. Par cela ils se nuiront à eux-mêmes, mais c’est une erreur de croire qu’ils feront du bien à l’humanité. En effet, plus vite l’humanité sera munie de cet instrument si nécessaire qui est la langue internationale, mieux cela vaudra. On ne la sert donc pas en retardant le moment où ce fait se produira. Comme tous les efforts en vue d’une langue artificielle sont en pure perte, il faut les économiser pour les porter uniquement sur le terrain où ils seront bienfaisans, c’est-à-dire sur la propagande en faveur du français. Les Toscans ne font aucun effort, de nos jours, pour empêcher leur dialecte d’être la langue auxiliaire inter-italienne. Au contraire, ils font des efforts pour qu’il soit cela. En agissant ainsi, ils ne se jugent pas du tout égoïstes et ne croient pas travailler contre leur grande patrie. Que les Français fassent comme eux. S’ils sont privilégiés entre les autres nations, qu’ils s’efforcent, par altruisme, de rendre de plus grands services à l’humanité en perfectionnant leur langue, et non en l’empêchant de se répandre.

Il est inutile de montrer combien l’adoption de leur langue comme idiome auxiliaire du groupe européen leur procurera d’avantages directs. C’est tellement évident que ce n’est pas la peine d’en parler. Aussi je ne dirai ici qu’un mot sur les avantages indirects qui me semblent être encore plus considérables.

Si l’idée que leur langue a le plus de chances de devenir l’idiome auxiliaire européen pénètre dans l’entendement des Français et s’ils se mettent à travailler avec ardeur à accélérer ce mouvement, il arrivera un fait de la plus grande importance. Les Français se rendront compte qu’ils ont une grande mission intellectuelle à accomplir dans le monde, et cette mission leur apparaîtra comme un devoir patriotique auquel il sera indigne de faillir. Le jour où on en sera là, un changement considérable s’opérera dans l’esprit des Français. Immédiatement, ils seront poussés à regarder en avant plutôt qu’en arrière. Convaincus d’avoir une œuvre magnifique à réaliser, ils se sentiront soulevés par une force nouvelle. Leur pessimisme s’évanouira comme les brouillards devant l’éclat du soleil. Ils regarderont les réalités de la vie d’une façon plus nette. Ils verront qu’en dehors des facteurs politiques qui mènent les peuples aux jeux sanglans de la guerre, aux acquisitions et aux pertes de territoires, il y a encore les facteurs intellectuels qui, agissant à chaque moment de la durée, n’ont pas une moindre importance que les batailles gagnées et perdues. Dans un siècle ou deux, notre groupe de civilisation sera probablement composé d’un milliard d’individus. Que, dans ce groupe, un homme sur dix sache seulement le français, cette langue dominera le globe entier.

L’unité de langage a toujours poussé au rapprochement politique. En travaillant à faire de leur langue l’idiome du groupe européen, les Français travailleront en réalité, d’une façon indirecte, à l’entente des nations cultivées. On voit donc que les Français, en s’efforçant de propager leur langue, loin de faire une œuvre égoïste, travailleront, au contraire, à la prospérité générale de notre espèce, et aux progrès de la civilisation.


J. NOVICOW.

  1. Je dis officiellement, parce qu’en fait, l’Australie et le Canada sont déjà des États indépendans.
  2. Un petit fait démontre combien l’amour-propre passe au second plan quand il s’agit de l’intérêt. Tous les pays civilisés ont adopté successivement le système métrique. Beaucoup d’Anglais désirent aussi se l’approprier, entre autres raisons parce que leur système actuel de poids et de mesures diminue le nombre des commandes que leur industrie reçoit du continent.
  3. C’est-à-dire celles qui ne tirent leur vocabulaire d’aucune langue parlée, celles qui le créent de toutes pièces.
  4. C’est-à-dire celles qui tirent leur vocabulaire de plusieurs langues parlées, comme l’espéranto, par exemple, qui contient des racines françaises, anglaises, allemandes, russes, etc.
  5. Un fait entre mille. M. Zamenhof ne se contente pas des vingt-six lettres de l’alphabet européen. Il en ajoute trois qu’on ne trouve pas dans les imprimeries : le c, le g et l’s, surmontés d’un accent circonflexe. Ainsi, dès le point de départ, dès l’alphabet, il complique au lieu de simplifier ; il tourne le dos au bon sens. Ab uno disce omnes.
  6. Ainsi bog signifie marais en anglais et Dieu en russe. Most signifie pont en russe et la plupart en anglais. Dura signifie sotte en russe et dure en italien.
  7. Les besognes économiques sont des moyens : la jouissance seule est un but. Si tant de familles bourgeoises, en France, tiennent à faire passer à leur fils le baccalauréat ès lettres, c’est parce que la connaissance des langues anciennes est la marque d’une éducation aristocratique.
  8. « A vrai dire, — ainsi s’exprime M. F. Brunot dans son Histoire de la langue française (Paris, A. Colin, 1905, t. Ier), — la richesse et l’extraordinaire variété de notre littérature avaient, à défaut d’autre chose, vulgarisé notre langue en Europe. »
  9. Brunot, op. cit., p. 367.
  10. Id., ibid., p. 374.
  11. F. Brunot. — Histoire de la langue française.
  12. Id., ibid., p. 382.
  13. Id., ibid., p. 383.
  14. Id.. ibid., p. 388.
  15. Voir mon Expansion de la Nationalité française, Paris, Colin, 1903.
  16. Courrier européen du 16 février 1906.
  17. Courrier européen du 6 avril 1906.
  18. Numéro du 1er février 1907.