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La Lettre sur les spectacles (Chuquet)

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Librairie Hachette (Les Grands Écrivains français) (p. 85-93).



CHAPITRE III


LA « LETTRE SUR LES SPECTACLES »


Evincer Voltaire de Genève, se poser en champion de sa ville natale, poursuivre contre la civilisation la croisade qu’il avait commencée, développer une des idées principales du Discours de 1750 et frapper la société dans un de ses plaisirs les plus chers, tel fut le but de Rousseau lorsqu’il écrivit la Lettre sur les spectacles.

Dans les grandes villes, dit-il, où régnent les beaux-arts, le luxe, la galanterie, la débauche, il faut établir des théâtres ; on n’a pas à les craindre puisque le peuple est déjà corrompu ; ils attirent l’étranger et mettent les espèces en circulation ; ce sont divertissements permis qui ôtent la tentation d’en chercher de plus dangereux. Mais Genève est une petite ville où chacun travaille et vit avec parcimonie ; Genève a des plaisirs innocents qui conviennent aux mœurs républicaines, ses cercles et ses coteries où les deux sexes ne se rassemblent pas ; Genève garde son antique rudesse et l’on n’y connaît guère le vice et l’oisiveté. Un théâtre genevois serait donc une périlleuse innovation, et les habitants y perdraient leur temps, leur argent, leur vertu : plus de cercles ; les deux sexes journellement mêlés, se parant de leur mieux, s’offrant en montre dans des loges comme sur le devant d’une boutique ; les anciens usages méprisés ; la vieille simplicité remplacée par le bel air de Paris ; les courtauds imitant les marquis ; les comédiens inspirant le goût de la dissipation et devenant les arbitres de l’État.

Mais Rousseau porte la question plus haut encore. Il condamne les spectacles en eux-mêmes, à Paris, comme à Genève, et si ses arguments ne sont pas nouveaux, il les marque de son empreinte et les expose avec une éloquence si brillante et si chaleureuse que certains de ses admirateurs regardent la Lettre sur les spectacles comme son œuvre la plus parfaite. D’Alembert avoue qu’aucun sermonnaire n’a combattu le théâtre avec autant de force et de subtilité.

Selon Rousseau, le théâtre est inutile ; on croit s’y réunir, et c’est là que chacun s’isole, oubliant ses amis et ses proches pour s’intéresser à des fables ; les Romains, disait un barbare à qui l’on vantait le cirque, n’ont-ils ni femmes ni enfants ?

Le théâtre ne change pas les sentiments et les mœurs ; il les suit et les embellit, puisque l’auteur qui désire le succès flatte le goût général et prend pour thèse : à Londres la haine des Français, à Tunis la piraterie, à Messine une vengeance savoureuse et à Goa un autodafé de juifs. Sans doute, lorsque Delisle fait jouer l’Arlequin sauvage, les spectateurs ne veulent pas ressembler à son héros ; mais la pièce favorise leur tour d’esprit qui est d’aimer les idées neuves et singulières. Bref, loin de « purger » les passions, le théâtre leur donne une énergie nouvelle.

Rend-il la vertu aimable et le vice odieux ? Mais la source de notre aversion pour le mal et de notre amour du bien est en nous, non dans les pièces. Les grands scélérats de la tragédie, les Catilina, les Atrée, les Mahomet, ne sont-ils pas présentés sous un aspect favorable ? N’excusons-nous point Phèdre incestueuse, et cet Horace, cet Agamemnon, cet Oreste qui poignardent, l’un sa sœur, l’autre sa fille, et le troisième sa mère ? « On frissonne, s’écrie Rousseau avec son exagération coutumière, à la seule idée des horreurs dont on pare la scène française ; les massacres des gladiateurs n’étaient pas si barbares ! » Mais la comédie n’est pas moins funeste. Quelle école de mauvaises mœurs que le théâtre de Molière ! L’Alceste du Misanthrope ne joue-t-il pas un rôle ridicule, et Philinte, le sage de la pièce, n’est-il pas de ceux qui soutiennent autour d’une bonne table que le peuple n’a pas faim ? Régnard n’a-t-il pas encouragé les filous ? D’ailleurs que font nos comiques et nos tragiques, pour plaire au public ? Ils fondent uniquement sur l’amour l’intérêt de leur œuvre ; ils disposent l’âme à de dangereuses impressions ; ils amollissent le cœur ; ils nous énervent, nous affaiblissent, nous rendent incapables de résister à la passion. Et quel exemple donnent les acteurs et les actrices, gens avares et prodigues, accablés de dettes et versant les écus à pleines mains, propres à toute sorte de personnages, ne cultivant que le talent de tromper les hommes, étalant toujours d’autres sentiments que les leurs, livrés au désordre, menant une vie scandaleuse !

Faut-il réfuter Rousseau ? Faut-il reprocher à l’auteur du Devin du village de se contredire et de dénoncer le poison qu’il a lui-même composé ? Faut-il lui rappeler qu’il conduira son disciple Emile aux spectacles, parce qu’il n’y a point d’endroit « où l’on apprenne si bien l’art de plaire aux hommes et d’intéresser le cœur » ? Faut-il lui répondre que le théâtre est un délassement, un des plaisirs qui nous reposent le mieux de nos travaux et de nos ennuis, et — Jean-Jacques l’avoue — qu’il distrait le peuple de ses misères ? Qu’il n’est pas une école de morale ; mais — Jean-Jacques l’avoue — qu’il « maintient et perfectionne le goût » et que, s’il ne corrige personne, il corrige tout le monde, ne serait-ce qu’en incarnant le vice dans des types immortels comme celui de Tartufe ? Que l’Alceste de Molière n’est pas ridicule et — Jean-Jacques l’avoue — qu’il ne laisse pas, malgré ses incartades, de nous inspirer un respect profond ? Qu’il y a des comédiens qui sont d’honnêtes gens, et — Jean-Jacques l’avoue — que c’est une inconséquence d’honorer ceux qui font les pièces et d’avilir ceux qui les représentent ?

Il vaut mieux insister sur les passages les plus attachants du livre. Rousseau a marqué franchement les défauts du théâtre français de son époque. Il accuse avec raison les tragiques contemporains de mettre sur la scène des êtres gigantesques, boursouflés, chimériques, et il prie ces sublimes auteurs de descendre un peu de leur continuelle élévation, de parler en phrases moins arrangées, de montrer parfois la simple humanité et de faire voir, non des héros, mais des hommes. Il se moque spirituellement de ceux qui désirent épurer la comédie : leurs pièces instruisent beaucoup, mais elles ennuient davantage ; autant aller au sermon ! Diderot fut touché au vif : « Rousseau, écrit-il, dit du mal du comique larmoyant parce que c’est mon genre ».

Mais Rousseau pensait moins à blesser Diderot qu’à proclamer ce qui lui semblait vrai. Saint-Preux fera la même satire du théâtre. Il jugera que le Français veut sur la scène de l’esprit et non du naturel ; que Corneille et Racine, avec tout leur génie, ne sont que des « parleurs » qui composent de beaux dialogues bien agencés et bien ronflants ; que les personnages de la tragédie ne visent qu’à briller et ne s’expriment qu’en maximes générales ; qu’une sentence leur coûte moins qu’un sentiment. Il sera plus sévère encore pour la comédie : elle ne quitte plus, dit-il, son ennuyeuse dignité, elle ne représente que des comtes, des chevaliers en habit doré.

Jean-Jacques ne se borne pas à demander que l’art soit plus libre, qu’il ait plus d’action et de vérité, qu’il étende le champ de son observation, qu’il daigne s’occuper du bourgeois et de l’artisan. Il cherche la cause de cette décadence du théâtre et la trouve dans l’ascendant des femmes, dans la gynécocratie : les femmes régnent partout ; sur la scène, elles apprennent tout aux hommes et les écrasent de leurs propres talents ; dans le monde, celle qu’on estime le plus est celle qui a le verbe le plus haut, qui donne le ton, prononce, tranche sans rien savoir. Et ici reparaît le Rousseau qui fait avec une rare noblesse la leçon à son siècle. Pas de bonnes mœurs pour les femmes hors d’une existence retirée et recueillie ; elles doivent vaquer aux soins du ménage, et il n’y a point de spectacle plus touchant que celui d’une mère entourée de ses enfants, réglant les travaux de ses domestiques, gouvernant avec sagesse la maison qui sans elle serait un corps sans âme. Voyez les Anglaises : elles goûtent les vrais plaisirs, elles errent aussi volontiers dans leurs parcs qu’elles se promènent à Vauxhall, elles songent moins à paraître heureuses qu’à l’être, elles honorent la loi conjugale et ne s’honorent pas de la violer, leur amour décide de leur vie. A l’exemple des Anglaises, la femme restera digne et modeste : « Rechercher les regards des hommes, c’est déjà s’en laisser corrompre ». Les philosophes vont crier que la pudeur est un préjugé, que les désirs des deux sexes sont égaux, que les démonstrations ne peuvent être différentes. Mais Rousseau rappelle la volonté de la nature : dans les grandes villes, les dames du meilleur air ont les mœurs des vivandières et se piquent de faire rougir un honnête homme ; ailleurs les femmes sont timides, un mot les rend confuses, elles n’osent lever les yeux. Et Saint-Preux dira de même dans l’Héloïse qu’en France les femmes font tout, qu’elles ont l’Olympe et le Parnasse sous leurs lois, qu’elles statuent sur la valeur d’un livre comme sur le renom d’un auteur. Il blâmera l’immodestie de ces Parisiennes qui ressemblent à des filles de joie par la hardiesse de leur abord, par leur maintien soldatesque, par leur ton grenadier, par leur façon intrépide de fixer les gens.

Ces violentes sorties ne nuisaient pas au succès de l’ouvrage. Rousseau n’eut guère d’ennemis parmi les femmes. L’affection se laissait voir sous l’invective. Déclamer contre elles et les traiter sévèrement, était-ce une marque d’indifférence ? Pour les si bien châtier, il fallait les aimer. Et quelle haute idée Jean-Jacques se fait de l’amour, de ce terrible amour, tantôt éloquent et enflammé, tantôt muet et plus énergique encore dans son silence, aussi téméraire que timide, manifestant à la fois le désir et la crainte par ses inexprimables regards ! Quel fier dédain il ressent pour le jargon de la galanterie et la gentillesse prétentieuse des boudoirs, pour les fadeurs et fadaises de ces petits freluquets et de ces froids mirliflores qui ne savent pas ce que c’est que la passion ! Quels sarcasmes il lance à ces « agréables » qui ne sont pas des amants, à ces hommes du monde qui, plus femmes que la femme, lui forment une sorte de sérail, lui rendent tous les hommages hors celui du cœur, la flattent sans l’aimer, la servent sans l’honorer et la méprisent en lui obéissant !

C’est ainsi que Rousseau mêle à sa dissertation des peintures soit vigoureuses, soit aimables. Quel art, quel enchantement dans le tableau de la pudeur, de ses détours, de ses réserves, de sa naïve finesse, de son doux nenni ! Jean-Jacques ne manque jamais l’occasion de faire une digression piquante. S’il parle des amusements de Sparte, il feint qu’un mauvais plaisant lui propose d’introduire à Genève les danses des Lacédémoniennes ; et voilà un couplet sur la chaste nudité des anciens et la parure déshonnête des modernes ; voilà une tirade charmante sur l’imagination qui prête de l’attrait aux objets, irrite les désirs et enflamme ces regards qui percent à travers le vêtement le plus modeste.

La Lettre sur les spectacles se termine par une description des fêtes républicaines : les unes données en hiver, dans des salles où les jeunes gens se rencontrent sous les yeux des parents, les autres célébrées en plein air, à la clarté du soleil : luttes, joutes de bateaux, repas en commun, spectacles improvisés comme celui des Genevoises venant interrompre par leurs rires et leurs caresses la danse de leurs maris qui forment après souper sur la place Saint-Gervais une joyeuse farandole au bruit des tambours et à la lueur des flambeaux. Ces fêtes figurent dans le programme d’éducation tracé par Rabaut-Saint-Étienne. La Convention les établit même dans son enceinte ; elle aussi, dit un journal de l’époque révolutionnaire, voulait parler cette langue des signes que Jean-Jacques avait conseillée.