La Littérature dramatique à Vienne

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La Littérature dramatique à Vienne
Revue des Deux Mondes, période initialetome 16 (p. 170-186).


LA POESIE DRAMATIQUE


A VIENNE.




POEMES DRAMATIQUES (DRAMATISCHE GEDICHTE), par M. Frédéric HALM ; — Vienne, 1845




Malgré le silence de l’Autriche au milieu du tumulte de l’Allemagne contemporaine, malgré son apathie naturelle, les poètes n’ont pas manqué à ce pays depuis une quinzaine d’années. Le groupe des chanteurs autrichiens et hongrois n’est pas le moins distingué dans l’assemblée un peu confuse de la nouvelle école. Il y a là des noms déjà célèbres, des maîtres généreusement inspirés, et, à côté d’eux, de jeunes disciples pleins de bonne volonté, pleins d’une ferveur qui réjouit l’ame. Le contraste même de cette intéressante ardeur avec l’engourdissement général des esprits donne à ces nobles poètes une valeur plus rare ; ils sont pour la critique l’objet d’une étude presque respectueuse ; il faut toucher à leurs œuvres avec des mains amies, et cultiver pieusement ces produits inespérés, ces fruits de poésie, d’enthousiasme, de liberté, venus comme par miracle dans ces landes inhospitalières. On ne trouverait ni à Berlin, ni à Munich, ni sur les bords du Rhin, une telle réunion de trouvères. Anastasius Grün, Zedlitz, Nicolas Lenau, ont conquis en Allemagne une renommée légitime et qui s’accroît chaque jour. Les Promenades d’un Poète viennois, la Couronne des Morts, Savonarole et les Albigeois sont des œuvres chères à la Muse, et que consacrent encore l’enthousiasme du bien, l’amour sincère de la liberté, l’ardent espoir d’un avenir plus digne. Dans quelques années, il faut l’espérer, nous ajouterons à ces noms le nom de M. Charles Beck, si le jeune auteur des Nuits et du Poète voyageur ne se hâte pas de dépenser à l’aventure sa brillante inspiration. On cite encore des talens nouveaux ; la pléiade pourra se compléter ; telle qu’elle est déjà, n’est-ce pas un symptôme rassurant, une promesse féconde ?

Ne l’oublions pas cependant, ce sont là des voix isolées. Le public de ces poètes n’est pas en Autriche ; l’auditoire de M. Lenau est en Souabe, celui de M. Beck à Berlin ; M. de Zedlitz, Anastasius Grün, sont lus dans toute l’Allemagne ; l’Autriche ne leur accorde qu’une attention médiocre. Le vrai caractère de la poésie autrichienne, comment serait-ce cette pensée fine et fière qui éclate avec une distinction si haute dans les Promenades de M. le comte d’Auersperg ? Seraient-ce davantage la mélancolie profonde, la courageuse tristesse de l’auteur des Albigeois ? Ou bien pense-t-on qu’on trouverait aisément l’expression de ce peuple dans les audacieuses rêveries de M. Beck ? Non, certes. Ces voix généreuses peuvent être entendues sans doute par cette forte élite qui, visible ou cachée, ne manque jamais à aucun pays ; mais elles ne pénètrent pas dans la foule, et il y a une autre poésie qui s’adresse directement à Vienne. Cette poésie-là, croyez-le bien, ne sera ni ardente, ni irritée. Tantôt follement joyeuse, tantôt douce avec vulgarité, toujours molle, voluptueuse, sensuelle, elle est l’exacte image de l’esprit viennois. Si elle est triste, ce ne sera nullement de cette tristesse hardie qui atteste ou les regrets amers ou les désirs inquiets d’une ame virile. Quand elle est le mieux inspirée, ne lui demandez pas autre chose que la pureté sans la force, la douceur sans l’élévation morale, je ne sais quoi d’aimable et de languissant, je ne sais quelle grace trompeuse où le cœur s’énerve.

Le théâtre même est en proie à ces pernicieuses influences. Depuis les froides et savantes compositions de Grillparzer, le théâtre a perdu à Vienne le peu de vie qui l’avait animé pendant une partie du XVIIIe siècle. Ne semble-t-il pas pourtant que là, du moins, le contact du peuple devrait susciter les pensées fortes ? Cette sensualité, cette mollesse perfide ne devrait-elle pas se dissiper au souffle des grandes foules ? Hélas ! les poètes ont beau se glorifier dans leurs préfaces, ils ont beau se vanter de gouverner le peuple : c’est le peuple qui les gouverne, le peuple est de moitié dans leurs œuvres. Ils n’ont pas tous le libre génie, la fière indépendance des maîtres. Combien j’en sais, et des meilleurs, qui cèdent sans résistance au goût de la multitude, se laissent envahir pied à pied, et, de concession en concession, finissent par lui livrer la Muse ! Le peuple autrichien veut qu’on le divertisse, et ce n’est pas là que la scène sera jamais une ; tribune. Je n’aime pas à accuser une époque, une nation, des fautes commises par les poètes ; je crois à l’énergie individuelle, et je veux que chacun soit responsable de ses œuvres. Il y a pourtant des zones moins fertiles, des sociétés moins heureuses où, sans rien exagérer, sans fausse déclamation, on peut citer l’esprit d’un peuple au tribunal de la critique, et lui demander compte de l’influence qu’il exerce.

Je me sens autorisé surtout à parler ainsi, quand je compare l’état du théâtre en Autriche avec les tentatives généreuses qui se produisent dans tout le reste de l’Allemagne. La poésie dramatique était tombée bien bas depuis Goethe et Schiller : 1830 a réveillé les esprits, et les écrivains les plus distingués de la jeune Allemagne ont porté de ce côté tout l’effort de leur talent. Déjà, à Düsseldorf, Immermann et Grabbe avaient frayé la voie par d’énergiques essais ; la génération qui les a suivis n’a manqué ni de courage ni de persévérance, et malgré les empêchemens de toute sorte, malgré la censure, malgré l’indifférence publique, ils ont arraché plus d’une fois de légitimes applaudissemens. M. Frédéric Uechtriz a fait jouer à Berlin, avec le plus grand succès, un drame plein d’une forte et éclatante poésie, Alexandre et Darius ; le Manfred de M. Marbach a réussi à Leipzig ; M. Firmenich a donné, sur le théâtre illustré par Immermann, un drame animé, Clotilde Montalvi ; Stuttgart a accueilli avec faveur le Fils du Doge de M. Reinhold, et M. Henri Laube a retrouvé, pour écrire son Monaldeschi, toute la brillante facilité, toute la verve rapide de ses meilleurs jours. N’oublions pas quelques bonnes études de M. Sigismond Wiese, de M. E. Geibel, de M. Henri Koenig. Une place particulière est réservée à Cola Rienzi, à Othon III, à la Fiancée de Florence, de M. Julius Mosen. M. Gutzkow surtout mérite d’être cité ; il occupe le premier rang dans cette active phalange. Nul n’a été plus ardent à défier les difficultés ; ses drames, ses comédies, Patkoul, la Queue et l’Epée, le Modèle de Tartufe, se suivent sans relâche ; ce sont autant de succès, et cette verve opiniâtre qui est le caractère principal de l’auteur doit parvenir un jour à fonder un théâtre sérieux. On le voit, ce qui éclate dans toutes ces tentatives, c’est l’audace, c’est l’altière indépendance des jeunes écrivains. Mille obstacles les arrêtent : le pouvoir est souvent hostile, le public est insouciant ; ils marchent néanmoins. Partout enfin, à Düsseldorf, à Berlin, à Leipzig, à Stuttgart, c’est une lutte obstinée des poètes contre le public ; généreux efforts, combats glorieux, et où il y a tout à gagner, car n’est-ce pas déjà un véritable honneur, quelle que soit l’issue de la bataille, d’avoir tenu si intrépidement la campagne pour la cause sacrée de la poésie ? Regardez maintenant en Autriche : quel douloureux contraste ! Dans l’Allemagne du nord, c’est l’écrivain qui engage le combat ; ici, il ne se défend même pas, et se laisse désarmer sans résistance.

Imaginez un talent vraiment distingué, une ame délicate et tournée vers l’idéal ; ce sera un poète amoureux de la grace ; il aura de naturelles sympathies pour les plus douces choses de la création, son langage sera harmonieux, son imagination sereine et pacifique. Faites que ce rêveur inoffensif reçoive de son temps et de son pays une éducation sévère, que les idées viriles remplacent les molles rêveries, que sa pensée se fortifie, que son langage s’affermisse : il s’élèvera peu à peu et atteindra à la poésie véritable. Or, si c’est le contraire qui arrive, si cette direction lui manque, si l’atmosphère où il vit est chargée de molles langueurs, les qualités de son talent lui deviendront bientôt fatales ; les sentimens qu’il peindra perdront leur caractère ; cette douceur qui voulait être contenue tournera à l’effémination. Il aura débuté d’une manière charmante ; mais, comme la pente est rapide dans ces sentiers glissans, on verra plus clairement, dans les couvres qui suivront, la mauvaise influence du pays où il a vécu. Une telle étude est difficile, délicate, et certes elle ne manque pas d’intérêt. N’y a-t-il pas là une question morale autant qu’un problème littéraire ? Oui, je veux savoir ce qu’est devenu ce gracieux poète sous la direction qu’il a dû subir ; plein de sympathie pour l’auteur, je prétends ne rien pardonner à ses maîtres, et, si cette influence de l’esprit autrichien a été telle que je la redoute, c’est à elle que la critique a droit de demander un compte sévère, c’est elle qu’il faut condamner sans pitié.

Le poète dont je parle est M. Frédéric Halm. Peut-être sait-on déjà que c’est là un pseudonyme ; comme M. Anastasius Grün, comme M. Lenau, N. Halm a dissimulé son titre et son blason. Son vrai nom est celui d’un diplomate célèbre qu’on ne s’attendait guère à rencontrer dans ces discussions poétiques ; nous avons affaire au fils du président de la diète de Francfort, à M. le comte Joachim-Édouard de Munch-Bellinghausen. Or, il semble que les critiques allemands se soient trop rappelé cette circonstance en examinant le théâtre du jeune poète. Les uns ont parlé de lui avec un enthousiasme aveugle, les autres ont usé à son égard d’une rigueur préméditée. Je voudrais, au milieu de ces jugemens passionnés, éviter les erreurs et étudier simplement un point de morale dont l’intérêt me séduit. Oublions, s’il vous plaît, le fils du représentant de l’Autriche à la diète de Francfort, et ne nous souvenons que du poète. Ce n’est pas M. le comte de Munch-Bellinghausen que nous allons juger, c’est l’auteur de Griseldis et d’Imelda Lambertazzi, M. Frédéric Halm.

Bien que M. Halm soit jeune encore, il a eu le temps de donner sa mesure. Voilà plus de dix années déjà qu’il a débuté, et, depuis ce moment, ses œuvres se sont succédé, sans rapidité et sans paresse, comme il convient à un artiste qui prend sa tâche au sérieux. Les cinq drames qu’il a publiés composent un ensemble assez complet et suffisent parfaitenient pour qu’on puisse apprécier la place de l’auteur et présager l’avenir de son talent.

Les premières œuvres de M. Halm sont certainement les meilleures. J’y trouve, dès le début, les qualités, les inclinations naturelles du jeune écrivain. N’est-ce pas ainsi, aux premiers jours, qu’il est possible de deviner les tendances d’une ame, les propensions d’un esprit bien doué ? Une chose me frappe ici. M. HaIm semblait préoccupé de mettre en lumière une idée, une pensée forte qui pût soutenir son drame. Que cette idée fût toujours conduite avec habileté, qu’elle fût un aliment assez vigoureux pour nourrir son œuvre, je ne l’affirmerai pas. C’était là toutefois un heureux signe, une disposition féconde, et il était permis d’espérer que le jeune écrivain, plus maître de sa pensée, mieux familiarisé avec la scène, donnerait quelque jour un vrai poète dramatique. Nous verrons tout à l’heure ce que les influences mauvaises ont produit et comment cette imagination aimable a été détournée de ses voies.

Le vrai succès de M. Frédéric Halm, celui qui a établi tout d’abord et qui maintient encore sa réputation, c’est son drame de Griseldis. Le jeune poète avait choisi un sujet gracieux, parfaitement approprié à la nature élégante de son talent. Il sut d’ailleurs y porter des richesses nouvelles, il sut féconder la tradition qu’ii interrogeait, et, même après Boccace, y ajouter en de certaines parties une valeur inattendue. Tout le monde connaît l’admirable légende de Griseldis. Quoi de plus pur et de plus touchant dans les récits du moyen-âge ! Quel document plus douloureux que celui-là sur la condition de la femme en ces âges barbares ! Griseldis, c’est le dévouement héroïque et simple, c’est la résignation sublime, ignorant elle-même le prix de sa vertu. Comme elle est prompte à s’humilier ! comme elle souffre sans murmure ! Les plus cruelles douleurs, les affronts les plus sanglans, elle supporte tout avec une douceur qui n’est pas de la terre. D’où vient-elle, si courageuse et si grande ? Est-il vrai qu’elle ait passé dans ce monde ? a-t-elle vécu à Bologne, a-t-elle été mariée au marquis de Saluces ? et ces épreuves odieuses, et cette angélique patience, tout cela est-il réel ? Ce type suprême de bonté et de grace a-t-il en effet existé sous une forme si charmante ? ou bien n’est-ce qu’un rêve, une création idéale, une figure impossible, imaginée par la pensée populaire, et consacrée pieusement dans ces naïves histoires où Boccace est allé la prendre ?

On voit quel intérêt éveille le nom seul de l’héroïne ; disons d’abord tout ce qu’il y a de louable dans l’œuvre du jeune poète. M. Halm a aimé Griseldis, et comme un être réel dont il fallait honorer la mémoire, et comme l’idéal adoré d’une bonté supérieure. Il n’a pas pensé que la légende toute seule pût suffire. Ce type autrefois si vénéré pouvait bien ne pas convenir à nos idées présentes. L’auteur n’a pas voulu nous donner simplement uuun tableau du moyen-âge, une étude curieuse sur les mœurs féodales, sur la brutalité du maure et la résignation la servante. Il faut que cette femme, jadis si humiliée, se relève aujourd’hui ; il faut venger Griseldis. Elle restera sans doute ce qu’elle était, elle sera toujours la femme dévouée, la créature soumise, baisant la main qui la frappe, mais sa dignité sera sauvée. Or, avant de renouveler l’esprit de la légende, M. Halm a cru devoir en modifier aussi les détails, et ici l’inspiration est assez malheureuse, ce me semble. Nous ne sommes plus à Bologne, comme dans le récit de Boccace ; ce n’est pas la marquise de Salaces qui va paraître sur la scène. Le drame est transporté en Angleterre, à la cour du roi Arthur. Voici les chevaliers de la Table-Ronde : Lancelot du Lac, Kenneth l’Écossais, Tristan-le-Sage, Perceval le Gallois : c’est Perceval qui est le mari de Griseldis. Encore une fois, cette invention ne vaut rien. Pourquoi mêler des souvenirs si différens ? Qu’y a-t-il de commun entre ces traditions que vous confondez à plaisir ? A quoi bon substituer Perceval au marquis de Saluces ? Le mari de Griseldis, le seigneur sans pitié qui impose à l’humble créature de si cruelles épreuves, comment serait-ce le chevalier Perceval, dont Wolfram d’Eschembach, après Chrétien de Troyes, a raconté les mystiques aventures ? M. Halm, je le crains bien, n’a cherché là qu’un tableau brillant, une mise en scène plus poétique. Il lui a paru nouveau d’encadrer la gracieuse légende dans la cour splendide des chevaliers d’Arthur, et de broder un conte populaire sur le fond des épopées féodales. C’est une fantaisie puérile, qui ne mérite pas un blâme très sévère, mais qu’il fallait signaler. Arrivons cependant au drame lui-même.

Perceval est le plus intrépide des chevaliers de la Table-Ronde ; nul n’a plus de résolution dans la bataille, plus de générosité après la victoire. C’est lui qui a cueilli dans les expéditions aventureuses la fleur d’or de la chevalerie bretonne. Or, Perceval n’aime point la cour : il est rude, sauvage, et ne sent son cœur à l’aise qu’au fond de son manoir agreste, dans la solitude de ses forêts. N’est-ce pas là qu’il garde son cher trésor, sa femme dévouée, sa bien-aimée servante, Griseldis ? Perceval a désiré un amour sans bornes ; il a voulu régner sans contrôle sur une ame qu’un seul sentiment posséderait. Il a réussi. Griseldis était pauvre ; elle vivait dans les bois avec son vieux père Cédric, Cédric le charbonnier. Belle, naïve, aimante, elle a charmé son noble maître, et la fille du charbonnier est aujourd’hui la femme de Perceval le Gallois. Griseldis aime Pereeval comme le croyant aime son Dieu ; jamais le sacrifice d’une volonté à une volonté, jamais le don d’une vie entière n’a été plus complet et plus sincère. Griseldis est devenue par l’amour ce qu’était la femme de la société antique, elle est librement esclave, et elle dit à Perceval, comme Tecmesse à Ajax : « Salut, maître ! » Que ce seul mot suffise : Perceval est le maître d’une ame. Aussi, vous devinez comme il se confie dans la plénitude de ce dévouement si profond. Quand il vient à la cour du roi Arthur, les plus nobles dames, duchesses, princesses, la reine elle-même, la brillante Ginevra, passent auprès de lui sans que ses yeux les aperçoivent. Il n’y a au monde qu’un seul être fidèle, une seule créature aimante, Griseldis. Cependant la reine, irritée de ce dédain, provoque Perceval à force d’interrogations moqueuses et lui fait conter son histoire. Il y a ici une gracieuse scène. Voyez la reine et ses femmes aiguillonnant le brusque chevalier par leurs perfides discours. Lui, c’est à peine s’il remarque la malveillance qui épie ses paroles. Il ouvre son cœur, il confesse naïvement son amour.


PERCEVAL.

Un soir d’été, j’étais allé chasser dans la forêt. Aux prises avec ma sombre inquiétude, le cœur rempli de pensées tumultueuses, j’allais, sans être guidé par mes yeux, j’allais çà et là où me conduisait mon pas insouciant. Tout à coup je suis arrêté par une fontaine aux flots d’argent qui arrose la forêt. Je regarde et je vois… ô reine ! je vois une jeune fille, belle comme on ne l’est pas sur terre, et cependant combien elle ignore sa beauté ! une jeune fille, ô reine ! Sur son front était écrit en caractères lumineux que Dieu sourit avec complaisance en la créant et qu’il lui dit : « Tu es la bienvenue… » Elle était assise au bord de la fontaine, et sa noire chevelure tombait à flots sur ses épaules : Soudain elle se penche vers la source, elle plonge ses petits pieds dans le cristal des flots, couvrant avec soin du bord de sa robe tout ce que l’eau ne cachait pas. Et moi, enveloppé dans l’ombre des arbres, j’admirais sa chasteté. Puis, quand elle se fut assise, regardant les flots qui jouaient avec la neige de ses pieds, elle ne songea point, comme les autres femmes, à se sourire amoureusement ni à se servir du miroir de l’onde pour se parer et arranger ses cheveux. Comme un enfant, elle se mit à enfler ses joues, à se faire des grimaces, et à pousser de francs éclats de rire quand l’eau de la source lui renvoyait une bonne caricature de son charmant visage. Et je me disais : Elle n’a point de vanité… Bientôt, du creux de la montagne, la cloche du soir sonne à la tour de la petite église ; aussitôt elle devient grave, elle se tait, elle écarte promptement les cheveux qui couvraient son visage ; son regard angélique se tourne vers le ciel, tandis que ses lèvres s’agitent en murmurant, comme des feuilles de rose au souffle de l’air. Oh ! elle est pieuse, pensai-je au fond de mon ame.


Cette description aimable est interrompue çà et là par les railleries amères de Ginevra ; la scène continue, et tout ce contraste est rendu avec beaucoup de grace. Ginevra voulait que Perceval rougît devant tous ; elle pensait qu’il n’oserait avouer la fille du charbonnier, et, bien loin de là, elle a fait éclater l’enthousiasme passionné du chevalier pour l’ange céleste qui garde l’honneur de son nom. Piquée au jeu, elle insiste plus vivement encore ; ce n’est plus la raillerie qu’elle emploie, c’est la colère et l’insulte. Ne craignez rien pour Griseldis ; elle sera défendue vaillamment. Non, il n’y a pas une femme qui puisse approcher d’elle, pas même Ginevra, la noble reine. Ah ! si le mérite distribuait les rangs, Griseldis serait assise sur le trône, et Ginevra s’agenouillerait devant la fille du charbonnier ! A ces hardies paroles de Perceval, les épées sortent des fourreaux ; Lancelot du Lac veut venger la reine, et déjà le fer croise le fer. On les sépare pourtant, et le roi Arthur pardonnera à Perceval, s’il consent à se rétracter. Mais comment déclarer qu’il y a une femme au monde aussi aimante, aussi dévouée que Griseldis ! Ce n’est point l’orgueilleux chevalier qui s’abaisserait à ce mensonge. — Eh bien ! dit la reine, j’accepte le jugement de Perceval. Oui, je m’agenouillerai devant la fille du charbonnier, si Perceval me prouve devant tous, et par des signes irrécusables, le dévouement de Griseldis et cette affection dont il est si fier. Les signes demandés par la reine, ce sont les plus cruelles épreuves que puissent subir le courage et la résignation d’un ange. L’engagement est conclu : que Griseldis supporte sans se plaindre d’intolérables douleurs, de sanglantes humiliations, et Ginevra pliera les genoux devant elle.

Elle ne sait pas cependant, la noble femme, comme on joue avec sa destinée. Quoi ! est-il possible que Perceval consente à ce pari barbare ? Qu’y avait-il donc au fond de son amour ? On le voit trop : un immense orgueil. Pour satisfaire cet orgueil sauvage, il a accepté sans scrupules les conditions terribles de cet abominable jeu. L’épreuve commence ; c’est son enfant d’abord qui va être arraché à Griseldis, son bel enfant aux cheveux si blonds, aux yeux si bleus ! Le roi ne veut pas que la noble famille des Perceval soit souillée par l’enfant de Griseldis. Ce n’est pas tout : elle sera chassée du palais de Perceval ; le roi l’ordonne ainsi, et Perceval se soumet à la volonté d’Arthur. Eh bien ! Griseldis partira sans se plaindre : « Vous m’avez prise dans la hutte misérable du charbonnier, ô mon seigneur tant aimé ! vous me renvoyez aujourd’hui, que votre volonté s’accomplisse. » Et la voilà qui part, répudiée, chassée devant tous les vassaux de son époux. Tous frémissent d’indignation ; elle seule, résignée au sacrifice, absout son maître et le vénère comne au jour où elle fut amenée par lui dans son palais. L’épreuve est-elle terminée ? Non. A peine rentrée dans la hutte de son père, son père ne veut pas la reconnaître. Elle est donc seule au monde ; tout lui a été arraché, son père, son mari, son enfant, et cependant il n’y a pas d’amertume au fond de son ame : elle n’accuse pas la dureté de Perceval ; elle est encore prête à se dévouer ; ce cœur, tout déchiré qu’il est, appartient toujours à son maître. Mais qui arrive tout à coup à travers les bryyères ? Quel est ce fugitif ? C’est Perceval. On le poursuit, et le roi Arthur a juré sa mort. Griseldis ne triophe pas ; elle ne se venge pas comme une héroïne vulgaire : elle sauve respecteusement celui qui a brisé sa vie. Certes, le sacrifice est achevé cette fois : c’est assez de douleur, assez de patiente, l’épreuve a parlé haut. Il est bien temps que Griseldis soit ramenée dans son palais ; il est temps que son enfant lui soit rendu, et que tous les vasseaux convoqués saluent l’épouse de Perceval. Elle a bien mérité aussi que l’orgeuilleuse Ginevra s’agenouillât devant elle, et elle va savoir enfin que tout cela n’est qu’un jeu. Un jeu ! A ce mot pourtant, ce cœur dévoué, ce cœur si humble, si aimant, si prompt au sacrifice, le cœur de Griseldis se révolte. Quoi ! ce n’était qu’un jeu ! Quoi ! ces humiliations odieuses, ces coups sans pitié frappés l’un après l’autre, quoi ! tant de maux accablans, c’était une comédie ! Son amour si sincère, si profond, a été l’objet d’un pari cruel !

PERCEVAL.

Tu l’as dit, c’était une épreuve ; la voilà terminée. Ton enfant est sauvé, ton père est libre, tout ton bonheur t’est rendu. A ton tour, pardonne ! Ne pense plus à ce jeu qui a éprouvé ce que tu vaux ; il est fini maintenant. Oublie tout, pardonne tout.

GRISELDIS.

Un jeu ! et moi… Ah ! ce fut un jeu bien dur et plein de larmes !

PERCEVAL.

Tu pleures ! sèche tes larmes. Ils voulaient m’humilier à cause du choix que j’ai fait, parce que tu es née au milieu des bois, parce que ta beauté m’est apparue au milieu de la misère ; mais moi, à l’éclat de leurs noms orgueilleux, j’ai opposé ton cœur, ta pureté sans tache ; je t’ai conduite à travers des peines cruelles ; tu as vaincu, tu as vaincu à chaque épreuve. Ginevra va s’agenouiller devant toi dans la poussière, et l’Angleterre retentira de tes louanges. Es-tu irritée contre moi qui t’ai donné une gloire si haute ?

GINEVRA.

Griseldis, il dit vrai. Et pourquoi le nier ? une part de la faute pèse sur moi. Ce qu’il a fait, c’est nous qui l’avons imaginé. A nous le remords, à toi la victoire. Donc, librement, selon notre promesse, nous déclarons, en présence de la chevalerie anglaise, que l’éclat de la couronne pâlit devant ta vertu, et que, si tout était réglé dans ce monde d’après le mérite et le droit, c’est toi qui serais souveraine, c’est toi qui porterais la couronne d’Angleterre. Me voici à genoux devant toi ; pardonne-nous les maux dont t’a frappée un criminel orgueil.

PERCEVAL.

Elle est à genoux ! criez-le aux quatre vents. La reine est à genoux aux pieds de la fille du charbonnier !

GRISELDIS.

O reine, levez-vous ! — Écoutez ma prière, et ne pliez pas les genoux devant la fille du charbonnier ! Si la victoire m’appartient, laissez-moi repousser la récompense qu’une tromperie cruelle m’a value au prix de tant de larmes ! Vous croyez entourer ma tête de laurier ; c’est une couronne d’épines que j’ai conquise, car les angoisses mortelles qu’on m’a fait subir étaient moins dures que la peine dont je souffre aujourd’hui… O Perceval, tu as joué avec mon bonheur ! Ce cœur dévoué a été pour toi un objet d’amusement ! Tu n’as pas craint que j’en mourusse ! Tu n’as redouté qu’une chose, c’était qu’ils l’emportassent, sur toi ! Puisse Dieu te pardonner ainsi que je te pardonne ! — Et toi, mon père, la faute dont tu m’accuses est-elle effacée maintenant ? Si l’excès de mon dévouement insensé a élevé jusqu’à Dieu un enfant de la poussière, ai-je suffisamment expié ma folie avec mes larmes, avec les douleurs profondes de mon ame trompée ?… Conduis-moi dans nos forêts, dans le sein paisible de notre butte. Permets que je repose ce cœur blessé à mort sur le cœur fidèle de la nature…

Nobles paroles ! belle et consolante conclusion de cette tragédie douloureuse ! Griseldis retourne au fond de ses forêts, dans la cabane de Cédric, et Perceval, couvert de honte, perd à jamais le précieux trésor dont il a si odieusement abusé. Cette fin du drame, qui appartient tout-à-fait à M. Halm, est une de ses meilleures inventions. La légende, on le sait, ne lui indiquait pas ce dénouement. Griseldis revient au palais, et le marquis de Saluces, satisfait de ses rudes épreuves, la réintègre dans tous ses droits. Ainsi conclut la légende ; ainsi conclut Boccace, admirant l’humilité parfaite de son héroïne et ne soupçonnant pas que sa dignité ait souffert de ce jeu abominable. Il faut remercier M. Halm de la noble pensée qu’il a si bien portée sur la scène. Maintenant la figure de Griseldis est complète ; la résignation ne s’abaisse plus jusqu’à l’abandon absolu du droit et de la volonté. Le moyen-âge pouvait bien ne pas demander davantage à Griseldis ; aujourd’hui, grace à Dieu, son humilité paraît plus sublime, unie à une dignité si pure.

Tel est le premier poème dramatique de M. Halm. Ce fut un vrai succès, et les discussions provoquées par la pièce servirent à introduire l’auteur, d’une manière brillante et soudaine, dans le monde des poètes en renom. La discussion même continue encore. Voici onze ans que Griseldis a été représentée pour la première fois, et les critiques n’ont pas dit leur dernier mot. Il y a eu depuis 1830, je le disais tout à l’heure, bien des tentatives diverses pour relever la poésie dramatique en Allemagne, et faire oublier, s’il était possible, les artisans vulgaires, l’éternel Raupach et ses amis. Or, dans toutes les capitales, il y a un tribunal attentif : les critiques sont à leur poste, et ce que fit Lessing à Hambourg il y a un siècle, ce que fit Boerne il y a vingt ans, chacun le recommence aujourd’hui avec une juvénile ardeur. On publie des Dramaturgies comme celle de l’auteur de Nathan. M. Wienbarg continue à Hambourg même la tâche de Lessing. M. Gutzkow a donné, dans ses Vermischte Schriften, une série d’intéressantes études sur le théâtre de Berlin. Les villes les moins importantes ont souvent leur scène en renom, et tout à côté le critique empressé, le juge sérieux et sympathique. La petite ville d’Oldenbourg fait beaucoup parler d’elle en ce moment ; elle a son poète dramatique, M. Julius Mosen, et son critique, M. Stahr, qui tous deux surveillent avec soin, non pas seulement les progrès de leur scène, mais tout ce qui se passe sur les théâtres d’Allemagne. Ainsi, l’œuvre jouée à Vienne ou à Munich est appréciée bientôt, non par un seul écrivain, mais par dix juges qu’anime un esprit différent. On n’a pas à craindre ce que j’appellerai la centralisation de la critique ; on n’a pas à redouter, ce qui est si fréquent dans une capitale, la banalité d’une opinion concertée, pour ainsi dire, en commun par les juges que le public accepte la critique a plus de liberté, plus de mouvement, une vie plus variée, des allures plus sincères. M. Wienbarg, M. Mosen, M. Stahr, M. Gutzkow, plusieurs autres encore, ont donné d’utiles exemples ; on peut dire qu’ils composent, d’un bout à l’autre de l’Allemagne, une assemblée de bons esprits délibérant en liberté sur cette renaissance tant souhaitée de la poésie dramatique dans le pays de Goethe et de Schiller. Il s’en faut qu’ils soient toujours d’accord ; l’homme du nord et l’homme du sud ont leurs prédilections, leurs antipathies ; qu’importe ? tout cela profite au mouvement de la discussion, et le jugement définitif y gagne. Eh bien ! le drame de M. Halm a été et est encore un des plus vifs sujets de controverse. On s’était étonné d’abord du succès de la pièce : quoi donc ! un poète dramatique à Vienne ! Que pouvait être la poésie sur une scène où la liberté n’existe pas ? Aussi la sévérité était en éveil, et, tandis que Vienne applaudissait avec enthousiasme et proclamait le nom du poète, les critiques du nord examinaient de près l’ceuvre nouvelle si bruyamment annoncée.

On alla un peu loin d’abord, et la rigueur fut grande. M. WVienbarg, M. Stahr, M. Mosen, signalèrent avec amertume les défauts de cette tragédie aimable. Le plus grave reproche s’adressait au choix même du sujet : cette histoire de Griseldis convenait-elle au temps où nous sommes ? Était-ce la mission du poète de montrer la femme si abaissée, si prompte à abandonner ses droits les plus sacrés ? Nos ardens critiques sont aujourd’hui fort scrupuleux sur ces questions, et je les en félicite. Le théâtre exerce une action trop directe pour qu’on s’abstienne de discuter sévèrement l’esprit caché des œuvres confiées à la scène. Cet examen vigilant fait partie de la tâche imposée aujourd’hui, en Allemagne plus que partout ailleurs, aux écrivains qui veulent servir la société moderne. Seulement M. Wienbarg et M. Stahr ne se trompaient-ils pas ? Quand ils accusent l’immoralité de Griseldis, ils oublient précisément l’intelligente hardiesse avec laquelle M. Halm a transformé la légende ; ils oublient le dernier acte et cette réparation accordée au caractère de l’héroïne, ce retour inattendu d’une dignité si haute. Non, ce n’est pas là que doit porter le reproche. Ce qu’il faut blâmer dans le drame de M. Halm, disons-le sans crainte après avoir mis en lumière la noble idée qui le couronne, ce qu’il faut blâmer, c’est le ton général, c’est la couleur du style et des pensées. L’exécution, en un mot, ne répond pas à la conception première. Cette douceur harmonieuse, où l’on ne sent nulle part une force cachée, a je ne sais quoi de fade et d’amollissant. Sous leur costume séculaire, ces antiques personnages du monde féodal montrent beaucoup trop souvent la coquetterie, l’élégance apprêtée, les mignardises d’une société toute différente. La cour du roi Arthur devient un salon aristocratique de Vienne, et Ginevra semble çà et là une grande dame qui tiendrait volontiers sa place dans un roman d’hier. J’ose affirmer que ces graces douteuses, et surtout la mollesse efféminée des couleurs, sont précisément ce qui a valu à M. Halm les applaudissemens du public autrichien. Si une généreuse idée éclate aux dernières scènes du drame, ce n’est nullement par là que le poète a enlevé les coeurs. Voilà le reproche qu’il fallait formuler nettement, voilà aussi le danger qu’il était urgent de signaler à l’inexpérience du jeune écrivain. On comprendra tout à l’heure quel service lui eût été rendu.

Nous allons trouver encore une idée conçue avec habileté, mais très faiblement mise en œuvre, dans le drame que M. Halm fit représenter un an après Griseldis. L’Alchimiste a paru en 1836. La pensée du poème ne manque pas d’élévation ni de vigueur. Suivons l’auteur au fond du moyen-âge, au milieu des éblouissemens de ces siècles ardens et naïfs. Nous sommes sur le Rhin, à Cologne. Entrez dans cette rue noire, montez dans cette maison obscure et silencieuse.Voici l’atelier de maître Werner Holm, un des ancêtres du docteur Faust, un cousin d’Arnaud de Villeneuve, de Raymond Lulle et de Paracelse.Werner Holm est livré à la pratique des sciences occultes. Véritable fils de ces siècles émerveillés, son imagination est éblouie par les promesses de la science, par la fièvre de l’inconnu. Il travaille nuit et jour ; sa pensée fermente et brûle, comme ces fourneaux incandescens où il mêle à toute heure les matières prescrites. Vous savez ce qu’il cherche ; il ne tâche pas de pénétrer les secrets de la vie, les mystères du monde invisible ; son but est plus net, il veut faire de l’or. Déjà tout ce qu’il possède a disparu dans ses fourneaux dévorans ; il ne se décourage pas. Vainement sa femme tant aimée autrefois le supplie de renoncer à sa folle entreprise ; vainement elle lui montre la misère effrayante qui est déjà venue et ses pauvres enfans près de mourir de faim ; vainement aussi le fa.mulus désespéré veut abandonner son maître et lui redemande tant d’heures perdues, tant d’argent et d’or jeté dans le gouffre insatiable : Werner Holm s’acharne à la poursuite de la chimère. Périssent plutôt sa femme et ses enfans ! périsse le lâche famulus ! Lui-même, s’il le faut, il mourra à la peine ; mais non, à force de science et de courage, le miracle se fait, la matière en courroux cède au génie obstiné de l’inventeur : Werner Holm a trouvé le secret de Dieu, il fait de l’or ! Ainsi commence le drame. Voilà donc l’alchimiste devenu maître du monde. Que sont auprès de Werner Holm les plus riches et les plus puissans ? C’est lui qui est le seul riche, le seul puissant, le seul maître. Attendez cependant : cette richesse formidable, acquise au prix d’un tel labeur, comme elle est lourde à porter ! quel écrasant fardeau ! Est-ce bien encore un homme, celui à qui tout obstacle est inconnu, tout désir interdit ? N’est-il pas sorti de la condition humaine ? Ah ! quel immense ennui pèse déjà sur sa tête !

Voilà l’idée qui a inspiré le poème de M. Halm, voilà la conception première de son œuvre. De cette idée, M. Halm a-t-il tiré habilement tout ce qu’il pouvait ? Les péripéties du drame éclairent-elles suffisamment la pensée philosophique de l’auteur ? Comment fera-t-il pour peindre en traits vigoureux cette situation extraordinaire, cette satiété infinie ? Werner Holm jetait dans ses fourneaux sa fortune entière ; il jette à présent dans le gouffre de son ennui tous ses désirs, toutes ses voluptés, tous ses gigantesques caprices, toutes ses fantaisies insensées, et le gouffre s’agrandit toujours. Pour peindre énergiquement cette figure de Werner, pour donner une vie puissante à cette pensée, il était besoin d’une main robuste et d’une imagination splendide. M. Halm a choisi une tâche trop haute. Là où il fallait la poésie de Faust ou de Manfred, nous ne trouvons qu’une action froidement imaginée, médiocrement conduite. L’idée fondamentale du poème est indiquée à peine, au lieu d’être nettement mise en relief. C’est surtout au centre du drame que se déclare toute la faiblesse de l’œuvre : le commencement et la fin ont répondu aux efforts de l’auteur ; mais, quand il arrive au sujet véritable, sa muse, sa faible muse s’effraie et l’abandonne. Le premier acte est écrit avec talent ; le travail de l’alchimiste dans son laboratoire, ses angoisses, son exaltation fiévreuse, sa patiente opiniâtreté, tout cela est habilement rendu. J’aime aussi les dernières scènes, j’aime l’instant où Werner Holm, fatigué de lui-même, persécuté par l’envie et la cupidité, va demander un refuge au paisible village où sa femme vivait dans la misère. Il revient pour la voir mourir, et lui-même, c’est là qu’il mourra bientôt, emportant dans la tombe son redoutable secret. Encore une fois, les premières scènes et les dernières ont été exécutées avec bonheur, avec un certain éclat ; seulement, la sérieuse difficulté, le vrai sujet n’était pas là, et rien de plus faible, rien de plus languissant que le drame lui-même. Malgré cette insuffisance, je tiens compte à M. Halm de la conception originale qui a présidé à son travail ; je le félicite d’avoir visé haut, de s’être proposé un but difficile et glorieux. S’il a échoué, sa bonne volonté du moins atteste une ame éprise du beau, un sentiment élevé de la poésie ; tout nous dispose enfin à suivre avec sympa hie les destinées de cette imagination, chez qui se déclarent avec grace des instincts nobles et purs.

Je signale, mais seulement pour mémoire, un petit drame en un acte, Camoens, joué quelques mois après, au commencement de 1837. Ce n’est pas un drame, quoi qu’en dise l’auteur ; ce n’est guère qu’un tableau rapide ; point d’action, point de lutte, point d’intérêts et de passions aux prises. Camoens est mourant sur son grabat, et le jeune Quevedo, recueillant son dernier soupir, reçoit le baptême des mains du glorieux maître. La pièce fut représentée avec peu de succès ; elle est plus intéressante à la lecture ; on croit entendre une ode passion un un hymne enthousiaste. Ce vieux poète accablé par la douleur, mais non pas vaincu, et ce jeune disciple que la vue de tant de misère ne décourage pas, ce lévite impatient que la poésie sacre au chevet d’un lit de mort, tout cela se groupe dans un contraste harmonieux, et où se révèle l’inspiration élevée qui est naturelle à l’auteur.

Ces trois pièces, Griseldis, l’Alchimiste, Camoens, quelle que soit la faiblesse du résultat, indiquaient un heureux instinct, une disposition d’esprit vraiment féconde. Mais qu’est-ce que l’instinct ? Une promesse, une espérance ; il faut que l’artiste réalise les richesses obscurément contenues dans son ame. Tout ce qu’il a fait jusqu’ici n’est rien de plus qu’une préface, une longue préface à ses œuvres. Il s’est donné tout le temps d’annoncer ce qu’il pourra accomplir un jour ; maintenant nous avons droit d’exiger beaucoup. Il a aspiré dans Griseldis à une élévation morale qui est belle encore, malgré l’élégance maniérée du style. Dans l’Alchimiste, il a soupçonné un drame qui aurait pu enrichir la famille de Faust. Son tableau de Camoens atteste un énergique élan vers tout ce qu’il y a de glorieux et de douloureux dans les amours du poète avec la Muse. Tout cela, je le répète, ce sont, chez ce jeune talent, des velléités honorables ; qu’il agisse enfin, qu’il sorte des limbes, qu’il entre résolument dans la région des choses belles et des couvres vivantes. Certes, si le pays qu’il habite pouvait donner à sa pensée un aliment substantiel, si l’esprit du poète pouvait se mouvoir librement, ses bons instincts se développeraient vite. Puisqu’il aime à construire son drame autour d’une idée, cette idée, il ne la chercherait plus seulement dans l’horizon étroit où il s’enferme. Il ne redouterait pas des inventions plus hautes, il n’aurait pas peur de la philosophie ni de la liberté ; il oserait toucher à toutes les cordes de l’ame, et reproduire dans sa variété le tableau de la vie humaine. La crainte que j’indique ici contient déjà un reproche grave, et je désire que M. Halm ne le mérite pas dans les œuvres qu’il me reste à juger.

Imelda Lambertazzi a paru un an après Camoens, en 1838. Le poète nous transporte encore au moyen-âge, vers la fin du XIIIe siècle, au milieu des discordes et des haines des républiques d’Italie. Deux grandes familles de Bologne sont aux prises, les Geremei et les Lambertazzi. Le neveu de Geremei, Fazio, aime la fille de Lambertazzi, Imelda, autant que Roméo aime Juliette. Rappelez-vous les obstacles qui séparent le fils des Capulets et la fille des Montaigus, vous saurez quelle barrière se dresse entre Fazio et Imelda. Après maintes aventures, après maints coups d’épée, Fazio est tué par un des Lambertazzi, au moment où Imelda, fuyant le château de ses pères, va s’unir à lui dans la chapelle de la forêt. Voilà tout ce drame, froide et inutile copie du drame passionné du maître. Qui donc a donné à M. Halm cette malheureuse inspiration ? Comment a-t-il cru qu’il pourrait lutter avec la grace de Juliette, avec la passion de Roméo ? Au lieu des énergiques peintures du vieux William, au lieu de ces figures vivantes, vous ne trouverez ici que la poésie énervée de Métastase.

Ainsi s’endormira de jour en jour cette poésie indolente : la discipline dont elle avait besoin lui a manqué. M. Halm voit bien d’ailleurs qu’il ne s’adresse pas à un auditoire exigeant ; il n’a pas en face de lui des penseurs, des ames viriles, des intelligences sévères. Il est gêné surtout par l’esprit qui règne à Vienne. Il a beau imiter Shakespeare, ce roi puissant de la réalité : la réalité l’inquiète, le mouvement de la vie l’effraie ; il y rencontrera trop de choses qu’il ne pourra librement porter sur la scène. C’est pour cela que sa muse aime les églogues, les fantaisies amoureuses, tout un idéal gracieux qui vous fait oublier le spectacle du monde. Un des écrivains qui l’ont jugé avec le plus d’indulgence, M. Julius Mosen, a dit de lui en termes aimables : « Tous ces drames expriment parfaitement la vie intellectuelle du peuple autrichien ; de toute la réalité on n’a laissé à ce peuple que l’amour, parce que l’amour, comme l’alouette qui chante, ne peut rester sur terre et s’envoie dans l’espace. » Cela est bien dit en effet. Si l’amour chante avec grace dans les drames de M. Halm, la pensée se disperse dans le vide, et le tableau de la vie est perdu pour elle.

Cette effémination d’une intelligence bien douée se manifeste d’une façon bien plus affligeante encore dans la récente tragédie de M. Halm, le Fils du Désert. Ce qu’il y a de particulièrement triste, c’est que ce drame contient pourtant une idée ; car si cette idée, bonne et généreuse en soi, est employée à un mauvais usage, si l’auteur défigure sa propre conception et lui inflige un sens pernicieux, ne voit-on pas là très clairement, et à nu pour ainsi dire, le mal dont il souffre ? Pour moi, au moment où je lis les derniers vers de ce poème, je suis si frappé de cette réflexion, qu’il m’est impossible de ne pas dénoncer l’influence fatale du génie de l’Autriche ; je crois la prendre sur le fait, et il me semble que son crime est flagrant. Qu’a voulu M. Halm ? il a voulu montrer la puissance bienfaisante de l’amour d’une femme. L’amour, le chaste amour, apaisant les passions furieuses et triomphant de la brutalité, telle est la pensée première qui a séduit l’imagination du poète. L’idée est belle, elle est vraie, elle est féconde : voyez maintenant ce qu’elle va devenir ! Au lieu de la brutalité soumise, c’est l’héroïsme énervé que peindra M. Halm. La scène est aux environs de Massilia, à l’époque où les barbares ont envahi les Gaules. Une jeune fille de race grecque, Parthénia, a été prise par les Germains. Le chef, Ingomar, se sent saisi de respect et d’amour à la vue de la belle captive ; pour la suivre, il abandonne son camp ; il ira partout où elle le conés ira ; sans résistance, sans regrets, il quittera ses frères d’armes, il renoncera à sa libre existence et vivra tranquillement dans les murs de Massilia. Le sujet peut très bien être accepté ainsi, et il n’y aurait à blâmer que la simplicité un peu trop naïve de l’invention, si les détails, les peintures, les incidens, n’appelaient une critique tout autrement sévère. Rien de plus bourgeois, en effet, que ce tableau, et, comme il s’agit des rudes conquérans du Ve siècle, tout ce qu’il y a de mou, de gauchement pastoral dans la composition, vous choque plus cruellement encore. Il semble voir ici une glorification de la lâcheté. Non, ce n’est pas l’influence supérieure de l’amour que M. Halm a chantée dans son poème. La soumission si facile, si vulgaire, du chef des barbares, ne rappelle nullement, croyez-le bien, le farouche Mauprat dompté par la noble Edmée, ni ces trois frères aux allures sauvages que vaillance sait convertir avec une grace si poétique. Cela Ire remet en mémoire, bien plutôt, le dialogue du chien avec le loup :

Quittez les bois, vous ferez bien ;
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, hères, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car, quoi ! rien d’assuré ! point de franche lippée !
Tout à la pointe de l’épée !
Suivez-moi, vous aurez un bien meilleur destin.


Or, le loup, comme on sait, est plus dignement inspiré que le héros de M. Hahm. La fable de La Fontaine prêche la liberté ; le drame du poète autrichien prêche une soumission aveugle, dissimulée seulement sous les séductions de l’amour. Singulière peinture pour un Allemand ! Quoi ! un de ces hardis Germains des premiers siècles muselé par la jeune Grecque, apprivoisé d’un seul mot, et conduit en laisse dans une boutique de Massilia ! Nous voici un peu loin de ces poètes euthousiastes qui s’enflammaient d’une si belle passion pour Arminius et les héroïques rudesses de la Germanie primitive ; mais il y a déjà long-temps que l’Autriche s’est retirée du mouvement de l’Allemagne, et qu’on y chante plus aisément l’humilité que le courage et l’audace.

Après les molles inspirations d’Imelda Lambertazzi, après les funestes conseils que donne, sans le savoir peut-être, le drame que je viens de juger, il est clair que M. Halm a mal défendu, contre les influences subtiles et redoutables qui l’entourent, l’idéal sacré, les généreux instincts annoncés brillamment dans ses premiers travaux. Il a trop faiblement lutté, il a perdu la bataille. On a dit souvent que chaque poète apporte une somme d’inspirations à féconder, un idéal à mettre en lumière ; on a dit que tous ces trésors doivent être disputés par lui au monde, et protégés contre les atteintes de la société. Si cela est juste en tout lieu, n’est-ce pas vrai surtout dans un pays où la pensée ne saurait être libre, où le domaine du poète est violemment rétréci, où la Muse, à chaque élan sublime, va se heurter à des barrières ? L’étude que nous avons faite accuse assez clairement les coupables. On a vu se lever un jeune poète, riche en heureuses inspirations, ami des idées élevées et pures ; il a débuté avec noblesse ; seulement la vigueur lui manquait, et il eût fallu que l’auditoire vint en aide au jeune écrivain, qu’il pût l’encourager, qu’il pût affermir ses pas chancelans. Loin de là, c’est son auditoire qui l’a égaré. L’auteur de Griseldis a été détourné de ses voies par l’exemple d’un monde sans courage et les concessions involontaires qu’il a faites à l’indolence publique. C’est ici qu’on a le droit d’adresser à Vienne l’énergique apostrophe du Veilleur de nuit :

Wie bleieh, wie hold, wie sehmachtend hingegossen
Sie daliegt, die gefaehrliche Sirene !


La sirène en effet, la sirène sensuelle, vient de tuer un poète de plus !

Est-il vrai cependant qu’il soit mort ? Je ne voudrais pas être trop dur pour l’aufeur de Griseldis. La sévérité, je le sais, est ordonnée ici plus que jamais ; à ceux qui languissent dans cette atmosphère malsaine, il faut de rudes conseils et une sentence franchement motivée. Je regretterais toutefois de quitter M. Halm sur un présage trop douloureux. Non, tout n’est pas perdu ; le poète, sincèrement averti, peut réparer sa défaite. Ces conceptions élevées, ce sentiment de l’idéal, ce fécond instinct dont il était pourvu il y a dix ans, il peut les retrouver, il peut reprendre ces chers trésors au monde qui les lui a ravis. Je ne crois pas que le nom qu’il porte ait jamais enchaîné un vrai poète ; M. le comte de Munch-Bellinghausen n’a qu’à jeter les yeux autour de lui, il verra M. le comte d’Auersperg et M. de Strehlenau conduisant avec fierté le groupe des hardis chanteurs. Je ne pense pas non plus que les acclamations du public viennois puissent lui donner le change : s’il veut bien porter ses regards au-delà des frontières autrichiennes, il s’apercevra que l’Allemagne le condamne et le rejette. C’est à lui de choisir entre la cour de vienne et la grande patrie. Souvenez-vous, poète, de vos premières inspirations ; souvenez-vous de cette Griseldis qui abandonne si noblement le palais de Perceval et va retrouver dans les ronces des forêts sa dignité menacée ; souvenez-vous aussi du jeune Quevedo recevant le baptême poétique que lui confère, à l’heure de la mort, le chantre héroïque des Lusiades. N’avez-voua pas célébré son enthousiasme ? Ce que vous avez promis alors, faites-le enfin ; Vienne vous a applaudi, l’Allemagne entière vous aimera. Secouez ces fatales langueurs, cet engourdissement perfide ; sinon, dans cette Autriche hostile à l’esprit moderne, un de nos plus vifs griefs contre une administration énervante, ce serait vous, ô poète ! ce serait votre muse, si noble, si confiante au début, aujourd’hui vieillie avant l’âge, et près de mourir sous un ciel inclément.


SAINT-RENE TAILLANDIER.