La Littérature et la Politique de Naples de 1830 à 1865

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La Littérature et la Politique de Naples de 1830 à 1865
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 56 (p. 1010-1042).
LE MOUVEMENT ITALIEN
A
NAPLES DE 1830 A 1865
DANS LA LITTERATURE ET DANS L'ENSEIGNEMENT

Dans un pays divisé, le lendemain d’une révolution, voulez-vous savoir à quel parti est l’avenir, demandez de quel côté est l’intelligence, car c’est elle après tout qui cède le moins à l’éblouissement des grandes fortunes ou à l’abattement des grands désastres. Dans les jours de calme, elle prépare et conduit les événemens ; dans les jours d’orage, elle les combat, les repousse ou les ramène : tôt ou tard elle les fait rentrer dans son chemin. Or l’intelligence à Naples est pour l’unité italienne. Elle ne l’est pas d’hier, et ce n’est point l’aventure miraculeuse de Garibaldi qui l’a subitement convertie ; ces hardis coups de main peuvent réussir, mais le succès ne dure qu’une heure quand un sérieux mouvement d’opinion ne les a pas précédés et commandés. Lorsque le héros populaire entra dans Naples avec « ses jeunes vétérans, » il n’y trouva pas seulement une foule aveugle, enthousiaste, tourbillonnant autour de lui comme la poussière soulevée par les chars de triomphe ; il y était attendu, appelé même par une patiente évolution d’esprits éclairés et convaincus, qui voulaient une patrie forte et un roi national.

Cette sorte d’avant-garde militante avait préparé depuis longtemps l’œuvre décisive que venait d’accomplir une vaillante épée ; elle l’avait préparée par un puissant épanouissement de toutes les forces intellectuelles qui conquièrent et gouvernent un pays, car les aptitudes et les facultés les plus contraires se développent d’ordinaire ensemble dans l’esprit des Napolitains. Cette population est loin de s’abandonner aux poétiques langueurs du far niente ; elle a un génie pratique et vivace. La métaphysique et la géométrie n’ont jamais cessé de prospérer sur la terre féconde qui a produit Giordano Bruno, Campanella, Telesio, Vico, Galluppi, Padula. Cette expansion naturelle du peuple napolitain vers les études sévères et positives, on voudrait essayer ici de la mettre en relief, on voudrait exposer les origines des idées maintenant établies et triomphantes dans le midi de la péninsule. On suivra jusqu’à nos jours ce mouvement à la fois politique et littéraire, en indiquant d’où il est sorti, dans quel sens il a marché, comment il a produit deux révolutions, pourquoi enfin la première, celle de 1848, fut une défaite, et la seconde, celle de 1860, une victoire.


I

Sous l’ancien régime, malgré l’indifférence ou l’hostilité du pouvoir, les Napolitains n’eurent besoin, pour maintenir leur ardeur intellectuelle, que d’avoir un centre de réunion. Ce centre de réunion, ils le trouvèrent, aux approches de 1830, dans la maison du marquis Basilio Puoti. Homme de savoir et de bien, Puoti avait d’abord occupé une place dans l’administration du royaume ; il la perdit et consacra sa vie à l’étude. En publiant les ouvrages des autres, il devint un linguiste excellent, et ouvrit alors ce qu’on appelle à Naples une école. Cinq jeunes gens de bonne volonté se réunirent chez lui, non pas seulement pour assister à des leçons, mais pour travailler en commun. Loin de payer le maître, les écoliers étaient soutenus par lui. On lisait un chant de la Divine Comédie, un chapitre de Passavanti [1], ou l’on traduisait quelque lettre de Cicéron ; chaque élève apportait sa version, et toutes ces versions, comparées d’abord entre elles, étaient ensuite mises en regard de celles des anciens traducteurs : curieuse et instructive confrontation qui montrait toutes les diversités d’esprit et de goût qui distinguent les intelligences et les siècles littéraires. Bientôt l’école fit des recrues et admit même un assez grand nombre de jeunes gens. La politique ne jouait aucun rôle dans ces réunions, qui eussent été bientôt prohibées, si l’on y avait enseigné le droit constitutionnel ; mais, comme on l’a dit, une nation, c’est une langue : le mot est vrai en Italie plus que partout ailleurs. Or, après la restauration bourbonnienne, Naples se trouvait, par la langue, presque détachée de l’Italie. Le pays tout entier avait été en quelque sorte mis en tutelle par l’occupation française. La langue écrite n’était autre chose que du français scandé à l’italienne. La langue vulgaire était le patois napolitain, qu’on ne parlait pas seulement dans la rue, mais dans le monde et même à la cour. L’école de Puoti tenta de rattacher Naples à l’Italie. Une poignée de jeunes gens qu’une passion purement littéraire entraînait vers Dante, Boccace, Pétrarque, l’Arioste, le Tasse, Machiavel, Guichardin, devaient tôt ou tard arriver à cette conclusion, qu’un pareil ensemble de grands esprits n’appartenait pas à telle province et à tel clocher, mais à la patrie tout entière, et que cette patrie, existant déjà depuis tant de siècles dans leur pensée et dans leur œuvre, devait vivre un jour d’une vie réelle et prendre sa place au milieu des nations. C’est ainsi qu’une classe de grammaire commença moralement la révolution italienne.

Puoti n’était pas le seul à rompre des lances en faveur de la buona lingua contre les gallicismes et le jargon napolitain, il n’était même pas le premier : déjà le marquis de Montrone, qui avait parcouru l’Italie et séjourné à Bologne, s’était entouré de jeunes gens, entre autres de Baldacchini et Ranieri, qui étudiaient sérieusement avec lui le toscan des meilleurs siècles. Par malheur, les affaires de 1820 avaient arrêté ce premier effort. Baldacchini et Ranieri durent voyager et rejoindre dans l’exil d’ardens amis de la cause vaincue, Gabriele Pepe, connu par son duel avec M. de Lamartine, l’historien Pietro Colletta, les Poerio, etc. La plupart de ces émigrés se rencontrèrent à Florence, excellente école de langue et de pensée nationale. Tous y prirent une façon de parler et de sentir qui n’était pas celle de leur province. D’autres Italiens proscrits se trouvaient alors en Toscane ; Tommaseo y faisait ses premières armes, Leopardi, le grand et malheureux poète, y chantait la patrie morte et Nérine, « son éternel soupir. » L’un des premiers, sinon le premier prosateur du temps, Pietro Giordani, y régnait sur la langue et sur le style. Enfin les Florentins eux-mêmes, Gian-Battista Niccolini, Gino Capponi, Cosimo Ridolfi, Lambruschini, se réunissaient avec les émigrés dans un cercle littéraire devenu bientôt une véritable académie, celui de Jean-Pierre Vieusseux. Toute l’Italie future était là.

Quand après 1830 les Napolitains proscrits revinrent à Naples, ils y trouvèrent l’école de Puoti toute fondée, c’est-à-dire leur propre ouvrage déjà entrepris, un noyau de jeunes gens déjà préparés à recevoir l’idée italienne. Cette école transformée se fractionna bientôt pour étendre son champ d’action : les principaux élèves, professeurs à leur tour, développèrent, en le modifiant et en le corrigeant, l’enseignement grammatical de leur maître : ce fut l’œuvre de MM. Leopoldo Rodinò, Bruto Fabbricatore, Emmanuele Rocco. Quelques autres, disciples ou amis de Puoti, tâchèrent de traiter en bon style des sujets de critique, d’histoire, d’archéologie et de morale. On doit citer parmi ceux-ci les deux frères Dalbono et les trois Volpicella [2]. Enfin en dehors de cette école plusieurs groupes s’étaient formés ; les travaux archéologiques, les études économiques rapprochaient quelques hommes, parmi lesquels apparaissaient avec un certain éclat Giovanni Manna et Antonio Scialoia. Il y eut dès lors un véritable mouvement littéraire, et par conséquent une lutte incessante entre la pensée et le pouvoir.

Le pouvoir avait pris ses mesures et tenait sous sa main toute la presse. Aucun livre ne pouvait paraître sans avoir passé deux fois sous l’inspection des censeurs, qui devaient lire d’abord les manuscrits avant d’en autoriser l’impression, puis les feuilles imprimées avant d’en autoriser la publication. Plus tard, ces précautions parurent insuffisantes ; outre la police, le pouvoir fit intervenir le clergé dans l’examen des productions de l’esprit. Les rigueurs redoublaient : défense aux journaux de traiter les questions sérieuses, défense de nommer, fût-ce pour les flétrir, Calvin, Voltaire, Masaniello, la réforme ou la révolution. Quant à la politique, une seule feuille avait le droit de s’en occuper, la gazette officielle, et elle n’en abusait point. Rédigée sous la direction de la police, elle donnait assez régulièrement les nouvelles de l’Australie et de la Chine ; mais l’Europe l’intéressait médiocrement. Le péril eût pu venir des publications étrangères, si le roi François Ier n’avait eu l’heureuse idée de les frapper de droits exorbitans pour les retenir aux frontières. De plus une douane littéraire installée à l’entrée de la ville, du côté de la mer, était chargée d’examiner les caisses de librairie. Quand un voyageur débarquait sur le Môle, on prenait ses livres et on les portait dans le cabinet du réviseur, qui retenait ce qu’il voulait. Ces précautions prises, le pouvoir n’eut plus qu’à se prémunir contre l’université. Il la regardait comme inutile et dangereuse ; il craignait surtout l’agglomération des étudians sur un même point : aussi chercha-t-il à les disperser le plus possible, et à cet effet, chose étrange, il favorisa la liberté de l’enseignement. Pas de brevets ni de concours ; le premier venu, pourvu qu’il n’attaquât ni le catholicisme ni la monarchie absolue, et qu’il sût par cœur son catéchisme, était autorisé à créer des médecins ou des avocats. Il en résulta que ces petites universités partielles, ces écoles privées, comme on les appelait, se multipliant à l’infini, parvinrent à disséminer les étudians et à rendre l’université déserte. C’est ce que voulait le gouvernement. Peut-être espérait-il ruiner l’instruction par la concurrence. Ces milliers de maîtres, ignorans pour la plupart, ne pouvaient former des élèves bien dangereux ; le moins cher d’entre eux, fût-il le plus mauvais, devait être le plus couru. Le pouvoir se trompait en cela, comme dans tout le reste. La liberté de l’enseignement ne fit que du bien aux études : les ignorans prêchèrent dans le désert, la foule se porta chez les hommes de science et d’esprit. La concurrence, en stimulant l’émulation, défricha en tous sens un terrain bientôt fécondé, et certains professeurs réunirent autour de leur chaire jusqu’à trois ou quatre cents élèves. « Lorenzo Fazzini, dit l’auteur d’un intéressant écrit sur l’instruction publique à Naples, M. Settembrini, enseignait alors les sciences naturelles et mathématiques à plus de trois cents jeunes gens, et fit à ses frais un cabinet de physique qui est maintenant à l’université. Antonio Nanula réunissait plus de deux cents auditeurs, et forma un cabinet très rare d’anatomie pathologique, qui est également à l’université. Domenico Furiate, Domenico Capitelli, Roberto Savarese gardèrent plusieurs années jusqu’à quatre cents élèves qui écoutaient leurs leçons de droit. Deux cents suivaient les cours de Costantino Dimi-dri et de Pietro Ramaglia, professeurs de médecine. Plusieurs centaines apprenaient les mathématiques aux cours privés des professeurs De Angelis et Tucci… J’en passe beaucoup d’autres moins renommés, mais non moins vaillans et utiles. »

On ne réussit pas mieux à empêcher l’entrée des livres étrangers. Le fruit défendu fut bientôt recherché ; la douane engendre la contrebande. Les libraires de Naples recevaient frauduleusement des ouvrages prohibés qui se répandaient ainsi, par centaines d’exemplaires, non-seulement dans la ville, mais dans les provinces, car le dénûment des bibliothèques publiques, où nul livre moderne ne pouvait entrer, forçait le plus pauvre savant de posséder une bibliothèque privée à l’abri des visites domiciliaires, c’est-à-dire en grande partie cachée dans les cloisons et sous le plancher de son cabinet. Et ces ouvrages si difficiles à obtenir, si dangereux à garder, payés si cher, étaient lus, relus et retournés en tous sens : chaque volume avait cent lecteurs, chaque lecteur s’en repaissait des mois entiers, jour et nuit. Une forte génération de solitaires enfouis dans les villages les plus inconnus se forma ainsi toute seule, et sortit plus tard de terre, tout armée, au premier cri de la révolution.

Le pouvoir fut-il plus heureux contre la presse ? Sans doute la presse souffrit des prohibitions dont elle fut frappée. Là où les questions sérieuses sont interdites, il ne manque jamais d’auteurs légers, toujours prêts, spirituellement inutiles, contant fleurettes d’un air gaillard et cavalier qui amuse les oisifs. Ces bagatelles ont leur importance, elles détournent nombre d’esprits des sujets sévères et dangereux pour le pouvoir, et tout pays où elles attirent l’attention du public n’est assurément pas un pays libre. La petite presse eut une grande vogue à Naples de 1830 à 1848 : elle agitait toutes les questions permises, notamment celle du romantisme, où gaspilla sa verve lyrique un échevelé nécessiteux qui aurait pu avoir du talent, Cesare Malpica. Cette agitation à fleur d’eau n’empêcha point cependant les écrivains dignes de ce nom de continuer leur œuvre. Ils avaient un recueil, le Progressa, fondé par M. Giuseppe Ricciardi, poète et surtout conspirateur, dont la moitié de la vie s’écoula en prison ou dans l’exil. Dans ce recueil, qui passa plus tard sous la direction de M. Bianchini, l’économiste officiel, il était permis de beaucoup sous-entendre et de laisser entrevoir ce qu’on ne disait pas. Enfin quelques livres importans parurent en secret, car la censure n’en eût jamais autorisé la publication. Antonio Ranieri fut le premier qui osa se servir à Naples de la presse clandestine. Son exemple fut bientôt suivi par un certain nombre d’audacieux, parmi lesquels il faut distinguer M. Michèle Baldacchini, historien élégant, prudent philosophe, qui publia sur Masaniello et sur Campanella des livres justement estimés. M. Baldacchini est le premier, à ma connaissance, qui ait introduit les sciences naturelles dans la critique littéraire en essayant de marquer l’influence du sol sur la pensée de l’homme. Ainsi furent déjouées à Naples toutes les mesures du pouvoir. Les études marchaient malgré le néant de l’université officielle, les ouvrages étrangers entraient malgré les douanes littéraires, les livres napolitains paraissaient malgré la police et le clergé. Nombre de lettrés et de savans se formèrent tout seuls en ce pays de fécondité naturelle, où même les pierres des murs abandonnés produisent des touffes de fleurs, où des figuiers tordus et chargés de fruits sortent des crevasses et des lézardes.

Les poètes principalement surgirent en foule, et l’on ne saurait sans injustice passer devant les meilleurs sans indiquer au moins leurs noms. La muse lyrique inspira de nobles vers aux deux frères Arabia, à Campagna, à Bolognese, à Niccola Sole, mort trop jeune, à quelques femmes, Laura Mancini, Maria-Giuseppe Guacci, Giannina Milli. La muse populaire fit bon visage à bien des poètes élégans, parmi lesquels on a distingué Achille de Lauzières, Giulio Genuino, Parzanese. Enfin la grande muse nationale commençait à gronder sourdement : Paolo-Emilio Imbriani, dans ses vers empreints d’une mâle tristesse, menait le deuil de la patrie ; Alessandro Poerio, qui devait mourir glorieusement en Vénétie, frappé d’une balle autrichienne, poussait avant l’heure le cri de guerre des Italiens. Saverio Baldacchini portait toujours avec lui, dans sa pensée et dans ses chants, l’image de la terre natale. Il s’écriait dans son beau poème de Claudio Vannini :


« Et je gravis les Alpes helvétiques. Ils me paraissaient beaux, les rochers incrustés de glace, et le profond abîme qui se creusait sous mes pieds, et les tonnerres souterrains des avalanches, et la pesante ténacité des neiges, et l’air piquant et brumeux que je respirais ! — O Méditerranée ! — rives si calmes et chères au soleil ! ô lagunes de Venise parcourues à toute heure par les gondoles légères et par le chant des poètes ! ô collines boisées de Sorrente et d’Amalfi, sur lesquelles couraient de fraîches brises qui aimaient le parfum des citronniers et des orangers ! ô silence des nuits ! quand se pose sur les tombeaux des martyrs et sur tes ruines antiques, ô Rome, le rayon mystérieux des étoiles, il semble, en cette heure solennelle, que, soulagé par une immense espérance, le soupir des siècles, plus pur que l’encens, monte au ciel ! — O souvenirs sacrés de la patrie !… »


Et ce n’était pas le sentiment national seulement, c’étaient les idées les plus larges qui se faisaient jour dans la poésie napolitaine. Un patricien abruzzais, Pasquale de’ Virgilii, poète et voyageur, écrivait à son retour de l’Orient sur Masaniello et les vêpres siciliennes des drames shakspeariens, où quelques exagérations romantiques laissaient voir une imagination puissante [3], et que suivait en 1843 une étrange trilogie, il Secolo Decimonono, dont le héros était un fils de Manfred et un petit-fils de Faust. Il avait composé aussi des poèmes fort admirés même dans l’Italie du nord, un entre autres, il Condannato a morte, qui précéda le Dernier Jour d’un Condamné de Victor Hugo. Si l’on aime les comparaisons, voici un morceau de l’œuvre italienne :


« Cependant l’horloge sonna onze heures. Je compris alors que je venais de faire un songe,… et je tâchai de me rappeler ce que j’avais entendu dire sur le gibet et sur la mort. Je portai mes mains à mon cou, et je le serrai fortement plusieurs fois, comme pour éprouver l’horrible sensation du lacet infâme ; puis je palpai mes deux bras là où la corde devait les lier, et je la sentais passer et repasser jusqu’à ce qu’elle fût serrée et nouée fortement. Et je sentais scier mes deux mains, et la coiffe blanche descendre sur mon visage. Horrible chose, sans laquelle la mort n’eût rien été !…

« Je m’entendis appeler à voix basse. C’était le geôlier. « Il est temps, me dit-il ; prends courage, voici le prêtre. » — Et le prêtre m’exhorta à prier. Je restai un instant absorbé en moi-même, et je m’assis sur le bord de mon lit. Mes dents claquaient, tout mon corps s’agitait convulsivement. Je regardai vers la porte ; l’aube n’apparaissait pas encore, mais l’air était épais et sombre, une pluie lente et continue tombait. — « Il est déjà sept heures, me dit le prêtre ; n’as-tu rien, mon fils, qui te pèse sur la conscience ? » — Alors je rassemblai mes forces et je tâchai de parler, mais en vain. Mes lèvres étaient pétrifiées. O Dieu ! je n’avais plus qu’une heure à vivre…

« L’horloge sonna. Je levai les yeux et je dis : Seigneur, aie pitié de moi ! — Trois quarts d’heure étaient passés ; l’horloge battit trois coups, puis le dernier quart, enfin huit heures ! — Jusque-là, mon âme m’avait paru vivante ; mais je ne saurais dire tout ce qui m’arriva depuis… Je me souviens pourtant que je fus conduit dans une grande salle, et qu’en voyant près de moi des hommes noirs qui soutenaient mon corps, je tâchai de me tenir debout, et que je n’en eus pas la force ; je vis les visages des malheureux qui devaient mourir avec moi, et je ne tremblai pas. Tous les deux, les bras liés derrière le dos, étaient étendus sur la terre nue. Un vieillard maigre, à cheveux blancs, lisait à l’un d’eux quelque chose. Dès qu’il m’aperçut, je ne sais ce qu’il me dit, mais je compris qu’il fallait s’embrasser. En cet instant, j’ignore qui me soutint. J’aurais cru que la rage nous prenait l’âme en ces momens-là ; ce n’est pas vrai, c’était autre chose, comme si mon cœur s’en allait et que sous mes pieds s’effondrât la terre. Ils me lièrent les bras ; quelqu’un dit au prêtre : Tout est prêt. Je sentis encore une fois, je vis,… et ce fut la sensation dernière. Tout ce que je me rappelle à présent me paraît un songe : des lumières éclairant les chaudes ténèbres des souterrains de la prison, l’immense foule qui couvrait la rue, les fenêtres et les clochers peuplés d’une multitude étrange. Je vis de loin l’église, j’entendis le glas de la cloche funèbre. Je me rappelle aussi la couleur du ciel et plus vivement la croix noire, les roulemens interrompus du tambour, et encore le gibet, la pluie, et cette foule accrochée aux toits, figures singulières et curieuses. Un murmure confus se répandit dès que j’apparus. Jamais, jamais je n’avais vu les objets si éclatans, jamais mon regard n’avait en un éclair embrassé tant de choses ; mais ce ne fut qu’un éclair. Le prêtre, les moines blancs, la coiffe blanche, l’échafaud, la corde, ne furent rien pour moi. Des ténèbres de mort m’enveloppèrent, et je ne vis plus. »


Dans ce vif mouvement lyrique et parmi ces chanteurs si divers passa indifférent, isolé, presque inaperçu, Giacomo Leopardi de Recanati. « Philologue à seize ans, philosophe à vingt, poète à vingt-cinq, vieillard à trente et mort illustre à l’âge où l’on commence à vivre, Leopardi a laissé le plus magnifique monument de beau langage et de poésie qui, depuis trois siècles, eût illustré la terre des morts [4]. » C’est à Naples qu’il écrivit ses derniers chants. Condamné par une de ses maladies (il en avait deux mortelles) à passer l’été sur « la croupe désolée du Vésuve, » il y voyait fleurir un jour un de ces genêts qu’il avait rencontrés autrefois dans les ruines de Rome, et, saluant cette plante « amie des tristes solitudes et compagne des fortunes affligées, » il s’écriait :


« Ces champs poudrés de cendres et recouverts d’une lave pétrifiée qui résonne sous le pied du passant, ils furent autrefois des campagnes joyeuses, dorées d’épis, retentissant du mugissement des troupeaux ; ils furent des jardins et des palais, des cités fameuses… Maintenant tout est ruine et deuil Autour de la fleur solitaire, et, comme si elle prenait pitié du malheur des autres, elle exhale au ciel un parfum qui console le désert… Ah ! qu’il-vienne donc ici, celui qui exalte le sort de l’homme, et qu’il voie combien nous sommes chers à la nature aimante !…

« Mais il est un noble cœur, celui-là qui ose soulever les yeux mortels contre la destinée commune, et dont le franc parler, sans rien cacher du vrai, confesse le mal qui nous fut donné en partage, et la bassesse, la fragilité de notre condition ; — celui-là qui se montre grand et fort dans la souffrance, et qui n’ajoute pas à ses propres misères les haines et les colères fraternelles, pires que toutes les autres disgrâces, en accusant l’homme de son mal, mais qui en rejette la faute sur la vraie criminelle (la nature), mère des hommes par l’enfantement, marâtre par la volonté…

« C’est elle qu’il appelle ennemie, c’est contre elle qu’à ses yeux la famille humaine est assemblée, organisée, et que sont confédérés tous les hommes, — et tous il les embrasse avec un véritable amour ; il leur prête et il attend d’eux un ferme et prompt secours dans les périls partagés et dans les angoisses de la guerre commune. »


Leopardi prêchait donc une association de la race humaine contre la nature, « la nature impie, » comme il l’appelait. Il avait le droit de s’en plaindre. La phthisie et l’hydropisie le torturaient à la fois, ses yeux étaient malades, son dos voûté ; son corps malingre et disgracié présentait la difformité de Triboulet : il fut l’Ésope de la poésie. Aussi ne voulait-il pas se laisser voir ; il dormait le jour et ne sortait, ne vivait que la nuit ; il s’asseyait alors sur les pentes du volcan et prenait en pitié ou en dérision l’orgueil des hommes. C’est là que le poète « élégamment désespéré, » comme l’appelait Tommaseo, décrivit les éruptions du Vésuve dans une période magnifique et célèbre que nous essayons de traduire littéralement.


« Comme, en tombant de l’arbre, un petit fruit que, dans l’automne avancé, abat la maturité sans autre effort écrase, dévaste et couvre en un moment les demeures d’un peuple de fourmis creusées dans la terre molle avec un grand travail, et les œuvres et les richesses que la famille laborieuse avait prudemment amassées pendant l’été, — ainsi, tombant tout à coup du ciel, où il avait été lancé des entrailles tonnantes, un amas de cendres, de scories et de pierres, — écroulement ténébreux — traversé de ruisseaux bouillans, — ou, sur les flancs de la montagne, descendant furieux dans les herbes, un immense torrent de masses liquéfiées, de métaux et de sables enflammés, — atteignit les cités que la mer baignait là-bas, sur l’extrême rivage, — et il ne lui fallut qu’un instant pour les confondre et les démanteler et les recouvrir, — si bien que sur elles broute maintenant la chèvre et que des cités neuves surgissent d’autre part, prenant pour assises les cités ensevelies dont l’âpre montagne foule à ses pieds les murs abattus. »


Le poète nous montre ensuite Pompéi en cendres et les ruines où le volcan jette encore de loin des lueurs menaçantes, rôdant comme un flambeau dans un palais désert… Et cependant, ajoute-t-il, « la nature, ne s’inquiétant ni de l’homme, ni des temps qu’il appelle antiques, ni des générations qui se succèdent, la nature est toujours verte et suit son chemin, un chemin si lent qu’elle paraît immobile. Et les royaumes tombent, et les langues, les nations changent, et l’homme se vante d’être éternel !… »

Leopardi mourut à Naples le 14 juin 1837, dans la maison d’un ami qui, depuis sept années, l’ayant accueilli infirme et pauvre, l’avait gardé constamment auprès de lui, l’avait soutenu, consolé, amené à Naples, promené continuellement de Capodimonte au Vésuve, selon les exigences ou les caprices de son mal, qui l’avait soigné malade, qui le veilla mourant, le sauva mort des jésuites et de la fosse commune, qui enfin lui bâtit une tombe, et lui assura l’immortalité en publiant ses œuvres. Cet ami, dont on n’a pas encore assez vanté le dévouement, s’appelait Antonio Ranieri.

Ranieri ne fut pas seulement l’ami de Leopardi, il fut lui-même. Il se distingua comme écrivain en apportant un élément nouveau, l’élément populaire, dans ce qui peut s’appeler la révolution grammaticale. Pendant son exil à Florence, il avait étudié le toscan, non-seulement chez les maîtres du XIVe siècle, mais chez les plébéiens des faubourgs, qui depuis cinq cents ans, malgré les invasions étrangères, les variations de la mode, les innovations, les altérations de toute sorte apportées par le va-et-vient des choses et des hommes, avaient merveilleusement gardé la vieille langue dans toute sa richesse et dans toute sa pureté. Tout près de Florence, hors de la porte alla Croce, on rencontre des contadines qui ont sur les lèvres tout le vocabulaire des vieux auteurs, leurs façons de parler, certains mots expressifs et pittoresques, ou certains dictons du meilleur temps. Elles ont même dans leur langage une élégance de forme et une correction que depuis longtemps les lettrés et les savans ne connaissaient plus [5]. C’est là que Ranieri, pendant son exil, avait étudié l’italien. Pour le puiser à la source, il allait passer plusieurs heures tous les jours à l’école de ces puristes suburbains qui ne savaient pas lire. À force de les entendre, il avait fini par s’exprimer comme eux, et ce fut ainsi que le toscan de Boccace ne resta pas pour lui, comme pour les autres, une langue morte retrouvée par l’étude et le travail, mais devint une langue maternelle, apprise naturellement, comme celle que l’enfant tient de sa nourrice.

L’occasion d’employer l’italien simple et franc des faubourgs de Florence s’offrit bientôt à Ranieri. Il lui vint la courageuse idée de flétrir l’Annunziata (hospice des enfans trouvés de Naples), ignoble taudis où chaque année des milliers d’infanticides étaient commis, sous le manteau de la charité, par l’avarice et la vénalité des administrateurs, et il écrivit sa Ginevra, le premier roman à tendances sociales (je ne dis pas socialistes) qui ait paru en Italie. Ginevra, c’est une sœur aînée de Cosette et même de Fleur-de-Marie. Les partisans de l’art pour l’art n’aiment pas ce genre de récits gouvernés par une idée impérieuse, souvent arbitraire, qui les mène où elle veut. Peut-être, en suivant les malheurs de cette pauvre fille, les brutalités qu’elle subit à l’hospice et hors de l’hospice, trouvera-t-on dans son histoire un excès de violence et d’horreur ; mais l’auteur, malgré son talent d’écrivain, ne songeait guère à faire une œuvre d’art : il disait la vérité, la réalité poignante, sans atténuation, sans tempéramens. Son livre, imprimé clandestinement à Naples, en 1839, avec la fausse date de Lugano, fit scandale. On mit Ranieri en prison ; il y resta plus d’un mois. On voulait l’exiler où le confiner quelque part ; on parlait de l’envoyer aux îles. L’administrateur de l’Annunziata, dont les concussions avaient été dénoncées par ce terrible livre, demanda au roi la permission d’enfermer l’audacieux romancier à l’hospice des aliénés, placé sous sa direction. — Je ne te le conseille pas, répondit Ferdinand : il y trouverait le sujet d’un second roman.— A peine libre, Ranieri attaqua résolument la question capitale de notre temps, celle de l’unité italienne et du pouvoir temporel. Il osa la poser sous Ferdinand II, dans un livre signé de son nom. Grâce à. lui, le mouvement grammatical et littéraire devint politique et religieux. Il faut ici reprendre les choses d’un peu plus haut.

Un historien florentin, Varchi, avait écrit dès le XVIe siècle cette phrase nette et franche que Dante aurait signée dès le XIIIe : « Et, pour dire le vrai, jamais les fatigues et les infortunes de l’Italie ne cesseront tant qu’un prince prudent et heureux n’en aura pas pris le gouvernement, car il ne faut point espérer un pareil bienfait des papes. » Tel a été de tout temps le point de vue italien. Florence a constamment proclamé cette vérité par la bouche de ses grands hommes. Cependant l’opinion florentine n’a pas toujours prévalu. Il arriva souvent que, ballottée entre ses deux éternels ennemis, l’église et l’empire, qui se la disputaient dès le moyen âge, se l’arrachaient l’un à l’autre et se la partageaient en la déchirant, l’Italie éperdue se jeta, pour échapper au césar, dans les bras du pontife. Malgré d’anciens et cruels mécomptes, cet accès de folie ou cet acte de désespoir s’est répété de notre temps en haine des Autrichiens. Les premières cloches furent sonnées en Lombardie par un poète encore vivant qui porte modestement un demi-siècle de gloire, Alessandro Manzoni. Il voulut réveiller par le sentiment religieux le sentiment national et soulever le catholicisme italien contre l’oppression étrangère. Ses disciples et ses émules, Silvio Pellico, Grossi, Rosmini, vingt autres, se lancèrent dans le mouvement, qui entraîna bientôt la Lombardie et le Piémont jusqu’au jour où Cesare Balbo, Massimo d’Azeglio et Gioberti s’en emparèrent.

Ces idées se répandirent à Naples après 1840 ; quelques écrivains les accueillirent volontiers. Le papisme était la forme la plus accommodante et la moins dangereuse du libéralisme ; on ne pouvait raisonnablement mettre en prison les poètes qui chantaient la gloire de Rome et l’empire universel du Vatican. Il y eut donc à Naples un certain mouvement catholique ; bien plus, ce mouvement y produisit des travaux assez considérables. Un homme de l’autre siècle, Carlo Troya, né en 1784, filleul de la reine Caroline, élevé au palais royal, instruit au collège des pères chinois, puis protégé par Murat, ménagé par la restauration, mais compromis dans les troubles de 1820 et doucement renvoyé de Naples, avait, pendant cet exil, étudié la Divine Comédie, puis l’histoire, et s’était fait guelfe en vivant à Rome entre les patriciennes et les cardinaux. Il entreprit alors d’écrire les annales de l’Italie depuis Charlemagne jusqu’à Dante, et, s’étant mis à l’œuvre avec un prodigieux acharnement, accumula d’abord treize cent trente-deux pages in-quarto sur l’histoire des barbares avant leurs invasions, suivies d’une table chronologique, amas énorme de textes, de documens cités de mémoire. Carlo Troya savait tout cela par cœur. Cet avant-propos publié, il se mit à écrire son livre, dont deux mille pages et plus parurent avant sa mort. Je passe ses autres travaux (dissertations sur la Divine Comédie, sur les Florentines contemporaines de Dante, etc.) et son Code diplomatique lombard. L’ensemble de ces recherches servit à prouver que le pape, « gardien des lois romaines, de la langue latine et de l’antique civilisation, avait représenté l’Italie contre les barbares, » et conséquemment devait la représenter encore et l’arracher de leurs mains. Une pareille conclusion n’était pas exprimée dans les volumineuses compilations de M. Carlo Troya, mais elle en sortait toute poudreuse et pesamment armée. Balbo, d’Azeglio, Gioberti, en furent ravis ; la science venait à leur secours avec des catapultes.

Cette idée, qui avait envahi l’Italie presque tout entière, ne fut combattue que par un très petit nombre d’hommes qui connaissaient le mot de Varchi, c’est-à-dire la pensée de Dante et de Machiavel, et parmi ces hommes deux surtout ont marqué dans le mouvement littéraire contemporain, Gian-Battista Niccolini à Florence, Antonio Ranieri à Naples. Le premier devint fou de colère et de douleur quand il vit ses amis (des Toscans !) se tourner vers l’église. Le second osa soutenir publiquement contre les papes les droits des Lombards, qui étaient à ses yeux les Italiens. Il voulut (je cite à peu près ses paroles) éclairer les voies sombres par lesquelles l’évêque de Rome en était devenu le souverain temporel ; il voulut diminuer, sinon dissiper, les ténèbres où l’ignorance des premiers temps du moyen âge et les rares documens qui nous en sont parvenus avaient laissé les manœuvres du sacerdoce ; il voulut montrer que de ces manœuvres et de ces usurpations étaient dérivés les malheurs de la religion même, les divisions des Italiens, les invasions des étrangers pendant les onze siècles qui suivirent, — et il écrivit à Naples, sous Ferdinand II, avant Carlo Troya, comme pour prévenir la thèse de cet annaliste et la réfuter d’avance, la Storia d’Italia del quinto al nono secolo, c’est-à-dire de Théodose à Charlemagne, ouvrage précis, serré, rapide, où l’historien parcourt, d’un pas si prompt qu’on a peine à le suivre, la période la plus obscure et la plus importante des temps passés, les migrations des peuples, la résurrection de la théocratie, l’enfantement des temps modernes. C’est ainsi que la question italienne, telle qu’elle se débat aujourd’hui (non celle de 1848, mais celle de 1860), fut nettement posée à Naples dès 1841 par Antonio Ranieri.

Ce ne furent point là les seules témérités napolitaines. Les compatriotes de Giordano Bruno, de Telesio, de Campanella, de Vico, se sont lancés de tout temps dans les aventures de la pensée. Naples eut ainsi, dans notre siècle comme dans les autres, non-seulement des poètes et des historiens, mais des philosophes, et, chose étrange, dès 1815, ces philosophes suivirent de loin, mais avec un intérêt passionné, les derniers maîtres de l’Allemagne. Le dominicain Colecchia, moine défroqué qui sous Murat cultivait la philosophie et enseignait les mathématiques sans voir plus loin que Condillac, fut forcé plus tard d’entrer comme instituteur dans une famille qu’il suivit en Russie ; il en revint disciple de Kant. Persécuté par les prêtres, il donna des leçons chez lui, et il écrivit dans le Progresso, c’était un esprit exact et rigoureux, mathématicien même en philosophie. Après lui vint Galluppi, penseur digne de sa réputation, quoique difficile à lire. Son œuvre, qui fut une continuelle réfutation de Kant, atteste par conséquent une continuelle préoccupation du criticisme germanique. Vers la même époque, Pasquale Borrelli publiait sa Généalogie de la Pensée où, quoique disciple de Tracy et de Cabanis, il donnait une assez bonne exposition de la Critique de la Saison pure. Après 1830, malgré ses antécédent libéraux de 1820, Galluppi obtint à Naples la chaire officielle de philosophie. Il fit connaître à ses élèves les premiers Fragmens de M. Cousin ; il les publia même en italien, non sans les réfuter un peu, dans une introduction contre le spinozisme. Il rendit par là au philosophe français le même service qu’il avait rendu autrefois au philosophe de Kœnigsberg : M. Cousin fut un moment l’écrivain le plus populaire de Naples. La jeunesse se jeta avec avidité sur les Fragmens, qui lui révélaient pour la première fois les lointaines évolutions de la pensée allemande. Aussi demandait-elle à cor et à cris les nouveaux ouvrages du révélateur ; mais l’administration faisait bonne garde, et grâce à ses précautions le cours d’Histoire de la philosophie de 1827 ne parvint qu’en 1838 à Naples, où l’on étudiait l’Allemagne à travers la France. Quand parurent les premières traductions françaises de Fichte et de Schelling, elles furent dévorées ; bientôt pourtant ces versions ne suffirent pas à la curiosité des jeunes Napolitains, ils apprirent l’allemand, ils lurent Hegel dans le texte original. Ainsi, avant 1848, Ferdinand II régnant, il y eut dans son royaume une école hégélienne [6], et ces études n’étaient pas seulement le souci de quelques heures par semaine, c’était la vie de chaque jour. Après la séance levée, la leçon se continuait dans des promenades et des causeries familières entre le maître et l’écolier, prolongées quelquefois bien avant dans la nuit. L’ancien Caffè d’Italia, qui perdit plus tard ce nom dangereux et devint le Caffè delle Belle Arti, formait une succursale de l’université, presque une académie. Les philosophes s’y entretenaient avec une assiduité qui inquiéta le gouvernement. Le ministre de la police, M. del Carretto, envoya pour surveiller ces réunions un de ses agens les plus habiles. Aussitôt reconnu, l’agent fut surveillé lui-même et dérouté de mille façons ; on ne parla devant lui que l’hégélien, langue encore plus difficile que le basque. L’auditeur était tout oreilles, il suait à grosses gouttes et ne comprenait pas. Il finit par quitter la place, et peu de temps après les philosophes à leur tour durent abandonner le café. Ils allèrent alors s’asseoir, pour discuter, en face du palais du roi, sur le perron de Saint-François de Paule, « Qui peut redire la joie, les espérances, l’enthousiasme, de ce temps-là ? écrit M. Bertrando Spaventa. Qui peut redire l’affection dont s’aimaient les jeunes maîtres et les élèves, marchant ensemble à la recherche de la vérité ? C’était un besoin irrésistible, universel, qui les poussait vers la splendeur et l’inconnu de l’avenir, vers l’unité organique de toutes les connaissances humaines. Les étudians en droit, en médecine, en littérature, en sciences naturelles, en mathématiques, étaient entraînés dans le mouvement général, et brûlaient avant tout, comme les anciens Italiens, d’être philosophes. C’était un culte, une religion idéale où ils se montraient les dignes descendans de Giordano Bruno. »

L’agitation de ces esprits si fortement remués s’accrut encore après le septième congrès des savans, qui, en 1845, se réunit à Naples. On sait quel était l’objet de ces congrès, dont le premier s’était assemblé à Pise en 1839. Fêtes inoffensives en apparence, où accouraient les hommes cultivés de toutes les parties de l’Italie, convoqués tantôt dans une ville, tantôt dans une autre, par des princes bénévoles qui les traitaient magnifiquement, c’étaient en réalité d’importans conciliabules où les Italiens révoltés venaient organiser une fusion morale, une conspiration de l’intelligence contre le morcellement de l’Italie et le despotisme des souverains. Dans les séances publiques (à Lucques par exemple en 1843), les membres du congrès dissertaient sur la fabrication du vin, la maladie de l’olivier et les rizières. La séance levée, ils se retrouvaient dans des réunions particulières où ils complotaient l’indépendance et la liberté de leur pays. Comment se fit-il donc que Ferdinand II, homme d’esprit et de précaution, toléra chez lui de pareilles assemblées révolutionnaires ? C’est l’audace heureuse du prince de Canino qui enleva d’assaut le consentement royal. On trouvait ce naturaliste révolutionnaire et conspirateur toujours sur pied, toujours en marche, errant d’un bout de l’Italie à l’autre. Il voyait les plus petits et les plus grands, déjeunait chez les rois, soupait chez les patriotes, entrait à la cour et dans les sociétés secrètes ; il avait la foi, l’insouciance, la passion des aventures ; il était prince, il osait tout. En 1843, dans un moment où la police redoublait de rigueur, il débarqua un jour à Naples sans passeport, endossa son uniforme de général de la république de Saint-Marin (uniforme garni d’énormes boutons sur lesquels était inscrit le mot de libertas), et dans ce costume alla se présenter devant Ferdinand pour lui demander la permission de convoquer à Naples le prochain congrès scientifique. Le roi n’eut pas le temps de se fâcher ni de réfléchir, il ne fit aucune objection, et le congrès décidé séance tenante se réunit deux ans après, en 1845. Nombre d’hommes éminens, de libres penseurs, accoururent à Naples ; ce qu’ils y firent, on peut le deviner. Ostensiblement on s’occupait d’archéologie ou d’histoire naturelle sous la présidence du ministre Santangelo ; mais le véritable congrès s’assemblait le soir chez l’un ou chez l’autre, et on conspirait. Rien de politique dans les réunions officielles ; on y débattait des questions de science pure avec un sérieux qu’il n’est donné qu’aux Italiens de savoir garder. Une seule fois l’un des membres du congrès, M. Orioli, osa dire dans une séance publique : « Espérons que Jupiter retiendra ses foudres et les réservera pour le salut de l’Italie ! » Ce mot fut une double maladresse : il effraya le pouvoir, qui se repentit de sa tolérance, et il indisposa les patriotes, qui ne voulaient rien attendre de Jupiter.

Le premier résultat du congrès de 1845 fut de jeter tous les hommes éclairés dans la politique d’action. Aux conspirateurs ordinaires, déjà commandés par le baron Carlo Poerio, se joignirent bientôt les esprits les plus cultivés et les plus distingués de Naples. La presse clandestine redoubla d’activité ; des feuilles volantes, sortant l’on ne sait d’où, bourdonnaient chaque jour dans la ville entière. C’est alors que Luigi Settembrini, esprit très fin, caractère antique, osa publier sa fameuse « protestation du peuple des Deux-Siciles, » écrit mordant qui flétrissait toutes les iniquités du pouvoir. Cependant les Napolitains, malgré le travail des grammairiens, des poètes, des historiens, des philosophes, malgré le congrès italien, qui était venu donner une direction commune à leurs aspirations confuses, n’étaient pas mûrs encore pour la grande idée de 1860, pour la liberté dans l’unité. Ils devaient passer d’abord par les fautes de 1848, si cruellement expiées. En 1846, les conspirateurs de Naples erraient au hasard, sans boussole et se fiant aux étoiles. Ils savaient ce qu’ils ne voulaient pas, ils ne savaient pas ce qu’ils voulaient. Ils espéraient une Italie forte et libre, mais ne s’entendaient ni sur les moyens de la conquérir, ni sur les moyens de la constituer. Monarchistes, républicains, constitutionnels ou révolutionnaires, ils discutaient le style de l’édifice avant d’avoir un terrain où l’élever et des matériaux pour le bâtir ; ils faisaient enfin de la question italienne une question politique au lieu d’en faire une question nationale, et loin de réunir toutes leurs forces pour affranchir la patrie, ils les épuisaient en querelles inutiles sur la meilleure forme de gouvernement. L’avènement de Pie IX vint mettre un terme à ces incertitudes. Dès qu’on vit un pape débuter par une amnistie, on crut que le Vatican allait se changer en Capitole. L’idée néo-guelfe triompha même à Naples ; on se mit à rêver pour l’Italie une confédération de trônes constitutionnels sous la présidence du saint-siège ; on poussa Ferdinand II vers cet idéal, on le rendit malgré lui roi-patriote et prince italien. La catastrophe de 1848 fut le résultat de cette aberration fatale. Naples donna le court spectacle d’une monarchie constitutionnelle tempérée par les illusions de quelques hommes de bien. Carlo Troya, Imbriani, Scialoia, Poerio, devinrent ministres. Presque tous les autres, — excepté Antonio Ranieri, qui ne voulut rien être, ne croyant pas à une révolution qui avait éclaté sous la pression de l’idée guelfe et au cri de vive Pie IX ! — presque tous les autres, arrachés violemment de leurs cabinets, durent se jeter dans la vie politique. Des lettrés et des savans, on fit des députés et des sénateurs. Ceux qui chantaient la liberté furent chargés de la proclamer ; ceux qui écrivaient l’histoire furent chargés de la faire. On mit en un mot la littérature au pouvoir ; elle se crut un instant sur le trône : on sait que l’illusion dura peu. Le 15 mai ramena la réaction triomphante. On vit le parlement méprisé, bientôt fermé, le bon plaisir rétabli, les trois couleurs effacées ; puis vinrent les arrestations, les jugemens, les condamnations à mort et les peines capitales, commuées enfin en galères perpétuelles : Poerio, Settembrini, furent envoyés au bagne, Spaventa à l’ergastolo, pire que le bagne, les autres chassés pêle-mêle ; l’idée italienne était en pleine déroute.

Ainsi fut brusquement arrêté à Naples en 1848 ce mouvement intellectuel, ce mouvement italien dont nous avons tâché d’indiquer les premières et principales manifestations. On a vu comment dès 1830 la grande langue unitaire s’était fait jour entre le français des salons et le patois de la rue, comment les idées nationales, importées par les proscrits de 1820 revenant de l’exil, s’étaient répandues dans la jeunesse, comment le néant de l’enseignement officiel avait rendu possibles et même florissans les cours privés, écoles de patriotisme et de libre savoir. On sait aussi comment l’histoire même osa se déclarer à Naples, dès 1841, avant le Primato de Gioberti, contre l’utopie de l’église révolutionnaire, comment la philosophie, éternelle passion des Napolitains, vint hâter l’affranchissement de leurs consciences, comment le congrès de 1845, en surexcitant les esprits, les jeta peut-être hâtivement dans la politique active, comment enfin d’un coup de vent ils furent soulevés en foule et presque aussitôt balayés par la tempête de 1848. Cette dernière épreuve eut du moins cela de bon, qu’elle ouvrit les yeux aux patriotes : ils ne songèrent plus à confier les destinées de la patrie au libéralisme du saint-siège ni à la loyauté du roi Ferdinand, et ils se tournèrent vers le seul prince italien qui se fût battu pour l’Italie, qui eût tenu sa parole. À dater de 1848, tous les esprits, dispersés d’abord, vont se rallier autour de la croix de Savoie et marcher vers la grande campagne de 1860. C’est sur l’histoire et les conséquences de ce ralliement que notre attention doit maintenant se porter.


II

Après 1848, la lutte entre la nation lettrée et le pouvoir ne fut plus ce qu’elle avait été après 1830. Elle devint implacable. Les hommes qui restèrent en petit nombre à Naples pour y défendre la cause de la pensée ne furent pas les moins malheureux. Le gouvernement supprima les chaires, brûla les livres, exigea des étudians des certificats de confession et de communion, puis finit par les renvoyer dans leurs provinces. Tout ce qui avait du savoir ou du talent fut entouré, surveillé, isolé, parqué çà et là : Tari sur une montagne de la Terre de Labour, De’ Virgilii dans un trou des Abruzzes, Niccola Sole dans un coin de la Basilicate, entre un ruisseau et des peupliers. L’astronome Ernesto Capocci, directeur de l’observatoire, perdit sa place et se réfugia dans un village éloigné ; le physicien Melloni, pour échapper à une surveillance vexatoire, dut également se réfugier à la campagne : il se cloîtra dans une solitude où ne pénétrait aucun bruit du dehors, et y mourut de tristesse. Antonio Ranieri, enfermé dans son cabinet d’avocat, passa dix années de sa vie à se faire oublier. Chacun suivait son chemin à l’écart, dans l’ombre, cachant ses opinions et ses livres, affectant l’insouciance du lazzarone ou l’imbécillité de Brutus, et cela dura jusqu’en 1860, et l’esprit n’est pas mort à Naples ! Voilà pourquoi ceux qui connaissent les Napolitains les aiment. Il faut avoir vécu longtemps parmi eux, avant leur délivrance, dans l’intimité des hommes qui portaient le deuil de leur pays, il faut avoir souffert soi-même, isolé dans ce désert, où les livres, les idées, la vie moderne en un mot, n’entraient pas, il faut avoir subi l’influence de ce sirocco moral, qui vous enveloppait tout entier et vous plongeait dans je ne sais quelle allanguissante inertie, pour rendre justice aux hommes intelligens de Naples, si injustement calomniés en France et méconnus partout. Ils se tinrent debout jusqu’au dernier moment dans leur résistance courageuse, fidèles à la cause de l’Italie et de la liberté ; il y eut de très rares défaillances. Bien plus, dans cet isolement forcé, les études continuèrent. Si l’on resta longtemps sans écrire, c’est qu’il n’y avait plus de journaux sérieux ; si l’on resta longtemps sans enseigner, c’est que toute science était interdite [7] ; heureusement chacun dans son cabinet avait une cachette pour les livres préférés, et le soir, quand toutes les portes étaient fermées et qu’il n’y avait plus de visites à craindre, l’homme studieux courait comme l’avare à son trésor. On apprenait tel volume par cœur, afin de lui ménager un abri plus sûr. C’est ainsi que les études continuèrent en dépit de toutes les oppressions et préparèrent des hommes pour l’Italie future.

Quant à l’Italie d’alors, au pape, à Ferdinand II, on n’en attendait plus rien. Le roi boudait dans ses forteresses éloignées, l’élite du pays ne le connaissait plus et ne lui demandait ni réformes ni progrès, pas même des grâces. C’est des bagnes que venait l’exemple de ce découragement volontaire, de cette implacable défiance. C’était un prisonnier, le baron Carlo Poerio, qui gouvernait moralement les patriotes napolitains. Chef d’une famille continuellement opprimée, fils d’un orateur illustre qui avait connu l’exil et le cachot, frère d’un poète véhément qui venait de se faire tuer devant Venise, Carlo Poerio avait été lui-même arrêté, détenu trois fois avant ce soulèvement de 1848, qui vint le chercher dans une prison pour le porter au pouvoir et le jeter ensuite aux galères. On lui mit les fers aux pieds et la veste des forçats, puis on lui offrit plusieurs fois la liberté, s’il demandait grâce. Il refusa toujours, simplement, gravement. En 1852, sa mère était malade, une mère qu’il adorait, une Romaine ; elle avait autrefois suivi son mari dans l’exil ; elle lui avait survécu pour souffrir encore ; elle venait de perdre coup sur coup ses deux fils, l’un tué par les Autrichiens, l’autre enfermé vivant dans une tombe ; il ne lui restait plus rien à sacrifier à l’Italie, elle allait mourir. On promit à Poerio que, s’il implorait la faveur de Ferdinand, il pourrait voir sa mère mourante. Il demeura inflexible, Dieu sait au prix de quelles tortures. Du fond du bagne, il dirigeait l’opinion, contenait les impatiens, soutenait les faibles ; il ordonnait d’espérer et d’attendre, — et l’on attendait, on espérait.

C’étaient donc les prisonniers qui gouvernaient Naples, mais c’étaient aussi les exilés. Après 1848, les Napolitains militans furent dispersés un peu partout : Aurelio Saliceti s’enfuit à Paris, Ricciardi à Genève, Roberto Savarese à Pise, Gasparrini à Pavie, les mazziniens à Gênes. Cependant la plupart des émigrés purent se réunir à Turin. Ce petit Piémont, qui paraissait avoir si peu de ressources, se trouva pourtant assez riche et assez grand pour offrir une hospitalité généreuse à tous les proscrits qui venaient lui demander accueil. Nombre de Napolitains s’y étaient réfugiés et acclimatés depuis leur déroute. M. Mancini, l’avocat brillant qui avait rédigé, le 15 mai 1848, la protestation des députés de Naples, était devenu professeur de droit à l’université de Turin. À cette même université, avant 1848, M. Antonio Scialoia avait enseigné l’économie politique ; il était retourné depuis lors à Naples, où il avait été ministre dès sa trentième année ; puis, arrêté, jugé, condamné, proscrit comme tant d’autres, il était revenu à Turin, son pays d’adoption, qu’il ne devait plus quitter. Là s’étaient réfugiés également le poète Imbriani, le philosophe Bertrando Spaventa, le colonel Mariano d’Ayala, écrivain militaire qui venait d’être ministre en Toscane, les avocats Conforti et Pisanelli, qui devaient être plus tard ministres du royaume d’Italie, les médecins Tommasi et de Meis, dont la science et le caractère honoraient doublement l’émigration napolitaine, l’historien Piersilvestro Leopardi, autrefois proscrit à Paris, puis rappelé à Naples et renvoyé deux fois à Turin, la première fois en ambassade, la seconde en exil. Ses Narrazioni storiche, simple récit solidement appuyé sur de nombreux documens, seront toujours consultées par ceux qui écriront l’histoire des dernières révolutions de Naples. Ces émigrés et beaucoup d’autres s’attachèrent au Piémont par un sentiment de reconnaissance que l’habitude et la réflexion changèrent plus tard en un dévouement raisonné. Quand on voyait ce petit pays si pauvre, affaibli par de récens désastres, marcher dans la liberté, dans le progrès d’un pas si ferme et si prompt, se couvrir de chemins de fer et d’écoles, envoyer des soldats en Crimée, entrer dans les congrès des puissances, entreprendre un des travaux les plus étonnans du siècle, la percée des Alpes, contenir enfin la révolution en se jetant devant elle, et arriver à ces résultats par une harmonie admirable entre la fidélité du peuple et la loyauté de son roi, n’était-il pas tout naturel de confier à ce peuple et à ce roi la délivrance de l’Italie ? L’idée de la monarchie unitaire naquit ainsi d’elle-même ; elle sortit des faits, non du cerveau d’un utopiste ; elle devint la seule solution possible, non le rêve confus de ceux qui cherchaient l’idéal. Une association d’hommes modérés se forma pour répandre cette idée par des brochures et surtout par des feuilles volantes qui, trompant toutes les surveillances, allèrent surprendre chez eux, à Milan, à Florence, jusqu’à Naples, les patriotes italiens. Naples cependant hésita longtemps à se rendre ; tiraillée en tous sens par la propagande muratiste et par la propagande mazzinienne, elle attendait le mot d’ordre des prisonniers, et Poerio ne s’était pas encore prononcé. Ce fut alors que Ferdinand II commit une suprême imprudence. Aux derniers jours de sa vie, dans un moment de faiblesse, de remords peut-être, ou sous la pression de la diplomatie, il entr’ouvrit la porte des bagnes et en laissa sortir les hommes les plus influens. On sait l’histoire de leur délivrance : embarqués sur un vapeur napolitain, ils devaient être transbordés à Gibraltar sur un brigantin étranger qui les aurait conduits en Amérique. Malheureusement pour la dynastie de Ferdinand le brigantin fit fausse route et débarqua en Irlande sa cargaison de déportés. Carlo Poerio, Silvio Spaventa, Luigi Settembrini et beaucoup d’autres se rendirent à Londres, où ils furent reçus avec des ovations, puis de Londres à Turin, où ils devinrent les plus acharnés défenseurs de l’unité italienne. Ferdinand mourut, François II monta sur le trône, et, désespérant, comme il le dit alors, « d’atteindre aux sublimes vertus de son auguste père, » il tâcha du moins de les imiter. Il envoya à Turin un nouveau convoi de proscrits, quelques gentilshommes, le magistrat Vacca (aujourd’hui garde des sceaux du royaume d’Italie), et un jeune homme qui comptait déjà parmi les meilleures têtes de Naples, M. Enrico Pessina : c’étaient autant de renforts que le jeune prince offrait généreusement à l’armée italienne. Il les rappela au dernier moment, quand il octroya sa constitution tardive : c’était ouvrir la porte à ses plus mortels ennemis. La révolution était déjà faite. L’Italie unitaire, préparée de longue main dans les consciences, n’eut qu’à se présenter en tunique rouge aux portes de Naples pour être acclamée d’un seul cri, non-seulement par les enthousiastes de la rue, mais par tous ceux qui avaient lu Dante et Machiavel.

Après le plébiscite et la réunion des Deux-Siciles au royaume italien, la politique appela tous les esprits à concourir à l’œuvre nationale. Les esprits répondirent sans hésitation à cet appel ; depuis longtemps déjà ils consacraient toutes leurs facultés au service de cette grande cause. À Naples comme dans l’Italie entière, avant comme après 1848, toute la littérature avait été militante. On connaît le mot de Guerrazzi : « J’ai écrit ce roman, parce que je ne pouvais livrer une bataille. » Ce mot pourrait servir d’épigraphe à l’histoire de là pensée italienne depuis 1815 jusqu’à nos jours. Au fond des idées et des œuvres se cachait toujours la préoccupation nationale ; les philosophes, les poètes, les historiens, n’étaient que des patriotes déguisés. Tel penseur s’était montré tour à tour, avec une égale passion et une égale sincérité, papiste et anti-papiste, par l’unique raison que la papauté lui avait paru d’abord le salut, puis la ruine de l’Italie. Il ne fallut donc point user de violence pour changer les hommes de lettres en hommes politiques. Ils sentaient en outre qu’en de certains momens la science pour la science, comme l’art pour l’art, est impossible et serait condamnable, que l’Italie, pour accomplir son unité, convoquait toutes ses intelligences, parce qu’elle avait besoin de toutes ses forces, qu’il existe une conscription civile, volontaire il est vrai, mais d’autant plus impérieuse, à laquelle tout citoyen doit se présenter, qu’en face du devoir et du danger communs, on ne peut sans lâcheté refuser le service, qu’enfin le premier des Italiens, fût-il Goethe, serait regardé comme le dernier des hommes, si ses plaisirs, ses intérêts, ses études, le souci de son repos ou de sa gloire l’empêchaient d’être à son poste autour du drapeau national.

C’est ainsi que la politique absorba presque toute l’activité napolitaine. Les économistes qui avaient le plus doctement formulé leurs théories furent appelés à les mettre en pratique. On vit M. Scialoia réformer à Naples les tarifs de la douane et négocier à Paris avec M. Nigra le traité de commerce avec la France ; MM. de Sanctis, Mancini, Conforti, Manna, Pisanelli, Vacca, furent ministres : l’un d’eux, M. Pisanelli, vient d’attacher son nom à une grande œuvre encore inédite, le code civil italien. Le sénat accueillit plusieurs Napolitains appartenant à de grandes familles, ou représentant l’aristocratie de l’intelligence et du travail ; je citerai parmi ces derniers le botaniste Tenore, mort récemment, le cristallographe Arcangelo Scacchi, etc. La chambre des députés reçut dans son sein presque tous les méridionaux qui avaient un nom, Carlo Poerio en tête, et le nomma son vice-président. Silvio Spaventa fut appelé d’abord à Naples, puis à Turin, à des fonctions élevées du ministère de l’intérieur : cet esprit pensif et indécis, qui avait commencé par flotter confusément dans le mysticisme mazzinien et dans la spéculation germanique, descendit tout à coup dans les détails minutieux et compliqués de l’administration avec une capacité pratique et une infatigable activité. Antonio Ranieri l’ardent écrivain, Saverio Baldacchini le poète patriote, sont au parlement. Michèle Baldacchini, laissant ses manuscrits dans son portefeuille, a consacré sa vie à la fondation des asiles, à la première éducation des enfans du pauvre, dont le nouveau régime, en les arrachant au vagabondage, veut faire des ouvriers et des citoyens. Le continuateur de Puoti, le grammairien Leopoldo Rodinò, s’est dévoué tout entier à l’extinction du paupérisme. En même temps quelques hommes supérieurs se sont jetés par devoir dans les luttes quotidiennes de la presse périodique. Un jeune Napolitain, M. Ruggiero Bonghi, helléniste et philosophe, qui, dès sa vingtième année, avait traduit les dialogues de Platon, est devenu, dans le Nazionale de Naples, puis dans la Stampa de Turin, le polémiste le plus vif et le plus mordant de la presse conservatrice. L’économiste Antonio Torchiarulo, traducteur de Hegel et de Gans, dirige l’Avvenire. C’est sur un autre journal napolitain, l’Italia, que se concentre l’activité de l’ancien ministre de Sanctis et du patriote Settembrini. Arabia, l’auteur des tragédies de Riccarda et d’Anna Bolena, dirige une division au ministère de l’intérieur, et Pasquale de Virgilii, que l’on comparait à Byron, est conseiller à la cour des comptes.

C’est ainsi que les écrivains de Naples sont en grande partie employés aux affaires de l’état. On attribue volontiers à ces races méridionales une incorrigible versatilité d’humeur : la conduite des Napolitains pendant ces dernières années a donné à cette opinion un démenti fort inattendu. En 1860, quand l’expédition de Garibaldi passait partout pour une héroïque folie, ils ont pressenti qu’elle réussirait, et se sont donné le mot pour repousser par une défiance unanime les tardives concessions de François II, déjà moralement détrôné ; ils ont accueilli le dictateur avec un enthousiasme qui n’excluait nullement la réflexion, et après l’avoir secondé de tout leur pouvoir, ils l’ont combattu plus tard avec la même énergie, dès qu’ils se sont aperçus que son entourage risquait de compromettre le succès du mouvement national. Le gouvernement régulier, dès son établissement, a trouvé en eux un appui solide. Le plus grand nombre des Napolitains intelligens appartient au parti conservateur ; toutes les feuilles napolitaines (celles du moins qui ont quelque vitalité, le Pungolo, Roma, l’Italia, l’Avvenire, etc.,) sont pour l’Italie de Victor-Emmanuel. Bien plus, cette camaraderie d’hommes fermes et dévoués qui se sont depuis quatre années tenus constamment serrés autour du pouvoir, cette consorteria du parlement de Turin, qui a fait son temps après avoir été si calomniée, et qui va être dissoute ou renouvelée par les prochaines élections générales, se composait en majeure partie de députés napolitains.

Cependant, malgré tant de forces absorbées par l’administration, le parlement et la presse militante, les livres importans se multiplient à Naples et font leur chemin, car la révolution a pour le moins triplé le public des livres. Tel volume qui autrefois ne passait pas même le Liris trouve aujourd’hui des lecteurs jusqu’au-delà, du Pô, de l’Adige peut-être. Avant 1860, l’Italie du nord, ignorant l’Italie du midi, ne se doutait pas que celle-ci produisit des penseurs, et des poètes. Nous avons pu constater plus d’une fois chez des Piémontais, des Lombards, même des Toscans, cette absence de notions exactes sur les littérateurs napolitains. Les renseignemens que nous leur donnions en réponse à leurs questions étaient reçus avec une extrême surprise et quelque défiance, car ils venaient d’un étranger, et on croyait les provinces méridionales frappées de la stérilité du désert. Aujourd’hui que les barrières sont tombées, les œuvres des Napolitains se répandent, se publient même dans les villes du centre et du nord [8]. Dès la révolution, nombre de volumes improvisés ou de manuscrits jusque-là prudemment cachés virent le jour. Un moine du Mont-Cassin, qui s’était précédemment distingué par d’intéressans travaux historiques, le père Tosti, a profité l’un des premiers des franchises nouvelles. Il a publié en 1861 son livre capital, les Prolégomènes de l’histoire de l’Église, œuvre d’un patriote et d’un croyant, qui regrette le temps où Rome marchait, et qui voudrait bien qu’elle marchât toujours. C’est aussi depuis la révolution que le professeur de Blasiis a écrit son intéressant ouvrage sur Pietro della Vigna, où est exactement résumé le mouvement politique et littéraire du XIIIe siècle. M. Salvatore de Renzi, déjà connu par son histoire de la médecine en Italie, donnait également une étude importante sur Jean de Procida, il Secolo XIII e Giovanni da Procida, glorification du terrible conspirateur des vêpres siciliennes, un peu effacé dans le livre célèbre de M. Michèle Amari. Les poètes, comme les historiens, ont pris part au mouvement nouveau, qui, en favorisant l’étude des littératures étrangères, est venu élargir leur horizon. La liberté de la scène n’a pas encore produit de Shakspeare, mais elle a permis aux Napolitains d’admirer les drames du tragique anglais : on joue maintenant Hamlet, Othello, Macbeth, même le Faust de Goethe, dans les théâtres où la censure ne laissait représenter autrefois que des imitations expurgées des vaudevilles de M. Scribe ; on y joue même des pièces grecques et les ingénieuses restaurations de Ménandre (Fasma, il Tesoro, etc.) si heureusement opérées par M. Dall’ Ongaro [9]. On sait qu’en 1855 Ferdinand II avait interdit aux artistes napolitains d’envoyer leurs ouvrages à l’exposition universelle de Paris, si bien qu’en ce temps-là les peintres de talent (M. Palizzi par exemple) étaient forcés de s’exiler pour se faire connaître. Maintenant toutes les prohibitions sont levées, et une association sérieuse (la Promotrice) s’est organisée pour offrir aux artistes un peu de gloire ou tout au moins du travail. La sculpture est remise en honneur après avoir été molestée par la pruderie des anciens maîtres. Le nouveau pouvoir commande aux sculpteurs les statues d’illustres Italiens dont les figures aussi bien que les œuvres étaient autrefois à l’index. Le Gianbattista Vico qu’avait taillé en marbre un prince de la maison de Bourbon, le comte de Syracuse, n’a pu décorer la Villa-Reale, les Tuileries napolitaines, que depuis la dernière révolution. La statue du premier des Italiens, le vieux Dante, ouvrage de M. Tito Angelini, ne tardera pas à être inaugurée sur une place publique de Naples. C’est ainsi que l’ancien royaume des Deux-Siciles voit aujourd’hui se développer librement dans tous les sens l’activité intellectuelle de ses habitans. Toutefois, il faut le confesser, l’archéologie se plaint amèrement du nouveau régime. « Avant la révolution, disent les antiquaires, la plupart des sciences étaient prohibées, mais la nôtre du moins trouvait grâce auprès du gouvernement. Quand l’archéologie ne paraissait pas trop raisonneuse ni trop libre, on la tolérait, elle prenait ses coudées franches ; nous pouvions écrire impunément plusieurs volumes in-quarto sur les vingt-quatre premières années d’Hercule et passer des années entières sur une peinture effacée pour savoir si les jambes qu’on y apercevait encore étaient celles d’un Apollon ou d’un Adonis. Maintenant les esprits sont ailleurs, la question de Rome et de Venise passe avant les jambes d’Apollon et d’Adonis. Il nous restait un dernier refuge, l’académie d’Herculanum ; on l’a supprimée. » Ceci n’est point tout à fait une plaisanterie, ces plaintes ont été sérieusement formulées, portées même en très haut lieu. On peut répondre néanmoins aux antiquaires que le nouveau régime ne les a pas laissés sans travail, que les fouilles de Pompéi, la réorganisation du musée, sont des travaux considérables, vivement poussés par l’intelligente activité de M. Fiorelli, que si l’archéologie n’est plus l’unique science officiellement cultivée, elle ne peut que gagner à l’intervention de la philosophie et de l’histoire, qui lui rendent, contre ses précieux documens, la pensée et la vie. Enfin l’académie d’Herculanum a été déjà remplacée par l’académie de Naples, institut complet où sont représentées avec éclat les sciences naturelles, les sciences morales et politiques, et où les archéologues siègent encore, mais ne règnent plus seuls. Cette académie publie dans ses bulletins des travaux fort estimés ; il en est d’autres, — l’Academia Pontaniana par exemple, — qui sont pleines de vie ; il en est même d’improvisées et tout à fait libres [10], et qui naissent de cette ardente passion pour l’étude, pour la discussion, devenue un des traits caractéristiques de la société napolitaine. Aussi est-ce surtout par la science, par l’échange des idées, que l’Italie agit sur Naples, et que Naples de son côté réagit sur l’Italie. Ce qui montre le mieux la fécondité de cette union intellectuelle, c’est le développement donné à l’instruction publique, qui avait si longtemps sommeillé à Naples. L’université déchue s’est relevée comme par enchantement ; c’est elle qui remue le plus d’idées, comme il arrive dans tous les pays où la pensée est libre et où l’intelligence est au pouvoir. En Italie comme en Suisse et en Allemagne, les savans, les lettrés, les poètes même sont avant tout des professeurs. Le livre n’est pour eux que le superflu, la récréation des soirées et la fête des dimanches ; ils regardent comme leur œuvre essentielle et capitale les simples leçons qu’ils donnent aux jeunes (i giovani), c’est le mot consacré. Ils sont orateurs, ils sont prêtres, pères spirituels d’une famille incessamment renouvelée qui perpétuera leur pensée et leur science, d’une postérité qui aura grandi de leur vivant.

C’est donc à l’université qu’il faut entrer, si l’on veut étudier le mouvement des idées à Naples. Le dictateur Garibaldi, par deux décrets signés à vingt-quatre heures de distance, avait dépeuplé toutes les chaires et les avait repeuplées le lendemain. « Ceux-là furent chassés de leurs postes (dit un rapport officiel) que la faveur plus que la science avait placés en ce lieu et qui avaient profané le lieu et la science, et l’on mit à leur place une phalange de nobles esprits qui jusqu’alors étaient restés solitaires et qui, dans le silence du foyer, dans les chaînes des prisons, ou dans les tristesses de l’exil, avaient préparé ou attendu le jour de la délivrance. » Cependant les deux signatures de Garibaldi n’avaient pu suffire pour improviser en deux jours toute une université. Les nouveaux maîtres étaient encore absens, les écoliers dispersés, quelques-uns se battaient devant Capoue ; il fallut laisser passer l’orage. Le calme rétabli, tout le monde se mit à la besogne. L’état donna l’exemple en quadruplant l’allocation destinée à l’instruction supérieure. L’ancien régime, n’accordait que 25,887 fr. à l’université de Naples ; l’Italie, du premier jour, lui fit une rente de 93,600 fr. Aussitôt furent commencées les réparations urgentes. L’herbe poussait dans les salles fétides, on leur donna de l’air et du jour, on y plaça des tables et des chaises ; on agrandit le palais des études (l’ancien cloître du Gesù-Vecchio), qui envahit les édifices voisins, et malgré cet envahissement se trouva trop étroit encore. Les anciennes collections, les cliniques, les cabinets, furent enrichis, agrandis, multipliés ; un magnifique amphithéâtre de chimie sortit de terre. Le professeur Sebastiano de Luca, bien connu en France, trouva enfin une salle et des laboratoires dignes d’un grand pays. Le jardin botanique a cessé d’être un désert, et la bibliothèque de la ville, qui n’avait autrefois ni lecteurs ni livres, s’est tellement développée qu’elle menace d’envahir toute l’université. Six cents étudians, population flottante qui se renouvelle d’heure en heure, y sont constamment réunis. Parmi ces améliorations, la plus importante fut le renouvellement des professeurs. Malgré l’isolement où l’on vivait sous l’ancien régime, il s’était formé dans toutes les branches assez de savans pour que l’université pût en fort peu de temps être repeuplée presque exclusivement avec des Napolitains. L’un arrivait du haut d’une montagne, l’autre du fond d’un cachot, quelques-uns avaient disparu depuis dix ans ; on les croyait morts. Ils vivaient pourtant, et ils vivent [11].

Ce n’est pas tout : l’enseignement supérieur a été discipliné, soumis à un contrôle sévère. On se souvient qu’avant 1848 le roi Ferdinand II, pour empêcher l’agglomération des étudians à l’université, leur avait permis de se disperser dans les écoles privées. On a vu que ce système avait fait alors moins de tort aux lettres que ne l’espéraient peut-être les conseillers du souverain, et l’on n’a pas oublié les noms des hommes éminens qui réunirent en ce temps-là autour d’eux, dans leurs maisons, des centaines d’auditeurs ; mais après 1848, ces maîtres étant proscrits, les hommes obscurs et illettrés pour la plupart qui restèrent chargés de l’enseignement privé s’adonnèrent au métier le plus facile. N’étant soumis à aucune épreuve (sauf à un examen sur le catéchisme), il leur était permis d’ignorer ce qu’ils enseignaient et de maintenir leurs auditeurs dans cette ignorance. De là cette foule de médecins sans diplômes, moins nombreux à Naples cependant que les avocats subalternes (les paglietti, comme on les a longtemps appelés), pauvres hères affamés, brouillons, bavards, universellement moqués et méprisés, Tel était le résultat de ce qui s’appelait la liberté de l’enseignement, et qui n’était que la liberté de l’ignorance. Le nouveau régime est venu mettre ordre à ces abus. Aujourd’hui l’instruction est obligatoire, et depuis l’instituteur primaire jusqu’au professeur d’université, nul n’enseigne, s’il n’a subi ses examens. Les corporations religieuses elles-mêmes n’échappent pas à une inspection sévère ; les barnabites sont tenus de prouver qu’ils entendent le latin. Voilà pour les maîtres ; quant aux étudians, la durée de leurs études est fixée, et d’une année à l’autre ils ont des interrogatoires à subir : il faut qu’ils sachent le droit, s’ils veulent être avocats, — la médecine, s’ils veulent être médecins. On a trouvé ces lois draconiennes, elles le sont peut-être, mais elles n’ont fait de tort qu’à l’enseignement privé. En revanche, l’université s’est repeuplée en un moment ; les maîtres savent, et les étudians apprennent.

Qu’apprennent-ils ? Quel est l’esprit qui règne à l’université de Naples ? C’est en général l’esprit allemand. On ne s’en étonnera pas après ce qu’on sait du mouvement philosophique provoqué par les livres de M. Cousin. Une circonstance contribua beaucoup à cette « invasion de barbares, » comme disent les philosophes de clocher : ce fut le ministère de M. de Sanctis, l’un des hommes les mieux doués des provinces méridionales. Il était arrivé de son village à Naples entre 1830 et 1840, et il avait suivi les leçons du marquis Basilio Puoti. Ses parens le rappelèrent, à grands cris, voulant le mettre à la charrue ; mais Puoti, pressentant l’avenir du jeune homme, lui fournit les moyens de désobéir. M. de Sanctis ouvrit une école, bientôt très peuplée et très prospère. Il fut libéral en 1848 et par conséquent emprisonné. On le mit au fort de l’Œuf, où il fit amitié avec des officiers suisses qui lui apprirent l’allemand. Il lut Hegel et devint hégélien dans cette captivité studieuse. Un jour on vint lui dire qu’il était libre et qu’il pouvait aller à Malte. Il s’en affligea d’abord, regrettant le cachot où l’on pouvait penser si librement. Enfin il partit et gagna Turin, où il donna des leçons sur Dante. Il devint ensuite professeur de littérature italienne à l’école polytechnique de Zurich. Rappelé par la révolution, il arriva très vite au pouvoir : il fut en 1861 ministre de l’instruction publique. Il voulût alors que la science allemande régnât dans l’université de son pays. Elle y règne en effet, même dans l’école de médecine et dans l’école de droit, mais surtout dans l’école de philosophie, et, comme on l’a déjà remarqué, c’est un spectacle singulier que cette revanche de l’Allemagne rentrant par la science dans le pays d’où elle venait d’être chassée par les armes.

Hegel, un peu maltraité depuis sa mort, même dans son pays, méconnu, tiraillé en tous sens, débordé ou diminué par ses disciples qui lui tournaient le dos ou le perdaient de vue en suivant l’un ou l’autre des grands chemins qu’il avait ouverts, trouva donc un refuge à l’université de Naples. Le dernier des hégéliens purs, M. Vera, plus Français qu’Italien, traducteur obstiné de son maître, et poursuivant sa tâche ardue avec une persistance de courage et de volonté qui lui fait honneur, fut appelé à Naples, où il monta dans une chaire privilégiée : il devint en quelque sorte le philosophé officiel ; mais il eut peu de succès. L’histoire de la philosophie, comprise et traitée d’une façon un peu leste et hautaine, dissertation plutôt qu’enseignement, élaguant tout ce qui n’entrait pas dans le courant de ses idées, déconcerta les étudians, qui n’attendaient rien de pareil. D’ailleurs l’audace philosophique eut moins d’attrait dès qu’elle fut sans danger. Hegel, n’étant plus le fruit défendu, sembla quelque peu lourd et indigeste. De plus c’était une importation étrangère qui choquait l’italianisme de quelques jeunes patriotes. Enfin les maîtres enseignans privés, qui, n’ayant pu fournir leurs titres, avaient perdu leur gagne-pain, provoquèrent des tumultes au nom de Gioberti destitué. Deux petites émeutes éclatèrent en 1861 ; la première fut un soulèvement d’étudians qui sifflèrent leurs maîtres en criant à la fois : A bas de Sanctis ! à bas Hegel ! à bas le pape-roi ! Le ministre et le philosophe étaient injuriés, comme on voit, en pieuse compagnie. La seconde émeute fut plus grave, elle vint du dehors. Excitée par un prêtre, la populace, armée de pierres et de couteaux, même de pistolets, se rua sur l’université, dont elle envahit les salles. Il y eut des vitres cassées, du sang versé. La garde nationale dut intervenir. On était encore en révolution, et l’on se permettait quelques vivacités de polémique. Le prêtre fut mis en prison ; on lui conseilla de ne plus faire de philosophie en chaire, et on l’acquitta. Depuis lors, l’université est tranquille.

Au reste, les hégéliens de l’ancien régime étaient revenus eux-mêmes de leur aveugle adoration. Ceux qui ont passé par ces idées savent fort bien qu’elles ne restent pas toutes dans l’esprit enchaînées indissolublement l’une à l’autre. On en garde la force, la souplesse que donne une gymnastique laborieuse, l’admiration que laisse toujours un édifice immense construit d’une main savante et hardie : on en garde aussi une indépendance et une largeur de jugement que ne révoltent plus les témérités de l’intelligence ; mais l’enthousiasme tombe et s’éteint. Pendant les loisirs que leur fit leur souverain après 1848, les Napolitains eurent le temps d’étudier les successeurs et les adversaires du maître. M. Tari par exemple, se frayant un chemin entre Hegel et Herbart, acceptant du premier la méthode dialectique sans le suivre dans la déification de la raison, acceptant de l’autre l’originalité de la nature, mais en la subordonnant à la prédominance de l’esprit, se fit une esthétique mitoyenne, à la fois hardie et prudente, qui, tout en affrontant les plus hauts sommets, reconnaissait pourtant quelque chose de supérieur et d’inabordable. Quant à M. Bertrando Spaventa, ce qui fait l’originalité de son enseignement, c’est sa préoccupation de la philosophie italienne. Il n’impose point à ses lecteurs le système de Hegel, il tâche de les y amener patriotiquement, en leur prouvant que l’Italie y marchait d’elle-même dès la renaissance, guidée par les penseurs éminens qu’elle a produits. Il établit sans peine que la philosophie italienne fut tout d’abord, et longtemps avant Campanella, la critique et la négation de la scolastique. Il constate que Campanella, Giordano Bruno, Gianbattista Vico se frayaient à l’écart et dans l’ombre un sentier parallèle à la grande route qu’ouvrait ailleurs avec tant d’éclat le génie de Descartes, de Spinoza, de Kant ; puis il montre Galluppi, Rosmini, Gioberti, suivant de loin, à contrecœur, peut-être à leur insu, le mouvement contemporain de la pensée germanique. « La science est la plénitude de l’acte créateur, la réalité absolue de la pensée, » — voilà le dernier mot de Gioberti et de la philosophie italienne : c’est à peu près aussi le dernier mot de la philosophie allemande avec Hegel ; mais entre l’une et l’autre, M. Spaventa le reconnaît, la différence est grande, car en Italie les philosophes ne se succèdent pas sans interruption, sans interrègnes ; l’un ne continue pas l’autre, il y a des écarts, des bonds irréguliers de Campanella à Vico, de Vico à Gioberti. Aujourd’hui le grand mouvement se fait hors d’Italie. Les philosophes contemporains, les Napolitains comme les Piémontais, ne font guère pour le moment que le suivre : M. Spaventa l’a courageusement reconnu dans ses leçons [12] ; mais il a concilié cet aveu avec une vive démonstration de ce qui fait la valeur du génie italien.


« Galluppi (a-t-il dit), Rosmini, Gioberti, suivent un chemin déjà parcouru, sinon aplani, par d’autres, et sont contraints, par la force même des choses, à être des imitateurs et des répétiteurs, même quand ils disent qu’ils font tout le contraire. Je sais bien que ce discours ne plaît pas et qu’il est considéré comme une offense au génie italien. Messieurs, le génie italien, si adulé, si mal servi le plus souvent par ses adulateurs, n’a point affaire en ce débat, et l’on peut, sans discréditer l’originalité de personne, affirmer que qui vient après est précédé par qui est venu avant. Nous sommes arrivés tard après avoir été les premiers, voilà tout ; mais à qui la faute ? A ceux-là d’abord qui nous ont lié pieds et poings et ne nous ont pas laissé faire, puis en partie à ceux-là mêmes qui nous encensent. Rien de pire que la fausse idée de l’originalité. On croit qu’être original signifie rompre avec la réalité, avec l’histoire, et agir tout seul (far da se solo), sans temps ni espace, et créer un nouveau monde tout à son aise et à tout moment. Je connais beaucoup de ces originaux-là… Messieurs, la marche de la pensée allemande est naturelle, libre, sui-consciente, en un mot critique. La marche de la pensée italienne est saccadée, embarrassée, dogmatique. La grande différence est là. Maintenant l’Allemagne est entrée dans une nouvelle période critique, plus vaste et plus féconde que la précédente, et à laquelle succédera une nouvelle construction du réel. Nous autres Italiens, avant de nous remettre en chemin et de donner cours à toute l’originalité précoce que nos seins ne peuvent contenir, nous avons l’obligation de rentrer encore en nous-mêmes, de nous orienter, de regarder encore autour de nous, de voir et de savoir ce que les autres ont fait depuis soixante années et surtout ce qu’ils font en ce moment. C’est seulement par là que nous ferons dans le monde de la pensée, comme nous l’avons presque fait dans le monde politique, une Italie qui dure, non une Italie imaginaire, pélasgique, pythagoricienne, scolastique, que sais-je encore ? mais une Italie historique, une Italie qui ait une place digne d’elle dans la vie commune des nations modernes. »


Ce passage mérite doublement d’être cité, d’abord parce qu’il donne d’excellens conseils aux Italiens, puis parce qu’il montre nettement la hardiesse philosophique et la sagesse pratique du maître. Ainsi présentée, la pensée allemande a obtenu ses droits de cité chez les plus récalcitrans des jeunes patriotes. J’ai assisté à quelques-unes des leçons où l’habile professeur poussait devant lui des couples abstraits d’affirmations et de négations courant les uns sur les autres comme les vagues de la mer, et je voyais devant moi plusieurs centaines de jeunes gens, les yeux ouverts, l’oreille tendue, suspendus à cette parole forcément compliquée et difficile, et l’écoutant comme les écoliers du Môle écoutaient autrefois les aventures de Renaud.

Un grand nombre d’esprits libéraux, parmi lesquels il faut distinguer l’abbé Vito Fornari, se sont toutefois alarmés de cet enseignement, et s’efforcent de le combattre, mais sans se séparer du mouvement italien. À l’école hégélienne, on oppose dans l’université même, et surtout hors de l’université, les idées de Gioberti, idées qui se sont propagées à Naples un peu tardivement, par esprit de contradiction, dans les dernières années de l’ancien régime. Les catholiques ont profité de cette faveur après la révolution pour se cramponner aux dernières planches de cette philosophie naufragée et se rattacher à un giobertisme de seconde main, accommodé aux idées courantes, et offrant à certains esprits à la fois tolérans et timorés une sorte de radeau qu’on peut au besoin pavoiser à l’italienne. À côté de ce groupe de philosophes, qu’on pourrait nommer l’école de la transaction, il y a l’école de la réaction, la philosophie bourbonnienne. Les penseurs de ce parti sont thomistes ; ils ne connaissent que saint Thomas d’Aquin. Tout sort de lui, tout y mène ; pas un mot dans Spinoza, ni dans Kant, ni dans Hegel, qui n’ait été dit depuis six cents ans par l’ange de l’école. Polémistes violens, les thomistes ont un journal, la Civiltà cattolica, qui s’imprime à Rome, où il est défendu de leur répliquer ; ils y sont invincibles. On distingue pourtant parmi eux un homme de talent, M. Sanseverino, qui a publié à Naples en 1862 une Philosophia christiana cum anliquâ et novâ comparata. Citons encore un esprit accommodant, le père Liberatore, à qui il faut savoir gré d’avoir reconnu quelque mérite à Bacon, et de s’être montré poli envers Descartes.

Ces essais de transaction ou de réaction philosophique ont-ils de l’avenir ? On peut en douter, surtout depuis la convention du 15 septembre. C’est l’université qui est le centre du mouvement sérieux, et il est permis d’espérer qu’il en sortira quelque chose. Les esprits chagrins déplorent l’invasion de certaines sciences d’origine nouvelle, — la philosophie du droit, de l’histoire, de la religion, de la nature, la philologie comparée surtout, sans laquelle le monde tournait si tranquillement sur lui-même depuis six mille ans. Ils craignent que cette influence germanique ne produise, comme eût dit Rabelais, que des « abstracteurs de quintessence. » Cette crainte est chimérique, il n’y a pas de connaissance inutile, ni d’idée qu’on ne doive mettre au jour, ne fût-ce que pour l’éprouver, car en plein soleil toute fausseté pâlit, toute vérité rayonne. Cette activité d’esprit est un exercice nécessaire qui peut fatiguer les faibles, mais qui retrempe les forts. D’ailleurs les maîtres napolitains ne s’érigent point en arbitres des consciences. En exposant telle doctrine avancée, ils ne disent pas : Voici la vérité éternelle, immuable. Ils disent seulement : La pensée humaine est allée jusque-là. Il faut voir de bonne heure ces limites de la pensée, comme on voit les limites de la science, non pour s’y arrêter, mais pour les franchir, pour les reculer au besoin, et en tout cas pour les connaître. Enseigner, éclairer, voilà le but de toute université, même officielle. Celle de Naples est maintenant une des premières d’Italie, peut-être là plus complète et la plus peuplée ; les étudians s’y pressent en foule, surtout ceux des provinces : l’ancienne capitale n’en fournit qu’un sur cent [13] ; mais des Pouilles, des Calabres, surtout des Abruzzes, accourent par milliers chaque automne, à l’université de Naples, des populations studieuses, qui, une fois de retour dans leur pays presque barbare, y rapporteront la civilisation. Dispersés naguère dans les écoles privées, les écoles renfermaient dans une étude spéciale ; les sages règlemens du ministre Matteucci les obligent maintenant à suivre les cours, à passer un examen chaque année, et à le passer, non plus, comme autrefois, sur la confession et la communion, mais sur la science qu’ils apprennent, et qu’ils sont désormais forcés de connaître. Outre cette science, toutes les autres leur sont offertes, et ils se gardent bien de les refuser. M. Taine citait dans la Revue un jeune Abruazais, un étudiant en droit, qui parle dix langues et n’a que vingt et un ans. Il n’est pas le seul de sa trempe à l’université de Naples. Que de promesses pour l’Italie et quelle sécurité pour son avenir ! Toute cette ardente jeunesse ignore l’ancien régime ; elle n’y a pas vécu, n’en a pas souffert, ne saurait désormais le subir. Elle a pris dans l’air libre qu’elle respire des désirs et des besoins que le retour au passé ne saurait satisfaire, et elle s’insurge déjà contre les résistances qui voudraient arrêter le mouvement italien. Ce sont donc des intelligences nourries d’idées modernes qui vont former l’aristocratie provinciale de l’ancien royaume sicilien. Ces étudians, continuellement relevés par d’autres, seront les magistrats, les notables des préfectures, les autorités des communes, les conseillers, les défenseurs, les instituteurs des villageois et des paysans. Quelle révolution morale ils vont provoquer dans des pays où le clergé seul, il y a quatre ans, gouvernait les esprits et les consciences ! Certes, nous l’avons vu, les hommes d’érudition et de talent ne manquaient pas sous l’ancien régime, mais ils vivaient disséminés, se formaient seuls, se condamnaient volontiers au silence et à l’isolement. Le premier souci de la révolution a été de répandre ce savoir, autrefois accumulé chez quelques hommes, et de commencer par l’enseignement son grand travail de rajeunissement et de réparation. Et à ceux qui demanderont si l’unité italienne a produit quelque chose de vivant sur le terrain de l’intelligence après quatre années d’épreuves et d’efforts, on peut répondre hardiment qu’elle a produit l’université de Naples, immense laboratoire de pensée et de science, où, autour de plus de soixante chaires, se pressent plus de dix mile étudians.


MARC-MONNIER.

  1. Écrivain du XIVe siècle, dont un ouvrage, le Specchio delta Penitenza, passe pour un testo di lingua, c’est-à-dire un modèle de langue et de style.
  2. Tous les hommes, qu’on vient de nommer, et qui surent dignement continuer l’œuvre de Puoti, méritent qu’on donne ici quelques indications sur leurs travaux. M. Fabbricatore a dirigé des publications estimables, notamment un recueil périodique, la Rivista Sebezia.— M. Robinò est l’auteur d’une grammaire italienne souvent rééditée, la meilleure qui existe, au dire des Napolitains. — Dans de nombreux écrits et surtout dans un curieux vocabulaire complétant et corrigeant le dictionnaire officiel de la Crusca, M. Emmanuele Rocco a fait preuve d’un esprit très cultivé. — Des deux frères Dalbono, le premier, Cesare, est un critique attentif, dont les études (une entre autres sur Basilio Puoti) ont été justement remarquées ; l’autre, Carlo Tito, a donné nombre de nouvelles et de romans : c’est une plume alerte et féconde, c’est aussi un catholique très ardent. — Les trois Volpicella sont tous connus par des travaux intéressans, Scipione par une collection de monumens rares ou inédits sur l’histoire de Naples, — Luigi par d’utiles monographies sur plusieurs villes de l’ancien royaume (Amalfi, Trani, Bari) et des ouvrages de droit, — Filippo par un curieux roman archéologique, Ceccarella.
  3. Bien plus tard, en 1860, après avoir subi, comme tant d’autres, dix années de persécution, Pasquale de’ Virgilii retournait, comme préfet de Teramo, dans les Abruzzes, et recevait officiellement sur les bords du Tronto le roi Victor-Emmanuel entrant pour la première fois dans ses provinces du midi.
  4. Voyez l’étude sur Leopardi dans la Revue du 15 septembre 1844.
  5. Un jour un étranger demandait son chemin à l’une de ces paysannes en lui disant qu’il s’était perdu. Perduto no, smarrito si (non pas perdu, mais égaré), lui répondit-elle.
  6. C’est dans ce camp hégélien que parurent d’abord quelques hommes qui devaient combattre plus tard sur un autre terrain, M. Silvio Spaventa par exemple. M. Bertrando Spaventa, son frère, arrivant des Abruzzes avec la passion réfléchie qui distingue les habitans de ces provinces, donna ses premières leçons vers 1845. M. Tari entra des premiers par ses travaux d’esthétique dans les idées nouvelles ; M. Stefano Cusani, enlevé en 1846 par une mort prématurée, les répandit dans ses leçons avec une singulière originalité de vues ; M. de Meis (aujourd’hui professeur à Bologne) les proclama hardiment dans ses leçons de médecine, et M. Stanislao Gatti dans ses Pensées sur les arts. Enfin l’un des plus regrettables représentans de cette jeunesse napolitaine, M, Gianbattista Ajello, hégélien déclaré, eut le temps, dans sa courte vie, de dérouler publiquement toute l’encyclopédie de son maître.
  7. A la fin du règne de Ferdinand, l’économiste Bianchini étant ministre, il y eut pourtant un retour de tolérance, et les études de droit particulièrement purent reprendre avec une certaine activité. Quelques cours privés furent permis ; ceux de M. de Blasio, de M. Pepere, de M. Pessina, jeune professeur plein de savoir et de talent, auteur d’études importantes sur la morale des anciens, ranimèrent un instant la vieille école de Naples. M. Capuano put diriger un journal de droit (Annali di Diritto) ; M. Mann a publié des articles remarquables sur le crédit foncier et le crédit mobilier ; M. Torchiarulo, qui avait déjà traduit la Philosophie du droit de Hegel, publia en italien les livres de Gans ; MM. de Cesare et Raccioppi se firent une place distinguée parmi les économistes. Quelques journaux parurent, notamment la Musica, feuille hégélienne, tolérée à cause de son titre inoffensif. Quelques recueils, le Museo di Scienza e letteratura de M. Stanislas Gatti, la Rivista Sebezia de M. Fabbricatore, laquelle devint, après quelques numéros, l’Antologia contemporanea, le Gianbattista Vico, rédigé en grande partie, sous le patronage du prince de Syracuse, par les moines du Mont-Cassin, inséraient des travaux sérieux d’une véritable valeur. Ce n’était là qu’un moment de répit. La répression recommença bientôt, plus acharnée que jamais, exaspérée par la guerre de Lombardie. La police devint si cauteleuse qu’elle ne permit plus même aux écrivains de louer le pouvoir : l’éloge aurait pu passer pour une ironie ou pour un jugement. M. Pierre Ulloa, maintenant à Rome avec François II, qui a fait de lui son ministre d’état, publiait en 1859 deux gros volumes que nous avons nous-même eu à consulter pour cette étude : Pensées et souvenirs sur la littérature contemporaine du royaume de Naples. Eh bien ! ce livre instructif et ingénieux, bien qu’écrit à la gloire des Bourbons, dut se soustraire, comme les écrits les plus séditieux, à l’inspection de la censure et fut imprimé clandestinement avec cette fausse indication : Genève, Joël Cherbuliez.
  8. C’est ainsi qu’un livre très récent, qui a fait quelque bruit même en France, les mémoires d’Enrichetta Caracciolo, religieuse bénédictine, tristes révélations sur les mystères des couvens, a paru chez l’éditeur Barbera de Florence. Un imprimeur de la même ville, M. Lemonnier, a donné les touchantes poésies d’une pauvre et noble fille, Giannina Milli, l’improvisatrice abruzzaise. Les trois volumes de Ranieri (son roman de Ginevra, son Histoire d’Italie et son Frate Rocco, remarquable étude morale) viennent d’être imprimés à Milan.
  9. Les deux meilleures troupes de comédiens qui existent en Italie, celle de Salvini et celle de Majeroni, se sont fixées à Naples.
  10. De ce nombre est celle qui se réunit tous les soirs à la librairie Decken, sur la place du Plébiscite, et ce n’est guère qu’à Naples qu’on peut avoir de pareils spectacles. Savans et lettrés, écoliers et maîtres viennent là en foule et prolongent d’instructives conversations sur les sujets les plus divers. Le philologue Lignana, si versé dans les langues de l’Orient, raconte ses voyages en Perse ; l’astronome del Grosso récite ses poèmes lyriques sur les nébuleuses ; le père Tosti, qui descend quelquefois du Mont-Cassin, rappelle les gloires de son couvent. Quelquefois une conversation générale s’engage, et ce qui la provoque d’ordinaire, ce sont les volumes nouveaux arrivé » de Paris ou de Berlin, qui autrefois pénétraient si difficilement à Naples, et qui maintenant, peu de jours après la publication, sont dans toutes les mains.
  11. Dans la faculté des lettres (comprenant la philosophie) furent aussitôt installés le compagnon de Poerio, M. Luigi Settembrini, la plume la plus alerte et la plus vive du pays, M. Bertrando Spaventa, M. Tari, M. de Blasiis, M. Calvello, M. Abbignente, tous Napolitains sortant du bagne, ou de l’exil, ou du désert. La faculté de droit compte parmi ses professeurs des hommes tels que Enrico Pessina, Luigi Capuano, Francesco Pepere, et deux ministres récens du royaume d’Italie, MM. Manna et Pisanelli. La faculté de médecine est plus riche encore, et tous ceux qui étudient cette science connaissent les noms de Francesco Prudente, Giuseppe Capuano, de Renzi, Castorano, Palasciano, de Martini, de Sanctis. Les deux autres facultés, celle des mathématiques et celle des sciences naturelles, sont les plus remarquables de toutes. Les mathématiciens de Naples sont justement célèbres en Allemagne : ils se nomment Fortunato Padula, Giuseppe Battaglini, Raffaele Rubini, Remigio del Grosso, de Gasparis (l’astronome qui a découvert tant de planètes). Quant aux naturalistes, malgré la mort de Melloni et de Tenoro, ils sont encore nombreux et connus partout, Arcangelo Scacchi le cristallographe, Sebastiano de Luca le chimiste, Gasparrini le botaniste, Costa l’entomologue, Luigi Palmieri le savant du Vésuve, sont de Naples et professent à Naples.
  12. Voir sa Filosofia di Gioberti, volume primo ; Napoli 1863. — Prolusione e introduzione alle Lezioni di Filosofia nella Université di Napoli ; Napoli 1862, etc.
  13. A cause des traditions de l’ancien régime. Les citadins destinaient leurs fils aux innombrables places de l’administration, qui nourrissaient par milliers les ignorans et les oisifs.