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La Littérature et les malheurs de la France

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La Littérature et les malheurs de la France
Revue des Deux Mondes3e période, tome 11 (p. 901-919).
LA LITTERATURE
ET
LES MALHEURS DE LA FRANCE

I. Actes et Paroles. — Avant l’exil, par M. Victor Hugo. — II. Histoire du romantisme, par M. Théophile Gautier.

C’est par la politique et par la guerre que la France a été mise à mal ; mais ce serait une étrange méprise de ne voir que la guerre et la politique dans les catastrophes dont la France a été la victime. Ces catastrophes sont infiniment plus compliquées. Tout se lie dans ces formidables événemens, et ce qui n’apparaît que comme un désastre des armes est tout aussi bien une défaite de l’esprit, des forces morales d’une nation. C’est la crise suprême et douloureuse d’une société qui la veille encore pouvait se croire florissante, qui avait l’orgueil d’un ascendant presque illimité, et qui le lendemain s’aperçoit qu’elle a tout perdu, qu’elle a tout à refaire, sa fortune morale et intellectuelle avec sa fortune militaire et politique. Un jour, au point culminant du dernier règne, à ce moment de l’exposition de 1867, où l’empire s’efforçait de couvrir de tous les fastes extérieurs le travail de dissolution qui le minait, lorsque les courtisans conduisaient M. de Moltke au haut des buttes Chaumont pour lui montrer le panorama de la première ville de l’univers, un ministre aux bonnes intentions avait imaginé de demander à des écrivains une série de rapports constatant les « progrès » des sciences, des lettres et des arts. Il voulait avoir ce qu’il appelait « un arrêté de situation de ce qui avait été fait et de ce qui restait à faire, » quelque chose comme un bilan des prospérités croissantes de l’intelligence au milieu des somptuosités industrielles de l’exposition. Ce ministre bien intentionné pour les lettres ne voyait pas se préparer à courte échéance un bien autre règlement de comptes, le bilan d’une nation vaincue dans ses idées, dans ses mœurs, dans tous ses prestiges, dans ses habitudes ou ses illusions de prépondérance intellectuelle comme dans ses traditions de grandeur guerrière. Il ne voyait pas, et personne ne pouvait voir alors dans l’obscurité d’un prochain avenir poindre une de ces crises qui ressemblent à une liquidation désastreuse, à la fin d’une période de l’histoire, — qui pour un peuple vivace, prompt à se réveiller sous l’aiguillon du malheur, peuvent devenir aussi le commencement d’un ordre nouveau.

Ce qui n’est point douteux, c’est que, dans cette carrière d’un siècle où la fortune changeante des armes et des révolutions a si souvent remué le monde, les lettres ont eu déjà le temps de passer par bien des phases ou bien des épreuves avec la société française dont elles sont l’expression. Ce qui n’est pas moins certain, c’est que, dans ce grand et décevant travail de civilisation qui ressemble à un drame, toutes les faiblesses sont pour ainsi dire solidaires : il y a des corruptions de l’esprit comme il y a des corruptions politiques ; il y a des décadences du goût, de l’art, des idées, de l’imagination, comme il y a des décadences des mœurs publiques, des institutions, et le jour vient où, confondues dans une défaite commune, épuisées de sève et d’efforts, les lettres elles-mêmes, au lieu de compter des « progrès, » sont réduites à s’avouer qu’elles ont manqué, comme le génie du gouvernement a manqué, comme la vieille vertu guerrière a manqué. Ce qui est bien évident enfin, c’est que pendant longtemps on est allé à cette crise de confusion ou de décomposition momentanée sans y songer, sans s’apercevoir qu’on livrait par degrés au torrent des influences malfaisantes les conditions vitales de d’art, la dignité de l’esprit, la générosité des inspirations, la vérité, tout ce qui fait qu’une littérature reste l’éclat et la force d’une société intelligente.

Qu’on ne s’y méprenne pas en effet, la catastrophe a pu être soudaine, le mal n’est pas l’œuvre d’un jour. Voilà trente ans et plus que Sainte-Beuve, signalant le commencement de décroissance de l’esprit littéraire, écrivait ici même : « Il y a des années critiques, climatériques, comme disaient les anciens médecins, palingénésiques, comme disent les modernes philosophes. Ne sommes-nous pas, sous l’aspect littéraire et moral, à un de ces momens ? .. N’aura-t-on eu décidément que de beaux commencemens, un entrain rapide et bientôt à jamais intercepté ? .. N’aura-t-on à livrer à l’œil du jaloux avenir que des phénomènes individuels, plus ou moins brillans, mais sans force d’union ? .. Ne sera-t-on en masse, et à le prendre au mieux, qu’une belle déroute [1] ? .. » Et cet esprit sagace, revenant plus d’une fois à la charge, démêlait déjà tous ces signes redoutables, toutes ces menaces, la dispersion des esprits, l’âpreté croissante au gain, l’effervescence des vanités, l’audace sans scrupule, la médiocrité envahissante, le mépris de la pensée se cachant sous l’orgueil personnel. C’était le commencement d’un mal qui n’a fait que s’étendre, se diversifiera l’infini et s’aggraver avec les années, avec les révolutions, surtout dans cette atmosphère du dernier empire, où les lettres, à défaut des excitations généreuses, n’ont eu le plus souvent que la liberté compromettante des frivolités et des corruptions.

Ce n’est point assurément que, même dans ce que Sainte-Beuve appelait d’avance « une déroute, » la France lettrée ait péri, qu’elle ait été tout à coup déshéritée de talens plus que d’autres pays qui se croient peut-être privilégiés. L’éloquence, l’imagination, l’étude, la raison, l’esprit, n’ont point disparu ; mais il y a eu visiblement une diminution de fécondité intellectuelle jusque dans la profusion apparente des talens, une décroissance de certaines qualités supérieures, une sorte d’insurrection ou d’invasion bruyante d’une littérature nouvelle détachée des hautes traditions, plus ou moins atteinte des vices d’une civilisation superficielle. A mesure que ce siècle a vieilli, tous ces caractères se sont développés et accusés par les avilissemens de l’art et du goût, par l’habitude des falsifications morales et littéraires, par la fatigue de l’intelligence surmenée. Oui, évidemment, tout a changé dans ce siècle vieillissant, qui a déjà dévoré tant de talens et de réputations, qui a passé par tant d’expériences pour arriver à l’étape d’aujourd’hui, rompu d’aventures, de contradictions, de fantaisies et de sophismes. On a fait du chemin de toute façon depuis ces « exploits oubliés de la grande armée littéraire d’autrefois, » depuis ces jours de jeunesse enthousiaste et un peu excentrique dont Sainte-Beuve commençait, il y a trente ans, à signaler le déclin, que Théophile Gautier, avant de mourir, décrivait à son tour avec un mélange d’ironie et de regret, en vétéran désabusé des vieilles bandes romantiques qui répondaient au « cor d’Hernani. » Le cor d’Hernani ne résonne plus que dans le lointain du siècle, il a joué depuis bien d’autres fanfares jusqu’à la préface du dernier livre de M. Victor Hugo : Avant l’exil. Théophile Gautier, qui se comptait lui-même parmi les « médaillés de Sainte-Hélène » du romantisme, a écrit l’épitaphe de ces jours passés : « Une sève de vie nouvelle circulait impétueusement, tout germait, tout bourgeonnait, tout éclatait à la fois… Il semblait qu’on vînt de retrouver le grand secret perdu, et cela était vrai, on avait retrouvé la poésie ! »

C’était vrai en effet jusqu’à un certain point ; c’était vrai en ce sens qu’un grand travail s’accomplissait manifestement, et que dans cette explosion bruyante, tumultueuse, excentrique, il y avait du moins le souffle de la vie. Ce romantisme d’autrefois, qui n’est plus qu’une légende recueillie par la piété humoristique de Théophile Gautier, c’est une révolution, ou plutôt c’est la révolution française elle-même passant de la politique dans les lettres ; c’est l’apparition d’un esprit nouveau dans toutes les sphères de la pensée, de l’imagination, des arts, et certes peu d’époques littéraires ont eu l’éclat de cette renaissance de la restauration, qui a été comme la jeunesse intellectuelle du siècle s’épanouissant au lendemain des agitations guerrières du premier empire. On aurait dit qu’une France nouvelle se dégageait plus libérale, plus brillante, comme pour se dédommager des amertumes de la défaite et de l’invasion, comme pour reconquérir par l’esprit un ascendant perdu par les armes. Ce romantisme, il a eu sans doute la destinée de toutes les révolutions, surtout de celle dont il semblait être le prolongement littéraire ; il a eu son 1789 et son 1793, ses libéraux, ses terroristes et ses muscadins, sa fécondité, ses corruptions, ses excès, ses ambitions déçues, ses puérilités ; il a eu, lui aussi, sa grandeur et sa décadence. Dans son origine et dans son ensemble, il n’est pas moins resté l’expression d’un des plus énergiques réveils de l’esprit humain, d’un mouvement inauguré au seuil du siècle par Chateaubriand, par Mme de Staël, momentanément intercepté ou ralenti par l’empire, lié à ce travail de rénovation universelle qui s’accomplissait en Angleterre, en Allemagne comme en Italie. De toutes parts, c’était le même principe d’émancipation, le même effort pour échapper à la tyrannie des formes épuisées, des traditions vieillies, pour retrouver une originalité nouvelle appropriée à tout un monde nouveau d’idées, d’impressions et de sentimens dans une société qui avait assisté à tous les spectacles, qui avait tout vu, tout connu et tout éprouvé. C’est là l’essence intime et sérieuse de cette renaissance qui s’est appelée romantique faute d’un autre nom, dont le résultat définitif a été une littérature qui a surtout brillé entre 1815 et 1840, qui a passé par toutes les phases, remplissant un quart de siècle de ses œuvres, de ses tentatives et de ses aventures.

Le plus beau moment dans une révolution littéraire comme dans une révolution politique, comme dans toutes les affaires de la vie, est le moment du départ. De cette littérature de la restauration à son premier essor, on peut dire qu’elle a été une sorte d’agrandissement de l’intelligence française excitée à toutes les conquêtes, impatiente de s’étendre dans tous les sens, de chercher partout des élémens nouveaux d’inspiration et d’étude. Ainsi il n’est point douteux qu’un de ces élémens nouveaux pour la poésie est le sentiment de la nature, d’une nature réelle et vivante retrouvée à travers les banalités descriptives et les peintures artificielles. Ce sentiment plus direct, plus profond, n’est point, je le sais bien, une révélation soudaine éclatant à l’improviste ; il a passé déjà dans les pages de Jean-Jacques, de Bernardin de Saint-Pierre, il a été recueilli et fécondé par Chateaubriand, il devient bientôt comme une faculté définitivement reconquise, comme la force inspiratrice de tout un art nouveau. La nature n’est plus désormais une mythologie surannée, elle est contemplée pour elle-même et ressaisie dans sa vérité, dans ses paysages, dans sa mystérieuse puissance. L’imagination moderne s’est imprégnée des beautés terrestres. Une autre conquête, c’est ce monde intérieur de l’âme humaine avec ses émotions, ses mélancolies et ses doutes curieusement interrogés, reproduits par la poésie, par le roman, par une physiologie passionnée et savante. Et ce qui est vrai de la poésie, de l’imagination, ne l’est pas moins de l’histoire, de la philosophie, de la critique elle-même, qui à leur tour poursuivent leurs conquêtes dans d’autres directions, qui ouvrent à l’intelligence française des horizons nouveaux par une interprétation plus large et plus hardie des idées et des faits, des révolutions morales et politiques, par une étude plus libre du passé, des diverses époques, du moyen âge, de l’antiquité, des littératures, des religions, des génies étrangers.

Rassemblez ces traits essentiels : c’est cette littérature de la restauration dans son essence première, dans ce qu’elle a eu de sérieux, d’original et de fécond. C’est cette littérature brillante, conquérante, image d’une société où se rencontrent comme des courans divers les souvenirs de la révolution française et les fascinations survivantes de l’empire, les derniers souffles du XVIIIe siècle et les retours religieux ou spiritualistes, la passion de la nouveauté et les traditions renouées de la monarchie, le goût des arts et les émotions de la politique.

Epoque privilégiée et heureuse après tout, où jusque dans la diffusion des idées, des inspirations et des talens éclate un même esprit, ou, si l’on veut, une même passion. Le mouvement une fois commencé ne s’interrompt plus, il va en s’étendant et en s’exagérant ou en se troublant jusqu’après 1830. — Ici, la poésie se déploie dans son originalité nouvelle, — harmonieuse et enchanteresse avec Lamartine, retentissante, audacieuse avec l’auteur des Odes et ballades et des Orientales, délicatement ornée avec Alfred de Vigny, recueillie et travaillée avec Sainte-Beuve, ardente et spirituellement passionnée avec Alfred de Musset, frémissante d’une révolution avec les Iambes de Barbier. Là, l’histoire se renouvelle à son tour ravivant et précisant la révolution française avec M. Thiers, avec M. Mignet, évoquant le passé d’un esprit sagace et inventif avec Augustin Thierry, interprétant la civilisation avec M. Guizot. La philosophie ramenée au spiritualisme se relève et s’affirme par l’éloquence de Cousin, par la psychologie émue de Jouffroy. En même temps une critique nouvelle s’élève, accompagnant et devançant quelquefois le mouvement ; elle devient une science ingénieuse avec Villemain qui, le premier, dans ses cours sur le moyen âge, sur le XVIIIe siècle, crée l’histoire littéraire, elle se fait militante au Globe, où se presse une jeune génération hardie, intelligente et déjà mûre pour toutes les luttes. Le roman, quant à lui, le roman destiné à une si étrange et si populaire fortune, est encore dans l’enfance ; il s’essaie aux reproductions historiques et aux études intimes, préludant à toute une explosion de littérature romanesque, à l’observation violente et confuse de Balzac ou à l’œuvre de cet autre poète, George Sand, qui réunira bientôt les deux plus grandes inspirations de l’art nouveau, le sentiment de la nature et l’instinct de la passion humaine.

Oui, heureuse époque de sève et de vie, où tout grandit, où les œuvres, les tentatives se multiplient de jour en jour, et où néanmoins se révèle déjà le goût des excès, des égaremens et des corruptions, où le ver est dans la fleur ! Celui qui a vu le plus clair à cette heure décisive, c’est Goethe, le patriarche Goethe, qui s’intéresse à cet essor du génie français, qui de loin suit le mouvement et ne tarde pas à démêler les fermentations inquiétantes. Il s’émerveille d’abord, il s’effraie bientôt, et, dans une boutade, il appelle « le genre romantique le genre malade. » Ce qu’il ne dit pas publiquement, il le dit dans ses lettres, ou dans ses « conversations » qui restent l’expression d’un jugement supérieur sur la « maladie, » sur cette crise de l’intelligence française aux approches de 1830 et au lendemain de la révolution [2]

Un jour il dit : « Victor Hugo a un talent qui ne peut se contester, seulement il s’avance sur une route où il lui sera difficile de trouver un emploi pur et entier de son talent.., » Un autre jour : « Les Français dans leur révolution littéraire actuelle ne demandaient rien autre chose qu’une forme plus libre ; mais ils ne se sont pas arrêtés là, ils rejettent maintenant le fond avec la forme… A la place des belles figures de la mythologie grecque, on voit des diables, des sorciers, des vampires, et les nobles héros du temps passé doivent céder la place à des escrocs et à des galériens. Ce sont des choses piquantes, cela fait de l’effet ! .. Dans cette chasse aux moyens extérieurs, toute étude profonde est oubliée… — C’est une littérature de désespoir d’où peu à peu s’exilent d’eux-mêmes toute vérité, tout sens esthétique… » A mesure qu’il croit voir le mal s’aggraver, lui, le patriarche du romantisme, l’auteur de Werther et de Faust, il écrit dans l’intimité : « Les chimistes nous parlent de trois degrés de fermentation : le vin, puis, le vinaigre, puis la pourriture. Les écrivains français se plaisent en ce moment à vivre dans ce dernier degré. Comment plus tard la grappe pourra-t-elle reparaître avec sa beauté naturelle ? Comment se formera de nouveau la vigoureuse et saine fermentation ? Je n’en sais rien. Ils seront bienheureux si les bons vins qu’ils possèdent ne s’altèrent pas aussi pendant cette malheureuse époque littéraire… » Ainsi juge de loin et de haut le critique olympien de Weimar.

C’est le diagnostic moral d’une littérature surprise dans son travail de formation, dans ses conflits intimes. On dirait qu’il y a un moment où entre le génie des innovations heureuses et les entraînemens violens l’équilibre est rompu, et où cette révolution littéraire confondue avec une révolution politique, prenant pour une conquête nouvelle, pour un progrès de liberté le déchaînement de ses fantaisies, se précipite vers ces excès et ces déviations qu’entrevoyait la prévoyante et forte sagacité de Goethe. Qu’est-ce que la révolution de 1830 pour les lettres en effet ? Une victoire de l’esprit moderne, une révolution libérale arrivant aussitôt à se contenir et à se fixer elle-même, n’a certes rien qui semble défavorable pour les lettres. En apparence rien n’est changé dans les conditions intellectuelles de la France. Le mouvement continue dans un cadre élargi ; il continue dans la poésie, au théâtre, dans le roman comme dans les études d’un ordre plus sévère. Les talens qui grandissent depuis dix ans n’ont perdu ni leur éclat, ni leur popularité, et des talens nouveaux s’élevant à leur tour viennent grossir la légion littéraire. Après les Méditations et les Harmonies, Lamartine, qui s’est un moment dérobé dans son lointain pèlerinage en Orient, reparaît tout à coup avec Jocelyn. Alfred de Vigny déploie un art élevé et raffiné dans les récits de Servitude et grandeur militaires, ou de Stello, tandis que Mérimée, maître d’une imagination sobre et forte, mûrit la Vénus d’Ille en attendant Colomba. C’est le moment où Alfred de Musset, adolescent encore à l’apparition de ses premiers vers de bachelier vainqueur, se révèle tout entier dans la grâce vive et libre de son génie avec Fantasio, avec Rolla, avec les Nuits, et un inconnu de la veille, George Sand, entrant maintenant dans la carrière, passionne, charme ou inquiète ses contemporains avec Valentine ou Lélia, avec les Lettres d’un Voyageur et André ou Leone-Leoni. Les Feuilles d’automne, les Voix intérieures sont de ce temps comme aussi toutes ces batailles dramatiques que l’auteur de Marion Delorme et l’auteur d’Antony gagnent ou perdent bruyamment. En un mot, c’est toute l’apparence d’un mouvement que rien n’a interrompu, qui se prolonge et grandit même, si l’on veut, à travers la mêlée des événemens extérieurs. La sève reste assurément encore puissante dans cette nouvelle période décennale.

Il ne faut point s’y tromper cependant : c’est là le vrai nœud des affaires littéraires du siècle. En réalité, tout commence à changer non-seulement dans ce que j’appellerai la complexion des talens, mais dans la nature de leurs inspirations, dans la direction de leurs idées et de leurs efforts comme dans les goûts du public lui-même. La révolution de 1830, victoire d’opinion et de libéralisme en politique, a en littérature cet étrange résultat de marquer justement le point où un certain équilibre se rompt dans la confusion des esprits, d’ouvrir la carrière aux instincts violens et bizarres, aux goûts d’aventure et de sophisme, aux abus d’imagination, aux orgueils déchaînés. Vainement des critiques comme Gustave Planche, Sainte-Beuve, résistent au torrent ; ils s’efforcent de signaler le péril, de retenir les talens qui s’égarent ou s’obstinent, de raviver les notions de l’art et du goût, et cette Revue même, j’ose le dire, a son rôle dans ces luttes de l’esprit. Elle reste l’asile toujours ouvert à la critique indépendante, au travail sérieux, aux inventions heureuses et brillantes comme à la poésie elle-même.

Au fond et malgré tout, l’anarchie morale et intellectuelle est sensible. Le mouvement a dévié et va se perdre dans le tourbillon des agitations infécondes. La littérature se démocratise, elle devient tumultueuse, inégale, versatile, industrielle, avide de succès vulgaires. Elle est envahie par les systèmes, par les hallucinations révolutionnaires, philosophiques et humanitaires. La sève s’épuise ou se trouble. Si Lamartine a eu encore son beau jour de poète avec Jocelyn, il arrive bientôt à la Chute d’un ange ou aux Recueillemens, et il ne retrouvera la puissance de son imagination que pour chercher une popularité périlleuse par une œuvre de poésie révolutionnaire déguisée sous une forme historique, pour se préparer par un abus de génie un rôle de tribun captant ou éblouissant les multitudes. Si Victor Hugo a écrit les Feuilles d’automne, Hernani et Marion Déforme, il en vient aux Burgraves, ce gigantesque avortement, en attendant d’étonner le monde par la facilité avec laquelle un poète devient un sectaire et un démagogue. Le roman, qui commençait à peine aux derniers jours de la restauration, qui est devenu rapidement le genre le plus populaire, le roman se met à dérouler des aventures étranges ou il finit par se faire socialiste, et il cherche le succès, le plus souvent un succès équivoque, dans toutes les falsifications de la nature morale, de l’histoire, de l’art, de la langue et du goût.

Entre les premières nouvelles de Mérimée ou les premiers romans de George Sand et les Mystères de Paris, entre les Harmonies et l’Histoire des Girondins, entre le mouvement des esprits et des idées à la veille de 1830 et la marche des choses littéraires à la veille de 1848, mesurez la carrière parcourue : évidemment tout a changé, l’évolution, la « seconde phase » est accomplie. Je ne parle pas de ces esprits fidèles que Sainte-Beuve représentait comme un « corps de réserve et d’élite, rebelle à entamer, sensé, judicieux, fin, » toujours occupé à « lutter avec honneur sur les pentes dernières de la littérature, de la langue et du goût. » Ceux-là, critiques, érudits, historiens ou romanciers, poursuivent leur œuvre à travers toutes les mêlées et se retrouvent toujours le lendemain comme la veille pour maintenir une certaine tradition. Je ne parle pas non plus de ces apparences de réaction qui, aux dernières périodes du régime de juillet, se manifestent par l’illusion classique de Lucrèce et de la Ciguë, ou par le succès d’une jeune actrice de génie faisant revivre tout à coup devant un public émerveillé, ému, la vieille tragédie. Ce sont des symptômes isolés, accidentels, dans une situation livrée à un autre courant d’influences. La masse littéraire, à ce moment, est un composé d’ardeurs factices, de fanatismes sans conviction, d’épicuréisme presque brutal, de fécondité artificielle et banale, de crudités réalistes, d’indifférence morale. C’est la littérature compliquée, sceptique, violente ou frivole d’une société qui se laisse corrompre ou diffamer par une sorte de complicité imprévoyante, et cette altération de la vie intellectuelle que la révolution de 1830 n’a pas pu ou n’a pas su empêcher, qu’on n’a point assez surveillée, la révolution de 1848 la dévoile en s’accomplissant au bruit monotone d’un refrain patriotique du dernier drame d’Alexandre Dumas !

De toutes les crises contemporaines, la moins favorable aux lettres assurément est cette révolution de février, qui reste encore un des plus extraordinaires, un des plus humilians phénomènes d’étourderie factieuse, et qui n’est point étrangère aux événemens sous lesquels la France est courbée aujourd’hui. M. de Metternich l’appelait, dit-on, une « révolution littéraire ; » il la caractérisait ainsi sans doute parce qu’il croyait y voir la traduction des fantaisies agitatrices, des désordres de pensée et d’imagination qui l’avaient précédée. Il aurait pu, ajoutant à sa boutade, l’appeler une révolution littéraire jusqu’au bout, puisque cette catastrophe de février n’a été que la préparation d’un empire d’avance réhabilité, moralement ressuscité par la poésie, par Béranger aussi bien que par Victor Hugo, par toute une légion d’écrivains. Littérature ! je n’en disconviens pas. Un jour Lamartine disait à l’auteur des Souvenirs du peuple en lui montrant l’empire avec ses fanfares : « Voilà une chanson de Béranger qui passe ! » Béranger aurait pu dire à Lamartine au lendemain de février : « Voilà l’Histoire des Girondins qui passe ! » Et tout ne finit pas malheureusement par des chansons ou par un bon mort.

Au fond, littérairement, cette révolution de 1848 n’a d’autre effet sensible que de rallier un moment les intelligences autour de la civilisation mise à mal, de provoquer une certaine réaction de l’esprit menacé non-seulement par les déchaînemens de la rue, mais par les doctrines d’une démocratie qui appelle la littérature « le rebut de l’industrie intelligente. » Ce qu’on appelle la décadence de l’art, s’écrie Proudhon enivré de sophismes, n’est que « le progrès de la raison virile importunée plutôt que réjouie de ces difficiles bagatelles… Travailler et manger, c’est, n’en déplaise aux écrivains artistes, la seule fin apparente de l’homme ; le reste n’est qu’allée et venue de gens qui cherchent de l’occupation ou qui, demandent du pain. Pour remplir cet humble programme, le profane vulgaire a dépensé plus de génie que les philosophes, les savans et les poètes n’en ont mis à composer leurs chefs-d’œuvre… »

Voilà qui est relever l’idéal de la démocratie et servir la grandeur nationale, cette grandeur toujours, incomplète, même lorsqu’elle a la gloire des armes ou de la politique, si l’éclat des lettres lui manque ! Non, cette révolution de 1848 n’est point une période de fécondation ou de transformation intellectuelle, c’est une transition orageuse où les traditions littéraires, la raison, l’imagination, deviennent ce qu’elles peuvent et se sauvent par leur propre vitalité dans ce bruit de polémiques violentes, d’agitations faméliques, de systèmes destructeurs et de conflits toujours menaçans, dans ce monde rassasié de déclamations et affamé de paix qui est prêt à tout subir pour retrouver une illusion d’ordre. Le fait est que, par elle-même, la révolution de février n’a rien produit d’original, si ce n’est peut-être ce facétieux pourfendeur de l’art et du goût qui veut en finir avec les superfluités dangereuses de la civilisation, et dont la correspondance révèle aujourd’hui l’humeur incohérente.

Dernière étape enfin de cette littérature contemporaine qui compte déjà plusieurs générations, qui passe à travers le siècle comme une image des ambitions et des déceptions de l’esprit français ! l’empire sort tout armé d’une révolution qui a préparé sans le vouloir la restauration napoléonienne. Cette fois tout est encore changé : la France rentre pour longtemps dans le repos sous un régime inauguré par la captation et la force. Elle a son 18 brumaire accompli par un prince taciturne, chimérique et à demi lettré. A défaut des agitations publiques violemment refoulées dans l’ombre et même de la liberté parlementaire emportée dans l’orage, autour de la tribune désormais voilée et silencieuse, un mouvement réel de l’esprit et de l’imagination va-t-il du moins renaître ? La littérature Va-t-elle se renouveler, se raviver à ses sources, retrouver sa sève et son éclat au sein d’une société apaisée, contenue, qui n’a plus pour l’occuper ou pour la distraire les diversions de la rue, des luttes de partis et des crises ministérielles ? C’est une illusion de croire que les pouvoirs absolus ont cette faculté de réparation morale et intellectuelle à volonté. Ces pouvoirs se figurent qu’en comprimant, en réglementant et en dorant au besoin la servitude, ils peuvent susciter dans un ordre inoffensif les forces intelligentes d’une nation : ils se trompent, tout se tient dans la vie des peuples, dans la vie moderne bien plus encore qu’autrefois, et lorsque la liberté disparaît dans la politique, c’est un appauvrissement ou une diminution dans toutes les régions de l’intelligence humaine.

Le second empire n’a imaginé rien de nouveau, si ce n’est peut-être des perfectionnemens ou des raffinemens de réaction. Il n’a ni relevé les idées ni redressé les directions morales du temps. Il s’est préoccupé de vivre, de durer, en prenant la société telle qu’elle était, avec ses intérêts, ses faiblesses et ses vices, et en la dominant par les uns et les autres. Il a surtout fait deux choses caractéristiques qui résument son système dans les affaires de l’esprit. Il a donné à la littérature la paix sans l’indépendance, en lui mesurant la vie et la sécurité par une répression savamment organisée, en lui rendant difficile sinon impossible toute discussion politique, toute dissidence, toute velléité d’aspirations libérales, et en compensation de cette liberté perdue il lui a offert comme un tentateur la liberté des études inoffensives, de l’industrie intellectuelle et des frivolités. De là le caractère de ce mouvement surveillé avec une sévérité jalouse dans ce qu’il avait de sérieux, aisément toléré ou encouragé dans ce qui ne pouvait troubler le règne. Une société pensant peu, s’occupant d’économie publique, d’intérêts matériels ou de réformes populaires et s’amusant de lectures faciles, c’était l’idéal d’un régime réunissant les susceptibilités méticuleuses du pouvoir absolu et certains instincts de démocratie.

Assurément je ne veux pas dire que cette ère impériale, qui a fini par un si prodigieux désastre et dont on traçait le bilan avant l’heure en 1867, n’ait point eu sa moisson. La littérature est toujours prompte à renaître dans notre pays au premier souffle de paix, et le génie français, malgré ses défaillances passagères, a d’inépuisables ressources. On a beau faire, l’esprit se remet à l’œuvre dès que la tourmente est passée. Il y a eu sous l’empire une littérature, et même d’une certaine façon il y a eu deux littératures. Il s’est produit après tout pendant le dernier règne un phénomène à peu près semblable à ce qui est arrivé au commencement du siècle. Le premier empire dans toute sa puissance a eu sa littérature indépendante, qui échappait à sa direction, qu’il considérait comme une ennemie, et qui n’a pas moins exprimé, autant qu’elle le pouvait, la pensée libre du temps. Malgré les duretés de Savary et les rigueurs de la police napoléonienne, le livre de l’Allemagne, conçu et écrit sous l’empire, a survécu à l’empire comme un témoignage de l’inspiration libérale qui vivait encore sous le règne le plus absolu. La suppression du Mercure n’a point effacé la phrase fameuse de Chateaubriand sur Tacite déjà né dans l’empire. Ce que Chateaubriand, Mme de Staël, Benjamin Constant, Lemercier, ont été autrefois devant le premier César, d’autres l’ont été à leur tour sous le second empire.

Ce n’étaient pas des ennemis dangereux par leurs conspirations, c’étaient des esprits indépendans, fidèles à l’honneur et à la liberté de leur pensée, qui se rencontraient ensemble au camp des vaincus. Ils étaient assez nombreux, ces vaincus du libéralisme, qu’un ami disparu, Eugène Forcade, appelait avec une spirituelle fierté les « brigands de la Loire » du moment, et le malheur des temps n’était pas sans compensation, il rendait à la littérature bien des hommes que la politique lui avait pris, qui retrouvaient le feu de leur jeunesse avec la maturité de l’expérience et des déceptions. M. de Rémusat écrivait alors toutes ces études sur Burke, sur Horace Walpole, sur Bolingbroke, sur Fox, qui sont devenues un livre, le Dix-huitième siècle en Angleterre. M. Guizot racontait ici même les grandes luttes parlementaires anglaises et la grande carrière de Robert Peel à un pays qui n’avait plus de parlement. Cousin faisait revivre le XVIIe siècle et les belles héroïnes de la fronde, qui eurent les derniers feux de sa passion et de son éloquence, tandis que Villemain publiait ses Souvenirs sur Chateaubriand, sur M. de Narbonne. Ampère, qui ne fut jamais un politique, se mettait à faire de la politique à propos de l’histoire romaine, et Tocqueville interrogeait l’éternel problème de la société moderne dans son livre sur l’Ancien régime et la révolution. Ceux qui avaient commencé sous la restauration ou même sous la monarchie de juillet se retrouvaient encore les premiers à l’œuvre, et auprès d’eux d’autres plus jeunes servaient les mêmes idées dans l’histoire, dans la philosophie, dans la politique. On ne s’en souvient plus, ce n’était pas toujours facile à cette époque de vivre sous l’œil d’un gouvernement jaloux, de déjouer ses susceptibilités, de passer à travers toutes les censures préventives ou répressives, et d’arriver au bout après avoir dit non tout ce qu’on voulait, mais ce qu’on pouvait dire. A cette guerre, le plus jeune de tous, Prévost-Paradol, s’était fait une renommée précoce d’habileté : le jour où il s’est réconcilié avec l’empire à demi libéralisé, il en est mort ! Ce que je veux dire, c’est que même dans ces conditions d’un régime césarien, il y a eu une littérature sérieuse, indépendante, maintenant les hautes traditions de l’esprit, et il y a eu certainement aussi une autre littérature, celle-là vivant de l’empire ou subissant ses influences, jouant avec tout et se désintéressant de tout hormis du succès, poursuivant et aggravant sous une protection complaisante la décadence des mœurs littéraires, de l’art et du goût.

Elle n’est point née à l’improviste sans doute, elle n’est même pas issue uniquement de l’empire, cette littérature ; mais elle s’est développée avec l’empire et par l’empire, elle a trouvé un cadre presque naturel dans ce règne qui a commencé par la proscription des idées philosophiques dans l’enseignement pour finir par tous les fastes décevans de la richesse et du luxe. Il est certain que ces dix-huit années ont vu dans toute une partie des lettres françaises le niveau baisser, le talent diminuer en se disséminant, les excès d’imagination et les infatuations se mêler de plus en plus aux pratiques d’un industrialisme effréné. Assurément on a fait du chemin depuis le premier mouvement poétique de la restauration inauguré avec tant d’éclat. De cette révolution d’autrefois, ce qui est resté dans la littérature du second empire, c’est ce qu’il y avait de plus périlleux, de plus arbitraire, cette idée de « l’art pour l’art, » théorie de l’imagination omnipotente et indifférente, — la fantaisie excentrique, le réalisme déguisant la vulgarité. Eh ! sans doute, lorsque des esprits hardis, enivrés de poésie, jettent dans l’air de ces mots retentissans comme « l’art pour l’art, » ils ont une ressource, ils couvrent tout par le talent ; ils savent revenir quelquefois au vrai, à une certaine simplicité de sentimens, et Théophile Gautier lui-même, l’imperturbable romantique, lorsque Paris est investi, vient s’enfermer ému, profondément atteint, dans sa ville malheureuse ; il emploie sa meilleure plume, lui l’indifférent, à décrire cette « statue de neige, » image de la France, pétrie un jour d’hiver par des artistes sur le rempart. L’homme se retrouve sous le poète ; mais après Gautier vient Baudelaire avec ses Fleurs du mal, et une formule sonore sert de passeport à toute une littérature où se déploie une fantaisie artificielle qui joue avec tout, avec la vérité, avec les sentimens les plus simples, avec l’histoire, prenant une antithèse pour une sublimité, résumant une révolution dans un mot. Cette fantaisie crée des êtres humains qui ont l’inconvénient de n’être ni vivans ni vrais. C’est une littérature d’artifice et de jeux d’imagination qui peut éblouir un instant ou amuser un monde oisif, et remarquez bien que cette liberté de l’art et de la fantaisie n’est point de nature à effaroucher un régime absolu qui n’a rien à craindre que des idées et des sentimens vrais, seuls faits pour relever l’âme et l’esprit d’une nation.

Un autre caractère de cette littérature qui a inventé elle-même un mot pour se désigner, qui s’est appelée fantaisiste, c’est l’invasion d’un réalisme outré, subalterne. Que des talens éminens au théâtre ou dans le roman aient cru et croient encore qu’une des conditions de l’art c’est de reproduire avec fidélité, avec sincérité, les mœurs, la nature, les nuances de la vie intime ou sociale, rien de mieux ; mais ceci n’est qu’une vérité de tous les temps retrouvée bien plus que découverte par l’école de la restauration. On ne s’est point arrêté là, ce qu’il y a eu de caractéristique, c’est un réalisme violent, vulgaire, souvent licencieux, faisant du roman une photographie des passions, des vices, des sensualités, des incohérences de la société française. On est arrivé de Balzac à M. Zola, de Colomba et de Mauprat aux romans de M. Feydeau, comme on est allé d’Hernani ou de Mlle de Belle-Isle à Orphée aux enfers ou à la Grande-Duchesse, comme on est allé des sérieuses et fortes polémiques d’autrefois aux petits journaux, école de banalité bruyante et de scandale. C’est la littérature d’un régime qui a eu quelques bonnes fortunes politiques moins par son habileté que par des accidens heureux, qui a favorisé le commerce et l’industrie, je n’en disconviens pas, mais qui a pendant longtemps fondé sa sécurité sur la dépression des intelligences, sur le déchaînement des instincts de bien-être et de jouissance matérielle, sur la liberté des mœurs et des goûts.

Époque étrange, on en conviendra, où M. Vacherot et Prévost-Paradol allaient en prison, mais où les souverains se délassaient à la lecture de Rocambole dans leurs villégiatures, et où pour dernier trait Sainte-Beuve, celui-là même qui avait engagé autrefois une si vive campagne contre le faux goût, en venait à faire fête à Fanny dans le journal officiel ! Entre deux révolutions, au milieu des somptuosités et des fascinations modernes, c’était une sorte de XVIIIe siècle renaissant avec ses étourderies, ses libertinages, ses scandales de société, ses traitans, ses jeunes écoles sceptiques, ses philosophies matérialistes et ses petits journaux promenant la nouvelle à sensation. — Quoi donc ? direz-vous, si tout marchait ainsi, c’est qu’on le voulait bien. Si cette littérature vivait, si elle avait du succès, c’est qu’elle avait la société elle-même pour complice. Si les petits journaux prospéraient, c’est qu’ils avaient des lecteurs, c’est qu’ils amusaient Paris et la province sans compter l’étranger. Je ne m’inscris pas en faux, quoiqu’il y eût peut-être beaucoup à dire sur le degré de complicité de la France elle-même. Convenez seulement qu’il y a des coïncidences tragiques, qu’on peut se donner l’amère satisfaction de saisir sur le fait l’ironie des choses humaines en voyant le succès de la Grande-Duchesse à la veille de la guerre de 1870, le succès des petits journaux amusans, pour ne pas dire conservateurs, d’où sont sortis cependant Rochefort, Grousset, Jules Vallès ! — La vérité est que depuis longtemps, de bien des façons, par bien des causes où l’empire a eu la part la plus directe au dernier moment, mais qui sont aussi plus générales, la vie intellectuelle de la France était atteinte dans son principe, dans son intégrité, dans sa dignité ; elle était entamée ou menacée par l’abus des sophismes démocratiques, par l’invasion de toutes les fantaisies dans l’histoire ou dans la philosophie, par l’irruption de la médiocrité bruyante et vaniteuse, par la confusion des idées aussi bien que par l’altération de là langue, par l’assimilation des lettres à une industrie, et surtout par un vice que j’ai déjà signalé, que je veux signaler encore : l’affaiblissement de la sincérité, du sens moral de la vérité.

Eh bien ! tout est accompli maintenant. Si la société a été la complice de ceux qui la diffamaient et de ceux qui spéculaient sur ses curiosités ou ses futilités, si elle a eu le tort de trop se laisser aller aux sophistes ou aux corrupteurs badins, ou à ceux qui prétendaient l’éblouir par les richesses, l’assoupir dans les jouissances matérielles, elle a subi l’expiation : la France a payé ! La catastrophe a marqué la page douloureuse de notre histoire, elle a ouvert un abîme entre la veille et le lendemain. C’est fait, et ce serait aujourd’hui une singulière méprise de croire que ce qui s’est passé n’est qu’un accident, qu’il n’y a qu’à reprendre des habitudes de vie intellectuelle interrompues par un hasard de la guerre. Tout est changé au contraire, c’est une histoire à recommencer dans des conditions nouvelles, avec un esprit nouveau. On a de la peine à s’y accoutumer évidemment ; nous ressemblons quelquefois à un homme profondément atteint dans un membre ou dans un organe essentiel et qui n’est point encore arrivé à comprendre que tout son être doit s’en ressentir, que le système de ses mouvemens ne peut plus être le même. C’est une des causes de nos mécomptes, de nos tiraillemens, et je touche ici à un phénomène qui n’est pas seulement littéraire.

C’est l’histoire de ce travail de réorganisation militaire qui s’accomplit chaque jour. Visiblement à tous les degrés, il y a des hommes qui ne comprennent rien à tout ce qui est arrivé, qui en sont toujours au passé, à la routine, qui par obstination ou par médiocrité ne voient guère qu’il faut avant tout un esprit militaire rajeuni pour vivifier les élémens nouveaux de l’armée française reconstituée. C’est l’histoire de notre politique, de l’assemblée de Versailles, de nos savans stratégistes de couloirs parlementaires. Il y a des tactiques, des combinaisons de partis, des habiletés qui auraient pu être toutes simples autrefois, qui auraient eu du succès dans le monde et qui ne sont plus qu’un artifice peu opportun, parce qu’elles ne répondent ni aux nécessités supérieures de la situation, ni au sentiment intime du pays. J’en suis bien désolé pour ceux qui disposent sûr leur échiquier centre gauche, centre droit, droite modérée, gauche conservatrice : c’est peut-être nécessaire, le pays ne comprend pas toujours le jeu, il ne s’y intéresse guère plus qu’à la coalition de 1839. On se dit que c’est trop de subtilité pour une nation si malheureuse. Et ce qui est vrai de la politique est bien plus vrai encore dans les affaires de l’esprit. Il est bien clair que tout ce qui s’agitait, tourbillonnait et faisait du bruit il y a dix ans n’a plus d’écho aujourd’hui. Que ce que j’appelais la littérature de la fin de l’empire essaie encore de vivre, qu’on occupe le public d’indiscrétions, de romans réalistes, de nouvelles à sensation, du crime de la veille, du procès du lendemain, franchement à quoi tout cela peut-il répondre ? Lorsque dans un autre ordre d’idées M. Louis Blanc, reprenant un chapitre de son Histoire de la révolution française, refait pour la centième fois l’apologie de la convention, du comité de salut public, des montagnards, il peut remplir d’enthousiasme ses fidèles rangés autour d’une table, il ne parle pas au sentiment public fatigué, saturé de déclamations et de réhabilitations. Fantaisies, romans de l’histoire, philosophies équivoques, il n’y a point à s’y tromper, c’est là tout un ensemble littéraire qui déjà plonge dans l’ombre.

Les temps sont changés, les événemens usent les sophismes, comme ils usent les vanités et les fausses grâces de l’esprit, comme ils sont quelquefois l’épreuve des plus vigoureux talens eux-mêmes, et, si je voulais préciser ma pensée, je la résumerais dans la destinée littéraire, dans le rôle de l’auteur de ce livre : Avant l’exil. Certes M. Victor Hugo a été dans notre siècle une des plus puissantes natures d’artiste. Comme cette cloche au métal sonore qu’il a si glorieusement poétisée un jour, son imagination a résonné au souille de tous les événemens. Depuis ce renouvellement littéraire auquel se lie sa jeunesse, il a été de toutes les époques ou, si l’on veut, de toutes les métamorphoses du siècle, écrivant les Odes royalistes, les Orientales, sous la restauration, les Feuilles d’automne, les Voix intérieures, les Rayons et les ombres, sous la monarchie de juillet les Châtimens, les Contemplations, la Légende des siècles dans l’exil, l’Année terrible au lendemain de la guerre. Je ne parle pas de ses tentatives dramatiques et de ses romans qui, depuis Notre-Dame de Paris, se sont étrangement multipliés. Dans toutes ces pages de dates diverses, écloses sous des astres différens, il y a sûrement l’empreinte originale, les lueurs du génie, la puissance de l’ouvrier forgeant, maniant ou tordant la langue. Eh bien ! dans ces pages on voit déjà ce qui passe, ce qui tombe comme l’écaillé d’une fresque vieillie ; on sent l’inspiration égarée et dépaysée. Ce n’est pas parce que le poète a changé d’opinion au courant des révolutions contemporaines : il ne change guère même dans ses hymnes à des dieux ennemis, même lorsqu’il se fait la trompette retentissante de causes contraires ; il reste toujours l’homme de l’antithèse et de l’image. Le malheur de M. Victor Hugo est d’avoir si peu la fibre humaine, de réunir, avec la supériorité du talent, les ambitions, les excès et les puérilités prétentieuses de son école, d’avoir poussé jusqu’au bout et d’appliquer à tout cette théorie de « l’art pour l’art, » avec laquelle il fait de la politique révolutionnaire, de la philosophie sociale ou apocalyptique comme de la poésie. Tout est pour lui matière à variations.

Qu’en reste-t-il ? L’auteur des Misérables est peut-être destiné à être un grand Ronsard de notre temps, un Ronsard qui s’est donné à lui-même le baptême démocratique, qui n’est jamais arrivé à se faire sa place dans la république, si ce n’est à titre de coryphée retentissant. De tout ce qu’il a composé et livré au courant du siècle, on ferait assurément quelques volumes de choix ; ce serait la part du vrai génie, de la poésie immortelle dans son essence et dans sa fleur. Le reste n’est que la rançon payée par une imagination puissante et inégale aux égaremens, aux sophismes, aux passions ou aux fatalités de son temps. C’est ce qui vieillit et n’a plus de sens au milieu des cruelles réalités contemporaines. S’il y avait pour un génie sincère et heureusement inspiré une dernière occasion de se relever, c’était bien cette épreuve que vient de traverser la France, cette époque si justement appelée l’Année terrible ! Dans ces deuils grandioses de toute sorte, M. Victor Hugo n’a su trouver que des thèmes de colères sans émotion, de haines sans pitié, d’amplifications sans originalité et même de facéties lugubres. Ces discours qu’il rassemble aujourd’hui pour élever son monument oratoire ressemblent à une exhumation archéologique d’un passé refroidi. Franchement, si j’avais à choisir parmi ces discours, le meilleur serait encore un discours de 1846 sur la constitution et la défense du littoral français. Dans ces paroles simples sur une simple question de défense vibre le sentiment national. Les autres ne sont qu’un bruit évanoui. M. Victor Hugo se contemple en lui-même, dans son orgueil, dans ses phrases, et vraiment il ne sait plus où il en est, il a perdu le sens des situations lorsque dans une préface où il reprend l’histoire de sa vie il parle de « l’hiver des despotismes » et des « neiges de superstitions, » lorsqu’il écrit gravement : « Dire qu’un œuf a des ailes cela semble absurde, et cela est pourtant véritable… L’envergure d’un peuple se mesure à son rayonnement… La France a cela d’admirable, qu’elle est destinée à mourir, mais à mourir comme les dieux, par la transfiguration… Certains peuples finissent par la sublimation comme Hercule, ou par l’ascension comme Jésus-Christ… On pourrait dire qu’à un moment donné un peuple entre en constellation… Athènes, Rome et Paris sont pléiades. Lois immenses ! .. etc. » Et l’auteur continue ainsi sans s’apercevoir qu’il ne répond à aucune réalité ni même à aucun idéal, que sans le vouloir et à sa manière il dit le dernier mot d’une, littérature qui a eu sa part dans les désastres de la France, qui est heureusement condamnée à se transformer, si elle ne veut pas rester ensevelie sous ces désastres.

Étrange coïncidence ! après plus d’un demi-siècle, après soixante ans sonnés, les lettres françaises se retrouvent dans une situation à peu près semblable à celle où elles ont été après 1815, dans ces années où le génie littéraire renaissant a commencé à se déployer. Seulement tout était plus favorable autrefois. Le premier empire avait eu la fortune de reconstituer l’instruction, de relever le niveau des études classiques, et en maintenant pour la littérature un silence que pouvaient à peine rompre quelques voix éloquentes, il créait une sorte de repos où des intelligences d’élite pouvaient se former dans l’ombre. Le second empire, par un système de désorganisation intermittente et de réformes décousues à l’égard de l’instruction publique, par un régime qui n’était dur que pour les esprits sérieux, pour les esprits libéraux, en laissant une liberté trompeuse à une littérature de futilité, de corruption et d’industrie, le second empire a légué une véritable anarchie intellectuelle mêlée de fatigue ; il a créé ou développé la démocratie bruyante et vaine de la littérature. Que le retour soit bien plus difficile, — que la transition soit lente et obscure encore, ce n’est point douteux, elle est dans un sentiment intime bien plus que dans les faits. C’est pour ainsi dire un travail de débrouillement soumis à bien des influences et qui néanmoins s’accomplit, qui se manifeste déjà peut-être par plus d’un symptôme. Est-ce qu’on ne sent pas dans le public lui-même comme un besoin vague de se rattacher à des œuvres faites pour le relever et le rassurer, une sorte de réveil incertain, mal réglé, mais réel ? Le public, il revient même aux représentations classiques, et il s’intéresse à une tragédie nouvelle où il croit trouver l’illusion d’une renaissance. Il est prêt à battre des mains à toutes les tentatives bien inspirées. Au milieu des défections, des banalités et des improvisations équivoques, est-ce qu’il n’y a pas des talens qui gardent tous les dons de l’art, de l’invention et du style ? Je n’irai pas rappeler, au lendemain du succès de Marianne, du Mariage dans le monde, et George Sand et Feuillet, — et Cherbuliez, et Jules Sandeau, qu’on attend toujours, qui ne tardera pas certainement à nous rendre une de ces exquises nouvelles où il met sa délicatesse ingénieuse et élevée. Ouvrez ce petit livre de M. Gustave Droz, les Étangs : ce n’est pas un récit dramatique, une action fortement nouée ; le roman va comme il peut à travers des pages d’une littérature fine, d’une bonne grâce aimable et piquante, qui révèlent l’écrivain de race. D’un autre côté, des esprits sérieux, réfléchis, M. Fouillée, M. Carrau, d’autres encore, s’élèvent, renouant les vraies traditions de la philosophie française, portant dans leurs premiers essais la sûreté du jugement et de la critique, l’indépendance d’une raison ferme aussi bien que l’élégante clarté du langage.

La carrière est large et ouverte à tous, aux talens éprouvés et à ceux qui s’élèvent ou qui ont la bonne volonté. C’est surtout aujourd’hui à la jeunesse de comprendre que c’est son avenir qui se prépare, que c’est à elle de rendre à la France sa puissance morale et son ascendant intellectuel compromis, de reprendre l’œuvre du lendemain des défaites dans des conditions nouvelles. Elle ne le peut que par le travail, par l’étude, par la méditation sincère, par la révision et la répudiation de tout ce qui a contribué au déclin, à la crise commune de la société et de la littérature. — Esprit nouveau ! esprit nouveau ! s’écriait Edgar Quinet avant de mourir, et il écrivait dans son dernier livre : « Quand je vois la tempête qui emporte les générations actuelles et l’espèce de délire dont toute âme est saisie, je me dis que ce n’est pas l’effet d’une trop grande ambition de désirer rendre l’équilibre à tant d’esprits déchaînés. L’époque qui contient de si grands maux en contient certainement aussi le remède ; il existe, il est sans doute près de nous, peut-être là caché sous l’herbe… Pourquoi les jours de fête de l’intelligence ne reviendraient-ils pas ? .. » Oui, pourquoi ? Ils peuvent renaître sans doute, ces jours de fête de l’esprit nouveau ; mais ils ne peuvent renaître que par l’effort de toutes les intelligences sérieuses et bien inspirées, par une sorte de liquidation sincère de tous les excès, par l’épuration des idées, surtout par ce sentiment de la vérité et de la patrie qui seul relève les nations atteintes dans leur fortune morale comme dans leur fortune militaire et politique.


CH. DE MAZADE.

  1. Voyez les études intitulées : Dix ans après en littérature, — la Littérature industrielle.
  2. . Conversations de Goethe, recueillies par Eckermann.