La Littérature française sous Henri IV - Antoine de Montchrétien

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La littérature française sous Henri IV – Antoine de Montchrétien
G. Lanson

Revue des Deux Mondes tome 107, 1891


I. Traicté de l’Œconomie politique, dédié en 1615 au Roy et à la Reyne mère du Roy par Antoyne de Montchrétien, avec introduction et notes, par Th. Funck-Brentano. Paria, 1889. — II. Les Tragédies de Montchrétien, nouvelle édition, avec notice et commentaire, par L. Petit de Julleville, professeur à la Sorbonne. Paris, 1891. — III. E. Faguet, la Tragédie au XVIe siècle, ch. XIxi, Antoine de Montchrétien. Paris, 1883.


Il faut remercier M. Funck-Brentano et M. Petit de Julleville de nous avoir rendu Montchrétien. L’homme et l’œuvre expriment nettement une époque distincte de notre vie sociale et de notre activité littéraire. Si l’histoire de la littérature ne peut plus se contenter aujourd’hui d’être une collection de monographies et comme une galerie de portraits isolés chacun dans son cadre, si elle doit représenter le mouvement continu, la lente évolution des idées et des formes, on ne saurait trop donner d’attention aux écrivains qui font la transition d’un siècle à l’autre, aux ouvrages qui sont la fin de quelque chose et le commencement d’autre chose. Et si c’est aux environs de 1600, — non plus tard, — que se forme cet esprit général qu’on nomme l’esprit classique, qui ne voit combien prennent d’importance les écrits, même médiocres, qui nous aident à connaître l’état des idées et du goût sous le règne de Henri IV ? Or c’est à quoi Montchrétien, qui, du reste, n’est pas médiocre, est éminemment propre, et je veux profiter de l’occasion qu’il m’offre de remettre en lumière une période trop souvent négligée de notre histoire littéraire.

Elle s’étend, durant une vingtaine d’années, depuis la pacification du royaume jusque vers la fin de la Régence. Entre le XVIe siècle et le XVIIe, entre la Renaissance et l’âge classique, paraissent des œuvres composites, parfois plutôt confuses que complexes, mêlant des façons de sentir et des formes de style qui ne sont pas du même temps, tantôt retenant plus du passé et tantôt découvrant plus de l’avenir, correspondant bien toutefois à un état défini de l’esprit public, et dans leur disparate intime comme dans leur diversité mutuelle, accusant certains caractères constans et communs qui se font aisément reconnaître. Mais on ne s’y arrête guère : quand on étudie les prosateurs, on passe, je devrais dire, on saute de Montaigne et d’Amyot à Balzac et à Voiture. Pour les poètes, on prend Régnier et Malherbe, qui apparaissent seuls dans leur originalité propre, plus différens, plus inconciliables qu’ils ne furent réellement, parce qu’on les détache du fond qui les reliait en fondant leur plus violent contraste. Régnier même ne tient plus à rien : n’étant plus du XVIe siècle et pas encore du XVIIe, il est comme suspendu en l’air, et tout grand poète qu’il est, semble une pièce si peu nécessaire de notre histoire littéraire que M. Nisard avait pu tout d’abord oublier d’en parler. Quant à Malherbe, il échappe vite à son temps pour fonder l’avenir : il en est pourtant par quelques-unes de ses pièces, d’un style moins tendu, plus fraîches que fortes de couleur et qui servent de transition entre le pétrarquisme mignard de ses premiers essais et la sévérité classique de ses chefs-d’œuvre. Quand on veut être complet, si on nomme Olivier de Serres, du Vair, saint François de Sales, d’Urfé, Montchrétien, Bertaut, c’est pour les jeter les uns dans le XVIe, les autres dans le XVIIe siècle, ou les parquer chacun en son genre sans remarquer qu’ils forment un groupe distinct par des tendances et des qualités communes. Et c’est faute d’avoir constitué ce groupe, qu’on se trouve embarrassé de classer, au milieu des précieux et des emphatiques de la période suivante, Maynard et Racan, ces deux retardataires, disciples de Malherbe, qui lui ressemblent si peu, mais qui ressemblent tant aux contemporains dont son originalité l’écartait.

Dans toutes les œuvres des écrivains que j’ai nommés, je vois l’esprit français rentrer en lui-même et se reposer, après le vigoureux élan que lui ont imprimé les humanistes et Ronsard pour l’enlever violemment à la hauteur des œuvres antiques, après les convulsions aussi des passions politiques et religieuses qui lui ont fait courir tant d’aventures et suivre tant de nouveautés. Le temps des enthousiasmes fougueux, des luttes forcenées et des hautes ambitions est passé : l’esprit français, un peu las et recru, ne renonce pas à son idéal ; en littérature, en politique, en religion, il s’apaise, il désarme ; il sent de nouveaux besoins d’ordre et de stabilité, il se soumet aux autorités légitimes et accepte les compromis nécessaires. Docile et déposant ses haines, il laisse la main du roi amalgamer et fondre les partis. Renonçant à retrouver l’Évangile et la religion des apôtres, il reste catholique : ne prétendant plus ressusciter l’âme grecque ou latine, il redevient Français. Mais ses ardeurs littéraires comme sa fièvre religieuse lui ont profité : il a rajeuni sa croyance aux sources vives de l’Écriture, élargi son goût au contact de la pure beauté des œuvres antiques. Il retourne doucement à son naturel, fortifié à jamais, et pourtant un peu alangui encore de son immense effort. Il s’abandonne et savoure le plaisir nouveau de ne pas se contraindre : de là cette composition un peu lâche, cette abondance diffuse, ce jaillissement intarissable et paisible dépensées, et cette limpidité unie, cette largeur étale du style fluide et lent. L’imagination renonce à la force et se repose dans la grâce : c’est une absence de tension, un éclat aimable et doux, une nonchalance qui cherche plus la variété que l’intensité des tons. Il y a quelque chose de suranné et de charmant, de vieillot et de jeune dans toutes les œuvres du temps : œuvres d’un esprit qui n’est pas mûr, mais dont la jeunesse s’est un peu surmenée. Le fond est sain et robuste, mais il reste des excès passés un peu de lassitude molle dans les attitudes et comme quelques rides sur un jeune visage. Il reste aussi des anciens commerces quelques affectations passées en habitude, un peu trop de goût pour les broderies de la rhétorique et les fleurs de l’érudition : mais ces atours trop peu simples sont portés avec tant de simplicité qu’ils ont presque l’air d’un négligé. Laissez faire le temps, le repos et la bonne constitution : toutes les traces d’excès et de fatigue imprimées sur ce beau et vigoureux naturel s’effaceront. Déjà le gain est sensible ; l’esprit français, en se détendant, ne se ramène pas à ses anciennes limites ; à force de s’étirer, il a grandi ; à force de se guinder, il s’est haussé. Il s’est développé, épanoui, enrichi. S’il se plaît encore aux digressions, il sait où il va pourtant, et il y va sûrement, encore que paresseusement, s’arrêtant plutôt que s’égarant en chemin. Il se souvient encore abondamment des anciens et se fleurit de ses souvenirs : mais il a passé le temps des simples décalques ; il pense, selon sa matière, sans trop s’inquiéter de ce qu’on a pensé avant lui, et note les émotions intimes qui naissent en lui du contact des choses. Comme il est jeune, il a des fusées d’imagination : il a des élans de tendresse et des vivacités de sentiment qui se fondent souvent en mélancolie rêveuse et en douceur attendrie ; car il a trop vécu, trop pensé, et le bouillonnement intérieur se dépense maintenant en contemplations, en regrets et en aspirations plutôt qu’en actes. Mais le bon sens est sur le point de couper cette fièvre, et l’activité pratique va dissiper les rêves morbides : déjà il incline à la logique, à l’analyse ; il s’oriente vers l’éloquence, et l’observation morale prend la place de l’effusion lyrique. Voilà les caractères que je retrouve à des degrés divers, plus ou moins nets ou mêlés selon la diversité des tempéramens et la nature des ouvrages, chez tous les écrivains, poètes ou prosateurs qui se placent entre la Ligue et Richelieu, qui sont venus après la Pléiade et avant l’hôtel de Rambouillet. Nous les apercevrons chez Montchrétien dans deux des plus exquises combinaisons qu’ils aient formées : la poésie de ses Tragédies et la prose de son Traité d’économie politique.


I

Toute la littérature au temps de Henri IV, Malherbe comme Régnier, du Vair comme d’Urfé, François de Sales comme Olivier de Serres aspire à la tranquillité, à la concorde, au travail, contient l’activité politique dans l’obéissance, et le zèle religieux dans l’orthodoxie. A cette clameur pacifique, Montchrétien mêle sa voix : ceux qui ont lu sa biographie ne s’y attendraient guère. Bretteur, aventurier, « bandolier, » et même faux monnayeur, voilà les traits dont ses ennemis l’ont dépeint, et que la naïveté des biographes, bonnes gens, hommes de cabinet, point du tout turbulens ni batailleurs, a presque toujours retracés. Assurément, Antoine de Montchrétien, sieur de Vatteville, ou, disent les malveillans, Antoine Montchrétien, fils d’un apothicaire de Falaise, sans fiel ni héritage, fut un inquiet et remuant personnage. Auteur de tragédies et dédiant ses vers aux dames de Caen, assommé un beau jour par trois hommes, pourfendant un autre jour en duel légitime le fils d’un hobereau, exilé et courant le monde, fondateur d’aciéries sur les bords de la Loire, armateur, économiste, suivant la cour et le conseil du roi, gouverneur de ville, chef de bandes huguenotes et courant la campagne normande jusqu’à ce qu’il soit surpris dans une auberge où il a dîné avec six ou sept compagnons, et qu’un coup de pistolet l’abatte sur l’escalier à quarante-six ans : tous ces accidens font une vie bien désordonnée, toutes ces qualités un caractère bien incohérent. Mais il ne faut pas s’arrêter aux apparences : Montchrétien est moins équivoque et moins mauvais diable qu’on ne croirait d’abord. Qui n’eut des duels et qui n’a fait la guerre civile peu ou prou en ce temps-là ? Malherbe avait porté la croix de ligueur, et poussé, dit-on, Sully l’épée dans les reins, avant d’être le « grammairien à lunettes et en cheveux gris » qu’on sait : chez Montchrétien, le poète précéda le bandolier. Ce fut un tort, d’autant qu’il se fît tuer, et n’eut pas le temps de vendre sa soumission, ce qui l’eût réhabilité. Mais, après tout, il fut de son temps, et le résume en lui. La bigarrure de cette vie où se mêlent la poésie, les duels, les entreprises industrielles, les spéculations économiques, la guerre civile, le décousu des actes, mais aussi cette variété d’aptitudes représentent bien la société d’alors, son agitation confuse, mais féconde. Les cadres sont tracés, mais chacun ne se repose pas encore à sa place, et nul n’est enfermé dans sa condition ou dans sa vocation. Les esprits universels ne se brisent pas contre les catégories sociales : tous les génies peuvent s’épanouir, tous les efforts se développer en tous les sens. Le temps n’est pas venu aussi où les poètes ne seront que poètes ; il n’y a pas encore de gens de lettres. Ce n’est point un métier, ni même une profession de faire des livres, et il n’y a guère que Ronsard, qui, à l’imitation des antiques Orphées, s’établisse poète parmi les hommes de son temps, investi à ce titre d’une fonction spéciale et sacrée. Comme il n’y a point de classe qui ait pour exercice de mettre des pensées par écrit, de toutes les classes sortent des écrivains, par goût ou par occasion, par divertissement ou pour l’utilité publique. Mais le talent littéraire vient par surcroît, donnant à l’homme sa place dans l’estime publique, non dans la hiérarchie sociale. Malherbe n’est qu’un a gentilhomme de Normandie » qui fait des vers mieux qu’homme du monde. Quand Mont-chrétien fait des tragédies, c’est un talent qu’il développe, non une carrière où il entre. Après cela, il a mainte aventure, il suit vingt routes et jamais ne semble se souvenir qu’il ait été poète : mais un jour, s’occupant de commerce, il prend sans y songer sa plume de poète et répand l’éloquence et la grâce à profusion dans un traité d’économie politique.

Habitués que nous sommes au fonctionnement mécanique de nos sociétés régulières, où chaque pièce, c’est-à-dire chaque individu, a sa forme immuable et son jeu uniforme, Montchrétien, par l’extérieur de sa vie, nous fait l’effet d’un brouillon : regardons l’œuvre, et l’homme intérieur nous paraîtra animé d’un esprit d’ordre et de paix. Ce soldat des guerres de religion est sans fanatisme, à tel point qu’on ne sait guère si ce capitaine calviniste était réellement calviniste. La tradition le veut, et M. Petit de Julleville s’y range. M. Funck-Brentano en fait un catholique, sans en donner de preuve bien concluante. Serait-ce donc un tiède, ou un libertin, qui lerait la guerre religieuse par ambition ou par politique ? Il y a là un petit problème qu’il faut éclaircir en passant. On peut hésiter en lisant les tragédies : un poète qui prend pour sujet la mort de la catholique Marie Stuart, et qui lui fait maudire « la folle opinion d’une rance hérésie, » sans donner aux interlocuteurs protestans un mot contre le papisme, peut-il n’être pas catholique ? Mais quand il ménage avec tant de soin Elisabeth, quand il fait venir les anges, les vierges et les rois à l’entrée du Paradis pour recevoir Marie et qu’il omet les saints, quand il écrit l’Avis au lecteur et la tragédie de David, où semblent résumés les chapitres de Calvin sur la pénitence et la justification, ne faut-il pas conclure qu’il est protestant ? Ce qui apparaît évidemment, c’est qu’il est profondément chrétien. Toute son œuvre respire la plus vive piété. Il traite la tragédie avec un esprit fort religieux, et l’estime chargée, même dans les sujets païens, d’enseigner le mépris des choses du monde, de faire éclater « les jugemens admirables de Dieu, les effets singuliers de sa providence, les châtimens épouvantables des rois mal conseillés et des peuples mal conduits. » C’est la doctrine du Socrate chrétien et du Discours sur l’histoire universelle : « En tous les actes, nous dit-il, Dieu descend sur le théâtre et joue son personnage si sérieusement qu’il ne quitte jamais l’échafaud que le méchant Ixion ne soit attaché à une roue. » Dans le traité d’économie, le nom de Dieu revient à chaque page : il propose la crainte de Dieu comme un frein capable de réprimer les fraudes commerciales et recommande au roi les entreprises coloniales en vue d’évangéliser les sauvages. Il est hors de doute qu’il eut la ferveur et la foi ; mais deux passages du Traité, auxquels on ne s’est pas arrêté jusqu’ici, établissent nettement qu’il fut catholique. Que veut dire, autrement, cette réflexion, que la France a conservé la gloire « du vrai christianisme, quoi que les autres prétendent ? » Or la France était catholique. Mais elle était aussi gallicane, et Montchrétien l’est aussi. Ne disant pas un mot du maintien de l’édit de Nantes, il recommande vivement au roi de respecter et de soutenir les droits de son Église gallicane. Il prend position nettement, comme on le voit, entre les huguenots et les ultra-montains. D’où vient donc qu’il n’ait pas manifesté plus souvent sa croyance ? qu’avec tant de zèle, il recommande au roi avec tant d’indifférence ses « sujets de l’une et l’autre religion, » comme si en cette matière tout lui était égal ? C’est qu’il aspire à la pacification religieuse. On a dit qu’il était intolérant : oui, il l’est pour l’impiété, mais il tolère l’hérésie. Il est de ce parti modéré qui s’est rallié autour d’Henri IV, qui, suivant la belle parole du chancelier de L’Hôpital, veut abolir ces noms détestables de huguenots et de papistes, pour ne garder que ceux de chrétiens et de Français. Qu’on se souvienne qu’il présenta son traité au garde des sceaux du Vair, homme pieux, s’il en fut, mais également pacifique et tolérant. Montchrétien pense comme lui, comme Malherbe, qui maudit la rébellion plus que l’hérésie, comme tous les écrivains d’alors, qui, chacun en son genre, chantent l’hymne de la paix et du travail. Il ne voit que Dieu et l’État : Dieu, qui veut des cœurs charitables ; l’État, qui a besoin de bras laborieux. De là le peu de place que tiennent dans son œuvre toutes les opinions qui divisent, tous les mots qui décèlent le fanatisme et la haine.

Tout le Traité d’économie politique est une condamnation énergique de l’esprit de faction et d’anarchie : à chaque page sont maudits les troubles qui ruinent le commerce et paralysent l’industrie ; ce ne sont que plaintes sur les schismes et les ligues qui engendrent les « éversions d’états, » et pressans appels à l’autorité royale pour qu’elle abolisse « cette méchante et damnable pratique des armes » employées à autre fin que le service de l’État. Et j’avoue qu’on peut être embarrassé de concevoir comment cet apôtre passionné du développement pacifique de la prospérité nationale put en arriver à prendre les armes et à troubler le royaume ; comment ce catholique fervent (car il n’y a pas apparence qu’il se soit converti) fit campagne pour les huguenots, démentant toutes ses maximes, sans avoir même l’excuse de la fureur sectaire ? Pour débrouiller le personnage, il suffit encore une fois de le replacer dans son milieu. Ses contradictions sont celles de ses contemporains qui ont vu la Ligue et qui verront Richelieu. Après les temps de troubles et de discordes civiles, quand le besoin d’union, de stabilité et d’obéissance se fait sentir, il n’est pas rare de voir les hommes y tendre par les mêmes voies où les avaient poussés les passions contraires, par la violence et le désordre, par les coups d’état d’en haut et les émeutes d’en bas. On veut sortir de l’anarchie, et l’on emploie des procédés anarchiques. C’est que les habitudes nous mènent, et les formes de notre activité ne se renouvellent pas aussi facilement que notre volonté : nous savons changer de fin plus vite que de moyens. Montchrétien fit comme Sully, le restaurateur de l’agriculture et du commerce, qui, en 1610, braquait sur Paris les canons de l’Arsenal et disait « aux bons Français de songer à eux. » Qu’il y ait eu de l’ambition ou de l’orgueil dans sa conduite, je n’en doute pas. Mais, tous les motifs intéressés mis à part, il faut se dire que le sentiment de la légalité n’était pas bien vivace en ces âmes-là, et qu’il semblait tout naturel de faire la guerre aux ministres du roi quand ils semblaient faire, selon le mot du même Sully, « une faction contraire à celle de la France. » Et dès lors doit-on s’étonner que Montchrétien ait fait la guerre civile pour les huguenots laborieux et bons commerçans contre les favoris frivoles et cupides, qui n’avaient cure du commerce ni de l’industrie nationale ? C’était un moyen de rappeler sa doctrine au pouvoir central, et une chance, en cas de succès, de la voir mettre en pratique. Notre économiste se fit « bandolier, » comme il entamerait de nos jours une polémique dans les journaux ou bien interpellerait le ministre à la chambre : chaque âge a ses usages.


II

Si l’inspiration chrétienne, monarchique, pacifique de Montchrétien apparaît mieux dans son œuvre que dans sa vie, je trouve encore quelque désaccord, bien que moins sensible, entre les deux parties de cette œuvre : il y a plus du passé dans ses vues, plus de l’avenir dans sa prose.

Mais d’abord il faut bien entendre que les tragédies de Mont-chrétien n’intéressent pas l’histoire du théâtre. Avec elles finit quelque chose, qui, à vrai dire, n’a jamais vécu, la tragédie érudite et artificielle des Jodelle et des Garnier, œuvre toute littéraire, et point du tout théâtrale, poème, et non drame. Et même cette période préparatoire de la fondation du théâtre classique est déjà close. Quand ce jeune Normand, qui n’a souci que du beau style, écrit des tragédies destinées à être lues ou tout au plus récitées dans quelque hôtel par lui-même et ses amis, il retarde, et se place en dehors de la voie que suit la poésie dramatique : ce qu’il--fait ne sert à rien, ne mène à rien. Car déjà la vraie tragédie était née : encore brute, à peine littéraire, aux mains du vieux Hardy, elle avait pour elle d’être un drame, une image mobile de la vie, un conflit de passions et de caractères toujours en action : dans son style rude et barbare, elle contenait les chefs-d’œuvre de l’avenir.

En revanche, les tragédies de Montchrétien marquent dans l’histoire de la poésie et de la langue. Il faut prendre tous ces tragiques de l’école de Ronsard, comme des écoliers qui, les yeux fixés sur les grands modèles, essaient d’en copier de leur mieux le tour et la forme extérieure. Souvent par leur âge même, ils ne sont que des écoliers, et c’est au sortir du collège, l’esprit tout gonflé d’enthousiasme et de souvenirs classiques, qu’ils composent leurs tragédies sans savoir ce que c’est que le théâtre. Montchrétien a vingt ans quand il écrit sa Carthaginoise : à vingt-cinq ans, il avait fait toutes ses pièces, sauf une ; passé vingt-neuf ans, il ne donne plus, que je sache, une pensée à la tragédie. La forme dramatique, dont il use, n’est qu’un cadre, où il assemble au gré de sa fantaisie des morceaux brillans de poésie et de style. N’y cherchez de vie ni de vérité d’aucune sorte. Ce lettré ne sait rien des mœurs antiques : le moyen âge n’était pas plus naïvement ignorant. Ne vous étonnez pas qu’on annonce « le grand-duc Lelius, » ou la « belle, dame » Sophonisbe, qui du reste est une beauté « noire. » Vous verrez venir en « coche » le prince Ptolémée, gouverneur d’Alexandrie, et quand s’évanouira la vieille Gratésiclea, vous entendrez une demoiselle Spartiate demander du « vinaigre. » Hector est beau comme un chevalier Bayard, quand, revêtu « d’un harnois flamboyant, » « salade en tête, »

Et le panache horrible enté sur son armet,

il pique son destrier de l’éperon et s’avance contre Achille « la lance en arrêt. » Tel apparaît le capitaine Urie, avec son « morion » empanaché, autour duquel dans la bataille tournoie « mainte grenade : » tels les soldats de Syphax

Vestent le corselet, prennent la hallebarde,

et sortent bel ordre contre le « scadron colonel » de l’armée romaine. Il n’y a pas davantage de dessin ou d’analyse des caractères : je vois s’entre-choquer des maximes, s’équilibrer des couplets ; je ne sens nulle part des passions en conflit, des âmes en contact, des sentimens en mouvement. Les personnages se déclarent sans s’expliquer, et, s’il faut évoluer, ne savent que faire volte-face brusquement et pivoter sur place. Un vers suffît à la transformation d’une âme. Où est le fin psychologue qui écrira le Traité d’économie ? L’auteur, trop jeune, n’avait-il pas encore acquis son expérience ? ou plutôt n’est-ce pas que le genre, ou mieux l’exercice de la tragédie, tel qu’il le concevait d’après ses maîtres, ne comportait aucun emploi de l’observation psychologique ? Le vrai drame se passe dans la coulisse, entre les actes et les scènes. Il s’agit bien d’action ou d’analyse ! faire de la poésie, voilà toute la prétention de l’auteur. Un sujet tragique n’est à ses yeux qu’une succession de thèmes poétiques. Chaque situation, chaque état moral n’est qu’un motif, selon la nature duquel il écrira une élégie, un discours, une ode, un hymne, une suite de sentences, une méditation, parfois même un sonnet. Le monologue, si fréquent, se distribue en strophes et prend le mouvement lyrique : le dialogue se rythme en couplets mesurés et revêt l’apparence d’un chant amébée. Une telle œuvre relève de la rhétorique et non de l’art dramatique. C’est un écolier qui s’étudie à développer une matière, à paraphraser un texte : ici il traduit, là il imite ; ici il plaque une heureuse réminiscence, là il étend un beau lieu-commun. La gloire, la mort, l’amour, la vie champêtre, tout ce qui défrayait nos vers latins de collège, emplit sa poésie. Il sait amplifier par énumération, au début d’Aman ; par répétition, en variant le ton et l’expression, dans Hector, où s’égrènent comme un chapelet une vingtaine de maximes, enfilées bout à bout autour de la même idée :

II vaut mieux, bien faisant, vivre un jour seulement,
Que durer un long siècle et vivre oisivement.

De place en place, je reconnais les plus célèbres vers de Virgile ou d’Horace, une allégorie du Phèdre de Platon, les images les plus fameuses des livres saints. Enfin, ce sont tous les procédés qu’un écolier intelligent et laborieux emploie dans ses compositions. Avec Montchrétien, notre poésie fait sa rhétorique : cela est sensible.

Heureusement, elle l’achève, et comme dans des devoirs d’élève se sont dessinés les premiers traits du talent d’un About ou d’un Taine, de même, tout n’est pas réminiscence et pastiche dans ces tragédies de collège. On ne peut dire où finit l’imitation, où commence l’originalité : ce qu’il y a de sûr, c’est que dans l’imitation éclôt l’originalité. La jeune poésie sort de l’œuf. Oubliez que ce sont des tragédies ; disloquez, démembrez ces actes et ces scènes. Ce ne sont pas des tableaux de la vie humaine, ni des portraits historiques : c’est une âme de poète qui s’ouvre. David, Marie Stuart, Hector, donnent l’air, si vous voulez : la chanson est de Montchrétien. Et la chanson est charmante, souvent : Montchrétien est un de nos derniers et plus exquis lyriques, avant le règne du bon sens éloquent.

Que de traits pittoresques, que de fraîches images, que de tendres accens, que de strophes mélodieuses éclatent à chaque page de ces prétendues tragédies ! C’est Marie Stuart, racontant son enfance malheureuse,

Comme si dès ce temps la fortune inhumaine
Eût voulu m’allaiter de tristesse et de peine,

et tant d’autres vers délicieusement soupires, auxquels M. Faguet, dans sa pénétrante étude sur la Tragédie au XVIe siècle, ne s’est pas trompé. Il l’ajustement caractérisé : Montchrétien est un élé-giaque. Toutes les situations tragiques tournent naturellement pour lui en élégies ardentes ou molles. Élégie, la plainte d’Andromaque après la mort d’Hector ; élégie, le début de David où le vieux roi, consumé d’amour pour Bethsabée, déplore le tourment qui sèche son corps et

L’importune longueur des douloureuses nuits. Elégie encore, les trois derniers actes de l’Écossaise, depuis la plainte de la reine sur sa misérable existence, jusqu’aux lamentations du chœur sur tant de beautés abolies par la mort. Mais là, nous rencontrons le genre où Montchrétien est supérieur : c’est la poésie religieuse. J’ai dit combien il était profondément chrétien, il n’est pas étonnant que ses plus heureuses inspirations lui viennent de sa foi. Rien de plus suave, de plus touchant, de plus admirable que la prière de Marie Stuart, se préparant à mourir :

Voici l’heure dernière en mes vœux désirée,.. Où l’esprit se radopte à sa tige éternelle Afin d’y refleurir d’une vie immortelle. Ouvre-toi, Paradis ! .. Et vous, anges tuteurs des bienheureux fidèles, Déployez dans le vent les cerceaux de vos ailes, Pour recevoir mon âme entre vos bras, alors Qu’elle et ce chef royal voleront de mon corps… Humble et dévotieuse, à Dieu je me présente Au nom de son cher fils, qui sur la croix fiché Dompta pour moi l’Enfer, la mort et le péché… Tous ont failli, Seigneur, devant ta sainte face ; Si par là nous étions exilés de ta grâce, A qui serait enfin ton salut réservé ? Qu’aurait servi le bois de tant de sang lavé ? ..

Il faudrait citer le chœur gracieux qui suit, en l’honneur des bienheureux,

Possesseurs éternels des grâces éternelles.

Il faudrait citer toute la fin de David, et après la parabole et l’invective énergique du prophète Nathan, la pénitence du vieux roi, qui paraphrase harmonieusement le psaume L. Il faudrait citer ces chœurs, qui sont des méditations chrétiennes, rêveries mélancoliques sur la vie et sur la mort, où les images semblent se détacher comme les feuilles d’automne et tomber coup sur coup avec un bruissement doux et triste. Montchrétien lisait la Bible en poète et en chrétien : et tandis que la poésie païenne charmait son esprit, les psaumes et les prophètes s’insinuaient au plus profond de son cœur. De là la simplicité particulière, la vive spontanéité des morceaux que la Bible lui inspire : de là le charme pénétrant qui s’en exhale. A l’ordinaire, il détend, il attendrit le rude génie hébraïque, et substitue aux brusques éclats, à l’intense énergie des livres saints, l’égalité suave et les teintes douces de son style.

Ce n’est pas que les effets de vigueur manquent dans sa poésie. Il a eu la force, et je citerais des couplets d’Aman, comme M. Faguet note des vers et des périodes dans l’Écossaise ou dans la Carthaginoise, qui sont d’une fière allure et d’un accent cornélien. Mais, à l’ordinaire, c’est à Racine que Montchrétien fait songer : à Racine écrivant Esther ou Bérénice, non Bajazet ou Phèdre. Il y a dans les grâces fluides de son style, dans la douce harmonie de son vers, quelque chose d’abandonné et de tendre, qui caresse les sens et va au cœur. Une teinte légère de mièvrerie et de pétrarquisme n’en détruit pas le naturel, et l’originalité jaillit en vives sources parmi les broussailles de l’érudition. La langue, un peu diffuse et languissante en sa douceur, est saine, nette, limpide : elle peut tout recevoir et tout dire, elle est prête pour les chefs-d’œuvre. Elle ne demande qu’à dépouiller sa mollesse fleurie : ce qui manque dans les tragédies de Montchrétien, — et non pas toujours, — un peu plus de sobriété, un peu plus d’intensité, c’est affaire au génie individuel de le lui donner. Déjà Régnier, déjà Malherbe l’ont fait : bientôt vont venir Corneille et Molière.

Cependant, à lire cette poésie, il semble souvent qu’on soit encore loin de l’âge classique : et l’on se croirait parfois en pleine renaissance, au temps où Ronsard tâchait de dérober à la poésie antique l’écorce qui la revêt, sans la sève qui la nourrit. Cela tient au cadre artificiel où s’enferme l’inspiration de Montchrétien, à cette forme incomprise du drame, si dévotement et si maladroitement copiée. Mais surtout la chose s’explique par les qualités qui s’épanouissent dans cette forme : c’est l’imagination, la sensibilité, le lyrisme enfin, précisément, tout ce qui allait à ce moment-là se trouver barré, arrêté, supprimé pour longtemps. Ce n’est pas qu’il ne soit possible de démêler, à travers les dernières floraisons du lyrisme, les germes de l’art qui poussera bientôt une si vigoureuse végétation. La spontanéité même de cette poésie, toute chrétienne d’inspiration et prête à rejeter son vêtement païen, est une nouveauté et une promesse. Je pourrais signaler quelques morceaux qui sont des réflexions morales, et des couplets qui ont le ton oratoire : il arrive à Montchrétien de raisonner au lieu de chanter et de moraliser au lieu de sentir. Telle lamentation est un discours et tel chœur une épître. Mais ces indices d’une imminente transformation apparaissent plus nombreux et plus nets dans la prose de Montchrétien.


III

Je laisse aux économistes à juger si vraiment le Traité de Montchrétien est, comme le veut M. Funck-Brentano, une œuvre de génie qui « renferme la doctrine la plus complète qui ait jamais paru, » où « rien ne manque, depuis les définitions les plus élémentaires jusqu’à l’exposition des lois les plus vastes ; » où les vues de Richelieu, les créations de Colbert, la crise du XVIIIe siècle et les progrès du XIXe, tout l’avenir enfin de l’économie politique est prévu et signalé avec une miraculeuse netteté. Ce que je puis dire, c’est que je lis Montchrétien avec un plaisir que ses successeurs ne me donnent pas toujours, et qu’il n’est pas plus besoin d’être économiste pour goûter son livre que d’être théologien pour aimer les Provinciales ou naturaliste pour prendre intérêt aux Époques de la nature. Qu’un traité d’économie politique soit une œuvre littéraire et une œuvre charmante, cela ne s’est vu, je crois, qu’une fois : le secret s’en est perdu depuis Montchrétien. Cet ouvrage si longtemps oublié le place au premier rang des prosateurs de son temps ; c’est un des plus remarquables monumens du style et du goût de l’époque.

J’y retrouve toutes les gentillesses et les curiosités dont le bon François de Sales était coutumier. Toutes les pages sont émaillées de noms antiques : c’est Platon ou Thaïes, Trismégiste ou Agésilas, Pindare ou saint Paul, et Dante même, qu’on attendrait moins. Salomon invite le roi Louis XIII à protéger la soierie. Ici la mythologie, ailleurs la grammaire ou l’histoire naturelle, jettent un éclat baroque sur les raisonnemens les plus sensés. La France doit s’appliquer à la marine parce que le nom des Gaulois, nos ancêtres, vient de l’hébreu Galim qui veut dire navigateurs : et du reste, elle y trouvera son profit, par ce temps de merveilleuses découvertes, en sorte que « chaque navire lui peut être un taureau pour ravir une Europe. » Ailleurs, je vois la France comparée à une « belle et pudique dame » qui jadis, dans sa simple parure faisant reluire la modestie et la continence, reculait les désirs de ses amoureux, tandis qu’aujourd’hui vêtue d’or et de perles, elle provoque les baisers et les caresses : c’est-à-dire qu’autrefois les étrangers restaient chez eux, et que maintenant ils viennent s’enrichir en France par le commerce qu’ils y font. Ce sont là minauderies d’un esprit enfantin à qui l’on n’a pas encore appris quelle grâce plus puissante a la simplicité. En revanche, comme la jeune fantaisie de l’écrivain s’égaie en vives images ! Comme ce ne sont pas des artifices de style, mais des formes vivantes où se coule spontanément sa pensée ! Tous ses sens, ouverts sur le monde extérieur, ne sont pas lassés ni émoussés encore ; un monde de visions concrètes tourbillonne dans son esprit, qui n’est pas encore habitué à exclure les réalités sensibles pour contempler le pur abstrait. « Il y a, dit Montchrétien, de beaux et grands et forts esprits en ce royaume plus qu’ailleurs. Il ne faut que découvrir les raisins cachés sous le pampre. » Les étrangers nous achètent la toile à voile : « S’ils ont des navires, nous en avons les ailes. » Ce n’est rien : et c’est tout. Sur la matière la plus sèche et la plus rebutante fleurissent incessamment les métaphores rafraîchissantes à voir : la grâce et la poésie recouvrent l’aridité des raisonnemens, et l’on est tout surpris d’aspirer un parfum de nature vivante et de verte campagne qui s’élève du milieu de l’économie politique.

Parfois, quand Montchrétien dénonce les fraudes, les voleries, les extorsions dont le pauvre peuple est victime, il le fait avec une richesse de vocables pittoresques, une verdeur de locutions populaires, une franchise de verve, qui ont une haute saveur. Écoutez-le demander « qu’on étouffe comme un amas de chenilles ces petits traîneurs de sacs, coureurs de marchés, acheteurs de blés en herbe, maquignons de dîmes, épieurs du paysan, tricoteurs de paches (pactes) et monopoleurs de denrées, qui mettent la cherté partout où ils trafiquent et que l’on peut dire être les vrais hannetons qui dévorent toute la substance et nourriture de peuple. » Voyez-le peindre « ces coureurs affamés et piqueurs d’avoine qui vont faire leur chevauchée tous les ans par le pays, achètent des uns, disent aux autres si doucement : Mon ami, si vous ne trouvez tant de votre marchandise en un tel temps, conservez-la-moi, vous savez bien à qui vous avez affaire, je la prendrai à tel prix ; » et ces autres « dont les montures sont si usitées d’aller par tous les villages, qu’encore que leurs maîtres dorment, elles ne se fourvoient jamais, car ils ont affaire partout ; » et les marchands qui « brouillent » les vins à toute heure, « les frelatent, tracassent et changent du soir au matin, » et les meuniers, fripiers, drapiers, orfèvres, droguistes, toujours occupés à inventer de nouvelles fraudes pour piper le public et ne pas lui donner la marchandise qu’il paie très cher. Il y a là cinq ou six pages d’une touche vigoureuse qui nous ramènent à Rabelais. Mais ailleurs, et souvent, quelle chaleur sérieuse, et dans la familiarité naïve du style, quelle hauteur déjà et quelle noblesse ! Lisez l’éloge de la France où l’amour de la terre française revêt une douceur virgilienne. Lisez l’apologie de l’agriculture, la plainte sur la décadence du labourage et la pauvreté du paysan. Lisez les généreux conseils qu’il adresse au roi, dans son quatrième livre, cette ferme exhortation à gouverner pour le bien de l’état, à imposer partout l’autorité en respectant tous les droits.

Cette prose souple et facile, à laquelle ne manquent ni le nombre ni l’énergie, nous conduit à Balzac, qui la durcit et la condense, et se continue en Descartes, dont le style se distingue par la même spontanéité aisée quand le poids de la pensée ne l’écrase pas un peu, chez qui l’on retrouve cette phrase encore touffue et ces saillies d’imagination qui fleurissent les sévères déductions de comparaisons naïves. Mais Descartes avait de plus les qualités originales de son génie, qui bientôt allaient devenir les qualités communes de l’esprit français : il avait l’enchaînement rigoureux des pensées, le raisonnement direct qui tend au but par la voie la plus courte, et du pas le plus égal. La sûreté du dessein et la sobriété du développement font encore défaut à Montchrétien. Il détermine sa matière ; il sait ce qu’il faut dire : il ne sait pas très bien quand il a dit assez, il glisse parfois de propos en propos hors de son sujet, et quand il s’en aperçoit, il n’y sait de remède que de sauter brusquement de l’idée qu’il tient à celle qu’il a lâchée par mégarde. Il a dénombré les parties de sa matière ; il n’en oublie aucune ; mais de dire pourquoi il met celle-ci avant celle-là, il ne le saurait, ni moi. Cependant, comme ce n’est plus la phrase encore un peu trouble et traînante d’Amyot, comme le style s’est clarifié, a pris une plus nette égalité, de même ce n’est plus la capricieuse allure et la fantaisie décousue de Montaigne ; s’il n’y a pas cohésion et gradation des parties, le développement se groupe pourtant autour d’une idée centrale, ou s’étale toujours dans la direction du but. Tout n’est pas nécessaire encore, déjà plus rien n’est inutile.

Il serait oiseux de s’attarder à démontrer que Montchrétien, tout en semant les fleurs de l’érudition sur son chemin, a secoué le joug de l’antiquité. Le titre seul de son traité est un brevet d’originalité, il a créé la chose avec le nom. Ici, forme et fond, pensées et langue, tout est à lui. L’esprit français, dans cet ouvrage, marche sans lisières, et très délibérément, je vous assure. Dans ce libre exercice de la pensée personnelle, on peut aisément démêler quelques-uns des traits qui caractériseront l’époque suivante : l’esprit classique perce, et si l’on ne s’arrête pas à quelque apparence, on sent qu’il est près de tout dominer. D’abord, sous ce titre de Traité, Montchrétien n’a pas fait une exposition didactique de la science économique ; la théorie ne s’y présente pas toute pure, dans son enchaînement abstrait et sa nudité scientifique. L’auteur ne démontre pas seulement, il tâche de persuader, il choisit les laits économiques, il les assemble en vue de toucher le roi et la reine mère, et, c’est cette pensée qui règle et dirige le développement ; c’est elle qui lui impose une sorte de rectitude et d’unité. En un mot, l’écrivain fait œuvre d’orateur, et ce qu’il écrit, c’est vraiment une suite de « Discours » sur l’économie politique. L’imagination règne-dans le détail de style, et la vision concrète des choses colore les idées particulières ; mais le mouvement général est oratoire. L’expression est poétique, mais le développement est éloquent. Très éloquent même parfois, et je ne sais vraiment ce qui manque à la beauté du morceau où Montchrétien somme les Français d’aller évangéliser les nations sauvages et de se souvenir des devoirs que leur impose le nom de chrétiens.

Ne craignons point, afin de nous en rendre dignes, de forcer les ondes et les tempêtes pour aller faire connoître le nom de Dieu, notre Créateur, à tant de peuples barbares, privés de toute civilité, qui nous appellent, qui nous tendent les bras, qui sont prêts de s’assujettir à nous, afin que, par saints enseignemens et par bons exemples, nous les mettions en la voie de salut. Serviteurs de Jésus-Christ, si, en nos misérables jours, vous restez encore quelques-uns destinés à ce saint ouvrage, je vous appelle par la voix du Maître qui vous demande en sa vigne ; que le délai ne vous empêche et décourage : quoique vous veniez tard, vous aurez le salaire de tout le jour. La moisson est grande, et n’y a faute que de moissonneurs. Le hâle ni la soif ne vous fassent point appréhender de prendre la faucille : la vraie fontaine vous suivra partout. Ne vous épouvantez point pour la crainte de la mort : l’auteur de vie vous accompagnera toujours. Ne vous troublez point pour la longueur et difficulté du chemin, la voie qui de tous lieux mène au ciel étant en votre compagnie. Ne frissonnez point à l’aspect de ce grand abîme d’eaux, puisque celui qui marche à pied sec sur les ondes, comme sur un plancher ferme et solide, vous doit lui-même tenir et guider par la main.

N’est-ce pas la vraie éloquence ? Et cela ne vaut-il pas bien les brillantes figures du Sermon pour l’Epiphanie ? Mais je trouve là un autre caractère de la littérature classique : quand on veut persuader tout le monde, il faut s’appuyer sur des idées générales et des raisons universelles. La marque d’un génie oratoire, c’est de ne s’enfermer nulle part dans les raisons techniques. Montchrétien ne manque pas à cette loi : à l’appui des vérités économiques, il appelle ici la religion, là le patriotisme ; la charité, l’humanité, autorisent ses démonstrations. Et ce n’est pas artifice, ni procédé : c’est passion chez lui, émotion intime qui déborde de toutes parts à travers le système. Mais ces sentimens qui l’animent, crainte de Dieu, dévoûment à l’État, amour du prochain, pitié du pauvre peuple, en même temps que des sentimens personnels, ce sont des idées générales et des idées morales : ainsi, ce qui était technique devient universel, et la morale commune est le véhicule qui porte la doctrine spéciale au fond des esprits.

Ce n’est pas tout, dans le détail de son exposition, Montchrétien donne volontiers à ses raisonnemens une base psychologique et fait reposer en dernier lieu la science économique sur l’expérience du cœur humain. Tout se fonde là-dessus. « La meilleure prise, dit-il, qu’on puisse avoir sur les hommes, c’est de connaître les inclinations, les mouvemens, les passions et les habitudes ; en les prenant par ces anses, on les peut porter où l’on veut. » S’il évite la sécheresse des abstractions, c’est qu’il voit partout des hommes : les formules de l’économie se réduisent pour lui à des faits psychologiques. La complexité des relations industrielles et commerciales résulte du simple jeu des instincts naturels : l’homme, tenant l’être de la nature, tâche à se donner le bien-être. L’égoïsme, l’intérêt est le ressort qui meut tout. « A ce centre se réduit le cercle des affaires ; la nécessité du mouvement cherche ce point. » A d’autres les belles phrases et les grands mots : on dit que la bonne conscience suffit seule à payer les belles actions. « Le loyer est grand, à la vérité, plein de contentement et de satisfaction à soi-même ; mais les hommes sont hommes, et leur ennuie à la fin de bien faire quand ils n’en reçoivent autre récompense que le bien faire. » Tout le traité de Montchrétien fourmille de fines observations psychologiques. Il en est, dans le nombre, de bien imprévues et de bien piquantes. Savez-vous pourquoi « tout autant de chapeaux de laine, de poil de connin (lapin) ou de castor qui se portent en France sont façonnés de notre main ? » et pourquoi « les étrangers, si curieux de nous introduire leurs manufactures, n’ont point encore mis les doigts à celle-ci ? » Il va vous en dire la raison : « C’est que notre tête change trop souvent de forme, et qu’en ce seul point ils ne sauraient faire profit de notre inconstance. » Cela est juste autant que spirituel : ne voyons-nous pas encore aujourd’hui nos femmes, qui vont chez le tailleur, anglais, ne connaître que la modiste française, et parisienne ? Mais si vous songez que notre littérature classique se caractérise éminemment par le goût et la science de l’analyse psychologique, l’instinct d’observation de Montchrétien, se faisant jour d’une façon si originale à travers les abstractions de l’économie politique, ne nous annonce-t-il pas l’approche imminente de l’âge classique ?

Sur un point, pourtant, le Traité d’économie politique nous en éloigne plus qu’il n’y conduit, et c’est par là que je veux terminer. L’éclosion de la littérature classique s’est faite quand la société polie s’était constituée en France et réglait le goût comme les bien séances. Quelle relation existe entre la société polie et la littérature classique ? Leur apparition simultanée fut-elle fortuite ou nécessaire ? Ce n’est pas le lieu de le rechercher ici. Ce qui est sûr, c’est que la société polie fut le milieu où naquit la littérature classique, et en modifia par suite, dans une certaine mesure, la croissance et la forme. J’ai peur qu’on n’ait bien souvent exagéré les bons effets de cette influence, et M. Brunetière me paraît avoir touché bien plus justement, quand il a signalé les inconvéniens qu’il y a pour la littérature à recevoir la loi des gens du monde et des femmes. Pour m’en tenir à Montchrétien et à son temps, la société polie n’est pas encore constituée : la tragédie de Pyrame et Thisbé, en 1617, est à peu près la première œuvre où se manifeste son influence, et ce n’est guère qu’à partir de 1624 que l’hôtel de Rambouillet et les réunions précieuses exercent une sérieuse autorité sur le goût public. Je passe sur le tour d’esprit alambiqué et romanesque dont ce « grand monde purifié, » comme disait Chapelain, infecta les lettres françaises : par lui, pendant une quarantaine d’années, pointes subtiles, grands sentimens, fadeurs galantes, charges burlesques, l’outrance en tous sens fut à la mode, et il fallut, pour nous en débarrasser, le bon sens de quelques bourgeois instruits par la simple antiquité. C’est ce public de courtisans et de dames, ce sont leurs poètes et leurs beaux esprits, qui sous la régence jetèrent la littérature dans l’imitation espagnole. Le groupe des contemporains d’Henri IV ne doit rien à l’Espagne ; ils en haïssent trop la politique pour en prendre le goût ; ils se souviennent de la Ligue. Montchrétien nous en fournit la preuve presque à chaque page de son traité. Je n’insiste pas non plus sur « l’épuration » violente que le beau monde fit subir à la langue si nette et si forte déjà de Montchrétien. Il ne s’agissait plus, comme avait fait Malherbe, de reconstituer la langue française dans sa vraie et naturelle intégrité, d’éliminer les élémens étrangers et les créations artificielles, en prenant pour règle l’usage du peuple et pour arbitres les « crocheteurs du port Saint-Jean. » Non ; autre est le but de nos précieux, qui trop souvent ont fait la loi à l’Académie : ils veulent « dévulgariser » la langue, la purger de tout élément grossier et populaire, et ne s’avisent pas que de chercher à créer des expressions par elles-mêmes délicates et nobles, c’est aller contre le bon sens et le génie de notre langue, où toute dignité, toute beauté vient des choses. De ce goût asservi au « bel usage, » qui insensiblement écarte la littérature de la nature et lui interdit d’exprimer la vie, trop vulgaire en ses manifestations, de ce choix exclusif des mots qu’un usage trivial ne déshonore pas est sorti le pseudo-classicisme du XVIIIe siècle et la soi-disant « langue noble, » si pompeuse, si vague et si pauvre, qu’aucun de nos grands écrivains, quoi qu’on ait dit, n’a parlée, non pas même Racine, avec son élégance, ni Bossuet, avec sa sublimité.

Mais voici un effet plus curieux de l’assujettissement de la littérature au goût du monde : comme la langue fut appauvrie et la moitié de ses mots mis hors du bel usage, la littérature aussi vit son domaine circonscrit et diminué. Les préjugés ou l’ignorance des salons lui interdirent je ne sais combien d’ordres des connaissances humaines. Il fallait offrir aux « honnêtes gens, » du moment qu’on n’écrivait que pour eux, ce qui leur était familier et correspondait aux besoins de leur cœur, à l’état de leur intelligence : de la morale, de la psychologie, et tout au plus, en outre, de la théologie, car le sentiment religieux est vif encore. De l’histoire, on ne prend que l’étude des caractères, le jeu des passions et des intérêts : on fait beaucoup de Mémoires, et pas une histoire. Ode ou églogue, tragédie ou comédie, poésie ou éloquence, dans tous les genres, sous toutes les formes, c’est l’étude de l’homme qui fait le fond et l’intérêt de l’œuvre. Les genres qui sont renouvelés ou créés, la Fable, les Maximes, les Caractères, le sont par ou pour l’analyse psychologique. Tout ce qui ne parle pas à ce monde de lui-même, de ce qui règle sa vie ou amuse son loisir, n’est pas un digne objet de l’activité littéraire : la comédie en dépérira, réduite à la peinture des ridicules mondains. Comme le Dictionnaire de l’Académie exclut, en 1694, tous les termes d’arts, de métiers et de sciences, de même toutes les matières des sciences, des métiers et des arts sont conçues comme étant, par essence, hors de la littérature. Tout le monde lira des écrits sur la grâce ou le quiétisme : on laissera aux commis et aux ministres le soin de lire, s’ils veulent, la Dîme royale de Vauban. Il ne viendra à l’esprit de personne que le talent littéraire puisse s’appliquer aux intérêts matériels d’ordre public ou privé, et qu’un beau livre puisse s’écrire sur les travaux vulgaires par où le menu peuple gagne sa vie. En 1615, cette influence ne s’était pas manifestée encore. La littérature était alors quelque chose de compréhensif ou d’universel ; toute matière lui appartenait. Si les gens de lettres ne faisaient pas une classe dans la nation, il n’y avait pas non plus de sujets littéraires empreints d’un mérite spécial et possédant, par définition, le privilège de recevoir la beauté de l’ordonnance et du style. Comme Ambroise Paré sur la chirurgie, comme Bernard Palissy sur « divers excellens secrets des choses naturelles, » comme Olivier de Serres sur l’agriculture, Montchrétien écrivit sur l’économie politique. Il ne s’en fit pas scrupule, cet humaniste, cet élève de Ronsard, ce poète des dames de Caen, et il fit bien, car il se révéla ainsi non moins excellent écrivain en prose qu’en vers. Vingt ans plus tard, il n’y eût pas même songé. Puis un siècle s’écoulera, et la société polie s’engouera de science, de politique et de questions sociales. La mode réintégrera dans la littérature ce qu’elle en avait exclu ; Fontenelle causera astronomie, Buffon se fera reconnaître pour un grand écrivain dans une Histoire naturelle, et nos encyclopédistes apprendront aux dames l’économie politique. Alors, il ne sera plus permis d’écrire sur la théologie, sinon pour s’en moquer ; mais quand les esprits frivoles voudront s’égayer sur des matières agréables, ils ouvriront un livre traitant du commerce des blés ou de la nature de l’impôt.


G. LANSON.