La Loi de Lynch/17

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Amyot (p. 179-192).

XVII.

Mère et fils.

Aussitôt que le père Séraphin eut installé le Cèdre-Rouge et Ellen dans le jacal et qu’il se fut ainsi assuré que la nouvelle existence qu’il leur avait faite sinon leur plaisait, du moins leur semblait supportable, il songea à tenir sa promesse envers la mère de Valentin.

La digne femme, malgré tout son courage et sa résignation, sentait ses forces diminuer de jour en jour ; elle ne disait rien, ne se plaignait pas ; mais la certitude d’être près de son fils et de ne pouvoir le voir, le serrer dans ses bras après une si longue séparation, de si cruelles alternatives d’espoirs trompés et de déceptions affreuses, la plongeait dans une mélancolie sombre dont rien ne pouvait la sortir ; elle se sentait mourir peu à peu et en était arrivée à ce point terrible de croire qu’elle ne reverrait jamais son fils, qu’il était mort, et que le missionnaire, de crainte de lui porter un coup terrible, la berçait d’un espoir qui ne devait jamais se réaliser.

L’amour maternel ne raisonne pas.

Tout ce que lui avait dit le père Séraphin pour lui faire prendre patience n’avait fait qu’endormir sa douleur, pour ensuite redoubler son impatience et ses craintes.

Ce qu’elle avait vu, ce qu’elle avait entendu raconter depuis son débarquement en Amérique, tout cela n’avait fait qu’ajouter à son anxiété en lui montrant combien dans ce pays la vie ne tient souvent qu’à un fil. Aussi, lorsque le missionnaire lui annonça que dans huit jours au plus tard elle embrasserait son fils, son saisissement et sa joie furent tels qu’elle fut sur le point de s’évanouir et pensa mourir.

Elle ne crut pas d’abord à un tel bonheur.

À force d’espérer en vain, elle en était arrivée à un si grand degré de méfiance qu’elle supposa que le bon prêtre lui disait cela pour lui faire prendre patience encore quelque temps, et qu’il lui promettait cette réunion suprême comme on promet à des malades désespérés des choses qui jamais ne se doivent réaliser.

Cependant le père Séraphin, bien qu’il fût certain que Valentin était en ce moment dans la prairie, ne savait pas dans quel lieu il se trouvait.

Aussitôt arrivé dans la grotte qu’il habitait provisoirement, il expédia quatre de ses Indiens dans quatre directions différentes, afin de prendre des renseignements et de lui rapporter des nouvelles positives du chasseur.

La mère de Valentin était présente lorsque le missionnaire dépêcha ses courriers ; elle entendit les instructions qu’il leur donna, les vit partir, et alors elle se mit à compter les minutes jusqu’à leur retour, supputant dans son esprit le temps qu’ils devaient employer pour rencontrer son fils, le temps qu’il leur faudrait pour revenir à la grotte, les incidents qui pourraient les retarder, faisant enfin les mille suppositions auxquelles se livrent les gens qui attendent impatiemment une chose qu’ils désirent avec ardeur.

Deux jours s’écoulèrent sans qu’aucun des courriers ne reparût.

La pauvre mère, assise sur un quartier de roc, les yeux fixés sur la plaine, attendait toujours, immobile et infatigable.

Vers le soir du troisième jour, elle aperçut à une grande distance un point noir qui se rapprochait rapidement de l’endroit où elle se tenait.

Peu à peu, ce point devint plus distinct ; elle reconnut alors un cavalier qui galopait à toute bride du côté du défilé.

Le cœur de la mère battait à se rompre dans sa poitrine.

Cet homme était évidemment un des courriers du missionnaire ; mais de quelles nouvelles était-il porteur ?

Enfin, l’Indien entra dans le défilé, mit pied à terre et commença à gravir la montagne.

La vieille femme sembla retrouver les jambes de sa jeunesse, tant elle s’élança rapidement vers lui, et franchit en peu d’instants la distance qui le séparait d’elle.

Mais lorsqu’ils furent face à face, un autre obstacle se dressa devant elle.

Le Peau-Rouge ne comprenait et ne parlait pas un mot de français ; elle, de son côté, ne savait pas une parole indienne.

Mais il existe pour les mères une espèce de langage à part, franc-maçonnerie du cœur, qui se comprend dans tous les pays.

Le guerrier comanche s’arrêta devant elle, croisa les bras sur sa poitrine et la salua avec un doux sourire en prononçant ce seul mot :

— Koutonepi.

La mère de Valentin savait que c’était ainsi que les Indiens avaient l’habitude de nommer son fils.

Elle se sentit soudainement rassurée par le sourire de cet homme et la façon dont il avait prononcé le nom de son fils.

Elle prit le bras du guerrier et l’entraîna dans la grotte, à l’endroit où se tenait le père Séraphin occupé à lire son bréviaire.

— Eh bien, lui demanda-t-il en l’apercevant, quelles nouvelles ?

— Cet homme n’a rien pu m’apprendre, répondit-elle, je ne comprends pas son langage ; mais quelque chose me dit qu’il est chargé de bonnes nouvelles.

— Si vous le permettez, je l’interrogerai.

— Faites, faites ; j’ai hâte de savoir à quoi m’en tenir.

Le missionnaire se tourna vers l’Indien immobile à quelques pas, et qui avait écouté impassible le peu de mots prononcés entre les interlocuteurs.

— Mon frère l’Araignée a le front couvert de sueur, dit-il ; qu’il prenne place à mes côtés et se repose ; sa course a été longue.

L’Indien sourit gravement en saluant respectueusement le missionnaire.

— L’Araignée est un chef dans sa tribu, dit-il de sa voix gutturale et mélodieuse ; il sait bondir comme le jaguar et ramper comme le serpent ; rien ne le fatigue.

— Je sais que mon frère est un grand guerrier, reprit le prêtre ; ses coups sont nombreux, les Apaches fuient à son aspect. Mon frère a-t-il rencontré les jeunes hommes de sa tribu ?

— L’Araignée les a rencontrés ; ils chassaient le bison sur le Gila.

— Leur grand chef l’Unicorne était-il avec eux ?

— L’Unicorne était avec les guerriers.

— Bon ! Mon frère a l’œil du chat-tigre, rien ne lui échappe. A-t-il rencontré le grand chasseur pâle ?

— L’Araignée a fumé le calumet avec Koutonepi et plusieurs guerriers amis du chasseur pâle, accroupis autour de son foyer.

— Mon frère a parlé à Koutonepi ? reprit le missionnaire.

— Oui, Koutonepi se félicite du retour du père de la prière qu’il n’espérait plus revoir. Lorsque le walkon aura chanté pour la deuxième fois, Koutonepi sera près de mon père avec ses compagnons.

— Mon frère est un guerrier sage et adroit ; je le remercie de la façon dont il a su remplir la mission dont il s’était chargé, mission dont aucun autre guerrier ne se serait acquitté avec autant de prudence et de finesse.

À ce compliment mérité, un sourire de joie et d’orgueil plissa les lèvres de l’Indien, qui se retira après avoir respectueusement baisé la main du missionnaire.

Le père Séraphin se tourna alors vers Mme Guillois, qui attendait anxieuse le résultat de cette conversation, cherchant à lire dans les regards du prêtre ce qu’elle devait craindre ou espérer. Il lui prit la main, la lui serra doucement, et lui dit avec cet accent sympathique qu’il possédait au suprême degré :

— Votre fils va venir, bientôt vous le verrez ; il sera ici cette nuit même, dans deux heures à peine.

— Oh ! fit-elle avec un accent impossible à rendre ; mon Dieu ! mon Dieu ! soyez béni !

Et, tombant agenouillée sur le sol, elle fit une longue prière en fondant en larmes.

Le missionnaire l’examinait avec inquiétude, la surveillant avec soin, prêt à lui porter secours si son émotion trop forte lui causait une défaillance.

Au bout de quelques instants, elle se releva riant à travers ses larmes, et reprit sa place aux côtés du prêtre.

— Du courage ! lui dit-il ; vous qui avez été si forte dans la douleur, faiblirez-vous devant la joie ?

— Oh ! fit-elle avec âme, c’est mon fils, c’est-à-dire le seul être que j’aie jamais aimé, l’enfant que j’ai nourri de mon lait, que je vais revoir ! Hélas ! voilà dix ans que nous sommes séparés, voilà dix ans que, sur son front, la trace de mes baisers s’est effacée ! Mon Dieu ! mon Dieu ! vous ne pouvez comprendre ce que j’éprouve, mon père, cela ne se dit pas : pour une mère, son enfant est tout.

— Ne vous laissez pas ainsi maîtriser par votre émotion.

— Ainsi, il va venir ? demanda-t-elle avec insistance.

— Dans deux heures au plus.

— Que c’est long, deux heures ! fit-elle avec un soupir.

— Oh ! que c’est bien ainsi que sont toutes les créatures humaines ! s’écria le missionnaire. Vous, qui avez attendu tant d’années sans vous plaindre, vous trouvez maintenant deux heures trop longues…

— Mais c’est mon fils, mon enfant bien-aimé que j’attends ; jamais je ne le reverrai assez tôt.

— Allons, calmez-vous ; voyez, vous ayez la fièvre.

— Oh ! ne craignez rien, mon père, la joie ne tue pas, allez ! La vue de mon fils me rendra la santé, j’en suis sûre.

— Pauvre mère ! ne put s’empêcher de dire le prêtre.

— N’est-ce pas ? fit-elle. C’est une chose bien terrible, si vous saviez, de vivre dans des transes continuelles, de n’avoir qu’un fils qui est sa joie, son bonheur, et de ne pas savoir où il est, ni ce qu’il fait, s’il est mort ou s’il existe. La plus cruelle torture pour une mère, c’est cette incertitude continuelle, cette alternative de bien et de mal, d’espoir et de désappointement. Vous ne comprenez pas cela, vous ne pourrez jamais le comprendre, vous autres hommes ; c’est un sens qui vous manque, et que nous, les mères, nous possédons seules, l’amour de nos enfants !…

Il y eut quelques minutes de silence, puis elle reprit :

— Mon Dieu ! comme le temps s’écoule lentement !

Le soleil ne se couchera-t-il donc pas bientôt ? De quel côté croyez-vous que mon fils vienne, mon père ? Je veux le voir arriver. Quoiqu’il y ait bien longtemps que je ne l’aie vu, je suis certaine que je le reconnaîtrai tout de suite ; une mère ne se trompe pas, voyez-vous, car elle ne voit pas son enfant avec les yeux, elle le sent avec le cœur !…

Le missionnaire la conduisit à l’entrée de la grotte, la fit asseoir, se plaça auprès d’elle, et lui dit en étendant le bras dans la direction du sud-ouest :

— Regardez par là, c’est de ce côté qu’il doit venir.

— Merci ! répondit-elle avec effusion. Oh ! vous avez toutes les délicatesses comme vous avez toutes les vertus. Vous êtes saintement bon, mon père ; Dieu vous récompensera ; moi je ne puis que vous dire merci !

Le missionnaire sourit doucement.

— Je suis heureux de vous voir heureuse, fit-il avec bonhomie.

Ils regardèrent.

Cependant le soleil s’abaissait rapidement à l’horizon ; peu à peu l’obscurité envahit la terre ; les objets se confondaient ; il fut impossible de rien apercevoir même à une courte distance.

— Rentrons, dit le père Séraphin, le froid de la nuit pourrait vous saisir.

— Bah ! fit-elle en haussant les épaules, je ne sens rien.

— D’ailleurs, reprit-il, les ténèbres sont si épaisses que vous ne pourrez pas le voir.

— C’est vrai, répondit-elle avec âme, mais je l’entendrai !

Il n’y avait rien à répondre. Le père Séraphin le comprit ; il baissa la tête et reprit sa place auprès de Mme Guillois.

— Pardonnez-moi, mon père, dit-elle, mais la joie me rend folle !

— Vous avez assez souffert, pauvre mère ! répondit-il avec bonté, pour avoir enfin aujourd’hui le droit de jouir d’un bonheur sans mélange. Faites donc à votre guise sans craindre de me causer de la peine.

Une heure environ s’écoula ainsi sans qu’une parole fût prononcée entre eux. Ils écoutaient.

Cependant la nuit se faisait de plus en plus sombre, les bruits du désert plus imposants.

La brise du soir s’était levée ; elle mugissait sourdement à travers les quebradas avec des sifflements mélancoliques et prolongés.

Soudain Mme Guillois se redressa, son œil lança un éclair ; elle saisit fortement la main du missionnaire :

— Le voilà ! dit-elle d’une voix rauque.

Le père Séraphin releva la tête.

— Je n’entends rien, dit-il.

— Ah ! fit la mère avec un accent qui venait du cœur, je ne me trompe pas cependant, c’est lui ; écoutez, écoutez encore.

Le père Séraphin prêta l’oreille avec la plus grande attention.

En effet un bruit à peine perceptible se faisait entendre dans la prairie, assez semblable aux grondements prolongés d’un tonnerre lointain.

— Oh ! reprit-elle, c’est lui, il arrive ; écoutez !

Ce bruit devenait de plus en plus fort, bientôt il fut facile de distinguer le galop de plusieurs chevaux qui accouraient à toute bride.

— Eh bien ! s’écria-t-elle, est-ce une illusion ? Oh ! le cœur d’une mère ne se fourvoie pas ainsi.

— Vous avez raison, madame, dans quelques minutes il sera près de vous.

— Oui, oui ! murmura-t-elle d’une voix haletante.

C’est tout ce qu’elle put dire. La joie l’étouffait.

— Au nom du ciel ! s’écria le missionnaire avec inquiétude, prenez garde, cette émotion est trop forte pour vous, vous vous tuez.

Elle secoua la tête avec un mouvement d’insouciance et de béatitude inexprimable.

— Qu’importe, fit-elle, je suis heureuse, oh ! bien heureuse en ce moment.

Les cavaliers étaient entrés dans le défilé, le galop de leurs chevaux retentissait avec un bruit extrême.

— Pied à terre, messieurs ! cria une voix forte, pied à terre ! nous sommes arrivés.

— C’est lui ! c’est lui ! fît-elle, avec un mouvement comme pour s’élancer en avant ; c’est lui qui a parlé, j’ai reconnu sa voix.

Le missionnaire la retint entre ses bras.

— Que faites-vous ? s’écria-t-il, vous allez vous briser.

— Pardon, mon père, pardon ; mais en l’entendant parler, je ne sais quelle émotion j’ai éprouvée, quelle commotion j’ai reçue au cœur, je n’ai plus été maîtresse de moi et je me suis élancée.

— Un peu de patience, le voilà qui monte ; dans cinq minutes il sera dans vos bras.

Elle se rejeta vivement en arrière.

— Non, dit-elle, pas ainsi, pas ainsi, la reconnaissance serait trop brusque ; laissez-moi savourer mon bonheur sans en perdre une parcelle, je veux qu’il me devine comme je l’ai deviné, moi !

Et elle entraîna rapidement le père Séraphin dans la grotte.

— C’est Dieu qui vous inspire, dit-il ; oui, cette reconnaissance serait trop brusque, elle vous tuerait tous deux.

— N’est-ce pas, fit-elle avec joie, n’est-ce pas, mon père, que j’ai raison ? Oh ! vous verrez, vous verrez. Cachez-moi dans un endroit où je puisse tout voir et tout entendre sans être vue ; hâtez-vous, hâtez-vous, le voilà.

La caverne, ainsi que nous l’avons dit, était immense, elle se divisait en une infinité de compartiments qui communiquaient tous les uns aux autres ; le père Séraphin cacha Mme Guillois dans un de ces compartiments dont les murs à jour étaient formés par une réunion de stalactites qui affectaient les formes les plus bizarres.

Après avoir entravé leurs chevaux, les chasseurs gravissaient la montagne. Tout en montant on les entendait causer entre eux ; le bruit de leur voix arrivait distinctement jusqu’aux habitants de la grotte, qui écoutaient avidement les paroles qu’ils prononçaient.

— Ce pauvre père Séraphin, disait Valentin, je ne sais si vous êtes comme moi, caballeros, mais je suis tout heureux de le voir ; je craignais qu’il ne nous eût abandonnés sans retour.

— C’est une grande consolation pour moi dans ma douleur, répondit don Miguel, de le savoir aussi près de nous ; cet homme est un véritable apôtre.

— Qu’avez-vous donc, Valentin ? dit tout à coup le général Ibañez ; pourquoi vous arrêtez-vous ?

— Je ne sais, répondit celui-ci d’une voix peu assurée, il se passe en moi quelque chose que je ne puis m’expliquer. Aujourd’hui, lorsque l’Araignée m’a annoncé l’arrivée du père, j’ai éprouvé un serrement de cœur indéfinissable ; maintenant, voilà que cela me reprend ; pourquoi ? je ne saurais le dire.

— Mon ami, c’est la joie de revoir le père Séraphin qui vous cause cette émotion, voilà tout. Le chasseur secoua la tête.

— Non, dit-il, ce n’est pas cela, il y a autre chose ; ce que j’éprouve n’est pas naturel ; j’ai la poitrine oppressée, j’étouffe. Mon Dieu ! mon Dieu ! que se passe-t-il donc ?

Ses amis se groupèrent autour de lui avec inquiétude.

— Laissez-moi monter, dit-il avec résolution ; si j’ai une mauvaise nouvelle à apprendre, il vaut mieux que ce soit tout de suite.

Et, malgré les exhortations de ses amis inquiets de le voir en cet état, il recommença à monter, mais en courant cette fois.

Il arriva bientôt sur la plate-forme ; là, il s’arrêta un moment pour reprendre haleine.

— Allons, dit-il.

Il entra résolument dans la grotte suivi de ses amis.

À l’instant où il mettait le pied sur le seuil de la caverne, il s’entendit appeler par son nom.

Au son de cette voix le chasseur tressaillit, il devint pâle et tremblant, une sueur froide inonda son visage.

— Oh ! murmura-t-il, qui donc m’appelle ainsi ?

— Valentin ! Valentin ! reprit la voix plus douce et plus caressante.

Le chasseur hésita et pencha le corps en avant ; son visage prit une expression de bonheur et d’inquiétude inexprimable.

— Encore ! encore ! fit-il d’une voix inarticulée, en mettant la main sur son cœur pour en comprimer les battements.

— Valentin ! répéta la voix.

Cette fois, le chasseur bondit en avant comme un lion, en poussant un rugissement terrible.

— Ma mère ! s’écria-t-il d’une voix éclatante, ma mère, me voilà !

— Ah ! je savais bien qu’il me reconnaîtrait, s’écria-t-elle en se précipitant dans ses bras.

Le chasseur la serra sur sa poitrine avec une espèce de frénésie furieuse.

La pauvre femme lui prodiguait ses caresses en pleurant, à demi folle de joie et de terreur de le voir en cet état.

Elle se repentait de l’épreuve qu’elle avait voulu tenter.

Lui, il baisait son visage, ses cheveux blancs, sans pouvoir prononcer une parole.

Enfin, un rauquement sourd s’échappa de sa poitrine, il respira avec force, un sanglot déchira sa gorge et il fondit en larmes en s’écriant avec un accent de tendresse inexprimable :

— Ma mère ! ma mère ! oh ! ma mère !

Ces paroles furent les seules qu’il trouva.

Valentin riait et pleurait à la fois, assis sur un quartier de roc, tenant sa mère sur ses genoux ; il l’embrassait avec une joie délirante, la dévorait des yeux et ne se rassasiait pas de baiser ses cheveux blancs, ses joues pâlies et ses yeux qui avaient versé tant de larmes.

Les spectateurs de cette scène, émus par cet amour si vrai et si naïf, pleuraient silencieusement autour de la mère et du fils.

Curumilla, accroupi dans un coin de la grotte, regardait fixement le chasseur, pendant que deux larmes coulaient lentement sur ses joues brunies.

Lorsque la première émotion fut un peu calmée, le père Séraphin, qui jusqu’alors s’était tenu à l’écart afin de ne pas troubler les doux épanchements de cette entrevue suprême, fit un pas en avant, et se plaçant au milieu des assistants :

— Mes enfants, dit-il d’un ton doucement impérieux, en montrant le simple crucifix de cuivre qu’il élevait de la main droite, rendons grâce au Seigneur pour sa bonté infinie.

Les chasseurs s’agenouillèrent et prièrent.