La Loi de Lynch/19

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Amyot (p. 204-216).

XIX.

Le Blood’s Son.

La Gazelle blanche avait rejoint le Blood’s Son.

Celui-ci était campé avec sa troupe sur le sommet d’une colline d’où il dominait au loin la prairie.

C’était le soir, les feux étaient déjà allumés pour la nuit, et les partisans, réunis autour des brasiers, soupaient gaiement.

Le Blood’s Son fut charmé de revoir sa nièce. Tous deux eurent ensemble une longue conversation à la suite de laquelle le vengeur, ainsi qu’il se nommait lui-même, ordonna au ranchero de s’approcher.

Malgré toute son impudence, ce ne fut pas sans un secret sentiment de terreur que le digne Andrès Garote se trouva en face de cet homme dont les regards semblaient vouloir lire ses pensées les plus cachées au fond de son cœur.

La réputation du Blood’s Son était trop bien établie depuis longtemps dans la prairie pour que le ranchero ne se sentît pas ému en sa présence.

Le Blood’s Son était assis devant un feu, il fumait dans une pipe indienne ; auprès de lui se trouvait la Gazelle blanche.

Un instant le ranchero se repentit presque de la démarche qu’il avait tentée auprès d’un pareil homme, mais cette pensée n’eut que la durée d’un éclair ; la haine reprit immédiatement le dessus, et toute trace d’émotion s’effaça de son visage.

— Approche, drôle, lui dit le Blood’s Son. D’après ce que vient de m’apprendre la señora, tu crois avoir entre les mains les moyens de perdre le Cèdre-Rouge ?

— Ai-je dit le Cèdre-Rouge ? répondit le ranchero ; je ne crois pas, seigneurie.

— De qui as–tu parlé alors ?

— De Fray Ambrosio.

— Que m’importe ce moine misérable, fit le Blood’s Son en haussant les épaules, ses affaires ne me regardent pas, je ne veux point m’en occuper ; d’autres devoirs plus importants réclament mes soins.

— C’est possible, seigneurie, répondit le ranchero avec plus d’assurance que l’on aurait dû le supposer ; mais moi, c’est à Fray Ambrosio seul que j’ai affaire.

— Alors, tu peux aller au diable, car, certes, je ne te viendrai pas en aide dans tes projets.

Andrès Garote, si brutalement reçu, ne se découragea cependant pas ; il baissa les épaules avec un sourire cauteleux, et prenant sa voix la plus câline :

— On ne sait pas, seigneurie, dit-il.

— Hum ! cela me semble difficile.

— Moins que vous ne pensez, seigneurie.

— Comment cela ?

— Vous en voulez au Cèdre-Rouge, n’est-ce pas ?

— Que t’importe, drôle ? répondit brusquement le Blood’s Son.

— À moi, cela ne me fait rien du tout, d’autant plus que je ne lui dois ni obligations, ni services ; seulement, vous, c’est autre chose, seigneurie.

— Qu’en sais-tu ?

— Je le suppose, seigneurie ; aussi ai-je l’intention de vous proposer un marché.

— Un marché ! fit dédaigneusement le Blood’s Son.

— Oui, seigneurie, répondit effrontément le ranchero, et un marché avantageux pour vous, j’ose le dire.

— Et pour toi ?

— Pour moi aussi, naturellement.

Le Blood’s Son se mit à rire.

— Cet homme est fou, dit-il en haussant les épaules, et, se tournant vers sa nièce, il ajouta : Où diable aviez-vous la tête en me l’amenant ?

— Bah ! fit la Gazelle blanche, écoutez-le toujours ; qu’est-ce que cela vous fait ?

— La señora a raison, fit vivement le ranchero : écoutez-moi, seigneurie, cela ne vous engage à rien ; d’ailleurs, vous serez toujours à même de refuser, si ce que je vous propose ne vous plaît pas.

— C’est juste, répondit dédaigneusement le Blood’s Son. Allons, parle, picaro, et surtout sois bref.

— Oh ! je n’ai pas l’habitude de faire de longs discours, allez !

— Voyons, au fait, au fait.

— Le fait, le voici, dit résolument le ranchero.

Vous voulez, je ne sais pourquoi, et cela m’est fort égal, vous venger du Cèdre-Rouge ; pour certaines raisons dont il est inutile de vous entretenir, moi, je veux me venger de Fray Ambrosio : cela est clair, n’est-ce pas ?

— Parfaitement clair. Continue.

— Fort bien. Maintenant voilà ce que je vous propose ; aidez-moi à me venger du moine, je vous aiderai à vous venger du bandit.

— Je n’ai pas besoin de toi pour cela.

— Peut-être, seigneurie ; si je ne craignais pas de vous paraître outrecuidant, je vous dirais même…

— Quoi donc ?

— Que je vous suis indispensable.

— Voto a Dios ! s’écria le Blood’s Son en éclatant de rire, cela passe la plaisanterie ; ce drôle se moque définitivement de moi.

Andrès Garote demeurait impassible devant le partisan.

— Allons, allons, reprit celui-ci, cela est beaucoup plus amusant que je ne le croyais d’abord ; et comment m’es-tu indispensable ?

— Oh ! mon Dieu, seigneurie, c’est bien simple ; vous ne savez pas ce qu’est devenu le Cèdre-Rouge ?

— C’est vrai ; je le cherche vainement depuis assez longtemps déjà.

— Je vous défie bien de le trouver, si je ne vous y aide.

— Tu sais donc où il est, toi ? s’écria le Blood’s Son en redressant subitement la tête.

— Ah ! ah ! cela vous intéresse à présent, seigneurie, dit le ranchero d’un air narquois.

— Réponds, oui ou non, reprit brusquement le partisan, sais-tu où il est ?

— Eh ! sans cela, serais-je venu vous trouver ? Le Blood’s Son réfléchit un instant.

— Dis-moi où il se trouve, fit-il.

— Et notre marché tient-il ?

— Il tient.

— Vous me le jurez ?

— Sur l’honneur !

— Bon ! fit l’autre avec joie. Écoutez bien alors.

— J’écoute.

— Vous savez sans doute que le Cèdre-Rouge et le Chercheur de pistes se sont battus ?

— Je le sais. Continue.

— Donc, après la bataille chacun se sauva de son côté. Le Cèdre-Rouge était blessé ; il n’alla pas loin, bientôt il tomba évanoui au pied d’un arbre. Le Français et ses amis le cherchaient de tous les côtés, et je crois qu’ils lui auraient fait un fort mauvais parti s’ils avaient pu lui mettre la main dessus. Heureusement pour lui son cheval l’avait emporté au milieu d’une forêt vierge où nul ne songea à le poursuivre. Le hasard, ou plutôt ma bonne fortune, je le crois à présent, m’amena du côté où il se trouvait ; sa fille Ellen était auprès de lui et lui prodiguait les soins les plus touchants ; cela m’attendrit presque. Comment était-elle venue là, je ne saurais le dire ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle y était. En apercevant le Cèdre-Rouge, j’eus un instant la pensée d’aller trouver le chasseur français afin de lui faire part de ma découverte.

— Hum ! Comment ayant une telle pensée ne l’as-tu pas mise à exécution, drôle ?

— Par une raison bien simple, mais que je crois péremptoire.

— Voyons cette raison, fit le Blood’s Son qui, malgré lui, en était arrivé à écouter avec un plaisir dont il ne se rendait pas compte le verbiage décousu du ranchero.

— Voilà ma raison, reprit celui-ci. Don Valentin, ainsi qu’on le nomme, est assez brutal ; je ne suis pas en odeur de sainteté auprès de lui ; en sus, il était au milieu d’une foule de Comanches et d’Apaches plus coquins les uns que les autres ; bref, j’ai eu peur pour ma chevelure à laquelle j’ai la faiblesse de tenir, je me suis abstenu, craignant de retirer sans bénéfice les marrons du feu pour d’autres.

— Pas mal raisonné.

— N’est-ce pas, seigneurie ? Donc, pendant que je réfléchissais ainsi au parti que je devais prendre, une troupe d’une dizaine de cavaliers est arrivée je ne sais d’où à l’endroit où gisait à moitié mort ce pauvre diable de Cèdre-Rouge.

— Il est donc réellement blessé ?

— Oui, et assez dangereusement, j’ose le dire ; le chef de ces cavaliers se trouvait être justement un missionnaire français que vous devez connaître.

— Le père Séraphin ?

— Celui-là même.

— Qu’a-t-il fait ?

— Ce que, certes, je n’eusse pas fait à sa place ; il a emmené le Cèdre-Rouge avec lui.

— Oh ! je le reconnais bien là, ne put s’empêcher de dire le Blood’s Son. Et dans quel lieu a-t-il conduit le blessé ?

— Dans une caverne où je vous mènerai quand vous le voudrez.

— Tu ne mens pas ?

— Non, seigneurie.

— C’est bien ; va dormir, tu peux compter sur ma promesse si tu m’es fidèle.

— Merci, seigneurie, soyez tranquille ; à défaut de dévouement, l’intérêt m’engage à ne pas vous tromper.

— C’est juste.

Le ranchero se retira. Une demi-heure plus tard il dormait ainsi que doit le faire tout honnête homme qui a la conscience d’avoir accompli un devoir.

Le lendemain, au point du jour, la troupe du Blood’s Son se mit en marche.

Mais dans le désert il est souvent fort difficile de rencontrer ceux que l’on cherche, à cause de la vie nomade que chacun est obligé de mener afin de subvenir à son existence, et le Blood’s Son, qui tenait avant toute chose à s’entendre avec Valentin et ses amis, perdit beaucoup de temps avant d’apprendre d’une manière certaine en quel endroit ceux-ci campaient.

Enfin, un de ses éclaireurs lui annonça que le Français était en ce moment retiré au village d’hiver de l’Unicorne.

Il se dirigea immédiatement de ce côté.

Dans l’intervalle, le Blood’s Son avait chargé Andrès Garote de surveiller toutes les démarches du Cèdre-Rouge, ne voulant pas tenter une démarche décisive avant d’avoir une certitude.

Rien ne lui aurait été plus facile que de se présenter au père Séraphin et d’exiger de lui qu’il remît le blessé entre ses mains ; mais ce moyen lui répugnait. Le Blood’s Son partageait le respect qu’inspirait à tous dans le Far West le saint missionnaire ; jamais il n’aurait osé lui demander de lui livrer son hôte, certain d’avance que celui-ci l’aurait péremptoirement refusé ; et, d’un autre côté, il n’aurait pas voulu employer la violence pour l’obtenir vis-à-vis d’un homme dont il admirait le caractère.

Il fallait donc attendre que le Cèdre-Rouge, guéri de ses blessures, quittât son protecteur ; ce fut ce que fît le Blood’s Son, qui se borna, ainsi que nous l’avons dit, à faire épier toutes ses démarches par Andrès Garote.

Enfin, un jour, celui-ci reparut tout joyeux au camp du Blood’s Son.

Il était porteur d’excellentes nouvelles. Le père Séraphin, après avoir guéri le Cèdre-Rouge, l’avait installé dans un jacal où lui et sa fille vivaient comme deux anachorètes.

Le Blood’ Son poussa un cri de joie à cette nouvelle. Sans même se donner le temps de la réflexion, il sauta sur son cheval en laissant provisoirement le commandement de sa troupe à sa nièce et se dirigea à toute bride vers le village de l’Unicorne.

La distance n’était pas longue ; le partisan la franchit en deux heures à peine.

Le Blood’s Son était aimé des Comanches, auxquels il avait eu souvent occasion d’être utile ; aussi fut-il reçu par eux avec tous les honneurs et les cérémonies usités en pareil cas.

L’Unicorne, accompagné de quelques-uns des principaux chefs de la tribu, vint le recevoir, à une légère distance du village, en criant, tirant des coups de fusil et faisant caracoler les chevaux.

Le Blood’s Son se prêta de bonne grâce à ce que voulait le chef et arriva en galopant à sa droite.

Les Comanches sont excessivement discrets, jamais ils ne se permettent d’adresser des questions à leurs hôtes avant que ceux-ci ne les y autorisent.

Dès que le Blood’s Son eut pris place au foyer de la hutte du conseil et qu’il eut fumé le grand calumet de paix, l’Unicorne le salua gravement et prit la parole.

— Mon frère le visage pâle est le bienvenu parmi ses amis rouges, dit-il. Mon frère a fait une bonne chasse ?

— Les bisons sont nombreux près des montagnes, répondit le Blood’s Son ; mes jeunes hommes en ont tué beaucoup.

— Tant mieux, mon frère ne souffrira pas de la famine.

Le partisan s’inclina en signe de remerciement.

— Mon frère restera-t-il plusieurs jours avec ses amis rouges ? demanda encore le chef ; ils seraient heureux de le posséder quelque temps parmi eux.

— Mes heures sont comptées, répondit le Blood’s Son ; j’ai seulement eu l’intention de faire une visite à mes frères pour m’informer de la prospérité de leur village en passant auprès d’eux.

Eu ce moment, Valentin parut sur le seuil de la hutte.

— Voici mon frère Koutonepi, dit l’Unicorne.

— Qu’il soit le bien arrivé, fit le partisan ; je désirais le voir.

Valentin et lui se saluèrent.

— Par quel hasard vous trouvez-vous donc ici ? lui demanda le chasseur.

— Pour vous apprendre où se cache en ce moment le Cèdre-Rouge, répondit nettement le Blood’s Son.

Valentin tressaillit et lui lança un regard clair et perçant.

— Oh ! oh ! fit-il, c’est une grande nouvelle que vous me donnez là.

— Je ne vous la donne pas, je vous la vends.

— Hein ! Expliquez-vous, je vous prie.

— Je serai bref. Il n’y a pas dans toute la prairie un homme qui n’ait un compte terrible à demander à ce misérable bandit, n’est-ce pas ?

— C’est vrai.

— Ce monstre a pesé trop lourdement et trop longtemps sur la terre, il faut qu’il disparaisse.

Le Blood’s Son prononça ces paroles avec un tel accent de haine, que tous les assistants, qui, cependant, étaient des hommes doués de nerfs d’acier, sentirent un frisson courir dans leurs veines.

Valentin fixa sur le partisan un regard sévèrement interrogateur.

— Vous lui en voulez beaucoup ? dit-il.

— Plus que je ne puis l’exprimer.

— Bien, continuez.

En ce moment le père Séraphin entra dans la hutte sans que sa présence fut remarquée, tant l’attention des assistants était concentrée sur le Blood’s Son.

Le missionnaire se tint immobile dans le coin le plus obscur et écouta.

— Voici ce que je vous propose, reprit le Blood’s Son : je vous révélerai où ce misérable a son repaire ; nous nous disséminerons de tous les côtés afin de l’envelopper dans un cercle infranchissable, et si vous ou les chefs ici présents vous êtes plus heureux que moi et vous emparez de lui, vous le remettrez entre mes mains.

— Pour quoi faire ?

— Pour tirer de lui une vengeance éclatante.

— Je ne puis vous promettre cela, répondit lentement Valentin.

— Pour quelle raison ?

— Cette raison, vous-même venez de la dire ; il n’y a pas un homme dans toute la prairie qui n’ait un compte terrible à demander à ce misérable.

— Eh bien !

— L’homme qu’il a le plus outragé, c’est, à mon avis, don Miguel de Zarate, dont il a lâchement assassiné la fille ; don Miguel seul a le droit de disposer de lui à sa guise.

Le Blood’ Son fit un geste de désappointement.

— Oh ! s’il était ici ! s’écria-t-il.

— Me voilà, monsieur, répondit l’hacendero en s’avançant ; moi aussi j’ai une vengeance à tirer du Cèdre-Rouge ; mais je la veux grande et noble, à la clarté du soleil, devant tous ; je ne veux pas l’assassiner, je veux le punir.

— Bien ! s’écria le Blood’s Son en étouffant un cri de joie ; notre pensée est la même, caballero : car ce que je veux, c’est appliquer au Cèdre-Rouge la loi de Lynch ; mais la loi de Lynch dans toute sa rigueur, dans le lieu même où il a commis son premier crime, en face de la population qu’il a épouvantée, voilà ce que je veux faire, caballero. Dans le Far West, on ne me nomme pas seulement le Fils du sang, on me nomme encore le Vengeur et le Justicier.

Il y eut, après ces paroles prononcées avec une énergie fébrile, un silence funèbre qui dura assez longtemps.

— Laissez à Dieu le soin de la vengeance, dit une voix qui fit tressaillir les assistants.

Tous se retournèrent.

Le père Séraphin, son crucifix élevé dans la main droite, la tête haute, le regard inspiré, semblait les dominer de toute la grandeur de sa mission évangélique.

— De quel droit vous faites-vous les instruments de la justice divine ? reprit-il. Si cet homme fut coupable, qui vous dit qu’à cette heure le repentir n’est pas venu laver les souillures de son âme ?

— Œil pour œil, dent pour dent ! murmura le Blood’s Son d’une voix sombre.

Ces mots rompirent le charme qui enchaînait les assistants.

— Œil pour œil, dent pour dent ! s’écrièrent-ils avec colère.

Le père Séraphin se vit vaincu, il comprit que tout raisonnement échouerait auprès de ces hommes sanguinaires pour qui la vie de leurs semblables n’est rien et qui ont érigé la vengeance en vertu.

— Adieu, dit-il d’une voix triste, adieu, pauvres égarés ! Je n’ose vous maudire, je ne puis que vous plaindre ; mais, sachez-le, la victime que vous voulez immoler à vos passions haineuses, j’essayerai par tous les moyens de la soustraire à vos coups. Adieu !

Et il sortit.

Lorsque la première émotion causée par les paroles du prêtre fut calmée, don Miguel s’avança vers le Blood’s Son, et mettant sa main droite dans celle que lui tendit le partisan :

— J’accepte, dit-il, la loi de Lynch.

— Oui, s’écrièrent les assistants, la loi de Lynch !

Quelques heures plus tard, le Blood’s Son regagnait son camp.

C’était à la suite de cette entrevue que Valentin avait eu avec don Pablo, à quelque distance du village, la conversation que nous avons rapportée au commencement de ce volume, lorsqu’il avait rencontré le jeune homme revenant du jacal du Cèdre-Rouge.