La Loi de Lynch/23

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Amyot (p. 249-261).

XXIII.

El Rastreador.

Valentin crut avoir mal entendu.

— Hein ? fit-il en se penchant vers le général.

— Je ne pourrai jamais passer là, reprit celui-ci.

Le chasseur le regarda avec étonnement. Il connaissait depuis trop longtemps le général, il l’avait vu dans trop de circonstances suprêmes pour douter de son courage.

— Pourquoi donc ? lui demanda-t-il.

Le général se leva, lui serra le bras, et, collant presque sa bouche à son oreille en jetant autour de lui un regard effaré :

— Parce que j’ai peur ! dit-il d’une voix basse et concentrée.

À cet aveu auquel il était si loin de s’attendre, Valentin fit un bond de surprise, et, examinant son ami avec le plus grand soin, tant ce qu’il venait d’entendre lui paraissait monstrueux dans la bouche d’un pareil homme :

— Vous voulez rire ? répondit-il.

Le général secoua la tête :

— C’est ainsi, dit-il, j’ai peur ; oui, je le comprends, ajouta-t-il après un instant en poussant un soupir, cela vous semble étrange, n’est-ce pas, que je vous dise cela, moi que vous avez vu en riant braver les plus grands périls, moi que rien jusqu’à présent n’a pu étonner ? Que voulez-vous, mon ami, cela est ainsi, j’ai peur ; je ne sais pourquoi, mais l’idée de traverser ce précipice en me soutenant par les poignets à cette corde qui peut se rompre sous mon poids, me cause une terreur ridicule, invincible, dont je ne me rends pas compte, et qui malgré moi me fait frissonner d’épouvante ; cette mort me semble hideuse, je ne saurais m’y exposer.

Pendant que le général parlait, le chasseur le regardait tout en lui prêtant la plus grande attention.

Le général Ibañez n’était plus le même homme ; son front était pâle, une sueur froide inondait son visage, un tremblement convulsif agitait tous ses membres, sa parole était saccadée, sa voix sourde.

— Bah ! fit Valentin en essayant de sourire, ce n’est rien, un peu de volonté et vous vous rendrez maître de cette terreur qui n’est pas autre chose que le vertige.

— Je ne sais ce que c’est, je ne pourrais le dire ; seulement je vous certifie que tout ce qu’il est moralement possible de faire, je l’ai fait pour me rendre maître de ce sentiment qui me domine et me maîtrise.

— Eh bien ?

— Tout a été inutile ; bien plus, je crois que ma terreur augmente en proportion de mes efforts pour la vaincre.

— Comment ! vous qui êtes si brave !

— Mon ami, répondit le général en souriant tristement, le courage est une affaire de nerfs ; il n’est pas plus possible à un homme d’être constamment brave qu’à un autre d’être constamment lâche ; il y a des jours où plus que d’autres la matière domine l’intelligence, le physique prend le dessus sur le moral ; ces jours-là, l’homme le plus intrépide a peur : je suis dans un de ces jours-là, voilà tout.

— Voyons, mon ami, reprit Valentin, réfléchissez un peu, que diable ! Vous ne pouvez rester ici ; retourner en arrière est impossible ; faites de nécessité vertu.

— Tout ce que vous me dites, interrompit le général, je me le suis dit ; et, je vous le répète, plutôt que de m’aventurer sur cette corde, je me brûlerai la cervelle.

— Mais c’est de la folie cela ! s’écria le chasseur ; cela n’a pas le sens commun.

— C’est tout ce que vous voudrez. Je comprends aussi bien que vous combien je suis ridicule, mais c’est plus fort que moi.

Valentin frappa du pied avec colère en jetant un regard de côté sur ses compagnons qui, groupés de l’autre côté de la barranca, ne savaient à quoi attribuer ce retard incompréhensible.

— Écoutez, général, dit-il au bout d’un instant, je ne vous abandonnerai pas ainsi, quoi qu’il arrive ; trop de raisons nous lient l’un à l’autre pour que je vous laisse exposé à mourir de faim sur ce rocher ; on ne vit pas près d’un an dans le désert avec un homme, partageant avec lui les dangers, le froid, le chaud, la faim et la soif, pour s’en séparer de cette façon. S’il vous est réellement impossible de traverser le précipice comme l’ont fait nos compagnons, eh bien ! laissez-moi faire, je trouverai un autre moyen.

— Merci, mon ami, répondit tristement le général en lui serrant la main ; mais, croyez-moi, ne vous occupez plus de moi, laissez-moi ici ; je deviendrai ce qu’il plaira à Dieu ; nos compagnons s’impatientent, le temps vous presse, partez, il le faut.

— Je ne partirai pas, s’écria résolument le chasseur ; je vous jure que vous viendrez avec moi.

— Non, vous dis-je, je ne puis.

— Essayez !

— C’est inutile, je sens que le cœur me manque. Adieu, mon ami.

Valentin ne lui répondit pas, il réfléchissait.

Au bout d’un instant, il releva la tête ; son visage rayonnait de joie.

— Pardieu ! s’écria-t-il gaiement, je savais bien que je finirais par trouver un moyen. Laissez-moi faire, je réponds de tout. Vous passerez comme dans une voiture, vous verrez.

Le général sourit.

— Brave cœur ! murmura-t-il.

— Attendez-moi, répondit Valentin ; dans quelques minutes je reviendrai ; le temps seulement de préparer ce qu’il faut.

Le chasseur saisit la corde et passa.

Dès que le général le vit de l’autre côté, il dénoua le lasso enroulé autour du rocher et le lança de l’autre côté.

— Que faites-vous ? Arrêtez ! s’écrièrent les chasseurs avec une stupeur mêlée d’épouvante.

Le général se pencha sur le précipice en se retenant de la main gauche à un rocher.

— Il ne fallait pas que le Cèdre-Rouge découvrît vos traces, répondit-il, voilà pourquoi j’ai dénoué le lasso ; adieu, frères ; adieu, bon courage, et que Dieu tout-puissant vous aide !

Une explosion se fit entendre, répercutée au loin par les échos des mornes, et le cadavre du général roula dans l’abîme en bondissant avec un bruit sourd sur la pointe aiguë des rocs.

Le général Ibañez s’était brûlé la cervelle [1].

Au dénoûment inattendu de cette scène étrange, les chasseurs demeurèrent anéantis.

Ils ne comprenaient pas que, dans la crainte de se tuer en passant un précipice, le général avait préféré se faire sauter la cervelle. Pourtant l’action du général était logique en soi : ce n’était pas la mort, mais seulement le genre de mort qui l’épouvantait, et comme il lui semblait prouvé qu’il lui serait impossible de suivre le chemin pris par ses compagnons, il avait préféré en finir de suite.

Du reste, le brave général était mort en leur rendant un dernier et immense service : grâce à lui, leurs traces avaient disparu si bien qu’il était impossible au Cèdre-Rouge de les retrouver, à moins, cas peu probable, que Dieu ne consentît à faire un miracle en sa faveur.

Les chasseurs, bien qu’ils fussent parvenus à sortir du cercle fatal dans lequel les enserrait le pirate, grâce à l’audacieuse initiative de Valentin, se trouvaient malgré cela dans une position excessivement critique ; il leur fallait descendre le plus tôt possible dans la plaine, afin de trouver un chemin quelconque ; aussi, comme cela arrive toujours en pareil cas dans le désert, tout sentiment dut-il promptement céder à la nécessité qui les étreignait de son bras de fer : le danger commun réveilla subitement chez eux cet instinct de la conservation qui chez l’homme, quoi qu’il arrive, ne fait jamais que sommeiller.

Valentin fut le premier qui parvint à maîtriser sa douleur et à reprendre sur lui-même cet empire qui ne lui faisait jamais défaut.

Depuis qu’il parcourait le désert, le chasseur avait assisté à tant de scènes étranges, il avait été acteur dans tant de lugubres tragédies, que chez lui, nous devons l’avouer, les sentiments tendres étaient tant soit peu émoussés, et les événements même les plus tragiques ne parvenaient que difficilement à l’émouvoir.

Cependant Valentin éprouvait pour le général une profonde amitié ; en maintes circonstances il avait été à même d’apprécier ce qu’il y avait de réellement noble et de réellement grand dans son caractère : aussi la catastrophe terrible qui, tout à coup, sans préparation aucune, avait rompu tous les liens qui les attachaient l’un à l’autre, lui avait-elle causé une grande impression.

— Allons, allons, dit-il en secouant la tête comme pour en chasser les idées tristes qui le bourrelaient, cosa que no tiene remedio olvidarla e lo mejor [2]. Notre ami nous a quittés pour un monde meilleur, peut-être vaut-il mieux qu’il en soit ainsi ; Dieu fait bien ce qu’il fait ; nos regrets ne rendront pas la vie à notre cher général ; songeons à nous, mes amis, nous ne sommes pas sur des roses non plus, et si nous ne nous hâtons pas, nous courrons risque de l’aller bientôt rejoindre. Voyons, soyons hommes.

Don Miguel Zarate le considéra d’un air triste.

— C’est juste, dit-il, maintenant il est heureux, lui ; occupons-nous de nous. Parlez donc, Valentin : que faut-il faire ? Nous sommes prêts.

— Bien, dit Valentin ; il est temps que le courage nous revienne, car le plus rude de notre besogne n’est pas fait encore ; ce n’est rien d’avoir franchi cette barranca si l’on peut ici retrouver nos traces : voilà ce que je veux éviter.

— Hum, fit don Pablo, cela est bien difficile, pour ne pas dire impossible.

— Rien n’est impossible avec de la force, du courage et de l’adresse ; écoutez avec attention ce que je vais vous dire.

— Nous écoutons.

— La barranca, de ce côté de la montagne, n’est pas coupée à pic comme du côté que nous avons quitté, n’est-ce pas ?

— C’est vrai, fit don Miguel.

— À une vingtaine de mètres au-dessous de nous, vous apercevez une plate-forme à partir de laquelle commence une forêt inextricable qui descend jusqu’au fond du précipice, c’est-à-dire au bas de la montagne.

— Oui.

— Voilà notre chemin.

— Comment, notre chemin, mon ami ! se récria don Miguel ; mais comment atteindrons-nous la plateforme dont vous parlez.

— De la façon la plus simple : au moyen de mon lasso je vous y descendrai.

— C’est juste : pour nous, en effet, cela est facile ; mais vous, comment nous rejoindrez-vous ?

— Que cela ne vous inquiète pas.

— Fort bien, reprit don Miguel ; pourtant permettez-moi de vous faire une observation.

— Faites.

— Voici devant vous, reprit l’hacendero entendant le bras, une route toute tracée, il me semble, route d’un accès facile et même commode.

— En effet, répondit froidement Valentin, ce que vous dites est on ne peut plus juste ; mais deux raisons m’empêchent de prendre cette route, ainsi que vous l’appelez.

— Et ces deux raisons ?

— Je vais vous les dire : premièrement, cette route toute tracée est tellement facile à suivre que je suis certain que les soupçons du Cèdre-Rouge se dirigeront de suite vers elle, si le diable permet qu’il arrive jusqu’ici.

— Et la seconde ? interrompit don Miguel.

— La seconde, la voici, reprit Valentin : à part les avantages incontestables que nous procure la descente que je vous propose, je ne veux pas, entendez-vous, mes amis, et je suis certain que vous êtes de mon avis, je ne veux pas, dis-je, que le corps de notre pauvre compagnon, qui a roulé au fond du précipice, reste sans sépulture et devienne la proie de bêtes fauves ; voilà ma deuxième raison, don Miguel ; comment la trouvez-vous ?

L’hacendero sentit à ces nobles paroles son cœur se fendre, tant fut grande l’émotion qu’il éprouva ; deux larmes jaillirent de ses yeux et coulèrent silencieusement le long de ses joues.

Il saisit la main du chasseur, et, la lui serrant avec force :

— Valentin, lui dit-il d’une voix brisée, vous êtes meilleur que nous tous ; votre noble cœur est le foyer de tous les grands et généreux sentiments : merci de votre bonne pensée, mon ami.

L’enthousiasme de ses compagnons ne put faire passer sur le visage du chasseur ni flamme ni sourire ; ce qu’il avait dit était si bien l’expression de ses sentiments, qu’il croyait ce qu’il faisait tout naturel, et ne comprenait pas qu’on le remerciât pour une chose si simple.

— Ainsi, c’est convenu, dit-il, nous partons ?

— Quand vous voudrez.

— Bon ; mais, comme la nuit est sombre, que la route est assez dangereuse, Curumilla, qui de longue main a l’habitude du désert, passera le premier pour vous enseigner le chemin. Allons, chef, y êtes-vous ?

L’ulmen fît un signe affirmatif ; Valentin s’arcbouta solidement contre un rocher, fit faire à son lasso deux fois le tour de son corps et en laissa tomber l’extrémité dans l’abîme ; puis il fit signe au chef de descendre.

Celui-ci ne se fît pas répéter l’invitation ; il empoigna la corde avec les deux mains, et, plaçant ses pieds au fur et à mesure dans les anfractuosités des rochers, il s’affala peu à peu, et au bout de quelques minutes arriva sans accident sur la plate-forme inférieure.

L’hacendero et son fils avaient suivi d’un regard attentif les mouvements de l’Indien. Lorsqu’ils le virent sain et sauf sur le rocher, ils poussèrent un soupir de soulagement et se préparèrent à leur tour, ce qu’ils effectuèrent l’un et l’autre sans accident.

Valentin restait seul ; par conséquent, personne ne pouvait lui tenir le lasso et lui rendre le service qu’il avait rendu à ses compagnons ; mais le chasseur était homme de ressources : il ne se trouva pas embarrassé pour si peu. Il était justement appuyé contre le rocher qui lui avait servi précédemment à fixer les lassos. Il retira la corde, la passa autour du rocher, de façon à ce que les bouts fussent égaux et que le lasso fût double ; puis, saisissant à pleine main les deux cordes, il descendit lentement à son tour et arriva sans accident auprès de ses compagnons, étonnés et effrayés de cette audacieuse descente. Puis il lâcha le double de la corde, tira à lui le lasso, le roula et le rattacha à sa ceinture.

Il se tourna ensuite vers ses compagnons qui ne pouvaient s’empêcher de l’admirer, confondus par tant de courage et de présence d’esprit.

— Je crois, dit-il en souriant, que, si nous continuons ainsi, le Cèdre-Rouge aura une certaine difficulté à retrouver notre piste, et que nous, au contraire, nous pourrons bien retrouver la sienne. Ah çà, maintenant, jetons un coup d’œil sur nos domaines, et voyons un peu où nous sommes.

Et il se mit immédiatement en mesure de faire le tour de la plate-forme.

Elle était beaucoup plus vaste que le rocher supérieur qu’ils venaient de quitter. À son extrémité commençait la forêt vierge qui descendait en pente assez douce jusqu’au fond de la barranca.

Lorsque Valentin eut reconnu les abords de la forêt, il rejoignit ses compagnons en hochant la tête.

— Qu’avez-vous ? demanda don Pablo ; auriez-vous aperçu quelque chose de suspect ?

— Hum ! répondit Valentin ; je ne sais trop, mais je me trompe fort, ou dans les environs se trouve la tanière d’une bête fauve.

— Une bête fauve ! s’écria don Miguel ; à cette hauteur !

— Oui, et voilà justement ce qui m’inquiète ; les traces sont larges, profondes. Voyez donc vous-même, Curumilla, ajouta-t-il en se tournant vers l’Indien et lui indiquant d’un geste l’endroit vers lequel il devait se diriger.

Sans répondre, l’ulmen se courba vers la terre et examina attentivement les empreintes.

— À quel animal croyez-vous donc que nous ayons affaire ? demanda don Miguel.

— À un ours gris, répondit Valentin.

L’ours gris est l’animal le plus redoutable et le plus justement redouté de l’Amérique. Les Mexicains ne purent réprimer un mouvement de terreur en entendant prononcer le nom de ce terrible adversaire.

— Mais, ajouta Valentin, voici le chef qui revient, tous nos doutes vont être éclaircis. Eh bien ! chef, à qui appartiennent ces traces ?

— Un ours gris, répondit laconiquement Curumilla.

— J’en étais sûr, fît Valentin, et qui plus est, l’animal est de forte taille.

— De la plus grande ; les traces ont huit pouces de large.

— Oh ! oh ! dit l’hacendero, c’est un rude compagnon que nous avons là. Mais dans quel état sont les empreintes, chef ?

— Toutes fraîches ; l’animal a passé il y a une heure à peine.

— Pardieu ! s’écria tout à coup Valentin, voici sa tanière.

Et il montra un large trou béant dans la montagne. Les chasseurs firent un mouvement d’effroi.

— Messieurs, reprit Valentin, vous n’êtes pas plus soucieux que moi de vous mesurer avec un ours gris, n’est-ce pas ?

— Et certes, non ! s’écrièrent les Mexicains.

— Eh bien, si vous m’en croyez, nous ne resterons pas plus longtemps ici ; l’animal est sans doute descendu à son abreuvoir et ne tardera pas à revenir, ne l’attendons pas, et profitons de son absence pour nous éloigner.

Les trois hommes applaudirent avec enthousiasme à la proposition du chasseur : bien que d’une bravoure éprouvée, la lutte leur paraissait tellement disproportionnée avec cet hôte redoutable, qu’ils ne désiraient nullement se trouver face à face avec lui.

— Partons ! partons ! s’écrièrent-ils avec empressement.

Soudain un bruit de branches brisées se fît entendre dans la forêt, et un rauquement formidable troubla le silence de la nuit.

— Il est trop tard ! dit Valentin, voici l’ennemi ; maintenant, à la grâce de Dieu ! car le combat sera rude.

Les chasseurs se pressèrent les uns contre les autres en s’adossant au rocher.

Au bout de quelques minutes, la tête hideuse de l’ours gris apparut entre les arbres au niveau de la plate-forme.

— Nous sommes perdus, murmura don Miguel en armant son fusil, car sur ce rocher toute fuite est impossible.

— Qui sait ? répondit Valentin, Dieu a tant fait pour nous jusqu’à présent, que nous serions ingrats de supposer qu’il nous abandonnera dans ce nouveau péril.


  1. Cet épisode, tout incroyable qu’il paraisse, est rigoureusement historique. (L’Auteur.)
  2. Ce qui n’a pas de remède, mieux vaut l’oublier.