La Loi de Lynch/37

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Amyot (p. 410-422).

XXXVII.

La Cassette.

Malgré l’avance que la Gazelle blanche avait sur lui, don Pablo la rejoignit à moins de deux lieues du camp.

En entendant le galop d’un cheval derrière elle, la jeune fille s’était retournée.

Un coup d’œil lui avait suffi pour reconnaître le Mexicain.

À sa vue, une rougeur fébrile envahit son visage, un tremblement convulsif s’empara de ses membres ; enfin, l’émotion qu’elle éprouva fut si forte, qu’elle fut contrainte de s’arrêter.

Cependant, honteuse de laisser voir à l’homme qu’elle aimait sans espoir l’impression que sa vue lui causait, elle fit un effort suprême sur elle-même et parvint à donner à son visage une expression indifférente, tandis que la pensée refoulée bouillonnait au fond de son cœur.

— Que vient-il faire de ce côté ? où va-t-il ? Nous verrons, ajouta-t-elle au bout d’un instant.

Elle attendit.

Don Pablo ne tarda pas à la rejoindre. Le jeune homme, en proie à une surexcitation nerveuse, était dans les pires dispositions pour faire de la diplomatie.

En arrivant auprès de la Gazelle blanche, il la salua et, sans lui adresser la parole, il continua rapidement sa route.

La Gazelle secoua la tête.

— Je saurai bien le faire parler, dit-elle.

Appliquant alors le chicote sur les flancs de son cheval, elle le mit au galop et vint le ranger aux côtés de celui de don Pablo.

Les deux cavaliers marchèrent ainsi auprès l’un de l’autre assez longtemps sans échanger un mot.

Chacun d’eux semblait craindre d’entamer la conversation, comprenant intérieurement sur quel terrain brûlant elle serait bientôt fatalement portée.

Toujours galopant auprès l’un de l’autre, ils arrivèrent à un endroit où la pente qu’ils suivaient bifurquait et formait deux chemins diamétralement opposés.

La Gazelle blanche retint son cheval et, étendant le bras dans la direction du nord :

— Je vais par là, dit-elle.

— Et moi aussi, répondit sans hésiter don Pablo.

La jeune fille le regarda avec un étonnement trop naturel pour ne pas être joué.

— Où donc allez–vous ? reprit-elle.

— Où vous allez, dit-il encore.

— Mais je me dirige vers le camp du Blood’s Son.

— Eh bien, moi aussi ; que trouvez-vous d’étonnant à cela ?

— Moi, rien ; que m’importe ? fit-elle avec une moue significative.

— Vous me permettrez alors, niña, de vous tenir compagnie jusque-là.

— Je ne puis ni ne veux vous empêcher de me suivre ; la route est libre, caballero, répondit–elle sèchement.

Ils se turent comme d’un commun accord ; chacun d’eux conversait avec soi-même et s’absorbait dans ses pensées.

Parfois la Gazelle blanche jetait à son compagnon un de ces clairs regards de femme qui lisent jusqu’au fond du cœur ; un sourire effleurait ses lèvres mignonnes, et elle secouait la tête d’un air mutin. De singulières pensées fermentaient sans doute dans ce frais cerveau de dix-sept ans.

Vers deux heures de la tarde, ainsi que l’on dit dans les pays espagnols, ils arrivèrent, toujours trottant de conserve, au gué d’une petite rivière de l’autre côté de laquelle, adossé à une montagne, on apercevait à deux lieues à peine les huttes du camp du Blood’s Son. La Gazelle blanche s’arrêta, et, au moment où son compagnon allait faire entrer son cheval dans le lit de la rivière, elle posa sa main délicate sur la bride et l’arrêta en lui disant d’une voix douce mais ferme :

— Avant que d’aller plus loin, un mot s’il vous plaît, caballero.

Don Pablo la regarda avec étonnement, mais il ne fit pas un mouvement pour se débarrasser de cette étreinte amicale.

— Je vous écoute, señorita, répondit-il en s’inclinant.

— Je sais pourquoi vous venez au campement du Blood’s Son, reprit-elle.

— J’en doute, fit-il en secouant la tête.

— Enfant ! ce matin, lorsque je causais avec don Valentin, vous étiez couché à nos pieds.

— En effet.

— Si vos yeux étaient fermés, vos oreilles étaient ouvertes.

— Ce qui veut dire ?

— Que vous avez entendu notre conversation.

— Quand cela serait, qu’en concluriez-vous ?

— Ceci : vous venez au camp pour contre-carrer mes projets, les faire avorter même, si cela vous est possible.

— Moi !

— Vous.

Le jeune homme tressaillit. Il fit un mouvement de désappointement en se voyant si bien deviné.

— Señorita, dit-il avec embarras…

— Ne niez pas, fit-elle avec bonté, ce serait inutile : je sais tout.

— Tout !

— Oui, et beaucoup plus que vous n’en savez vous-même.

Le Mexicain était atterré.

— Jouons cartes sur table, continua-t-elle.

— Je ne demande pas mieux, répondit-il sans savoir ce qu’il disait.

— Vous êtes amoureux de la fille du squatter, dit-elle nettement.

— Oui, répondit-il.

— Vous voulez la sauver ?

— Oui.

— Je vous aiderai.

— Vous ?

— Moi.

Il y eut un silence.

Ces quelques mots avaient été échangés entre les deux interlocuteurs avec une rapidité fébrile.

— Vous ne me trompez pas ? demanda timidement don Pablo au bout d’un instant.

— Non, répondit-elle franchement ; à quoi bon ? Vous lui avez donné votre cœur, on n’aime pas deux fois ; je vous aiderai, vous dis-je.

Le jeune homme la regardait avec un étonnement mêlé d’épouvante.

Il savait combien, il y avait quelques mois à peine, la Gazelle blanche avait été une ennemie implacable pour la pauvre Ellen, il redoutait un piège.

Elle le devina, un sourire triste effleura ses lèvres.

— L’amour ne m’est plus permis, dit-elle ; mon cœur n’est même pas assez vaste pour la haine qui le dévore, j’appartiens toute à la vengeance. Croyez-moi, don Pablo, je vous servirai loyalement. Lorsque vous serez enfin heureux, que vous me devrez un peu de ce bonheur dont vous jouirez, peut-être éprouverez-vous pour moi un peu d’amitié et de reconnaissance. Hélas ! c’est le seul sentiment que j’ambitionne désormais. Je suis une de ces malheureuses créatures condamnées qui, lancées malgré elles sur une pente fatale, ne peuvent s’arrêter dans leur chute. Plaignez-moi, don Pablo, mais bannissez toute crainte, car, je vous le répète, vous n’avez et n’aurez jamais d’amie plus dévouée que moi.

La jeune fille prononça ces paroles avec un tel accent de sincérité, on voyait si bien que chez elle c’était le cœur seul qui parlait et que le sacrifice était consommé sans arrière-pensée, que don Pablo se sentit ému malgré lui devant tant d’abnégation ; par un mouvement de jeunesse irrésistible, il lui tendit la main.

La jeune fille la serra avec effusion, essuya une larme, et, chassant de son cœur toute trace d’émotion :

— Maintenant, dit-elle, plus un mot ; nous nous entendons, n’est-ce pas ?

— Oh oui ! répondit-il avec joie.

— Traversons la rivière, fit-elle en souriant, nous serons au camp dans dix minutes ; nul ne doit savoir ce qui s’est passé entre nous.

Dix minutes plus tard, en effet, ils arrivaient au camp du Blood’s Son, où ils furent reçus avec des cris de joie et des souhaits de bien-venue.

Ils traversèrent le camp au galop et ne s’arrêtèrent que devant la hutte du partisan.

Celui-ci, distrait par le bruit de leur arrivée, était sorti et les attendait au-dehors.

La réception fut cordiale.

Après les premiers compliments, la Gazelle blanche expliqua à son oncle le résultat de sa démarche et ce qui s’était passé au camp de l’Unicorne pendant qu’elle s’y trouvait.

— Ce Cèdre-Rouge est un véritable démon, répondit-il ; moi seul ai entre les mains les moyens de m’en emparer.

— De quelle façon ? demanda don Pablo.

— Vous allez voir, dit-il. Sans s’expliquer davantage, il porta un sifflet d’argent à ses lévites et en tira un son clair et prolongé.

À cet appel, le rideau en peau de bison de la hutte fut soulevé du dehors et un homme parut.

Don Pablo reconnut Andrès Garote. Le gambucino salua avec cette politesse pateline particulière aux Mexicains, et attendit en fixant sur le Blood’s Son ses petits yeux gris et intelligents.

— Maître Garote, lui dit celui-ci en se tournant de son côté, je vous ai fait appeler parce que j’ai à causer sérieusement avec vous.

— Je suis aux ordres de votre seigneurie, répondit-il.

— Vous vous rappelez sans doute, reprit le Blood’s Son, le traité que nous avons fait ensemble lorsque je vous ai admis dans ma cuadrilla.

Andrès Garote s’inclina affirmativement.

— Je me le rappelle, dit-il.

— Fort bien. En voulez-vous toujours au Cèdre-Rouge ?

— Au Cèdre-Rouge, seigneurie, pas positivement ; lui personnellement ne m’a jamais fait grand mal.

— C’est juste ; mais vous avez toujours, je suppose, le désir de vous venger de Fray Ambrosio ?

L’œil du gambucino lança un éclair de haine intercepté au passage par le Blood’s Son.

— Je donnerais ma vie pour avoir la sienne.

— Bien ! j’aime à vous voir dans ces sentiments ; bientôt, si vous le voulez, votre désir sera satisfait.

— Si je le veux, seigneurie, si je le veux ! s’écria avec feu le ranchero. Canarios ! dites-moi ce qu’il faut faire pour cela, et, sur mon âme, ce ne sera pas long. Je vous réponds que je n’hésiterai pas.

Le Blood’s Son dissimula un source de satisfaction.

— Le Cèdre-Rouge, Fray Ambrosio et leurs compagnons, dit-il, sont cachés à quelques lieues à peine d’ici, dans les montagnes ; vous allez vous y rendre.

— J’y vais.

— Attendez, n’importe par quel moyen, vous vous introduirez auprès d’eux, vous captiverez leur confiance, et, lorsque vous aurez obtenu tous les renseignements nécessaires, vous reviendrez ici, afin que nous nous emparions de ce nid de vipères.

Le gambucino réfléchit un instant ; le Blood’s Son crut qu’il reculait.

— Est-ce que vous hésitez ? lui dit-il.

— Reculer, moi ! s’écria le ranchero en secouant la tête avec un sourire étrange ; non pas, seigneurie, au contraire ; seulement je me consulte.

— Pour quelle raison ?

— Je vais vous la dire : la mission que vous me donnez est une mission de vie ou de mort. Si j’échoue, mon compte est bon. Le Cèdre-Rouge me tuera comme un chien.

— C’est probable.

— Ce sera son droit, je n’aurai pas de reproches à lui adresser ; mais, moi mort, je ne veux pas que le misérable échappe.

— Comptez sur ma parole.

La physionomie chafouine du gambucino prit une expression de finesse et de ruse inexprimable.

— J’y compte, dit-il, seigneurie, mais vous avez des affaires très-sérieuses qui prennent presque tout votre temps, et, peut-être sans le vouloir, vous m’oublieriez.

— Vous ne devez pas redouter cela.

— On ne peut répondre de rien, seigneurie ; il y a dans la vie des circonstances fort bizarres.

— Où voulez-vous en venir ? Voyons, expliquez-vous franchement.

Andrès Garote souleva son zarapè et sortit de dessous une petite boîte en acier, qu’il posa sur la table auprès de laquelle était assis le Blood’s Son.

— Tenez, seigneurie, dit-il avec ce ton doucereux qui ne l’abandonnait jamais, prenez cette cassette ; dès que je serai parti, faites-en sauter la serrure, et je suis certain que vous trouverez dedans certains papiers qui vous intéresseront.

— Que signifient ces paroles ? s’écria le Blood’s Son avec agitation.

— Vous verrez, vous verrez, répondit le gambucino toujours impassible ; de cette façon si vous m’oubliez, vous ne vous oublierez pas, vous, et je profiterai de votre vengeance.

— Connaissez-vous donc ces papiers ? demanda le Bloods’ Son.

— Supposez-vous, seigneurie, que j’aie gardé pendant six mois environ cette cassette entre les mains sans m’assurer de son contenu ? Non, non, j’aime à connaître mon bien. Vous verrez que cela vous intéressera, seigneurie.

— Mais alors, s’il en est ainsi, pourquoi ne m’avez-vous pas remis plus tôt ces papiers ?

— Parce que l’heure n’était pas venue de le faire, seigneurie ; j’attendais l’occasion qui se présente aujourd’hui. L’homme qui veut se venger doit être patient ; vous savez le proverbe, seigneurie : la vengeance est un fruit qui ne se mange que mûr.

Pendant que le gambucino débitait ce flux de paroles, le Blood’s Son restait les yeux fixés sur la cassette, le regard ardent et les mains convulsivement serrées.

— Vous allez partir ? lui demanda le Blood’s Son, lorsqu’il se tut.

— À l’instant, seigneurie ; seulement, si vous me le permettez, nous changerons quelque chose aux instructions que vous m’avez données.

— Parlez.

— Il me semble que si je suis obligé de revenir ici, nous perdrons un temps précieux en allées et venues, temps dont le Cèdre-Rouge, dont les soupçons seront éveillés, ne manquera pas de profiter pour décamper.

— C’est juste, mais comment faire ?

— Oh ! c’est bien simple. Allez, seigneurie : lorsque le moment sera venu de tendre nos filets, j’allumerai un feu dans la montagne, ce feu vous servira de signal pour vous mettre immédiatement en route : seulement il ne serait pas mal que quelqu’un m’accompagnât et demeurât caché aux environs du lieu où je dois aller.

— Cela sera fait ainsi que vous le désirez, répondit la Gazelle blanche ; ce n’est pas une, mais deux personnes qui vous accompagneront.

— Comment cela ?

— Don Pablo de Zarate et moi nous avons l’intention de vous suivre, reprit-elle en jetant au jeune homme un regard que celui-ci comprit.

— Alors tout est pour le mieux, fit le gambucino, et nous partirons aussitôt que vous le voudrez.

— À l’instant, à l’instant ! s’écrièrent les deux jeunes gens.

— Nos chevaux ne sont pas fatigués, ils pourront encore facilement faire aujourd’hui cette traite, observa don Pablo.

— Hâtez-vous, alors, car les instants sont précieux, dit le Blood’s Son qui brûlait d’être seul.

— Je ne demande que quelques minutes pour seller mon cheval.

— Allez, nous vous attendrons ici.

Le gambucino sortit.

Les trois personnages demeurèrent silencieux, tous trois également intrigués par la cassette sur laquelle le Blood’s Son avait posé la main, comme s’il craignait qu’on la lui ravît.

— Au bout d’un instant, le galop d’un cheval résonna au-dehors, et Garote passa sa tête par la porte, dont le rideau était à demi soulevé.

— Me voilà, dit-il.

La Gazelle blanche et don Pablo se levèrent.

— Partons ! dirent-ils en s’élançant vers la porte.

— Bonne chance ! leur cria le Blood’s Son.

— Seigneurie, n’oubliez pas la cassette, dit en ricanant le gambucino, vous verrez qu’elle vous intéressera.

Le rideau de la hutte retomba ; les chevaux partirent à fond, de train.

Aussitôt que le partisan se trouva seul, il se leva, barricada avec soin l’entrée de la hutte afin de ne pas être troublé dans l’examen qu’il se proposait de faire, puis il vint se rasseoir, après avoir choisi dans un petit sac en peau d’antilope plusieurs crochets de formes différentes.

Il prit alors la cassette et l’examina attentivement dans tous les sens.

Elle n’avait rien d’extraordinaire ; c’était, ainsi que nous l’avons dit autre part, une légère cassette en acier ciselé, travaillée avec le goût le plus exquis, un charmant bijou, en somme.

Malgré son désir de connaître ce qu’elle renfermait, il hésitait à l’ouvrir ; ce coquet petit meuble lui causait une émotion dont il ne pouvait se rendre compte ; il lui semblait l’avoir déjà vu autrefois ; il fouillait en vain ses souvenirs pour se rappeler en quelle circonstance.

— Oh ! dit-il en se parlant à lui-même d’une voix basse et concentrée, si je touchais enfin à l’accomplissement de l’œuvre à laquelle j’ai voué ma vie !

Il tomba dans une profonde rêverie et demeura pendant un laps de temps assez grand les yeux fixés devant lui, sans rien voir, absorbé par le flot de souvenirs amers qui lui oppressaient la poitrine.

Enfin il releva la tête, secoua d’un mouvement brusque sa chevelure épaisse, et passant la main sur son front :

— Plus d’hésitation, dit-il d’une voix creuse, sachons à quoi nous en tenir. Quelque chose me dit que cette fois mes recherches seront couronnées de succès.

Alors il saisit un des crochets d’une main convulsive et l’introduisit dans la serrure, mais son émotion était si forte qu’il lui fut impossible de faire agir l’instrument, et il le rejeta avec colère.

— Suis-je donc un enfant ? dit-il. Soyons calme.

Il reprit le crochet d’une main ferme. La cassette s’ouvrit.

Le Blood’s Son regarda avidement dans l’intérieur.

Elle ne contenait que deux lettres jaunies et froissées par le temps.

À leur vue, une pâleur livide couvrit le visage du partisan ; il avait sans doute du premier coup d’œil reconnu l’écriture. Il poussa un rugissement de joie, et s’empara de ces lettres en s’écriant d’une voix qui n’avait plus rien d’humain :

— Les voilà donc ces preuves que je croyais détruites !

Il déplia le papier avec la précaution la plus minutieuse afin de ne pas en déchirer les plis, et commença à lire.

Bientôt un soupir de satisfaction s’échappa de sa poitrine oppressée.

— Ah ! murmura-t-il, Dieu vous livre enfin à moi, mes maîtres ; nous allons régler nos comptes…

Il replaça les lettres dans la cassette, la referma et la cacha dans son sein.