La Lumière des Lettres n’a-t-elle pas plus fait contre la fureur des duels, que l’autorité des Loix ?

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Académie des Jeux Floraux
La lumière des Lettres n’a-t-elle pas plus fait contre la fureur des duels que l’autorité des Loix ?
Discours sur cette Question
Proposée par l’Académie des Jeux Floraux, 1761

Le Mercure de France
Volume 2, La Haye, Juillet 1761



La lumière des Lettres n’a-t-elle pas plus fait contre la fureur des duels que l’autorité des Loix ?
Par A. S. R. G. C., Abonné au Mercure
A Narbonne, ce 18 Mai 1761





ARTICLE III.

SCIENCES ET BELLES-LETTRES.

ACADÉMIES.


DISCOURS qui a été présenté à l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse, pour concourir au Prix affìgné pour l’année 1761, sur ces paroles : La lumière des Lettres n’a-t-elle pas plus fait contre la fureur des duels, que l’autorité des Loix ?

Nous apprenons des monumens de l’Histoire, que la Poésie & l’éloquence ont été le lien principal des plus paisibles sociétés. La droiture du cœur qu’elles inspirent, l’élévafion des fentimens, la politeffe & l’humanité, si naturelles aux Cultivateurs des Beaux Arts, ont proscrit du Commerce du monde ces maximes sanguinaires, que le prejugé de plusieurs siécles y avoit consacrées fous le nom de l’Honneur.

Le duel, ce fléau de la Société, ce monftre odieux, qui ne respire que les homicides & qui les exécute, qui fait couler des larmes & qui s’y baigne, qui verse le sang et qui s’en nourrit : le duel fous le masque de la Bravoure, faisoit autrefois impunément les plus triftes ravages, & le portoit à des excès qui font l’opprobre de l’humanité.

Les Loix, par leur févérité, tentèrent vainement d’étonner ce crime, de remettre la valeur dans un usage légitime, & de ramener nos Gladiateurs à une sage modération : mais elles éprouverent toujours leur impuissance. Comme elles ne font ces Loix, qu’une régle superficielle qui dirige l’action fans lui donner l’âme, un frein qui assujettit le dehors, fans le consentement de la volonté, elles ne firent que briser les premiers flots de la colère, ôter pour un tems le glaive de la main, fans désarmer le cœur.

Il n’étoit réservé qu’à la lumière des Lettres, dont l’Empire paisible fonde l’autorité des loix sur la douceur des mœurs, de produire ces effets ; son ascendant fur l’esprit & sur le cœur, est d’autant plus puiffant, qu’il fe fait moins fentir. L’homme indocile fe révolte toujours contre l’autofité des loix ; mais il se trouve agréablement forcé de fe rendre aux charmes féduifans de la lumière des Lettres.

Le Corps Politique d’un État doit plutôt fa fûreté à la politesse qui régne parmi les Membres qui le composent, qu’à la sagesse des Loix qui le dirigenr, & à l’attention soutenue du Législateur. Que seroit-ce en effet que tout cet amas de Peuples, de Villes, & de Provinces enveloppées fous une même légiflation, qu’une confusion de Puissance, embarraffante pour le Prince, onéreuse aux sujets, principalement si la lumière des Lettres, qui est le fruit de la Raison la plus épurée, ne méloit pas ses douceurs aux amertumes d’une soumission forcée ?

Ne cherchons pas loin de nous la preuve de cette vérité. La France qui depuis plusieurs siécles, avoit des loix fixes, des maximes certaines, une conduite suivie, n’est parvenue à bannir de son sein la fureur du duel, qu’après que la lumière des Lettres a dissipé le préjugé du faux point d’honneur, & réveillé dans le cœur des Cultivateurs des Arts, les sentimens de l’humanité. C’est alors que les mœurs se sont adoucies, que cet air dur & farouche, que l’exercice des armes y avoit entretenu, & que les loix n’avoient pû détruire, s’est dissipé ; que la Nation enfin est parvenue à ce haut point de supériorité, qui la fait regarder comme la premiere Monarchie du Monde.

Mais pour prouver avec ordre, comment la lumière des Lettres a plus contribué que l’autorité des loix, à dissiper le faux préjugé du point d’honneur, jettons rapidement les yeux sur les Fastes de la France, & remontons à ces temps malheureux, où un déluge des Barbares, sortis des régions sauvages du Nord, tel qu’un fleuve qui fe déborde, inondèrent succeffivement nos Provinces, ne laissant après eux que les traces sanglantes Je leur paffage, renversant avec un brutal emportement les Monumens les plus précieux de l’Antiquité, & l’âmas de ce que les Sciences & les Arts y avoient produit de plus exquis pendant plusieurs siécles.

Les Francs, Peuples fiers & belliqueux, après avoir envahi l’Empire Romain, & fait la conquête des Gaules, y introduisirent avec leurs mœurs, une espéce de férocité inféparable d’une Nation nourrie depuis longtemps dans le fracas des armes, & dans la licence des combats. L’ignorance, trifte fruit de la dissipation de la guerre ; les leçons qu’ils donnoient aux jeunes gens qu’ils[1] émancipoient ; leurs Loix, qui sembloient ne connoître, comme dans l’ancienne Lacédémone, d’autres vertus que les vertus militaires, d’autres crimes que la lâcheté[2] ; tout cela avoit répandu fur l’esprit de la Nation je ne fçai quel air de licence, toujours fatal à la politeffe, & éffacé jufques au souvenir de ce gouvernement sage, dirigé par la prudence, & de ces loix dictées par le bon sens qui avoient si longtemps soutenu l’Empire Romain.

Le préjugé du point d’honneur, qu’ils regardoient comme un devoir d’État & de Religion, les portoit aux plus noirs deffeins de la vengeance, l’Epée qui ést la défenfe des Sujets, devenoit entre les mains des Sujets même, l’inftrument de leur propre, ruine. Le meurtre étoit confondu avec le devoir. L’injure feule avoit le droit de réparer l’injure[3] ; l’intérét le plus léger[4] une parole peu réfléchie, un simple geste, un signe de mépris devenoit le signal de la révolte. Ni les égards de l’amitié, ni les liens de la chair & du sang, ni l’amour de la vie, rien n’étoit capable de tempérer la chaleur de ces efprits accoutumés à une politique toute guerrière, qui ne connoiffoit d’autre Loi que celle du plus fort. Les amis révoltés s’armoient contre les amis ; les parens prenoient les armes contre les parens ; tels que ces enfans de la terre, qui avoient respiré la mort dès le berceau, ils couroient tous à la vengeances & plus les mains étoient fouillées, plus la victime étoit précieuse.

Les Loix Civiles qui auroient dû réprimer ces abus, ne servirent qu’à les perpétuer & à leur donner plus de cours. Thémis ne pefoit plus les différends à la balance ; elle ne les décidoit qu’à la pointe de l’épée. La foibleffe ou la mort d’un Gladiateur étoit regardée comme la preuve juridique de l’innocence de l’autre[5], & souvent pour fe venger d’un coupable, on faisoit périr mille innocens.

Je parle felon l’exacte vérité ; le sang étoit répandu comme l’eau ; un meurtre étoit bientôt suivi d’un nouveau meurtre. Le Vainqueur se voyoit obligé de prêter le flanc à de nouveaux aggresseurs : semblable à ces athlètes, où celui qui quittoit la lice, donnoit son flambeau à son successeur[6], le fils prenoit la place du père blessé ; le frère fuccédoit au frère vaincu ; "le parent souffroit pour le parent déjà mort[7] ; la trace du sang de l’un n’étoît effacée que par les flots de celui de l’autre ; & rarement une victime fuffifoît pour éteindre une querelle.

Ombres plaintives de nos athlètes, & "vous mânes sacrés des plus généreux défenseurs de l’Êtat, céffez d’environner le trône, de reclamer en votre faveur l’autorité de nos Rois & la rigueur de leurs Edits ! La fureur du duel est montée à fon comble ; le mal est fans remède ; les loix ne peuvent qu’envenimer la plaie bien loin de la guérir.

En vain nos Rois font-ils gronder leur tonnerre, affemblent-ils les plus noires tempêtes sur la tête des contempteurs de leurs Edits : Rien n’est capable de ramener aux Loix de la modération ces hommes qui veulent qu’une injure soit une plaie qui ne peut être lavée que dans le fang de celui qui l’a faite.

En vain établiffent-ils des peines contre les vainqueurs, & contre les vaincus ; peines d’autant plus sévères, qu’elle s’étendent sur les vivans & fur les morts ; d’autant plus grièves qu’elles sont jointes avec l’infamie ; d’autant plus inévitables que leur terrible & facré ferment ôte au coupable toute espérance de pardon. Les plus fages en se soumettant à des loix fi judicieuses.., craindront de se dégrader. Ils entendront souffler les vents, gronder le tonnerre, crerver la nue fans en être étonnés. Les exemples mémorables de sévérité qu’on exerce fur tant d’illustres têtes, ne serviront qu’à leur faire imaginer un nouveau genre de point d’honneur dans le mépris même des fupplices.

Ce n’est pas que les loix ne puiffent servir de frein à l’emportement fougueux de nos paffions, mettre de justes bornes à la fureur de ceux qui font foumis à leur autorité ; & que l’envie de nuire ne foit souvent arrêtée par la crainte de ne pas le faire impunément (car telle est la fin pour laquelle elles font établies.) Mais hors de là que produisent-elles, que plus de circonfpection dans le crime, plus d’espoir dans les actions ? elles empêchent les hommes d’être des réfractaires publics ; mais elles n’en font point d’excellens citoyens : ces efclaves subjugués mordent en frémissant les liens qu’ils n’ont pas la force de rompre ; toute leur attention confifte à se dérober aux yeux du Public, sans en être moins disposés à se porter aux scènes les plus sanglantes, & les plus tragiques, lorsqu’ils peuvent prendre des mesures assez justes, pour n’avoir rien à craindre de la part des hommes. On doit tout appréhender d’un homme qui dévore son chagrin dans le secret. Le feu mal éteint produit toujours des suites funestes ? La nue fombre qui renferme de noires vapeurs dans son sein, vomit bientôt des foudres & des tonnerres. L’autorité des Loix en un mot arrête la main, mais elle ne change pas le cœur ; & la paix n’eft assurée que lorsque le cœur est désarmé.

Pour changer le cœur de nos Gladiateurs, il fallait des ressorts qui fuffent en état d’agir éfficacement sur leur volonté ; il falloit réformer leur façon de penfer, adoucir leurs mœurs fauvages, leur donner pour ainfi dire un Etre nouveau, & une feconde nature.

La lumière des Lettres pouvoit feule poduire ces heureux changemens. Elle fait fur les esprits des impressions si fortes, que rien ne peut les effacer, elle grave dans les cœurs des maximes si sures & si satisfaisantes, qu’elles lui fervent de régie dans toutes les actions de la vie : elle donne enfin à toutes nos démarches une certaine politesse qui fait le plus doux lien de la Société.

Telle eft la différence qu’il y a entre l’autorité des Loix & la lumière des Lettres : les unes règlent les actions du Citoyen, les autres dirigent les actions de l’homme. Celles là font établies, celles-ci nous font comme inspirées. Les unes commandent à l’esprit, les autres n’agiffent que sur les cœurs ; on plie par force fous le joug des premieres, on obéit volontiers aux secondes, parce qu’on ne fait alors que céder à fes propres mouvemens.

L’homme veut être libre dans quelque position qu’il se trouve : il ne veut devoir fa perfuasion qu’à lui-même. L’autorité des Loix blesse fa liberté ; ce n’est qu’en paroissant la respecter qu’on le tourne, qu’on le méne, qu’on le fait rentrer dans son devoir, quand il s’en est écarté : tout dépend de savoir intéreíser son amour-propre ; le piège eft infaillible.

Tel que ces torrens rapides qui inondent les campagnes, rendent inutiles les pénibles travaux du Laboureur ; fi tout-à-coup vous leur opposez une forte digue, pour arrêter le progrès de leur course,loin d’en ralentir la fureur, vous l’augmenrez. Mais si une main adroite détourne avec art le cours de ces eaux ; si avec précaution & ménagement elle en change la pente, vous les voyez redevenir tranquilles, rentrer dans leur lit naturel, & reprendre fans peine leur cours ordinaire.

Il en eft de même de ces hommes qu’anime la brutale fureur du duel. Leur opposez-vous des loix ? Loin de les appaifer, vous les irritez. Mais si une main habile, déchirant avec art le voile prophane du faux point d’honneur dont ils se couvrent, les ramène avec douceur aux sages intentions du Légiflateur, & leur laisse entrevoir que la maxime du point d’honneur une fois établie, étant libre à un chacun de s’approprier le droit du glaive, de repouffer la force par la force, la société ne seroit plus qu’un amas monstrueux de furieux armés les uns contre les autres ; cette multitude d’hommes qui la composent, qu’un assemblage confus d’êtres déplacés, & désunis qui s’entrechoqueroient constamment, & qui loin de nous faire apprécier le bonheur d’être venus au monde, nous feroient regarder le néant, tout affreux qu’il est, comme mille fois préférable à la vie : alors vous les voyez ces esprits entichés de ces fausses maximes, revenir de leurs préjugés, avouer leur méprise, plier avec plaisir sous le joug de l’autorité des Loix, les aimer, les chérir, les respecter, & par l’aveu de leur erreur & de leur crime, préparer le chemin au triomphe de la vertu.

Ces exemples font des exemples de tous les âges ; ainsi la Thrace ne fut plus sauvage, quand elle eut entendu la voix d'Orphée ; celle dAmphion raffembla les Thébains : c’est ce qui a donné lieu aux anciens Poëtes de feindre ingénieusement que le fils dApollon attiroit à lui par les fons harmonieux de fa lyre, les rochers les plus durs & les animaux les moins dociles, pour nous apprendre que rien ne résiste aux charmes séduisans de la Poésie & de l’Eloquence ; que c’est à l’éclat de cette lumière, que les Peuples ont passé de la barbarie à la politeffe, de la férocité cruelle à l’amour de la vertu.

N’est-ce pas de la lumière des Lettres, que Rome, la Maîtresse du Monde, la Mère des Sciences & des Arts tenoit l’empire du bon goût, de la parole & de la politeffe ? Aussi jamais Peuple ne fut fi sage, fi ennemi de la cruauté, fi éclairé sur la connoissance de la véritable gloire. On ne vit jamais parmi eux, le Citoyen s’armer contre le Citoyen, pour venger fa propre cause. Ils laiffoient à leurs Efclaves, l’art funeste de nos Gladiateurs ; ils ne savaient disputer entre eux, que de gloire & de vertu[8] ; aussi eft-il inoui que pendant une longue suite des siécles, il y ait eu parmi eux un seul exemple dû combat singulier[9].

Mais fans aller chercher loin de nous l’époque précife de l’abolition des duels, fixons nos regards sur ce Prince à jamais mémorable dans nos histoires, qui après avoir dompté la rébellion, désarmé l’héréfie, augmenté l’autorité Royale, abbatu l’orgueil des Souverains, & enfin par la force d’une digue insurmontable, préfcrit des bornes à la mer irritée, & retenu la fureur des vagues de ce fier élément, entreprit de reprimer la trop bouillante impétuofité de ses Sujets, de réunir la force à la politeffe, & de remettre l’honneur dans son premier éclat[10].

Son œil perçant, qui lui fait entrevoir que la manie du duel ne s’eft introduite parmi nous qu’à la faveur des ténèbres de l’ignorance, lui découvre en même temps toutes les reffources qu’il peut trouver dans une Nation capable des plus grandes chofes, lorsqu’on sait donner l’impulfion à ses taleus & à ses vertus par l’émulation, le puissant reffort de nos âmes.

Il favoit que la culture des Lettres, est le plus folide fondement d’un État ; que la gloire d’une Nation confifte moins à se faire craindre par la force des armes, qu’à se faire respecter par les charmes de la parole que pour rendre les hommes heureux, il faut commencer par les rendre meilleurs ; que l’harmonie de la Société est toujours proportionée au degré de lumière qui éclaire chaque Citoyen fur fes devoirs ; que les Loix ont peu d’autorité fur les mœurs ; que le Prince ne trouve jamais plus de docilité & de foumiffion, que parmi les efprits les plus éclairés & les plus solides ; qu’en faisant fleurir les Sciences, en réveillant le génie endormi depuis longtems dans les ténèbres de 1’ignorance, i ! affermiffoit les fondemens de l’État, & lui ouvroit le chemin de la gloire.

Aidé des fages conseils d’un illustre favori des Mufes[11], il ofe tenter ce que firent les premiers Héros qui persuadèrent aux hommes de quitter leur vie aggrèfte & solitaire, pour établir de douces & utiles sociétés, dont le but étoit de rendre les hommes en quelque manière plus humains ; il arrête la barbarie dans fa courfè il ramène parmi nous les arts fugitifs & persécutés ; il raffemble les Muses difperfées ; il les engage à se réunir, pour former ces concerts divins, dont l’harmonie doit se répandre dans tout l’Univers[12] ; il rétablit des Écoles publiques destinées à conserver le dépôt des connoiffances les plus néceffaires au maintien de la Société, où un éffain de jeunes nourriffons vient puiser l’amour de la Religion & du Gouvernement, l’attachement inviolable à ses Souverains, & le goût de la politeffe la plus épurée, qui fait le plus doux lien des cœurs[13].

La révolution qui fe fait dans les efprits est encore plus forte qu’on n’auroit osé l’espérer. Le flambeau des Arts presque éteint se rallume ; la rouille qui couvroit l’efprit des Peuples commence à tomber. Les différentes branches du corps de la Littérature, en se réunifiant, prennent une nouvelle vigueur ; & comme la terre oisive & pareffeuse, attend pour produire qu’elle soit remuée ; comme le caillou froid & immobile ne devient une source de lumière qu’autant qu’il est heurté ; les Sciences cultivées jettent de toute part des étincelles plus vives & plus fréquentes ; la lumière fe répand dans tous les États. Semblables à ces fleuves célèbres, qui par leurs cours officieux ne cessent jamais d’arrofer, d’engraiffer & d’enrichir les Provinces, en portant partout avec la fertilité une heureuse abondance, il se fait une circulation de goût de Littérature de la Capitale aux Provinces ; la pureté du langage fait couler insensiblement dans les esprits la délicatesse du sentiment ; les cœurs se réunissent à proportion que les pensées se communiquent ; des hommes illuftres en tout genre de Littérature fe multiplient ; les Sophocles, les Démofthènes, les Cicérons, les Thucydides, les Xénophons, les Polybes reparoissent au milieu de nous, & forment pour la gloire de la Nation, les Scipions, les Lucullus, les Céfars, dont les mains triomphantes ont si vaillament soutenu le Trône dans les jours les plus nébuleux.

Que dis-je ? fous les auspices des Clémences Ifaures[14], les Sapho & les Corynes[15], le sexe qui semble n’être pas fait pour les Lettres, s’élève d’un vol rapide jusques au faîte du Parnaffe ; il se distingue même parmi les juges de nos Académies[16], & nous force de convenir que ce genre de mérite, dont nous avions fait notre principal appanage, est de tout sexe ; & que si le désir de lui plaire fit autrefois tant de vaillans & de braves[17], celui de les imiter dans leurs combats Litteraires nous donne aujourd’hui des Poëtes divins & des Orateurs éloquents.

L’esprit & le cœur ainsi réglés, tout rentre dans l’ordre : les dernières étincelles d’une flamme qui avoit déjà volé dans toute l’Europe, commencent à s’éteindre, les ténèbres suspendues fur l’abîme se dissipent ; la France, comme un autre cahos, se développe peu-à-peu ; le hommes rougiffent de leurs premières erreurs ; & à mefure qu’ils deviennent plus éclairés, ils font plus doux, plus modérés & plus traitables ; nos champs ne fument plus du fang de mille victimes ; le glaive est remis dans son fourreau ; le fer ne décide plus les querelles particuliéres ; la cruauté & l’injuftice, déguisées fous le nom de bravoure, n’infultent plus à l’autorité des Loix ; la politesse & les égards règlent les devoirs de la vie civile.

Nos plus vaillans Guerriers, devenus avares de leur sang, sans avoir rien perdu de la délicateffe de leurs fentimens, se refufent à ces fauffes preuves de valeur qui les faifoient courir à la mort par la crainte d’un opprobre imaginaire : ils font vaillans fans brutalité, magnanimes fans injustice ; la victoire a beau les appeller, le devoir les retient & enchaîne leur courage. Ils fe font une loi de respecter le Prince, jufques dans la personne même du Suiet ; ils conviennent que les voies de fait entre Particuliers, blessent directement les lumières de la Raison, les droits de 1’humanité, & le respect dû au Souverain qui les gouverne.

Telle est la révolution qui s’est faire dans les mœurs, dans le gouvernement & dans les Arts, qui a donné à la France un éclat, une supériorité qu’elle n’avoit jamais eu depuis l’établiffement de la Monarchie, & qui a été la brillante époque de ce tiffu de glorieux evénemens qui illuftrent l’hiftoire de notre siécle.

Siécle à jamais mémorable, tant par les productions de l’efprit que par les prodiges de la valeur ; auffi fertile en célébres Ecrivains qu’en Guerriers magnanimes.

Ne soyons donc plus furpris, si fous un régne si poli & si éclairé, on est parvenu si promptement à fixer la vétitable idée du point d’honneur, à décrier, à rendre même odieuse & méprisable la brutale fureur du duel contre laquelle l’autorité des Loix a fait tant d’inutiles éffòrts ; si l’on a renfermé la bouillante ardeur de la Noblesse Françoife, dans les légitimes bornes de cette belle émulation, qui ne trouve de gloire que dans les occasions de prodiguer fòn sang pour la gloire de l’État, & pour le service du Prince qui le gouverne.

Jouiffez, ô Roi bienfaisant, au sein de votre Empire, du doux fruit de vos paternelles attentions ! Le titre sacré & immortel de Bien-aimé que vous a déféré le cri de la Nation, plus précieux que les monumens de bronze & de marbre, que la tendresse & le devoir de vos Peuples vous ont élevé de toutes parts, vous répond de leurs cœurs, & va vous placer dans les Fastes du monde, à côté des Princes magnanimes qui ont le plus favorisé les Arts, travaillé à guérir les maux qui désoloient l’humanité, & à assurer le repos & la tranquillité des régnes à venir.

Arcum conteret & confringet arma, feuta comburet igni. Pfal. 45.

Par A. S. R. G. C., Abonné au Mercure, A Narbonne, ce 18 Mai 1761.

Notes et références[modifier]

  1. Tune in ipfo Concilio vel principum a liquis, vel pater vel propinquns feuto frameâque juvenem ornar… Hic primus juvenis honos. Ante hoc domus pars, mox Reipublicæ Tacit. de morib, Gemanorum.
  2. Si par défaut de courage, quelqu’un se désiftoit du combat, il étoit privé du droit de succession, & devenoit comme étranger a sa propre famille en punition de son peu de courage. Loi Salique, tit. 63.
  3. Les Francs n’avoient pas de Migiftrats pendant la paix. De ce defaut d’autorité lans le chef, & de cette inpendance dans les Membres, naiffoit la coutume de fe faire justice a foi-même. Tacit di moribus German
  4. Le combat étoit en ufage pour toute forte de demandes ; il fuffifoit que la valeur fût de douze deniers. Beaumanoir, ch. 63. p. 315.
  5. Les Francs prenoient toujours l’événement du combat pour un Arrêt de la Providence, toujours attentive à punir le Criminel. Esprit des Loìx, T. 3. p. 305.
  6. C’étoit une course qui fe faifoit à Athènes trois fois chaque année, & qu’on nommoit la Course aux flambeaux, parce qu’on couroit avec un flambeau allumé à la main. Plutarque. Ariftoph.
  7. On ne pouvoit demander le combat que pour foi ou pour quelqu’un de son lignage, Desfontaines, ch, 22. art. 4.
  8. Jurgis fimultatis cum hoftibus exercebant ; cives cum civibus de virture pugnabant. Saluste, (i, M. Rolin, Traité des Etudes.
  9. (r)
  10. Louis XIII
  11. Le Cardinal de Richelieu.
  12. L’Etablissement de l’Académie Françoise.
  13. La Sorbonne rétablie.
  14. La Fondatrice des Jeux Floraux.
  15. Femmes Grecques célèbres par leur esprit & par leurs Poësies.
  16. Mlle Catalan, Madame Montegut & Madame la Marquise de la Garce
  17. Chevalerie