La Mère (Gorki)/1/18

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XVIII


On frappa à la porte ; la mère se leva brusquement, jeta le livre sur le rayon et demanda avec anxiété en traversant la cuisine :

— Qui est là ?

— Moi…

Rybine entra. Les premières salutations échangées, il caressa longuement sa barbe, jeta un regard dans la chambre, et dit :

— Avant tu laissais entrer les gens sans demander qui c’était… Tu es seule ?

— Oui !

— Ah ! je croyais que le Petit-Russien était là… Je l’ai vu aujourd’hui… La prison ne corrompt pas l’homme… C’est la bêtise qui nous corrompt plus que tout le reste, voilà !

Il passa dans la chambre, s’assit et continua :

— Eh bien, je veux te dire quelque chose… Il m’est venu une idée, vois-tu…

Il avait un air grave et mystérieux qui inquiétait vaguement Pélaguée. Elle s’assit en face de lui et attendit, soucieuse, sans mot dire.

— Tout coûte de l’argent ! commença-t-il de sa voix pesante. On ne naît ni ne meurt gratis… Voilà ! Et les brochures et les feuillets coûtent aussi de l’argent. Maintenant, sais-tu d’où vient l’argent qui paie ces brochures ?

— Je ne sais pas ! dit la mère à voix basse, devinant un danger.

— Voilà. Je ne le sais pas non plus. Secondement : qui compose ces brochures ?

— Des savants…

— Des seigneurs, des gens au-dessus de nous, répliqua brièvement Rybine.

Ses intonations devenaient plus profondes ; son visage barbu était rouge et tendu.

— Donc, ce sont les grands qui composent ses brochures. Et ces brochures sont dirigées contre les grands, les puissants, ceux qui nous commandent. Maintenant, dis-moi, quel avantage ont-ils à perdre leur argent à soulever le peuple contre eux… hein ?

La mère ferma brusquement les yeux, puis elle les rouvrit tout grands et s’écria avec effroi :

— Que penses-tu ?… Dis-le !

— Ah ! ah ! reprit Rybine en s’agitant pesamment sur sa chaise, comme un ours. Voilà… Moi aussi j’ai eu froid, quand j’en suis arrivé à cette pensée…

— Qu’est-ce que ce serait ? As-tu appris quelque chose ?

— C’est de la tromperie ! répliqua Rybine. Je sens que c’est de la tromperie. Je ne sais rien, mais je vois qu’il y a de la tromperie… Voilà ! Les nobles, les hommes instruits veulent raffiner… Et moi, je ne veux pas… Il me faut la vérité… Et je comprends la vérité, je l’ai comprise… Et je ne veux pas m’allier aux riches… Quand ils ont besoin de vous, ils vous poussent en avant… afin que vos os servent de pont pour aller plus loin…

Ses paroles acerbes serraient le cœur de la mère.

— Seigneur ! s’écria-t-elle avec angoisse. Comment Pavel n’a-t-il pas compris ? Et tous ceux… qui viennent de la ville… seraient-ils vraiment ?…

Les visages sérieux et honnêtes de Nicolas Ivanovitch, de Iégor, de Sachenka se dressèrent devant elle ; son cœur tressaillit :

— Non ! non ! continua-t-elle en hochant la tête. Je ne puis le croire… C’est leur conscience qui les pousse… Ils n’ont pas de mauvais desseins, non…

— De qui parles-tu ? demanda Rybine pensif.

— De tous, de tous ceux que j’ai vus, sans exception. Ils ne trafiqueraient pas du sang humain…

Des gouttes de sueur apparurent sur son visage ; ses doigts tremblaient.

— Ce n’est pas là qu’il faut regarder, mère, mais plus loin ! dit Rybine en baissant la tête. Ceux qui se rapprochent le plus de nous ne savent peut-être rien eux-mêmes… Ils croient qu’ils agissent bien… ils aiment la vérité. Mais peut-être y en a-t-il d’autres derrière eux qui ne voient que leur propre avantage… L’homme ne travaille pas contre lui-même sans qu’il y ait une raison…

Et il ajouta, avec la gauche certitude du paysan, imbu d’une incrédulité séculaire :

— Jamais il ne sortira rien de bon de la main des seigneurs et des gens instruits ! Voilà !

— Qu’as-tu décidé ? demanda la mère, de nouveau en proie à un doute vague.

— Moi ? Rybine la considéra, garda le silence pendant un instant et répéta : il ne faut pas s’allier avec ceux qui sont au-dessus de nous… Voilà !

Puis il se tut de nouveau : on eût dit qu’il se pelotonnait sur lui-même.

— Je m’en vais, mère. J’aurais voulu me joindre aux camarades et travailler comme eux… Je suis bon pour cette besogne, je suis obstiné et pas bête, je sais lire et écrire. Et surtout, je sais ce qu’il faut dire aux gens. Voilà ! Et maintenant, je m’en vais. Puisque je ne peux pas croire, je dois m’en aller. Je le sais, mère, les âmes des gens sont souillées… Tous sont pleins d’envie, tous veulent dévorer. Et comme les proies sont rares, chacun cherche à dévorer son prochain…

Il baissa la tête et se plongea dans ses réflexions.

— Je m’en irai seul par les hameaux et les villages. Je soulèverai le peuple. Il faut que le peuple lui-même parte à la conquête de la liberté. S’il sait comprendre, il trouvera une issue… J’essaierai donc de lui faire comprendre qu’il n’a personne en qui mettre son espoir, excepté lui-même, point de raison, si ce n’est la sienne. Voilà !

La mère eut pitié de Rybine, son sort l’effrayait. Il lui avait toujours été antipathique ; mais maintenant, il lui devenait soudain plus proche, plus familier.

— Pavel va d’un côté et lui de l’autre… Pavel aura moins de peine, pensa-t-elle involontairement ; elle dit à voix basse :

— On t’attrapera !

Rybine lui jeta un coup d’œil et répondit :

— On me relâchera. Et je recommencerai…

— Les paysans eux-mêmes te livreront… Et tu pourras rester en prison…

— J’en sortirai. Et j’irai de nouveau à mon ouvrage… Quant aux paysans ils me livreront une ou deux fois puis ils comprendront qu’ils feraient mieux de m’écouter. Je leur dirai : Ne me croyez pas, écoutez-moi seulement… Et s’ils m’écoutent ils me croiront !…

Les deux interlocuteurs parlaient lentement, comme s’ils pesaient chaque mot avant de le prononcer.

— Je n’aurai pas beaucoup de joies, mère, continua Rybine. J’ai vécu ici ces derniers temps et j’ai remarqué bien des choses. Voilà ! J’en ai compris quelques unes. Et maintenant, il me semble que j’enterre un enfant…

— Tu périras, Mikhaël Ivanovitch, déclara tristement la mère en hochant la tête.

Il fixa sur elle ses yeux noirs et profonds, avec un air d’interrogation. Son corps vigoureux était penché en avant, ses mains s’appuyant au siège de la chaise, son visage basané semblait pâle dans le cadre noir de la barbe.

— Tu sais ce que Jésus a dit du grain de blé : « Il ne mourra pas, mais ressuscitera en un nouvel épi… » L’homme est un grain de vérité, voilà… Je ne suis pas encore près de mourir… je suis rusé…

Il se remua sur sa chaise et se leva sans hâte.

— Je vais au cabaret, je resterai un peu en compagnie… Le Petit-Russien ne vient pas… Il a repris sa besogne ?

— Oui, dit la mère en souriant. Ils sont tous les mêmes : dès qu’ils sortent de prison, ils retournent à leurs affaires…

— C’est ce qu’il faut. Tu lui répéteras ce que je t’ai dit ?

Ils passèrent lentement dans la cuisine et échangèrent quelques brèves paroles sans se regarder.

— Oui ! promit-elle.

— Eh bien, adieu !

— Adieu ! Quand toucheras-tu ton salaire ?

— Je l’ai déjà touché.

— Et quand pars-tu ?

— Demain matin de bonne heure, adieu !

Il se pencha et sortit lourdement, à contre-cœur. Pendant un instant, la mère resta sur le seuil, prêtant l’oreille aux pas pesants qui s’éloignaient et aux doutes éveillés dans son cœur. Puis, elle rentra ; arrivée dans la chambre, elle leva le rideau et regarda par la fenêtre. Des ténèbres épaisses se plaquaient aux vitres ; elles semblaient attendre on ne sait quoi, avec leur gueule ouverte et sans fond.

— Je vis la nuit ! pensa-t-elle, toujours la nuit.

Elle avait pitié du paysan grave à la barbe noire : il était si large de poitrine, si robuste… et pourtant, l’impuissance était en lui comme dans tous les hommes…

André arriva bientôt, animé et joyeux. Lorsque la mère lui eut parlé de Rybine, il s’écria :

— Il part ! Eh bien, qu’il s’en aille dans les villages, répandre la vérité, réveiller le peuple… Il lui était difficile de rester avec nous… Il a dans la tête des idées particulières qui l’empêchent d’adopter les nôtres…

— Il a parlé des riches, des seigneurs, des gens instruits, il paraît qu’il y a quelque chose de louche ! dit la mère avec prudence. Pourvu qu’ils ne nous trompent pas !

— Cela vous tracasse, mère ? s’écria le Petit-Russien en riant. Ah ! l’argent ! Si seulement nous en avions… Nous vivons encore sur le compte d’autrui… ainsi Nicolas Ivanovitch qui reçoit soixante-quinze roubles par mois nous en remet cinquante. Les autres font de même. Les étudiants affamés se cotisent aussi et nous envoient de petites sommes, amassées kopek par kopek… C’est bien sûr, il y a des hommes de toutes sortes… Les uns nous trompent, les autres nous empêchent d’avancer… mais les meilleurs d’entre eux nous accompagneront jusqu’à la victoire.

Il continua en se frottant les mains avec vigueur :

— Mais ce triomphe est encore bien lointain ! En attendant, nous allons organiser un petit Premier Mai ! Ce sera très gai !

Ses paroles et son animation calmèrent l’inquiétude que Rybine avait semée dans le cœur de la mère. Le Petit-Russien arpentait la pièce, en traînant les pieds ; il se caressa d’une main la tête et de l’autre la poitrine, et reprit, les yeux fixés à terre :

— Si vous saviez quelle étrange sensation j’éprouve parfois !… Il me semble que partout où je vais, les hommes sont des camarades, que tous sont embrasés du même feu, que tous sont bons, doux et joyeux… On se comprend sans parole, personne, n’offense plus son prochain, personne n’en a plus besoin. On vit en bonne harmonie, chaque cœur chante sa chanson… et comme les ruisseaux, toutes ces chansons se fondent en une seule rivière, qui se jette, majestueuse et calme, dans la mer des lumineuses clartés de la vie libre… Et je me dis que tout cela sera !… Et cela ne pourra pas ne pas être, si nous voulons que ce soit !… Et alors mon cœur étonné se gonfle de joie… j’ai envie de pleurer, tant je suis heureux !

La mère ne bougeait pas, afin de ne pas le troubler, ni l’interrompre. Elle l’avait toujours écouté plus attentivement que ses camarades, car il parlait avec plus de simplicité ; ses paroles touchaient le cœur plus profondément. Pavel aussi dirigeait son regard en avant — comment ne pas le faire quand on suit une voie pareille ? — mais il restait solitaire et ne disait jamais à personne ce qu’il avait vu. Il semblait à la mère qu’André, lui, envisageait toujours l’avenir avec son cœur : toujours la légende du triomphe de toutes les créatures de la terre revenait dans ses discours. Et, aux yeux de la mère, cette légende éclairait le sens de la vie et du travail entrepris par son fils et par ses camarades.

— Et quand je reviens à moi… continua le Petit-Russien, secouant la tête et laissant tomber les bras… quand je regarde autour de moi… je vois que tout est froid et sale ! Les hommes sont las, irrités, leur vie est souillée, fripée…

Il s’arrêta devant Pélaguée, puis, hochant la tête, il continua d’une voix basse et triste, le regard voilé de chagrin :

— C’est humiliant… on ne peut plus croire en l’homme, il faut même le craindre et le haïr ! L’homme se dédouble, la vie le coupe en deux. On voudrait pouvoir aimer seulement ; comment serait-ce possible ? Comment pardonner à celui qui se précipite sur vous comme une bête féroce, qui ne veut pas reconnaître en vous une âme vivante, qui frappe votre visage humain ? Il est impossible de lui pardonner. Ce n’est pas à cause de moi, je supporterais tous les outrages s’il ne s’agissait que de moi, mais je ne veux pas avoir de connivences avec les oppresseurs ; je ne veux pas qu’ils se servent de mon dos pour apprendre à battre les autres…

Une froide lueur brillait dans ses yeux ; il penchait la tête d’un air obstiné et parlait avec plus de fermeté.

— Je ne dois pardonner aucune chose mauvaise, même si elle ne me nuit pas. Je ne suis pas seul sur la terre ! Admettons qu’aujourd’hui je me laisse insulter sans répondre à l’injure ; j’en rirai peut-être, car elle ne me blesse pas… mais demain l’insulteur qui a essayé sa force sur moi tentera d’écorcher quelque autre… Et voilà pourquoi il ne faut pas considérer les gens tous de la même manière ; il faut retenir son cœur, voir qui sont les ennemis et qui sont les amis… C’est juste, mais ce n’est pas réjouissant !

Sans savoir pourquoi, la mère pensa à Sachenka et à l’officier. Elle dit en soupirant :

— Comment peut-on faire du pain avec du blé qui n’est pas semé ?…

— Voilà le malheur ! s’écria le Petit-Russien. Il faut regarder avec des yeux différents… Il y a deux cœurs qui battent dans la poitrine : l’un aime le monde, et l’autre nous dit : Arrête-toi, prends garde !… Et l’homme se partage…

— Oui, s’écria la mère.

Dans sa mémoire se dessinait la silhouette de son mari, grossière et maussade, pareille à une grosse pierre couverte de mousse. Elle se représenta le Petit-Russien marié à Natacha, et son fils uni à Sachenka.

— Et pourquoi cela ? reprit André en s’échauffant. On le voit si bien que c’est même risible. C’est parce que les gens ne sont pas tous placés au même niveau… Il suffit donc de les aligner en une seule file !… Et ensuite il faut leur distribuer par parts égales tout ce que la raison a élaboré, tout ce que les mains ont fait. On ne se gardera plus mutuellement dans l’esclavage de la peur, dans les chaînes de l’avidité et de la bêtise…

Le Petit-Russien et la mère eurent souvent des conversations de ce genre.

André avait de nouveau été embauché à la fabrique ; il remettait tout son gain à Pélaguée, qui acceptait cet argent aussi simplement que de Pavel.

Parfois, avec un sourire dans le regard, André proposait à la mère :

— Si nous comptions, petite mère, hein ?

Elle refusait en plaisantant. Le sourire d’André l’embarrassait, et elle pensait, un peu vexée : « Si tu ris, pourquoi en parler ? »

Le Petit-Russien observa que la mère lui demandait plus fréquemment la signification des mots savants qu’elle ignorait. Elle prenait alors une voix indifférente et parlait sans le regarder. Il devinait qu’elle s’instruisait elle-même en cachette ; il comprit sa gêne et cessa de lui proposer de lire avec lui. Elle lui déclara un jour :

— Ma vue baisse, mon André… J’aimerais avoir des lunettes…

— Bien ! répliqua-t-il. Dimanche prochain nous irons à la ville ensemble, chez un docteur que je connais ; il vous examinera, et nous achèterons des lunettes…