La Mère (Gorki)/2/16

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XVI


La mère s’arrêta sur le seuil et regarda en s’abritant les yeux de la main. La chaumière était petite et étroite, mais d’une propreté qu’on remarquait immédiatement. Une jeune femme sortit de derrière le poêle, salua en silence et disparut. Dans un angle, une lampe allumée était placée sur une table. Le maître de la maison était assis là et tambourinait sur le bord de la table ; il regardait fixement la mère.

— Entrez ! lui dit-il au bout d’un instant… Tatiana, va donc appeler Pierre, vite !

La femme sortit rapidement, sans même jeter un coup d’œil sur la mère. S’étant assise sur un banc en face du paysan, celle-ci promena son regard autour d’elle. Sa valise n’était pas visible. Un silence lourd remplissait la chaumière ; seule, la lampe faisait entendre un léger crépitement. Le visage soucieux et renfrogné de l’homme vacillait en traits mal définis.

— Eh bien, parle donc… Dépêche-toi…

— Et où est ma valise ? demanda soudain Pélaguée, d’une voix forte et sévère, sans se rendre compte de ce qu’elle faisait.

Le paysan haussa les épaules ; il répondit pensivement :

— Elle n’est pas perdue !

Et il ajouta d’un air morne en baissant la voix :

— C’est à dessein que j’ai dit qu’elle était vide devant la petite… Ce n’est pas vrai ! Elle contient des choses très lourdes…

— Eh bien ? demanda la mère.

Il se leva, s’approcha d’elle, se pencha et demanda à voix basse :

— Vous le connaissez, cet homme ?

La mère tressaillit, mais elle répondit avec fermeté :

— Oui !

Il lui sembla que cette réponse brève l’éclairait au-dedans et illuminait tout à l’extérieur.

Le paysan sourit :

— J’ai vu que vous lui avez fait signe… Il vous a répondu… je lui ai demandé à l’oreille s’il connaissait cette femme debout sur le perron de l’auberge…

— Qu’a-t-il dit ? questionna vivement la mère.

— Lui ? Il a dit : Nous sommes nombreux… oui… Il a dit : Nous sommes nombreux…

Il jeta un regard interrogateur sur son hôtesse et continua en souriant de nouveau :

— C’est une grande force, cet homme-là !… Il est courageux… Il dit ce qu’il veut… On le frappe… on l’injurie… et il ne cède pas !

Sa voix mal assurée, ses traits comme inachevés, ses yeux francs et clairs tranquillisaient de plus en plus la mère. Son accablement et son inquiétude se dissipaient pour faire place à une pitié aiguë et profonde envers Rybine. Avec une colère soudaine et amère qu’elle ne put comprimer, elle s’écria d’un ton navré :

— Ces monstres… ces brigands !…

Et elle se mit à sangloter…

Le paysan s’écarta d’elle en hochant la tête d’un air chagrin.

— Oui… le gouvernement s’est fait des ennemis redoutables !

Et soudain, revenant près de la mère, il dit à voix basse :

— Voilà… Je suppose que dans votre valise, il y a des journaux… Ai-je raison ?

— Oui ! répondit simplement Pélaguée en essuyant ses larmes. C’est à lui que je les apportais…

Il fronça les sourcils, rassembla sa barbe dans sa main et garda le silence, le regard fixé dans un coin…

— Nous en avons reçu un aussi… et des brochures, des livres… Moi, je ne suis pas très instruit, mais j’ai un ami qui l’est… ma femme aussi me fait la lecture…

Le paysan se tut, réfléchit, puis reprit :

— Et maintenant, qu’allez-vous faire de tout cela… de votre valise ?

La mère le regarda et lui dit d’un ton provocant :

— Je vous la laisserai !…

Il ne parut pas surpris, ne protesta pas et répéta seulement :

— À nous ?

Soudain il chuchota en prêtant l’oreille, le cou tendu vers la porte :

— On vient !

— Qui ?

— Les nôtres… probablement…

La femme entra, suivie du paysan aux taches de rousseur. Ce dernier jeta sa casquette dans un coin, s’approcha du maître de la demeure et demanda :

— Eh bien ?

L’autre hocha affirmativement la tête.

— Stépane ! dit la femme, peut-être la voyageuse a-t-elle faim ?

— Non, merci, ma chère ! répondit la mère.

Le second paysan se tourna vers elle et se mit à parler d’une voix rapide et brisée :

— Permettez-moi de me présenter… Je m’appelle Pierre Rabinine, mon surnom est L’Alène. Je comprends un peu vos affaires… Je sais lire et écrire, je ne suis pas un imbécile, pour ainsi dire…

Il prit la main que la mère lui tendait et la secoua, tout en disant à Stépane :

— Eh bien, regarde, Stépane ! La femme du seigneur est une bonne dame, c’est vrai ! Elle dit pourtant que tout ça, c’est des bêtises, des extravagances… que ce sont des étudiants, des galopins qui s’amusent à agiter le peuple. Et pourtant, tous les deux, nous avons vu aujourd’hui qu’on a arrêté un homme sérieux ; et maintenant, tu vois, cette femme qui n’est plus jeune et qui n’a pas l’air d’être une dame, elle en est aussi… Ne vous fâchez pas ! Comment vous appelez-vous ?

Il parlait vite, mais distinctement, sans reprendre haleine, son menton tremblait fébrilement et ses yeux plissés scrutaient le visage et le corps de Pélaguée. Déguenillé, les cheveux ébouriffés, on eût dit qu’il venait de se battre, qu’il avait vaincu son adversaire et était tout plein de la joyeuse excitation de la victoire. Il plut à la mère par sa vivacité et surtout parce qu’il avait parlé simplement et franchement dès le début. Elle lui répondit en lui jetant un regard amical. Il lui secoua encore une fois la main et se mit à rire d’un petit rire sec, doux et saccadé.

— C’est une affaire honnête, tu vois, Stépane. C’est une très belle affaire !… Je te l’ai dit, le peuple commence à travailler de lui-même… La dame, elle ne dira pas la vérité, car ça lui serait nuisible… Mais le peuple, lui, il veut marcher carrément, sans s’inquiéter de perdre ou de nuire, comprends-tu ? La vie lui est mauvaise, il a des pertes de tous côtés, il ne sait où se tourner, car partout, on lui crie : Arrête !

— Je vois ? dit Stépane en hochant la tête et il ajouta : elle est inquiète à propos de sa valise…

— Ne vous inquiétez pas ! Tout est en ordre, mère ! Votre valise est chez moi… Tout à l’heure, quand Stépane m’a parlé de vous, en me disant que vous étiez aussi dans cette affaire, que vous connaissiez cet homme, je lui ai dit : Fais attention, Stépane !… Il ne faut pas aller bavarder, c’est trop grave ! Et vous, mère, vous avez deviné aussi que nous étions avec vous, tout à l’heure. On remarque tout de suite la figure des gens honnêtes, parce qu’on n’en voit pas beaucoup dans les rues, oh non !… Votre valise est chez moi !

Il s’assit à côté d’elle, et continua avec une prière dans le regard :

— Et si vous désirez la vider, nous vous aiderons avec plaisir… Nous avons besoin de livres…

— Elle veut nous donner tout ! déclara Stépane.

— C’est très bien, mère ! Nous saurons bien qu’en faire…

Il se leva brusquement et se mit à rire, puis, allant et venant à grands pas dans la chaumière, il reprit avec satisfaction :

— On peut dire que c’est un cas étonnant… quoique très simple ! C’est cassé à un endroit et ça se raccommode à un autre… Ce n’est pas mal… Il est très bon, ce journal, mère, et il fait de l’effet ; il ouvre les yeux des gens… Il ne plaît pas aux seigneurs… Je travaille chez une propriétaire, à sept kilomètres d’ici, je suis menuisier… C’est une brave femme, il faut le reconnaître… elle nous donne des livres… assez stupides quelquefois… nous les lisons et nous nous instruisons… En général, nous lui sommes reconnaissants… Mais quand je lui ai montré l’autre journal, elle s’est fâchée. — Laissez cela, Pierre, dit-elle… Ce sont des gamins idiots qui le font, et cela ne vous causera que des misères… la prison… et la Sibérie… Voilà ce qui peut vous arriver si vous continuez à lire ces journaux.

Il se tut de nouveau, réfléchit et reprit :

— Dites-moi, mère… l’autre… l’homme, c’est un de vos parents ?

— Non, répondit Pélaguée.

Pierre se mit à rire sans bruit, très satisfait, on ne sait de quoi. Il sembla à la mère qu’il était injuste de traiter Rybine comme un étranger.

— Il n’est pas de ma famille, dit-elle, mais il y a longtemps que je le connais… je le respecte comme mon propre frère…

Elle ne trouvait pas l’expression qu’elle cherchait ; cela lui était douloureux ; elle ne put retenir ses sanglots. Un silence morne remplissait la chaumière, Pierre pencha la tête sur son épaule, on eût dit qu’il écoutait quelque chose. Stépane, accoudé, tambourinait sur la table. Sa femme, adossée au poêle, était dans l’ombre. La mère sentait son regard fixé sur elle ; parfois, elle jetait un coup d’œil sur le visage de Tatiana, rond, basané, au nez droit, au menton coupé à angle aigu et dont les yeux verdâtres avaient une expression vigilante et attentive.

— C’est un ami par conséquent… reprit Pierre. Il est très fort, oui ! Il s’apprécie à une haute valeur… comme il faut le faire… Voilà un homme, n’est-ce pas, Tatiana ?… Tu dis ?…

— Il est marié ? interrompit Tatiana ; et les minces lèvres de sa petite bouche se pincèrent avec force.

— Il est veuf ! répliqua tristement la mère.

— C’est pour cela qu’il a tant de courage ! déclara Tatiana, d’une voix profonde et basse. Un homme marié n’agirait pas ainsi… il aurait peur !…

— Et moi ? je suis marié et pourtant !… s’écria Pierre.

— Assez ! dit la femme sans le regarder et en tordant la bouche. Que fais-tu donc ? Tu parles beaucoup et tu lis de temps en temps un livre… Ce n’est pas parce que tu chuchotes avec Stépane dans les coins que les gens en sont plus heureux.

— Il y a beaucoup de gens qui m’écoutent… répliqua à voix basse le paysan, offensé. Tu as tort de parler ainsi… Je suis comme une espèce de levure…

Stépane regarda sa femme sans mot dire et baissa de nouveau la tête.

— Pourquoi les paysans se marient-ils ? demanda Tatiana. Ils ont besoin d’une ouvrière, disent-ils… pour travailler à quoi ?

— Tu n’as donc pas assez à faire ? fit sourdement Stépane.

— À quoi sert-il ce travail ? On vit quand même dans la misère, de jour en jour… Les enfants naissent… on n’a pas le temps de les soigner… à cause du travail qui ne vous donne pas même de pain…

Elle s’approcha de la mère, s’assit à côté d’elle, et continua obstinément, sans tristesse ni plainte dans la voix.

— J’en ai eu deux… L’un a été brûlé par le samovar… il avait deux ans… l’autre était mort-né… à cause du travail maudit… Est-ce un bonheur pour moi ? Je dis que les paysans ont tort de se marier… ils se lient les mains, et voilà tout… S’ils étaient libres, ils combattraient ouvertement pour la vérité, comme cet homme que tu connais… N’ai-je pas raison, mère ?

— Oui ! dit Pélaguée. Oui, ma chère, autrement, on ne peut pas vaincre la vie…

— Vous avez un mari ?

— Il est mort… J’ai un fils…

— Où est-il ? il vit avec vous ?

— Il est en prison ! répondit la mère.

Et elle sentit que dans son cœur, une fierté paisible se mêlait à la tristesse dont ces paroles la remplissaient toujours.

— C’est déjà la seconde fois qu’on l’enferme, parce qu’il a compris la vérité divine et qu’il l’a ouvertement semée, sans se ménager !… Il est jeune, il est beau… il est intelligent ! C’est lui qui a eu l’idée de faire un journal ; c’est grâce à lui que Rybine s’est occupé de la distribution, quand même Rybine est deux fois plus âgé que lui !… On va bientôt juger mon fils pour tout cela… et après, quand il sera en Sibérie, il s’enfuira et reviendra se mettre à l’ouvrage… Il y en a déjà beaucoup de ces gens, leur nombre augmente sans cesse, et, tous ils lutteront jusqu’à la mort pour la liberté, pour la vérité…

Oubliant toute prudence, mais sans pourtant citer des noms, elle raconta ce qu’elle savait du travail souterrain qui s’accomplissait pour libérer le peuple. En exposant ce sujet cher à son cœur, elle mettait dans ses paroles toute la force, tout l’excès de l’amour jailli si tard en elle sous les nombreux chocs de la vie.

Sa voix était égale ; elle trouvait maintenant les mots facilement, et, comme des perles multicolores et brillantes, elle les enfilait avec rapidité sur le fil solide du désir de purifier son cœur, de la boue et du sang de la journée. Les paysans avaient pris racine à l’endroit où ses paroles les avaient trouvés, sans faire un mouvement, ils la regardaient gravement ; elle entendait la respiration haletante de la femme assise à côté d’elle ; et l’attention de ses auditeurs fortifiait sa croyance dans les choses qu’elle disait et promettait…

— Tous ceux que l’injustice et la misère accablent, le peuple tout entier, doivent aller au devant de ceux qui périssent pour eux en prison ou sur l’échafaud. Ils n’ont aucun intérêt personnel en jeu, ils expliquent où est la voie qui mène au bonheur pour tous, ils disent ouvertement que ce chemin est difficile ! Ils n’entraînent personne de force ; mais quand on se place dans leurs rangs, on ne les quitte plus, car on voit qu’ils ont raison, que ce chemin-là est le bon, qu’il n’y en a point d’autre…

Il était doux à la mère de réaliser enfin son désir : maintenant, elle parlait elle-même de la vérité aux gens !

— Le peuple peut marcher sans crainte avec des amis pareils ; ils ne se croiseront pas les bras avant que le peuple ait formé une seule âme, avant qu’il ait dit d’une seule voix : — Je suis le maître, je ferai moi-même des lois, les mêmes pour tous !

Fatiguée enfin, Pélaguée se tut. Elle avait la paisible certitude que ses paroles ne s’évanouiraient pas sans laisser des traces… Les paysans la regardaient comme s’ils l’écoutaient encore. Pierre avait croisé les bras sur sa poitrine et plissé les paupières ; un sourire tremblait sur ses joues couvertes de taches de rousseur… Un coude sur la table, Stépane était penché en avant de tout son corps, le cou tendu… Une ombre posée sur son visage lui donnait l’air plus mûr… Assise à côté de la mère, Tatiana, les coudes sur les genoux, regardait le bout de ses souliers…

— Ah ! voilà ! chuchota Pierre.

Il s’assit sur le banc avec précaution en secouant la tête.

Stépane se redressa lentement, jeta un coup d’œil sur sa femme et tendit les bras, comme s’il eût voulu étreindre quelque chose…

— Si on veut se mettre à cet ouvrage, commença-t-il d’un ton pensif, il faut en effet le faire de toute son âme…

Pierre intervint timidement.

— Oui… sans regarder en arrière…

— L’affaire est bien emmanchée ! continua Stépane.

— Sur toute la terre… ajouta encore Pierre.