La Mère (Gorki)/2/18

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XVIII


Échevelé, un livre à la main, Nicolas lui ouvrit la porte.

— Déjà ! s’écria-t-il, tout joyeux. C’est très bien !… Je suis content !

Ses yeux papillotaient amicalement sous ses lunettes ; il aida Pélaguée à enlever son manteau, et lui dit en la regardant avec affection :

— On est venu perquisitionner ici, cette nuit ; je me suis demandé pourquoi ? J’ai eu peur qu’il vous fût arrivé quelque chose… Mais on ne m’a pas emmené… Je me suis tranquillisé : si on vous avait arrêtée, on ne m’aurait pas laissé en liberté…

Il la conduisit dans la salle à manger, continuant avec animation :

— Toutefois, on m’a chassé de mon bureau… Cela ne me chagrine pas… J’étais las de dénombrer les paysans qui n’ont plus de chevaux… j’ai autre chose à faire…

À voir l’aspect de la pièce, on aurait dit qu’une main vigoureuse dans un stupide accès de violence avait secoué du dehors les murs de la maison jusqu’à ce que tout fût sens dessus dessous. Les portraits gisaient à terre, les tentures étaient arrachées et pendaient en lambeaux ; à un endroit, on avait soulevé une lame du parquet ; la tablette de la fenêtre était éventrée ; devant le fourneau, les cendres répandues.

Sur la table, à côté du samovar éteint, se trouvaient de la vaisselle sale, du jambon et du fromage sur un morceau de papier, des chanteaux de pain, des livres et du charbon. La mère sourit. Nicolas prit un air confus.

— C’est moi qui ai complété le désordre… mais cela ne fait rien, mère, cela ne fait rien. Je crois qu’ils reviendront, c’est pourquoi je n’ai rien rangé. Eh bien, avez-vous fait bon voyage ?

Cette question la frappa lourdement à la poitrine ; de nouveau l’image de Rybine se dressa devant elle ; elle se sentit coupable de n’avoir pas parlé de lui tout de suite. Elle s’approcha de Nicolas et se mit à raconter en essayant de rester calme et de ne rien oublier.

— On l’a arrêté !…

Nicolas tressaillit.

— Oui ? Comment ?

La mère le fit taire d’un geste, et reprit comme si elle eût été devant le visage de la justice elle-même et qu’elle se fût plainte du supplice de cet homme. Nicolas, adossé à sa chaise, pâlissait et écoutait en se mordant les lèvres. Lentement, il enleva ses lunettes, les posa sur la table, passa sa main sur sa figure, comme pour en enlever une toile d’araignée invisible. Ses traits devinrent aigus ; ses pommettes se firent étrangement saillantes, ses narines frémirent. C’était la première fois que Pélaguée le voyait dans cet état ; cela l’effraya un peu.

Lorsqu’elle eut achevé son récit, il se leva en silence, marcha à grands pas, les poings dans ses poches, puis murmura, les dents serrées :

— Ce doit être un homme remarquable… Quel héroïsme ! Il souffrira en prison, ceux qui lui ressemblent y sont très malheureux…

Puis, s’arrêtant en face de la mère, il ajouta d’une voix vibrante :

— Évidemment, tous ces commissaires, ces officiers, ne sont que des instruments, des gourdins dont se sert un coquin intelligent, un dresseur de bêtes ! Mais il faut tuer la bête pour la châtier de s’être laissé transformer en fauve ! Moi j’aurais tué ce chien enragé !

Il enfonçait toujours plus profondément ses poings dans ses poches, essayant, mais en vain, de réprimer une émotion qui se communiquait à la mère. Ses yeux s’étaient rétrécis, comme des lames de couteau. Il reprit, d’une voix froide et furieuse, en se mettant de nouveau à marcher :

— Voyez donc, l’horrible chose ! Une poignée d’hommes stupides frappent, étouffent et oppressent tout le monde pour défendre leur funeste puissance sur le peuple… La férocité augmente, la cruauté devient la loi de la vie… Réfléchissez ! Les uns frappent et agissent en brutes, parce qu’ils sont sûrs de l’impunité, parce qu’ils sont atteints du besoin voluptueux de torturer, de cette répugnante maladie des esclaves auxquels on permet de manifester leurs instincts serviles et leurs habitudes bestiales dans toute leur force. Les autres sont empoisonnés par la vengeance, les troisièmes, abêtis sous les coups, deviennent aveugles et muets… On pervertit le peuple, le peuple tout entier !

Il s’arrêta, se prit la tête des deux mains.

— On s’abrutit sans le vouloir dans cette vie féroce ! continua-t-il à voix basse.

Puis, il se maîtrisa. Ses yeux brillaient d’un éclat ferme ; il regarda presque familièrement la mère dont le visage était inondé de larmes.

— Nous n’avons pas de temps à perdre, Pélaguée… Où est votre valise ?…

— À la cuisine ! répondit-elle.

— La maison est entourée d’espions, nous ne pourrons pas sortir une telle masse de journaux sans qu’on le remarque… je ne sais pas où les cacher… je pense que les gendarmes reviendront cette nuit… je ne veux pas qu’on vous arrête… Bien que ce soit dommage, nous allons brûler tout cela…

— Quoi ? demanda la mère.

— Tout ce qui est dans la valise…

Elle comprit et, quelque grande que fût sa tristesse, la fierté qu’elle éprouvait d’avoir réussi fit naître un sourire sur son visage.

— Il n’y a rien dans la valise, pas même une feuille de papier ! dit-elle en s’animant peu à peu, et elle raconta la suite de ses aventures.

Nicolas l’écouta d’abord avec inquiétude, puis avec étonnement ; enfin, il s’écria en l’interrompant :

— C’est tout simplement merveilleux ! Vous avez une chance étonnante !

Il s’agita tout confus et continua en lui serrant la main :

— Vous me touchez par votre confiance dans le peuple… vous avez une si belle âme !… je vous aime mieux que j’ai aimé ma propre mère…

Elle le prit dans ses bras et, avec des sanglots de bonheur, elle approcha de ses lèvres la tête de Nicolas.

— Peut-être ai-je parlé très bêtement ! murmura-t-il, ému et déconcerté par la nouveauté du sentiment qu’il éprouvait.

La mère pensait qu’il était profondément heureux, elle le suivait de l’œil avec une curiosité affectueuse ; elle aurait voulu savoir pourquoi il était devenu si vibrant.

— En général… tout est merveilleux ! déclara-t-il en se frottant les mains avec un petit rire caressant. Savez-vous, tous ces jours-ci, j’ai étrangement bien vécu… J’étais tout le temps avec des ouvriers, je leur ai fait des lectures, nous avons conversé, je les ai observés… Et j’ai amassé dans mon cœur des sensations si étonnamment pures et saines ! Quels braves gens ! Aussi clairs que des jours de mai ! Je parle des jeunes ouvriers ; ils sont robustes, sensitifs, ils ont soif de tout comprendre… Quand on les voit, on se dit que la Russie sera la démocratie la plus éclatante de la terre !

Il avait levé le bras comme pour prêter serment ; après un instant de silence, il reprit :

— Vous le savez, j’étais fonctionnaire dans une administration ; je me suis aigri au milieu des chiffres et des paperasses… Une année de cette vie a suffi à me mutiler… Car j’étais habitué à vivre parmi le peuple, et quand je me sépare de lui, je suis mal à mon aise… Je tends de toutes mes forces vers la vie populaire… Et maintenant, je puis de nouveau vivre librement, je puis revoir les ouvriers, leur enseigner ce que je sais… Comprenez-vous : je resterai près du berceau de la pensée nouveau-née, devant le visage de l’énergie créatrice naissante. C’est étonnamment simple et beau et terriblement excitant… On devient jeune et ferme, on se rassérène, on vit intégralement…

Il se mit à rire avec gaîté ; et son bonheur, la mère le partageait.

— Et puis, vous êtes une créature excessivement bonne ! déclara Nicolas. Vous avez en vous une force si grande et si douce… elle attire les cœurs à vous avec tant de puissance… Vous dépeignez si parfaitement les gens. Vous les voyez si bien !

— Je vois votre existence, je comprends, mon ami…

— On vous aime… et c’est si merveilleux d’aimer une créature humaine… c’est si bon, si vous saviez !

— C’est vous qui ressuscitez les êtres d’entre les morts, c’est vous ! chuchota la mère avec chaleur en lui caressant la main. Mon ami, je réfléchis, je vois qu’il y a beaucoup à faire, qu’il faut beaucoup de patience ! Et je veux que vous ne perdiez pas courage… Écoutez la suite… La femme, disais-je, la femme du paysan…

Nicolas s’assit à côté d’elle, détournant son visage joyeux et se caressant les cheveux ; mais bientôt il reporta son regard sur Pélaguée, et écouta avec avidité son récit.

— Quelle chance étonnante ! s’écria-t-il. Il était très possible que vous fussiez arrêtée, mais non… En effet, le paysan lui-même bouge, à ce qu’il paraît ! Ce n’est pas surprenant, d’ailleurs ! Et cette femme, je la vois d’ici… Je devine son cœur courroucé… Vous avez raison de dire que sa douleur ne s’éteindra jamais !… Il nous faudrait des gens qui s’occupent spécialement de la campagne… Des gens ! Nous en manquons… partout ! La vie exige des milliers de bras…

— Il faudrait que Pavel fût libre… et André aussi ! dit-elle à voix basse.

Il lui jeta un coup d’œil et baissa la tête.

— Voyez-vous, mère, je vais vous dire la vérité, quand même elle vous ferait souffrir : je connais bien Pavel, je suis certain qu’il refusera de s’évader ! Il veut être jugé, il veut se montrer dans toute sa force… il ne renoncera pas à cela. Et ce sera inutile !… Il reviendra de Sibérie…


La mère soupira à voix basse :

— Que faire ?… Il sait mieux que moi ce qu’il doit décider…

Nicolas se leva brusquement, de nouveau envahi par la joie, et dit en penchant la tête :

— Grâce à vous, mère, j’ai vécu aujourd’hui des minutes meilleures… les meilleures de ma vie, peut-être… Merci… Embrassons-nous !

Ils s’étreignirent silencieusement.

— Que c’est bon ! fit-il à voix basse.

La mère laissa tomber ses bras et souriait d’un air heureux.

— Hum ! reprit Nicolas en la regardant à travers ses lunettes. Si seulement votre paysan venait bientôt ! Il faut absolument écrire un petit article sur Rybine et le distribuer dans les villages… cela ne lui nuira pas, du moment qu’il agit ouvertement lui-même et que la cause du peuple en profitera… Je vais le composer tout de suite. Lioudmila l’imprimera demain… Oui, mais comment expédier les feuillets ?

— J’irai les porter…

— Non, merci ! s’écria vivement Nicolas. Ne croyez-vous pas que Vessoftchikov pourrait faire l’affaire ?

— Faut-il lui en parler ?

— Essayez, et dites-lui comment il doit s’y prendre !

— Et moi, que ferai-je ?

— Ne vous inquiétez pas !

Il se mit à écrire ; tout en débarrassant la table, la mère le regardait et voyait la plume qui tremblait et traçait de longues séries de mots sur le papier. Parfois, la nuque du jeune homme frémissait, il rejetait la tête en arrière et fermait les yeux. Pélaguée se sentait tout émue.

— Châtiez-les ! chuchota-t-elle. Ne les épargnez pas, ces assassins !

— Voilà, c’est prêt ! dit-il en se levant. Cachez ce papier sur vous… Mais, vous savez, si les gendarmes viennent, on vous fouillera aussi…

— Que le diable les emporte ! répondit-elle tranquillement.

Le soir, le docteur arriva.

— Pourquoi les autorités sont-elles tout à coup si agitées ? demanda-t-il, allant et venant dans la pièce. Il y a eu sept perquisitions cette nuit… Où est le malade ?

— Il est parti hier ! répondit Nicolas. C’est samedi aujourd’hui… il ne pouvait pas manquer la séance de lecture, comprends-tu…

— C’est stupide d’aller à une conférence quand on a la tête fendue…

— C’est ce que j’ai essayé de lui démontrer, mais en vain…

— Il avait envie de fanfaronner devant ses camarades, dit la mère, de leur montrer qu’il avait déjà versé son sang pour la cause.

Le docteur lui jeta un coup d’œil, prit un air féroce et déclara en serrant les dents :

— Oh ! que vous êtes sanguinaires !

— Eh bien, mon ami, tu n’as plus rien à faire ici, et nous attendons des visites, va-t’en ! Mère, donnez-lui donc le papier…

— Encore ? s’écria le médecin.

— Tiens, prends et porte-le à l’imprimerie !

— Entendu. Je le porterai. C’est tout ?

— Oui… Il y a un espion devant la maison…

— Je l’ai vu… Chez moi aussi. Eh bien, au revoir ! Au revoir ! femme cruelle ! Savez-vous, mes amis, la bagarre du cimetière est une excellente affaire, en définitive ! On en parle dans toute la ville, ça émotionne les gens et les oblige à réfléchir… Ton article à ce sujet était très bien et il a paru au bon moment. J’ai toujours dit qu’une bonne querelle valait mieux qu’un mauvais arrangement…

— C’est bon, va-t’en !…

— Tu n’es pas très aimable ! Votre main, mère ! Le gamin a agi stupidement. Tu sais où il demeure ?

Nicolas donna l’adresse.

— Il faut aller chez lui demain… c’est un brave garçon, n’est-ce pas ?

— Oui… un excellent cœur…

— Il ne faut pas le perdre de vue, il n’est pas bête ! dit le médecin en s’en allant. Ce sont justement ces gaillards-là qui formeront le véritable prolétariat cultivé et qui prendront notre place, quand nous partirons pour l’endroit où il n’y a probablement pas de différences de classe…

— Tu es devenu bien bavard, ami…

— Je suis heureux, c’est pourquoi je babille… Je pars, je pars… Ainsi donc, tu penses que tu vas aller en prison ? Je te souhaite de t’y reposer…

— Merci, je ne suis pas fatigué.

La mère les écoutait, heureuse de les voir s’inquiéter du blessé.

Lorsque le docteur fut parti, Nicolas et Pélaguée se mirent à table en attendant leurs hôtes nocturnes. Longtemps, à voix basse, Nicolas parla de ses camarades qui vivaient en exil, de ceux qui s’étaient échappés et continuaient à travailler sous de faux noms. Les murailles nues de la pièce renvoyaient le son étouffé de sa voix, comme si elles doutaient de ces étonnantes histoires de héros modestes et désintéressés qui avaient sacrifié leurs forces à la grande œuvre de la rénovation humaine. Une ombre tiède entourait la mère ; son cœur se remplissait d’amour pour ces inconnus qui se résumaient dans son imagination en un seul être immense, plein d’une force mâle et inépuisable. Lentement, mais sans s’arrêter, cet être marchait sur la terre, arrachant la séculaire moisissure du mensonge, découvrant aux yeux des hommes la vérité simple et nette de la vie, qui promettait à tous de les libérer de l’avidité, de la haine et du mensonge, ces trois monstres qui avaient asservi et épouvanté le monde entier… Cette vision faisait naître dans le cœur de Pélaguée une impression pareille à celle qu’elle éprouvait jadis en s’agenouillant devant les saintes images, pour terminer par une prière reconnaissante des journées qui lui semblaient moins pénibles que les autres. Maintenant, elle avait oublié son passé, et le sentiment qu’il lui inspirait s’élargissait, devenait plus lumineux et plus joyeux, pénétrait plus profondément son âme, vivait et s’enflammait toujours davantage.

— Les gendarmes ne viennent pas ! s’écria Nicolas en s’interrompant.

La mère le regarda et fit, après un silence :

— Qu’ils aillent au diable !

— Bien entendu !… Vous devez être atrocement fatiguée, mère, il faut aller vous coucher ! Vous êtes robuste, cependant, tous ces soucis, toutes ces inquiétudes… vous les supportez admirablement. Vos cheveux seulement ont blanchi très vite… Allez vous reposer, allez…

Ils se serrèrent la main et se quittèrent.