La Mère (Gorki)/2/28

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XXVIII


Soudain on frappa vivement à la porte. L’enfant se leva et jeta un coup d’œil interrogateur sur la maîtresse du logis.

— Ouvre, Serge ! Qui cela peut-il bien être ?

D’un geste calme, elle plongea la main dans la poche de sa robe et dit à la mère :

— Si ce sont les gendarmes, placez-vous dans ce coin… Et toi, Serge…

— Je sais ! répondit l’enfant à voix basse, et il disparut.

La mère sourit. Tous ces préparatifs ne l’émouvaient pas ; elle n’avait pas le pressentiment d’un malheur.

Ce fut le docteur qui entra. Il dit précipitamment :

— Nicolas est arrêté… Ah ! vous êtes ici, mère ? Vous n’étiez pas à la maison quand on l’a emmené ?

— Non, il m’avait envoyée ici…

— Hum !… Je ne pense pas que ce soit bien utile pour vous… Cette nuit, des jeunes gens ont tiré sur gélatine cinq cents exemplaires du discours de Pavel… Le travail est bien fait, c’est net et lisible. Ils veulent les répandre en ville ce soir. Je ne suis pas de cet avis ; pour la ville, les feuilles imprimées sont préférables ; les autres, il faut les expédier n’importe où !

— Je vais les porter à Natacha ! Donnez-les moi ! s’écria la mère avec vivacité.

Elle avait une grande envie de faire circuler le plus vite possible le discours de Pavel, d’inonder la terre des paroles de son fils ; elle regarda le médecin avec des yeux attentifs, presque suppliants.

— Je ne sais pas s’il est sage que vous entrepreniez cette affaire-là maintenant ! dit-il indécis ; il tira sa montre. Il est onze heures quarante-trois… Le train part à deux heures cinq ; vous serez là-bas à cinq heures quinze ; vous arriverez le soir, mais pas assez tard… D’ailleurs, ce n’est pas là l’essentiel…

— Non, ce n’est pas l’essentiel ! répéta Lioudmila en fronçant le sourcil.

— Et quoi alors ? demanda la mère en s’approchant d’eux. L’essentiel est que l’affaire soit bien faite… et je sais m’y prendre !

La jeune femme la considéra fixement et déclara en s’essuyant le front :

— C’est dangereux…

— Pourquoi ? s’écria la mère.

— Voici pourquoi ! dit le docteur, d’une voix précipitée et inégale : vous avez disparu de chez vous une heure avant l’arrestation de Nicolas. Vous vous êtes rendue à la fabrique, où on vous connaît si bien. Après votre arrivée, des feuillets révolutionnaires ont apparu à la fabrique. Tout cela se serrera autour de votre cou comme un nœud coulant…

— On ne me remarquera pas ! affirma la mère en s’animant. Si on m’arrête quand je reviendrai et qu’on me demande où j’ai été…

Elle s’interrompit et reprit :

— Je saurai bien répondre ! De la fabrique, je me rendrai directement au faubourg ; je connais là un homme, Sizov… je dirai donc que, tout de suite après le jugement j’ai été chez Sizov, poussée par le chagrin… Lui aussi est dans la douleur : son neveu a été condamné avec Pavel !… Et je dirai que je suis restée tout le temps chez lui… Et il confirmera la chose… Vous voyez !

Les sentant céder à son désir, elle tâchait de les convaincre et parlait avec une force croissante. Ils acquiescèrent.

— Que faire ? Allez ! dit le docteur à contre-cœur.

Lioudmila garda le silence, elle allait et venait pensivement dans la pièce. Son visage s’était assombri, ses joues se creusaient ; on voyait que les muscles de son cou étaient tendus comme si brusquement sa tête était devenue plus pesante et retombait involontairement sur sa poitrine. Le consentement forcé du docteur fit soupirer Pélaguée.

— Vous me ménagez tous ! dit-elle en souriant. Mais vous ne vous ménagez pas vous-mêmes.

— Ce n’est pas vrai ! répondit le docteur. Nous nous ménageons, nous devons nous ménager ! Et nous n’avons pas assez de blâme pour ceux qui s’exposent inutilement ! Ainsi donc, on vous portera les feuillets à la gare…

Il lui expliqua ce qu’elle aurait à faire ; puis, il ajouta en la regardant en face :

— Je vous souhaite de réussir ! Vous êtes satisfaite, n’est-ce pas ?

Et il partit, mécontent. Lorsque la porte se fut refermée sur lui, Lioudmila s’approcha de la mère et lui dit :

— Vous êtes une brave femme… Je vous comprends…

Elle la prit par le bras, et toutes deux se mirent à arpenter la pièce.

— Moi aussi, j’ai un fils. Il a déjà douze ans, mais il vit avec son père. Mon mari est substitut du procureur ; peut-être même est-il procureur maintenant… L’enfant est avec lui. Je me demande souvent ce qu’il deviendra…

Sa voix moite frémit, puis elle reprit, de nouveau pensive, en chuchotant :

— Il est élevé par un ennemi acharné de ceux qui me sont chers, de ceux que je considère comme étant les meilleurs êtres de la terre. Et mon fils peut devenir mon ennemi aussi… Je ne peux pas le prendre avec moi, car je vis sous un faux nom. Il y a huit ans que je ne l’ai vu… c’est long, huit ans !

Elle s’arrêta près de la fenêtre et continua, en regardant le ciel pâle et désert :

— S’il était avec moi, je serais plus forte. Même s’il mourait, je serais soulagée…

Après un instant de silence, elle ajouta à haute voix :

— Alors, je saurais qu’il est mort seulement, qu’il ne peut être l’ennemi de ce qui est plus haut encore que l’amour maternel, de tout ce qu’il y a de plus précieux dans la vie…

— Ma chérie ! dit doucement la mère, le cœur étreint par la compassion.

— Vous êtes heureuse ! reprit Lioudmila avec un sourire. C’est merveilleux de voir la mère et le fils marcher côte à côte… C’est rare !

— Oui, c’est bon ! s’écria Pélaguée, et elle continua en baissant la voix ; comme pour confier un secret : c’est une autre vie ! Vous, Nicolas, tous ceux qui travaillent pour la vérité, sont avec nous !… Et voilà que les gens deviennent proches les uns des autres… je les comprends… pas les mots, mais tout le reste, je le comprends !… Tout !

— Ah ! c’est comme ça ? dit la jeune femme, c’est comme ça !

La mère lui posa la main sur l’épaule et continua :

— Les enfants sont en marche dans le monde ! Voilà ce que je comprends : ils sont en marche dans le monde, sur toute la terre, partout, ils vont vers le même but ! Les meilleurs cœurs, les esprits loyaux vont à l’assaut sans regarder en arrière tout ce qui est mauvais et sombre ; ils avancent, ils avancent… Les jeunes et les robustes portent toute leur force à la même cause : à la justice ! Ils veulent triompher de la douleur ; ils ont pris les armes pour anéantir le malheur de l’humanité ; ils veulent vaincre l’horrible et ils le vaincront ! Nous allumerons un nouveau soleil, m’a dit l’un d’eux, et ils l’allumeront ! — Nous réunirons tous les cœurs brisés en un seul ! a dit un autre. Et ils le feront !

Elle leva le bras vers le ciel :

— Là, il y a un soleil !

Et se frappant la poitrine, elle conclut :

— Et ici, on en allumera un autre, plus éclatant que celui du ciel, le soleil du bonheur humain qui éclairera éternellement la terre, la terre tout entière et ceux qui l’habitent, de la lumière de l’amour que chaque être éprouvera pour tous et pour tout !

Elle évoquait les mots des prières oubliées pour enflammer sa foi nouvelle ; son cœur les lançait comme des étincelles.

— Les enfants qui vont par la voie de la raison et de la vérité portent de l’amour à toutes choses, créent un ciel nouveau, ils ont le feu incorruptible qui sort de l’âme, du tréfonds du cœur. Et c’est ainsi que nous est donnée une vie nouvelle, dans l’amour passionné des enfants pour le monde entier. Et qui pourrait éteindre cet amour ? Qui ? Y a-t-il une force supérieure à celle-ci ? Qui pourrait la vaincre ? C’est la terre qui l’a engendrée, et la vie tout entière veut sa victoire… la vie tout entière !

La mère s’écarta de Lioudmila et s’assit, haletante et fatiguée par l’émotion. La jeune femme s’éloigna aussi, doucement, avec précaution, comme si elle eût craint de briser on ne sait quoi. De son pas souple, elle traversa la pièce, fixant au loin le regard profond de ses yeux sans éclat. Elle semblait encore plus mince, plus droite et plus grande. Sa figure décharnée et sévère avait une expression concentrée, elle serrait nerveusement les lèvres. Le silence apaisa rapidement la mère ; elle demanda à mi-voix d’un ton craintif :

— Peut-être ai-je dit des choses qu’il ne fallait pas dire ?

Lioudmila se tourna vivement, lui jeta un coup d’œil effrayé, et s’écria avec vivacité :

— Non, c’est comme ça… c’est comme ça !… Mais n’en parlons plus !… Que cela reste comme vous venez de le dire… que cela reste… oui ! Et elle continua avec plus de calme : il faut bientôt partir… La gare est loin d’ici.

— Oui, bientôt ! Que je suis contente ! Ah ! que je suis contente, si vous saviez ! J’emporterai la parole de mon fils, la parole de mon sang ! C’est comme mon âme !

Elle sourit, mais son sourire n’eut qu’un pâle reflet sur le visage de Lioudmila. La mère sentait que cette contrainte refroidissait sa propre joie ; soudain, elle fut envahie du désir de communiquer à cette âme sévère son ardeur, de l’étreindre, afin qu’elle se mît à l’unisson de son cœur maternel. Elle prit la main de Lioudmila et dit en la serrant avec force :

— Ma chérie ! Comme il est bon de savoir qu’il y a dans la vie de la lumière pour tous les hommes et que, avec le temps, ils la verront, fondront leur âme en elle et se mettront tous à brûler de cette flamme inextinguible !

Son bon visage était frémissant ; ses yeux rayonnaient et ses sourcils s’agitaient comme pour donner des ailes à l’éclat des prunelles. Elle était enivrée par de grandes pensées, dans lesquelles elle mettait tout ce qui brûlait dans son cœur, tout ce qu’elle avait éprouvé ; et elle enfermait dans les cristaux fermes et vastes des mots lumineux, ses idées qui fleurissaient et rayonnaient de plus en plus dans ce cœur automnal, illuminé par le soleil de la force créatrice.

— C’est comme si un nouveau Dieu nous était né ! Tout pour tous, tous pour tout, toute la vie en un seul, en chacun toute la vie ! Et chacun pour toute la vie ! C’est ainsi que je comprends ; c’est pour cela que vous êtes sur la terre, je le vois ! En vérité, vous êtes tous des camarades, vous êtes de la même famille, car vous êtes les enfants de la même mère : la vérité ! C’est la vérité qui vous a engendrés, et c’est par sa force que vous vivez !

Pélaguée reprit haleine et continua avec un large geste, qui semblait étreindre :

— Et quand en moi-même je prononce ce mot : « camarades ! » je les entends marcher ! Ils viennent de partout en foule. J’entends un bruit retentissant et joyeux, comme si toutes les cloches des églises de la terre sonnaient !

Elle avait réussi : le visage de Lioudmila s’anima ; ses lèvres tremblèrent ; l’une après l’autre, de grosses larmes transparentes roulèrent de ses yeux ternes.

La mère la prit dans ses bras ; elle eut un rire silencieux, doucement fière de la victoire de son cœur…

Quand les deux femmes se quittèrent, Lioudmila regarda Pélaguée en face et demanda à voix basse :

— Savez-vous qu’il fait bon être avec vous ?

Et elle se répondit à elle-même :

— Oui ! On dirait qu’on est sur une haute montagne à l’aurore…