La Mère Coquette ou les Amants brouillés

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Gallica - t.3


LA MÈRE COQUETTE ou LES AMANTS BROUILLÉS
1665


Représenté pour la première fois au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne le 15 octobre 1665

Philippe Quinault naquit en 1635, à Felletin dans la Marche, d'un père peu fortuné, qui l'envoya à Paris dès l'âge de huit ans. Tristan-l'Ermite, célèbre alors par sa tragédie de Marianne, du même pays que le jeune orphelin, et, suivant quelques-uns, son parrain, prit soin de son éducation. Quinault n'avait pas encore dix-huit ans, lorsqu'il acheva les Rivales, comédie en cinq actes. Tristan présenta cette pièce, comme étant de sa composition, aux comédiens, qui en offrirent cent écus. Mais l'auteur de Marianne, ne voulant pas dérober à son élève la gloire que pouvait lui acquérir son premier ouvrage, ne dissimula plus qu'il était d'un jeune homme. À cette nouvelle, les acteurs ne voulurent plus en donner que cinquante écus. Enfin, par composition, ils accordèrent le neuvième de la recette, et c'est depuis ce moment que les auteurs ont eu dans les recettes une part proportionnée au nombre d'actes que contiennent leurs ouvrages. Quinault est beaucoup plus connu par ses opéra que par les pièces qu'il a données au théâtre Français; mais, fidèles au plan que nous nous sommes tracé, nous ne parlerons que des dernières. La seconde pièce de Quinault, intitulée la Généreuse ingratitude, tragi-comédie pastorale en cinq actes, en vers, fut jouée en 1654. L'Amant indiscret, ou le Maître étourdi, comédie en cinq actes, en vers, fut représenté dans la même année 1654. Les coups de l'Amour et de la Fortune, tragi-comédie en cinq actes, en vers, fut donnée en 1656. Les deux années suivantes virent paraître trois tragédies, totalement oubliées aujourd'hui : ce sont, Cirus, le Mariage de Cambyse, et Amalazonte. Le feint Alcibiade, tragi-comédie, fut joué en 1658. Le Fantôme amoureux tragi-comédie, en cinq actes, en vers, fut joué sept fois en 1669. Quinault fit représenter, en 1660, une tragi-comédie intitulée Stratonice, et une pastorale allégorique, sous le litre des Amours de Lysis et d'Hespérie. Agrippa, ou le faux Tibérinus, tragédie, parut en 1661. C'est cette tragédie qui eut beaucoup de succès en 1663, n'en eut aucun à ses reprises. La Mère coquette, comédie en cinq actes, en vers, la meilleure de toutes les pièces que Quinault ait composées pour le théâtre Français, et la seule que l'on trouve dans cette collection, parut pour la première fois le 15 octobre 1665. Pausanias tragédie, fut donné le 16 novembre 1668 et n'eut point de succès. Bellérophon, tragédie, est le dernier ouvrage que Quinault composa pour le théâtre Français. Elle fut jouée en 1670, et eut beaucoup de succès. Il est à remarquer qu'à cette époque Quinault n'avait encore composé aucun opéra. Un négociant, grand amateur de théâtre, ayant donné à Quinault un appartement dans sa maison, vint à mourir laissant plus de cent mille livres de biens à sa veuve. Celle-ci par reconnaissance des conseils utiles que le poète lui avait donnés dans la conduite de ses affaires, crut devoir assurer sa fortune en l'épousant. À cette époque, Quinault acheta une charge d'auditeur des comptes. La compagnie ayant fait quelques difficultés de le recevoir sous prétexte qu'il avait composé des comédies, on fit à cette occasion les vers suivants : « Quinault, le plus grand des auteurs, Dans votre corps, messieurs, a dessein de paraître : Puisqu'il a tant fait d'auditeurs, Pourquoi l'empêchez-vous de l'être ? » L'Académie s'empressa de l'admettre dans son sein ; il y fut reçu en 1670. Vers la fin de sa vie, Quinault entreprit un poème sur l'extinction en France de la religion prétendue réformée. Il mourut à Paris le 19 novembre 1688.


PERSONNAGES

LAURETTE, servante d'Ismène

CHAMPAGNE, valet de chambre d'Acante

ACANTE, amant d'Isabelle

LE MARQUIS, cousin d'Acante

CRÉMANTE, père d'Acante

ISABELLE, fille d'Ismène.

ISMÈNE, mère d'Isabelle

Le page du marquis.





La scène est à Paris, dans une salle du logis d'Ismène.

Scène I

Laurette, Champagne


LAURETTE

Tu n'es donc pas content ? Vraiment c'est une honte.

Je t'ai baisé deux fois.


CHAMPAGNE

Quoi ! Tu baises par compte ?

Après un an d'absence, au retour d'un amant,

Tu crois que deux baisers ce soit contentement ?


LAURETTE

Eh, mon Dieu, patience ! un de ces jours j'espère

Que de moi sur ce point tu ne te plaindras guère.

Mais parlons de mon maître, et sans déguisement.


CHAMPAGNE

N'ai-je pas là-dessus écrit bien amplement ?


LAURETTE

Oui, qu'on t'avait fait faire en vain un grand voyage.

Pour chercher ce bon homme et l'ôter d'esclavage,

Et que n'en ayant pu trouver nulle clarté,

Tu revenais enfin sans l'avoir racheté :

À ce compte il est mort ?


CHAMPAGNE

Cela ne veut rien dire

Et ta maîtresse encor n'a que faire de rire.


LAURETTE

Comment rire ?


CHAMPAGNE

Oh ! que non.


LAURETTE

Qu'est-ce donc que tu crois ?


CHAMPAGNE

Mais toi, tu me crois donc un sot comme autrefois ?

Je ne l'étais pas tant que tu l'aurais pu croire.

Quand je te dis adieu... si j'ai bonne mémoire

Ce fut en cette salle, en ce lieu justement.

Comme je te faisais mon petit compliment,

T'assurais de mon mieux d'une ardeur sans seconde,

Eh ! Je m'en acquittai, je crois...


LAURETTE

Le mieux du monde.


CHAMPAGNE

Ta maîtresse survint, qui nous fit séparer,

Avec elle en sa chambre elle te fit entrer;

Et, chagrin de nous voir séparés de la sorte,

Je voulus par dépit écouter à la porte.

J'ai l'oreille un peu fine : elle avait le cœur gros,

Elle le débonda d'abord par des sanglots;

Puis d'un ton assez aigre, elle te fit entendre

Quels maux de mon voyage elle devait attendre;

Que j'allais lui chercher un époux irrité

D'avoir langui longtemps dans la captivité;

Qu'elle allait à son tour entrer dans l'esclavage;

Enfin qu'après sept ans d'espoir d'un doux veuvage,

Un vieux mari chagrin viendrait troubler le cours

De ses plus doux plaisirs et de ses plus beaux jours

J'en aurais bien ouï davantage sans peine,

Mais ou vint à sortir de la chambre prochaine ;

J'eus peur d'être surpris, et je vois à regret

Que tu n'as pas voulu m'avouer ce secret.


LAURETTE

C'est ta faute.


CHAMPAGNE

Ma faute ?


LAURETTE

Oui, je te le proteste.


CHAMPAGNE

Si tu m'aimais assez. . .


LAURETTE

Va, je t'aime de reste.


CHAMPAGNE
'

Quel secret entre amants doit-on jamais avoir ?


LAURETTE

Tu ne saurais rien taire, et tu veux tout savoir ?

Crois-tu que quand je garde avec toi le silence,

Je ne me fasse pas beaucoup de violence ?

Je suis fille, je t'aime, et me tais à regret.

Ce m'est un grand fardeau, que le moindre secret :

Mais j'ai trop éprouvé ton caquet invincible,

Et ne m'y puis fier sans être incorrigible.


CHAMPAGNE

Va, va, j'ai vu le monde, et je suis bien changé;

Si j'eus quelque défaut, je m'en suis corrigé.

Je sais comme il faut vivre, et vivre avec adresse :

Je reviens du pays des sept sages de Grèce;

Et pour te faire voir que je me tais fort bien.

Je sais un grand secret dont tu ne sauras rien.


LAURETTE

Qui ? moi ?


CHAMPAGNE

Toi-même.


LAURETTE

Encor, quel secret pourrait-ce être ?


CHAMPAGNE

Un secret qui me perd, s'il est su de mon maître :

Son vieux père, surtout, fâcheux au dernier point,

Est homme là-dessus à ne pardonner point.


LAURETTE

Je ne puis donc prétendre à savoir ce mystère.


CHAMPAGNE

N'était que tu croirais que je ne me puis taire,

Vois-tu, je t'aime assez pour ne te rien celer;

Mais tu m'accuserais encor de trop parler.


LAURETTE

Point, cela n'est pour moi d'aucune conséquence.


CHAMPAGNE

Je yeux savoir garder désormais le silence;

Et si je te dis tout, peut-être tu croiras...


LAURETTE

Point du tout, je croirai tout ce que tu voudras.


CHAMPAGNE

Tu sais quelle amitié de tout temps fit paraître

L'époux de ta maîtresse au père de mon maître;

Qu'ils étaient grands amis, n'étant encor qu'enfants.

Et qu'il y peut avoir déjà près de huit ans

Que ton maître, embarqué sur mer pour ses affaires,

Fut pris, et chez les Turcs vendu par des corsaires.

Tu sais que ta maîtresse en eut peu de douleur,

Et très patiemment supporta ce malheur;

Que, loin de rechercher, craignant sa délivrance,

Elle le tint pour mort et prit le deuil d'avance.

Tu sais fort bien aussi que la vieille amitié

Fit qu'enfin mon vieux maître eu eut quelque pitié.

Et me chargea de faire en Turquie un voyage,

Pour chercher et tirer son ami d'esclavage.

Je fus, comme tu sais, m'embarquer pour cela :

Tu sais enfin. Comment ! Quels gestes fais-tu là ?


LAURETTE

C'est que le sang me bout, franchement, à t'entendre ;

Si je sais tout cela, que sert de me l'apprendre ?


CHAMPAGNE

Je t'ai voulu conter le tout de point en point.


LAURETTE

Conte-moi simplement ce que je ne sais point.


LAURETTE

lui faisant signe de se taire.

Donc... au moins.


LAURETTE

Oui, dis donc.


CHAMPAGNE

Veux-tu que je te die ?

Je n'ai, ma foi, jamais été jusqu'en Turquie.


LAURETTE

Comment ?


CHAMPAGNE

Un vent fâcheux à Malte nous jeta,

Où d'un certain vin grec le charme m'arrêta :

Ta maîtresse aussi bien...


LAURETTE

Laisse là ma maîtresse.

Si l'on t'interrogeait...


CHAMPAGNE

Me crois-tu sans adresse ?

Un vaisseau turc fut pris, un esclave chrétien,

Français, et pas trop sot pour un Parisien,

Trouvé sur ce vaisseau, fut mis hors d'esclavage ;

Il était vieux, cassé, j'eus pitié de son âge :

Je l'ai par charité jusqu'à Paris conduit,

Et du pays des Turcs il m'a fort bien instruit.

Veux-tu voir si je sais...


LAURETTE

Moi ! puis-je m'y connaître ?


CHAMPAGNE

N'importe.


LAURETTE

Quelqu'un vient : c'est Acante ton maître.



Scène II

Acante, Laurette, Champagne


LAURETTE

Vous nous trouvez causant, monsieur, Champagne et moi.


ACANTE

Vous vous aimez tous deux à ce que je connais.


CHAMPAGNE

Eh ! Pourquoi non, monsieur ?


LAURETTE

Avec même tendresse.


ACANTE

Que vous êtes heureux ! Mais voit-on ta maîtresse ?


LAURETTE

On ne peut voir madame encor de quelque temps.

Elle est à sa toilette.


ACANTE

Il suffit, et j'attends.


CHAMPAGNE

C'est-à-dire, entre nous, que madame se farde.


LAURETTE

Ne retiendras-tu point ta langue babillard ?


CHAMPAGNE

Eh ! ce n'est qu'entre nous.


ACANTE

Que dites-vous tout bas ?


LAURETTE

Que la mère en ces lieux n'attire point vos pas ;

Que la fille plutôt...


ACANTE

Quoi ! L'ingrate Isabelle ?

Je l'aimais, je l'avoue, et d'une ardeur fidèle :

Dès mes plus jeunes ans je m'en sentis charmé.

Et je puis dire, hélas, qu'alors j'étais aimé !

J'en avais chaque jour quelque douce assurance.

Tant qu'elle fut dans l'âge où règne l'innocence.

Elle vit avec joie, et même avec transport,

Nos deux pères amis, de notre hymen d'accord;

Et j'attendais des nœuds qu'en nous on voyait croître.

Une éternelle amour, s'il en peut jamais être.

J'avais cru que son cœur pourrait se dégager

Du penchant naturel qu'a son sexe à changer;

Mais l'ingrate, au mépris d'un feu tel que le nôtre.

Est changeante, sans foi, fille enfin comme une autre.


LAURETTE

C'est traiter un peu mal notre sexe à mes yeux.

Les hommes, par ma foi, ne valent guère mieux;

Et tel qui nous impute une inconstance extrême

Souvent cherche querelle, et veut changer lui-même;

Quand les traîtres sont las, messieurs font les jaloux.


ACANTE

Crois-tu...


LAURETTE

Ce que j'en dis, monsieur, n'est pas pour vous.

Isabelle, sans doute, agit d'une manière

Qui fait voir qu'avec vous elle rompt la première;

Et malgré ses mépris, malgré tous ses rebuts,

Je ne jurerais pas que vous ne l'aimiez plus.


ACANTE

Moi ! que j'aime une ingrate ! une inconstante fille !...

Mais est-elle en sa chambre ?


LAURETTE

Oui, monsieur, qui s'habille :

Un homme y vient d'entrer.


ACANTE

Qui ?


LAURETTE

Qui vous craint fort peu ;

Beau, jeune...


ACANTE

Et c'est ?


LAURETTE

Déjà vous voilà tout en feu ?

Il n'a que soixante ans, c'est monsieur votre père.


ACANTE

Mon père ? Eh ! que fait-il ?


LAURETTE

Eh ! Que pourrait-il faire ?

Courbé sur son bâton, le bon petit vieillard

Tousse, crache, se mouche, et fait le goguenard;

Des contes du vieux temps étourdit Isabelle :

C'est tout ce que je crois qu'il peut faire auprès d'elle.


ACANTE

Crois-tu qu'elle aime ailleurs ?


CHAMPAGNE

Là, dis.


LAURETTE

Je le crois bien,

Mais pour dire qui c'est, monsieur, je n'en sais rien.


CHAMPAGNE

Serait-ce point...


ACANTE

Qui donc ?


CHAMPAGNE

Attendez, que j'y pense..

Le marquis ?


ACANTE

Mon cousin ? J'y vois peu d'apparence.


LAURETTE

Il est vrai : ce cousin, respect la parenté,

Est un jeune étourdi bouffi de vanité.

Qui cache dans le faste, et sous l'énorme enflure

D'une grosse perruque et d'une garniture.

Le plus badin marquis qui vit jamais le jour,

Et, pour tout dire enfin, un sot suivant la cour.


CHAMPAGNE

N'importe, il est marquis; c'est ainsi qu'on le nomme,

Et ce titre parfois rajuste bien un homme.


ACANTE

Ah ! Si c'était pour lui... Non, je ne le crois pas,

Isabelle n'a point des sentiments si bas :

Quelque juste dépit qui contre elle m'aigrisse,

Je ne lui saurais faire encor cette injustice.

Mais si je connaissais mon rival trop heureux...


LAURETTE

Ah ! vous êtes, monsieur, encor bien amoureux !


ACANTE

Non, je neveux plus l'être après an tel outrage


LAURETTE

Quand on l'est malgré soi l'on l'est bien davantage;

On ne m'y trompe pas, je m'y connais trop bien.


ACANTE

Hélas ! que l'orgueilleuse au moins n'en sache rien :

Si l'ingrate qu'elle est connaissait ma tendresse.

Elle triompherait encor de ma faiblesse.


LAURETTE

Vraiment sans lui rien dire, elle en triomphe assez,

Et vous raille en secret plus que vous ne pensez,

Elle ne croit que trop que vous l'aimez encore.


ACANTE

L'ingrate me méprise, et croit que je l'adore.

Dis-lui qu'elle s'abuse; oui: mais dis-lui si bien...


LAURETTE

Ma foi, j'aurai beau dire, elle n'en croira rien :

Elle tient votre cœur trop sûr sous son empire.


ACANTE

Je l'empêcherai bien de m'en oser dédire,

Ce cœur, ce lâche cœur...



Scène III

Le Marquis, Acante, Champagne, Laurette


LE MARQUIS

Ah ! Cousin, te voilà ?

Bonjour. Que je t'embrasse ; encor cette fois-là.


ACANTE

Ah ! vous me meurtrissez ! Laurette se retire ?


LAURETTE

Monsieur Champagne encore a deux mots à me dire.


LE MARQUIS

Comment, monsieur Champagne ! Il est donc revenu ?

Il sent son honnête homme, et je l'ai méconnu:

Lorsqu'il était laquais, il n'était pas si sage.


CHAMPAGNE

Ni vous non plus, monsieur, lorsque vous étiez page.


LE MARQUIS

Nous étions grands fripons.


CHAMPAGNE

Vous l'étiez plus que moi.


LE MARQUIS

Je te veux servir.


CHAMPAGNE

Ouf ! Vous m'étranglez, ma foi.


LE MARQUIS

Eh, Laurette !


LAURETTE

Ah monsieur, avec moi, je vous prie.

Trêve de compliment, et de cérémonie.

Laurette et Champagne se retirent.

ACANTE

Estimez-vous beaucoup l'air dont vous affectez

D'estropier les gens par vos civilités,

Ces compliments de main, ces rudes embrassades,

Ces saluts qui font peur, ces bonjours à gourmades

Ne reviendrez-vous point de toutes ces façons ?


LE MARQUIS

Oh ! Oh ! Voudrais-tu bien me donner des leçons,

À moi, cousin, à moi ?


ACANTE

C'est un avis sincère,

Et ce que je vous suis me défend de me taire :

On peut plus sagement exprimer l'amitié.


LE MARQUIS

Eh ! mon pauvre cousin, que tu me fais pitié !

Tu veux donc faire prendre un air modeste et sage

Aux gens de ma volée, aux marquis de mon âge ?

Va, tu sais peu le monde, et la cour, si tu crois

Qu'on peut être marquis, jeune, et sage à la fois.

Il faut être à la mode, ou l'on est ridicule :

On n'est point regardé, si l'on ne gesticule,

Si, dans les jeux de main ne cédant à pas un,

On ne se fait un peu distinguer du commun.

La sagesse est niaise, et n'est plus en usage,

Et la galanterie est dans le badinage.

c'est ce qu'on nomme adresse, esprit, vivacité.

Et le véritable air des gens de qualité.


ACANTE

On peut voir toutefois, pour peu que l'on raisonne ..


LE MARQUIS

Où l'usage prévaut, nulle raison n'est bonne.


ACANTE

Mais...


LE MARQUIS

Ne t'érige point, de grâce, en raisonneur;

Morbleu, c'est un défaut à te perdre d'honneur:

Tâche à t'en corriger, et changeons de matière.

Je viens chercher ici ton père à ta prière;

Je veux en ta faveur lui parler comme il faut.


ACANTE

Il est dans cette chambre, et sortira bientôt.

Surtout...


LE MARQUIS

Tu me dis hier tout ce qu'il lui faut dire,

Laisse-moi seulement.


ACANTE

Quoi ! Que je me retire.

Sans m'informer de lui, du moins de sa santé ?


LE MARQUIS

Eh ! Ne te pique point de tant d'honnêteté :

Dans un fils tel que toi, crois-moi, l'on n'aime guère

Ces soins si curieux de la santé d'un père.

Le bon homme pour toi ne mourra que trop tard.


ACANTE

Vous croyez...


LE MARQUIS

Avec moi, cousin, finesse à part,

Nous savons ce que c'est que la perte d'un père :

Jamais de ce malheur fils ne se désespère ;

Et l'on trouve toujours aux douceurs d'hériter,

Des consolations qu'on ne peut rejeter.

Quelque honnête grimace qu'enfin on puisse faire,

Tout père qui vit trop court danger de déplaire.

Ton chagrin pour le tien n'a que trop éclaté.


ACANTE

Si j'ai quelque chagrin, c'est de sa dureté,

De lui voir chaque jour retrancher ma dépense,

Et d'un air dont pour lui je rougis quand j'y pense :

Mais ce n'est pas encor sa plus grande rigueur ;

De plus, ce coup surtout m'a percé jusqu'au cœur,

Lui-même qui pour moi fit le choix d'Isabelle,

A cessé d'approuver mon hymen avec elle,

M'a dit qu'il s'avisait de m'engager ailleurs,

Et jetait l’œil pour moi sur des partis meilleurs.

J'eus beau de mon amour lui marquer la tendresse,

Il la nomma folie, aveuglement, faiblesse,

Et paya mes raisons, sans en être adouci.

D'un « Je suis votre père », et je le veux ainsi.


LE MARQUIS

Laissons l'amour à part, parlons pour ta dépense.

Mais sors, j'entends tousser, et le bon homme avance.


Scène IV

Crémante, Le Marquis


CRÉMANTE

en toussant C'est vous, mon cher neveu ? Qui vous croyait si près ?


LE MARQUIS

Achevez de tousser, vous parlerez après.

Vous allez étouffer, ce n'est point raillerie :

Quelques coups sur le dos...


CRÉMANTE

Doucement, je vous prie.

La moindre émotion me fait tousser d'abord.


LE MARQUIS

Eh ! qui peut si matin vous émouvoir si fort ?


CRÉMANTE

Je vais vous tout conter sans feinte et sans grimace.

Pour vous...


LE MARQUIS

Sans compliment.


CRÉMANTE

Couvrons-nous donc, de grâce.


LE MARQUIS

Mettez.


CRÉMANTE

Eh !


LE MARQUIS

Laissez-moi.


CRÉMANTE

Quoi ! Ne vous couvrir pas ?


LE MARQUIS

Non.


CRÉMANTE

Quoi ! vous...


LE MARQUIS

Morbleu, non.


CRÉMANTE

Vous laisser chapeau bas !

Moi, souffrir d'un marquis ce respect !


LE MARQUIS

Non, je jure :

C'est moins respect pour vous que soin pour ma coiffure ?

Celui de se couvrir n'est bon qu'aux vieilles gens.


CRÉMANTE

Eh ! l'on n'est pas si vieux encore à soixante ans.


LE MARQUIS

Non, vous êtes sain.


CRÉMANTE

Oui, je le suis, sans doute,

Hors quelques petits maux, comme atteinte de goutte,

Catarrhes, rhumatisme.


LE MARQUIS

Ah ! Tout cela n'est rien.


CRÉMANTE

Enfin, à cela près, je me porte assez bien.

Tout vieux que je parois, l'âge encore me laisse

Des restes de chaleur, des regains de jeunesse;

Mon poil blanc couvre encore un sang subtil et chaud.

Tel qu'au temps...


LE MARQUIS

Vous prenez le récit d'un peu haut.


CRÉMANTE

Je ne vous dis donc point enfin qu'en secret j'aime,

Que je suis depuis peu rival de mon fils même.


LE MARQUIS

Vous m'avez dit cela vingt fois sans celle-ci.


CRÉMANTE

Vraiment je n'entends pas vous en rien dire aussi.

Enfin donc par un feu dont tout mon sang s'allume, Éveillé ce matin plus tôt que de coutume,

J'ai familièrement usé de mon crédit,

Et surpris Isabelle au sortir de son lit.

Je n'ai senti jamais mon âme plus émue :

Sa beauté négligée en semblait être accrue;

Son désordre charmait, un long et doux sommeil

Avait rendu son teint plus frais et plus vermeil,

Rallumé ses regards, et jeté sur sa bouche

Du plus vif incarnat une nouvelle couche ;

Sans art, sans ornements, sans attraits empruntés.

Elle était belle enfin de ses propres beautés.

Sous le nom de bon homme et d'ami de son père.

Je l'ai vue habiller sans façon, sans mystère.

J'ai fait pour l'amuser des contes de mou mieux;

Mais Dieu sait cependant comme j'ouvrais les yeux.

En se chaussant j'ai vu... Rien n'est mieux fait au monde ;

J'ai vu certain morceau de jambe blanche, ronde...

Mais n'allez point l'aimer au moins sur mon récit...


LE MARQUIS

Les gens de cour ont bien autre chose eu l'esprit :

L'amour leur est honteux, à moins d'un grand trophée.

Poursuivez donc.


CRÉMANTE

Ensuite elle s'est donc coiffée :

J'ai goûté le plaisir de voir ses cheveux blonds

Tomber à flots épais jusque sur ses talons,

Et même si bien pris mon temps et mes mesures,

Que j'en ai finement ramassé des peignures.

S'étant coiffée enfin, comme avec mille appas,

Pour prendre un corps de robe elle avançait les bras,

Par bonheur tout-à-coup une épingle arrachée.

Qui tenait sur son sein sa chemise attachée,

M'a laissé voir à nu l'objet le plus charmant...

Ouf ! j'en suis tout ému d'y penser seulement.


LE MARQUIS

Votre toux reviendra, changeons donc de langage.

Aussi bien mon cousin à vous parler m'engage :

Il voudrait quelque argent.


CRÉMANTE

Là-dessus je suis sourd ;

La jeunesse a besoin qu'on la tienne de court :

Vos conseils toutefois sont ceux que je veux suivre.


LE MARQUIS

Non, non, ne changez point votre façon de vivre,

Tenez-lui les rigueurs des pères d'aujourd'hui.

Dites-lui bien pourtant que j'ai parlé pour lui.

Mais que c'est pour son bien.


CRÉMANTE

Allez, laissez-moi faire,

Je sais faire valoir l'autorité de père.


LE MARQUIS

Vous me prêterez bien, que je crois, cent louis :

J'en reçus hier deux cents qui sont évanouis;

Mais vous saurez comment, et m'en louerez sans doute.

Quand il s'agit d'honneur, il faut que rien ne coûte ;

Et je puis sur ce point dire, sans vanité.

Qu'aucun argent jamais n'a si bien profité.


CRÉMANTE

Oui, l'honneur vaut beaucoup.


LE MARQUIS

Admirez l'industrie :

L'honneur vient de bravoure et de galanterie,

Et j'ai su trouver l'art d'être ensemble estimé,

Et galant de fortune, et brave confirmé.

Moyennant cent louis que j'ai donnés d'avance.

Un marquis des plus gueux, mais brave à toute outrance,

M'a feint une querelle, et d'abord prenant feu.

M'a donné sur la joue un coup plus fort que jeu.


CRÉMANTE

Un soufflet ?


LE MARQUIS

Point du tout.


CRÉMANTE

Mais un coup sur la joue.


LE MARQUIS

Ce n'est qu'un coup de poing, et lui-même l'avoue.

J'ai fait rage aussitôt, j'ai ferraillé, paré,

Et me suis fait tenir pour être séparé.

Voilà qui m'établit pour brave sans conteste.

Je n'ai pas mis plus mal mes cent louis de reste.

Avec une comtesse en crédit à la cour.

J'ai seul passé le soir, et joué jusqu'au jour.

J'ai perdu mon argent, mais ma perte est légère.

Et ce qu'elle me vaut me la doit rendre chère.


CRÉMANTE

Quoi ! la dame en faveurs vous aurait acquitté ?


LE MARQUIS

Non ; je la crois fort sage, à dire vérité.

Mais comme je sortais sans suite que mon page.

Car c'est une maison de notre voisinage,

J'ai trouvé deux marquis, et des plus médisants,

Qui pour chasser ensemble allaient sans doute aux champs.

Tous deux m'ont reconnu dès qu'ils m'ont vu paraître :

J'ai feint, me détournant, de ne les pas connaître.

Et d'un grand manteau gris me suis couvert le nez.

Comme font en tel cas les galants fortunés.

Jugez en quel honneur me mettra cette histoire,

Et pour fort peu d'argent combien j'aurai de gloire.


CRÉMANTE

Mais l'honneur, ce me semble, au fond n'est point cela.


LE MARQUIS

Bon ! c'est du vieil honneur dont vous nous parlez là.


CRÉMANTE

Jadis...


LE MARQUIS

Sans perdre temps en des raisons frivoles,

De grâce, allons chez vous pour prendre cent pistoles.


CRÉMANTE

Quoique l'argent soit rare, allons, j'en suis content;

Mais j'espère eu revanche un service important.


LE MARQUIS

Mon crédit à la cour vous est-il nécessaire ?


CRÉMANTE

Non ; l'amour maintenant est mon unique affaire :

Mon fils aime Isabelle, et c'est tout mon espoir

De les brouiller ensemble et de m'en prévaloir.


LE MARQUIS

Fussent-ils plus unis, que rien ne vous étonne;

Je sais l'art de brouiller les gens mieux que personne.

C'est là mon vrai talent, et mon soin le plus doux.


CRÉMANTE

Il faudrait donc...


LE MARQUIS

Allons résoudre tout chez vous


ACTE II


Scène I

.
Ismène, Isabelle, Laurette


ISABELLE
,
sortant de sa chambre, et trouvant Ismène qui sort de la sienne.

J'allais à votre chambre.


ISMÈNE

Et qu'y veniez- vous faire ?


ISABELLE

Vous rendre ce que doit une fille à sa mère,

M'informer s'il vous plaît que je suive vos pas

Au temple ce matin.


ISMÈNE
.

Non, il ne me plaît pas.



ISABELLE

Chaque jour rend pour moi votre humeur plus sévère.

Ne saurais-je jamais d'où vient votre colère ?

J'essayerais, madame...


ISMÈNE

Ah ! C'est trop discourir.

Allez, retirez-vous, je ne vous puis souffrir.


Scène II

.
Ismène, Laurette


LAURETTE

Madame, en vérité, cette rigueur m'étonne;

Quoi ! Vous, pour tout le monde et si douce et si bonne.

Pour votre fille seule être rude à ce point ?


ISMÈNE

J'en ai trop de raisons.


LAURETTE

Je ne les conçois point :

J'ignore d'où vous vient tant de haine pour elle;

C'est une fille aimable...


ISMÈNE

Elle n'est que trop belle;

Je sais trop sur les cœurs quel empire elle prend.


LAURETTE

Est-ce là tout l'outrage ?...


ISMÈNE

En est-il un plus grand ?

De quel œil puis-je voir, moi qui, par mon adresse.

Crois pouvoir, si j'osais, me piquer de jeunesse,

Une fille adorée, et qui, malgré mes soins.

M'oblige d'avouer que j'ai trente ans au moins ?

Et comme à mal juger on n'a que trop de pente,

De trente ans avoués n'en crois-t-on pas quarante ?


LAURETTE

Il est vrai que le monde est plein de médisants ;

Mais on peut être belle encore à quarante ans.


ISMÈNE

Ou le peut, mais enfin c'est l'âge de retraite ,

La beauté perd ses droits, fut-elle encor parfaite;

Et la galanterie, au moment qu'on vieillit,

Ne peut se retrancher qu'à la beauté d'esprit.


LAURETTE

Vous êtes trop bien faite, et c'est une chimère.


ISMÈNE

Une fille à seize ans défait bien une mère.

J'ai beau par mille soins tâcher de rétablir

Ce que de mes appas l'âge peut affaiblir,

Et d'arrêter par art la beauté naturelle

Qui vient de la jeunesse, et qui passe avec elle.

Ma fille détruit tout dès qu'elle est près de moi :

Je me sens enlaidir sitôt que je la vois.

Et la jeunesse en elle, et la simple nature,

Font plus que tout mon art, mes soins et ma parure.

Fut-il jamais sujet d'un plus juste courroux ?


LAURETTE

Elle a tort en effet, je l'avoue avec vous :

Mais on sait à ce mal le remède ordinaire;

Faites-la d'un couvent au moins pensionnaire.

Quoi ! vous hochez la tête ? Est-ce que vous doutez

Qu'lsabelle ose rien contre vos volontés ?


ISMÈNE

Non : je puis m'assurer de son obéissance;

Elle suit mes désirs toujours sans résistance;

Je la trouve soumise à tout ce que je veux,

Et c'est ce que j'y trouve encor de plus fâcheux,

Puisqu'elle m'ôte ainsi tout prétexte de plainte.

Pour couvrir le dépit dont je me sens atteinte.

Pour l'éloigner de moi, je n'ai qu'à le vouloir;

Mais, Laurette, quels maux n'en dois-je pas prévoir ?

C'est dans l'état de veuve, où je dois me réduire,

Un prétexte aux plaisirs, qu'une fille à conduire.

Je puis, sous la couleur d'un soin si spécieux,

Prétendre sans scrupule à paraître eu tous lieux,

À jouir des douceurs du Cours, des promenades,

À voir les jeux publics, bals, ballets, mascarades;

Et n'ayant plus de fille à mener avec moi,

Je dois vivre autrement, et c'est là mon effroi.

Le grand monde me plaît, je hais la solitude,

Il n'est point à mon gré de supplice plus rude.

Et j'aime encore mieux voir ma fille à regret.

Qu'éviter à ce prix le tort qu'elle me fait.


LAURETTE

Elle ne vous fait pas tant de tort qu'il vous semble,

On vous prend pour deux sœurs quand on vous voit ensemble.


ISMÈNE

Sans mentir ?


LAURETTE

Je vous parle avec sincérité.


ISMÈNE
,
se regardant dans son miroir de poche.

Comment suis-je aujourd'hui ? Mais dis la vérité.


LAURETTE

Vous ne fûtes jamais plus jeune ni plus belle;

Surtout votre beauté paraît fort naturelle.


ISMÈNE

Est-il bien vrai, Laurette ?


LAURETTE

Il n'est rien plus certain.


ISMÈNE

Tu peux prendre pour toi cette jupe demain ;

Je viens d'apercevoir que la tienne se passe.


LAURETTE

Vous savez, sans mentir, donner de bonne grâce :

Votre fille, après tout, ne vous vaudra jamais.


ISMÈNE

La jeunesse, Laurette, a de puissants attraits.


LAURETTE

Elle est jeune, il est vrai ; mais, à faute de l'être,

On peut s'en consoler quand on la sait paraître :

Votre fille n'a point vos secrets pour charmer.


ISMÈNE

Acante cependant l'aime et ne peut m'aimer;

Ni tout ce que j'ai d'art, ni toute ton adresse.

N'ont pu déraciner sa première tendresse;

Je ne puis à ma fille arracher cet amant.


LAURETTE

Les premières amours tiennent terriblement.

Nous pouvons toutefois avoir quelque espérance :

Mes ruses ont entre eux rompu l'intelligence.

Et tous les faux rapports que j'ai faits jusqu'ici

Nous ont, grâces au ciel, assez bien réussi.

Ils ne se parlent plus.


ISMÈNE

C'est beaucoup ; mais Laurette,

Ce n'est pas, tu le sais, tout ce que je souhaite :

Avant de mes appas le déclin déclaré,

Il serait bon que j'eusse un époux assuré,

Un parti qui me plût, et qui me fût sortable,

Et je trouve à mon goût Acante fort aimable.


LAURETTE

Vous avez le goût bon, on ne le peut nier,

Et ce second époux vaudrait bien le premier;

Mais c'est un grand dessein.


ISMÈNE

N'épargne soin ni peine.

Si tu peux réussir, ta fortune est certaine ;

Tu n'en dois point douter.


LAURETTE

J'y ferai mon effort :

Mais je trouve un obstacle à surmonter d'abord ;

Touchant votre veuvage un scrupule peut naître.

Vous êtes fort bien veuve, et l'on ne peut mieux l'être ;

Votre mari, sans doute, est défunt, autant vaut ;

Vous avez attendu plus de temps qu'il n'en faut :

Après huit ans passés, sans qu'un mari se trouve,

Une femme au besoin est même plus que veuve;

Il n'est rien de plus sûr, votre avocat l'a dit :

Mais il est bon d'ôter tout soupçon de l'esprit.

Toute peur d'un retour, et d'un remue-ménage,

Si vous voulez qu'on pense à vous pour mariage.


ISMÈNE

Laurette, à dire vrai, c'est mon plus grand souci.


LAURETTE

Champagne m'a promis d'être bientôt ici :

Il faut voir si l'on peut gagner son témoignage.

Et celui d'un vieillard qui sort de l'esclavage.


ISMÈNE

Il faudrait que ce fût sans me commettre, au moins.


LAURETTE

C'est comme je l'entends, fiez- vous à mes soins :

Afin de vous laisser garder la bienséance,

Je ferai du dessein seule toute l'avance.

Mais l'argent pour corrompre est un puissant moyen.


ISMÈNE

Dispose, agis, promets, je n'épargnerai rien.

On vient, je remets tout enfin à ta conduite.


LAURETTE

Laissez-nous un peu seuls, vous reviendrez ensuite.


Scène III

.
Champagne, Laurette



CHAMPAGNE

D'où vient que ta maîtresse évite de me voir ?

Va-t-elle dire encor deux mots à son miroir ?

De ses ingrédients grossir un peu la dose ?


LAURETTE

Elle avait oublié de serrer quelque chose;

Elle va l'enfermer, et doit sortir bientôt.


CHAMPAGNE

Son visage de jour est donc fait comme il faut ?

Et sa beauté d'emprunt...


LAURETTE

Brisons là, je te prie.

Elle hait là-dessus à mort la raillerie;

Elle est étrangement délicate en cela.

Et ne croit nul outrage égal à celui-là.

Je veux t'entretenir d'affaires d'importance.

L'homme que tu m'as dit avoir conduit en France,

Quel homme est-ce ?


CHAMPAGNE

Un vieillard assez chagrin.


LAURETTE

Au fond,

Est-ce un homme d'esprit ?


CHAMPAGNE

D'esprit, je t'en répond.

Mais touchant sa famille, il s'obstine à se taire...


LAURETTE

Cela n'importe rien pour ce que j'en veux faire.

Ma maîtresse a sans doute, à parler tout de bon.

De se remarier grande démangeaison;

Mais quoiqu'elle prétende être veuve à bon titre,

Elle a quelque scrupule encor sur ce chapitre ;

Et pour l'en délivrer, on l'obligerait fort,

Si quelqu'un témoignait que sou mari fût mort.

Crois-tu que ton vieillard pût rendre cet office ?

Nous ferions bien valoir le prix d'un tel service.


CHAMPAGNE

Oui, je le tiens, s'il veut, fort propre à cet emploi;

C'est sans doute...


LAURETTE

Et surtout étant instruit par toi.


CHAMPAGNE

À gagner ce témoin aisément je m'engage.

Si tu voulais y joindre aussi ton témoignage,

Ce serait encor mieux.


CHAMPAGNE

Moi ! faire un faux rapport ?


LAURETTE

Quoi, pour mentir un peu, te troubles-tu si fort ?

Et serais-tu bien homme à si faible cervelle,

Que de t'embarrasser pour une bagatelle ?

Crois-moi, le plus grand vice est celui d'être gueux,

Et ce n'est pas à nous d'être si scrupuleux;

Un soin si délicat n'est pas à notre usage.

La fourbe qui nous sert est notre vrai partage;

Elle est pour nous sans honte, et jusqu'ici jamais

La probité ne fut la vertu des valets :

Les gens d'esprit surtout ont leur profit en tête.


CHAMPAGNE

Le scrupule n'est pas aussi ce qui m'arrête.

Hier, lorsque j'arrivai, quand j'y songe d'abord,

Je dis que j'ignorais si ton maître était mort;

Comment dire autrement sans que l'on me soupçonne ?


LAURETTE

Pour un homme d'esprit peu de chose t'étonne.

Tu diras que d'abord ne doutant point du choix

Que ton maître avait fait d'Isabelle autrefois,

Tu cachais cette mort, pour détourner la mère

De donner à sa fille un importun beau-père;

Mais, ton maître pour elle étant sans intérêt,

Que tu dis franchement la chose comme elle est.


CHAMPAGNE

Cela m'est comme à toi venu dans la pensée;

Mais d'un autre souci j'ai l'âme embarrassée :

Si ton maître à la fin revenait du Levant ?


LAURETTE

Mon dieu ! Point: il est mort.


CHAMPAGNE

Mais s'il était vivant ?


LAURETTE

Il n'a garde, crois-moi.


CHAMPAGNE

Je songe où je m'engage.


LAURETTE

Ma maîtresse revient, songe à ton personnage.


CHAMPAGNE

J'y vois trop de péril, et tu m'obligeras

De ne me point mêler dans tout cet embarras.


LAURETTE

Es-tu si simple encor ? Que rien ne t'inquiète.



Scène IV

.
Ismène, Laurette, Champagne


LAURETTE
,
feignant de pleurer.

Quelle nouvelle ! Ah ! Ah !


ISMÈNE

De quoi pleure Laurette ?


LAURETTE

Je pleure, mais, hélas ! quand vous saurez de quoi.

Vous pleurerez, madame, encor bien plus que moi.


ISMÈNE

N'importe, expliquez-vous.


LAURETTE

Ah ! ma bonne maîtresse .

C'est... Je ne puis parler, tant la douleur me presse.

Monsieur Champagne.. Hé là, faites-lui ce récit.

Dites-lui tout.


CHAMPAGNE

Quoi ! tout ?


LAURETTE

Ce que vous m'avez dit.


CHAMPAGNE

Moi ! Je n'ai rien à dire.


LAURETTE

À quoi bon ce mystère ?

C'est par discrétion qu'il s'obstine à se taire.

Il est vrai que d'abord un si cruel malheur

Doit causer à madame une extrême douleur ;

Mais puisque tôt ou tard il faut qu'elle l'apprenne.

Le plus tôt vaut le mieux pour la tirer de peine :

A la laisser languir, quel plaisir prenez-vous ?

Que sert de lui cacher qu'elle n'a plus d'époux ?


ISMÈNE
,
se laissant choir sur un siège.

Je n'aurais plus d'époux ! Serait-il bien possible ?


LAURETTE

Ce coup assurément pour madame est sensible.

La pauvre femme ! Hélas, sans doute elle perd bien !


CHAMPAGNE

Ne vous fâchez pas tant, madame, il n'en est rien.


ISMÈNE
.

Ah ! Ne me flattez pas.


LAURETTE

Voyez quel est son zélé !

Il voudrait vous cacher cette triste nouvelle.

Vous devez à ses soins beaucoup certainement,

Et vous m'aviez parlé d'un certain diamant...


ISMÈNE

La douleur m'en avait fait perdre la mémoire :

Je ferai plus pour vous, et vous le pouvez croire;

Prenez toujours ceci.


LAURETTE

La, prenez, sans façon.

Son époux est-il mort ?


CHAMPAGNE
,
prenant le diamant.

Eh !


LAURETTE

Parlez tout de bon ;

Madame le souhaite, et n'a pas l'âme ingrate :

Mais elle ne veut pas surtout que l'on la flatte ;

De son mari, sans feinte, apprenez-lui le sort.


CHAMPAGNE

Puisque vous le voulez, madame, il est donc mort.


ISMÈNE

Ciel !


LAURETTE

Comme la douleur l'accable et la possède,

Un peu de solitude est son meilleur remède ;

Laissons-la revenir, et va prendre le soin

D'instruire le vieillard dont nous avons besoin.


CHAMPAGNE

Le diamant est bon, au moins ?


LAURETTE

Bon ? Tu te railles :

C'est du pauvre défunt un présent d'épousailles.


CHAMPAGNE

Quel défunt ?


LAURETTE

Eh ! Mon maître, et tu doutes à tort..


CHAMPAGNE

Enfin, s'il n'est pas bon, le défunt n'est pas mort.


LAURETTE

Je t'assure de tout; va, tu n'as rien à craindre.



Scène V

.
Ismène, Laurette


LAURETTE

Madame, il est sorti, cessez de vous contraindre;

Rendez grâces au ciel, tout va bien, tout nous rit.


ISMÈNE

Me voilà donc enfin veuve sans contredit ?


LAURETTE

On n'en peut plus douter, à moins d'être incrédule.


ISMÈNE

Acante pourrait donc m'épouser sans scrupule ?


LAURETTE

C'est sans difficulté : si c'est peu d'un témoin,

Nous en aurons encore un second au besoin;

Les dons faits à propos produisent des miracles.


ISMÈNE

Nous oublions peut-être un des plus grands obstacles-


LAURETTE

Quel ?


ISMÈNE

Le père d'Acante


LAURETTE

Eh ! Qu'appréhendons-nous ?

Le bon homme vous aime, et tout lui plaît de vous.


ISMÈNE

Peut-être il m'aime trop ; c'est ce que j'appréhende :

J'ai peur qu'à m'épouser lui-même il ne prétende.


LAURETTE

Ce dessein nous pourrait, sans doute, embarrasser;

Mais pourrait-il bien être en état d'y penser,

À son âge ?


ISMÈNE

Il n'importe, et je crains qu'il n'y pense.


LAURETTE

Qui, lui vous épouser ? Ce serait conscience :

Vieil, usé comme il est, et déjà demi-mort,

Pourrait-il bien vouloir vous faire un si grand tort ?

Après d'un vieux mari la longue et triste épreuve,

Puisqu'en très bonne forme enfin vous voila veuve.

C'est bien le moins, vraiment, que vous puissiez pour vous.

Que d'oser faire aussi le choix d'un jeune époux,

Et de connaître un peu, par votre expérience,

Du jeune et dit vieillard quelle est la différence.


ISMÈNE

Ce n'est point pour cela, Laurette


LAURETTE

Mon dieu, non.

Mais voici le bonhomme, il faut changer de ton.



Scène VI

.
Crémante, Ismène, Laurette


LAURETTE

Venez m'aider, monsieur, à consoler madame.


CRÉMANTE

Qu'a-t-elle ?


ISMÈNE

Oh !


LAURETTE

La douleur la perce jusqu'à l'âme.


CRÉMANTE

Quel accident l'expose au trouble où la voilà ?


LAURETTE

La mort de son mari.


CRÉMANTE

Quoi ! ce n'est que cela ?

Il n'est pas mort peut-être.


ISMÈNE

Il est trop véritable !


LAURETTE

Champagne, qui l'assure, est homme irréprochable.


CRÉMANTE

Sa mort m'ôte un ami, vous ôtant un époux,

Et j'y crois perdre au moins, madame, autant que vous.

Le regret que j'en ai ne cède en rien au vôtre,

Mais nous l'avions compté pour mort et l'un et l'autre :

On ne rend pas la vie aux gens pour les pleurer.

Puis, la perte est pour vous aisée à réparer;

Et pour vous consoler d'une telle disgrâce,

Quelque autre du défunt peut occuper la place :

Vous n'aurez rien perdu, prenant un autre époux; J'en sais un.


ISMÈNE

Hé ! Monsieur, de quoi me parlez-vous ?


CRÉMANTE

Je veux que dans l'effort de vos premières larmes.

Pour vous le mariage ait d'abord peu de charmes ;

Je veux qu'il vous soit même odieux en effet :

Mais enfin, si l'époux était bien votre fait,

Si vous pouviez en lui trouver de quoi vous plaire...


ISMÈNE

Cela ne se peut pas.


CRÉMANTE

Mon dieu ! tout se peut faire :

Si vous saviez l'époux que je veux vous offrir...


ISMÈNE

Ah !


LAURETTE

Au seul nom d'époux son mal semble s'aigrir.


CRÉMANTE

Il est vrai, j'aurais tort d'en plus ouvrir la bouche:

Le désir de lui plaire est le seul qui me touche ;

Et j'ai cru que mon fils, jeune, adroit, plein d'appas,

Pour un second époux ne lui déplairait pas.


LAURETTE

Si ce n'est que cela, vous pourriez bien lui dire...


CRÉMANTE

Je m'en garderai bien, non, non, je me retire;

Je la laisse en repos, ce sera le meilleur.


ISMÈNE

Laissez-vous vos amis ainsi dans la douleur ?


CRÉMANTE

Je vois que tout le soin où l'amitié m'engage,

Loin de vous consoler, vous trouble davantage.


ISMÈNE

Hélas ! Qui pourrait mieux me consoler que vous ?

Vous étiez tant ami de mon défunt époux !

Tout votre soin ne peut métré que salutaire,

Et rien, venant de vous, ne me saurait déplaire.


CRÉMANTE

Ce que j'ai dit pourtant vous a déplu d'abord.


ISMÈNE

Sait-on ce que l'on fait dans un premier transport ?

D'abord, il est certain, c'était bien mon envie

De n'entendre parler d'autre époux de ma vie;

J'en rejetais l'espoir, quoiqu'il me fût permis :

Mais que ne peuvent point les conseils des amis ?


CRÉMANTE

Je voulais vous parler de mon fils; mais, madame,

Ne faites rien pour moi qui contraigne votre âme,

Prenez plutôt du temps pour examiner bien...


ISMÈNE

Ah ! Monsieur, après vous, je n'examine rien.


CRÉMANTE

Il est jeune, bien fait, voyez s'il peut vous plaire.


ISMÈNE

Vous savez mieux que moi ce qui m'est nécessaire.

Acante vaut beaucoup; mais, quel qu'en soit le prix,

Si rien me plaît en lui, c'est qu'il est votre fils.


CRÉMANTE

Vous nous honorez trop,


ISMÈNE

Au moins c'est une affaire

Que vous trouverez bon, monsieur, que je diffère.

Ce n'est pas qu'en effet ce soin importe fort;

Feu mon mari déjà depuis longtemps est mort

J'en ai porté le deuil, et j'ai toute licence :

Mais j'aime extrêmement l'exacte bienséance;

Et pour sécher mes pleurs, pour en finir le cours,

Je vous demande encore au moins huit ou dix jours.


CRÉMANTE

Ce n'est qu'avec le temps qu'un grand ennui se passe,

Il est vrai. Mais j'espère à mon tour une grâce.


ISMÈNE

Ce que je vous dois être unit nos intérêts.


CRÉMANTE

Votre fille pourrait les unir de plus près.


ISMÈNE

Ma fille, dites-vous ?


CRÉMANTE

Pour elle je soupire.


ISMÈNE

Vous, monsieur ?


CRÉMANTE

Pourquoi, non ? Qu'y trouvez-vous à dire ?


ISMÈNE

Eh rien ! Mais vous pourriez peut-être choisir mieux :

Elle est si jeune encor !


CRÉMANTE

Me trouvez-vous si vieux ?


ISMÈNE

Point du tout ; mais j'ai peur, quelque soin que je prenne

Que ma fille en ce choix m'obéisse avec peine.


CRÉMANTE

À ne vous rien celer, j'ai peur, s'il est ainsi,

Qu'à m'obéir mon fils n'ait de la peine ai\ssi.


ISMÈNE

Sur ma fille, après tout, j'ai pourtant trop d'empire,

Pour craindre absolument qu'elle m'ose dédire :

Elle me fut toujours soumise au dernier point.


CRÉMANTE

Mon fils, je pense, aussi ne me dédira point :

Je ne crains qu'un retour de cette intelligence

Que l'amour mit entre eux dès leur plus tendre enfance;

Et je doute qu'on puisse aisément parvenir

À diviser deux cœurs qui sont nés pour s'unir.


ISMÈNE

Ainsi que vous, monsieur, c'est ce qui m'inquiète;

Mais j'ai grande espérance aux ruses de Laurette


LAURETTE

Je sais l'art de fourber assez bien, Dieu merci.

Mais dans le cabinet vous seriez mieux qu'ici.


CRÉMANTE

Elle a raison, aucun n'y viendra nous distraire;

Allons-y consulter ce que nous devons faire,

Et voir par quels moyens nous pourrons sans retour

Séparer deux amants en dépit de l'amour.


ACTE III


Scène I

.{acteurs|Isabelle, Laurette}}

LAURETTE

Eh bien ! Que voulez-vous ? Si vous perdez un père,

Ce n'est pas d'aujourd'hui, vous n'y sauriez que faire;

Des regrets des vivants les morts ne sont pas mieux :

Parlons donc d'autre chose, et ressayez vos yeux.


ISABELLE

Tu dis donc que l'ingrat qui m'avait tant su plaire,

Acante, ce volage à qui je fus si chère,

T'a parlé ce matin ?


LAURETTE

Fort longtemps.


ISABELLE

Entre nous,

Que pense-t-il de moi ?


LAURETTE

Lui ! Pense-t-il à vous ?


ISABELLE

Mais quel si long discours encor t'a-t-il pu faire ?

De quoi t'a-t-il parlé ?


LAURETTE

Rien que de votre mère ;

Il m'a fait voir pour elle un grand empressement.


ISABELLE

Et n'a rien dit de moi ?


LAURETTE

Pas un mot seulement;

De votre mère seule il m'a parlé sans cesse.

J'ai tourné le discours sur vous avec adresse,

Dit vingt fois votre nom.


ISABELLE

Et qu'a-t-il répondu ?


LAURETTE

Il n'a pas fait semblant d'avoir rien entendu.


ISABELLE

Mais dans ma mère enfin que peut-il voir d'aimable ?


LAURETTE

Beaucoup d'argent comptant, un bien considérable,

C'est un charme bien doux aux yeux de bien des gens.

Vous ne serez en âge encor de très longtemps;

Votre père étant mort, tout est en sa puissance :

Comme je vous l'ai dit, elle en a l'assurance;

Et, de l'humeur qu'elle est, vous devez peu douter

Qu'un jeune époux s'offrant n'ait de quoi la tenter.


ISABELLE

Le soin qu'elle a de plaire et de cacher son âge

M'a bien fait prévoir d'elle un second mariage;

Mais voir mon amant même en devenir l'époux !

Voir mon beau-père en lui !


LAURETTE

Que fait cela pour vous ?

Si vous ne l'aimez plus, quel soin vous inquiète ?


ISABELLE

Si je ne l'aime plus ! Que n'est-il vrai, Laurette ?


LAURETTE

Comment ! auriez-vous bien assez de lâcheté

Pour ne vous venger pas de sa légèreté ?

Quoi ! vous constante encor pour un homme qui change ?

Aurait-on vu jamais faiblesse plus étrange ?

Un homme changerait; et vous, pleine d'appas,

Fière, vous fille enfin, vous ne changeriez pas ?

Laisser sur notre sexe avoir cet avantage ?


ISABELLE

Notre sexe à son gré n'est pas toujours volage;

Et comme par pudeur une fille d'abord

N'aime ordinairement qu'après beaucoup d'effort.

Quand l'amour une fois lui fait prendre une chaîne.

Elle n'en sort aussi qu'avec beaucoup de peine.

Surtout les premiers feux sont toujours les plus doux.

Ceux d'Acante et les miens sont nés presque avec nous;

Nos pères qui s'aimaient semblaient dès la naissance

Avoir fait pour s'aimer nos cœurs d'intelligence :

Tout enfant que j'étais, sans nul discernement.

Je songeais à lui plaire avec empressement;

Cent petits soins aussi m'exprimaient sa tendresse.

Nous nous voyions souvent, et nous cherchions sans cesse;

Sans lui j'étais chagrine, ainsi que lui sans moi ;

Parfois nous soupirions sans savoir bien pourquoi;

Et nos cœurs, ignorant quel mal ce pouvait être,

Surent sentir l'amour plus tôt que le connaître.


LAURETTE

C'est cela qui le rend encore avec raison

Plus coupable envers vous après sa trahison ;

C'est ce qui doit pour lui redoubler votre haine.


ISABELLE

Sans doute, et si je vois sa trahison certaine...


LAURETTE

Quoi ! vous flatteriez-vous assez pour en douter ?


ISABELLE

Ah ! s'il se peut encor, laisse-moi m'en flatter.


LAURETTE

Vous pourriez vous flatter d'une erreur si honteuse ?

Son infidélité pour vous n'est plus douteuse :

Tout ce qu'on vous a dit vous en doit assurer.


ISABELLE

On m'en a dit assez pour me désespérer :

Cependant en secret un pouvoir que j'admire

Me fait presque oublier tout ce qu'on m'a pu dire;

Je ne sais quoi toujours me parle en sa faveur.


LAURETTE

Mon dieu ! jusqu'où l'amour séduit un jeune cœur !

Je m'étais bien de vous promis plus de courage.


ISABELLE

Tu te peux tout promettre encor, s'il est volage;

Mais mon cœur par lui-même en veut être éclairci.


LAURETTE

Quoi ! le voir ?


ISABELLE

Je t'ai crue, et l'ai fui jusqu'ici.

Redevable à tes soins dès ma tendre jeunesse,

J'ai suivi tes conseils, j'ai contraint ma tendresse;

J'ai tâché de te croire autant que je l'ai pu :

Souffre au moins une fois que mon cœur en soit cru;

Qu'il puisse s'éclaircir ainsi qu'il le souhaite;

Qu'un aveu de l'ingrat... Mais tu rougis, Laurette ?


LAURETTE

Je rougis de vous voir faible encore à ce point.


ISABELLE

Je ne le suis que trop, je ne m'en défends point :

Mais pardonne aux abois d'une première flamme,

Ces restes de faiblesse où tombe encor mon âme.


LAURETTE

Ce serait vous trahir que de les excuser.


ISABELLE

J'ai cru qu'à ce dessein tu pourrais t'opposer;

Et si de m'y servir la prière te gêne,

Je me suis préparée à t'en sauver la peine

Un billet de ma main par quelque autre porté...


LAURETTE

Je veux prendre ce soin encor par charité ;

Ne confiez hors moi ce billet à personne.


ISABELLE

Es-tu si bonne encore ?


LAURETTE

Eh ! oui, je suis trop bonne ;

Vous me persuadez toujours ce qu'il vous plaît,

Et si, vous le savez, c'est sans nul intérêt.


ISABELLE

Va, tu n'y perdras rien.


LAURETTE

Est-ce là cette lettre ?


ISABELLE

L'adresse encore y manque.


LAURETTE

Ah ! gardez bien d'en mettre.

Votre ingrat peut montrer ce billet aujourd'hui,

Vous pourriez au besoin nier qu'il fut pour lui :

Nous ne saurions chercher, dans le siècle où nous sommes.

Trop de précautions contre les traîtres hommes

Ils sont si vains !


ISABELLE

J'ai cru qu'ils ne l'étaient pas tous.


LAURETTE

Ah ! Croyez-moi, j'en sais là-dessus plus que vous;

Vous n'avez pas encore assez d'expérience.

Rentrez, laissez-moi faire.


ISABELLE

Au moins fais diligence,


LAURETTE

Oui, j'aurai bientôt fait, n'ayez aucun souci.


ISABELLE

Ne rends qu'à lui.


LAURETTE

J'entends.


ISABELLE

Champagne vient ici.

Qu'il ne t'arrête pas.


LAURETTE

Vous m'arrêtez vous-même.


ISABELLE

Surtout...


LAURETTE

Encor ? Rentrez. Qu'on est sot quand on aime !



Scène II.

Champagne, Laurette


CHAMPAGNE

Je sors d'avec notre homme, et d'un long entretien.


LAURETTE

Eh bien ?


CHAMPAGNE

D'abord le traître a fait l'homme de bien,

M'a prêché la vertu, l'honneur à toute outrance,

Et contre ta maîtresse a pesté d'importance :

Mais enfin mes raisons ont si bien réussi,

Que mille écus offerts l'ont un peu radouci.


LAURETTE

Mille écus ?


CHAMPAGNE

Il veut même avoir l'argent d avance,

Et de mentir à moins il ferait conscience.


LAURETTE

Le scrupule est fort bon; mais il faut aujourd'hui.

Quoi qu'il coûte pourtant, nous assurer de lui :

Tu n'as qu'à l'amener, je prendrai soin du reste-

Dis-moi, que fait ton maître ?


CHAMPAGNE

Il se tourmente, il peste.


LAURETTE

Il peste ! Et contre qui ?


CHAMPAGNE

Contre un amour maudit.

Qui lui fera, je crois, bientôt tourner l'esprit.

Il ne peut, quoi qu'il fasse, oublier Isabelle :

Il a beau s'efforcer d'être inconstant comme elle;

Plus il y tâche, et moins il en a le pouvoir.


LAURETTE

Eh ! N'a-t-il point de honte ?


CHAMPAGNE

Il est au désespoir ;

Il aime avec regret, sa honte en est extrême;

Il s'en blâme, il s'en dit cent pouilles à lui-même,

Se battrait volontiers de rage qu'il en a ;

Mais il ne laisse pas d'aimer pour tout cela :

Il est ensorcelé.


LAURETTE

Les amants sont bien lâches !


CHAMPAGNE

Qu'as-tu là ?


LAURETTE

Moi ! Qu'aurais-je ?


CHAMPAGNE

Un billet que tu caches.


LAURETTE

Mon dieu ! Que tu vois clair !


CHAMPAGNE

Je suis dépaysé;

Vois-tu ? J'ai de bons yeux, et suis un peu rusé.

J'ai vu, comme j'entrais, retirer Isabelle,

Et je gagerais bien que ce billet est d'elle,

Qu'au rival de mon maître...


LAURETTE

Oh !


CHAMPAGNE

Gageons, si tu veux.


LAURETTE

Ah ! Que les gens si fins sont quelquefois fâcheux !


CHAMPAGNE

Ce poulet va sans doute au marquis ?


LAURETTE

Tu devines.


CHAMPAGNE

Nous démêlons un peu les ruses les plus fines;

Les voyages font bien les gens.


LAURETTE

Sans contredit.


CHAMPAGNE

Mais surtout le vin grec ouvre bien un esprit :

Dès que j'en eus tâté je le sus bien connaître.

Aussi je m'en donnais...


LAURETTE

Voici ton jeune maître.


CHAMPAGNE

Qu'ai-je dit ? son amour le ramène en ces lieux.


LAURETTE

Le trouble de son cœur parait jusqu'en ses yeux.



Scène III

.
Acante, Champagne, Laurette


LAURETTE

Savez-vous les ennuis où madame est plongée,

Monsieur ?


ACANTE

On m'a tout dit.


LAURETTE

Elle est bien affligée.


ACANTE

Mais ne la voit-on pas ?


LAURETTE

Vous êtes des amis,

Et je crois que pour vous, monsieur, tout est permis.

Vous la consolerez.


ACANTE

Sa fille est avec elle ?


LAURETTE

Non, non, ne craignez point d'y trouver Isabelle ;

De son défunt mari c'est un vivant portrait.

Qui renouvelle trop la perte qu'elle fait :

Madame, en la voyant, d'ennuis est trop outrée ;

Seule en son cabinet elle s'est retirée.


ACANTE

Puisqu'elle est seule, il faut la laisser...


LAURETTE

Nullement.


ACANTE

Je l'incommoderais, Laurette, assurément.


LAURETTE

Eh ! monsieur, croyez-moi, parlez-nous sans finesse;

Vous cherchez Isabelle, et non pas ma maîtresse :

Avouez sans façon ce qu'aisément je vois.


ACANTE

Ah ! Si je l'avouais, que dirais-tu de moi ?


LAURETTE

Moi ! Qu'aurais-je à vous dire ? Il ne m'importe guère ;

Chacun peut en ce monde aimer à sa manière,

Et je n'ai pas dessein, par mes raisonnements,

De vouloir réformer les erreurs des amants.


ACANTE

Sont-ce là les conseils que Laurette me donne ?


LAURETTE

Je ne me mêle plus de conseiller personne :

Les plus sages conseils, les meilleures leçons,

À gens bien amoureux, monsieur, sont des chansons.


CHAMPAGNE

Si vous saviez quel est votre rival indigne !


ACANTE

Qui serait-ce ? dis donc.


CHAMPAGNE

Laurette me fait signe.


LAURETTE

Il parle sans savoir.


CHAMPAGNE

Je sais tout, et fort bien ;

Mais elle ne veut pas que je vous dise rien.


ACANTE

Souffre au moins qu'il achève.


LAURETTE

Eh ! monsieur, il se raille,


ACANTE

Tu lui fais signe encor.


LAURETTE

Qui ! Moi ? c'est que je bâille.


CHAMPAGNE

Pourquoi ne veux-tu pas me laisser découvrir

Ce qui pourrait aider monsieur à se guérir ?

N'aura-t-il pas sujet de haïr Isabelle,

S'il sait que le marquis tient sa place auprès d'elle ?


ACANTE

C'est mon cousin, dis-tu ?


LAURETTE

Que sait-il ce qu'il dit ?

Il s'est mis, malgré moi, cette erreur dans l'esprit :

Croyez sur mon honneur...


CHAMPAGNE

Penses-tu qu'on te croie ?

Et certain billet doux qu'au marquis elle envoie,

Que tu portes toi-même, est-ce erreur que cela ?


LAURETTE

J'aurais pour le marquis un billet ?


CHAMPAGNE
,
tirant le billet du sein de Laurette

Le voilà.


ACANTE
arrachant le billet des mains de Champagne.

Donne


LAURETTE

Eh ! que voulez- vous ?


CHAMPAGNE
,
à Laurette

Il ne veut que le lire,

Laisse faire monsieur.


LAURETTE

Comment...


CHAMPAGNE

Laissez-la dire.


ACANTE

Laurette à mon rival porte donc ce poulet ?


LAURETTE

Tu me trahis ainsi !


CHAMPAGNE

Le grand tort qu'on te fait !


LAURETTE

Ne croyez pas, monsieur, que jamais je permette...


CHAMPAGNE

Eh ! pour l'amour de moi, si tu m'aimes, Laurette..

Elle consent, monsieur, puisqu'elle ne dit rien.


LAURETTE

Je ne suis que trop sotte, et tu le sais trop bien.


CHAMPAGNE

Oui, tu m'aimes beaucoup, je n'en suis point en doute :

Aussi de mon côté... Mais il va lire, écoute.

Acante lit.

« Je voudrais vous parler, et nous voir seuls tous deux ;

Je ne conçois pas bien pourquoi je le désire;

Je ne sais ce que je vous veux,

Mais n'auriez-vous rien à me dire ? »

Acante continue.

Eh ! c'est pour le marquis ?


CHAMPAGNE

Eh bien ! Qu'en dites-vous,

Monsieur ?


ACANTE

Pour le marquis ?


CHAMPAGNE

Le style est assez doux.

Vous ne nous dites rien ?


LAURETTE

Eh ! que veux-tu qu'il die ?

II est tout interdit de cette perfidie.


ACANTE

L'ingrate ! Ah ! Si jamais cette fille sans foi

Pouvoir écrire ainsi, devait-ce être qu'à moi ?

Encor si mon rival avait quelque mérite !

Mais que pour le marquis Isabelle me quitte.

Que son esprit volage, ébloui d'un faux jour.

S'égare jusqu'au choix d'un si honteux amour...


LAURETTE

D'ordinaire en amour, Monsieur, l'esprit s'égare,

Et le goût d'une fille est quelquefois bizarre :

Souvent le vrai mérite, avec tous ses appas,

Lui plaît moins que l'éclat, le faste, et le fracas :

Un marquisat enfin est un charme admirable.


ACANTE

Mais tout son marquisat n'est qu'une vaine fable,

Un faux titre.


LAURETTE

Il n'importe, ou vrai marquis, ou non,

S'il épouse Isabelle, elle aura ce grand nom,

Un grand train, et surtout, comme c'est la coutume,

Un page à lui porter la queue en grand volume.


ACANTE

Ah ! Si je ne me venge, et si j'épargne rien...


LAURETTE

Tâchez d'aimer ailleurs, c'en est le vrai moyen.


ACANTE

C'est bien aussi, Laurette, à quoi je me prépare,

Et je veux faire choix d'une beauté si rare...


LAURETTE

Ce n'est pas là de vous ce que l'on craint le plus.

Et si j'osais vous dire un secret là-dessus...


ACANTE

Espère tout de moi, prends pitié de mon trouble.


CHAMPAGNE

Monsieur est libéral, mais il n'a pas le double :

Peut-être quelque jour que son père mourra.


LAURETTE

Peut-être que son père aussi l'enterrera;

Je ne fais pas grand fond sur la foi d'un peut-être.

Mais pour l'amour de toi je veux servir ton maître.

Je connais Isabelle, et jusqu'au fond du cœur;

La crainte d'un beau-père est sa mortelle peur,

Et le plus grand dépit que vous lui pourriez faire

Serait de témoigner d'en vouloir à sa mère :

Si rien peut la piquer, ce doit être cela.


ACANTE

Mais pourrais-je espérer qu'elle revînt par-là ?


LAURETTE

Peut-être : le dépit fait quelquefois miracle.

Du moins à son amour vous pourriez mettre obstacle.

Et, comme son beau-père, il dépendrait de vous

D'empêcher le marquis de se voir son époux.


ACANTE

Il n'est, pour l'empêcher, effort que je ne tente, Et je vais de ce pas...


LAURETTE

Où ?


ACANTE

Voir cette inconstante,

Lui dire que sa mère a pour moi tant d'appas...


LAURETTE

Ah ! si vous m'en croyiez, vous ne la verriez pas.


ACANTE

Pourquoi ?


LAURETTE

Pour vous encor j'appréhende sa vue.


ACANTE

Ne crains rien de mon âme, elle est trop résolue;

Tout mon amour est mort, je t'en répondrai bien.


LAURETTE

En fait d'amour, monsieur, ne répondons de rien.


ACANTE

Après sa trahison, quelque soin que j'emploie,

Tu peux douter... Non, non, il faut que je la voie.

Ne fût-ce seulement que pour te faire voir

Que l'ingrate sur moi n'a plus aucun pouvoir.


LAURETTE

Mais l'incivilité, monsieur, serait extrême

De vouloir l'outrager jusqu'en sa chambre même

Aussi bien vous pourriez le vouloir vainement ;

Elle n'y sera pas pour vous assurément.


ACANTE

La perfide !


LAURETTE

Attendez, j'espère agir de sorte,

Que sans aucun soupçon je ferai qu'elle sorte.


ACANTE

Va donc.


LAURETTE

Et son billet, ne le rendez- vous pas ?


ACANTE

Oui, je te le rendrai dès que tu reviendras ;

Je le veux lire encor.


CHAMPAGNE

Va.


LAURETTE

Tu vois, à ma honte.

Ce que je fais pour toi.


CHAMPAGNE

Va, je t'en tiendrai compte.

Laurette rentre.

Sans vanité, monsieur, nous avons réussi ;

Vous voilà par mes soins assez bien éclairci.


ACANTE

Ah ! Que trop bien ! C'est là ce qui me désespère.


LAURETTE
,
revenant.

Je viens vous avertir que voici votre père.


ACANTE

Mon père !



LAURETTE

Il vient ici, je crois, dix fois par jour.

Il ne veut point du tout approuver votre amour ;

Il vous a défendu l'entretien d'Isabelle,

Et vous ferait beau bruit, vous trouvant avec elle.

Sans doute, en lui parlant, il vous eût rencontré.


ACANTE

Mais s'il pouvait passer par le petit degré...


LAURETTE

Ne faites point, monsieur, là-dessus votre compte :

C'est par cet escalier que d'ordinaire il monte;

Il le trouve commode, et l'autre lui déplaît.


ACANTE

Au moins dis à l'ingrate... Ô ciel ! elle paraît.


LAURETTE

Songez à votre père, il monte.


ACANTE

Qu'elle est belle !


LAURETTE

C'est dommage, il est vrai, qu'elle soit infidèle.

Mais qu'attendez-vous tant ? Qu'on vous vienne gronder ?


ACANTE

Sortons.


LAURETTE

Et le billet, voulez-vous le garder ?


ACANTE

Le voilà ce billet.


LAURETTE

Cachez bien vos faiblesses,

On vous observe, au moins.


ACANTE
,
déchirant le billet.

Tiens.


LAURETTE

Fort bien, en vingt pièces.



Scène IV

.
Isabelle, Laurette


ISABELLE

L'ingrat déchire ainsi mon billet à mes yeux !


LAURETTE

Vous voyez.


ISABELLE

Est-il rien de plus injurieux ?

Qu'ainsi de ma faiblesse il triomphe à ma vue !


LAURETTE

Que vous avais-je dit ?


ISABELLE

Ah ! Pourquoi m'as-tu crue ?

Pourquoi lui rendais-tu ce billet trop honteux ?


LAURETTE

Pourquoi ? Vous le vouliez.


ISABELLE

Sais-je ce que je veux ?

Toi qui voyais la honte où s'exposait ma flamme,

Que ne trahissais-tu le faible de mou âme ?

Fallait-il, pour en croire un lâche emportement,

Abandonner mon cœur à son aveuglement ?

Et ne devais-tu pas, avec un zélé extrême,

Prendre soin de ma gloire en dépit de moi-même ?


LAURETTE

Le remède est facile, après tout.


ISABELLE

Eh ! comment ?


LAURETTE

D'un billet sans adresse on se sauve aisément ;

Dites, pour réparer et ma faute et la vôtre.

Que vous aviez écrit ce billet à quelque autre.


ISABELLE

Mais à qui donc ?


LAURETTE

À qui ? N'importe.


ISABELLE

À ton avis, Dis.


LAURETTE

Au premier venu, par exemple, au marquis.


ISABELLE

À tes soins désormais mon âme s'abandonne :

Mais quelqu'un vient ici, je ne puis voir personne.



Scène V

.
Crémante, Laurette


CRÉMANTE
,
courant après Isabelle.

Ah ! notre belle enfant !


LAURETTE
,
arrêtant Crémante.

Ah ! Monsieur, laissez-la;

La pauvre fille est mal.


CRÉMANTE

Quel mal est-ce qu'elle a ?


LAURETTE

Le plus grand mal de cœur qu'elle ait eu de sa vie :

Entre nous, tout répond, monsieur, à notre envie.


CRÉMANTE

As-tu des deux amants augmenté le soupçon ?


LAURETTE

Je viens de leur jouer un tour de ma façon ;

Mais pour les brouiller mieux, je veux encor plus faire;

Le marquis pour cela nous serait nécessaire.


CRÉMANTE

Je n'ai qu'à le mander : mais viendrons-nous à bout...


LAURETTE

Allons trouver madame, et je vous dirai tout.


ACTE IV


Scène I

.
Champagne, Laurette


CHAMPAGNE

Jusque-là du marquis Isabelle est éprise !

Je ne l'aurais pas cru, j'avouerai ma surprise.

Tu dis que dans sa chambre, et sans témoins, ce soir

Ce galant a reçu rendez-vous pour la voir ?


LAURETTE

Au moins n'en dis rien.


CHAMPAGNE

Moi ? Tu me sais mal connaître ;

Je meure, si jamais j'en dis rien qu'à mon maître.


LAURETTE

C'est lui qui le dernier en doit être éclairci :

Je suis bien simple encor de te tout dire ainsi.


CHAMPAGNE

Eh ! Ne te fâche pas.


LAURETTE

Ton babil est terrible.

Ne dis donc rien.


CHAMPAGNE

Bien, va, j'y ferai mon possible.


LAURETTE

À propos, dis-moi donc, quand viendra ton vieillard ?


CHAMPAGNE

Il viendra, sans manquer, dans une heure au plus tard.

Mais voici le marquis ; adieu, je me retire.


Scène II

.
Le Marquis, Laurette


LAURETTE

Vous riez ?


LE MARQUIS

Là-dedans on vient de me tout dire ;

Je ris de ton adresse, et du tour du billet.


LAURETTE

Chacun n'en a pas ri.


LE MARQUIS

Morbleu, que c'est bien fait !

Surtout pour mon cousin ma joie en est extrême.


LAURETTE

Isabelle est encor si faible qu'elle l'aime :

Mais j'ai tout de nouveau si bien su l'éblouir.

Que cet excès d'amour ne sert qu'à la trahir.

Au lieu qu'à son déçu j'ai crû vous introduire.

Elle y consent.


LE MARQUIS

Comment ?


LAURETTE

Je vais vous en instruire :

J'ai voulu la revoir pour souder son courroux;

J'ai feint que vous aviez querelle Acante et vous,

Que vous deviez vous battre, et dès ce soir peut-être;

Que ce combat pourrait la venger de son traître;

Qu'elle en devait attendre ou sa fuite ou sa mort.

Je l'ai vue à ces mots interdite d'abord :

Son âme, où la tendresse est soudain revenue,

De son nouveau dépit ne s'est plus souvenue,

Et, quoi que la vengeance ait pu lui conseiller,

L'amour, qui semblait mort, n'a fait que s'éveiller.

La voyant à ce point de ce combat émue.

J'ai voulu profiter du trouble où je l'ai vue;

J'ai ménagé sa peur.


LE MARQUIS

Fort bien, mais après tout,

À quoi bon ce combat ?


LAURETTE

Écoutez jusqu'au bout :

J'ai dit qu'un sûr moyen d'accorder la querelle,

Ce serait d'essayer de vous mener chez elle,

Afin qu'elle vous pût amuser quelque temps

Pour me donner loisir d'avertir vos parents.

Dans le panneau d'abord elle a donné sans peine :

Ainsi de son aveu chez elle je vous mène.

De savoir nos desseins ne faites pas semblant.


LE MARQUIS

Non, non : tu m'introduis à titre de galant;

C'est un pur rendez-vous qu'Isabelle me donne.

Et j'aurais bien regret d'en détromper personne.


LAURETTE

C'est à votre cousin surtout qu'il faut songer.


LE MARQUIS

Que j'aurai de plaisir à le faire enrager !


LAURETTE

Mais...


LE MARQUIS

Mon père est longtemps.


LAURETTE

Pour l'aigrir davantage...


LE MARQUIS

Mon page...


LAURETTE

Eh ! je sais bien que vous avez un page.


LE MARQUIS

Le voici, ce fripon s'arrête à chaque pas.



Scène III

.
La Page, Le Marquis, Laurette


LE MARQUIS
,
prenant un manteau gris des mains de son page.

Donnez, Page ?


LE PAGE

Monsieur ?


LE MARQUIS

Ma calèche est là-bas ?


LE PAGE

Oui, monsieur.


LE MARQUIS

Écoutez, la nuit étant venue,

Qu'on la tienne à l'écart vers le bout de la rue,

Et de dire où je suis qu'on sache se garder.

Page ?


LE PAGE

Monsieur ?


LE MARQUIS

En cas qu'on me vînt demander,

Qu'on dise, et que surtout mon suisse s'en souvienne,

Qu'on ne croit pas ce soir que chez moi je revienne.

Que j'ai dit que j'irais coucher peut-être ailleurs;

Et si l'on demande où, dites, Chez les Baigneurs.

Page ? Et cela d'un ton... Vous m'entendez bien, page ?

Bon, il suffit, allez.


LAURETTE

Quel est cet équipage ?

Pourquoi s'envelopper de ce grand manteau gris ?


LE MARQUIS

Ah ! Si de ce manteau tu savais tout le prix...


LAURETTE

Quel prix ?


LE MARQUIS

C'est, quoique simple et d'étoffe commune.

Un manteau de mystère et de bonne fortune.

Manteau pour un galant utile en cent façons,

Manteau propre surtout à donner des soupçons;

Et c'est assez qu'Acante en cet état me voie

Pour lui persuader tout ce qu'on veut qu'il croie.

Mais par quelque artifice il serait donc besoin

De l'attirer ici.


LAURETTE

Champagne en prendra soin,

c'est un valet zélé, mais à tromper facile,

Et dupe d'autant plus, qu'il se tient fort habile.

Et qu'il croit m'attraper lors même qu'il me sert,

Bien mieux que s'il était avec moi de concert :

Son faible est de l'humeur dont je l'ai su connaître.

De se faire de fête en faveur de son maître ;

Il cherche à lui conter toujours quelque secret,

Et le trahit souvent par un zèle indiscret.

Il prétend qu'il n'est rien que je ne lui confie,

Et j'ai pris soin qu'il sût ce que je veux qu'il die;

J'ai feint de craindre fort que son maître en sût rien.

Exprès .. Voyez, monsieur, si je le connais bien.


LE MARQUIS

Entrons, l'occasion ne peut être meilleure.

Ils entrent dans la chambre d'Isabelle.



Scène IV

.
Acante, Champagne


CHAMPAGNE

C'est lui : nous arrivons, monsieur, à la bonne heure.


ACANTE

Ah ! c'en est trop, je veux...


CHAMPAGNE

Monsieur, que voulez-vous ?


ACANTE

Je ne veux croire ici que mes transports jaloux.


CHAMPAGNE

Mais, monsieur.


ACANTE

Laisse-moi, si tu crains ma colère.

Ils ont fermé la porte.


CHAMPAGNE

Ils ont peut-être affaire :

Les mystères d'amour doivent être cachés.


ACANTE

Heurtons. On n'ouvre pas ?


CHAMPAGNE

C'est qu'ils sont empêchés.

Voyez par le trou. Bon.


ACANTE
,
après avoir regardé par le trou de la serrure.

Qu'elle ait si peu de honte !


CHAMPAGNE

Vous n'avez donc rien vu qui vous plaise, à ce compte ?


ACANTE

Qui l'eût pensé ?


CHAMPAGNE

Quoi donc ? qui peut tant vous troubler ?


ACANTE

L'ingrate ! Ô ciel ! J'ai vu... Je ne saurais parler.


CHAMPAGNE

Vous avez donc, monsieur, vu chose bien terrible ?


ACANTE

Je l'ai vue elle-même, ah ! Qui l'eût cru possible ?

Enfermer le galant d'un air tout interdit.


CHAMPAGNE

Où ?


ACANTE

Dans son cabinet, à côté de son lit.


CHAMPAGNE

Voyez-vous la rusée avec son innocence !

Diable !


ACANTE

Il faut redoubler.


CHAMPAGNE

Un peu de patience.

On vient.



Scène V

.
Laurette, Acante, Champagne


LAURETTE

Qui heurte ici ?


CHAMPAGNE

Ne vois-tu pas qui c'est ?


ACANTE

Oui, c'est moi.


LAURETTE

Vous, monsieur ? Excusez, s'il vous plaît ;

J'ai charge, si c'est vous, de refermer la porte.


ACANTE

Isabelle ose ainsi... Mais à tort je m'emporte.

Non, non ; elle a raison de me traiter ainsi :

Je l'incommoderais, et le galant aussi.


LAURETTE

Quel galant ?


ACANTE

Le galant qu'elle enferme chez elle.


LAURETTE

Voici de notre ami quelque pièce nouvelle.


CHAMPAGNE

Je n'ai pu m'en tenir, j'ai tout dit. Que veux-tu ?

J'aurais trahi monsieur, s'il n'en avait rien su.


LAURETTE

Qu'aurait-il pu savoir de ton babil extrême ?


CHAMPAGNE

Eh...


LAURETTE

Quoi ?


CHAMPAGNE

Le rendez-vous que j'ai su de toi-même.


LAURETTE

Quel rendez-vous ? Comment ! qu'oses-tu supposer ?


ACANTE

Et tu prétends qu'ainsi je me laisse abuser ?

Tu veux chercher en vain une méchante ruse.


LAURETTE

En bonne foi, monsieur, c'est lui qui vous abuse.


CHAMPAGNE

Tu me démentirais ?


LAURETTE

Que ne parles-tu mieux

D'une fille d'honneur ?


ACANTE

Démens aussi mes yeux.


LAURETTE

Qu'auriez-vous vu, monsieur ?


ACANTE

J'ai trop vu pour sa gloire,

J'ai vu... Non, sans le voir, je ne l'aurais pu croire;

J'ai vu le digne objet dont son cœur est épris,

Se couler doucement chez elle en manteau gris.

Je n'ai point vu Laurette en prendre la conduite ?

Le faire entrer sans bruit ? Fermer la porte ensuite ?

Avoir soin du galant et de sa sûreté ?

Enfin par la serrure, après avoir heurté,

Je n'ai point vu l'ingrate avec un trouble extrême

À côté de son lit l'enfermer elle-même ?

Ose, ose le nier.


CHAMPAGNE

Que dis-tu de cela ?

Explique-nous un peu quelle affaire il a là.

Avec ton bel esprit tu ne sais que répondre.


LAURETTE

C'est... J'ai... Je...


CHAMPAGNE

Tu ne fais, ma foi, que te confondre.

Crois-moi, fais mieux; avoue.


ACANTE

En cette occasion,

Faut-il quelque autre aveu que sa confusion ?

Son silence en dit plus qu'on n'en veut savoir d'elle.

Il faut que j'aille aussi confondre l'infidèle,

Que j'éclate.. -


LAURETTE

Eh, Monsieur ! Ne soyez pas si prompt ;

Quelle gloire aurez-vous de lui faire un affront ?

De faire un tort mortel à l'honneur d'une fille.

Si sage jusqu'ici, de si bonne famille;

De plus, qui vous fut chère ? Enfin, songez-y bien,

Vous êtes honnête homme, et vous n'en ferez rien :

Un mépris généreux, s'il vous était possible,

Serait pour vous plus beau, pour elle plus sensible.


ACANTE

La voici.


Scène VI

.
Isabelle, Acante, Laurette, Champagne


LAURETTE
à Isabelle.

C'est monsieur qui m'arrête en ces lieux.


ACANTE
à Champagne.

Elle est tout interdite.


ISABELLE
à Laurette.

Il paraît furieux.


LAURETTE
,
à Isabelle.

Tandis que j'aurai soin d'amuser sa colère,

Vous ferez bien d'aller avertir votre mère.


ACANTE
à Isabelle

Quoi ! Sans rien dire, ainsi passer en m'évitant ?


LAURETTE

Elle a hâte, monsieur, et madame l'attend.


ISABELLE

Il vous importe peu qu'ainsi je me retire ;

Nous n'avons, que je crois, monsieur, rien à nous dire :

Vous ne me cherchez pas.


ACANTE

Je serais mal reçu.

Je cherche mon cousin ; ne l'auriez-vous point vu ?


LAURETTE

Non, monsieur. Souffrez-vous qu'ainsi l'on vous amuse ?


ACANTE

Eh quoi ! Vous paraissez et surprise et confuse.

D'où naît cette rougeur ?


ISABELLE

C'est d'un juste courroux.


ACANTE

Enfin donc, mon cousin n'est pas venu chez vous ?


ISABELLE

Il y pouvait venir, s'il vous eût plu permettre

Que jusqu'entre ses mains on eût porté ma lettre;

Mais l'ayant déchirée, il n'en a rien appris.


ACANTE

C'était pour mon cousin ?


ISABELLE

Vous en semblez surpris :

Laurette n'a pas dû vous en faire un mystère.


LAURETTE

Mon dieu ! Vous vous ferez crier par votre mère ;

D'un éclaircissement vous vous passerez bien.


ISABELLE

C'est un soin en effet qui n'est plus bon à rien.


ACANTE
arrêtant Isabelle

Auprès de votre mère, au moins, sans trop d'audace,

Pourrais-je encor de vous espérer une grâce ?

Votre mère étant veuve avec tant de beautés,

On va venir briguer son choix de tous côtés :

Votre suffrage y peut être considérable,

Et j'ose vous prier qu'il me soit favorable.

Nul ne peut mieux que vous parler en ma faveur:

Vous avez fait l'essai vous-même de mon cœur ;

Vous savez comme il aime, il fut sous votre empire;

Vous savez...


ISABELLE

Oui, monsieur, je sais ce qu'il faut dire.


Scène VII

.
Acante, Laurette, Champagne


CHAMPAGNE

Elle est au désespoir. Laurette l'a bien dit :

Vous ne lui pouviez pas faire un plus grand dépit

Elle sort tout outrée, et l'atteinte est cruelle.



ACANTE

Cependant le marquis est enfermé chez elle.


LAURETTE

Te prendrai soin, monsieur, sitôt qu'il sera nuit,

De le faire sortir sans scandale et sans bruit.

Fût-il déjà bien loin ! Si l'on m'en avait crue,

Isabelle en secret n'eût point souffert sa vue,

N'eût jamais accordé ce rendez-vous maudit.

Enfin pour l'empêcher, Dieu sait ce que j'ai dit;

Mais elle m'a parlé d'une façon si tendre.

Que ma sotte bonté ne s'en est pu défendre :

Je suis trop complaisante, et je m'en veux du mal.


ACANTE

Mais je veux voir sortir moi-même ce rival.


LAURETTE

Tout comme il vous plaira; j'y consens : mais de grâce,

Que la chose entre vous avec douceur se passe.

Jugez ce qu'on croirait, si vous faisiez éclat :

Le monde est si méchant, l'honneur si délicat.

De ce qui s'est passé la moindre connaissance

Peut faire étrangement parler la médisance :

Les méchants bruits surtout ont cela de mauvais,

Que les taches qu'ils font ne s'effacent jamais;

Et si vous épousiez quelque jour Isabelle


ACANTE

Moi, l'épouser, après ce que j'ai connu d'elle !

Après la trahison dont je suis éclairci !

Après l'indigne amour dont son cœur s'est noirci !

Je cherche à m'en venger, c'est tout ce que j'espère.


LAURETTE

Si je puis vous servir pour épouser sa mère,

Je vous offre mes soins, et sans déguisement...'


ACANTE

Mais ne pourrais-je pas m'en venger autrement ?


LAURETTE

Non, monsieur, que je sache. Il est vrai, ma maîtresse

Tente moins que sa fille, et n'a pas sa jeunesse,

Son éclat, sa beauté : mais, au lieu de cela,

Si vous saviez, monsieur, les beaux louis qu'elle a,

Les écus d'or mignons, et le nombre innombrable

De grands sacs déçus blancs.


CHAMPAGNE

Peste ! Qu'elle est aimable !

Épousez-la, monsieur, s'il se peut, dès ce soir.


ACANTE

Qu'Isabelle ait ainsi pu trahir mon espoir !


CHAMPAGNE

Moquez-vous d'Isabelle, et de son inconstance.


ACANTE

Oui... Mais sa mère sort.


Scène VIII

.
Ismène, Acante, Laurette, Champagne


ISMÈNE

Craignez- vous ma présence ?


ACANTE

La peur d'être importun me faisait détourner.


ISMÈNE

Vous ne sauriez, monsieur, jamais importuner ;

Des soins de mes amis je me tiens obligée :

Mais on fuit volontiers une veuve affligée ;

Car, puisqu'il plaît au ciel trop contraire à mes vœux,

Mon veuvage à présent n'a plus rien de douteux.


LAURETTE

Monsieur sait tout, madame, et chérit la famille;

Il a fait compliment pour vous à votre fille ;

Vous l'a-t-elle pas dit ?


ISMÈNE

Quel esprit déloyal !

Ma fille, de Monsieur, ne m'a dit que du mal :

Je n'ai jamais tant vu de colère et de haine.

Et ne l'ai même enfin fait taire qu'avec peine.


ACANTE

Elle me fait plaisir : injuste comme elle est,

Sa colère m'oblige, et sa haine me plaît :

Je me tiens honoré du mépris qu'elle exprime,

Et j'aurais à rougir, si j'avais son estime.


ISMÈNE

J'ai regret de vous voir tous deux si désunis,

Je vous aime toujours autant et plus qu'un fils ;

Le ciel m'en est témoin, et que votre alliance

A fait jusques ici ma plus chère espérance.


LAURETTE

Si ces nœuds sont rompus, il en est de plus doux

Qui pourraient renouer l'alliance entre vous.

Monsieur peut rencontrer dans la même famille

De quoi se consoler des mépris de la fille;

Et madame, voyant monsieur mal satisfait,

Peut réparer le tort que sa fille lui fait :

Vous êtes en état tous deux de mariage.


ISMÈNE

Laurette, en vérité, vous n'êtes guère sage.


LAURETTE

Sage ou non, croyez-moi tous deux à cela près :

Pour monsieur, j'en réponds, je sais ses vœux secrets;

Il souhaite ardemment une union si belle.

C'est vous qu'il veut aimer, c'est vous...


ACANTE

Ah ! L'infidèle !


ISMÈNE

Monsieur songe à ma fille, et n'y renonce pas.


ACANTE

Moi, madame, y songer ! J'aurais le cœur si bas !

De cette lâcheté vous me croiriez capable ?


LAURETTE

Non : c'est lui faire tort; cela n'est pas croyable.

Quoi que lui fasse dire un transport de courroux.

Monsieur assurément ne veut songer qu'à vous.


ACANTE

Madame, il est certain, jamais, je le confesse,

L'amour n'a fait aimer avec tant de tendresse,

N'a jamais inspiré dans le cœur d'un amant Rien qui fût comparable à mon empressement,

Bien d'égal à l'ardeur pure, vive, fidèle,

Dont mon âme charmée adorait Isabelle

Vous voyez cependant comme j'en suis traité.


ISMÈNE

La jeunesse, monsieur, n'est que légèreté :

Au sortir de l'enfance, une âme est peu capable

De la solidité d'un amour raisonnable;

Un cœur n'est pas encore assez fait à seize ans.

Et le grand art d'aimer veut un peu plus de temps.

C'est après les erreurs où la jeunesse engage,

Vers trente ans, c'est-à-dire, environ à mon âge,

Lorsqu'on est de retour des vains amusements

Qui détournent l'esprit des vrais attachements;

C'est alors qu'on peut faire un choix en assurance,

Et c'est là proprement l'âge de la constance.

Un esprit jusque-là n'est pas bien arrêté,

Et les cœurs pour aimer ont leur maturité.


ACANTE

Mais, madame, après tout, qui l'eût cru d'Isabelle ?

Isabelle inconstante ! Isabelle infidèle !

Isabelle perfide ; et sans se soucier...


ISMÈNE

Quoi ! toujours Isabelle ?


ACANTE

Ah ! c'est pour l'oublier.

Et je veux, s'il se peut, dans mon dépit extrême,

Arracher de mon cœur jusques à son nom même.

Je veux n'y laisser rien de ce qui me fut doux :

Grâce au ciel, c'en est fait.


LAURETTE

C'est fort bien fait à vous.


ACANTE

J'en fais juge madame, et veux bien qu'elle dise

S'il est rien de si noir que cette perfidie.

Après tant de serments, et si tendrement faits,

De nous aimer toujours, de ne changer jamais,

Isabelle aujourd'hui, cette même Isabelle..

Madame, obligez-moi, ne me parlez plus d'elle.


ISMÈNE
.

C'est vous qui m'en parlez.


ACANTE

Ce sont tous ces endroits

Où l'ingrate a promis de m'aimer tant de fois.

Ces lieux témoins des nœuds dont son cœur se dégage.

De qui l'objet encor m'en rappelle l'image;

Et pour marquer l'ardeur que j'ai d'y renoncer.

Je ne veux plus rien voir qui m'y fasse penser :

Tout me parle ici d'elle, il vaut mieux que je sorte.


LAURETTE
arrêtant Acante qui veut passer par la chambre d'Ismène.

Par où donc allez-vous ?


ACANTE

Je ne sais, mais n'importe :

Par le petit degré l'on descend aussi-bien.


ISMÈNE

Ma fille est là-dedans.


ACANTE

Ah ! je m'en ressouviens.

Il n'est pas en effet à propos que j'y passe :

Sans vous je l'oubliais, et vous m'avez fait grâce.


Scène IX

.
Ismène, Laurette


ISMÈNE

Fais sortir Le Marquis


LAURETTE

Vous, du même moment,

Tâchez de profiter d'un premier mouvement ;

Pour le père d'Acante engagez Isabelle


ISMÈNE

J'y vais; je l'ai laissé dans ma chambre avec elle.

Mais tu m'avais parlé d'un vieillard...


LAURETTE

Je l'attends.

Et vous verrez bientôt tous vos désirs contents.


ISMÈNE

Hélas !


LAURETTE

Comment hélas ! Pour vous rendre contente,

Que vous faut-il de plus que d'épouser Acante ?


ISMÈNE

Qu'il m'aimât, que ma fille eût pour lui moins d'attraits :

Tu vois...


LAURETTE

Prenez-vous garde à cela de si près ?

Épousez-le toujours.


ISMÈNE

Quoi ! qu'un cœur m'appartienne.

Qu'il faille que ma fille à ma honte retienne !

Crois-tu qu'il soit au monde un plus grand désespoir ?


LAURETTE

Rien n'est encore fait, et c'est à vous à voir :

Si vous voulez tout rompre, un mot pourra suffire;

Vous n'avez...


ISMÈNE

Ce n'est pas ce que je veux te dire.

Acante, tel qu'il est, n'est pas à négliger;

Et quand ce ne serait qu'afin de me venger,

Que pour punir ma fille, épousant ce qu'elle aime.

Cet hymen m'est toujours d'une importance extrême.


LAURETTE

Tâchons donc d'achever ; tout commence assez bien.


ISMÈNE

Agis de ton côté, je vais agir du mien.


ACTE V


Scène I

.
Le Marquis, Champagne, Laurette


LAURETTE

voyant Champagne au guet, qui se retire dès qu'il aperçoit Le Marquis

L'avez-vous vu, monsieur ?


LE MARQUIS

Quoi ? Qu'as-tu vu paraître ?


LAURETTE

L'ami Champagne au guet pour avertir sou maître.

Il veut vous voir sortir : souvenez-vous donc bien,

S'il vient à vous parler...


LE MARQUIS

Va, je n'oublierai rien :

Jamais homme à la cour, sans trop m'en faire accroire,

N'a su si bien que moi tourner tout à sa gloire,

De rien faire mystère, et de peu fort grand cas.

Et triompher enfin des faveurs qu'il n'a pas.

Si je parle au cousin, crois qu'il n'est peine égale

Aux couleuvres, morbleu, que je veux qu'il avale.

C'est ma félicité de faire des jaloux ;

Je tiens que dans la vie il n'est rien de si doux;

Le triomphe, à mon gré, vaut mieux que la victoire.

Et l'on n'a de bonheur qu'autant qu'on en fait croire :

Le cousin passera mal le temps avec moi.


LAURETTE

J'entends quelqu'un, adieu.



Scène II

.
Acante, Champagne, Le Marquis


ACANTE

empêchant Champagne d'avancer. Laisse-nous, je le vois.

Au marquis, en lui ôtant son manteau.

Non, non, ne croyez pas m'échapper de la sorte.


LE MARQUIS

C'est moi, cousin; permets de grâce que je sorte:

Pour n'être point connu, j'ai certains intérêts...


ACANTE

Écoutez quatre mots, vous sortirez après.


LE MARQUIS

Je vois bien que tu veux me parler de ton père :

Mon soin est inutile, il est toujours sévère.

J'ai prié de mon mieux en vain en ta faveur;

Je ne sais ce qui peut endurcir tant son cœur :

Je n'ai pu l'émouvoir, il n'est rien qui le touche.


ACANTE

Mais le cœur d'Isabelle est-il aussi farouche ?


LE MARQUIS

Comment ?


ACANTE

Vous l'ignorez ?


LE MARQUIS

Qu'entends-tu donc par-là ?


ACANTE

Vos nouvelles amours.


LE MARQUIS

Cousin, laissons cela :

Là-dessus, en ami, tout ce que je puis faire

De mieux pour ton repos, crois-moi, c'est de me taire.


ACANTE

Ne me déguisez rien, j'ai tout appris d'ailleurs.


LE MARQUIS

N'importe, je craindrais d'irriter tes douleurs:

Je vois trop quel chagrin en secret te dévore;

Adieu, dispense-moi de t' affliger encore.


ACANTE

Non. Je puis sans chagrin savoir votre bonheur;

Isabelle à présent ne me tient plus au cœur;

Je vois son changement avec indifférence,

Et vous pouvez enfin m'en faire confidence :

Je me sens bien guéri, ne craignez rien pour moi.


LE MARQUIS

Tout de bon ?


ACANTE

Tout de bon.


LE MARQUIS

Tu fais fort bien, ma foi :

Mépriser les mépris, rendre haine pour haine,

Est le parti qu'il faut qu'un honnête homme prenne.

Isabelle, après tout, n'a rien fait d'étonnant :


Tu lui plus autrefois, je lui plais maintenant.

Durant quatre ou cinq ans son cœur fut ta conquête;

Du sexe dont elle est, le terme est bien honnête :

Tu ne dois pas t'en plaindre, et je la quitte à moins.


ACANTE

Avez-vous, pour lui plaire, employé bien des soins ?


LE MARQUIS

Moi ! des soins pour lui plaire ? Un tel soupçon m'offense ;

Mes soins sont pour des choix de plus grande importance ;

A moins d'être duchesse, on ne peut m'engager,

Et le cœur que tu perds me vient sans y songer.


ACANTE

Vous voyez toutefois en secret Isabelle ?


LE MARQUIS

Elle m'en a prié, je n'ai pu moins pour elle ?

On doit être civil, si l'on n'est pas amant;

Peut-on en galant homme en user autrement ?


ACANTE

Mais enfin dans l'ardeur dont elle est possédée,

Quelle marque d'amour vous a-t-elle accordée ?

Comment en use-t-elle avec vous en secret ?


LE MARQUIS

Tu peux croire...


ACANTE

Hem ?


LE MARQUIS

Cousin, il faut être discret

Tu t'émeus; parle-moi franchement, je te prie.

Tout ce que j'en ai fait n'est que galanterie :

Je suis trop ton ami pour te rien refuser ;

Et si le cœur t'en dit, tu la peux épouser.


ACANTE

C'est pour moi trop d'honneur, et je cède la place.

Mais pourrais-je de vous attendre une autre grâce ?


LE MARQUIS

Parle, je suis à toi ; mais, morbleu, tout de bon.


ACANTE

Fallait-il pour cela m'arracher ce bouton ?


LE MARQUIS

C'est pour mieux t'exprimer, cousin, de quel courage..*


ACANTE

Au moins, je ne puis pas reculer davantage.


LE MARQUIS

Là, reprends du terrain.


ACANTE

Pourrait-on seul vous voir

En quelque endroit, demain...


LE MARQUIS

Si tu veux, dès ce soir.

Pourquoi ?


ACANTE

Vous n'avez là qu'un couteau, que je pense ?


LE MARQUIS

Non.


ACANTE

Prenez une épée et bonne et de défense.


LE MARQUIS

As-tu quelque querelle ?


ACANTE

Oui, qu'il faudra vider.


LE MARQUIS

Mais est-ce un différent qu'on ne puisse accorder ?


ACANTE

Non, il n'est point d'accord pour de pareils outrages.


LE MARQUIS

Apprends-moi donc au moins contre qui tu m'engages.


ACANTE

Vous n'avez pas compris à quoi je me résous :

Je veux me battre seul.


LE MARQUIS

Fort bien.


ACANTE

Mais contre vous.


LE MARQUIS

Pour moi, je ne me bats qu'en rencontre imprévue.


ACANTE

Eh bien, soit ! Descendons à l'instant dans la rue.


LE MARQUIS

Mais quel tort t'ai-je fait ? examinons en quoi :

Si ta maîtresse m'aime, est-ce ma faute à moi ?

Un homme recherché peut-il de bonne grâce...


ACANTE

Quoi qu'il en soit, il faut que je me satisfasse;

Nous nous battrons là-bas, si vous avez du cœur.


LE MARQUIS

Quoi qu'il en soit, cousin, je suis ton serviteur.

Je n'ai point prétendu te faire aucune injure,

Et ne me battrai point contre toi, je te jure,


ACANTE

L'honneur vous touche ainsi ?


LE MARQUIS

Pour être décrié,

Mon honneur dans le monde est sur un trop bon pied ;

Et j'ai fait assez voir de marques de courage,

Pour n'avoir pas besoin d'en donner davantage.


ACANTE

Si vous ne me suivez...


LE MARQUIS

Cousin, en vérité.

Tu pourrais voir enfin rabattre ta fierté.


ACANTE

Venez, ou je vous tiens pour le dernier des hommes.


LE MARQUIS

Ah ! si nous n'étions pas cousins comme nous sommes !


ACANTE

Ah ! si vous étiez brave !


LE MARQUIS

Encore un coup, cousin,

Quand on me presse trop, je m'échauffe à la fin;

Et si tu me fais mettre une fois en furie,

J'irai, vois-tu, j'irai...


ACANTE

Venez donc, je vous prie.


LE MARQUIS

Eh bien donc ! puisque ainsi tu me pousses à bout,

J'irai trouver ton père, et je lui dirai tout.

Il est ici.


ACANTE

mettant l'épée à la main.

Je cède enfin à ma colère.


LE MARQUIS

Eh ! cousin.


ACANTE

Défends-toi. Quelqu'un sort : c'est mou père.



Scène III

.
Crémante, Le Marquis, Acante


LE MARQUIS
tirant l'épée.

Maintenant...


CRÉMANTE

Qu'est-ce ici ! Quel désordre nouveau !

Une brette à la main contre un petit couteau !

Lâche ! Attaquer monsieur avec cet avantage !


LE MARQUIS

Ou ne prend garde à rien quand on a du courage.


ACANTE

Vous témoignez, sans doute, un courage fort grand.


CRÉMANTE

Taisez-vous. Mais, monsieur, quel est ce différent ?


LE MARQUIS

Pour Isabelle encore il s'émeut, il s'emporte.


CRÉMANTE

Pour Isabelle ! Il suit mes ordres de la sorte !


LE MARQUIS

S'il n'avait point été mon cousin, votre fils...


CRÉMANTE

Vite, qu'on fasse excuse à monsieur Le Marquis


ACANTE

Moi ! Je ferais, monsieur, excuse à qui m'offense ?


CRÉMANTE

N'importe ; je le veux.


LE MARQUIS

Non, non ; je l'en dispense :

Et, de peur contre lui de me mettre en courroux,

Je vais me retirer, et le laisse avec vous.



Scène IV

.
Crémante, Acante


CRÉMANTE

Quoi ! Le joli garçon ! Avoir l'impertinence

De choquer un parent de cette conséquence,

Et, pour comble d'audace et de crime aujourd'hui.

Oser pour Isabelle être mal avec lui !

Une fille à vos vœux désormais interdite !

Pour qui le moindre soin de votre part m'irrite !

Que je vous ai cent fois ordonné d'oublier !

Une fille, en un mot, qui se va marier !


ACANTE

Se marier, monsieur ?


CRÉMANTE

C'est une affaire faite :

La fille eu est d'accord, la mère le souhaite.


ACANTE

Et ce sera bientôt ?


CRÉMANTE

Ce sera, que je crois,

Dans huit jours au plus tard.


ACANTE

Mais à qui donc ?


CRÉMANTE

À moi.


ACANTE

À vous ?


CRÉMANTE

Oui.


ACANTE

Vous ?


CRÉMANTE

Moi-même.


ACANTE

Épouser Isabelle,

Vous qui condamniez tant mon hymen avec elle,

Qui blâmiez ce parti lorsqu'il m'était si doux !


CRÉMANTE

Je l'ai trouvé pour moi plus propre que pour vous.


ACANTE

Vous oublieriez ainsi la parole donnée ?


CRÉMANTE

Isabelle, il est vrai, vous était destinée :

Jadis son père et moi, comme amis dès longtemps,

Nous nous étions promis d'unir nos deux enfants.

S'il était revenu, vous auriez eu sa fille ;

Mais sa mort change enfin l'état de sa famille,

Et pour plusieurs raisons je trouve qu'en effet.

Tout bien considéré, ce n'est pas votre fait.

Sa veuve l'est bien mieux : vous aimez la dépense;

Isabelle pour dot n'a qu'un peu d'espérance;

Sa mère maintenant jouit de tout le bien,

Et n'entend pas encor se dépouiller de rien;

Elle ne lui promet qu'une légère somme.

Il faut qu'un mariage établisse un jeune homme,

Qu'il trouve en s'engageant du bien pour vivre heureux,

Ou pour toute sa vie il est sûr d'être gueux.

L'amour perd la jeunesse, et pour une jeune âme

Rien n'est si dangereux qu'une trop belle femme;

C'est ce qui rend souvent le cœur efféminé.

Pour moi qui suis d'un âge au repos destiné,

Je ne suis pas en droit d'être si difficile,

Et je puis préférer l'agréable à l'utile :

Après tant de travaux, tant de soins importants.

Où j'ai sacrifié les plus beaux de mes ans,

Il est bien juste enfin que suivant mon envie

Je tâche de sortir doucement de la vie.

Et qu'avant que d'entrer au cercueil où je cours.

J'essaie à bien user du reste de mes jours.

Je vois que ces raisons ne vous contentent guère ;

Mais enfin je suis libre, et de plus votre père:

Je n'ai pas, dieu merci, besoin de votre aveu,

Et que je l'aie ou non, cela m'importe peu.


ACANTE

Si vous connaissiez bien ce que c'est qu'Isabelle,

Soapeade foi...


CRÉMANTE

Gardez d'oser parler mal d'elle :

Elle est presque ma femme, et déjà m'appartient;

Et si vous l'offensez... Mais la voici qui vient.



Scène V

.
Isabelle, Crémante, Acante


CRÉMANTE

Vous quittez donc déjà madame votre mère ?


ISABELLE

Un vieillard l'entretient d'une secrète affaire ;

Champagne l'a conduit par le petit degré.

Et l'on m'a fait sortir sitôt qu'il est entré.


CRÉMANTE

Vous me trouvez outré d'une juste colère.


ISABELLE

Contre qui donc, monsieur ?


CRÉMANTE

Contre un fils téméraire.


ISABELLE

Quel sujet contre lui vous peut mettre en courroux ?


CRÉMANTE

Quel sujet ? L'insolent veut médire de vous;

Il voudrait empêcher notre heureux mariage :

Mais mon cœur à ce choix trop fortement s'engage...


ISABELLE

Se peut-il que monsieur, engagé comme il est,

Prenne en ce qui me touche encor quelque intérêt ?


CRÉMANTE

C'est malice ou dépit. Mais vous m'êtes si chère...


ACANTE

Si j'y prends intérêt, ce n'est que pour mon père.


CRÉMANTE

De quoi vous mêlez-vous, vous qui parlez si haut ?

Pensez-vous mieux que moi savoir ce qu'il me faut ?

Allez, ma belle enfant, malgré lui je désire...


ISABELLE

Mais, monsieur, mais encor, qu'est-ce qu'il pourrait dire ?


CRÉMANTE

Je n'en veux rien savoir, et déjà comme époux

J'ai tant d'affection, tant d'estime pour vous...


ISABELLE

Je mets au pis, monsieur, toute sa médisance :

S'il me peut accuser, c'est de trop d'innocence.

D'avoir un cœur trop tendre, et qu'il sut trop toucher;

C'est tout ce que je crois qu'il me peut reprocher.


ACANTE

Ah ! Si je n'avais point autre reproche à faire î


CRÉMANTE

Où je parle, où je suis, mêlez-vous de vous taire,

Autrement...


ACANTE

Je me tais. Mais si j'osais parler,

Si vous saviez, monsieur...


CRÉMANTE

Quoi ! toujours nous troubler ?

Vous pouvez là dehors jaser tout à votre aise.


ACANTE

Je ne dirai plus rien, monsieur, qui vous déplaise.


CRÉMANTE

Je lui défends de dire un seul mot contre vous :

L'ingrat mérite assez déjà votre courroux ;

Vous le haïriez trop.


ISABELLE

Non, non, laissez-le dire.

Ma haine encor n'est pas au point que je désire;

Laissez-le de nouveau m'outrager, me trahir;

Laissez-le enfin, monsieur, m'aider à le haïr.


ACANTE

Je n'ai que trop de lieu de vous pouvoir confondre.


CRÉMANTE

Plaît-il ?


ACANTE

Je ne dis rien, je ne fais que répondre.


CRÉMANTE

On ne vous parle pas. Pour la dernière fois,

Taisez-vous, ou sortez ; je vous laisse le choix.


ISABELLE

Il se taira, monsieur.


CRÉMANTE

J'entends qu'il considère

Sa belle-mère en vous.


ACANTE

Elle ma belle-mère !


CRÉMANTE

Vous voyez à ce nom comme il est irrité.


ISABELLE

Je ne l'aurais pas eu, s'il l'avait souhaité :

Il sait bien à quel point il avait su me plaire.


CRÉMANTE

Ne vous amusez pas à vous mettre en colère;

Il n'en vaut pas la peine.


ISABELLE

Oui, l'ingrat aujourd'hui

Ne vaut pas en effet qu'on pense encore à lui.


CRÉMANTE

C'est un impertinent.


ISABELLE

Cependant je confesse

Qu'il fut l'unique objet de toute ma tendresse,

Qu'il avait tous mes vœux pour être mon époux.


CRÉMANTE

Ah ! quel meurtre, bon dieu, c'aurait été pour vous !

Si pour votre malheur il vous eût épousée,

Il vous eût peu chérie, il vous eût méprisée;

Vous n'auriez avec lui jeûnais pu rencontrer

Cent douceurs qu'avec moi vous devez espérer.

Je vous ferai bénir le choix qui nous engage.

Ah ! si vous m'aviez vu dans la fleur de mon âge

Je Valois en ce temps cent fois mieux que mon fils.

Et le vaux bien encor, malgré mes cheveux gris.

Je suis vieux, mais exempt des maux de la vieillesse;

Je me sens rajeunir par l'amour qui me presse,

Par des yeux si puissants, par des charmes si doux.

Huui !


ISABELLE

Je vous plains d'avoir cette méchante toux.


CRÉMANTE
en toussant.

Point, point: c'est une toux dont la cause m'est douce,

C'est de transport, enfin c'est d'amour que je tousse.

J'ai tant d'émotion...



Scène VI

.
Crémante, Champagne, Isabelle, Acante


CHAMPAGNE
tirant Crémante par le bras.

Monsieur !


CRÉMANTE

Aie !


ACANTE

Excusez.

Est-ce à l'endroit ?...


CRÉMANTE

Lourdaud, si vous ne vous taisez..


CHAMPAGNE

On aurait là-dedans quelque chose à vous dire.


CRÉMANTE

J'y vais. Allez devant. Et vous ?


ACANTE

Je me retire;

N'en doutez point, monsieur.


ISABELLE

Monsieur peut croire aussi.

Que je n'ai pas dessein de demeurer ici.


CRÉMANTE

Bonsoir.



Scène VII.

Acante, Isabelle


ACANTE
revenant sur ses pas.

L'ingrate encor ne s'est pas retirée.


ISABELLE

Vous n'êtes pas sorti ?


ACANTE

Vous n'êtes pas rentrée ?

Qui vous peut retenir ?


ISABELLE

Qui vous fait demeurer ?


ACANTE

Moi ! rien ; je vais sortir


ISABELLE

Je vais aussi rentrer.


ACANTE

Quoi ! vous me fuyez donc avec un soin extrême ?


ISABELLE

Moi ! point : c'est vous, monsieur, qui nie fuyez vous-même,


ACANTE

C'est vous faire plaisir; au moins, je l'ai pensé.


ISABELLE

Vous savez qu'autrefois... Mais laissons le passé.


ACANTE

Vous allez donc enfin être ma belle-mère ?


ISABELLE

Vous allez donc aussi devenir mon beau-père ?


ACANTE

Si j'ai changé, du moins, mon cœur, quoique inconstant,

Ne s'est guère éloigné de vous en vous quittant ;

N'a passé qu'à la mère, échappé de la fille,

Et n'a pas même osé sortir de la famille.


ISABELLE

Vous voyez bien qu'aussi, prenant un autre époux,

Je tâche, en changeant même, à m'approcher de vous:

Il est vrai qu'on y peut voir cette différence,

Que vous changez par choix, moi par obéissance.


ACANTE

Mais vous obéirez sans un effort bien grand.


ISABELLE

Cela vous est, je pense, assez indifférent.


ACANTE

Il me devrait bien l'être, après l'injuste flamme

Qu'un indigne rival a surpris dans votre âme.

Le Marquis..


ISABELLE

Vous pourriez croire mon cœur si bas,

Si lâche...


ACANTE

Eh ! quel moyen de ne le croire pas ?


ISABELLE

Il ne fallait avoir pour moi qu'un peu d'estime.

Suivez, monsieur, suivez l'ardeur qui vous anime;

Rompez l'attachement dont nous fûmes charmés,

Brisez les plus beaux nœuds que l'amour ait formés;

Puisqu'il vous plaît enfin, trahissez sans scrupule

Ces serments si trompeurs, où je fus si crédule ;

Portez ailleurs des vœux qui m'ont été si doux :

Mais épargnez au moins un cœur qui fut à vous ;

Un cœur qui, trop content de sa première chaîne,

La voit rompre à regret, et n'en sort qu'avec peine ;

Un cœur trop faible encor pour qui l'ose trahir,

Et qui n'était pas fait enfin pour vous haïr.


ACANTE

Vous voulez m'abuser en parlant de la sorte :

Eh bien, ingrate ! eh bien ! Abusez-moi, n'importe;

Trompez-moi, s'il se peut ; l'abus m'en sera doux;

Mon cœur même est tout prêt de s'entendre avec vous :

Mais faites que ce cœur, dont je ne suis plus maître,

Soit si bien abusé qu'il ne pense pas l'être.

J'ai peine à croire encor tout ce que j'ai pu voir.


ISABELLE

Mais quoi donc ?


ACANTE

Le marquis caché chez vous ce soir,

Enfermé par vous-même.


ISABELLE

On m'avait fait entendre

Que vous aviez querelle.


ACANTE

Ah ! c'est mal vous défendre.

Mais le billet rompu, pour le marquis, si doux...


ISABELLE

Vous ne savez que trop qu'il n'était que pour vous.


ACANTE

Pour moi ? N'avez-vous pas avoué le contraire ?


ISABELLE

Doit-on croire un aveu que le dépit fait faire ?

Croyez plutôt Laurette


ACANTE

Hélas ! si je la crois.

Vous aimez le marquis, vous me manquez de foi.


ISABELLE

Laurette aurait bien pu me trahir de la sorte ?



Scène VIII

.
Isabelle, Laurette, Acante


LAURETTE

Que me donnerez-vous pour l'avis que j'apporte ?


ISABELLE

Perfide, te voilà !


ACANTE

Fourbe !


ISABELLE

Esprit dangereux !


LAURETTE

Est-ce ainsi qu'on reçoit qui vient vous rendre heureux ?


ISABELLE

Toi qui nous as trahis !


LAURETTE

Je n'en fais plus mystère,

J'ai fait pour vous brouiller tout ce que j'ai pu faire,

Mis le marquis en jeu pour y mieux réussir;

Mais qui vous a brouillés veut bien vous éclaircir.


ACANTE

Tu ne meurs pas de honte !


LAURETTE

Eh pourquoi, je vous prie ?

Est-ce une honte à moi qu'un peu de fourberie ?

N'est-ce pas mon devoir ?


ISABELLE

Ton devoir !


LAURETTE

En effet,

Que pouvez-vous blâmer en tout ce que j'ai fait ?

Je n'ai qu'exécuté l'ordre de votre mère :

Votre amant, par malheur, avait trop su lui plaire.

Sans doute elle avait tort de vous l'oser ravir;

Mais c'était ma maîtresse, et j'ai dû la servir.


ISABELLE

Tu n'as point eu pitié du trouble où tu nous jettes ?


LAURETTE

Allez, le mal n'est pas si grand que vous le faites;

L'amour n'est que plus doux après ces démêlés,

Et l'on s'en condamne mieux, de s'être un peu brouillés.


ACANTE

Tu nous as cependant engagés l'un et l'autre.


LAURETTE

Je viens faire cesser et sa peine et la vôtre.

Mais il faut composer pour un avis si doux:

J'entends qu'il me remette en grâce auprès de vous.


ISABELLE

Oui, dis.


LAURETTE

J'entends qu'aussi monsieur soit sans colère

Pour notre ami Champagne


ACANTE

Oui, quoi qu'il ait pu faire,

Si tu veux l'épouser, je lui ferai du bien :

Hâte notre bonheur, nous aurons soin du tien ;

Instruis-nous du succès qui nous rend l'espérance.


LAURETTE

Le vieillard que Champagne avait conduit en France,

Que ma maîtresse avait fait pratiquer par nous,

Pour venir assurer la mort de son époux,

Pour ses péchés, sans doute, et pour sa honte extrême,

Au lieu d'un faux témoin, est son époux lui-même.


ISABELLE

Mon père ?


LAURETTE

Oui, c'est mon maître : il est fort irrité

De l'oubli de madame en sa captivité.

De se faire connaître il a su se défendre.

Exprès pour la confondre, et pour la mieux surprendre :

Votre bonheur est sûr par cet heureux retour.


ACANTE

Nous devons craindre encor mon père et son amour.


LAURETTE

Un amour de vieillard aisément se surmonte :

Mon maître là-dessus l'a tant comblé de honte,

L'a si bien chapitré, qu'au point qu'il est confus.

Quand il voudrait vous nuire, il ne l'oserait plus;

Il faut qu'il tienne enfin sa parole donnée,

Et mon maître au plus tôt veut voir votre hyménée.


ACANTE

Se peut-il...


LAURETTE

Eu transports ne perdez point de temps ;

Venez trouver celui qui vous rendra contents.

Il brûle de vous voir, et lui-même m'envoie...


ISABELLE

Allons.


ACANTE

Allons enfin voir combler notre joie.

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