La Méthode expérimentale chez les Anciens

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La Méthode expérimentale chez les Anciens


On a dit bien des fois que les Anciens n'ont pas connu la méthode expérimentale. S'il a toujours été impossible de supposer qu'ils n'avaient pas pensé à observer la nature, et de contester qu'Aristote par exemple ait été un observateur de premier ordre, on a pu croire, avec une apparence de raison, qu'ils n'avaient pas su s'attacher de propos délibéré à la simple constatation des phénomènes, et s'interdisant toute construction a priori, faire de l'observation une méthode. Surtout il paraissait que, sauf de rares exceptions, ils n'avaient pas connu la puissance de l'expérimentation. A y regarder de plus prés, cependant, on peut trouver, non pas, il est vrai, chez les philosophes les plus illustres, ni dans la période la plus brillante de la philosophie grecque, mais dans une École de moindre renom et restée un peu dans l'ombre, une théorie déjà fort précise de la méthode expérimentale telle que nous la pratiquons aujourd'hui, parfois même des formules que ne désavoueraient pas les plus zélés partisans de ce que Stuart Mill a appelé la logique inductive. C'est chez les médecins empiriques, qui étaient en même temps des philosophes sceptiques, obligés par métier ou par système à tenir compte des faits, et à s'interdire les spéculations transcendantes, que nous rencontrons, exprimées en des termes différents de ceux dont nous nous servons, des idées fort analogues à celles qui ont prévalu chez nous depuis deux siècles. Nous nous proposons ici de résumer cette doctrine, telle qu'elle se présente sous sa forme le plus parfaite vers le IIe siècle de notre ère. Remontant ensuite dans le passé, à partir de ce point fixe, nous rechercherons les antécédents de cette théorie, et les premiers essais de la pensée grecque pour substituer à la méthode a priori, reconnue impuissante, un procédé plus sûr de connaissance : c'est dans l'École épicurienne que nous apercevrons les tentatives les plus intéressantes. Ce double travail achevé, il restera [38] à découvrir le nom du philosophe qui a le premier porté cette conception de la science à son plus haut degré de rigueur et de netteté, et connu bien avant Bacon, aussi bien que lui, le véritable esprit de la méthode expérimentale. Bien que ses idées aient été vite oubliées, et n'aient exercé aucune influence appréciable sur le développement de l'esprit humain, il mérite peut-être de ne pas rester toujours inconnu.

I[modifier]

Les ouvrages originaux où les médecins empiriques avaient exposé leur théorie de la méthode sont perdus ; mais nous en trouvons un résumé dans Galien, qui, il est vrai, s'attache souvent à les combattre, principalement dans le De Sectis et dans la Subfiguratio empirica. Suivant les empiriques, la science médicale est fondée, non pas, comme le soutiennent les dogmatiques, sur l'expérience unie à la démonstration, mais sur l'expérience seule. Il y a trois sortes d'expérience : l'expérience directe, ou première vue, appelée aussi par Théodas l'observation ; l'histoire ; le passage du semblable au semblable.

1o L'observation ou autopsie peut être, ou bien naturelle, due à une simple rencontre, par exemple si un homme qui souffre de la tête fait une chute, s'ouvre la veine du front, saigne, et éprouve un soulagement, ou au contraire aggrave son mal ; - ou bien fortuite, par exemple si on essaye avec intention un moyen suggéré en songe, ou autrement ; - ou enfin imitative, si on expérimente à diverses reprises, dans des affections identiques, des moyens quelconques qui ont nui ou soulagé soit accidentellement, soit par hasard. - Mais il ne suffit pas de faire une observation sommaire : il faut tenir compte des cas de non-réussite ; il faut s'assurer si les mêmes remèdes produisent les mêmes résultats ou toujours, ou le plus souvent, ou si le nombre des succès égale le nombre des échecs ; ou si le succès est rare. Faute de prendre cette précaution, on n'a qu'une expérience incomplète et désordonnée : ce n'est pas une vraie expérience.

Stuart Mill a écrit, dans son Système de Logique : « L'induction des Anciens a été très bien exposée par Bacon sous le nom d'inductio per enumerationem simplicem, ubi non reperitur instantia contradictoria. » - On voit que cette assertion n'est pas exacte, du moins en ce qui concerne les médecins empiriques. Rien ne marque mieux le caractère scientifique de leur méthode que le soin qu'ils prennent de compter les cas défavorables : introduire dans l'observation le nombre et la mesure, c'est le vrai moyen d'arriver à la vérité.

C'est cette expérience savante qui constitue l'art. Quand on a imité non seulement une ou deux fois, mais très souvent (on ne fixe pas le nombre des observations afin d'échapper à l'argument du sorite) le traitement qui a d'abord soulagé ; quand on a constaté la régularité des effets, on arrive au théorème, qui formule la totalité des cas semblables. L'art est l'ensemble des théorèmes. Il importe aussi de distinguer avec soin les caractères propres et les caractères communs des maladies et des remèdes. Pour les maladies, il faut considérer d'abord les symptômes : un symptôme est un cas contraire à la nature. La maladie est un concours (sundrom») de plusieurs symptômes qui surviennent, persistent, augmentent, diminuent et cessent en même temps. Les uns sont constants ; les autres, accidentels. Il y a aussi des circonstances internes et externes qui doivent entrer en ligne de compte : l'âge, le tempérament, le climat, le sol, la saison.

Par cette étude attentive, on obtient, non pas, comme disent les dogmatiques, la détermination, mais la distinction de la maladie. On peut être tenté de ne voir ici qu'une querelle de mots. Les empiriques veulent dire qu'ils s'en tiennent uniquement aux phénomènes que l'observation découvre : ils s'interdisent toute affirmation touchant la nature ou l'essence intime de la maladie. En aucune occasion, au risque de paraître subtils, ils ne négligent de distinguer leur langage de celui des dogmatiques.

2o La vie est courte : il est impossible au médecin d'observer lui-même tous les cas intéressants. Il profitera donc des observations de ses devanciers : c'est l'histoire. Mais il ne faudra pas accueillir indistinctement et sans critique tous les renseignements : on tiendra compte de l'accord des témoignages, de la situation et de la valeur morale des témoins, enfin de la concordance des faits attestés avec ceux qu'on peut soi-même observer.

3o Enfin il y a des maladies que nous n'avons jamais observées et que nous ne connaissons pas par l'histoire. Il y a des remèdes dont on n'a pu vérifier directement l'efficacité. C'est ici qu'il faut recourir au passage du semblable au semblable. Ce passage diffère de l'induction. L'induction rassemble plusieurs faits particuliers en une formule générale : quand on raisonne sur les ressemblances, Aristote l'avait déjà dit, on n'obtient pas une formule générale qui enveloppe les cas particuliers. D'après les empiriques, il n'y a pas lieu de recourir à une formule ou loi générale : on affirme de certains faits ce qu'on a déjà observé ou connu historiquement de faits semblables. C'est à peu près ce que Stuart Mill a appelé de nos jours l'inférence du particulier au particulier.

Le passage du semblable au semblable se fait de diverses manières ; on peut considérer la ressemblance des parties du corps : le remède qui a réussi au bras pourra réussir à la jambe ; ou la ressemblance des maladies dans une même partie du corps : la diarrhée et la dysenterie seront traitées de la même manière. Ainsi encore à défaut d'un remède déterminé, qu'il n'est pas toujours facile de se procurer, on pourra essayer d'un remède semblable : il faut seulement tenir compte des différences en même temps que des ressemblances. L'expérience montre que les ressemblances de forme, de couleur, de dureté ou de mollesse assurent rarement la ressemblance des effets : il en est tout autrement de l'odeur et de la saveur, surtout si ces deux caractères sont réunis. Mais les empiriques, du moins les empiriques de l'époque de Galien, ne se contentent pas de ces indications un peu vagues et générales. Ils insistent d'abord sur ce point que le passage du semblable au semblable ne repose sur aucun principe logique. Ils ne disent pas, comme les dogmatiques, que le semblable doive produire le semblable, ou que le semblable ait besoin du semblable, ou que les semblables se comportent semblablement. Ils ne savent rien a priori ; ils ne font que suivre la nature. Seule l'expérience leur a appris qu'en des cas semblables des remèdes semblables ont réussi.

Pour bien marquer cette différence, et se distinguer des dogmatiques par les mots autant que par les choses, ils appellent le raisonnement qui va du semblable au semblable non pas analogisme, comme les dogmatiques, mais épilogisme. La différence entre les deux est que l'analogisme, tel que le comprennent les dogmatiques, doit aboutir à la connaissance des causes, des choses cachées, d'une réalité suprasensible, tandis que l'épilogisme est uniquement relatif aux phénomènes : il permet seulement de prévoir des faits, actuellement inobservables, mais que l'expérience peut et doit constater en d'autres circonstances.

De plus, et c'est un point capital, ils estiment que l'épilogisme fait connaître non la réalité ; mais la possibilité. Tant que l'expérience n'a pas prononcé, on ne dépasse pas la vraisemblance. Le passage du semblable au semblable n'est pas la découverte, mais seulement la voie qui y conduit. En revanche, aussitôt que l'expérience a confirmé les conclusions de l'épilogisme, on possède la certitude, n'eût-on fait qu'une expérience. Par là, l'expérience savante diffère des observations antérieures qui doivent être fréquemment répétées.

En même temps qu'ils insistent sur l'origine purement empirique de toute connaissance médicale, les empiriques du IIe siècle se distinguent avec soin de ceux qui se contentent d'une simple routine, et ne font aucun usage de la raison. Entre les dogmatiques qui, par des raisonnements logiques, et sans observation, prétendent découvrir la vérité, et l'érudition sans critique qui se borne à amasser des faits, il y a un moyen terme. On peut faire une place au raisonnement sans lui faire une place exclusive. L'empirique pourra indiquer des causes, faire des démonstrations, mais toujours en s'appuyant sur des faits directement observés. En ce sens, il constitue un art, il instruit les autres. Par là il diffère de ceux qui ne recherchent qu'une érudition irrationnelle. Pour parler un langage moderne, c'est vraiment la méthode expérimentale et non un vulgaire empirisme, dont ils font la théorie.

II[modifier]

Telle était la doctrine empirique au IIe siècle de notre ère. Essayons maintenant de remonter aux origines, et, en déterminant les antécédents de cette doctrine, de marquer à quel moment et sous quelle influence elle a pris le caractère scientifique que nous venons de lui reconnaître. Nous trouvons des idées analogues à celles qui viennent d'être résumées, d'abord, comme il est naturel, chez les anciens empiriques, puis chez les épicuriens. Il faut suivre ce double courant. La secte empirique fut instituée, suivant Celse, par Sérapion d'Alexandrie, au milieu du IIIe siècle av. J.-C. ; suivant Galien, par Philinus de Cos, disciple d'Hérophile, qui vécut à Alexandrie sous Ptolémée, fils de Lagus (323-283). C'est en tout cas vers 280-250 que l'empirisme prit naissance. Le médecin Glaucias dans un livre intitulé le Trépied décrivit les trois procédés de l'expérience indiqués ci-dessus.

De là probablement le titre du livre : la vérité paraît reposer sur trois pieds. Nous n'avons pas de renseignements bien précis sur les autres empiriques, fort nombreux, qui se succédèrent dans l'intervalle de près de quatre siècles. Nous savons seulement que tous s'accordaient à dire que l'observation sensible est la seule source de nos connaissances, et qu'il faut proscrire la démonstration au sens où l'entendaient les dogmatiques. Seul le raisonnement appelé épilogisme, et qui n'est autre que le passage du semblable au semblable, peut trouver place dans la science.

D'autre part, Épicure soutenait des idées analogues. Lui aussi considérait la sensation comme le point de départ unique de toute connaissance légitime. Les quatre critériums de vérité qu'il reconnaissait ne différaient pas au fond des trois critériums admis par les empiriques. Les anticipations ressemblaient beaucoup, n'étant qu'une accumulation d'expériences, à l'histoire. Enfin il proscrivait la dialectique et prétendait ne recourir qu'à l'épilogisme pour découvrir, au delà des apparences phénoménales, la nature des choses cachées, l'expérience demeurant toujours le critérium suprême de toute théorie. Encore faut-il ajouter qu'il avait une tendance à restreindre autant que possible le rôle des anticipations et de l'épilogisme, pour s'en tenir à la seule sensation.

Il est vrai qu'entre la doctrine d'Épicure et celle des empiriques, il y a des différences. D'abord, la prÒlhyij, telle que la comprend Épicure, est toute spontanée ; elle se forme d'elle-même, sans attention ni effort ; la réflexion n'y est pour rien. Les empiriques se fient moins à la nature : ils observent, et enregistrent leurs observations avec plus de soin et d'attention. De plus, Épicure est dogmatique : il se flatte d'atteindre à l'aide du raisonnement la réalité absolue, l'être en soi, l'atome. Au contraire les empiriques s'interdisent de telles espérances ; ils marquent eux-mêmes les limites de leurs connaissances et professent l'acatalepsie. Mais si importantes que soient ces différences, on peut dire que dans ses traits essentiels la méthode d'Épicure est très semblable à celle des empiriques.

Comment expliquer cette ressemblance ? On ne peut pas supposer qu'Épicure ait rien emprunté aux empiriques, car son livre intitulé Kanèn, qui est probablement un de ses premiers ouvrages, parut vers la fin du IVe siècle, et l'Ecole empirique, on l'a vu, ne commença guère que vers 280. Il est possible que les empiriques se soient inspirés des épicuriens, mais il est bien plus vraisemblable que les uns et les autres ont puisé à une source commune.

Nous savons en effet qu'avant le médecin empirique Glaucias, Nausiphane avait écrit un livre intitulé, lui aussi, le Trépied. Or, Nausiphane fut le maître d'Épicure ; et Diogène dit qu'Épicure a écrit le Kanèn d'après le livre de Nausiphane.

Nausiphane nous est représenté tantôt comme un disciple de Démocrite, tantôt comme un sectateur de Pyrrhon. Ce n'est pas à Pyrrhon qu'il a pu emprunter une théorie de la méthode. Il nous est d'ailleurs affirmé que, s'il admirait le caractère de ce philosophe, il ne partageait pas ses idées. Ce n'est pas non plus Démocrate qu'il a suivi en écrivant le Trépied, puisque Démocrite mettait la raison fort au-dessus des données des sens.

Suivant une conjecture très plausible de Philippson, c'est à Aristote qu'il faudrait faire remonter l'origine de la théorie exposée par Nausiphane, et reproduite ensuite par Épicure et les empiriques. On rencontre en effet chez Aristote, et presque dans les mêmes termes, la description des trois procédés essentiels de l'empirisme. L'expérience est pour Aristote le souvenir de plusieurs observations. Vient ensuite l'histoire ; puis l'examen des semblables qui, sans être encore l'induction, la prépare ; enfin l'art réunit un grand nombre d'expériences. Aristote avait montré que si Démocrite avait voulu être conséquent avec lui-même, il aurait admis que toutes les données des sens sont vraies. Il est possible, comme le croit Philippson, que Nausiphane se soit le premier approprié ce principe qui devait tenir ensuite une place importante dans la canonique épicurienne. Peut-être pourrait-on remonter encore plus haut et retrouver même chez Platon des formules curieuses qui donnent à penser que l'idée d'observer les phénomènes et d'en prédire le retour d'après leurs invariables séquences n'était pas étrangère aux fondateurs de la métaphysique. Mais il vaut mieux, semble-t-il, s'en tenir à Aristote : du moins c'est chez lui seulement que nous trouvons les procédés de la méthode d'observation nettement distingués les uns des autres, et désignés par des termes particuliers. Tenons-le donc, malgré la réputation toute contraire qu'on lui a faite, pour le véritable inventeur de la méthode d'observation.

Au surplus, il faut convenir que ni Aristote, ni Nausiphane, ni Epicure, ni les premiers empiriques n'ont donné à leur théorie, autant du moins que nous en pouvons juger, le développement nécessaire. Ils ont entrevu, plutôt que connu, la méthode scientifique ils ne l'ont décrite qu'en termes très généraux ; ils n'ont pas su lui donner la rigueur et la précision sans lesquelles elle ne pouvait pas contribuer sérieusement aux progrès de la science. Si on compare [ 45] les indications sommaires des premiers empiriques et des épicuriens à la théorie qui prévalut au lie siècle de notre ère, et que nous avons résumée plus haut, il est impossible de contester qu'un grand progrès a été accompli. Comment et par qui ce pas a-t-il été franchi ?

On peut être tenté de faire honneur de ce perfectionnement à l'École épicurienne. C'était jusqu'ici une sorte de dogme trop facilement accepté, que les épicuriens s'étaient toujours fait scrupule de rien changer aux doctrines de leur maître, qu'ils étaient restés immuablement fidèles à la lettre comme à l'esprit de ses enseignements, et que l'épicurisme avait donné cet exemple unique d'un système philosophique demeuré intact à travers une longue suite de siècles. Il est bien vrai que les épicuriens comparaient eux-mêmes à des parricides les épicuriens qui combattaient des épicuriens : mais qu'il y ait eu entre eux des dissentiments, et dans leurs doctrines, des changements et des progrès, c'est ce qu'a définitivement établi Hirzel dans la savante étude que nous avons déjà citée. En logique particulièrement, l'épicurien Zénon, que Cicéron loue à plusieurs reprises, paraît avoir été un esprit indépendant, et il ne craignit pas de s'écarter sur plusieurs points de la tradition. On pouvait le conjecturer d'après plusieurs passages de Cicéron : nous en avons la preuve décisive dans le traité de son disciple Philodème, retrouvé à Herculanum, et intitulé Perˆ shme…wn kaˆ shmeièsewn.

Nous ne pouvons ici exposer en détail la logique de Zénon. Au surplus, le livre de Philodème, tel qu'il nous a été conservé, contient surtout les réponses que Zénon faisait aux objections des stoïciens. Il faut nous contenter d'indiquer rapidement, d'après le critique qui l'a le plus et le mieux étudié, les principales idées qu'il a introduites dans l'épicurisme et qui, d'ailleurs, n'ont pas tardé à être oubliées.

Épicure, on l'a vu ci-dessus, considérait l'anticipation, c'est-à-dire l'opération mentale par laquelle nous dégageons les caractères communs à plusieurs objets, comme un des procédés essentiels de la science. Mais cette anticipation se faisait d'elle-même et sans effort : c'étaient pour ainsi dire des expériences qui s'accumulaient dans l'esprit, sans que celui-ci cessât d'être passif. Zénon n'eut pas de peine à remarquer l'imperfection et l'insuffisance de ce procédé. Parmi les ressemblances communes à plusieurs objets, [46] les unes sont essentielles, les autres accidentelles. De plus, à côté des ressemblances il y a des différences, dont il est nécessaire de tenir compte. Il faut faire avec soin ces distinctions si l'on veut, étant données certaines ressemblances, en inférer d'autres propriétés, qui ne sont pas actuellement observables : c'est l'objet de ce procédé qu'aucun Epicurien n'avait nommé avant Zénon, mais auquel s'inspirant peut-être des empiriques, Zénon attache avec raison une haute importance, et qu'il appelle ¹ toà Ðmo…ou met£basij. Par, exemple, si toutes les espèces animales que nous avons observées ont été mortelles, on pourra assurer sans crainte que dans d'autres pays, et dans de tout autres conditions, tous les animaux seront mortels. Mais si un objet ressemble à un aliment par la couleur, la saveur et l'odeur, personne ne s'avisera d'en conclure qu'il est propre à l'alimentation. S'il s'agit d'un rapport de coexistence, on pourra conclure d'un genre ou d'une espèce aux divers individus de ce genre ou de cette espèce ; par exemple le fait que tous les hommes connus à qui on a coupé la tête sont morts permettra d'affirmer que dans le même cas les hommes même d'une espèce inconnue mourront : on pourra conclure parfois d'un individu à un autre individu de la même espèce, mais à la condition de s'assurer au préalable que rien ne s'oppose à cette conclusion : ainsi de ce que le figuier croît dans certains climats, il ne s'ensuit pas qu'il croîtra partout. S'il s'agit du rapport de succession, on pourra en présence d'un phénomène affirmer un autre phénomène inconnu, à la condition de s'assurer encore comme précédemment qu'il y a entre eux un rapport nécessaire, une liaison invariable (¢kolouq…a) : ainsi la fumée est le signe du feu, une blessure au cœur annonce la mort. On pourra de même conclure, après avoir observé des ressemblances invariables, des phénomènes aux réalités cachées. On affirmera par exemple que les atomes ont du poids parce que tous les corps visibles sont soumis à la loi de la pesanteur. Seulement il faut ici s'assurer qu'il n'y a pas d'exception dans les faits observés. Si on peut conclure que si le vide n'existait pas, le mouvement serait impossible, c'est à condition d'avoir démontré que tous les cas particuliers de mouvement qui sont le point de départ du raisonnement, sont semblables. En un mot, au lieu de former des notions générales un peu au hasard, il faut les soumettre à un examen attentif ; c'est à cette condition que le raisonnement pourra atteindre la vérité.

On voit par ce bref résumé combien la logique de Zénon est supérieure à celle d'Épicure. Toutefois il y a loin encore de ces préceptes, d'ailleurs excellents, aux formules précises et scientifiques de l'empirisme ultérieur. Aussi Philippson, après avoir exposé la doctrine de Zénon, convient-il que le philosophe épicurien n'a rien fait qui puisse se comparer à l'œuvre de Bacon ou à celle de Stuart Mill : sa méthode, dit-il, n'est toujours que l'induction per enumerationem simplicem. Ce n'est pas Zénon, et ce n'est pas un Épicurien qui a porté la méthode expérimentale chez les Anciens à son plus haut point de perfection.

III[modifier]

Le véritable auteur de ce progrès fut le médecin sceptique Ménodote de Nicomédie. La lecture attentive du traité où Galien expose si nettement la méthode des empiriques, la Subfiguratio empirica, ne permet guère de douter que Galien, en composant ce livre, ait eu sous les yeux un des ouvrages de Ménodote. C'est à Ménodote qu'il emprunte la plupart des explications qu'il nous donne sur la méthode empirique : c'est à lui expressément qu'il attribue les corrections essentielles apportées à cette méthode.

Si par exemple les empiriques ne se contentent pas d'énumérer simplement les cas où un phénomène se produit, procédé qui, suivant la très juste remarque de Stuart Mill, ne permet que des inductions très générales, et perd toute valeur quand on veut formuler une loi particulière ; s'ils tiennent compte des cas où un phénomène ne se produit pas, appliquant ainsi ce qu'on a appelé de nos jours la méthode de différence ; s'ils veulent s'assurer que le phénomène se produit ou toujours, ou rarement, ou qu'il fait défaut autant de fois qu'il apparaît, ou qu'il n'arrive jamais, c'est très probablement à Ménodote qu'ils doivent cet excellent précepte : on peut du moins le conjecturer d'après le passage de Galien où il est rapporté ; nous y voyons en effet que c'est Ménodote qui a donné un nom à l'expérience qui ne se conforme pas à cette règle.

Si, quand il s'agit de l'histoire, ils recommandent de ne pas accepter indistinctement tous les témoignages, mais de les peser, de les critiquer, et autant que possible de les vérifier expérimentalement, c'est encore Ménodote qui leur a donné l'exemple ; c'est lui qui a fait de l'histoire un procédé de méthode scientifique.

Ainsi encore Ménodote, pour bien marquer le caractère empirique de la doctrine, insiste sur ce point que le passage du semblable au semblable ne repose sur aucun principe logique ou a priori, mais simplement sur l'observation ; il veut que le raisonnement employé s'appelle épilogisme et non analogisme, comme disent les dogmatiques. Très probablement aussi c'est lui qui distingue la définition et la distinction des maladies. C'est lui encore qui marque nettement la portée de la méthode qu'il décrit, et proclame que le passage du semblable au semblable ne donne que des probabilités, ou des possibilités, aussi longtemps du moins que les conclusions n'ont pas été confirmées par une expérience directe. N'est-ce pas, en des termes un peu différents, le même procédé d'investigation que notre Claude Bernard a si nettement décrit sous le nom d'hypothèse, et dont il a si victorieusement mis en lumière le rôle essentiel dans la science ? Enfin Ménodote a eu le mérite de se garder des excès dans lesquels sont souvent tombés les empiriques. Il sait faire une place à la raison dans la méthode : c'est lui qui distingue l'érudition irrationnelle de celle qui est éclairée par le raisonnement, c'est lui qui donne un nom particulier à ceux qui ne savent qu'accumuler les observations, sans faire aucun usage de leur intelligence. C'est là surtout qu'il nous apparaît comme le créateur non de la méthode empirique, mais de la méthode expérimentale. Il ne faudrait pas croire qu'en décrivant ainsi la méthode, Ménodote n'ait songé qu'à la médecine. En même temps que médecin, il fut un des chefs de 1'Ecole sceptique : nul doute qu'il ait étendu ses préceptes à l'ordre entier des connaissances humaines. La théorie des signes commémoratifs, réduits à une simple association d'idées, telle que l'enseigne Sextus Empiricus, celle de l'observation sans dogmatisme (¢filÒsofoj t»rhsij), bien d'autres encore sont tout à fait d'accord avec ce que nous savons de la méthode de Ménodote. C'est de lui que s'inspire Sextus Empiricus, qui semble le placer au même rang qu'Ænésidème. Ennemi déclaré du dogmatisme et de la dialectique, il a probablement inspiré le curieux et piquant chapitre sur la solution des sophismes qui termine le deuxième livre des Hypotyposes de Sextus, et qui oppose, avec une si claire conscience de leur radicale différence, la méthode a priori et la méthode a posteriori. Ménodote fut le père du phénoménisme, nous pourrions dire du positivisme dans l'antiquité.

Sur ce personnage plus oublié peut-être qu'il ne le mérite, nous ne savons que peu de chose. Il vécut, suivant Sprengel, vers 81 après J.-C. ; suivant Daremberg, vers 90-120 ; la date la plus probable est celle qu'indique Haas, 150 ap. J. - C. Il avait composé plusieurs ouvrages, onze livres dédiés à un certain Sévérus. probablement aussi une réfutation d'Asclépiade. Galien, qui le cite et l'attaque souvent, et l'injurie quelquefois, nous montre par là même qu'il tenait une grande place parmi les savants de son temps. C'était, s'il faut en croire son adversaire, un assez triste personnage, qui ne voyait dans la médecine qu'un moyen d'arriver à la fortune et à la gloire. Il paraît aussi qu'il n'épargnait pas les injures à ses adversaires, et qu'il les décorait volontiers des épithètes les plus désobligeantes.

Quoi qu'il en soit, il est incontestable que Ménodote a eu au plus haut degré ce que nous appelons aujourd'hui l'esprit scientifique. Il serait téméraire de prononcer à propos de lui le nom de Stuart Mill ; du moins ses travaux nous sont trop peu connus pour qu'un tel rapprochement puisse être sérieusement tenté. Il est certain pourtant que son œuvre fut analogue et inspirée du même esprit. Il n'est pas sans intérêt non plus de remarquer que celui des Anciens qui a le mieux connu la véritable méthode des sciences de la nature fut un philosophe sceptique.