La Maîtresse du prince Jean (Willy)/02

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Albin Michel (p. 19-39).


II

AU CLAIR DE LA LUNE


Mon ami Pierrot ?

Justement.

— Mon ami Pierrot, dit Gaëtane Girard à Lauban quand le concierge de Lernould eût daigné tirer le cordon, mon ami Pierrot, cette maison est plutôt sombre.

— C’est pourtant, paraît-il, Arminius Herz qui éclaire, énonça le poète en s’effaçant pour laisser passer la comédienne.

— Mais dans ce ciel tout illuminé, la lune, que vous avez si joliment évoquée tantôt, brille splendide. Et, si vous voulez bien, mon ami Pierrot… Ça vous est égal que je vous appelle mon ami Pierrot ?

— Ma foi non, ça ne m’est pas égal : ça me plaît.

— Parfait… Si donc vous le voulez bien, nous rentrerons à pied, lentement, au clair de la lune. J’ai des habitudes décentes ; je ne dors pas avant le jour. Et vous ?

Le poète se scruta consciencieusement ;

— Je n’ai pas d’habitudes, répondit-il, sincère.

Comme ils arrivaient à l’angle de la rue de Berry et de l’avenue des Champs-Élysées, il s’enquit :

— Vous demeurez ?…

— Mais… (elle s’étonnait de cette ignorance) rue des Belles-Feuilles… depuis sept ans. Il crut inutile de lui demander si elle était dans ses meubles. Simplement, il interrogea :

— Par où passons-nous ? Par l’Étoile, ou par la rue Pierre-Charron ?

— Si vous voulez, prononça-t-elle, un peu froide, un peu ironique.

— Si je veux quoi ? fit-il, brusque.

Allaient-ils se fâcher, déjà ?

Elle avait froncé légèrement les sourcils et, une seconde, elle le considéra en silence. Une cruauté, une hésitation, enfin une convoitise passèrent tour à tour dans ses yeux, et elle sourit. Sourire lascif où étincelaient des dents admirables :

— Après tout, mon ami Pierrot, voici mon bras, murmura-t-elle. Faites-en ce qu’il vous plaira.

Il fut ravi du joli geste, et, gentiment, il lui prit la main, la baisa.

— Attendez au moins que je me dégante.

Ce gant ôté, Lauban le fourra dans sa poche, et, cette fois, il baisa la main nue.

Une main blanche et fine, petite mais carrée, qui révélait le sang-froid, le commandement, l’égoïsme ; une main ferme, dure, En la caressant, l’ami Pierrot pensa :

— C’est un marteau, cette main-là, une tenaille.

Déjà il s’alarmait ; prompt, il se rassura :

— Un casse-noisette.

Et, émoustillé soudain, il baisa lentement, un à un, les ongles qui, pointus, dénotaient l’amour des arts, du beau, du mensonge. Durant ce jeu, Gaëtane frémit à deux ou trois reprises. Lauban s’enorgueillit de ces frémissements.

Ils remontaient, maintenant, la calme rue Pierre-Charron et, chemin faisant, ils s’ingéniaient, avec un zèle égal, à s’enrubanner de phrases amènes, comme


Un casse-noisette…


on enspirale de devises un roseau destiné à parvenir au rang de mirliton.

— Nous serons d’excellents amis, déclara tout à coup Gaëtane. J’ai de l’inclination pour tout ce qui porte une fleur à la boutonnière, dans la cervelle ou sur le front.

— Où, ma fleur à moi ? s’enquit le poète.

— Vous ? Mais vous êtes un bouquet.

— Joie céleste !

— Je suis franche. Je chéris tout ce qui est jeune, élégant, fin et beau. Je chéris…

— Je sais quoi, interrompit Lauban.

— Alors, dites.

Il lui parut adroit de montrer que le passé de Gaëtane ne lui était pas inconnu et de témoigner quelque jalousie rétrospective ; les dents serrées, comme un qui prononce le nom d’un rival abhorré, il dit :

— Lernould !

Gaëtane le regarda d’un œil candide :

— Lernould a de l’esprit, prononça-t-elle.

— Moi, cet homme-là, je le déteste.

La maîtresse du Prince Jean eut un mouvement, pas trop théâtral, de surprise :

— Ah ! çà, que vous a-t-il donc fait ?

Lauban faillit rugir : « Il a été votre amant, madame ! » mais un instinct obscur l’avertit à temps qu’il allait se couvrir de ridicule, outre que, cabotine professionnelle, Gaëtane Girard ne se laisserait peut-être pas prendre à son cabotinage d’amateur. Aussi feignit-il, assez adroitement, d’avoir voulu plaisanter et sombrant sa voix comme un troisième rôle de mélo :

— Ce qu’il m’a fait ? Mais il m’a privé de douceurs ! Vous êtes venue tard, après minuit, et, en somme, vous avez pu croire que s’il ne restait que du gin, c’est que nous avions tout absorbé. Erreur, j’étais là, tapi comme un tigre, à l’ouverture du buffet. J’ai donc vu. Et j’ai vu… que je n’ai rien vu. Pas un bonbon, pas un sirop, pas une glace : c’est surtout le manque de glace qui, chose curieuse, a jeté un froid.

— Ah ! il y a eu un froid ?

— Alors, le tigre tapi ?

— Le tigre tapi s’est tapé. Voilà un mot que Maugis m’envierait. Mais je prétends qu’un amphitryon assez purée pour n’offrir que du tord-boyaux britannique et du jambon entre des tranches de pain, ne doit pas avoir le culot d’inviter des poètes.

Gaëtane effleura des lèvres le menton de l’ami Pierrot :

— Pour vous consoler.

— Oui… Mais ça, dit-il, c’est le contraire d’une glace.

— Et vous auriez voulu les deux ? Espiègle enfant ! Heureux enfant ! C’est vrai, décidément, vous êtes un enfant. Peut-on vous demander votre âge ?

— Boum ! voilà, voilà… vingt-quatre ans, service et bougie compris.

Elle estima :

— Ce n’est pas cher.

— D’autant plus qu’on chauffe le lit.

— Vous devez avoir de la clientèle.

— Peuh ! coup-ci, coup-là.

(Un temps).

— Vingt-quatre ans, reprit Gaëtane, hélas ! mon ami Pierrot, je les eus. À présent, j’en ai plus de trente.

Et après un nouveau silence, apparemment employé à considérer, au zénith, la lumière plombée de Saturne, Mlle Girard répéta d’une voix lente et grave.

— Plus de trente.

Pas contrariant, Lauban songea, bouche close :

— Mademoiselle, je te crois.

Pour la première fois il voyait de près la comédienne ; jamais il ne l’avait rencontrée en plein jour. Mais, même à la clarté des lampes rajeunissantes, même à la lueur flatteuse de la nuit, elle semblait d’âge mûr et, bien que provincial, il n’ignorait pas que, pour ces dames de Paris, l’age mûr ne commence guère


Pour vous consoler.


qu’aux alentours de la quarantième année.

Oui ? Hé bien ! ça lui était joliment égal, à Lauban, que Gaëtane Girard eût déjà vu se succéder quarante automnes — quarante-et-un peut-être, ou quarante-deux ! Il la trouvait belle et rudement capiteuse. Assurément, si elle eût compté quatre lustres de moins, il ne l’aurait point repoussée — non, on est homme du monde ! — mais, sans doute, en sa fraîcheur première eût-elle moins séduit ce poète ingénu qu’à cette heure où, grâce à quatre décades d’une existence bien remplie — nulle épithète ne saurait ici mieux convenir — il la constatait notoire, renommée, célèbre. Surtout l’aguichait prodigieusement l’idée que des lèvres quasi-royales butinaient cette bouche d’un rouge trop vif au retroussis spirituel et concupiscent. Ce visage accentué et hautain, ces narines déliées, cruelles, le tentaient, ces prunelles où s’avouaient d’infinis désirs. Tout en marchant auprès d’elle, il lui délaçait, des yeux, le corset, et lui soulevait des cils, la chemise.

Presque tout de suite, elle eut, sinon la sensation, du moins le sentiment de cet oculaire déshabillage et elle suggéra, l’accent un peu rauque :

— Chut ! laissez, petit ! Vous allez vous crever un œil : il y a une épingle…

— Anglaise ? osa-t-il demander.

— Vous…

— Je…

— Vous êtes un monstre !

Ils venaient de quitter la rue Pierre-Charron et, à petits pas, ils montaient l’avenue du Trocadéro. Lauban tendit un index vers la lune qui, toute ronde, falote, versait de l’argent liquide, généreusement, sur le Champ-de-Mars :

— Voyez donc, dit-il d’un ton drôle. Elle aussi va se crever l’œil.

— Il y a une épingle !

— Il me semble : la tour Eiffel… Et même assez indécente !

Gaëtane le contempla :

— Avec vous, il doit être difficile de se fâcher, murmura-t-elle. Il faut beaucoup vous pardonner…

— Parce que je voudrais beaucoup pécher…

— Ah ! vous voudriez…

— Beaucoup !

— Nous songerons à cela… Je disais qu’on doit vous pardonner en faveur de votre esprit ; je le trouve charmant — un peu sans gêne, peut-être ? Mais baste ! à trois heures du matin, il est bien permis d’être décolleté…

— On aurait le droit d’être nu.

— Et je devine en vous un délicieux mélange de scepticisme et de candeur, de lyrisme et de persiflage, dont je me sens tout près de m’énamourer. Vous devez être un passionné sans cesser d’être un dilettante, blasé et très sensible, blagueur et très artiste, très gai, très amusant, très amusé et très mélancolique. Bref, l’être le plus séduisant, et je m’avoue séduite.

Elle changea brusquement de ton.

— Venez un instant par ici. Allons admirer les étoiles.

En même temps elle entraînait Lauban vers cette horreur architecturale qu’on nomme le Palais du Trocadéro. Ils s’avancèrent dans l’un des mornes vestibules et s’arrêtèrent en haut des marches redoutables par quoi l’on descend nu jardin. Devant eux la nuit tournoyait, radieuse. Ils voyaient luire Aldébaran, rougeâtre, et la petite famille des Pléiades, autrefois sept, à présent six (tout dégénère) :

— C’est depuis le siège de Troie qu’il en manque une, expliqua Lauban.


Et même assez indécente !


Les anciens l’appelaient Mérope.

— Cléo de Mérope, s’pas ?

— Et comme, soudain, cette Mérope (étoile de grandeur inconstante, ainsi que Cléo) avait diminué d’éclat, les gens d’Ilion supposèrent qu’épouvantée des horreurs du siège, la petite étoile avait filé au fond du ciel pour se dérober aux yeux des cruels humains. Mais les astronomes lui ont joué un joli tour, à Mérope.

— Ils l’ont retrouvée ?

— Oui, en inventant les lunettes… vous n’avez pas une lunette ?

— !!! (Un soupir de regret).

— Si j’avais su, j’en aurais pris une, afin de vous la faire voir.

— Votre lunette, ou bien l’étoile ?

— Hé. hé !

La comédienne, ici, ferma à demi les paupières. Un instant, entre ses cils, elle vit se muer en une image décisive le vague de ses pensées. Un frisson prolongé la secoua. Le colloque devint scabreux. Puis, brusquement, tous deux se turent.

Lauban sentait une pression forte et brûlante sur son bras, puis un frôlement très doux le long de sa jambe et contre son épaule. Une volupté l’envahit. Il était net que Gaëtane avait envie de lui, et il avait une envie folle d’elle. Il chercha sa bouche, la trouva — tout de suite — et il la mordit avec une fougue sauvage. Ce baiser remonta, plongea dans les cheveux qui sentaient bon. Des parfums rares. Et le poète s’en grisa. Or, la bouche aussi sentait bon : des parfums trop exquis pour être naturels, une odeur trop complexe pour être humaine, un arôme non pas de femme, mais de fleurs, une saveur non pas de salive, mais de pralines. Et il mordit de nouveau cette bouche comme il eût entamé avec les dents une dragée, plusieurs dragées, comme il eût mâché des violettes, des jasmins, des œillets, des roses.

Cependant, sous les dentelles taciturnes, ses doigts, activement, tâchaient à découvrir, ici ou là, plutôt ici, d’autres roses, d’autres dragées, encore un autre œillet, encore une praline.

Des fleurs, des sucreries ! Oh ! vraie dînette de Pierrot, médianoche improvisé, ambigu au clair de la lune ! L’étalerait-il, ce repas suave et léger, et vivant, sur l’une des dalles planes du vestibule — l’idée qu’il faudrait, après, rincer la dalle, ne l’inquiéta point — ou bien sur le sable mamelonné (lui aussi) du jardin ? Incertitude d’une seconde… et un coup de vent emporta le lunch.

Un coup de vent, et pas autre chose. Un coup de vent, sans plus, et Gaëtane dit d’une voix enrouée :

— J’ai froid.

Elle se recula en un sursaut subit, violent. Tout pâle, tout crispé, son visage se détacha sur les ténèbres diamantées d’étoiles. Sous ses cils baissés se creusaient des cernes. Il y eut un intervalle d’humble silence et de pudique immobilité. Puis, tandis que l’ami Pierrot s’effarait d’avoir les mains vides, la comédienne redressa les cils, claqua des dents et répéta :

— J’ai froid… Je suis toute glacée.

Du moins, ses yeux brûlaient étrangement. Dardés sur ceux de Lauban, ils promirent :

— À tout à l’heure.

Et le regard du poète exprima :

— Pas de lapin, n’est-ce pas ? J’y compte. J’ai besoin de…

— Pas autant que moi.

Après ces aveux tacites et cependant très clairs et formels, les deux amoureux attardés quittèrent le venteux vestibule. Ils se donnaient le bras. Après avoir traversé la place circulaire qu’orne un bassin


Cependant sous les dentelles taciturnes…


non moins circulaire, mais toujours tari (si on avait de l’eau pour l’alimenter, on le remplacerait par un refuge pour les piétons), ils s’engagèrent dans cette sorte de cul-de-sac, pompeusement qualifié d’avenue d’Eylau, quartier des joueurs enrichis à la loterie, évidemment.

Gaëtane, câline, blottie (de biais) contre son cavalier lui manifestait, outre sa tendresse, la fermeté de son désir, en lui enchâssant, sur le cou, des perles,


et sur l’épaule, des diamants. Il n’en paraissait ni flatté, ni blessé. Même, s’en apercevait-il ? Il arpentait déjà, en pensée, la chambre de la comédienne.

Il se figurait la scène prochaine :

— Voici le lit en le faste duquel le prince Jean s’est étendu et je vais bientôt m’y étendre. Cocu, le prince Jean, cocu ! Gloire ! Lauban encorne un fils de France… C’est vrai qu’il fait froid, cette nuit ; mais nous avons allumé un bon feu et Gaëtane se dévêt devant le bon feu ; ardemment, je l’aide. Comme elle est belle ! comme elle est nue ! Alors, moi, tu comprends, mon prince, je ne perds pas de temps, à mon tour, je me déshabille… Je me dés… Eh bien, oui, je me… Ah ! mon Dieu, mon Dieu, nom de Dieu !

Brusquement, avec la réalité incisive d’un coup de couteau, cette idée saugrenue et tragique le traversa :

— Ma flanelle !

Il fit un faux pas.

— Mes chaussettes !

Il chancela.

— Et mon caleçon !

Maintenant, il tremblait de la tête aux pieds et Gaëtane s’en aperçut :

— Mais, vous aussi, vous grelottez. Allons bien vite nous réchauffer, mon ami, allons vite !

Il répondit avec une émotion qu’il s’efforçait en vain de cacher sous un sourire lamentablement idiot :

— C’est que… ces histoires-là n’arrivent qu’à moi !… Je suis obligé de vous quitter, de rentrer tout de suite.

Elle lui serra le bras à le briser :

— Allons donc ?

— En effet, j’avais oublié… j’y pense seulement a présent… j’avais oublié que j’ai… que j’ai…

Allait-il avouer ce qu’il avait ?

Ma foi, il avait une flanelle douteuse : il avait des chaussettes de l’avant-veille : il avait un caleçon troué, tout simplement.

Un instant, Gaëtane crut à quelque subterfuge et, mélancoliquement incrédule, hocha la tête. L’air sincèrement désolé du poète la toucha et la convainquit.

— J’avais oublié que j’ai… que j’ai… réitérai-t-il.

Et il cherchait ce qu’il pourrait bien avoir qui ne fût ni un caleçon troué, ni une flanelle douteuse, ni des chaussettes de trois jours, et qui, pourtant, nécessitât une brusque séparation. Charitablement, comme il ne trouvait rien de plausible, rien d’avouable, la comédienne essaya de l’aider :

— Un rhume de Vénus ? fit-elle.

Lugubre, il murmura :

— Non.

— La… variole ? La grande ?

— Non plus, répéta-t-il, funèbre.


Il avait un caleçon troué…

Voici que tout à coup une idée lui vint, qu’il estima sublime. Il prit une attitude à la fois grave et valeureuse. Et, au moment où ils atteignaient le coin de l’avenue Victor-Hugo et de la rue des Belles-Feuilles, tandis que Gaëtane, indiquant son hôtel, murmurait :

— C’est là !

Il claironna superbement :

— Il s’agit d’un duel. Je souhaitais tenircela secret. Mais à vous… Je me bats ce matin… J’avais le choix des armes : j’ai choisi l’épée… À bientôt, madame !

Il lui baisa la main : elle frissonna.

— Bonne chance…

Et elle rentra, lentement, seule.