La Maîtresse du prince Jean (Willy)/09

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Albin Michel (p. 195-213).


IX

UN APRÈS-MIDI


Smiley s’habille : même il a déjà boutonné une bretelle, il boutonne l’autre en déclamant les premiers vers d’un sonnet composé, en l’honneur de sa gentille mie, par un de leurs copains qui a beaucoup de talent, à la manille :

Passant, détourne-toi : vois ces cheveux d’or sombre
Où luit, dans la torsade, un éclair argenté ;
Admire ces yeux bleus, doux, calmes et sans ombre
Qu’anime, seul, le vent de la frivolité.

Gabrielle-aux-lourds-cheveux se lave à la bergamotte (à quoi ça rime-t-il ?) et interrompt de la très spirituelle exclamation « T’en as un œil ! » ce lyrisme matinal et intempestif.

De son côté, la maman Grenier chante éperdument qu’elle plumera l’alouette : nonobstant le ciel se montre d’une sérénité rassurante. La fenêtre est ouverte de façon à bien laisser entrer la poussière des paillasses qu’on secoue aux balcons supérieurs.

Coup de sonnette. C’est Lauban ! Lauban vient restituer à Smiley les cinquante francs que celui-ci lui prêta pour être transformés en dessous capiteux.

En outre, à dessein de célébrer ce fait mémorable, il emmène Jimmy et Gabrielle dans un cabaret avoisinant la Madeleine, plutôt chic ; le cou ceint d’une cravate pistache, il inédite des gants neufs, et il sent bon : un mélange de jasmin et de vernis. Il explique à Smiley que son karugheuz de beau-frère lui a — prr ! prr ! — donné « plusieurs centaines de francs ».

— Pourvu que ça doure ! dit Smiley en imitant, à s’y méprendre, l’accent de Mme Bonaparte mère.

Mais « ça ne durera pas » si l’on en juge par le petit déjeuner que dégusta, en compagnie du ménage Smiley, ce poète accoutumé à se repaître abondamment pour 115 centimes : huîtres, poupeton de cervelle, pintade, aspic de homard, du champagne, et aujourd’hui, tout est réellement cher :

— Garçon, une autre bouteille de champagne. Cette rousse enfant que voici n’aime que ça et l’amour !

Au dessert, à propos d’un fruit (une poire, croyons-nous), de guingois comme le visage d’Anatole France, ils se mettent à bêcher congrûment le Lys rouge.

— Du mauvais Bourget.

— Dis une indigestion de Maupassant, avec, par-ci, par-là, un renvoi d’Homère.

— Sans compter que, pour Verlaine, ce France est d’un irrespectueux…

— De bouvier d’Anatolie.

— Et, d’ailleurs, interroge Maurice, est-ce qu’il y en a ?

— Des pâtres d’Anatolie ?

— Ta bouche !… S’il y en a, des lys rouges ? Gabrielle, qui n’est pas complètement pompette, fait (toute habillée, s’entend) son geste à la Vénus de Médicis, si chaste :

— Crois pas.

— Bien dommage. Je dois aller, tout à l’heure, chez Mlle Girard, et, s’il y avait eu des lys rouges, je lui en aurais apporté.

Ce disant, le poète a déboutonné sa jaquette, en a extirpé un pli mauve qu’il tend à Smiley, non sans une œillade de vanité.

— Lis. Tu verras qu’il faut que j’y aille.

Toujours complaisant, Smiley lit :

xxxxxxxx« Cher,
xxxx« J’ai passé l’autre nuit à rêver de vous tout éveillée. Vos regards profonds m’ont pénétrée et resteront en moi. Pourquoi n’êtes-vous pas venu hier, dans l’après-midi ?

J’étais si sûre que vous viendriez que j’avais donné des ordres pour que vous seul fussiez reçu.
xxxx« Est-ce parce que je suis toute malade que le jour me parut si lent à s’écouler sans vous voir ?
xxxx« Quoiqu’il en soit, si vous recevez ma lettre à temps, venez ce jourd’hui, vers 4 heures. — Sinon, demain, même heure.
xxxx« Êtes-vous très… raisonnable ?
xxxx« Mes mains à vos baisers.
« gaëtane ».

Ayant lu, Smiley restitue le pli mauve à Maurice et, simplement pour dire quelque chose, lui demande :

— Eh bien, est-ce que tu es très… raisonnable ?

Nécessairement, Lauban répond, scandalisé :

— Après du champagne ? voyons, Jimmy, tu ne voudrais pas.

Il mande le garçon, répand des espèces dans une assiette, réclame des « khédives » et une voiture dans laquelle il enfourne Gabrielle, puis, Smiley, puis soi. All right ! Ces messieurs fument avec conviction, l’Urbaine cahote agréablement, et le temps, comme la gorge de Gaëtane Girard. « se maintient ». Gabrielle-aux-lourds-cheveux gazouille que, comme ça, on irait bien jusqu’à Suresnes : d’ailleurs, ils n’y vont pas.

Lauban, d’une canne distinguée, heurte l’épaule du cocher ; arrêt brusque devant une bouquetière. Deux ou trois thyrses de lilas pour Gabrielle et quelques roses pour Mlle Girard ; coût : cinquante francs — c’est la saison qui veut ça.

— Sapristi ! trois heures dix ! s’écrie Maurice. Mon pauv’ Jim, tu as lu la lettre : « Vers quatre heures ». Je vais être obligé de vous quitter.

Il a du moins la bienséance de reconduire ses invités jusqu’à leur porte :

— Au r’voir.

— R’oir.

Gabrielle secoue, vivement reconnaissante, son petit plumeau de lilas, tandis que Lauban, à la portière du fiacre, agite sans se douter qu’il les effeuille les roses pour lesquelles il dépensa deux louis et demi. Et, à Dieu vat !

Seul, il ôte son chapeau ; il a chaud. Pourtant, l’atmosphère de fin février ne manifeste pas une ardeur extraordinaire. Alors, d’où vient ?… Et d’où vient que les tempes lui chantent une romance sans paroles ?… Tiens, tiens, une cuisson d’un genre connu lui chatouille le visage :

— Le champagne ! est-ce que, par hasard, je serais paf ?

Un instant inquiet, il fait des expériences d’équilibre immédiatement couronnées d’insuccès. En vain, le coude sur le genou, il essaie de fixer son pouce sur l’extrémité de son appendice nasal. Toutefois ceci


R’oir.


le rassure : il se tient très bien assis. Voilà l’essentiel. Du reste, il a le temps de fumer une dernière khédive — rien de tel pour vous remettre d’aplomb — et, de minute en minute, il renifle énergiquement les roses : ç’aura, du moins, cet avantage qu’elles sentiront la fumée.

Quatre heures moins une à sa montre. Un gendarme, un croquemort, un huissier (gradation ascendante) ne montrent pas plus d’exactitude. Ma parole, il est arrivé, il porte ses fleurs, comme un ciboire, et de l’autre… De l’autre, il sonne.

Il est épatant, cet hôtel ! À gauche de la porte, tout de suite ouverte, s’érige un grand larbin en noir. Sans phrases, le poète montre son bouquet. Le grand larbin demande :

— C’est pour Madame ? Et il veut escogriffer les fleurs.

— Y a rien de fait, regimbe Lauban : je les remettrai bien moi-même.

— Madame est souffrante…

— Je sais.

— Et ne reçoit pas.

— … les autres, non ; moi, si :

Comme l’escogriffeur n’a pas l’air d’obtempérer, et semble sourire bêtement, en outre :

— Et dépêche-toi, insiste Maurice, ou j’vas te botter le…

Le larbin s’éclipse sans entendre le monologue final ; une femme de chambre, peu après, se présente. Pourvue d’un nez considérable, cette femme, qui a beaucoup déshabillé sa maîtresse, ne manque ni de flair ni de doigté.

— Monsieur Lauban ? fait-elle.

— Eh ! voui. Je…

— Si monsieur veut bien me suivre.

Monsieur suit. Il titube, mais si peu que ce n’est pas la peine d’en parler. Dans la galerie aux tambours de basque, il reconnaît l’escalier et gravit trois marches. La camériste le rappelle d’un ton gentil :

— Non, par ici, Monsieur.

Monsieur redescend les trois marches, et, sans savoir comment ce phénomène se produit, constate tout à coup qu’il est enfermé dans un vaste hall. Ameublement d’atelier très chic. « Ça doit être comme ça chez Carolus Duran ! » Tous les styles y coopèrent à un encombrement déplorable, ridicule, magnifique. Il y a un clavecin, un harmonium et (sans blague) un orgue de Barbarie qui, à la vérité, s’affirme Empire avec ses quatre sphinx de cuivre et ses panneaux de satin cinabre. Encore de la musique : une cornemuse sur une console, des castagnettes sur un rouet et, au trumeau de droite, en panoplie, un chapeau chinois, entre une arquebuse et un tromblon, au-dessous d’une honorable hallebarde à moins que ce ne soit une pertuisane estimable. Et avec ça ? Avec ça, il y a un quart d’heure que Maurice attend.

Pas mal énervé, il s’est successivement assis sur un thronos en métal (c’était un peu froid), sur un canapé Louis XIV, très matelassé (un peu chaud), puis sur une chaise curule (trop pompier), ensuite sur un de ces fauteuils fin Louis XV, dits « de commodité » dont le dossier s’incline au moyen d’une crémaillère (et il s’était cru chez le coiffeur).

— Ah ! zut !

Tâtera-t-il à présent d’un escabeau égyptien, d’un tabouret d’Assyrie orné de têtes de bélier, ou d’une chaise gothique ? Fatigué de tenir ses roses, il les jette sur l’orgue dont il cherche instinctivement la manivelle. Et il tourne. Le vieux cylindre, le soufflet et les claviers s’exécutent de parfaite grâce. Légèrement enroués tout de même. Torlou, torlou, totou…

— C’est du Méhul… Maugis dirait que c’est Mëhulodieux… Cette bonne brute de Maugis !

Lauban, comme presque tous les violents, est plutôt bon : il ne cultive contre Méhul aucune animosité spéciale, et il continue de tourner. Sur un chevalet emmailloté de peluche incarnat un portrait de Gaëtane Girard (par Stevens, naturellement), ovale empâté, éclatant, semble vibrer d’indignation, mais, contre les murs, des tapisseries, censées du XVIIe, se trémoussent, apparemment amusées.

Torlou, torlou, totou… Dans tout l’hôtel, c’est un va-et-vient pas ordinaire ; les portes s’ouvrent et se ferment. Un dernier tour de manivelle, et la maîtresse du prince Jean apparaît, avec une brusquerie indignée de patricienne tragique. D’ailleurs, très en beauté, ce jour-là, elle porte une grande tunique droite, blanche et rayée de bandes jaunes — la régille romaine ! — et un serpent d’or cercle ses cheveux en casque.

— Ah ! çà, Monsieur, quelle absurde lubie vous prend ?

L’organiste de Barbarie pivote du torse, lance un geste blanc et répond d’un accent humecté :

— Enfin, toi ! Comme tu m’as fait attendre !

— Vous n’avez donc aucun bon sens ? Qu’est-ce que c’est que cette musique ?

— C’est du Méhul.

— Mes gens eux-mêmes en sont scandalisés. Voyons, Monsieur…

Lauban interrompt d’une voix de plus on plus mouillée ;

— Oh ! tu es admirable !

Sur ce, il saisit ses roses, étend son bras droit en arrière, allonge l’autre jusqu’à son genou ; et, dans cette attitude de discobole, il marche sur Gaëtane. Il ramène violemment son bras droit. Son zèle l’étouffe. Il balbutie, la langue noyée de salive, du simili-Verlaine :

— Je t’apporte ces fleurs, je suis ta vieille branche !

— C’est charmant à vous. Donnez.

Et, d’un mouvement de semeuse, elle envoie le bouquet se promener dans un véhicule, d’ailleurs distingué : une chaise à porteur. Maurice projette autour de lui un regard de dix-cors à l’eau.

— Diantre ! brame-t-il, je m’aperçois que tu n’aimes pas beaucoup les roses.

— Mais si.

— Alors, pourquoi… les as-tu… là-dedans ?

— Parce que…

— … que quoi ?

— Je ne sais pas, explique Gaëtane sèchement. La vérité est que je suis aujourd’hui très souffrante… et aussi très contrariée. Je vous en veux de votre incongrue sérénade, et je m’en veux, sans que ce soit pourtant ma faute, de ne pouvoir vous recevoir. Une visite ino…

— … pinée. Le prince Jean, peut-être ?

— Oui, mon ami, il est là-haut. Et je me félicite que vous l’ayez nommé.


Je vous en veux !


Je n’aurai rien à vous apprendre.

Lauban se tâte, se retâte et se constate… d’énormes besoins de tendresse, d’épanchement. (Tant de champagne…) Il interroge avec une inquiétude proportionnée à ces besoins ;

— Dis-moi, mon amour, pas de blague est-ce qu’il va séjourner longtemps ?

— Monseigneur ?


La comédienne est chaussée de soles.

— Voui, s’il va traîner ?

Gaëtane hausse la tête et vibre, très second théâtre Français :

— Traîner ? Allons, monsieur, ne parlez pas comme les galapias que nous avons vus chez Lernould. Est-ce qu’un fils de France traîne ?

— Il ne traînera pas ? Tant mieux !

Et Maurice s’assied, visiblement satisfait de cette assurance : que le prince Jean soit là-haut, ça ne le dégoûte nullement. Au contraire. Un sourire de faune au coin de la bouche, il annonce qu’il attendra que le fils de France ait « calté ».

La comédienne est chaussée de soles qui laissent tout l’avant-pied à découvert et, du talon de l’une de ses sandales, elle martelle un instant le tapis épais :

— Il est possible, énonce-t-elle soudain, que Monseigneur ne se retire que dans la nuit… après-dîner.

— C’est vrai ?

Le poète se dresse comme si l’un des clous de son siège lui eût bassement perforé le sacrum.

— C’est vrai ? réitère-t-il en empoignant la main de Mlle Girard, il restera longtemps, le frère ? Alors, qu’é qu’tu veux ? tant pis… je n’attendrai pas.

Et le voilà qui manifeste des velléités authentiques, ardentes et agenouillées : la régille, effarouchée, s’envole un peu en arrière.

— Ah ! çà, c’est insensé ! Je vous dis que Monseigneur est là-haut, vous savez que je suis malade, et…

— T’adore, murmure Maurice. Qué qu’ça me fait, tout le reste.

Il rattrape la régille ; il ne la lâchera plus. Vainement. Gaëtane proteste :

— Mais, vilain enfant ! j’ai mal au foie… Vous… vous… Au foie, vous entendez ! Laissez ! Allez-vous en.

— Hé, fichtre ! s’obstine Lauban, ce n’est pas ton foie que je cherche.

Or, ayant cherché, il trouve.

— Qué qu’ça a d’commun avec ton foie ?

Le fait est…

Mlle Girard incline le front et se résigne, telle Savonnette jadis. Mieux, c’est elle qui, tout à coup, montre d’un geste fébrile le canapé matelassé idoine à l’inévitable conclusion. La voici devenue aussi blanche que sa robe, et ses yeux, sous le serpent d’or, se cernent pour ainsi dire tout seuls. Une armure à l’écu de Xaintrailles, la visière haute, devine ce qui va se passer : elle en rigole. Un gorille, terre cuite de Frémiet, s’en amuse, — il doit se prénommer Charlot, cet anthropoïde, — et, dans son lotus,


Mlle Girard se résigne.


un bouddha coule vers son propre bas-ventre des regards tranquilles qui s’assurent que cela ne l’émeut pas, lui, pas du tout.

Cependant, Gaëtane s’est renversée. Les genoux écartés, les orteils nus, crispés sur les sandales, elle hoquette :

— Brigand ! Si quelqu’un entrait ?

— Il n’entrerait qu’après moi, se targue le poète, vibrant.

Et, comme on porte un toast, il lève haut la régille.

— À la santé du prince Jean !