La Main brune (nouvelle)

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Traduction par Louis Labat .
La Main brune Édition Pierre Lafitte (pp. 5-14).


LA MAIN BRUNE


Tout le monde sait que Sir Dominick Holden, le fameux chirurgien des Indes, me choisit pour son héritier, et qu’à sa mort j’échangeai en une heure ma pénible condition de petit médecin contre l’état de gros propriétaire. Il est également connu de bien des gens qu’entre l’héritage et moi s’interposaient cinq personnes, à qui le choix de Sir Dominick parut tout à fait arbitraire et baroque : je puis assurer qu’elles se trompaient et que, pour n’avoir connu Sir Dominick que sur la fin de sa vie, je n’en avais pas moins des titres positifs à sa bienveillance. Encore que le témoignage en vienne de moi-même, nul homme, à vrai dire, ne fit jamais pour un autre plus que je ne fis pour mon oncle. Je ne me flatte pas de l’espoir qu’on veuille ajouter foi à cette histoire ; mais elle est si singulière qu’il me semblerait manquer à un devoir si je ne la consignais dans ces pages. Voici les faits. On y croira ou non : c’est affaire personnelle.

Sir Dominick Holden, chevalier du Bain, de la Couronne des Indes et de je ne sais quoi encore, était le plus distingué chirurgien des Indes. Sorti de l’armée, il exerçait à Bombay la médecine civile. On venait le consulter de tout le pays. Son nom reste lié à la création de l’Hôpital Oriental, qu’il faisait vivre. Un beau jour, sa robuste constitution ayant fini par se ressentir visiblement du long effort auquel il l’avait astreinte, ses confrères, qui peut-être n’y mettaient point un désintéressement absolu, furent unanimes à lui conseiller de retourner en Angleterre. Il essaya de tenir bon ; mais, à la longue, les symptômes d’une affection nerveuse très caractérisée s’accentuèrent, et la maladie l’avait brisé quand il rentra dans son comté natal de Wiltshire. Il acheta un domaine considérable, dépendant d’un ancien manoir, au bord de la plaine de Salisbury. Et il y consacrait ses vieux jours à l’étude de la pathologie comparée, qui avait été la marotte scientifique de sa vie et lui avait valu l’autorité d’un maître.

On imagine avec quelle émotion, dans la famille, nous apprîmes le retour de cet oncle riche et sans enfant. Quant à lui, sans pousser l’hospitalité à l’extrême, il ne laissa pas de reconnaître ce qu’il devait aux siens ; et chacun de nous successivement reçut une invitation à lui rendre visite. Visite mélancolique, au dire de mes cousins ; en sorte que j’éprouvai des sentiments assez mêlés lorsqu’à mon tour je me vis prié à Rodenhurst. L’invitation excluait si nettement ma femme que mon premier mouvement fut de refuser. Mais les intérêts de nos enfants méritaient réflexion ; si bien que, ma femme y consentant, je convins d’un après-midi d’octobre pour ma visite à Wiltshire. Je n’en prévoyais guère les conséquences.

La propriété de mon oncle était située à la limite de la plaine labourable, là où commencent à s’arrondir les hauteurs crayeuses qui caractérisent cette contrée. Tandis qu’à partir de la station de Dinton une voiture m’emmenait dans la lumière déclinante de ce jour d’automne, je subissais fortement l’étrangeté du décor. Les monuments des âges préhistoriques écrasaient de leur énormité les quelques chaumières paysannes éparses dans la campagne, tellement qu’ici le présent faisait l’effet d’un songe, tandis que le passé semblait l’importune et toute-puissante réalité. La route serpentait dans des vallées, entre des successions de mamelons herbeux, découpés et disposés à leur crête selon un plan de fortification très méthodique, les uns circulaires, les autres carrés, tous de taille à braver les vents et les pluies de plusieurs siècles. Que ces travaux soient d’origine romaine ou britannique, c’est ce qu’en fin de compte on n’a jamais éclairci, non plus que la raison qui a fait tendre sur ce coin de pays un tel réseau de défenses. Çà et là, sur les longues pentes lisses, couleur d’olive, s’érigeaient de petits tertres ronds ou tumuli. Ils gardent les cendres de la race qui tailla si profondément ces collines : une jarre remplie de poussière représente un homme qui lutta sous le soleil.

Telle était la contrée peu banale que je traversais pour rejoindre la résidence de mon oncle Rodenhurst. La maison s’adaptait à son cadre. Deux piliers en mauvais état, portant les traces des intempéries et surmontées d’emblèmes héraldiques mutilés, flanquaient l’entrée d’une allée mal entretenue. À travers les ormes qui la bordaient sifflait une bise froide ; des feuilles mortes tourbillonnaient dans l’air. Sous l’arcade obscure des arbres, à l’autre bout de l’allée, une lampe brillait d’un éclat fixe. Je pus, à la demi-clarté du crépuscule, distinguer un long bâtiment bas projetant deux ailes irrégulières, avec des avant-toits profonds, des combles en croupe, et des murs à pans de bois entrecroisés dans le style des Tudors. La lueur joyeuse d’un feu dansait derrière les treillis d’une grande fenêtre, à la gauche d’un porche bas. Je devinai à cette particularité le cabinet de mon oncle ; et ce fut là qu’en effet le maître d’hôtel m’introduisit auprès de lui.

Je le trouvai pelotonné près de son feu, car le froid humide de l’automne anglais le glaçait aux moelles. Il n’avait pas allumé sa lampe ; mais le reflet pourpre des braises me montra une large figure abrupte, un nez et des joues de Peau-Rouge, et, courant des yeux au menton, mille profondes crevasses, sinistres indices d’une secrète nature volcanique. Il se leva vivement à mon entrée, avec une courtoisie qui tenait presque d’une autre époque, et me souhaita chaleureusement la bienvenue. On fit de la lumière : je pus alors me rendre compte que deux yeux scrutateurs me guettaient sous la broussaille des sourcils, comme des éclaireurs sous un buisson, et que cet oncle exotique était en train de fouiller dans mon caractère avec l’aisance d’un observateur averti et l’expérience d’un homme du monde.

De mon côté, je ne m’arrêtais pas de le regarder ; car je n’avais jamais vu un homme dont l’aspect méritât davantage l’examen. Bâti en colosse, il avait dépéri au point que son pardessus tombait lamentablement raide du haut de deux vastes épaules saillantes. La maigreur consumait ses membres énormes. Je considérais malgré moi ses poignets bosselés, ses longues mains noueuses. Mais ce qu’il y avait de plus remarquable chez lui, c’étaient les yeux, ces yeux bleus limpides qui vous épiaient à la dérobée ; et non pas seulement à cause de leur couleur, ni à cause des sourcils derrière lesquels ils semblaient en embuscade, mais à cause de l’expression que j’y pouvais lire. Car la physionomie du personnage était hautaine, comme ses allures, et l’on se fût attendu à trouver dans ses yeux une arrogance correspondante : au contraire, j’y découvrais le regard qui dit une âme intimidée et opprimée, le regard furtif et anxieux du chien dont le maître prend la cravache. Je n’eus qu’à voir ces yeux, si lucides à la fois et si humbles, pour former mon diagnostic : je jugeai mon oncle atteint d’une maladie mortelle, conscient d’un risque permanent de mort subite, et terrorisé par cette idée. En quoi je me trompais, comme la suite m’en fournit la preuve. Je n’ai noté le détail que pour aider à comprendre le regard qui m’apparut dans ses yeux.

Il me fit, ai-je dit, un accueil plein de bonne grâce. Une heure plus tard environ, je me trouvais assis entre sa femme et lui devant un dîner copieux, à une table couverte de friandises piquantes et bizarres ; un domestique oriental, vigilant et diligent, se tenait derrière sa chaise. Le vieux couple en était arrivé à cette heure tragique de l’existence où deux époux, ayant perdu ou disséminé derrière eux leurs intimes, se retrouvent comme à leur point de départ, seuls, face à face, leur œuvre accomplie, et tout proches de leur terme. Ceux qui ont atteint ce stade dans la paix et l’amour, ceux qui peuvent changer leur hiver en un tiède été de l’Inde, ceux-là ont traversé victorieusement l’épreuve de la vie. Lady Holden était une petite femme alerte, au regard plein de bienveillance, et ce regard parlait en faveur de sir Dominick lorsqu’il se posait sur lui. Pourtant, si leurs yeux disaient une mutuelle affection, ils disaient aussi une horreur mutuelle ; et je discernais sur sa figure, à elle, un reflet de cette secrète épouvante que j’avais reconnue chez lui. Leur conversation était tantôt gaie, tantôt triste ; mais leur gaîté avait quelque chose de factice, au lieu que le caractère naturel de leur tristesse m’avertit qu’à mes côtés battaient deux cœurs gonflés de peine.

Nous nous attardions à table après le dîner, et les domestiques allaient quitter la salle, quand la conversation prit un tour dont je remarquai immédiatement l’effet sur mon hôte et mon hôtesse. Je ne me rappelle pas comment nous vînmes à parler de surnaturel ; mais je fus amené à déclarer que, comme bien des neurologistes, je m’étais beaucoup attaché à l’anormal en matière psychique. Et je conclus en narrant mes expériences du temps où, comme membre de la Société des recherches psychiques, j’avais fait partie d’un comité de trois personnes qui passa la nuit dans une maison hantée. Nos aventures n’avaient rien de palpitant ni de convaincant ; mais, tel quel, le récit en parut intéresser au plus haut point mes auditeurs. Ils m’écoutaient muets et tendus, et je surpris entre eux un regard d’intelligence dont le sens m’échappa. Puis, lady Holden, se levant, quitta la pièce.

Sir Dominick poussa devant moi la boîte de cigares, et nous restâmes un moment à fumer sans rien dire. Sa grande main desséchée se contractait quand il portait le manille à ses lèvres. Évidemment, ses nerfs vibraient comme des cordes de violon. Mon instinct m’avertissait que j’étais à deux doigts d’une confidence intime, et je craignais, en parlant, de tout compromettre. À la fin, il se tourna vers moi avec un geste convulsif, comme un homme qui jette au vent son dernier scrupule.

« Si fraîche que soit encore notre connaissance, j’ai idée, docteur Hardacre, que vous êtes l’homme même que je désirais rencontrer.

— Enchanté, sir, de vous l’entendre dire.

— Vous me semblez un esprit froid et pondéré. Dispensez-moi de compliments ; les circonstances sont trop graves pour que nous puissions nous passer de franchise. Vous avez, sur ces questions de surnaturel, des notions spéciales ; vous les considérez évidemment de ce point de vue philosophique où elles excluent toute terreur vulgaire, je présume qu’une apparition ne vous effraierait pas ?

— Il me semble.

— Elle vous intéresserait peut-être ?

— Vivement.

— Comme observateur psychique, vous l’étudieriez de la même façon impersonnelle qu’un astronome le passage d’une comète ?

— Tout juste. »

Il soupira.

« Croyez-moi, docteur Hardacre, il fut un temps où j’aurais parlé comme vous faites. La solidité de mes nerfs était proverbiale dans l’Inde. La Révolte même ne les ébranla pas un instant. Et vous voyez où j’en suis : pas d’homme plus craintif que moi, peut-être, dans tout le comté de Wiltshire. En ces matières, gardez-vous de trop d’assurance, où vous pourriez vous trouver soumis à une aussi longue épreuve que celle que j’endure, une épreuve qui ne finira que par la maison de santé ou la tombe. »

J’attendis patiemment qu’il crût à propos d’aller plus avant dans ses confidences. Ai-je besoin de dire que son préambule avait piqué au vif ma curiosité ?

« Depuis quelques années, ma femme et moi traînons une vie misérable à cause d’un fait si extravagant qu’il frise le ridicule. L’habitude même ne nous l’a pas rendu tolérable ; au contraire, plus le temps passe et plus je sens mes nerfs, sous l’effet d’une action constante, s’user et se détraquer. Si vous ignorez la crainte physique, docteur Hardacre, j’apprécierais vivement votre opinion sur le phénomène qui nous bouleverse.

— Vaille que vaille, mon opinion est entièrement à votre service. Puis-je vous demander la nature du phénomène ?

— Je crois que votre expérience aurait une plus haute valeur démonstrative si je m’abstenais de vous dire à l’avance ce que vous allez affronter. Vous savez par vous-même quel travail inconscient du cerveau, quelles impressions subjectives un sceptique scientifique serait en droit d’invoquer contre votre témoignage. Autant vous mettre tout de suite en garde.

— Que faut-il que je fasse ?

— Je vais vous le dire. Voulez-vous prendre la peine de me suivre ? »

Nous sortîmes de la salle à manger ; et par un long couloir il me conduisit jusqu’à une porte ouvrant sur une grande chambre nue, aménagée en laboratoire, avec beaucoup d’instruments et de flacons. Sur l’un des côtés courait une étagère où s’alignaient en grand nombre des bocaux renfermant des pièces d’anatomie pathologique.

« Vous voyez que je n’ai pas tout à fait abandonné mes études, dit sir Dominick. Ces bocaux sont tout ce qui me reste d’une très belle collection dont je perdis malheureusement la plus grande partie dans l’incendie qui détruisit ma maison de Bombay en 1892. Ce fut pour moi, sous bien des rapports, une triste affaire. J’avais des pièces très rares ; ma collection splénique notamment était superbe. Voilà ce qui en a survécu. »

Je donnai un coup d’œil aux pièces de la collection, et vis qu’en effet elles étaient rares et d’un très grand intérêt pathologique : organes tuméfiés, kystes béants, os déformés, parasites hideux singulière exhibition des produits de l’Inde !

« Vous le voyez, il y a ici un petit canapé, dit mon oncle. Nous n’avions, certes, aucune intention de traiter aussi médiocrement un hôte ; mais puisque les choses ont pris le tour que vous savez, il serait tout à fait aimable à vous de consentir à passer la nuit dans cette chambre. Je vous en prie, n’hésitez pas à me dire si l’idée vous répugne le moins du monde.

— Au contraire, dis-je, je la trouve on ne peut plus acceptable.

— Ma chambre est la deuxième à gauche ; de sorte que si vous veniez à avoir besoin de compagnie, je serais près de vous au premier appel.

— J’espère bien n’avoir pas à vous déranger.

— Il est peu probable que je dorme. Je ne dors guère. N’hésitez pas à m’appeler. »

Et nous allâmes rejoindre lady Holden au salon, où nous causâmes de choses moins sévères.

Il n’y avait de ma part aucune affectation à dire que la perspective d’une aventure nocturne n’était pas pour me déplaire. Non plus qu’un autre je ne prétends au courage physique mais certains sujets perdent, à un commerce familier ce pouvoir de terreur vague et indéfinie si fort sur l’imagination humaine. Le cerveau n’est pas capable de deux émotions violentes simultanées : quand c’est la curiosité qui l’emplit, ou l’enthousiasme scientifique, il n’y a plus de place en lui pour la crainte. Sans doute, mon oncle assurait qu’à l’origine il avait pensé de même ; mais je réfléchissais que l’ébranlement de son système nerveux devait avoir pour cause, autant que ses quelques expériences psychiques, les quarante années de son séjour dans l’Inde. Moi, du moins, je gardais intacts mon cerveau et mes nerfs ; et je ressentais quelque peu cet agréable frisson de l’attente qu’éprouve le chasseur en prenant position à l’endroit fréquenté par son gibier, quand je refermai derrière moi la porte du laboratoire et que, m’étant dévêtu à demi, je m’étendis sur le canapé, enveloppé dans une couverture de grosse laine.

L’atmosphère qui régnait autour de moi n’était pas précisément celle d’une chambre à coucher. Des odeurs chimiques, entre lesquelles dominait celle de l’alcool de méthyle, alourdissaient l’air. La décoration de la pièce n’avait, elle non plus, rien de sédatif : devant mes yeux s’allongeait l’abominable rangée de bocaux, avec leurs reliques de souffrance et de mort. Par la fenêtre sans persiennes, une lune à son troisième quartier coulait sa clarté blanche, et sur le mur d’en face s’inscrivait un carré d’argent à filigrane de treillis. Ma lumière éteinte, cet unique pan de lumière au milieu de l’obscurité générale prenait un aspect troublant et fantastique. Le silence planait sur la maison, en sorte que les menues palpitations des branches dans le jardin m’arrivaient, douces et apaisantes. Fut-ce le bercement hypnotique de ce murmure ou le simple effet d’un jour de fatigue ? Mais, après m’être assoupi plusieurs fois, et plusieurs fois ressaisi au prix de bien des efforts, je tombai à la fin dans un sommeil sans rêves.

Un bruit dans la chambre m’éveilla. Instantanément, je me soulevai sur un coude. Des heures avaient passé, car le carré de lumière, glissé obliquement vers le bas, atteignait maintenant le pied de mon lit. Le reste de la pièce demeurait dans l’ombre. D’abord, je ne vis rien ; puis, très vite, mes yeux s’habituant aux ténèbres, je constatai, sans que ma préoccupation scientifique me défendît entièrement d’un frisson, que quelque chose se mouvait lentement au ras du mur. Un bruit amorti et traînant, comme celui de chaussons feutrés, me venait aux oreilles ; et je distinguai, obscure et furtive, une forme humaine qui arrivait de la porte. En émergeant dans la zone lumineuse, elle précisa son détail et ses gestes. Je vis un homme court et trapu, vêtu d’une sorte de robe gris foncé qui lui tombait droit des épaules aux chevilles. La lune éclairait un côté de son visage. Il était brun, d’un brun chocolat, avec une touffe de cheveux derrière la tête, comme une femme. S’avançant à petits pas, les yeux levés sur la ligne de bocaux où étaient contenus tous ces horribles débris d’humanité, il examinait avec attention chaque bocal et passait ensuite à un autre. Quand il fut au bout de la rangée, devant mon lit, il s’arrêta, me fit face, leva les mains dans un geste tragique, et disparut. J’ai dit qu’il leva les mains, j’aurais dû dire les bras ; car lorsqu’il prit cette attitude de désespoir j’observai chez lui une particularité curieuse : il n’avait qu’une main ! Les manches ayant glissé le long des bras qui les secouaient, j’aperçus nettement la main gauche ; mais le bras droit finissait en un moignon difforme. Au surplus, l’homme avait un air si naturel, je l’avais tout à la fois si bien vu et si bien entendu, que je l’aurais cru sans peine un domestique hindou de sir Dominick, venu prendre un objet dans la chambre. Il fallut sa subite disparition pour me suggérer une lugubre hypothèse. Toujours il y a que je m’élançai de mon lit, allumai une bougie, inspectai minutieusement la pièce. Mais je n’y découvris nulles traces de mon visiteur, ce qui me força de conclure que son apparition sortait des lois naturelles. Je me tins éveillé tout le reste de la nuit, sans que rien d’autre vînt d’ailleurs me déranger.

Je suis matinal d’ordinaire. Mon oncle le fut davantage : car je le trouvai qui arpentait la pelouse à côté de la maison. Dans sa hâte, il se mit à courir vers moi sitôt qu’il m’aperçut à la porte.

« Eh bien ? eh bien ? s’écria-t-il, l’avez-vous vu ?

— Un Hindou, avec une seule main ?

— Précisément.

— Oui, je l’ai vu. »

Et je racontai ce qui était arrivé. Quand j’eus fini, il me conduisit dans son cabinet.

« Nous avons un peu de temps avant le déjeuner, dit-il. C’est plus qu’il ne faut pour que je vous donne l’explication de cette extraordinaire affaire, autant du moins que je puisse expliquer l’inexplicable. Et d’abord, quand je vous aurai dit que depuis quatre ans je n’ai pas encore passé une nuit, soit à Bombay, soit en mer, soit en Angleterre, sans être tourmenté par cet individu, vous comprendrez que je ne sois plus que l’ombre de moi-même. Son programme ne varie pas. Il se dresse à mon chevet, me secoue rudement par l’épaule, passe de ma chambre dans le laboratoire, se promène lentement le long de ma rangée de bocaux, et disparaît. Voilà plus de mille fois qu’il renouvelle ce manège.

— Et que veut-il ?

— Il veut sa main.

— Sa main ?

Oui. Voici la chose. Je fus, il y a dix ans, appelé en consultation à Peshawar. Durant mon séjour dans cette ville, l’on me pria d’examiner la main d’un indigène qui passait avec une caravane afghane. Mon homme appartenait à une tribu montagnarde établie dans une région reculée, quelque part de l’autre côté du Kafiristan. Il parlait un pushtoo bâtard : ce fut tout ce que j’en pus comprendre. Il souffrait d’une tumeur sarcomateuse molle à l’une des articulations métacarpiennes, et je dus lui faire entendre qu’il ne sauverait sa vie qu’en sacrifiant sa main. Après bien des discours, il consentit à l’opération et, quand elle fut faite, il me demanda le prix de ma peine. Le pauvre garçon était presque un mendiant, en sorte que l’idée d’une rétribution était absurde ; je lui répondis en plaisantant que je me paierais avec sa main, et que je me proposais de l’ajouter à ma collection pathologique.

« À ma grande surprise, il hésita beaucoup. Il m’expliqua que d’après sa religion il importait au plus haut point que le corps fût au complet après la mort, de façon à constituer une demeure parfaite pour l’âme : antique croyance et de laquelle procédèrent les momies égyptiennes. Je voulus savoir comment il entendait conserver la main dont je l’avais amputé. Il me répondit qu’il la mettrait dans du sel et l’emporterait avec lui. Je lui fis remarquer que sans doute elle serait plus en sûreté sous ma garde que sous la sienne, et que j’avais, pour la conserver, de meilleurs moyens que le sel.

Se rendant compte qu’en effet j’avais l’intention de la garder avec soin, il se laissa convaincre.

« Mais souvenez-vous, Sahib, me dit-il, que je désire rentrer en possession de ma main après ma mort. »

Je me mis à rire et le marché fut conclu. Je retournai à mes affaires : lui, par la suite, dut reprendre le chemin de l’Afghanistan.

« Sur ces entrefaites, comme je vous le disais hier soir, un grave incendie se déclara dans ma maison de Bombay, qui fut à moitié détruite. Bien des choses, et notamment la plus grande partie de ma collection pathologique, périrent dans les flammes. Vous voyez ce que j’en ai sauvé. La main du montagnard disparut avec le reste ; mais je n’y attachai pas dans le temps une importance spéciale. Il y a de cela six ans.

« Or, voici quatre ans – deux ans après l’incendie – je fus tiré de mon sommeil, une nuit, par de furieuses secousses imprimées à ma manche. Je me dressai sur mon séant, persuadé que mon mastiff favori cherchait à m’éveiller. Et j’aperçus non pas mon chien, mais mon patient indigène de naguère, vêtu de la longue robe grise où l’on reconnaît ses compatriotes. Il dressait dans l’air son moignon et me regardait d’un air de reproche. Puis il alla vers mes bocaux, que je gardais dans ma chambre, et les examina attentivement ; après quoi il fit un geste de colère et disparut. Je compris qu’il était mort récemment et venait me rappeler ma promesse.

« Docteur Hardacre, vous voilà au courant. Chaque nuit, à la même heure, depuis quatre ans, le même jeu se renouvelle ; c’est une chose très simple en soi, mais qui m’a usé comme la goutte d’eau finit par user la pierre. J’ai connu l’insomnie, car je ne puis plus dormir à présent dans l’attente de cette visite. Mes vieux jours en sont empoisonnés, et aussi ceux de ma femme. Voici le gong du déjeuner, elle va nous attendre impatiemment pour avoir de vos nouvelles. Nous vous sommes, tous deux, bien obligés de votre courage. Partager notre infortune avec un ami, ne fût-ce qu’une nuit, cela nous la rend moins lourde ; et cela nous rassure un peu sur notre raison, dont nous venons quelquefois à douter. »

Telle fut la curieuse révélation que me fit sir Dominick. Elle eût paru à bien des gens inadmissible et grotesque ; mon aventure de la nuit précédente et mes notions antérieures sur ces questions me disposaient à l’accepter comme un fait absolu. J’y réfléchis profondément, je fis appel à toutes mes lectures, à toutes mes connaissances ; et je surpris mes hôtes quand, après le déjeuner, je leur déclarai que je prenais le premier train pour Londres.

« Mon cher docteur, s’écria sir Dominick avec un accent de véritable détresse, vous me faites sentir qu’en vous mêlant à cette malheureuse affaire j’ai manqué gravement aux devoirs de l’hospitalité. Je n’avais qu’à porter tout seul mon fardeau.

— Mais, protestai-je, c’est précisément cette affaire qui me ramène à Londres ; et vous vous méprenez, je vous assure, si vous croyez que mon aventure de la nuit dernière m’ait désobligé. Au contraire, je vais vous demander la permission de revenir ce soir et de passer une nuit de plus dans votre laboratoire. J’ai hâte de revoir votre visiteur. »

Mon oncle se montra fort anxieux de savoir mes intentions ; crainte de lui donner un faux espoir, je m’abstins de lui rien dire. Une fois dans mon cabinet de consultation, j’y rafraîchis mes souvenirs relativement à certain passage d’un livre récent sur l’occultisme qui m’avait frappé quand je l’avais lu.

« Dans le cas des esprits liés à la terre, disait cet ouvrage, il suffit, pour les rattacher à notre monde matériel, d’une idée dominante qui les obsède à l’heure de la mort. Ils sont les amphibies de cette existence et de la suivante, capables de passer de l’une à l’autre, comme la tortue passe de la terre à l’eau. Toutes sortes d’émotions violentes peuvent ainsi, enchaîner une âme à une vie désertée par le corps. Sont réputés susceptibles de produire cet effet : l’avarice, la rancune, la crainte, l’amour, la pitié. En thèse générale, un désir insatisfait en est la cause ; le désir une fois satisfait, les liens matériels se rompent. On cite force cas de la ténacité de ces visiteurs posthumes, et aussi de leur disparition immédiate quand ils ont obtenu ce qu’ils désirent ou quand, dans certains cas, une transaction raisonnable est intervenue. »

« Une transaction raisonnable… » C’étaient bien les mots qui m’avaient trotté par la tête toute la matinée, et que je vérifiais maintenant dans le texte. Accorder une pleine satisfaction à l’intéressé, il n’y fallait pas songer en l’espèce ; mais une transaction raisonnable ?… Sitôt que je pus trouver un train, je me transportai à l’hôpital maritime de Shadwell, où opérait comme chirurgien mon vieil ami Jack Hewett. Sans explication, je lui dis ce que je voulais.

« Une main brune ? s’étonna-t-il. Pourquoi diable ?

— Peu vous importe. Je vous le dirai un jour. Je sais que vous avez des Hindous plein vos salles.

— Sans doute. Mais une main… »

Il réfléchit une minute et pressa un bouton d’appel.

« Travers, dit-il à un interne, qu’a-t-on fait des mains du lascar que nous avons amputé hier ? Vous savez bien, cet individu de l’East India Dock qui fut pris par l’arbre d’une machine ?

— Elles sont dans la salle d’autopsie, monsieur.

— Emballez-en une dans des antiseptiques, et remettez-la au docteur Hardacre. »

Ainsi, je me trouvai de retour à Rodenhurst avant le dîner, avec le curieux butin rapporté de la ville. Je ne dis rien à sir Dominick ; mais je m’installai pour la nuit dans le laboratoire et plaçai la main du lascar dans l’un des bocaux, au pied du canapé.

Naturellement, intéressé comme je l’étais par mon expérience, je ne songeai pas à dormir. Assis sur ma couche, éclairé dans le dos par une lampe à abat-jour, j’attendis patiemment mon visiteur. Cette fois je le vis nettement tout de suite. Il apparut de l’autre côté de la porte, d’abord nébuleux, puis dessinant des lignes aussi distinctes que celles d’aucun homme vivant. Ses babouches, sous sa robe grise, étaient rouges et sans talons, ce qui expliquait le bruit étouffé de ses pas. Comme la nuit précédente, il passa lentement devant la rangée de bocaux et fit halte devant celui qui contenait la main. Il l’atteignit, tout frémissant d’espoir, le prit, l’examina avidement ; puis, les traits convulsés de rage, il le lança violemment sur le parquet. Il y eut un fracas d’objet brisé, qui retentit à travers la maison ; quand je levai les yeux, l’Hindou avait disparu. L’instant d’après, ma porte s’ouvrait toute grande et sir Dominick faisait irruption dans la salle.

« Vous n’êtes pas blessé ? cria-t-il.

— Non, mais fortement désappointé. »

Il regarda, surpris, les débris de verre et la main brune sur le parquet.

« Bon Dieu ! s’exclama-t-il, qu’est-ce que cela ? »

Je lui dis mon idée et son piteux résultat. Il m’écouta très attentif et hocha la tête.

« L’idée, fit-il, était bonne ; mais je crains qu’il ne soit pas si simple de mettre fin à mes souffrances. Il y a maintenant une chose que je vous demande avec insistance : c’est de ne plus, sous aucun prétexte, occuper cette pièce. La peur que j’ai eue, en entendant ce fracas, d’apprendre qu’il vous fût arrivé quelque chose, a été la plus pénible des angoisses que j’aie jamais éprouvées. Je ne veux pas m’y exposer encore. »

Il me permit toutefois de passer dans le laboratoire le reste de la nuit. Je demeurai là, tournant et retournant le problème. Mon insuccès me navrait. Pour m’en rendre le sentiment plus cuisant, la main du lascar, restée sur le plancher, fut le premier objet que j’aperçus aux lueurs de l’aube. Je la regardais, couché de mon long, quand, tout d’un coup, une idée me traversa la tête comme une balle. Frémissant d’émotion, je bondis à terre, je ramassai l’affreuse relique. Oui, c’était bien cela : la main du lascar était la gauche !

De retour à Londres par le premier train, je courus à l’hôpital maritime. Je me rappelais que le lascar avait eu les deux mains amputées : le précieux organe que je recherchais n’aurait-il pas déjà subi le four crématoire ? Ma crainte se dissipa très vite : la main n’avait pas quitté encore la chambre d’autopsie. Je revins donc à Rodenhurst dans la soirée, ayant accompli ma mission, et muni pour une nouvelle expérience. Mais sir Dominick ne voulut pas m’entendre parler de réoccuper le laboratoire. Je le suppliai sans qu’il m’écoutât. J’offensais chez lui le sentiment de l’hospitalité, il ne pouvait plus le permettre. Je laissai donc la seconde main à l’endroit où, la nuit d’avant, j’avais mis la première, et j’allai occuper une chambre dans une autre partie de la maison, à quelque distance du théâtre de mes aventures.

Mon sommeil n’en devait pas moins être interrompu. Au plus profond de la nuit, mon hôte se précipita chez moi. Il tenait une lampe. Sa vaste personne amaigrie s’enveloppait d’une robe de chambre flottante, et, pour un homme impressionnable, son aspect eût pu sembler plus effrayant que celui du fantôme de la veille. Mais ce qui m’étonna, ce fut moins son entrée que l’expression de son visage. Ses yeux brillaient, sa figure rayonnait, il agitait triomphalement ses bras au-dessus de sa tête. Je me dressai abasourdi, regardant d’un œil fixe, encore plein de sommeil, l’extraordinaire visiteur. Mais ses paroles eurent vite fait de chasser le sommeil de mes paupières.

« C’est fait ! Nous avons réussi ! cria-t-il. Mon cher Hardacre, comment reconnaîtrai-je ma dette ?

— Vous ne voulez pas dire que tout va bien ?

— Mais si. J’étais sûr de ne pas vous fâcher en vous éveillant pour une aussi bonne nouvelle.

— Me fâcher ? Non, certes ! Mais serait-il possible ?…

— Aucun doute. J’ai contracté envers vous, mon cher neveu, une dette comme, de ma vie, je n’en ai contracté et ne croyais devoir en contracter envers personne. De quelle façon vous revaudrai-je cela ? C’est la Providence qui vous a envoyé à mon secours. Vous m’avez sauvé la raison et la vie. Encore six mois de cette existence, et je n’avais le choix qu’entre le cabanon et la tombe ! Et ma femme qui s’en allait sous mes yeux ! Je n’aurais jamais cru qu’un être humain pût me soulager d’une telle charge ! »

Il saisit ma main, la broyant dans une étreinte osseuse.

« Ce n’était qu’une expérience, une tentative désespérée, dis-je, son succès me transporte. Mais comment savez-vous que tout va bien ? Avez-vous vu quelque chose ? »

Il s’était assis au pied de mon lit.

« J’en ai vu assez, dit-il. Je n’ai plus d’ennuis à craindre. Ce qui s’est passé tient en peu de mots. Vous savez que notre individu se présente régulièrement à une certaine heure. Il arriva ce soir à l’heure habituelle et m’éveilla plus brutalement que de coutume. Je présume que sa déception de la veille avait accru sa colère. Il me regarda furieux et partit faire sa ronde. Mais au bout de-quelques minutes et, contre son habitude, il revint dans ma chambre. Il souriait. Je voyais dans la demi-obscurité luire ses dents blanches. Il se dressa devant moi, au bout de mon lit, et me fit trois fois le salaam très bas par lequel les Orientaux prennent solennellement congé. En s’inclinant pour la troisième fois, il éleva ses bras au-dessus de sa tête, et je vis dans l’air ses deux mains. Après quoi il disparut… pour toujours, j’imagine. »

Telle fut la, curieuse aventure qui me valut l’affection et la gratitude de mon oncle, le célèbre chirurgien des Indes. Ses prévisions se réalisèrent : jamais plus ne vinrent le troubler les visites du montagnard en quête de sa main perdue. Sir Dominick et lady Holden connurent une vieillesse heureuse, que n’assombrit, autant que je sache, aucun nuage, et moururent lors de la grande épidémie d’influenza, à quelques semaines l’un de l’autre. Tant qu’il vécut, sir Dominick ne cessa de me consulter sur mille détails de cette vie anglaise qui lui était si peu familière ; et je l’aidai aussi dans des acquisitions et des transformations de terrains. Ce ne fut donc pas pour moi une grande surprise quand je me trouvai passer par-dessus la tête de cinq cousins exaspérés, et que de petit docteur de campagne, je devins inopinément le chef d’une importante famille du Wiltshire. Moi, du moins, j’ai des motifs de bénir la mémoire de l’homme à la main brune et le jour où je fus assez heureux pour délivrer Rodenhurst de son indiscrète présence.