La Main passe !/Texte entier

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PERSONNAGES


MASSENAY, 39 ans MM. Noblet.
CHANAL, 40 ans Germain.
HUBERTIN, 40 ans, gros boulot, râblé, vigoureux ; allure américaine
Torin.
COUSTOUILLU, type de tribun : des épaules, de la prestance ; barbe carrée, cheveux blonds ondulés et rejetés en arrière
Landrin.
PLANTELOUP, commissaire de police prudhommesque, papelard et doucereux
Victor Henry.
BELGENCE, personnage menu, l’ami de la maison qui n’a pas d’importance
Gorby.
GERMAL, 2e commissaire de police
Lauret.
ÉTIENNE, domestique, 45 ans Gaillard.
AUGUSTE, valet de chambre, 28 ans, vif, alerte mais un peu gringalet
Lorin.
LAPIGE, maçon ; rond et jovial Prosper.
FRANCINE CHANAL Mmes Carlix.
SOPHIE MASSENAY Sandry.
MARTHE, la femme de chambre de bonne maison, correcte dans sa tenue et ses façons, mais ayant conservé un fort accent picard
Gens.
MADELEINE, cuisinière, 50 ans J. Rose.
Deux secrétaires de commissaires, un serrurier.

La scène est à Paris, de nos jours : Les trois premiers actes au mois de mars, le dernier un an après, au mois de juin.


NOTA : Cette pièce faisant jusqu’à nouvel ordre l’objet de conventions particulières, MM. les Directeurs sont avisés qu’ils ne pourront la monter sans une autorisation spéciale de l’auteur ou de son représentant, M. R. Gangnat, Agent-Général de la Société des Auteurs.

AVIS : Pour le phonographe qui sert dans la pièce, s’adresser à la maison Pathé (98, rue Richelieu) dont les appareils ont été choisis pour les représentations de Paris à cause de leur simplicité d’emploi, de leur netteté de son et aussi de la commodité de leur dimension ; la maison possède en magasin les cylindres tout gravés, nécessaires à la pièce.


ACTE PREMIER

Plantation du décor. Premier acte


ACTE PREMIER


Un salon chez les Chanal. — À gauche deuxième plan, une porte à deux battants, menant aux appartements. Au fond, grande baie vitrée ouvrant sur un vaste hall comme il s’en trouve dans les appartements modernes. — À droite, partant du deuxième plan pour se relier avec le fond, grande baie vitrée en pan coupé donnant sur le cabinet de travail de Chanal. — Ces deux baies sont chacune à quatre vantaux, les deux du milieu mobiles, les deux autres fixes. Aux vitrages des « brise-bise » en guipure. — À droite premier plan, une cheminée surmontée d’une glace à trumeau. — Sur la cheminée, sa garniture ; au pied, des chenets.

Mobilier riche et de bon goût. — À gauche premier plan, à un mètre environ du décor, pour permettre la circulation autour, un piano « quart de queue » dit « crapaud », revêtu de sa housse en étoffe ancienne. — Le clavier est tourné vers le milieu de la scène, perpendiculairement au public ; le côté formant angle droit avec le clavier est donc parallèle à la rampe. — Adossé à ce côté du piano, face au public, un petit canapé à deux personnes ; (coussins). — Contre le mur de gauche, à hauteur du canapé et le regardant, un fauteuil. Contre le même mur, mais au-dessus de la porte, une chaise. — Devant le piano, son tabouret et une chaise volante. À droite de la scène, à quelque distance de la cheminée, une table de salon assez grande (1 m. 20 environ) de forme rectangulaire mais aux angles arrondis, est placée perpendiculairement à la scène, le côté étroit parallèle à la rampe ; sur la table un encrier, un buvard, etc ; à droite de la table un tabouret pour s’asseoir ; à gauche, une chaise pareille au mobilier ; sous la table, un tabouret de pied. — Entre la cheminée et la baie du cabinet de travail, un fauteuil. — Entre les deux baies du fond, une petite table volante dite « Rognon ». — Au milieu de la scène, entre la table rognon et le piano, une chaise volante visiblement hors de sa place habituelle. — Boutons électriques : un, à droite de la cheminée, l’autre, près et au-dessus de la porte de gauche. — Sur le piano un phonographe, le pavillon tourné du côté du public ; deux boîtes de cylindres, l’une pleine, l’autre vide (le cylindre que cette dernière contenait étant déjà en place dans le phonographe au lever du rideau). — Bibelots un peu partout, tableaux, plantes ad libit. — Lustre. — Dans le cabinet de travail, on aperçoit le bureau de Chanal et le fauteuil de bureau placés de telle sorte que, lorsque la porte est ouverte, la personne assise au bureau est vue de dos par le public. — Dans le hall, contre le mur de droite, une grande table profil au public et dont une partie seule est en évidence. — Devant la table ou à côté, suivant la place dont on dispose, un petit fauteuil. — Sur la table, un petit plateau d’argent, un buvard, encrier, etc. — Toutes les entrées par le hall se font de gauche.


NOTA. — Toutes les indications sont prises de la gauche du spectateur placé censément au centre de la salle ; « un tel passe à droite ; un tel passe à gauche », signifiera donc qu’un tel sera à droite, qu’un tel sera à gauche du spectateur. Même l’expression « un tel est à gauche d’un tel » indiquera qu’un tel est à gauche de cet un tel par rapport à ce même spectateur, alors qu’en réalité et par rapport à lui, il sera à sa droite. Cependant, quand les indications, au lieu de « à droite de… à gauche de… » porteront « à la droite de… à la gauche de… », il est évident qu’il s’agira alors de la gauche et de la droite réelles, du personnage désigné.



Scène première

CHANAL, puis FRANCINE.

Au lever de rideau, Chanal debout à l’angle du piano (côté clavier) et du canapé, achève d’apprêter le phonographe ; il y a introduit un cylindre, appliqué à la place voulue le diaphragme enregistreur[1] ; après quoi il remonte l’appareil, prend un papier sur la table, tousse comme quelqu’un qui s’apprête à parler, puis, après avoir mis la machine en mouvement, déclamant dans l’orifice du pavillon avec de l’émotion dans la voix.

Chanal.

Ma chère sœur !… (Il tousse.) Hum !… Ainsi, c’est un fait accompli ! De ce jour, te voilà mariée ! Ce matin t’a faite femme devant la loi ; ce soir te fera femme devant la nature. (Parlé.) Pas mal, ça ! (Reprenant.) Combien cette pensée me trouble, moi, qui sais de quoi il retourne !


Francine, costume tailleur, son chapeau sur la tête, un boa de fourrure au cou, entrant en coup de vent.

Me voilà, moi !

Soubresaut de Chanal, qui se retourne vivement en fronçant les sourcils, lui fait de la main un geste impératif pour lui imposer silence, puis reprenant son aspect placide, se remet à discourir dans le pavillon du phonographe. — Francine devant ce jeu de scène, reste coi.

Chanal, poursuivant son discours.

… Et je ne suis pas près de toi, lors d’une pareille épreuve ! Hélas ! un océan nous sépare ; je veux du moins que ma voix traverse les mers, pour t’en donner les conseils… de mère…

Francine, qui pendant ce qui précède, tout en considérant son mari avec un étonnement amusé, est redescendue peu à peu de façon à se trouver au-dessus de l’épaule gauche de Chanal, pouffant de rire. Ah ! Ah !

Nouveau soubresaut de Chanal, même air furieux, même geste impératif.


Chanal, reprenant brusquement sa physionomie calme et continuant.

Tu vas connaître le grand mystère à quoi rêvent les jeunes filles…


Francine, rieuse, lui parlant par-dessus l’épaule, juste en regard du pavillon.

Mais qu’est-ce que tu fabriques ?…


Chanal, brusque.

Mais tais-toi donc !


Francine, railleuse, tout en retirant son chapeau, puis piquant l’épingle à chapeau dedans.

Oh ! oh ! Monsieur est à la grinche !


Chanal, bourru.

Mais vas-tu te taire, nom d’un chien ? Comment veux-tu que je parle au phonographe !


Francine, retirant son boa et le passant à son bras.

Eh ! je m’en moque de ton phonographe !… A-t-on idée de cette invention idiote…


Chanal, exaspéré.

Oh !…

Il arrête le mouvement du phonographe d’un geste brusque, le cylindre s’arrête.

Francine, qui est redescendue, passant devant le canapé.

… de choisir le salon pour parler dans le phonographe ?


Chanal.

C’est extraordinaire, cette manie de parler ! Tu ne veux pas te taire ?… Voilà un cylindre gâché !


Francine, remontant derrière le piano dans la direction de sa chambre afin d’y porter les effets qu’elle vient de retirer.

Oh ! bien, un de perdu… !


Chanal, remontant légèrement et parallèlement à Francine, de façon à se trouver à l’autre bout du clavier.

Non !… non !… pas « dix de retrouvés !… » Les proverbes, ça ne dit que des bêtises !… et toi aussi !

Francine, qui avait déjà entr’ouvert la porte pour sortir, piquée par cette appréciation, laissant retomber le battant de la porte et faisant un pas vers son mari. Quoi ?


Chanal.

Tu vois que je suis en train de parler dans mon instrument…


Francine, haussant les épaules.

Oh ! pfutt… Qu’est-ce que tu lui disais, à ton instrument ?


Chanal, maussade et maronnant.

Je lui disais… je lui disais… rien !… Seulement, tu arrives, là… je prononçais le discours que j’ai préparé pour Caroline à l’occasion de son mariage avec son Yankee… tu te mets à jacasser, naturellement le phonographe, ce pauvre appareil, il ne sait pas ! il ne distingue pas ; il enregistre ce qu’il entend…

Il est redescendu devant son phonographe dont il retire le diaphragme enregistreur pour le remplacer par le diaphragme répétiteur.

Francine, avec un rire joyeux.

Elle est bien bonne !… Alors, tout ce que nous avons dit, ça y est ?…

En ce disant, elle a déposé son chapeau et son boa sur le piano dont elle fait le tour pour redescendre n°(2) près de Chanal.

Chanal, qui a achevé son changement de diaphragme.

Mais dame !… Tiens, si tu en doutes !…

Il fait manœuvrer l’appareil…

Le Phonographe, répétant, voix de Chanal.

Ma chère sœur… (Bruit de toux.) Hum !… Ainsi, c’est un fait accompli… De ce jour te voilà mariée ! ce matin t’a faite femme devant la loi, cette nuit te fera femme devant la nature… Pas mal, ça !…


Chanal, étonné de cette interruption.

Quoi ?


Francine, moqueuse.

C’est toi qui le dis !

Toutes ces répliques et les suivantes sont dites, cela va de soi, sur la voix du phonographe ; celui-ci continuant à parler, sans interruption.

Le Phonographe, qui a continué sur les paroles précédentes.

Combien cette pensée me trouble, moi qui sais de quoi il retourne !… (Voix de Francine.) Me voilà, moi…


Chanal, à Francine, railleur à son tour.

Là ! Te voilà, toi !


Le Phonographe, voix de Chanal.

Et je ne suis pas près de toi lors d’une pareille épreuve ! hélas ! Un océan nous sépare ! Je veux du moins que ma voix traverse les mers, pour t’en donner les conseils… de mère… (Rire.) Ah ! ah !… (Voix de Chanal.) Tu vas connaître le grand mystère à quoi rêvent les jeunes filles… (Voix de Francine.) Mais qu’est-ce que tu fabriques ? (Voix de Chanal.) Mais tais-toi donc !… (Voix de Francine.) Oh ! oh ! Monsieur est à la grinche… (Voix de Chanal.) Mais vas-tu te taire, nom d’un chien ! comment veux-tu que je parle au phonographe !… (Voix de Francine.) Eh ! je m’en moque de ton phonographe !… A-t-on idée de cette invention idiote… (Voix de Chanal.) Oh !…


Chanal, arrêtant le mouvement du phonographe.

Voilà ! Voilà ton œuvre !


Francine, allant s’asseoir à gauche de la table avec le plus grand sang-froid.

J’ai jamais dit un mot de tout ça.


Chanal, abasourdi.

Oh !


Francine.

Non !


Chanal, indiquant le phonographe.

Non, mais dis tout de suite qu’il ment.


Francine, têtue.

Je n’ai jamais dit du phonographe : « A-t-on idée de cette invention idiote ! », ce qui serait idiot ! J’ai dit : « a-t-on idée de cette invention idiote… (Appuyant.) de choisir le salon pour parler dans le phonographe ! » Il ne faudrait pas me faire dire ce que je n’ai pas dit !


Chanal.

Oui, oh ! ça, c’est un détail. (Indiquant le phonographe.) C’est pas de sa faute à lui, j’avais coupé.


Francine, bougonne.

Eh bien, quand on ne sait pas, on se tait !… C’est comme ça qu’on fait les potins.


Chanal, jovialement.

Je te fais ses excuses, là !


Francine.

Quant à ton cylindre, eh ! bien, tu le recommenceras ! d’autant que ce ne sera pas un mal, si ça te permet de supprimer ta phrase sur les mers.


Chanal.

Sur les mers ?


Francine.

Oui : « Je veux que ma voix traverse les mers pour t’en donner les conseils… de mère. » Tu trouves ça spirituel ?


Chanal, avec satisfaction de soi-même.

Quoi ? C’est drôle ! C’est une saillie.


Francine.

Justement ! On n’envoie pas une saillie pour le mariage de sa sœur ! C’est pas le frère que ça regarde !

Elle se lève.

Chanal.

Oh ! Charmant !


Francine, allant à lui.

C’est comme ce qui suit.


Chanal.

Quoi ?


Francine.

« Ce matin t’a faite femme devant la loi, cette nuit te fera femme devant la nature. » Tu trouves ça convenable à dire à une jeune fille ?


Chanal.

Je lui dis ce qui doit lui arriver.


Francine.

Eh bien ! elle s’en apercevra bien ! elle n’a pas besoin de toi pour ça ! Vraiment, faire un discours à une jeune mariée pour lui dire des cochonneries…


Chanal, se rebiffant.

Cochonneries !


Francine.

Ah ! non, mais si tu crois que ça fera plaisir au mari, ton initiation ! Tu es bien comme ces spectateurs qui, au théâtre, ont la manie de vous raconter la pièce au fur et à mesure qu’on la joue : « Vous allez voir, il va faire ceci, elle dira cela ! C’est extraordinaire ! » Alors, on s’attend à des choses…! Et rien du tout ! Naturellement, quand les scènes arrivent, rien ne porte ! On a une déception… parce que l’imagination dépasse toujours la réalité… Alors on dit : « Quoi, v’là tout ! » et l’effet est fichu ! Eh bien ! qu’est ce qui te dit que ce n’est pas cette déception que tu ménages à ta sœur ? Et qu’elle aussi ne dira pas : « Quoi, v’là’tout ! » ? Voilà un service à rendre au mari !… Laisse-les donc se débrouiller, ces enfants ! Caroline aura peut-être un moment d’estomaquement ! Elle dira peut-être : « Eh bien !… Eh ben ! quoi donc ? » Mais elle aura du moins l’attrait de la surprise et l’effet n’aura pas été raté.

Elle remonte.

Chanal, gouailleur, avec une pointe de dépit.

Ah ! là, de quoi je me mêle ? Tu es étonnante, tu tranches là… ! D’abord, qu’est-ce qui te dit qu’il ratera ?


Francine, se retournant.

Qui ça ?


Chanal.

L’effet !


Francine, qui n’y était pas.

Ah ! le… l’effet ! oui, oui… Mais… la loi des probabilités !

Elle redescend vers la droite.

Chanal, haussant les épaules.

Ah ! laisse-moi donc tranquille, tu n’entends rien à l’art des préparations ! (En ce disant, il est allé à son phonographe ; pendant ce qui suit, il en retire le cylindre abîmé qu’il remet dans sa boîte, et le remplace par l’autre qu’il retire également de sa boîte.) Tiens ! va donc plutôt te mettre à table ! Sonne qu’on te serve ! (Elle va à la cheminée et sonne.) J’ai fini de déjeuner depuis un bon moment et tu n’as pas commencé ! Il n’y a pas de maison possible, si monsieur déjeune à une heure et madame à une autre.


Francine, redescendant un peu vers lui en passant au-dessus de la table.

Tu n’avais qu’à m’attendre ! Je n’ai pas pu rentrer plus tôt.


Chanal.

C’est ça ! C’est moi qui suis dans mon tort.

Étienne paraît.



Scène II

Les Mêmes, ÉTIENNE.


Chanal, à Étienne, tout en continuant d’arranger son phonographe.

Madame voudrait déjeuner.


Étienne.

Bien, monsieur.

Il sort.

Chanal, même jeu.

Mais enfin, qu’est-ce que tu peux faire dehors ? C’est tous les jours la même chose. Tu es sortie depuis neuf heures.


Francine, pincée.

C’est heureux ! Ça m’a permis de rentrer moins tard…


Chanal.

Vraiment, c’est à se demander… !


Francine, allant à lui et, le prenant par le bras gauche, le faisant pivoter.

Quoi ? Quoi ? Qu’est-ce que tu vas encore imaginer ?… Non, mais dis tout de suite que j’ai un amant.


Chanal, calme et ironique.

Ma foi…!


Francine.

Oh !… As-tu l’esprit assez perverti pour voir toujours le mal dans tout !… (Redescendant.) Un amant, j’ai un amant maintenant ! (Chanal hausse les épaules.) Quoi ? (Elle fait le geste de Chanal.) Qu’est-ce que ça veut dire, ce geste ?


Chanal, redescendant vers elle et avec bonhomie.

Mais non, ma pauvre enfant ! Je sais très bien que tu n’as pas d’amant.


Francine, étonnée et légèrement vexée.

Ah ?


Chanal.

Un amant, toi ? Ah ! je suis bien tranquille.


Francine, vexée.

Et pourquoi ça, je n’aurais pas d’amant ?


Chanal.

Parce que !… Parce que tout en toi démontre le contraire. Parce qu’il y a des femmes qui sont faites pour avoir des amants et d’autres qui ne le sont pas


Francine, révoltée.

Oh !


Chanal.

Parce que je n’ai pas vécu cinq ans avec toi sans te connaître à fond. Toi, un amant ? allons donc ! Tu as l’étoffe d’une brave petite femme, d’une bonne mère de famille… (Badin.) à qui il ne manque que des enfants pour l’être tout à fait ; mais ça, ça n’est pas de notre faute. (En ce disant, il l’embrasse joyeusement ; maussade, Francine dégage sa tête.) Enfin… enfin, tu n’as pas de tempérament… Que diable !… je le sais bien !

Il remonte vers le piano.

Francine, piquée, s’attachant à ses pas.

Ah ! c’est comme ça ! Eh bien ! je ne voulais pas te le dire, mais puisque tu m’y forces, (Frappant du poing sur le piano.) eh bien ! j’ai un amant, là !


Chanal, qui a fait le tour du piano de façon à être dans la partie cintrée. — Calme et moqueur.

Oui dà ?


Francine, en face de lui, devant le clavier.

Parfaitement !… et que j’aime !… et qui m’aime.


Chanal, la félicitant ironiquement.

Mais… c’est bien, ça !


Francine, furieuse de voir qu’elle n’atteint pas son but.

J’ai un amant, j’ai un amant, j’ai un amant !


Chanal, la regarde une seconde en souriant, puis.

Eh bien ! tu lui diras bien des choses de ma part !


Francine, indignée, redescendant.

Oh !


Chanal, suivant son mouvement et allant à elle.

Ah ! ma pauvre enfant, comme tu t’y prends mal pour me faire peur. Un amant, toi ! laisse-moi donc tranquille !… Tiens ! veux-tu que je te dise ? Tu te vantes.


Francine.

Moi !


Chanal.

Oui, madame ! C’est très humiliant, mais vous n’êtes qu’une honnête femme !


Francine, crispant les mains.

Ce qu’il faut s’entendre dire !


Chanal.

Avoue que j’ai raison !


Francine, avec énergie.

Non.


Chanal.

Si.


Francine, plus énergiquement encore.

Non.


Chanal, avec un haussement d’épaules.

Allons donc ! (Brusquement.) Tiens ! Ose donc me le dire en face que tu as un amant !

Entre le « allons donc » et le « tiens ! ose donc… » sonnerie à la porte d’entrée.

Francine, hésite un instant puis exaspérée de son impuissance, comme prête à griffer.

Oh ! tu m’agaces !


Chanal, triomphant.

Eh ! tu vois bien ! (Lui donnant une tape amicale sur la joue.) Tiens ! t’es une grosse bête !

Francine a un geste d’humeur et gagne la droite, Chanal remonte un peu.



Scène III

Les Mêmes, ÉTIENNE, puis HUBERTIN.


Étienne (1), il entre en tenant un petit plateau, sur lequel est une carte de visite.

Monsieur, c’est un monsieur qui demande monsieur.


Chanal (2), prenant la carte.

Hubertin ! Qu’est-ce qu’il me veut ?… Faites entrer.

Étienne sort pour reparaître presque aussitôt suivi d’Hubertin.

Francine.

Qui est ça ?


Chanal.

Un collège du cercle.


Étienne, annonçant

M. Hubertin !

Il introduit, puis sort.

Hubertin (1).

Bonjour, mon cher.


Chanal (2).

Bonjour, cher ami. (À Francine qu’Hubertin salue.) M. {{PersonnageD|Hubertin|c|un camarade du Sporting… (À Hubertin.) Madame Chanal.


Hubertin, passant au (2) pendant que Chanal redescend (1).

Madame, enchanté…


Francine, entre la cheminée et la table.

C’est moi, croyez bien…


Hubertin.

Si je ne me trompe, madame, il me semble que ce n’est pas la première fois…


Francine.

Vraiment, monsieur ?


Hubertin.

Oui, plus je vous regarde et plus je… Est-ce que vous ne connaissez pas quelqu’un dans ma maison ?


Francine, souriante.

Mon Dieu, monsieur, c’est que j’ignore où vous demeurez.


Hubertin.

21, rue du Colisée.


Francine, vivement.

Non !… non, non !… Vous faites erreur, monsieur.


Hubertin.

Ah ?


Chanal, bien naïvement.

Oui, oui, vous faites erreur, nous ne connaissons personne.


Hubertin.

Ah ? ah ?… Pardon ! Erreur n’est pas compte.


Francine.

… n’est pas compte ; oui, oui.

Elle remonte, puis, traversant la scène par le fond, va par la suite s’asseoir sur le petit canapé contre le piano.


Chanal.

Et qu’est-ce qui me vaut votre visite ?

Il lui fait signe de s’asseoir.

Hubertin, sans s’asseoir.

Mille grâces, je ne veux pas abuser de vos instants. (Changeant de ton.) Vous ne devinez pas ? Les dettes de jeu se payent dans les vingt-quatre heures, et je suis votre débiteur.


Chanal.

Oh ! il ne fallait pas vous déranger pour ça ! Ce sont là des règles qui sont faites pour les professionnels, mais elles ne sauraient avoir force de loi, entre gens qui se connaissent.


Hubertin, se fouillant pour prendre son portefeuille.

Du tout, du tout ! les bons comptes font les bons amis.


Chanal, avec un peu de gêne qu’il s’efforce de dissimuler avec un sourire de bonhomie.

Et puis, vous l’avouerai-je ? J’ai quelques scrupules à considérer la partie que nous avons faite ensemble comme bien régulière. (Confidentiellement et presque à l’oreille.) Il me paraît que nous n’avons pas joué tout à fait à chances égales…


Hubertin, à pleine voix.

Pourquoi donc ça ?


Chanal, lui faisant signe de parler plus bas à cause de sa femme.

Chut ! chut ! (Avec beaucoup de gêne.) Je ne sais pas, mais il me semble que…


Hubertin, bien jovialement et à pleine voix.

Ah ! je vous comprends !… parce que j’étais pochard, hein ?


Chanal, confus.

Oh ! je n’ai pas dit…


Hubertin, très calme.

Laissez donc ! J’ai le courage de mes actes… (À Francine, de la place où il est, et très satisfait.) Oui, madame, j’ai pris l’habitude, tous les jours, à partir de cinq heures… d’avoir ma petite bombe.


Francine, souriant mais avec un ton discret de reproche.

Ah ?…


Hubertin, en manière de justification.

Ce n’est pas du vice chez moi : c’est de l’américanisme !


Francine, s’inclinant devant cette justification.

Ah ! alors !


Hubertin.

Oui, j’ai longtemps fait des affaires en Amérique. Or, là-bas, qui dit « affaires », dit « bars » ; tout se traite au whisky ! Qu’est-ce que vous voulez ?… il a bien fallu que je me mette au diapason !… pour mes affaires !… Seulement, voilà où nous sommes en état d’infériorité, nous autres Français : L’Américain, lui : dix whisky… douze whisky… ça ne lui fait rien !… il jouit d’un privilège ! Moi, malheureusement, j’ai la tête française, — c’est de naissance ! — J’ai pu, peu à peu, naturaliser mon estomac ; mais (Se donnant une tape sur le front.) ma sacrée caboche qui était patriote, n’a jamais rien voulu savoir !… de sorte qu’aujourd’hui, il y a antagonisme entre ces deux parties de mon individu. Mon estomac, qui est devenu américain, une fois cinq heures, réclame ses whisky ; ma tête, elle, se rebiffe : d’où conflit ! Et finalement, comme c’est ma tête qui est la plus faible, c’est toujours elle…


Chanal, achevant pour lui.

… qui faiblit.


Hubertin, approuvant.

Voilà… Mais comme vous voyez, madame, mon cas est tout à fait spécial : on ne peut pas dire que je me pocharde, non, je… je m’américanise !


Francine.

Oui, oui.


Chanal, avec une conviction où perce l’ironie.

Oh ! c’est tout à fait autre chose.


Hubertin, avec un soupir.

Tout de même, ça ennuie bien ma femme !


Francine, souriant.

Mon Dieu, monsieur, je n’aurais pas osé… mais du moment que vous le dites : je vous avouerai que… je la comprends un peu.


Hubertin, se méprenant au sens de ces paroles.

Bien oui, n’est-ce pas ? Voilà une femme qui vous avale dix, douze whisky à la queue leu leu, ça ne lui fait rien ! c’est une américaine, pas vrai ?… elle jouit du privilège… De quoi ai-je l’air à côté d’elle ?… alors n’est-ce pas ? Ça la vexe de voir que moi, ça me fiche par terre… Ah ! c’est toujours embêtant de se trouver dans un état d’infériorité vis-à-vis de sa femme.


Francine, Chanal.

Évidemment, évidemment.


Hubertin, brusquement, changeant de ton et tendant un billet de mille francs à Chanal.

Alors, nous disons que je vous dois trente-cinq louis ? Voici mille francs. Et, pour en revenir à la question de jeu, que votre délicatesse ne se mette pas en émoi ! Je vous assure que quand je suis dans l’état… que vous savez, je suis tout aussi lucide qu’à l’état normal. Je le suis même davantage : je vois double !


Chanal.

Diable ! c’est quelquefois mauvais pour compter les points.


Hubertin.

Du tout ! Je le sais, pas vrai ? Alors, rien de plus simple : je divise par deux.


Chanal.

Ah ! En effet ! en effet !…


Hubertin, gagnant la droite.

Mais dame !

Sonnerie extérieure.

Chanal.

Nous disons mille francs. Je vais vous chercher votre monnaie.

Il remonte dans la direction de son cabinet de travail.



Scène IV.

Les Mêmes, ÉTIENNE puis COUSTOUILLU.


Étienne, annonçant.

Monsieur Coustouillu !


Chanal, arrêté dans son mouvement de sortie.

Coustouillu ? (À Étienne.) Faites entrer.

Étienne sort.

Hubertin, que ce nom a frappé.

Quel Coustouillu ?


Chanal, avec une certaine fierté.

Mais… lui-même ! le seul ! Coustouillu le député, le leader de l’opposition, le fameux tribun.


Hubertin.

Oui ? Oh ! que je serais heureux… ! J’admire tellement son éloquence ! Vous permettez ?


Chanal.

Comment donc !

Francine se lève. À ce moment, suivi d’Étienne qui l’introduit, paraît Coustouillu ; type superbe de tribun aux épaules puissantes, au large plastron ; tête de lion, aux cheveux blonds, ondés et en coup de vent ; barbe blonde et carrée. Mais, contrastant avec cet aspect, une allure profondément gênée, une timidité exagérée que le personnage s’efforce à dissimuler sous un air qui veut être à l’aise et sous des sourires qui ne sont que des rictus. Il tient une superbe botte d’asperges sous son bras gauche.

Chanal.

Entre, mon vieux ! justement on parlait de toi.

Sortie d’Étienne.

Coustouillu.

Ah ? Aha ? (Profondément troublé, il éprouve on ne sait pourquoi le besoin d’aller fermer la porte par laquelle il vient d’entrer. Mais ses mains sont prises, l’une par sa botte d’asperges, l’autre par son chapeau ; pour en libérer une, il met son chapeau sur la tête ! Au moment où il ferme la porte, Étienne ferme de l’autre côté ; il n’arrive qu’à se faire pincer les doigts.) Oh !


Chanal.

Laisse donc, Étienne fermera


Coustouillu.

Vi ! Vi ! (Il dépose son chapeau sur la petite table au fond puis, se donnant un air dégagé, il va à Chanal la main tendue.) Ça va bien ?


Chanal, qui est placé juste à la hauteur et à un mètre à droite environ de la chaise volante qui est au fond.

Mais pas mal, merci.


Coustouillu.

Ah ?… vivi… (En se retournant pour aller saluer Francine, il donne naturellement dans la chaise qu’il renverse.) Oh !

Il se frotte le genou.

Chanal, railleur.

Naturellement !… Enfin tu devrais la connaître depuis le temps que tu l’accroches chaque fois que tu entres dans ce salon. (En riant, à Hubertin.) Ça finit par avoir l’air d’être de l’adresse.

Coustouillu, qui, pendant ce qui précède, a ramassé la chaise tombée, et ahuri, au lieu de la poser, la conserve pendue à son poignet, très troublé. Hein ? Oui… non… tu sais c’est que c’est le… hein ?


Chanal.

Bon, ça va bien ! Va, ne te trouble pas.


Francine, charitable.

Mais c’est toi qui le troubles toujours ! (À Coustouillu.) Allons ! Monsieur Coustouillu, ne vous occupez pas de ce que vous dit mon mari, et venez me dire bonjour.


Coustouillu, se précipitant.

Oh ! (Dans sa précipitation, avec le pied de la chaise qu’il tient, il accroche et renverse la chaise volante qui est à côté du tabouret du piano.) Oh !

Chanal, pendant que Coustouillu ramasse comme il peut la chaise tombée, sans déposer celle qu’il a en main et va la replacer un peu au-dessus du piano. Là, v’lan ! Non, ne dirait-on pas qu’il vise ?

Coustouillu, de plus en plus décontenancé, esquisse un rire qui sonne faux et va vers Francine, la main tendue, sans s’apercevoir qu’à son poignet pend toujours la chaise volante. Chère Madame… !


Francine, riant et gentiment.

Déposez donc votre chaise, monsieur Coustouillu.


Coustouillu, confus.

Oh ! pardon !

Il va déposer la chaise.

Chanal, à part.

Quel type !


Coustouillu, qui est redescendu, à Francine.

Madame… ! (Il lui donne une vigoureuse poignée de main. Allant à Chanal et lui baisant la main.) Cher ami…


Chanal, narquois.

Non, mon vieux, c’est le contraire.


Coustouillu.
Oh !
Il fait mine de retourner à Francine.

Chanal.

Non, va, ça va bien ! (Le faisant passer (3) pour le présenter à Hubertin qui, depuis l’entrée de Coustouillu est resté bouche bée devant la scène qui se joue devant lui.) Tiens, je te présente monsieur Hubertin qui désire vivement faire ta connaissance.


Coustouillu, enchanté de cette diversion.

Ah ? Aha ?


Hubertin.

Certes ! Permettez-moi, monsieur, de me dire un de vos plus fervents admirateurs.


Coustouillu.

Aha ? Vivi !


Chanal, indiquant la botte d’asperges qu’il a toujours sous le bras.

Mais dépose donc ça !… De quoi as-tu l’air ?


Coustouillu.

Hein ? ah ! vivi.

Il retire la botte de dessous son bras, regarde à droite et à gauche où il peut la déposer et finit par la tendre à Hubertin.

Chanal.

Mais pas à monsieur !


Coustouillu, ne sachant que dire.

Hein ! oui… C’est des euh ! des… des branches, (Se reprenant.) des… des asperges.


Chanal.

Merci ! Je vois bien, je n’avais pas pris ça pour des cannes à sucre ! En voilà une idée de se promener avec ça !


Francine.

Vous aimez donc à ce point les asperges, monsieur Coustouillu ?


Coustouillu, bien angoissé.

Non.


Chanal.

Alors quoi ?


Coustouillu, perdant complètement pied.

Hein ? Euh ! oh ! t’sais c’est… c’est pour… !


Chanal, sans pitié.

Ah ! oui, oui ! pour te donner une contenance.


Coustouillu.

Voilà !… vi !


Chanal.

Ah ? Mes compliments !… Note que ça te va très bien ! mais c’est égal… ! je sais bien qu’à cette époque-ci, c’est une primeur… (Brusquement.) Enfin tu n’es pas fou ? Tu sais que tu es déjà emprunté dans tes mouvements, et tu vas te coller une botte d’asperges sous le bras pour faire des visites… (Coustouillu rit d’un air gêné.) Mais va donc déposer ça dans l’antichambre.


Coustouillu, enchanté de se débarrasser.

Vi.

Il remonte vivement. Apercevant sur son chemin la chaise dans laquelle il s’est déjà accroché, au moment où il arrive sur elle, il décrit un mouvement en faucille pour l’éviter.

Chanal, applaudissant.

Bravo !


Coustouillu, s’efforçant de rire.

Héhé !

Il sort.

Francine, une fois Coustouillu sorti.

Pauvre garçon !


Chanal.

On n’a pas idée d’être timide comme ça !


Hubertin.

J’en suis ahuri ! Devant une assemblée, personne n’est plus à l’aise : c’est un foudre d’éloquence…


Chanal.

… il est là devant nous trois, plus personne.


Hubertin.

Oui…! Il est timide au singulier et audacieux au pluriel.


Chanal.

Voilà.


Francine.

Mais aussi ce n’est pas le moyen de le mettre à son aise que de le taquiner tout le temps.

Coustouillu rentre débarrassé de sa botte d’asperges.

Chanal (3).

Ah ! te voilà ? Tu as déposé ta botte ?


Coustouillu (2), s’efforçant de sourire et sans presque descendre.

Hein ? euh… oui, oui !


Chanal.

Eh ! bien, tu ne te sens pas plus à ton aise comme ça ?


Coustouillu.

Si !… sisi !

À ce moment paraît Étienne, portant la botte d’asperges d’une main et une carte sur un plateau.

Étienne, présentant le tout à Francine.

Pour madame.


Francine, qui est debout à l’angle du piano et du canapé, étonnée.

Pour moi ?

Elle va prendre la botte et la carte des mains d’Étienne qui sort aussitôt. Coustouillu qui est au supplice depuis l’entrée d’Étienne, et voudrait être à cent pieds sous terre, se glisse, en se faisant aussi petit que possible, derrière Francine de façon à venir occuper la place que celle-ci vient de quitter entre le canapé et le piano.

Francine, lisant la carte.

Alphonse Coustouillu !

Elle se retourne vers Coustouillu qui, tout confus, cherche à se dérober, va donner de la jambe contre le bras du canapé, n’a que le temps de l’enjamber pour ne pas perdre complètement l’équilibre et finit par tomber assis sur ce siège.

Francine, le grondant amicalement.

Oh ! Monsieur Coustouillu !


Coustouillu, essayant un air dégagé.

Pffeu ! oh !

Il se relève.

Chanal.

Comment, c’était pour nous ?… Oh ! mon pauvre vieux, et moi qui te blaguais tout à l’heure… parce que tu étais grotesque avec ! C’était pour nous !… Une botte d’asperges au mois de mars ! C’est de la folie, tu sais !… mais c’est très gentil !


Coustouillu, qui est remonté derrière le piano.

Mais non, mais non…


Francine.

Je vais dire, tout de suite qu’on les fasse pour ce soir et vous viendrez les manger avec nous.

Coustouillu très ému, s’incline gauchement ; Francine sort gauche deuxième plan.

Chanal.

C’est ça ! (À Hubertin.) Moi, pendant ce temps-là, je vais vous chercher votre monnaie.



Scène V.

COUSTOUILLU, HUBERTIN, puis FRANCINE.

Coustouillu, toujours debout derrière le piano, attend bien que les deux personnages soient sortis ; alors, se ressaisissant brusquement, il lance comme un regard de défi dans la direction d’Hubertin, donne un bon coup de poing sur le couvercle du piano, puis, allant droit à Hubertin et lui mettant son doigt presque sous le nez, avec une rage débordante.

Coustouillu.

Vous devez me prendre pour un imbécile, hein ?


Hubertin, ahuri de cette sortie intempestive.

Moi !


Coustouillu, gagnant la gauche en arpentant la scène.

Si, si, je sais ce que je dis (Faisant demi-tour sur place.) Eh ! bien il est possible que j’aie pu en avoir l’air ; mais vous saurez que je ne le suis pas.


Hubertin.

Mais monsieur, jamais, je vous assure !…


Coustouillu, esquissant à nouveau son mouvement vers la gauche.

Oui, oui ! ça va bien ! (Revenant sur Hubertin.) Eh bien ! je vous montrerai, moi, que je ne suis pas un imbécile… Je voudrais que quelqu’un vienne me le dire en face !… Je lui ferais voir, moi, si je suis un imbécile.

Il regagne vers la gauche.

Hubertin, exagérément aimable.

Vous ? mais tout le monde le sait bien !


Coustouillu, faisant brusquement demi-tour sur lui-même.

Quoi ? Que je suis un imbécile ?


Hubertin, inconsidérément.

Oui… hein ! Mais non ! Qu’est-ce que vous me faites dire !… Un imbécile vous ! Mais qui pourrait penser ça ?


Coustouillu, regagnant la gauche.

Oui… oh !


Hubertin.

Vous qui soutenez un ministère ou le renversez comme un château de cartes…

Coustouillu, qui est arrivé à l’extrême gauche, se retournant brusquement avec un coup de poing sur le coin du couvercle du piano. Oui. Eh ! bien je l’engage à se tenir le Ministère. Ah ! j’ai l’air d’un imbécile ! eh ! bien je lui ferai voir demain au Ministère si je suis un imbécile ! Ah !… ça me soulagera !

Il remonte nerveusement en passant derrière le piano.

Hubertin, à part.

Mais qu’est-ce qu’il a ?


Coustouillu, dans le cintre du piano.

Ah ! mais vous ne me connaissez pas ! Je monterai à la Tribune, et savez-vous ce que je dirai la Chambre, eh ! bien je lui dirai mille tonnerres…!


Francine, arrivant de gauche et descendant (2) par le milieu de la scène.

Voilà, c’est fait !…


Coustouillu, brusquement paralysé par l’entrée de Francine.

Euh je… euh ! je… c’est… c’est euh !…


Francine.

Mais qui est-ce qui criait donc comme ça ? (À Hubertin.) C’est vous, monsieur ?


Hubertin.

Non… c’est monsieur.


Francine.

Vous, monsieur Coustouillu ? Ce n’est pas possible !


Coustouillu, essayant de se donner l’air dégagé.

Oui. Oh !… Pffu !

Dans son trouble il a pris machinalement le chapeau de Francine laissé sur le piano et s’évente avec. Il s’en aperçoit peu de temps après, fait un « oh ! » à peine perceptible et repose vivement le chapeau à sa place.

Francine.

Monsieur Coustouillu élevant la voix ! Oh ! je regrette de n’avoir pas vu ça ! pour la rareté du fait…!


Coustouillu, riant jaune.

Oho !


Hubertin, à part.

Quel drôle de personnage !



Scène VI.

Les Mêmes, CHANAL.


Chanal, revenant avec des billets de banque et descendant (3) à Hubertin.

Voici, cher monsieur, vos quinze louis…! avec tous mes remerciements.


Hubertin.

Comment donc ! C’est moi au contraire…! Allons, au revoir, cher monsieur.


Chanal.

Vous partez ?


Hubertin.

Je vous laisse, oui, j’ai des gens à voir pour affaires ; alors, il vaut mieux que je les voie maintenant…


Chanal, achevant sa pensée.

… qu’après cinq heures ?

Il rit.

Hubertin, faisant chorus.

Vous l’avez dit. (Brusquement à Coustouillu, qui pendant ce qui précède est redescendu peu à peu jusque devant le canapé et dont le regard semble fixé sur Hubertin bien qu’en réalité il erre dans le vague.) Monsieur, très honoré d’avoir fait votre connaissance !

Coustouillu dans la lune, ne répond pas.

Chanal, après un temps, à Coustouillu.

Eh !… Eh ! bien, Coustouillu !


Coustouillu, comme un homme qu’on réveille brusquement.

Hé ?


Chanal.

Il faut redescendre, mon vieux. (Indiquant Hubertin.) Monsieur qui est très honoré… et cætera, et cætera.


Coustouillu.

Oh ! pardon !… (Il s’incline.) Monsieur.


Chanal.

À la bonne heure.


Hubertin, saluant Francine qui est au-dessus du piano.

Madame !


Francine.

Au revoir monsieur.

Chanal accompagnant Hubertin sort avec lui. Francine et Coustouillu esquissent le mouvement de sortie. Francine s’arrête sur le pas de la porte, pour les regarder partir. Coustouillu sans précipitation, et par un mouvement arrondi, remonte jusqu’à la petite table du fond sur laquelle il prend son chapeau.

Chanal, reparaissant.

Là ! Eh ! bien va déjeuner Francine !


Francine.

J’y vais.


Chanal, se remettant à son phonographe.

Et puis tiens ! Emmène donc Coustouillu avec toi ! J’ai mon cylindre à faire, ça ne l’amuserait pas.


Francine, qui est passé derrière le piano, emportant ses effets.

C’est ça, venez monsieur Coustouillu, je vous emmène.


Coustouillu, s’élançant.

Ah ?… vi ! vi !


Chanal, moqueur indiquant la chaise que Coustouillu a replacée là précédemment, en plein dans le chemin.

Prends garde à la chaise !

Sortie par la gauche de Francine et de Coustouillu. — On sonne.



Scène VII.

CHANAL, puis ÉTIENNE, puis MASSENAY.

Chanal, qui, pendant ce qui précède, a réglé son phonographe, le met en mouvement, puis se plaçant face au pavillon, recommence son discours. « Ma chère sœur !… ainsi c’est un fait accompli ! de ce jour te voilà mariée !… Ce soir tu connaîtras le grand mystère à quoi rêvent les jeunes filles… »

Sur ces dernières répliques, Étienne tenant à la main un plateau avec une carte a paru au fond, suivi de Massenay. — Celui-ci reste à attendre dans le hall pendant qu’Étienne descend en scène.

Étienne, entrant, à pleine voix.

Monsieur !…


Chanal, furieux, arrêtant d’un coup de main le mouvement de l’appareil.

Allez-vous vous taire, nom de nom ?


Étienne

Monsieur ?


Chanal.

Vous ne voyez pas que je parle ?


Étienne

À qui ?


Chanal.

Est-ce que ça vous regarde ? Pas à vous en tout cas !… C’est à croire que c’est une gageure, ma parole ! Madame d’abord, vous après ! Quoi ? Qu’est-ce que vous voulez ?


Étienne.

Monsieur, c’est un monsieur qui désire parler à monsieur.

Massenay peu à peu s’est avancé et arrêté sur le pas de la porte laissée ouverte par Étienne.

Chanal, qui ne se doute pas que Massenay l’entend.

Oui. Eh ! bien je m’en fiche de votre monsieur ! Il m’embête ; qu’est-ce qu’il me veut ?


Étienne.

Voici sa carte.


Chanal, prenant la carte.

Et je m’en fiche de sa carte, comme de lui ! Je n’y suis pour personne, vous m’entendez ! Allez lui dire qu’il m’embête.


Massenay, qui sur le pas de la porte a assisté à la scène, — très aimablement.

Je suis vraiment confus, monsieur, de voir que je vous dérange.


Chanal, que cette intervention inattendue fait sursauter et retourner sur soi-même.

Hein ! (Subitement calmé et avec la cordialité la plus grande.) Mais pas du tout, monsieur ! Mais je vous en prie !…

En ce disant, il est remonté (2) jusqu’à Massenay (1) toujours sur le pas de la porte.

Massenay.

Je vous assure monsieur, si vous êtes occupé, je peux revenir.


Chanal, insistant.

Mais du tout ! du tout ! Qu’est-ce qui peut vous faire supposer ?… Comment donc !


Massenay.

On n’est pas plus aimable.

Il passe devant Chanal et redescend dans la direction de la table de droite ; pendant qu’il a le dos tourné, Chanal expédie Étienne en lui faisant en pantomime force remontrances : « Ah ! vous n’en faites jamais d’autres ! » haussement d’épaules puis geste qui signifie : « C’est bien, allez ! » — Sortie d’Étienne.

Chanal, redescend au-dessus et à droite de la table, très empressé.

Et qu’y a-t-il pour votre service ?

Il lui indique le siège à gauche de la table.

Massenay, s’asseyant à gauche de la table.

C’est à monsieur Chanal que j’ai l’honneur de parler ?


Chanal, s’asseyant face à Massenay.

Parfaitement.


Massenay, insistant.

… Monsieur Chanal propriétaire de cet immeuble ?


Chanal.

Oui, enfin… l’immeuble appartient à ma femme, mais étant chef de la communauté…


Massenay.

… cela revient au même. Eh ! bien, voici monsieur : (Déposant son chapeau à sa gauche, sur la table). j’ai vu que vous aviez l’entresol à louer.


Chanal.

En effet, monsieur.


Massenay.

Je cherche justement un pied-à-terre… Cet appartement me conviendrait.


Chanal.

Ah ?… Vous l’avez visité ?


Massenay, très net.

Non, c’est inutile ! Il me convient comme ça.


Chanal, interloqué.

Ah ?


Massenay.

Il est de ?…


Chanal, évaluant son homme.

Il est de… hein ?… euh… trois mille… euh… huit…


Massenay.

Mettons quatre mille en chiffre rond.


Chanal, ouvrant de grands yeux.

Comment ?


Massenay.

Je dis : mettons quatre mille.


Chanal.

Comment « mettons quatre mille ! » ? Vous ne m’avez pas compris, je vous ai dit…


Massenay.

Si, si !… Ça m’est plus commode !… Quatre mille, c’est clair, c’est net ; c’est divisible par quatre, ça fait mille francs par trimestre ; pas de calcul à faire ; on sait toujours ce qu’on a à donner… j’aime mieux ça ! Laissez-moi ça à quatre mille, qu’est-ce que ça vous fait ?


Chanal, accommodant.

À moi. Oh ! rien du tout ! Va pour quatre mille ! je ne veux pas vous contrarier.


Massenay, s’inclinant.

On n’est pas plus aimable !… Maintenant, s’il y a des réparations à faire…


Chanal.

Je m’en charge.


Massenay, froidement.

Moi aussi.


Chanal, interloqué.

Ah ?… Bien !… (À ce moment une réflexion lui vient : il se mord les lèvres, a un hochement de tête comme pour dire : « Je te vois venir mon bonhomme ! » puis, avec beaucoup de ménagement.) Seulement je dois vous avertir d’une chose… À vous voir si arrangeant il m’est permis de supposer qu’une arrière-pensée…


Massenay, bien ingénu.

Quoi donc ?…


Chanal, avec force circonlocutions.

Eh ! bien voilà… Je comprends très bien qu’un homme jeune… Mon Dieu on n’est pas de bois !… Mais je vous l’ai dit, l’immeuble étant à ma femme, sur la question de moralité… dame !… (Plus nettement.) Enfin, aux termes du bail, vous devez habiter bourgeoisement.


Massenay, souriant.

Mais je l’entends bien ainsi.


Chanal, de plus en plus interloqué.

Ah ?…


Massenay.

Je n’ai aucunement l’intention d’amener des femmes du dehors.


Chanal, tenant à y mettre du sien.

Oh ! mon Dieu, vous savez entre nous… il ne faudrait pas prendre non plus au pied de la lettre… Il viendrait une dame, par hasard…


Massenay, protestant avec conviction.

Mais non, mais non.


Chanal.

Je ne dis pas ça pour vous inciter à mal ! mais enfin vous auriez une relation que le concierge n’a pas à savoir… si c’est votre mère ou votre sœur.


Massenay, id.

Mais aucune relation ! pas plus avec ma mère qu’avec ma sœur !


Chanal, se défendant.

Oh ! oh ! croyez bien que je n’ai jamais pensé !…


Massenay, affirmatif.

Je vous certifie que jamais votre concierge ne verra entrer une femme chez moi.

Il se lève, et gagne un peu à gauche.

Chanal, convaincu, se levant également.

Allons, monsieur, mes compliments ! Je vois que nous nous accorderons sans peine ! Dieu merci, si tous les locataires étaient comme vous, le métier de propriétaire serait plus agréable.


Massenay.

Ah bien vous savez ; tel qu’il est, c’est encore tout de même celui qui trouvera le plus d’amateurs.


Chanal, riant.

Hé ! hé ! hé ! (À part, en remontant vers son cabinet.) Il est drôle. (Haut.) Allons, j’ai des baux tout préparés, désirez-vous que nous signions tout de suite ?


Massenay, qui est près du piano.

Volontiers.


Chanal, qui a la carte de Massenay en mains.

Si vous voulez me donner votre nom.


Massenay, de sa place, indiquant du doigt la carte que Chanal tient.

Mais… sur ma carte.


Chanal.

Oh ! c’est juste… (Lisant en marchant dans la direction de son cabinet.) « Émile Massenay. » (S’arrêtant étonné.) Tiens ?…


Massenay, comme un homme habitué à ce genre de remarque.

Non !… homonyme !


Chanal, à qui ce nom évoque un autre souvenir.

Oui, oui, je vois, mais non, c’est…


Massenay, souriant.

Ah ! C’est qu’on me la fait tout le temps !


Chanal, sans l’écouter, cherchant dans ses souvenirs.

« Massenay » ? « Massenay » ? (Brusquement, redescendant de quelques pas dans sa direction.) Vous n’avez pas été élève à Saint-Louis ?


Massenay, avec une jovialité étonnée.

Oui, jusqu’en seconde.


Chanal, ravi.

C’est ça ! Mais moi aussi ! Elle est bien bonne !… Chanal ! tu ne te rappelles pas Chanal ?


Massenay, consultant ses souvenirs.

Chanal ?…

Il est placé de façon à tourner légèrement le dos à Chanal.

Chanal, étourdiment, lui envoyant un bon renfoncement dans le dos.

Mais si, voyons… idiot !


Massenay, instinctivement, se mettant sur la défensive.

Vous dites ?


Chanal, confus.

Oh ! pardon !


Massenay, se remettant dans la situation.

Non, non ! Allez donc !… du moment que nous avons été camarades ! Seulement, n’est-ce pas ? Sur le moment !… la passe a été si rapide !! j’ai été pris au dépourvu… Mais un instant ! le temps de réendosser ma tunique de potache et ça va aller tout seul !… (Prenant du champ et lui envoyant à son exemple une formidable tape dans le dos.) Alors, tu disais donc, idiot ?


Chanal, exultant.

Aha ! À la bonne heure ! Toujours le même !… vieux copain !… (Bien face à lui, en le prenant par les deux revers de sa jaquette.) Je disais donc : Tu ne te rappelles pas Chanal ?


Massenay, cherchant.

Attends donc ! C’est pas un petit dont on disait que le père était cocu ?…


Chanal, bien naturellement.

Mais non voyons, c’est moi !


Massenay, décontenancé par son impair.

Oh ! Oh !… Mais oui que je suis bête ! je le sais bien parbleu, que c’est toi, puisque je suis ici !… Où avais-je la tête ?


Chanal.

À la bonne heure ! Tu me reconnais maintenant. Ah ! vieux copain va !… (Dans un besoin d’expansion, il attire brusquement Massenay à lui en lui faisant un étau de son bras droit passé le long des épaules ; Massenay répond à son élan en lui passant le bras autour de la taille et ainsi, hanche contre hanche, ils arpentent la scène, d’abord vers la droite puis vers la gauche.) Ça me fait plaisir de te revoir…


Massenay.

Mais… moi aussi.


Chanal.

Il n’y a pas, quand on a usé ses culottes ensemble au collège et qu’on se retrouve… eh ! ben tu sais… (S’arrêtant, lâchant Massenay et avec profondeur.) On se crée de nouvelles connaissances dans la vie, mais un camarade d’enfance, ça ne se refait pas !…


Massenay, qui s’est arrêté en même temps que Chanal, gagnant l’extrême gauche, blagueur.

Oui… surtout à notre âge !


Chanal.

C’est vrai ! (Sentimental.) Ah ! c’est loin tout ça !… (Changeant de ton.) Mais tiens, assieds-toi donc ! (Il lui indique le canapé, sur lequel ils s’asseyent tous deux, lui (2) Massenay (1). Une fois qu’ils sont bien assis, Chanal, revenant à ses souvenirs de jeunesse, joyeusement.) Ah ! ce bon Massenay ! Dis donc : tu te rappelles Bourrache ?… qui était si rigolo ?…


Massenay, souriant et intéressé.

Oui.


Chanal.

Je le vois quelquefois.


Massenay.

Ah ?


Chanal.

Il n’a pas changé, figure-toi ! toujours aussi rigolo !


Massenay.

Allons donc !


Chanal.

Oui ! Ah ! il porte la joie avec lui cet homme là… Il est huissier.


Massenay.

Ah !… joyeux en effet !


Chanal.

Eh ! bien et Poteau ? Tu te rappelles Poteau ?


Massenay.

Non.


Chanal.

Mais si : qui avait une sœur qui venait le voir au parloir… (Voyant que Massenay n’a pas l’air de se rappeler, cherchant à lui rafraîchir la mémoire.) Une sœur qui nous faisait de l’œil !… Allons ! voyons !… elle louchait ! Même ça lui permettait de faire de l’œil à deux élèves à la fois… (Désappointé.) Tu ne te rappelles pas, Poteau ?


Massenay.

Pas du tout !


Chanal, n’en revenant pas.

C’est drôle !… (Changeant de ton.) Eh ! bien il est mort.


Massenay, avec un soubresaut comme s’il avait reçu un choc ; puis.

Poteau est mort ?… Oh !… pauvre Poteau !


Chanal, avec conviction.

C’est triste hein ?… à notre âge !


Massenay, avec intérêt.

Oh !… Et de quoi ?


Chanal, avec un geste désolé.

Une affection au cœur…


Massenay, avec compassion.

Au cœur !


Chanal.

Oui… pour une actrice… qui avait trop de tempérament !… C’est ça qui l’a tué : un jour après déjeuner… on lui avait pourtant dit que sur la digestion !…


Massenay.

Aie ! aie aie !


Chanal.

Oui je t’en fiche !… Ah ! ça n’a pas traîné : il a été enlevé… V’lan !… sur le coup.


Massenay.

Sur le coup ! (Douloureusement.) Ah !… pauvre Poteau !


Chanal, hochant la tête tristement.

Ah ! oui… (Il reste un instant rêveur ; soudain, sa figure change d’expression, il regarde Massenay, puis.) Mais au fait qu’est-ce que tu me chantes ?… t’as pas pu le connaître Poteau : c’est à Henri IV que j’ai été avec lui.


Massenay.

Ah ! à la bonne heure ! je me disais aussi… mais alors je m’en fous !… qu’est-ce que tu veux que ça me fasse qu’il soit mort, Poteau ?


Chanal, se levant et gagnant le milieu de la scène.

C’est vrai, puisqu’il était à Henri IV.


Massenay, se levant également.

D’ailleurs je peux dire que du collège, je ne vois plus personne ! Quand on est sur les bancs, on croit qu’on sera amis pour la vie, et puis… chacun va de son côté… Il n’y en a guère qu’un avec qui j’aie conservé des relations… un qui a fait son chemin, celui-là !… D’ailleurs c’est toujours ceux-là qu’on retrouve… ceux-là ou les tapeurs !… Je ne sais pas si tu t’en souviens, c’est le député Coustouillu.


Chanal, gaîment.

Coustouillu ! Ah ! bien je te crois ! (Remontant légèrement dans la direction de la porte de gauche qu’il indique.) Il est ici !


Massenay, qui a suivi son mouvement.

Ici ?


Chanal, redescendant (1).

Oui, en train de tenir compagnie à ma femme. C’est un de mes amis intimes ! Il ne décolle pas de la maison.


Massenay (2).

Allons donc ! Ah ! bien c’est curieux : moi, je suis très lié avec lui, il ne m’a jamais parlé de toi.


Chanal.

Oh ! bien, cependant…!


Massenay.

Ah ! tu le connais ?… Eh ! bien, hein ? le malheureux ! Crois-tu que son amour le met dans un état ?


Chanal, bien naïvement.

Son amour ?… Il a un amour ?


Massenay.

Il ne te l’a pas dit ?


Chanal.

Non !


Massenay.

Comment, mais il ne parle que de ça. Un amour sans espoir.


Chanal.

Ah ! bien par exemple ! Pour qui ?


Massenay.

Ah ! ça ?… Je sais que c’est une femme mariée, mais voilà tout. Coustouillu, c’est la discrétion même : il m’entretient de ses intrigues, mais anonymement.


Chanal.

Il ne m’en a pas ouvert la bouche !… Est-il bête de faire des cachotteries avec moi !… sans compter qu’à lui tout seul il n’arrivera à rien.


Massenay, s’asseyant de côté sur la chaise à gauche de la table, de façon à faire face à Chanal et à être adossé à la table.

C’est bien ce qui l’enrage.


Chanal.

Au moins, moi, j’aurais pu lui être de bon conseil… je lui aurais dis ce qu’il y avait à faire ; je connais la femme !


Massenay, curieux.

Tu la connais ?


Chanal, remettant les choses au point.

Je connais la femme… en général ! Enfin, je ne sais pas, j’aurais été le clairon qui sonne la charge ! « Aie donc, là !… en avant marche !… C’est qu’ça donc ! on n’a donc pas de c… cœur au ventre ! » J’aurais même dit la chose plus crûment, mais pour toi, je mets des formes.


Massenay.

Si tu crois que je ne lui ai pas dit tout ce qu’il y avait à dire…


Chanal.

Eh ! bien qu’est-ce qui le gêne ? Le mari ?


Massenay.

D’abord.


Chanal.

La belle affaire ! Quand il y aurait un cocu de plus !…


Massenay.

Écoute, je ne voudrais pas non plus le faire meilleur qu’il n’est… Je crois que le mari n’est que la raison secondaire ; au besoin, il passerait très bien par-dessus… Mais ce sur quoi il ne saurait passer, c’est sa sotte timidité : le malheureux, il n’a pas de chance ! Dès qu’il est amoureux d’une femme, il n’y a plus personne !… Tant qu’il n’est pas arrivé à ses fins, il est comme un idiot, et naturellement, par simple réciproque, tant qu’il est comme un idiot, il n’arrive pas à ses fins… ce qui fait qu’il suffit qu’il soit épris d’une femme, pour être sûr de se brosser.


Chanal.

Pauvre bougre !


Massenay, se levant.

À moins !… à moins que, par une de ces coïncidences inespérées, la femme n’en vienne elle-même à faire les avances ou à le prendre de force.


Chanal.

Ce qui est peu probable.


Massenay.

Oui… surtout avec la femme mariée en question… Il paraît qu’elle ne fait pas plus attention à lui que s’il n’existait pas !… et alors lui, il est annihilé, quand elle est là ; il bafouille, il rougit, il n’ose pas ouvrir la bouche, il ne sait pas où se mettre…!


Chanal, avec bonhomie.

Oh ! ça, tu sais, il est comme ça ici ; alors…!


Massenay, interdit.

Ah ! il…?


Chanal, flairant subitement la réalité.

Eh ! mais, dis donc…!


Massenay, vivement, le comprenant à demi-mot.

Non, non !


Chanal.

Si, si ! (Avec jovialité, en se donnant une tape sur la cuisse.) Ah ! bien, elle serait pommée, celle-là…! La femme mariée : c’est peut-être ma femme.


Massenay.
Ta femme…?

Chanal.
Mais oui !… son trouble devant elle, ses bafouillages : je m’explique maintenant !…

Massenay, affolé de son impair, essayant de le réparer.

Hein ! Mais non ! mais non ! Qu’est-ce que tu vas t’imaginer ?… En voilà une idée !… Est-ce que j’aurais été te raconter…? Ah ! bien, j’ai fait un joli coup !… si tu vas te fourrer dans la tête, maintenant…! Ah ! là, là… En voilà une gaffe !


Chanal, sans s’émouvoir et avec un bon sourire d’insouciance.

Mais laisse donc ! ça n’a pas d’importance…! Je trouve ça très drôle, au contraire… En somme, quoi ? il est amoureux de ma femme…? eh bien ! où est le mal ?… tant que ça ne va pas plus loin !… et comme ma femme est une femme honnête.


Massenay, avec conviction.

Oh ! oui.


Chanal, très positif.

Oui, toi tu n’en sais rien ; tu dis ça, par politesse ; mais moi, je le dis parce que je la connais… Par conséquent, de ce côté, je suis bien tranquille ; d’autre part, Coustouillu : pas dangereux !…


Massenay, avec conviction.

Oh ! non.


Chanal.

Tant que je le verrai bafouiller avec ma femme, je pourrai être tranquille comme Baptiste.


Massenay.

Oh ! comme tous les Baptistes réunis !


Chanal, ne pouvant s’empêcher de rire.

Oh ! que c’est drôle. Non, Coustouillu amoureux de ma femme !… Ah !… il faut que je lui dise ça pour la faire rire !… (Passant au-dessus du piano pour gagner la porte par où est sortie Francine et appelant :) Francine !


Voix de Francine, à la cantonade.

Quoi ?


Massenay, allant jusqu’au piano.

Oh ! surtout, eh !… pas un mot de tout ça à Coustouillu ! Il ne me le pardonnerait pas !


Chanal.

Voyons ! ça va sans dire… (Riant.) Le pauvre garçon, il en aurait une congestion !


Massenay, riant également.

Comme Poteau.


Chanal, riant.

Oui… (Changeant de ton.) Eh ! là ! hé ! mais préventive, celle-là !


Massenay.

Naturellement !


Chanal, appelant à nouveau.

Eh ! bien Francine !


Voix de Francine.

Mais quoi ?


Chanal.

Eh bien ! viens !

Il redescend entre mur et piano pour gagner le milieu de la scène en passant devant le canapé.



Scène VIII

Les Mêmes, FRANCINE.


Francine, dès le pas de la porte et en décrivant le même trajet que Chanal.

Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?


Chanal (2).
Ah ! non, tu ne devineras jamais ! Apprête-toi à tomber de ton haut.

Francine (1).

Et pourquoi, mon Dieu ?… (Voyant Massenay qui s’incline.) Monsieur !…


Chanal, qui a vu le jeu de scène.

Ah ! oui, c’est vrai !… mon ami Massenay !… Émile Massenay…


Francine.

Très heureuse, monsieur. Vous portez là un nom…!


Massenay, blagueur, à Chanal.

Voilà, ça y est !


Francine.

Est-ce que vous êtes parent du musicien ?


Massenay, avec un sourire plein d’humilité.

Mon Dieu, non, madame… je n’ai pas cet honneur ! Mon nom s’écrit : A, Y.


Francine, marivaudant.

Je le regrette pour vous.


Massenay, marivaudant.

Mais moi aussi, madame… Mais c’est la faute à l’A, Y.


Chanal, gaîment.

Quoi ? quoi ? « A, Y » ? quoi ? C’est Massenay… tu as l’air étonné… Massenay qui sort de Saint-Louis…


Francine.

Bien oui, tu sais, moi, je n’en sors pas.


Chanal, revenant à ses moutons et contenant avec peine sa joie.

Ah ! non, mais tu ne sais pas ce que je viens d’apprendre ?… tiens-toi bien ! (Ménageant bien son effet.) Coustouillu… (Un petit temps.) est amoureux de toi !


Francine, sur le même ton que Chanal.

Qui est-ce qui t’a dit ça ?


Chanal.

Massenay.


Francine, étonnée.

Monsieur ?


Massenay, protestant.

Oh ! Permets !… Je n’ai pas pu dire une chose que je ne savais pas ! Je t’ai confié que Coustouillu était tellement amoureux d’une femme mariée que lorsqu’il était en sa présence il en devenait complètement idiot… voilà tout… Alors, toi, tu m’as répondu : « C’est ma femme ! » C’est pas la même chose.


Chanal.

Oui, enfin, ça revient au même !… (À Francine.) Eh bien ! hein ? J’espère qu’en voilà une bonne ? Tu ne t’en serais jamais doutée ?


Francine, avec le plus grand calme.

Moi ?… Je le savais !


Chanal, ahuri, bouche bée, regarde Massenay avec de grands yeux, regarde sa femme, puis :

Tu savais qu’il était amoureux de toi ?


Francine, simplement.

Mais dame…


Chanal, même jeu.

C’est pas possible !… Il t’a fait des déclarations ?


Francine.

Jamais !… C’est bien pour ça ?… on peut douter de l’amour d’un homme qui vous dit : « Je vous aime », mais on peut être certaine de l’amour de celui qui fait tout pour vous le cacher.


Chanal, bien naïvement.

Je ne m’étais jamais aperçu de rien.


Francine, avec une gentille ironie.

Oh ! bien toi, tu es un mari !… tu ne peux pas avoir la prétention de voir les choses avant les autres.


Massenay, souriant.

Vous êtes caustique, madame.


Chanal.

Elle a un peu raison dans l’espèce. Oh ! mais maintenant à la réflexion, il y a un tas de choses qui m’ouvrent les yeux… Tiens ! tout à l’heure, les asperges !


Massenay.

Les asperges ?


Chanal.

Oui, et l’autre jour, les brugnons… (À Massenay.) Figure-toi, ma femme n’a qu’à jeter un mot en l’air, devant lui, dire : « Ah ! j’ai vu de beaux brugnons chez un tel !… » Ou « tiens, je mangerais bien des asperges !… » Crac, deux heures après, tu vois revenir mon Coustouillu avec une corbeille de brugnons ou une botte d’asperges…


Massenay.

Vraiment ?


Francine.

Oui, je n’ose plus rien dire.


Chanal.

Et il n’y a pas ! il ne fait ça que pour elle. L’autre jour, j’avais des douleurs dans le ventre, je dis devant lui : « Ah ! j’aimerais bien avoir un cataplasme ! » Eh bien, il n’a pas bronché !… Si ç’avait été ma femme, ah ! là, là !… il l’aurait plutôt posé lui-même.


Francine.

Tu es bête !


Chanal.

D’ailleurs, tu auras l’occasion de l’observer, maintenant que nous allons nous revoir. (À sa femme.) Car, tu ne sais pas : Massenay… je viens de lui louer l’entresol.


Francine.

Allons donc !


Chanal.

Au fait, je vais préparer le bail… tu m’attends cinq minutes ?


Massenay.

Je t’en prie !…

Mouvement simultané des trois personnages. — Chanal remonte dans la direction de son cabinet. — Francine remonte un peu dans sa direction, Massenay gagne à gauche jusqu’au piano.

Chanal, au moment d’entrer dans son cabinet.

Tenez-vous mutuellement compagnie, je reviens dans un instant…

Il sort en refermant la porte sur lui.



Scène IX

FRANCINE, MASSENAY.

Un temps pendant lequel Francine regarde son mari s’en aller, tandis que Massenay, debout à l’angle du piano et du canapé, et tournant le dos à Francine, manipule un bibelot quelconque comme un homme qui occupe son attente.

Francine, brusquement toute radieuse, aussitôt que la porte est retombée sur Chanal.

Tu as loué l’entresol ?


Massenay, se retournant à sa voix.

Oui.


Francine, se précipitant dans ses bras.

Ah ! chéri ! chéri ! comme c’est gentil !…


Massenay.

Dis que ce n’est pas une bonne idée ?… Je t’ai vue si troublée hier d’être venue chez moi, rue du Colisée ; si tremblante à penser que peut-être on t’avait aperçue…


Francine.

Et comme j’avais raison !… Regarde un peu : Juste un ami de mon mari qui demeure dans la maison.


Massenay.

Non ?


Francine.

Oui !… et qui est venu tout à l’heure… Il m’a vue entrer ou sortir… alors, la fâcheuse gaffe !… heureusement, mon mari n’y a pas fait attention ; mais vois-tu tout de même si…


Massenay, rétrospectivement angoissé.

Ne m’en parle pas ! Oh ! mais maintenant plus rien de tout cela à craindre !… plus de risque d’être vue, d’être compromise ; (Appuyant sur chaque mot souligné.) tu n’auras plus à sortir de chez toi, nous nous aimerons, ici !… dans la maison. C’est bien plus pratique !

Il l’embrasse dans le cou.

Francine, pendant qu’il l’embrasse.

Oh ! oui ! Et plus convenable pour mon mari !… Oh ! mon chéri, que je t’aime !


Massenay.
Ma Francine !
On frappe à la porte de gauche, les deux personnages s’écartent brusquement l’un de l’autre ; vont s’asseoir, Massenay sur le canapé, Francine à gauche de la table, et prennent l’air correct de gens en visite, puis :

Francine, d’une voix détachée.

Entrez !

La porte s’entrebâille et Coustouillu s’insinue timidement.

Massenay, de sa place, comme s’il poursuivait une conversation commencée.

Il est certain qu’aux Galeries Lafayette… le sort des demoiselles de magasin…



Scène X

Les Mêmes, COUSTOUILLU.


Coustouillu, avec un sourire contraint.

Heuheu ! je… je suis toujours là…


Francine.

Ah ! c’est vous, monsieur Coustouillu ?… Entrez !


Coustouillu, descendant.

Pardon…

Il va s’asseoir sur le bord du tabouret de piano.

Massenay, que Coustouillu n’a pas encore aperçu.

Bonjour, Coustouillu !


Coustouillu, se dressant comme mû par un ressort.

Toi ? toi ? qu’est-ce que tu fais ici ?


Massenay, jovialement.

Eh bien ! tu vois ; je suis venu rendre visite à mon ancien camarade de collège Chanal…


Coustouillu.

Ah ?… Ah ?…


Massenay.

Il m’a fait l’honneur de me présenter à madame Chanal.


Coustouillu, complètement décontenancé.

Ah !… vivi ! (Présentant.) M. Massenay !… Madame Chanal !


Massenay.

Non, je te dis qu’il m’a présenté. C’est fait !


Coustouillu.

Ah ?… vivi !…


Massenay.

Pourquoi as-tu l’air si troublé ?


Coustouillu, affolé, en songeant aux confidences qu’il a pu faire à Massenay.

Moi… C’est faux !… Je te défends… Qu’est-ce que tu vas croire ?… Ce n’est pas elle !…


Massenay, de l’air le plus innocent.

Quoi « ce n’est pas elle » ?


Francine.

Ce n’est pas moi qui quoi ?


Coustouillu.

Hein, euh ! non ! rien !… rien !

Il s’effondre, la gorge sèche, sur le tabouret du piano.

Francine, après un temps, en le voyant assis.

Vous… vous vous apprêtiez à sortir, monsieur Coustouillu ?


Coustouillu, bien hagard.

Non !… non !…


Francine, après un petit temps, insistant.

Ne vous gênez pas pour nous, si vous avez affaire dehors…


Coustouillu, fait de la tête signe que non, toujours avec son sourire gêné, puis.

Je… je peux remettre.


Francine.
Ah ?… Ah ?
Coustouillu fait signe que « oui », puis, ayant le sentiment de sa gaucherie, il cherche une position qui lui donnera l’air à l’aise ; pour ce faire, oubliant qu’il est sur le tabouret, il laisse aller son corps en arrière, pour s’appuyer sur un dossier imaginaire, de sorte qu’il manque de perdre l’équilibre (ce jeu de scène doit être très discret). — Moment de gêne général, Francine tousse ; puis Massenay ; on ne sait que dire. — Coustouillu, gêné par son chapeau, ne sachant où le mettre se le pose sur la tête, puis presque aussitôt, s’apercevant de sa bévue, le retire précipitamment, en regardant anxieusement si aucun des personnages ne l’a vu. Il le place sur son genou, en faisant un soutien pour son bras ; puis aussitôt que le dialogue suivant s’engage, il l’écoute, le sourcil froncé comme quelqu’un qui concentre toute son attention, approuvant de la tête, le visage successivement tourné vers la personne qui parle.

Francine, se décidant à rompre le silence.

Qu’est-ce que nous disions donc, monsieur Massenay ?


Massenay, saisi par cette brusque question.

Ce que nous disions ?… Euh ?… Qu’est-ce que nous pouvions bien dire ? (Regardant Coustouillu et frappé d’une inspiration.) Ah ! oui, vous me disiez, madame, que vous aviez remarqué un melon chez Potel et Chabot et qu’il vous avait fait envie.


Francine.

Moi !


Massenay.

Si vous le permettez, madame, en sortant d’ici, je cours chez Potel et je vous le rapporte.


Francine, qui devine sa pensée.

Oh ! Monsieur, c’est trop aimable.

Massenay n’a pas achevé sa phrase, que Coustouillu se dresse sur son séant ; rapidement et brusquement, de ses deux mains repousse le tabouret près du piano, et remonte comme une flèche vers le fond.

Francine, hypocritement.

Eh ! où allez-vous donc, monsieur Coustouillu ?


Coustouillu, tout en courant.

Rien ! rien ! je reviens !… je reviens…

Il sort précipitamment.



Scène XI.

FRANCINE, MASSENAY.

Un temps pendant lequel les deux personnages regardent la sortie de Coustouillu, puis se regardent réciproquement et éclatent d’un rire joyeux.

Massenay.

Et voilà ! C’est pas plus malin que cela.


Francine, avec une admiration d’enfant, allant se loger dans ses bras.

Oh ! comme tu as de l’esprit !


Massenay (1).

L’amour rend ingénieux.


Francine (2), se pelotonnant contre lui.

Je t’aime.


Massenay, l’embrassant.

Ma chérie !


Francine.

Si tu savais comme je suis heureuse depuis vingt-quatre heures !… (Avec une souriante confusion.) depuis que c’est fait. J’ai envie de crier mon bonheur à tout le monde, (Sourire avantageux et reconnaissant de Massenay.) aux passants… aux domestiques… à mon mari…

Massenay, qui, après chacune de ces désignations, les yeux mi-clos pour mieux savourer son bonheur, la bouche souriante, a approuvé d’autant de hochements de tête, approuve encore une fois machinalement, puis brusquement se ravisant. Ah ! non.


Francine.

Ne crains rien, c’est des envies qu’on a, mais qu’on ne se passe pas !… (Sentimentale.) et pourtant, il y a des moments où ça me brûle de lui raconter ! c’est si lourd à garder un secret ! Et puis, je me dis que ça le rendrait furieux, qu’il me ferait une scène et qu’en me faisant une scène, il serait bien forcé de me parler de toi… Et c’est si bon d’entendre prononcer le nom de celui qu’on aime…


Massenay, plus à la réalité.

Oui, je ne dis pas, mais c’est égal !…


Francine, se levant et avec un soupir.

Oh ! je sais, je n’ai pas le droit : (Tout en remontant jusqu’à mi-scène dans la direction du cabinet de son mari, et les regards dirigés de son côté.) il ne faut pas penser qu’à soi dans la vie, mon mari aurait de la peine, et il ne le mérite pas ; car enfin, le pauvre garçon, ce n’est pas sa faute tout ça ! il n’y est pour rien !


Massenay, qui est remonté pendant ce qui précède en passant derrière le piano et se trouve au-dessus à ce moment.

Mais non, il n’y est pour rien.


Francine, avec regret, gagnant le piano.

Ah ! quel dommage qu’on ne puisse pas avoir un amant sans tromper son mari.


Massenay, redescendant (2).

Bien oui, mais ça…!


Francine, un genou sur le tabouret de piano.

Ça gâte la moitié du plaisir.


Massenay, allant à elle.

Alors, tu as des regrets ?


Francine, se retournant vivement face à lui.

Des regrets, moi ? Oh ! regarde dans mes yeux si j’ai des regrets…!


Massenay, avec élan se rapprochant d’elle.

Chérie !

Il jette un regard du côté de la porte du cabinet de Chanal pour s’assurer qu’ils ne sont pas observés.

Francine.

Et dire pourtant que je ne voulais pas ! que je faisais des manières… Au fond, tu sais, je n’en pensais pas un mot… (Jouant machinalement avec un des bibelots qui sont sur le piano, pour se donner une contenance.) Mais, n’est-ce pas, on a reçu des principes, on ne peut pas comme ça, dès qu’on vous le demande… Il faut un temps moral… (Lâchant le bibelot et bien face à Massenay.) Heureusement tu as été tenace…


Massenay, d’un air conquérant.

Aha !


Francine.

Ah ! quand tu veux quelque chose, toi !…


Massenay, id.

Tiens !


Francine.

Oh ! C’est moi qui aurais été vexée si tu avais lâché !…


Massenay, qui était en train de jeter un nouveau coup d’œil sur la porte du cabinet de Chanal, vivement.

Oh ! mais j’aurais pas lâché !


Francine, suppliante.

Oh ! non, n’est-ce pas ?… (Changeant de ton.) D’abord si tu avais lâché, tant pis pour ma pudeur de femme !… Je t’aurai couru après.


Massenay.

Voyez-vous ça !… Si j’avais su !…


Francine, les yeux baissés, jouant machinalement avec le phonographe.

Au moins… tu ne me méprises pas ?


Massenay.

Moi ! moi, te mépriser !


Francine, id.

Songe que c’est la première fois !…


Massenay, ravi.

Oh ! oui, oui c’est ça… Promets-moi… Promets-moi que jamais tu n’as trompé ton mari…


Francine, avec une conviction profondément sincère.

Jamais !…


Massenay, après avoir jeté un nouveau coup d’œil sur le cabinet de Chanal.

Promets-moi que tu ne le tromperas jamais !


Francine, avec énergie.

Je te le promets !… Ah ! je t’aime.


Massenay.

Ah ! tu me rendras fou !


Francine, traversée par un frisson sensuel.

Ah !

Secouée par ce mouvement nerveux, sans s’en rendre compte, elle a donné un choc au phonographe que machinalement elle était en train de manipuler ; et l’instrument se met en mouvement sans que ni l’un ni l’autre s’en aperçoive. Le dialogue suivant s’échange bien à proximité du pavillon.

Francine, exaltée.

L’amour, l’amour, il n’y a que ça !


Massenay.

Les poètes l’ont dit.


Francine, brusquement.

Quand nous reverrons-nous, comme hier ?


Massenay.

Eh bien ! quand ?


Francine.

Ce soir ?


Massenay, approuvant.

On peut.


Francine.

À tout hasard je me suis ménagé une sortie… J’ai prévenu mon mari que je dînais chez maman et que j’irais avec elle au théâtre. Donc, jusqu’à une heure du matin…


Massenay.

Parfait ! Ah ! seulement, pour ce soir, il faudra en passer par le 21 de la rue du Colisée…


Francine.

Bah ! Aujourd’hui que je suis plus aguerrie…


Massenay.

Et puis en amour, comme en amour !


Francine.

Je t’adore ! (On entend tousser Chanal dont la silhouette apparaît derrière le vitrage de son cabinet.) Oh !

Ils s’écartent vivement l’un de l’autre. Francine s’assied sur le tabouret de piano, Massenay à gauche de la table[2].

Massenay, affectant de converser tranquillement.

… Il est certain qu’aux Galeries Lafayette… le sort des demoiselles de magasin…



Scène XII.

Les Mêmes, CHANAL.


Chanal, son bail à la main.

Dis donc !


Massenay.

Hein ?


Chanal.

Quelle durée, ton bail ?


Massenay.

Quelle durée ?… (Avec tendresse, regardant Francine.) Quatre-vingt dix ans !


Chanal, riant.

Tu es fou !… Veux-tu trois ans ? Veux-tu six ans ?


Massenay, même jeu.

Oh ! ce n’est pas assez…


Chanal.

Eh ! bien, douze ans ?… renouvelable tous les trois ans à ta volonté seule, ça te va-t-il ?


Massenay.

Soit, pour commencer…

Il se lève.

Chanal, remontant en emportant son bail.

Bon ! Cinq minutes !… Continuez à causer…! (Au moment d’entrer dans son cabinet, avec la grosse malice de l’homme qui croit n’avoir rien à craindre.) Mais faites attention, je vous écoute !

Il rentre dans son cabinet dont il laisse la porte ouverte ; il s’assied à son bureau, ce qui le présente dos au public. — Un temps, pendant lequel Massenay s’assure que Chanal ne peut le voir, puis sur la pointe des pieds va jusqu’à Francine qui s’est levée un peu avant. Émoustillé, il veut lui prendre la taille.

Francine, se dérobant et passant au 2, vivement à voix basse.

Attention ! mon mari !


Massenay, à voix basse également.

Oui !

Il gagne l’extrême gauche d’un petit air indifférent ; en se retournant ses yeux tombent sur le canapé ; aussitôt, le diable le tentant, il fait signe à Francine de venir s’asseoir à côté de lui. Geste de Francine signifiant « Je ne peux pas ! Mon mari ! » — Geste de Massenay « Mais si voyons ! » — Geste de Francine tout en se dirigeant vers le canapé « Vous n’êtes pas raisonnable ! » — Geste de Massenay « qu’est-ce que ça fait ! » Ils s’asseyent côte à côte, lui (1), elle (2) ; se prennent les deux mains, les yeux plongés dans le regard l’un de l’autre. — Massenay, dans un élan amoureux, l’attire vers lui et l’embrasse longuement et silencieusement sur les lèvres.

Chanal, sans se retourner.

Eh ! bien, mes enfants, c’est tout ce que vous avez à vous dire ?


Francine, vivement.

Si ! si !


Chanal.

Allez ! Allez ! Vous ne me dérangez pas…


Massenay.

Justement, nous avions peur…


Chanal.

Mais non ! Mais non ! Je suis à vous tout de suite !

Geste de Francine : « Vous voyez, là ! » — Geste de soumission de Massenay.

Francine, bas.

Allons, parlez !


Massenay.

Mais quoi ?


Francine.

N’importe quoi ! (Haut pour donner le change à son mari.) Alors, c’est un beau lycée que le lycée Saint-Louis ?


Massenay, sur un ton lyrique, en désaccord complet avec les propos qu’il tient.

Oh ! oui, superbe !… Il fut fondé… (Il l’embrasse dans le cou, ce qui coupe son discours.) par Hubert d’Harcourt, d’où son nom primitif, (Baiser.) de lycée d’Harcourt, qu’il ne quitta qu’en dix-huit cent… (Baiser.) vingt-huit, pour prendre celui de lycée Saint-Louis… (Il se hausse un peu tout en parlant pour voir si Chanal ne le voit pas.) qui est son nom actuel…! Dans le grand vestibule d’honneur (Baiser.) deux portes de bois sculpté, portant le nom de ses fon… (Baiser.) dateurs, rappellent à la génération actuelle…

Éclat de rire de Chanal qui arrête brusquement les épanchements des amoureux ; Massenay n’a que le temps de se précipiter sur le fauteuil à gauche de la scène, à peu de distance du canapé.

Chanal.

Ah ! ça, qu’est-ce qui te prend d’avoir ce ton élégiaque pour faire l’historique du lycée Saint-Louis ?


Massenay.

Moi… ?


Chanal, descendant en scène.

Oui toi ! Tu ne t’entends pas ? Tu dis : (L’imitant.) Dans le grand vestibule d’honneur, deux portes de bois sculpté… portant gravé le nom de ses fon-on-on-dateurs. Tu en as plein la bouche… C’est ridicule.


Massenay, qui s’est levé et remonte derrière le piano.

Oui ?… Je ne m’étais pas aperçu…


Chanal.

Tu l’aimes donc bien notre lycée ?


Massenay, au-dessus du piano redescendant vers Chanal et sa réponse à l’adresse de Francine.

Mais oui !


Chanal, lui tendant les deux baux.

Allons, tiens, voilà les baux ; je les ai signés, tu n’as qu’à en faire autant.


Massenay, prenant les baux et se dirigeant (3) droit à la table.

Bien ! Tu as une plume ?


Chanal (2).

Mais non, voyons !… Ah ! tu as une façon de faire les affaires, toi ! Examine ça à tête reposée ; et si nous sommes d’accord, tu n’as qu’à m’en renvoyer un exemplaire avec ta signature.


Massenay, mettant les baux dans sa poche.

Comme tu voudras ! (Prenant son chapeau.) Allons, je ne veux pas abuser de ton temps davantage.


Chanal, lui serrant la main.

Mais tu n’abuses pas ! et tu sais, ravi de t’avoir revu.


Massenay.

Tout comme moi ! (À Francine qui s’est levée.) Madame, très honoré de vous avoir été présenté.

Pendant qu’il parle, comme Chanal est tourné de son côté, Francine en profite pour lui envoyer un baiser par-dessus la tête de son mari ; après quoi :

Francine, cérémonieuse.

J’espère, Monsieur, puisque nous devons être voisins, que nous ferons plus ample connaissance.

Aussitôt que Francine a pris la parole, Chanal a fait volte-face de son côté, et Massenay rend aussitôt sa politesse à Francine en lui envoyant un tas de petits baisers derrière le dos de son mari. Sur la fin de la phrase, Chanal se retourne juste à temps pour surprendre Massenay les doigts sur les lèvres. Celui-ci, sans se démonter, transforme son geste en celui de friser sa moustache.

Massenay, s’inclinant.

Je l’espère aussi. (Saluant.) Madame !… (À Chanal.) Adieu, toi, à bientôt !

Francine espiègle lui a envoyé, toujours derrière le dos de Chanal, un dernier baiser, mais celui-ci en le déposant sur le plat de la main et soufflant dessus dans la direction de Massenay. L’air produit par le souffle frappe le cou de Chanal.

Chanal, porte la main à son cou et regarde en l’air derrière lui pour voir d’où vient ce vent ; puis :

À bientôt. (Il remonte, accompagnant Massenay. — apercevant Étienne dans le hall.) Reconduisez monsieur ! (À Massenay amicalement.) Au revoir.

Massenay répond par un petit salut de la tête, et sort suivi d’Étienne.

Francine (1), à Chanal (2) qui redescend en se frottant les mains, aussitôt Massenay sorti.

Très bien, ton ami !


Chanal, flatté dans son amitié.

N’est-ce pas ?… (Après un petit temps.) Qu’est-ce que tu penserais d’avoir des relations avec lui ?


Francine, ne pouvant réprimer un petit sursaut de surprise.

Hein ?… (Se reprenant et très Sainte-Nitouche.) Mais… je veux bien, mon ami.


Chanal.

Ça te va ? Eh bien alors, il n’y a plus qu’à marcher.


Francine.

Il n’y a plus que ça… comme tu dis, mon ami.


Chanal.

Ah ! bien ! tu sais, tu me fais plaisir… Si ! Si ! parce que s’il ne t’avait pas plu… On ne sait jamais avec les femmes… Oui… oui… Je te remercie.


Francine, avec ironie.

Il n’y a vraiment pas de quoi, mon ami.


Chanal, allant à son phonographe.

Là ! Et maintenant, pour l’amour de Dieu ! laisse-moi finir mon cylindre !


Francine (2), remontant.

Ah ! bien alors, je te dis adieu, parce que je vais sortir ; et comme je dîne chez maman et que je ne rentrerai pas avant dîner…


Chanal.

Ah ? (Moqueur.) Madame Benoiton ! Allons va ! (Il l’embrasse.) Ne rentre pas trop tard.


Francine.

Tout de suite après le théâtre ! Maman me remettra chez moi.


Chanal.

Bon, bon ! va.

Francine sort de gauche.



Scène XIII.

CHANAL seul, puis ÉTIENNE, puis COUSTOUILLU.


Chanal, tout en changeant les diaphragmes du phonographe.

Voyons, où en suis-je avec tout ça…! Tiens, mon cylindre est au bout ! Je n’ai donc pas arrêté le mouvement…? Ah ! je fais du bon travail…! voyons ?

Il remonte vivement l’instrument (juste ce qu’il faut) ; puis le met en mouvement après avoir appliqué le diaphragme répétiteur sur le rouleau. Ceci fait, pour mieux entendre, il prend du champ en gagnant sur la droite.

Le phonographe[3].

Ma chère sœur, ainsi c’est un fait accompli.


Chanal, qui suit sur son papier.

Bien.


Le phonographe.

De ce jour te voilà mariée.


Chanal.

Oui !


Le phonographe.

Ce soir tu connaîtras le grand mystère à quoi rêvent les jeunes filles… (Voix de Francine.) L’amour, l’amour il n’y a que ça !


Chanal, relevant une tête ahurie.

Quoi ?


Le phonographe.

(V. de M.) Les poètes l’ont dit. (V. de F.) Quand nous reverrons-nous comme hier ?


Chanal, sursautant.

Mais c’est la voix de ma femme !


Le phonographe, que Chanal écoute avec des yeux sortant de la tête.

(V. de M.) Eh bien ! quand ? (V. de F.) Ce soir ? (V. de M.) On peut. (V. de F.) À tout hasard, je me suis ménagé une sortie.


Chanal, flairant enfin l’affreuse vérité.

Nom de Dieu !


Le phonographe.

J’ai prévenu mon mari que je dînais chez Maman…


Chanal, haletant, la voix rauque.

Oui !… Oui !


Le phonographe.

Et que j’irais avec elle au théâtre ! Donc, jusqu’à une heure du matin…


Chanal, s’épongeant le front avec son mouchoir.

Oh ! assez ! assez !


Le phonographe.

(V. de M.) Parfait ! Ah ! seulement, pour ce soir, il faudra en passer par le 21 de la rue du Colisée…


Chanal.

21 rue du Colisée ! Ah ! c’est le ciel qui les trahit !


Le phonographe.

(V. de F.) Bah ! aujourd’hui, je suis plus aguerrie…


Chanal.

Assez ! assez !


Le phonographe.

(V. de M.) Et puis, en amour comme en amour.


Chanal, dans sa rage, envoyant son mouchoir dans le pavillon du phonographe pour le faire taire.

Mais assez, nom de Dieu.


Le phonographe, étouffé par le mouchoir.

Je t’adore !


Chanal, arrêtant le mouvement d’un geste rageur.

Ah ! l’infâme ! (Se précipitant vers la porte de gauche et appelant.) Francine !… Francine !… (Descendant entre le piano et le mur.) Elle ne répondra pas, la criminelle !… la récidiviste… ! (Remontant après avoir fait le tour du piano.) Étienne !… Étienne !… Eh ! bien, Étienne !


Étienne, accourant.

Monsieur ?


Chanal, sur le pas de la porte du fond, ne tenant plus en place.

Madame ? Où est madame ?


Étienne, avec calme.

Madame vient de sortir, Monsieur.


Chanal, le faisant pirouetter et le poussant dehors.

Bon, c’est bien, allez-vous-en ! (Étienne disparaît, littéralement escamoté. — Chanal très agité, arpentant la scène, descend à droite.) Parbleu, partie ! Elle ne tenait plus en place ! (Arrivé à droite, gagnant la gauche.) Elle avait hâte d’aller le retrouver, son amant !… Oh ! si je les tenais tous les deux !… Et lui… lui, quel est-il ?… (s’arrêtant à l’extrême gauche pour réfléchir.) Voyons, voyons dans ceux qui viennent ici ?… (On sonne extérieurement.) Oh ! non !… non ! ce n’est pas possible…! Et pourtant, si !… Ah ! le jésuite !… avec ses timidités de comédie… C’est Coustouillu, parbleu !… Le voilà, le dessous des asperges !… C’est Coustouillu… Ah ! le gredin !…

À ce moment, Étienne paraît introduisant Coustouillu porteur d’un superbe melon.

Coustouillu, l’air radieux, allant droit à Chanal, tendant son melon de ses deux mains.

C’est… c’est moi !


Chanal, comme un tigre prêt à bondir sur sa proie, mais avec une rage contenue.

Fous le camp !


Coustouillu, ahuri de cet accueil et avec un sursaut de recul.

Quoi ?


Chanal, marchant sur lui, et avec plus de violence dans la voix.

Fous le camp, je te dis.


Coustouillu, id.

Mais je t’apporte un melon.


Chanal, lui arrachant le melon des mains.

Oui ! Eh bien, voilà ce que j’en fais de ton melon !

Il le jette au fond. Étienne qui ne s’est pas empressé de s’en aller, étonné qu’il est de la scène à laquelle il assiste, est précisément à la porte du fond, de sorte qu’il se trouve juste là pour recevoir le melon en plein estomac.

Étienne.

Oh !


Chanal, sur le même ton rageur.

Je vous demande pardon, je ne l’ai pas fait exprès. (Marchant sur Coustouillu.) Va !… Va ! 21 rue du Colisée.


Coustouillu, qui ne comprend pas et reculant à mesure que Chanal marche sur lui.

21 rue du Colisée ?


Chanal, id.

Oui, oui, où elle t’attend !


Coustouillu, reculant toujours.

Qui ça ?


Chanal, marchant toujours sur lui de façon à le faire passer devant la table, puis remonter derrière.

Mais ma femme, bon apôtre !… Allez consommer l’adultère !…


Coustouillu.

L’adultère ?

Ils sont arrivés ainsi au fond.

Chanal.

… Ami félon !… traître ! je te chasse, va-t’en !… (Coustouillu veut risquer une explication que Chanal lui coupe en éclatant.) Mais vas-tu foutre le camp, nom de Dieu ! (Il le précipite dehors. — À Étienne qui ahuri est resté là, dans l’extrême fond gauche, à écouter la scène.) Étienne ! vous voyez cet homme… si jamais il remet les pieds ici, flanquez-le dehors à coups de pied quelque part !… Allez ! (Gagnant son cabinet pendant que la toile tombe.) Ah ! ça soulage !

Rideau.


ACTE DEUXIÈME

Plantation du décor. Deuxième acte


ACTE DEUXIÈME


La garçonnière de Massenay, rue du Colisée. — Entresol coquet, tendre, féminin. — À gauche premier plan, pan oblique au centre duquel un lit de milieu avec son baldaquin. — Entre le lit et le manteau d’arlequin, petite table ronde à dessus de marbre tenant lieu de table de nuit. — À droite, premier plan, porte donnant dans le cabinet de toilette ; le battant de la porte a été supprimé et remplacé par une portière sans embrasse. — Deuxième plan droit, en pan coupé, une porte à deux vantaux ouvrant en dedans de la scène et donnant directement sur l’escalier de la maison ; à cette porte une serrure praticable. — Deuxième plan gauche, en pan coupé, une cheminée surmontée de sa glace. — Dans le panneau face au public entre les deux pans coupés, une fenêtre à hauteur d’appui, avec sa barre d’appui extérieure. — Rideaux pareils à la portière et dans leur embrasse dès le lever du rideau, pour permettre d’ouvrir la fenêtre plus rapidement, — rideaux de vitrage en tulle brodé. — Dans le petit panneau qui sépare le cabinet de toilette de la porte d’entrée, petit meuble d’appui, sur lequel sont, entre autres objets, une pendule, le chapeau de Francine, un tire-bouton. — Sur la cheminée un bronze, deux potiches avec des fleurs, un bougeoir et des allumettes. À côté du lit, presque au pied, faisant face à la table de nuit, un tabouret en forme d’X. Adossé au pied du lit, un tout petit canapé bas, de la dimension tout au plus d’un très large fauteuil. — Sur ce canapé, l’habit noir complet de Massenay. — De l’autre côté du lit, vers le pied et regardant la tête une chaise volante ; sur cette chaise, le jupon de Francine. — Contre le lit, et au-dessus, un tuyau acoustique le long du mur. — Sur la table de nuit, une veilleuse allumée et une montre. — Sur le lit, en plus des draps et des couvertures, et jeté seulement, de façon à pouvoir s’enlever facilement, un couvre-pied de satin piqué, ouaté. — À droite de la scène un canapé, légèrement de biais au public. — À gauche du canapé, légèrement plus bas en scène une toute petite table sur laquelle est un plateau, une carafe, un verre avec sa cuillère ; un sucrier et une bouteille d’eau de fleur d’oranger. — À gauche de la table et un peu au-dessus, de façon à former presque un coin avec le canapé, un fauteuil. — De chaque côté de la fenêtre du fond, une chaise volante ; sur celle de gauche le manteau, la jupe et le corsage de Francine. — De l’autre côté du lit, contre le mur, un petit tabouret sur lequel est le pyjama de Massenay. — Par terre, du même côté, les pantoufles de Massenay, et celles de Francine, placées de façon à pouvoir les chausser facilement en sortant du lit. — Un peu plus bas vers le pied du lit les souliers de ville de Massenay. — Sur le dossier du canapé de droite, le paletot de Massenay, le foulard par dessus, et par dessus le foulard le chapeau haut de forme, le tout placé de façon à donner dans l’obscurité une vague silhouette humaine. — Sur le tapis, jetées çà et là, des carpettes.



Scène première

MASSENAY, FRANCINE.

Au lever du rideau, la scène est presque dans l’obscurité, tout juste éclairée par la lueur de la veilleuse. Dans le lit, côte à côte, Francine à droite, couchée sur le côté de façon à faire face au spectateur, Massenay à gauche, couché sur le dos, dorment d’un profond sommeil. Au bout d’un temps Massenay agité par le cauchemar fait entendre d’abord des petits gémissements sourds puis :

Massenay, sous l’action du cauchemar, se dressant sur son séant et les yeux grands ouverts, indiquant dans la chambre un point imaginaire. Là !… là !… le ballon !… Santos Dumont !…


Francine, se réveillant en sursaut et se mettant sur son séant.

Hein ? quoi ? quoi ? où ça ?


Massenay, même jeu.

Là ! là ! dans la chambre… il vient sur nous.


Francine, le secouant.

Mais voyons… tu as le cauchemar.


Massenay, id.

Mais si, là !… gare ! gare ! le voilà… !


Francine.

Émile ! Émile ! voyons, réveille-toi… !


Massenay, revenant à la réalité.

Hein ? Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?


Francine, encore sous l’action de l’émotion qu’elle vient d’éprouver.

Ah ! c’est bête ! tu m’as fait une peur !


Massenay, abruti comme un homme qui vient de se réveiller.

Qu’est-ce qu’il y a eu donc ?


Francine.

Il y a que tu as rêvé tout haut. Ah ! J’en ai des palpitations !


Massenay, compatissant.

Oh ! c’est vrai ?


Francine, lui prenant la main et l’appuyant sur son cœur.

Tiens, regarde comme mon cœur bat.


Massenay.

Oh ! pauvre petite, je te demande pardon !… (Il saute hors du lit, enfile ses pantoufles, et tout en allumant le bougeoir qui est sur la cheminée.) Attends, je vais te donner un peu d’eau de fleur d’oranger… ça te remettra.

Il est en longue chemise de nuit, jambes nues, pantoufles aux pieds ; le bougeoir allumé à la main, il traverse la scène pour aller à la table préparer le verre de fleur d’oranger.

Francine, encore palpitante.

Ah ! non, tu sais, si tu es somnambule…


Massenay, après avoir déposé le bougeoir sur la table, tout en préparant la boisson.

Je ne suis pas somnambule, seulement j’ai l’habitude de dormir très peu couvert ; tu as voulu garder la couverture ouatée… Alors moi, ça ne manque pas ! ça me donne le cauchemar.


Francine.

Oh ! mon pauvre chéri, alors c’est ma faute ? Oh ! je suis désolée…


Massenay, qui est remonté au-dessus du lit pour aller lui porter le verre d’eau.

Mais je t’en prie, ne vas-tu pas me plaindre ?… pour un cauchemar ! en voilà une affaire ; d’abord moi j’adore cauchemarder : ça donne des réveils délicieux !


Francine.

Ah ! si c’est du raffinement !


Massenay.

Et puis est-ce que ce n’est pas moi qui suis impardonnable d’avoir eu des cauchemars quand je dormais dans tes bras ?… Car nous avons dormi, madame, dans les bras l’un de l’autre.


Francine.

Oh ! oui, comme un petit mari et une petite femme… Oh ça, ça, je voulais ! ça m’a semblé si bon de m’endormir ainsi… gentiment… après !… avec la satisfaction de l’oubli du devoir accompli.


Massenay, avec transport.

Oui, hein ?

Il l’embrasse dans le cou.

Francine.

Ça m’a changée de mon mari.


Massenay, moitié riant moitié vexé.

Ah ! bien dis donc, je l’espère !…


Francine, lui rendant son verre dont elle a bu le contenu.

Vois-tu, c’est dans ces moments-là que l’on savoure vraiment son bonheur.


Massenay, qui est allé reposer le verre sur la cheminée.

Sûr !

Il s’assied sur le bord du lit et pendant ce qui suit se revêt de son pyjama.


Francine.

Ces sommeils-là, c’est le meilleur de l’amour. Aussi des amants qui n’ont pas dormi ensemble, c’est pas des amants : c’est des gens qui ont eu des rapports… et ça, c’est ce qu’il y a de moins bon dans l’amour.


Massenay, avec fatuité.

Ah ! cependant… !


Francine.

Ah ! Laisse donc !… Je sais bien que dans tout roman d’amour on ne voit que ça… Mais c’est surfait. Je t’assure qu’à l’user…! la preuve c’est qu’après, on a toujours un petit moment de… de…


Massenay.

D’ « animal triste. »

La locution étant latine, prononcer « tristé ».

Francine.

Comment dis-tu ça ?


Massenay.

Rien, rien, c’est du latin…


Francine.

Eh ! bien, hein, « tristé » ? ça prouve bien !… C’est pour ça que je dis qu’une bonne fortune qui se réduit à l’indispensable, pffut ! ça me fait l’effet d’un gourmet qui dîne au buffet de la gare entre deux trains ; il s’est nourri, peut-être ; mais il n’a pas dîné.


Massenay, s’appuyant sur ses poings enfoncés dans le matelas.

Oh ! mais dis donc : je crois que pour quelqu’un qui traite les autres de raffinés…!

Francine, se laissant retomber sur le dos, la tête sur l’oreiller, tandis que Massenay s’assied de biais sur le bord du lit. Ah ! Qu’est-ce que tu veux ? je passe par des impressions neuves, je les analyse… Et puis vois-tu, il y a autre chose qui est à considérer : un bon dodo, comme ça, outre la saveur qu’on y trouve, ça donne tout de suite à l’amour une petite allure conjugale qui le relève. Ça efface le côté clandestin et pour une femme honnête c’est beaucoup plus convenable.


Massenay, gentiment moqueur.

Comme j’aime la délicatesse de tes sentiments…

Il l’embrasse.

Francine, se redressant sur son séant.

C’est égal, tout de même, c’était écrit que tu devais être mon amant ! Ce sont des choses fatales qui se décident au premier regard !… Au fond, s’il y avait une justice dans ces choses-là, c’est Coustouillu qui devrait être l’élu ; car enfin, il y a longtemps qu’il se dessèche ; il pourrait invoquer les droits de l’ancienneté ; eh ! bien, non, lui, jamais !


Massenay, se levant et avec une feinte compassion tout en allant prendre le verre qu’il a déposé sur la cheminée.

Pauvre Coustouillu !


Francine, se dressant sur les genoux, la couverture renversée sous les aisselles.

Non mais plains-le !… Tu sais, si tu veux que je…


Massenay, se retournant vivement.

Ah ! non.

Il va porter le verre à sa place primitive sur la petite table.


Francine, s’avançant sur les genoux jusqu’au pied du lit, la couverture toujours maintenue sous les aisselles.

Tandis que toi, la première fois que je t’ai vu, je ne te connaissais pas, tu ne me connaissais pas, eh ! bien, du coup, v’lan ! j’ai senti quelque chose en moi qui me disait : « Voilà celui qui ! » et toi aussi, au même moment, tu t’es dit : « Voilà celle que ! »


Massenay, qui presque au début de la tirade, aussitôt son verre posé, est venu devant le pied du lit pour se rapprocher de Francine.

Moi ?


Francine.

Oh ! ne dis pas non ! C’est le fluide, ça ; c’est comme au télégraphe : on frappe d’un côté : « pan, pan » ! ça correspond de l’autre. Tu avais beau être à l’orchestre et moi dans une loge, nos regards se sont rencontrés tout de suite, comme si on s’était prévus et c’est sur le champ que mon quelque chose m’a dit…


Massenay.

« Voilà celui qui ! »


Francine, lui faisant un collier de ses bras.

Positivement ! (Dans un élan de tendresse.) Ah chéri !


Massenay.

Je t’aime.

Ils se tiennent un moment embrassés.

Francine, comme épuisée, se laissant retomber en arrière, la tête sur l’oreiller.

Oh ! c’est bon ! Et dire que si nous étions mariés, ça serait tous les jours comme cela.


Massenay, qui est venu s’asseoir au pied du lit côté spectateurs.

Mais oui !


Francine.

Ah ! tu es heureux, toi, tu es libre ! Dis, si j’étais libre moi aussi, tu m’épouserais tout de suite ?…


Massenay, avec conviction.

Sûr !


Francine.

Ah ! chéri, comme ce serait gentil ! pouvoir savourer son bonheur dans toute sa plénitude, quand on veut et tant qu’on veut ! N’avoir pas à se préoccuper du temps qu’on a, de l’heure qu’il est…


Massenay.

Ah ! oui !… sans compter qu’il faudrait peut-être y songer à l’heure qu’il est… Nous avons fait là un bon somme et il ne faut pas oublier que nous n’avons que la permission de théâtre, or, à vue de nez, il ne doit pas être loin de minuit.


Francine, paresseusement.

Déjà ! Oh !… et à vue d’œil ?


Massenay, consultant sa montre qui est sur la table près du lit.

Eh bien, à vue d’œil il est… (Sursautant.) Quoi ?


Francine, calme.

Eh bien ?


Massenay, effaré.

Voyons ! c’est pas possible ! Elle bat la breloque…


Francine, se mettant sur son séant.

Quoi ? il est plus de minuit ?


Massenay, id.

Six heures du matin !


Francine, bondissant sur le lit et retombant sur les genoux.

Comment six heures du matin ?


Massenay, id.

Mais oui !


Francine, affolée.

Mais elle ne va pas, voyons ! nous n’avons pas dormi sept heures !


Massenay.

Mais non, évidemment, c’est ce que je me dis ! et pourtant tiens, écoute : tic, tac, tic, tac, elle marche.


Francine.

Elle marche ! elle marche ! mais elle ne va pas… Enfin, on se rend bien compte à peu près du temps qu’on a dormi… (À ce moment la pendule sur le meuble d’appui se met à sonner.) Attends !…


Tous deux, haletants, la voix rauque, comptant à mesure que la pendule sonne.

… Deux… trois… quatre… cinq… six…


Massenay, de confiance.

… Sept…


Francine.

Quoi « sept » ? Où ça, sept ? il n’y a que six.


Massenay, désespéré.

Oui, six… il est bien six heures.


Francine, sautant hors du lit.

Ah ! bien nous sommes bien !


Massenay, gagnant la droite et s’affalant sur le fauteuil près du canapé.

Nom d’un chien de nom d’un chien !


Francine, qui a couru prendre son jupon.

Eh bien ! je suis dans de jolis draps !


Massenay.

Ah ! Et moi donc !…


Francine, redescendant tout en enfilant son jupon.

Toi, toi… tu n’es pas intéressant !… tu es libre…


Massenay, s’oubliant dans sa détresse.

Comment je suis libre ! Eh bien ! et ma femme ?


Francine, bondissant.

Tu es marié ?


Massenay, qui s’est relevé d’un bond.

Hein ! moi non ! hein ? quoi ? Ah ! zut ! oui !

Il remonte en désespoir de cause derrière le canapé pour revenir peu à peu à la place qu’il vient de quitter.

Francine, hors d’elle.

Marié ! tu es marié ! mais c’est infâme, mais je ne veux pas. Vous m’aviez dit que vous étiez célibataire.

Tout en parlant elle retourne rageusement son jupon qu’elle avait enfilé sens devant derrière.

Massenay.

Eh bien, oui, je l’ai dit… parce que vous, vous ne compreniez pas qu’on s’éprît d’un homme marié !


Francine, se laissant tomber désespérément sur le petit canapé devant le pied du lit.

Il est marié !…


Massenay, qui s’est affalé de nouveau sur le fauteuil qu’il a quitté récemment.

Mon Dieu… qu’est-ce que je vais lui dire, moi, à ma femme !


Francine, furieuse.

Eh ! laissez-moi tranquille avec votre femme, vous n’aviez qu’à ne pas vous marier ! Mais moi, moi ? Qu’est-ce que je vais pouvoir dire à mon mari en rentrant ?


Massenay, désespéré.

C’est fou ! C’est fou !


Francine, exaspéré.

Ce n’est pas une réponse ça !… (Se lamentant.) C’est fini ! je suis une femme perdue !


Massenay, acrimonieux.

Aussi pourquoi avez-vous voulu dormir ?


Francine, avec une hautaine indignation.

Eh ! Je n’ai jamais demandé à dormir !… (Après un petit temps.) J’ai demandé à m’endormir, c’est tout autre chose.


Massenay.

N’empêche que, comme résultat, nous sommes dans un joli pétrin… (Se prenant la tête dans les mains.) Qu’est-ce que je vais faire, mon Dieu ?…


Francine, exaspérée de son apathie.

Mais enfin vous ne pensez qu’à vous !… vous me voyez mortellement inquiète…


Massenay.

Eh ! Je le suis encore bien plus que vous ! je le suis doublement ! je le suis pour vous et pour moi…


Francine, aux abois.

Qu’est-ce qu’on va faire, mon Dieu ? comment sortir de là ?


Massenay, se levant et avec décision.

Ah ! il n’y a pas plusieurs planches de salut ! Je n’en vois qu’une ! Courir chez votre mère où vous êtes censée être. Si nous avons la chance que votre mari ne vous ait pas précédée, vous avouez toute la vérité…


Francine, bondissant.

Moi ? moi, oser avouer à ma mère ?… (Avec décision en passant devant lui.) Jamais !


Massenay (1).

Bah ! une mère est une femme et toute femme a eu plus ou moins dans sa vie…


Francine, revenant sur lui, indignée.

Maman ! maman ! des amants !


Massenay, abasourdi.

Hein ! Mais non, mais non ! mais qui est-ce qui a dit ça ?… On sait très bien qu’une mère n’a jamais eu d’amants… Seulement elle a pu avoir autour d’elle des amies qui… Enfin une mère a des trésors d’indulgence ! Pour vous sauver, elle se fera votre complice : elle enverra immédiatement quelqu’un chez votre mari pour lui dire que vous vous êtes sentie souffrante chez elle et qu’elle vous a gardée…


Francine, retombant dans son découragement.

Ah ! C’est le ciel qui me punit d’avoir trahi mes devoirs !

Tout en parlant elle gagne la droite d’un pas traînant, et, en passant devant la table, prend le bougeoir allumé.

Massenay, agacé.

Mais non, mais non ! le ciel ne se mêle pas de ces choses-là !… Il n’est même pas levé le ciel !

Il indique la fenêtre derrière laquelle il fait pleine nuit.

Francine, au comble de l’énervement.

Enfin, donnez-moi un peigne ! quoi ?… que je me recoiffe !


Massenay, indiquant le cabinet de toilette.

Tenez, par là…


Francine, tout en gagnant le cabinet de toilette.

Ah ! si je m’en tire, je jure bien que je ne prendrai jamais plus d’amant !


Massenay, emboîtant le pas derrière elle.

Ah ! moi non plus, allez ! moi non plus !…

Ils sortent de droite en emportant la bougie. — Nuit.



Scène II

HUBERTIN[4].

La scène reste vide un instant. — Tout à coup on entend un bruit de clé dans la serrure de la porte d’entrée et celle-ci s’ouvre, livrant passage à Hubertin complètement ivre. — Il est en habit, son chapeau claque sur la tête, le gilet boutonné de travers, la cravate défaite, son mouchoir mis en foulard autour du cou ; sans fermer la porte dont le battant reste ouvert, après avoir retiré la clé de la serrure extérieure, il s’avance d’un pas incertain, pressant de son bras gauche contre son cœur un paletot (de couleur claire autant que possible) qu’il tient le col en bas, les manches ballantes le long de ses jambes. — Dans sa main droite il a une lanterne électrique de poche, mais comme il la tient à l’envers, au lieu d’éclairer devant lui, il s’éclaire l’estomac. — Arrivé ainsi tant bien que mal jusqu’à proximité du lit, il s’arrête, essaie deux fois de suite infructueusement de siffler, s’essuie les lèvres du revers de la main, renouvelle son essai et parvient enfin à sortir un sifflement à peu près net.

Hubertin, arrivant à siffler.

Ffiuitt ! (Parlant dans la direction du lit, croyant être chez lui et s’adresser à sa femme.) It’s me, Gaby, dont be afraid ?… (Il fait un effort pour se mettre en branle, descend jusqu’au souffleur, s’arrête, sourit, puis.) On ne voit rien ici !… (Indiquant sa lanterne dont il s’éclaire l’estomac.) Je ne sais pas ce qu’elle a ma lanterne, elle éclaire à l’envers !… (Perdant légèrement l’équilibre ce qui lui fait faire deux pas en arrière.) Ça me fait marcher à reculons. (Il souffle comme un homme gris, essaie de relever ses paupières alourdies, regarde le public, sourit, puis.) Je suis un peu saoul… pas beaucoup, mais un peu… (Il remonte de deux pas, puis s’arrête.) Qu’est-ce que je voulais dire ?… rien !… Ah ! si !… (Indiquant la porte dont le battant est resté grand ouvert.) la porte ! (Se parlant à lui-même et se répondant.) Hubertin ! — Quoi ? — T’as pas fermé la porte ! — Mais c’est vrai mon vieux !… C’est pas parce qu’on est saoul qu’il faut pas être prudent ! (Il oscille une ou deux fois du haut du corps sans que ses pieds bougent de place, fait un violent effort pour démarrer, puis remonte à reculons comme poussé en arrière par la projection de sa lanterne sur sa poitrine. Arrivé au fond de la scène il s’arrête un instant, vise de l’œil la porte, fait deux pas en avant, recule d’un pas, refait deux pas, recule à nouveau.) Nom d’un chien ! qu’elle est loin ! (Prenant brusquement son élan, la tête en avant, ce qui entraîne le reste de son individu, il va d’une traite à la porte, dont il referme le battant par le seul poids de son corps.) Ouf ! ça y est ! (Parlant à la porte contre laquelle il s’arc-boute de la main gauche pour ne pas tomber, tandis que de la main droite il fouille dans sa poche pour prendre la clé qui va à la serrure.) Attends ! j’ai pas fini… (Brandissant sa clé.) Là ! (Il essaie de l’introduire dans la serrure.) Eh ! bien quoi donc ?… Ah ! ma clé a enflé ! (Nouvel essai infructueux.) Non !… c’est la serrure qui fait son étroite !… (Il rit.) Ah ! ma chère !… (Nouvel essai réussi cette fois.) Aïe ! donc ! Ah ! ça y est ! (Il donne un double tour de clé, puis tout en remettant la clé dans sa poche, redescendant.) Là !… comme ça, on est chez soi ! (Fourrant sa lanterne dans la poche de son gilet.) C’est curieux quand on a sa bombe, il y a des choses qui n’arrivent que dans ces moments-là… C’est vrai !… (Tout en monologuant, il est arrivé à côté du fauteuil près du canapé de droite ; ses regards tombent sur le chapeau et le paletot de Massenay ; afin de se rendre compte de ce qu’il aperçoit, il avance le haut du corps au-dessus du fauteuil, en clignant les yeux pour mieux voir, puis brusquement.) Aoh !… Allô !… (Avec un petit bonjour de la main au personnage imaginaire qu’il croit voir.) Good night ! (Puis sans plus s’en occuper, au public, reprenant le fil de son histoire.) Ainsi je demeure au cinquième… (Un temps.) je n’ai monté qu’un étage… (Un temps.) et je suis chez moi… (Un temps.) Comment expliquez-vous ça ?… C’est des choses qui n’arrivent jamais à l’état normal… (Court moment de silence comme en ont les pochards ; il pousse un soupir de fatigue, puis.) Mon Dieu que j’ai mal à la tête… (Un temps.) J’ai comme un poids !… (Levant son bras droit au-dessus de sa tête de façon à palper le sommet de son chapeau du bout de ses doigts.) C’est là !… On dirait, je ne sais pas ?… comme un petit casque !… (Il retire son chapeau avec précaution, en l’élevant de bas en haut, puis une fois retiré, laisse glisser son bras le long de son corps. — Sur sa tête qu’il n’a pas cessé de tenir bien fixe, on aperçoit planté un porte-allumettes de restaurant. — Il reste ainsi sans bouger et sans parler un bon instant, se contentant de souffler, la paupière lourde, épuisé par la migraine. — Une fois l’effet bien produit, il porte la main comme il a fait une première fois pour le chapeau ; délicatement prend le porte-allumettes en le surplombant du bout des doigts. — Ses yeux expriment l’angoisse.) Oh !… c’est énorme ! (S’apercevant que l’objet est mobile.) Tiens !… ça ne tient pas ! (Il porte le porte-allumettes à portée de ses yeux et se tord de rire.) Crrr !… Un porte-allumettes !… Il m’est poussé un porte-allumettes !… (Brusquement sérieux et sur un ton profond, tout en se recouvrant de son chapeau.) Et bien ! voilà des choses qui n’arrivent jamais à l’état normal… (Tout en parlant il va déposer le porte-allumettes sur la petite table du milieu de la scène. — Apercevant à nouveau le chapeau de Massenay et s’adressant à lui.) C’est pas vrai ?… (Un temps.) Il y a longtemps que t’es là ? (Un temps, puis confidentiellement au public, en indiquant le chapeau.) Il dort ! (Passant à une autre idée.) On ne voit pas clair ici ! où sont mes allumettes-bougies ?… (Il étale sur sa poitrine en le passant sous ses aisselles son pardessus qu’il n’a pas déposé depuis son entrée et qu’il tient toujours la tête en bas. — Puis à tâtons il cherche à la hauteur où il trouverait les poches si le pardessus était dans le bon sens, — ne les trouvant pas.) Eh ! ben ?… (Il regarde et étonné de la forme de son paletot due à ce renversement des choses.) Ah ! sont-ils bêtes !… Ils n’ont pas mis de bras à mon pardessus ! (Se penchant davantage et apercevant les manches ballantes à ses pieds.) Ah !… et ils ont mis des jambes… (En ce disant il fait marcher les deux manches avec ses jambes puis brusquement il envoie son manteau derrière le lit en le jetant par-dessus son épaule.) Mon Dieu, que je suis saoul… (Il enlève son mouchoir de son cou, et s’éponge avec.) Eh bien ! va te coucher !… Quand tu répéteras tout le temps « Dieu que je suis saoul ! » personne te dit le contraire… (Tout en parlant, machinalement, il a bordé la ceinture de son pantalon avec son mouchoir de façon à s’en faire un tablier.) T’as raison ! Vais me déshabiller. (Tout en faisant mine de retirer son habit, il arrive devant le petit canapé du lit, aperçoit l’habit de Massenay et le prenant en mains.) Ah !… mes vêtements !… Faut-il que j’en aie une bombe tout de même ? je me suis déshabillé sans m’en apercevoir !… (Reposant les vêtements où ils étaient.) Eh bien, Hubertin, puisque t’es déshabillé… tu vas pas rester à te promener en bannière pour attraper froid… (En même temps il indique son mouchoir pendu à sa ceinture.) couche-toi ! — T’as raison ! je vais me coucher !… (Tout en grimpant tant bien que mal dans le lit.) It’s me Gaby, dont be afraid ! (Arrivé sur le lit, il se laisse tomber la tête en arrière sans même s’apercevoir qu’il est toujours coiffé de son chapeau. — Mais il a mal pris ses mesures en montant, de sorte qu’il n’a pas la tête à la hauteur des oreillers, mais beaucoup plus bas, et que ses pieds dépassent par-dessus le pied du lit. — Il replie une ou deux fois les jambes et les détend aussitôt dans l’espoir d’arranger les choses mais chaque fois elles viennent butter de la cheville contre le rebord du devant du lit. — Alors bien naïvement.) Tiens ! J’ai grandi !

Petit temps pendant lequel il commence à s’assoupir.



Scène III

HUBERTIN dans le lit, FRANCINE, puis MASSENAY.


Francine, sortant sans lumière du cabinet de toilette et se dirigeant vers le lit tout en continuant de parler à Massenay qui est dans la coulisse.

Je vais voir ! il doit être tombé sur le lit !

Arrivée au lit, elle l’explore à tâtons et rencontre le corps d’Hubertin.

Hubertin, sur le ton émoustillé.

Aoh ! Gaby, what are you doing !


Francine, poussant, un cri strident.

Ah ! (Se sauvant éperdue.) Émile ! Émile !

Elle se précipite dans le cabinet de toilette.

Hubertin, qui au cri de Francine s’est dressé sur son séant.

Oh ! What is it ? Gaby !… Gaby !


Massenay, accourant, — il a mis un col à sa chemise, et n’a plus sur lui que le pantalon du pyjama.

Où ça ? où ça l’homme ?


Francine, arrivant à sa suite mais s’arrêtant sur le pas de la porte du cabinet de toilette.

Là ! dans le lit !


Hubertin, entrevoyant Massenay à travers l’obscurité.

Un homme dans la chambre de ma femme !

Il bondit du lit et se précipite vers le petit canapé sur lequel sont les vêtements de Massenay. Il s’empare de ceux-ci, qu’il croit lui appartenir, et se dispose à s’en vêtir, bien qu’habillé déjà.

Massenay.

Qui êtes-vous, monsieur ?


Hubertin, avec explosion.

Je suis cocu !


Massenay.

Qu’est-ce que vous dites ?


Hubertin (1).

Je dis que je suis cocu.

Pendant ces dernières répliques, debout devant le petit canapé, il s’évertue à enfiler le pantalon d’habit de Massenay.

Massenay, qui distingue son manège.

Hein ! Mais c’est mon pantalon ! Mais voulez-vous laisser mes vêtements !

Il veut se précipiter sur lui, mais Francine effrayée s’agrippe à lui.

Francine, l’étreignant et ainsi paralysant ses mouvements.

Émile ! Émile !


Massenay, essayant de se dégager de l’étreinte de Francine.

Mais laissez-moi donc voyons !


Francine[5].

Émile ! je vous en supplie !


Hubertin, sa voix couvrant celle des autres.

Ah ! c’est tes vêtements ! eh bien, tu vas voir, tes vêtements… !

Il les roule en boule et remonte avec jusqu’à la fenêtre du fond.

Massenay, essayant toujours de se dégager.

Mais voyons ! mais il prend mes vêtements !


Hubertin, ouvrant la fenêtre toute grande.

Ah ! tu es l’amant de ma femme !


Massenay, ahuri.

Mais qu’est-ce qu’il fait !


Hubertin, jetant les vêtements par la fenêtre.

Eh bien, tiens !


Massenay, se dégageant et courant à la fenêtre.

Oh !


Francine, affolée de se trouver seule courant également vers le fond, mais par la droite de la scène.

Émile ! Émile !


Massenay.

Il a jeté mes vêtements dans la rue !


Hubertin, digne, indiquant la fenêtre comme si c’était la porte.

Et maintenant, monsieur, sortez !


Massenay, avec un recul instinctif.

Mon Dieu, c’est un fou !


Francine, affolée, courant du côté de la porte de sortie.

Un fou ! Au secours ! Au secours !


Massenay.

Mais ne criez donc pas ! Vous allez ameuter la maison !


Francine, suppliante.

Ah ! Je vous en prie ! Sauvons-nous ! Allons-nous en !

Elle redescend par la droite jusque devant le canapé.

Massenay, montrant son pyjama.

Je ne peux pas m’en aller comme ça.


Hubertin, digne, près de la fenêtre.

Eh ! bien monsieur !… j’attends.


Massenay, sentant la moutarde lui monter au nez.

Oui ! eh ! bien, attendez un peu ! c’est moi qui vais vous sortir.


Francine, se lamentant.

Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !


Massenay, redescendant jusqu’à l’extrémité droite du canapé, et indiquant le tuyau acoustique.

Vite, le tuyau acoustique, là ! sifflez le concierge.


Francine.

Oh ! Oui !… oui !

Elle traverse rapidement le devant de la scène, grimpe sur le lit, et saisissant le tuyau acoustique, souffle éperdument dedans.

Massenay, gagnant la gauche jusque devant la table entre le canapé et le fauteuil.

Et maintenant, à nous deux.

Il retrousse ses manches, comme un homme qui se dispose à lutter.

Hubertin, se dirigeant vers Francine qui est à genoux sur le lit, et, sur un ton grivois.

Ehé ! Gaby…


Francine, effrayée.

Émile ! Émile ! Il vient sur moi !


Massenay, courant se mettre entre lui et Francine.

N’ayez pas peur. Je suis là !

Il lui donne une forte poussée.

Hubertin, qui a été envoyé à peu près à trois pas en arrière.

Oho !


Massenay, fanfaron.

Si vous croyez que c’est ce bonhomme-là qui me fera reculer !


Francine, soufflant en désespérée dans le tuyau acoustique.

Mon Dieu, mais il ne répond pas le concierge !


Massenay, faisant deux pas sur Hubertin, et lui indiquant la porte.

Allez, ho ! (Hubertin le regarde en souriant d’un air abruti.) Allez ! allez ! houste ! (Même jeu de scène d’Hubertin. — Massenay se montant.) Mais nom d’un chien !… (Il l’empoigne à bras le corps pour le sortir ; longs efforts infructueux pour déboulonner Hubertin qui semble rivé au sol. — Reprenant haleine sans quitter le bras le corps.) Ouf ! Il est plus lourd que je ne croyais.


Francine, qui n’a pas lâché son tuyau dans lequel elle n’a cessé de souffler. Avec impatience à Massenay.

Eh ! ben ?


Massenay, rageur.

Oh ! Vous êtes étonnante, si vous croyez qu’il se laisse faire ! (Reprise de la lutte ; impossibilité absolue pour Massenay de bouger Hubertin. Avec rage.) Mais faites donc pas le lourd !

Massenay s’épuise en efforts superflus ; Hubertin, sans opposer de violence, le regarde faire d’un air amusé. Considérant le crâne de Massenay appuyé, dans la lutte, contre sa poitrine, dans une fantaisie de pochard, il l’entoure de son bras droit et dépose un baiser dessus.

Massenay, dégageant sa tête.

Allons ! voyons. (Nouveau baiser.) Ah ! çà, avez-vous fini là-haut !


Francine, s’énervant.

Enfin ! Qu’est-ce que vous faites ? Sortez-le donc !

Massenay, qui maintenant perd du terrain, poussé par le simple poids d’Hubertin, finit par se caler en appuyant son pied droit contre le bord du petit canapé du pied du lit. Eh ! bien voilà, quoi ? Attendez ! Ça ne va pas être long.

Hubertin lui passe brusquement les mains sous les cuisses et l’envoie comme un paquet sur le lit.

Massenay.

Oh !


Francine, terrifiée, poussant un cri strident.

Ah ! (Elle traverse la scène, éperdue ; puis, arrivée à l’extrême droite. — Avec anxiété.) C’est lui ?


Massenay, qui est en train de se relever. Avec humeur.

Mais non !… C’est moi.


Francine, navrée.

Oh !

Hubertin, aussitôt qu’il a envoyé Massenay sur le lit, est redescendu de deux pas, d’un air tranquille et satisfait.

Massenay, qui est redescendu devant le lit.

Oh ! mais ça ne fait rien ! J’ai un autre moyen ! vous allez voir. (Il se précipite le poing en avant sur Hubertin qui, toujours placide, attend les événements.) Tiens ! (Hubertin, froidement, pare son coup de poing, et lui en envoie un sur l’œil.) Oh !

Nouveau coup de poing de Massenay, nouvelle parade d’Hubertin suivie d’un maître coup de poing qui envoie Massenay à l’extrême gauche[6].

Massenay, se tenant l’œil.

Oh ! nom d’un chien !


Francine, de l’extrême droite.

Mais qu’est-ce que vous faites, enfin ?


Massenay, épanchant sa rage sur Francine.

Mais quoi ? quoi ? Je fais ce que je peux ! Allez donc chercher la bougie au lieu de demander… vous voyez bien que je ne vois pas ses coups de poing, alors je les reçois dans la figure !


Francine.

La bougie ? Oui !… oui !

Massenay, traversant la scène pour aller à Francine et jetant un regard de haine à Hubertin, tout en prenant sa distance au moment où il passe devant lui. Il n’y a pas moyen de se battre dans ces conditions-là.


Francine.

La bougie !… La bougie !… Attendez !

Elle entre précipitamment dans le cabinet de toilette.

Hubertin, tout à la joie, gagnant d’un pas titubant jusqu’à Massenay.

C’est ça ! la bougie ! On va se battre à la bougie.


Massenay, rageur.

Oui, et vous ne perdez rien pour attendre !


Hubertin, bien rond.

C’est ça… c’est ça !…


Francine, accourant du cabinet de toilette, le bougeoir allumé à la main. — Lumière.

Voilà la bougie. (Dans son élan, elle a dépassé légèrement Massenay, se trouve nez à nez avec Hubertin, pivote brusquement autour de Massenay, de façon à se coller dos à dos avec lui. Ce mouvement doit durer l’espace d’un clin d’œil — d’une voix étranglée, tout en se dissimulant derrière Massenay.) Dieu ! C’est Hubertin !


Massenay, se tournant à demi vers elle.

Quoi « Hubertin » ?


Francine, vivement, à mi-voix.

Un ami de mon mari.


Massenay, avec conviction.

Ah ! bien, c’est un rude chameau !


Hubertin, qui depuis l’arrivée de la lumière, considère la pièce où il est, poussant un cri.

Ah !


Tous deux, sursautant.

Quoi ?


Hubertin, avec stupéfaction.

Je ne suis pas chez moi !…


Tous deux.

Hein !


Hubertin, bien naïf.

C’est donc pas le cinquième ici ?


Francine, hors d’elle.

Il me demande si ce n’est pas le cinquième !


Massenay, furieux.

Mais non, monsieur, c’est l’entresol ! C’est l’entresol !


Hubertin.

Mais alors, pourquoi suis-je ici ?…


Massenay, ahuri.

Quoi ?


Hubertin.

Qu’est-ce que vous avez après moi ? je ne vous connais pas.


Massenay, hors de lui.

Non ! mais je vous en prie ! Est-ce que c’est nous qui sommes allés vous chercher ?


Hubertin.

Eh bien ! alors, allez-vous-en !


Massenay, id.

Mais c’est vous, « Allez-vous-en » ! Nous sommes chez nous, entendez-vous ! nous sommes chez nous.


Francine.

C’est honteux, monsieur, de pénétrer ainsi chez les gens pour se ruer sur eux !


Hubertin, poussant un grand cri.

Ah !


Tous deux, sursautant.

Quoi ?


Hubertin, qui l’a reconnue, d’une voix joviale et très traînée.

Ma-da-me Cha-nal !


Francine, faisant brusquement volte-face.

Hein !


Massenay.

Nom d’un chien !


Hubertin, se découvrant avec un empressement exagéré, avec un geste que son ivresse rend ridicule.

Quelle charmante surprise ! Et vous allez bien, madame Chanal ?


Francine, vivement se dissimulant derrière Massenay.

Non, non ! C’est pas moi ! C’est pas moi !


Massenay, vivement.

C’est pas elle ! C’est pas elle !


Hubertin, persistant dans son idée.

Et monsieur Chanal, comment va-t-il ?


Francine, id.

Connais pas ! Connais pas !


Massenay, id.

Connaissons pas ! Connaissons pas ! Nous ne sommes pas madame Chanal !


Hubertin.

Comment ?…


Massenay.

Non, non ! madame est ma femme.


Hubertin.

Oh ! Je vous demande pardon, excusez-moi. Quand on est saoul on voit de travers… (Se recoiffant de son chapeau melon — et à Massenay.) Ainsi vous, je vous vois comme ça (Il fait avec le doigt un geste en demi-lune.)… en concombre !


Massenay.

En concombre !


Hubertin, ravi.

Oui.


Massenay, exaspéré.

Oui, eh ! bien, quand on est saoul, on n’envahit pas le domicile des gens qu’on ne connaît pas.


Hubertin, bien sincère.

Si vous n’aviez pas pris ma serrure !…


Massenay.

Moi, j’ai pris votre serrure !…


Hubertin.

Bien oui, puisque ma clé allait dedans.


Massenay.

Elle est forte, celle-là !… Ah ! et puis, en voilà assez !

Il remonte légèrement avec l’intention de lui montrer la porte.

Francine.

Nous n’allons pas causer comme ça jusqu’à demain…


Hubertin, gagnant le 2 en s’avançant vers Francine.

Ah ! madame Chanal, c’est pas gentil !…


Massenay, descendant 1 ; empoignant Hubertin par le bras et le faisant passer au 1.

D’abord, je vous défends d’appeler madame, madame Chanal…


Hubertin, hausse les épaules en signe d’ignorance, puis bien naïvement.

Je sais pas son petit nom.


Massenay, remontant en indiquant la fenêtre.

Et puis, vous allez me faire le plaisir d’aller chercher mes vêtements que vous avez flanqués dans la rue.


Hubertin, le suivant machinalement.

Tes vêtements ?


Massenay.

Oui, mes vêtements !


Hubertin.

Bon ! (Il fait quelques pas comme pour aller les chercher, s’arrêtant brusquement.) Tu y tiens ?


Massenay.

Évidemment que j’y tiens ! Avec quoi voulez-vous que je m’en aille ?…

Il ouvre la fenêtre.

Hubertin, de bonne composition.

Bon-bon !


Massenay, qui s’est penché pour voir où sont tombés ses vêtements.

Ah !


Les deux autres.

Quoi ?


Massenay.

Ils n’y sont plus !


Francine.

Qui ?


Massenay.

Mes vêtements !… On les a ramassés, parbleu ! sans ça on les verrait, ils n’ont pas pu s’envoler


Hubertin, gagnant le petit canapé du pied du lit en se tordant.

Ah ! que c’est drôle !


Massenay, qui a fermé la fenêtre pendant ce temps-là, descendant, et sur un ton lamentable.

Qu’est-ce que nous allons faire maintenant ?

Geste découragé de Francine.

Hubertin, se frappant le front en poussant un cri.

Ah !


Massenay et Francine, sursautant.

Quoi ?


Hubertin.

J’ai une idée !… Si on faisait un poker !


Francine, furieuse.

Ah ! non !…


Massenay, furieux, éclatant.

Ah ! çà, est-ce que ça va durer longtemps, cette plaisanterie-là ? (Sourire béat d’Hubertin.) Allez, fichez-moi le camp !


Hubertin, digne.

Ah ! dis donc, toi ! Tâche donc d’être poli ! Il me semble que je suis poli avec toi, moi… espèce de brute !


Massenay, lui agitant d’un air provocateur son doigt sous le nez.

Écoutez, mon petit ami, la patience a des limites ; je vous ai déjà infligé une correction tout à l’heure ? mais si vous voulez que je recommence !… (Hubertin qui l’a écouté avec un sourire placide, brusquement et sans se démunir de son calme, lui envoie une bonne poussée de l’abdomen dans le ventre qui projette Massenay au loin : — Celui-ci manquant de tomber.) Oh !


Francine, à bout de patience.

Mais allez donc chercher le commissaire ! vous voyez bien qu’il n’y a que ce moyen.

Il remonte par le milieu de la scène.

Massenay.

Le Commissaire, mais oui, vous avez raison ! il faut que ça finisse.

D’un pas décidé, il traverse la scène ; en passant devant le canapé il saisit son chapeau haut-de-forme, s’en coiffe en l’enfonçant d’une tape de la main et remonte carrément dans la direction de la porte de sortie. Hubertin jovial fait un pas dans la direction de Francine.

Francine, qui a vu le mouvement d’Hubertin, effrayée subitement à l’idée de rester seule avec lui.

Émile ! Émile ! Ne me quittez pas !

À son cri, instinctivement, Massenay est revenu à elle comme elle a couru à lui ; il se met devant elle, tandis qu’elle s’abrite derrière lui.

Hubertin, tout à l’idée fixe du pochard.

Alors, tu ne veux pas faire un poker ?


Massenay (2), hors de ses gonds.

No-o-on !

Il dépose son chapeau à l’endroit où il l’avait pris.

Hubertin.

Alors… le duel !


Massenay.

Allez vous promener !

Il est au-dessus du canapé, et tourne le dos à Hubertin.

Hubertin, tirant un revolver de la poche ad hoc de son pantalon.

Allons, prends ton revolver ; voilà le mien.

En ce disant, il relève le col de son habit comme pour un duel.

Francine, qui a aperçu le revolver qu’Hubertin tient en mains.

Émile ! Émile ! Il a un revolver !


Massenay, se précipitant à croupeton vers la porte de sortie.

Eh ! là ! Eh ! là !


Francine, même jeu (3) que Massenay (2).

Au secours, sauvons-nous.


Hubertin.

Mon Dieu que je suis saoul !


Massenay, essayant d’ouvrir la porte qui résiste.

Ah !… Allons bon, la porte !


Francine.

Mais, ouvrez-la, voyons ! Qu’est-ce que vous attendez ?


Massenay.

Mais je ne peux pas ! Elle est fermée à clé !


Francine.

Ah ! mon Dieu, mon Dieu !


Massenay.

Et ma clé est dans la rue… dans mon pantalon !


Francine.

Mais alors, nous sommes à sa merci !


Massenay.

Ah bien, nous sommes bien !


Hubertin, toujours au pied du lit et face au public.

Eh ! bien, y es-tu ?


Massenay, vivement, s’accroupissant derrière le canapé.

Non-non ! Non-non !

Francine, gagnant à croupeton jusqu’au canapé, et ne laissant passer que la moitié de la tête au-dessus du dossier — d’une voix suppliante à Hubertin. Monsieur ! Monsieur ! Je vous en supplie. (Hubertin interpellé, se découvre galamment.) Nous avons grand plaisir à être avec vous !… et certainement, une autre fois !… Mais vous voyez j’ai à m’habiller !… je ne suis pas dans une tenue… vous, vous êtes en habit ! mais moi (Indiquant sa matinée.) je suis en chemise.

Insensiblement rassurée par l’air amadoué d’Hubertin, elle a gagné en longeant le canapé, jusqu’au fauteuil.

Hubertin.

Eh ! ben ?


Francine, de son air le plus gentil.

Eh ! bien, ça me gêne !…


Hubertin.

Elle vous gêne ?… Enlevez-la !


Francine, redescendant vivement à droite devant le canapé.

Hein ? Ah ! non !


Hubertin, pris d’une nouvelle lubie.

Si ! Si ! on va se déshabiller !… Moi aussi !… d’abord avant tout il faut être poli… il ne sera pas dit que je resterai couvert devant une femme.

Tout en parlant après avoir mis le revolver dans la poche de côté de son pantalon, il a enlevé son habit et son gilet.

Francine.

Émile ! Émile ! il se déshabille à présent.


Massenay, se précipitant vers lui pour l’arrêter.

Ah ! non alors ! Ah ! non.


Hubertin, lui jetant habit et gilet dans les bras.

Si ! Si ! on sera plus à l’aise pour jouer au poker.

Tout en parlant, il défait son pantalon, et après avoir repris son revolver.

Massenay, essayant de l’empêcher.

Voulez-vous !… Voulez-vous ! Ah ! çà voyons ! (Voyant son impuissance à arrêter Hubertin.) Oh !

Il va déposer en désespoir de cause les effets qu’il a reçus d’Hubertin, sur le canapé de droite.

Francine, pendant qu’Hubertin retire son pantalon.

Enfin, c’est insensé ! est-ce que vous allez tolérer ça longtemps ?


Massenay, exaspéré.

Mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse ?

Hubertin, qui a achevé de retirer son pantalon, le jette d’un air détaché par-dessus son épaule, de façon à l’envoyer tomber de l’autre côté du lit. Là !… et maintenant !…

Il tire un coup de revolver en l’air ; après quoi, ravi de ce qu’il a fait, il danse sur place une petite bourrée.

Massenay et Francine, sur le coup de revolver, poussant un même cri de frayeur.

Ah !


Francine, affolée.

Ah ! la ! la ! Ah ! la ! la !


Massenay.

Au secours ! Au secours !

Ils courent dans tous les sens comme des lapins.

Hubertin, s’arrêtant brusquement.

Mon Dieu, que j’ai envie de dormir !

Il se laisse tomber sur l’X qui est au pied du lit ; mais s’étant assis trop au bord, il glisse et tombe le derrière par terre, le dos contre le siège, le côté droit appuyé contre le bord du lit ; il reste là, abruti. — Francine et Massenay, qui n’ont cessé d’appeler au secours pendant ce jeu de scène, se précipitent, Massenay à la fenêtre qu’il ouvre, Francine à la porte qu’elle secoue désespérément.

Massenay, regardant dans la rue avec désespoir.

Personne ne viendra donc à notre secours !


Francine.

Et cette porte ! cette porte qui est fermée !


Hubertin, par terre.

Oh ! mais il y a des courants d’air…


Une voix, à l’étage supérieur.

Eh ! bien qu’est-ce qu’il y a donc en dessous ? Qui est-ce qui tire des coups de revolver ?


Francine, courant à la fenêtre ainsi que Massenay qui était un peu redescendu.

Dieu ! C’est le ciel qui l’envoie !


Hubertin.

Fermez donc la fenêtre là-bas.

Frileux, il tire sur lui le couvre-pied, sous lequel il disparaît complètement.

Massenay, se penchant extérieurement, le dos appuyé à la barre d’appui.

Au nom du ciel, monsieur, au secours ! Prévenez le concierge, dites-lui de monter avec les agents : il y a un fou chez moi !


La voix.

Un fou ?


Massenay.

Oui, un fou…

Il fait une mimique avec les bras et la tête, pour imiter un fou.

Francine, par la fenêtre.

Descendez, monsieur, descendez ! qu’on prévienne la police !


La voix.

Je cours ! je cours !


Francine, pendant que Massenay referme la fenêtre, en poussant un soupir de soulagement — épuisée par les émotions.

Ah ! la, la ! mon Dieu !

Ils sont tous deux affalés, chacun contre un chambranle de la fenêtre. Brusquement, revenant à la situation, ils regardent à droite et à gauche avec des yeux étonnés de ne pas apercevoir Hubertin.

Massenay.

Eh ! bien, où est-il ?


Francine.

Où est-il passé ?

Ils se mettent tous les deux à quatre pattes pour voir sous les meubles et avancent, Francine dans la direction du fauteuil de droite, Massenay dans la direction du lit côté opposé au public ; ne trouvant rien sur le lit et entendant ronfler, il grimpe sur le matelas avec précaution et aperçoit le couvre-pied sous lequel est étendu Hubertin. À ce moment, un ronflement l’avertit de la présence du pochard sous la couverture ; il l’indique du doigt à Francine, puis à voix basse.

Massenay.

Il dort !


Francine, se relevant.

Il dort ! C’est le moment de filer.


Massenay, descendant devant le petit canapé du pied du lit.

Mais comment voulez-vous ? la porte est fermée.


Francine, enlevant prestement sa matinée.

Puisque les agents vont venir.


Massenay.

Et puis, je ne peux pas m’en aller en caleçon.


Francine, remontant pour aller déposer sa matinée.

Eh bien, prenez ses vêtements… ils sont là qui ne font rien.


Massenay, allant chercher le pantalon jeté par Hubertin de l’autre côté du lit[7].

Vous avez raison ! Je ne vois pas pourquoi je me gênerais avec lui.

Il enfile le pantalon d’Hubertin.

Francine.

Vite, dépêchez-vous !… (Tout en parlant, cherchant partout sa jupe.) Ma jupe ?… où est ma jupe ?

Massenay, qui a passé le pantalon d’Hubertin, traversant la scène d’un air empressé. Le pantalon trop court lui va à mi-jambe ; quant à la ceinture, il y a place pour mettre une autre personne comme lui. Sa jupe ? où est sa jupe ? (Il va ainsi, tenant son pantalon d’une main, jusqu’à l’extrémité du canapé droit, puis toujours cherchant revient jusqu’au pied du lit. Une fois là, il s’aperçoit seulement de la taille de son pantalon.) Mon Dieu, que son pantalon est large !


Francine, qui a trouvé sa jupe sous son manteau au fond, — tout en la passant.

Ah ! bien, qu’est-ce que vous voulez ? Nous ne sommes pas là pour faire du chic !


Massenay.

Oui ! (Cherchant des yeux autour de lui.) Mes souliers ? Où sont mes souliers ?


Francine, les lui indiquant au pied du lit.

Eh ! bien, là, voyons ! ils ne sont pas sur les meubles !

En parlant, elle agrafe sa jupe.

Massenay, allant prendre ses souliers.

Ah ! oui, oui. (Allant s’asseoir pour se chausser sur le petit canapé du pied du lit.) Heureusement qu’il ne les a pas jetés aussi par la fenêtre.


Francine, qui n’est pas d’humeur à plaisanter.

Oui, bon, dépêchez-vous.

Elle va au meuble d’appui prendre un tire-bouton.

Massenay, faisant de vains efforts pour introduire ses pieds dans ses souliers.

Allons bon !… ah ! crés souliers, va !


Francine, revenant avec son tire-bouton.

Quoi ! qu’est-ce que vous avez ?


Massenay.

Je ne peux pas les mettre sans corne.


Francine, se dirigeant vers le fauteuil gauche du canapé.

Eh bien, prenez-en une.


Massenay, sur un ton de voix aigre.

Mais j’en ai pas…


Francine, tout en mettant son pied sur le fauteuil afin de boutonner ses bottines.

Ah ! vous n’avez jamais rien, vous !…

À ce moment, on entend siffler bruyamment dans le cornet acoustique.

Francine, sursautant.

Oh !


Massenay, se dressant comme mû par un ressort.

Oh ! là, là, l’imbécile.


Francine, inquiète.

Qu’est-ce que c’est encore ?

Massenay, qui n’a toujours pas pu entrer dans ses souliers, se dirigeant tant bien que mal vers l’appareil, obligé qu’il est de marcher avec les talons appuyant sur les contreforts. C’est le concierge, dans le tuyau.

Nouveau coup de sifflet prolongé.

Francine.

Mais faites-le taire voyons, il va éveiller le pochard.


Massenay, tout en allant aussi vite qu’il peut au tuyau acoustique.

Mais oui ! Mais tais-toi donc imbécile ! (Arrivé au tuyau, il enlève le sifflet et souffle dans l’appareil, après quoi :) C’est vous ? Eh bien, qu’est-ce que vous attendez, voyons ? On a dû vous dire d’aller chercher les agents ?… hein ? mais oui !… nous sommes enfermés avec un fou !… Dépêchez-vous, que diable !… Quoi ?… Eh bien, courez au commissariat, on vous en donnera… (Il rebouche le cornet ; après quoi, tout en retournant au canapé qu’il a quitté.) Oh ! ce concierge !… quand il se remuera !… Il dit qu’il n’a pas d’agents sous la main… ce n’est pas moi qui peux lui en donner… (S’épuisant en vain à vouloir chausser ses souliers.) Oh ! ces souliers ! Ces souliers !


Francine, tout en boutonnant ses bottines.

Eh ! aussi, on n’a pas idée d’avoir des souliers dans des circonstances pareilles.


Massenay, brutal.

Eh ! bien, qu’est-ce que vous voulez qu’on ait ?


Francine.

Eh bien… (Donnant une tape de la main sur sa bottine.) on a des bottines.


Massenay.

Ah ! bien oui, mais…


Francine, qui a achevé de se boutonner, remontant.

Ah ! ça m’apprendra à tromper mon mari !

À ce moment, plusieurs coups répétés sont frappés à la porte ; Francine et Massenay restent cloués sur place.

Francine, à voix basse.

Qu’est-ce que c’est que ça ?


Massenay, même jeu.

Je ne sais pas !


Voix du commissaire.

Au nom de la loi, ouvrez !


Massenay, ravi.

Le commissaire ! C’est le commissaire.


Francine.

Nous sommes sauvés !

Elle saute de joie en battant des mains.

Massenay, courant tant bien que mal vers la porte d’entrée, avec les talons hors des souliers.

Voilà ! voilà, monsieur le commissaire.


Voix du commissaire.

Ouvrez !


Massenay, arrivé à la porte, à Francine qui l’a suivi jusque-là.

Ah ! diable, je ne peux pas… j’ai pas la clé !…


Le Commissaire, s’impatientant.

Eh ! bien, voyons ?…


Massenay, parlant à travers la porte.

Je n’ai pas la clé, monsieur le commissaire ! elle est dans la poche de mon pantalon.


Le Commissaire.

Eh bien, prenez-la.


Massenay.

Je ne peux pas !… mon pantalon est dans la rue.

En ce disant, il va jusqu’à la fenêtre tout en la désignant.

Le Commissaire, sceptique.

Quoi ? Quoi ?


Francine, confirmant le dire de Massenay.

Si ! Si ! Il dit la vérité.


Le Commissaire.

Allons ! Voulez-vous ouvrir ?


Massenay, écartant de grands bras en signe d’impuissance.

Mais je ne demanderais pas mieux, monsieur le commissaire. (En laissant retomber ses bras le long son corps, sa main vient se cogner contre un corps dur qui est dans la poche du pantalon. Poussant un cri.) Ah ! … dans la poche du pantalon… la clé du pochard !

Il fouille dans la poche et retire la clé.

Francine.

Mais oui…

Elle va chercher sur la chaise où il est, son corsage avec l’intention de le mettre ; mais s’apercevant que le col est agrafé, ceci la retarde, et elle se met à le dégrafer pendant ce qui suit.

Massenay, introduisant la clé dans la serrure.

Puisqu’elle a ouvert d’un côté, elle doit ouvrir de l’autre. (Ouvrant.) Ca y est ! Venez, monsieur le commissaire. Voilà ce dont il s’agit ! …

Il descend en scène dans la direction d’Hubertin.

Le Commissaire, prenant le milieu de la scène.

Un instant… (S’adressant à quelqu’un qui est à l’extérieur.) Entrez, monsieur !

Francine, qui était en train de se débattre avec son corsage, relevant la tête à cette invite du commissaire et bondissant en voyant entrer Chanal.) Mon mari !

Affolée, ne sachant où se cacher, elle se précipite dans le lit et rejette les couvertures sur elle.

Massenay, qui s’est retourné également, s’effondrant sur le petit canapé du pied du lit.

Dieu !

Chanal a fait irruption comme un homme qui va sauter à la gorge de son rival. Le commissaire l’a arrêté, du geste, il redescend par l’extrême droite et va à peu près jusqu’à la petite table.



Scène IV

MASSENAY, HUBERTIN, FRANCINE, LE COMMISSAIRE, CHANAL, le secrétaire du commissaire, un serrurier.


Chanal, redescendant et à lui-même avec désillusion.

Massenay ! C’était Massenay !


Le Commissaire.

Inutile de vous cacher, madame.


Chanal.

Ce n’était pas Coustouillu !

Le secrétaire et le serrurier, qui étaient restés sur le pas de la porte, descendent se ranger à droite.

Le Commissaire, voyant que Francine ne répond pas.

Vous entendez, madame ?


Francine, sortant la tête de dessous les couvertures.

Monsieur ?


Chanal, indigné.

Toi ! Toi, malheureuse !


Francine, de l’air le plus ingénu, la voix très perchée.

Quoi ?… Quoi ?… Qu’est-ce que tu vas encore t’imaginer ?


Chanal, ahuri de son aplomb.

Comment ?


Francine, id.

Alors, parce que tu me trouves ici…?


Chanal.

Ah ! non, non, je t’en prie… (Au commissaire.) Monsieur le commissaire, veuillez… !

Francine, qui s’est levée à ce mot, tout en restant au bord du lit, en protégeant ses épaules nues avec les couvertures. Jouant l’indignation. Le commissaire ! (Donnant une légère tape sur l’épaule de Massenay pour en appeler à lui.) C’est ça, il me soupçonne !…


Massenay.

C’est admirable !


Francine.

C’est bien, monsieur le commissaire, je ne m’abaisserai pas jusqu’à me disculper. Constatez, monsieur, constatez !


Massenay, effondré.

Mon Dieu, que c’est embêtant !


Le Commissaire.

Vous reconnaissez madame que vous êtes madame Francine Moustier, femme Chanal ?


Francine.

Je le reconnais, monsieur.


Le Commissaire.

Et vous, monsieur ?


Massenay, comme sortant d’un rêve.

Moi aussi.


Le Commissaire.

Non ! Votre état civil.


Massenay, se levant.

Ah ! mon… ? Émile Massenay.


Le Commissaire.

Massenay ?

Instinctivement il met la main à son chapeau.

Massenay.

Non, non !


Chanal, avec pitié.

Non !… Ça n’est même pas lui !


Massenay.

Trente-sept ans, rentier, demeurant 28, rue de Longchamp.


Le Commissaire.

Et vous reconnaissez avoir été surpris tous les deux en flagrant délit !…


Francine, commençant à perdre patience.

Tout, monsieur le commissaire, tout… et encore davantage. Ça vous suffit-il ?


Le Commissaire.

Mon Dieu, je crois qu’on serait exigeant d’en demander plus que ça. (À Chanal.) N’est-ce pas ?… Geste d’acquiescement de Chanal.


Francine, comme une femme qui en a pris son parti. Sur un ton aigre.

Bon ! eh ! bien, maintenant, monsieur le commissaire, je voudrais bien m’habiller, par conséquent, n’est-ce pas… ?

Tout en parlant, elle enfile son corsage.

Le Commissaire.

Comment donc ! nous n’avons plus qu’à nous retirer. Vous voudrez bien seulement, madame… (À Massenay.) et monsieur, passer aujourd’hui à notre commissariat entre une heure et deux pour signer le procès-verbal de constat que je vais faire préparer… (Signe d’assentiment de la part de Massenay et Francine. À Chanal.) Monsieur Chanal, vous avez des instructions à me donner… si vous voulez m’accompagner…


Chanal, remontant pendant que le secrétaire et le serrurier sortent de scène.

Je vous suis ! (En remontant il est forcé de passer devant Massenay qui s’escrime toujours à chausser ses souliers. Il l’a à peine dépassé qu’il s’arrête et d’un air méprisant par-dessus son épaule.) Vous venez, monsieur ?


Massenay, le corps courbé sur ses souliers, sans relever la tête.

Oui monsieur ! Seulement…


Chanal.

Seulement quoi ?


Massenay.

C’est mes souliers… (Relevant la tête seulement à ce moment et bien naïvement.) Vous n’auriez pas une corne ?


Chanal, se cabrant sous l’éperon.

Vous dites ?


Massenay, s’apercevant de son impair.

Non-non ! Non-non !


Chanal.
Ah ! çà, monsieur, c’est une plaisanterie ?

Massenay, vivement.

Je vous assure ! Je n’ai pas voulu…


Chanal, avec dignité.

C’est bien, monsieur ; vous voudrez bien être à une heure au commissariat… (Remontant et trouvant le commissaire qui attend.) Passez, monsieur le commissaire.


Le Commissaire, poliment.

Je vous en prie


Chanal, lui rendant sa politesse.

Je n’en ferai rien !


Le Commissaire, s’incline puis.

Vous êtes chez vous.

Il passe.

Chanal, le suivant tout en protestant contre son affirmation.

Hein ?… Mais pas du tout ! mais pas du tout ! je ne suis pas chez moi !


Le Commissaire, sortant tout en marchant la tête tournée du côté de Chanal à qui il parle.

Pardon ! Ce n’est pas ce que je voulais dire.

Ils sortent.



Scène V

MASSENAY, FRANCINE, HUBERTIN sous la couverture, puis COUSTOUILLU.

Francine, qui est allée à leur suite jusqu’à la porte, la refermant avec violence ; puis, sur la place, se retournant vers Massenay effondré sur son canapé. Bien posément, bien amère, en se croisant les bras. Eh ! ben ?…


Massenay, écartant de grands bras.

Eh ! ben ?…


Francine, redescendant.

Vous pouvez vous vanter de m’avoir mise dans une jolie situation.


Massenay, tout penaud.

Ma chère amie, je suis désolé !…


Francine, remontant jusqu’au meuble d’appui où elle va chercher son chapeau.

Ah ! « je suis désolé » ! Si vous trouvez que ça arrange quelque chose !


Massenay.

Bien oui, je sais bien, mais qu’est-ce que vous voulez ?

Il se remet à essayer de se chausser.

Francine, redescendant jusqu’au-dessus du canapé, son chapeau à la main, prête à le mettre.

Eh ! mon cher, quand un galant homme a en mains l’honneur d’une femme, c’est le moins qu’il lui doive de le sauvegarder.


Massenay, tout à ses souliers.

Mais qu’est-ce que je pouvais faire ?


Francine.

Ah ! tenez, vous m’agacez !… Mais, finissez donc de mettre vos souliers, voyons !… Si vous n’avez pas de corne, prenez une fourchette…

Ayant mis son chapeau, elle pique nerveusement dedans son épingle à chapeau.

Massenay.

Mais oui ! C’est une idée !


Francine.

Mais dame ! Enfin, c’est élémentaire.


Massenay, se levant et se dirigeant vers le cabinet de toilette avec une démarche ridicule, due à ses souliers non enfoncés.

Une fourchette ? J’en ai par là !


Francine, le remontant, avec un geste de dédain.

Ah ! la la, regardez-moi ça. (Massenay est sorti.) Ça veut être un amant et ça ne sait même pas qu’on peut se chausser avec une fourchette.

Elle remonte au fond et passe son manteau en se plaçant de façon à tourner le dos à Hubertin pendant le jeu de scène suivant.

Hubertin, à moitié endormi, sortant sa tête de dessous le couvre-pied.

Mon Dieu qu’on est mal dans ce fauteuil.

Il prend le parti de se lever ; pour ce faire, de ses deux bras tendus au-dessus de sa tête, il brandit le couvre-pied qu’il tient par les deux extrémités d’un des côtés, de façon à s’en faire de dos un grand bouclier derrière lequel il disparaît… Ainsi il grimpe sur le lit et s’y étale sur le ventre complètement recouvert par la couverture.

Francine, qui a achevé de mettre son manteau, se dirigeant vers la porte de sortie.

Ah ! quelle expiation ! Quelle expiation ! (Elle a ouvert la porte et va s’en aller, quand, s’arrêtant.) Mais enfin qu’est-ce qu’il fait, voyons ? (Laissant le battant ouvert et descendant par l’extrême droite jusqu’à proximité du cabinet de toilette.) Enfin, y êtes-vous ?


Voix de Massenay.

Voilà ! voilà !


Francine, lasse d’attendre.

Ah ! non, mon ami, non ! je descends ; vous me rejoindrez dans l’escalier !

Elle remonte vers le fond et arrivée à la porte, se cogne dans Coustouillu qui fait irruption.

Coustouillu.

Vous !


Francine, affalée contre le chambranle de la porte et comprimant les palpitations de son cœur.

Oh ! c’est bête ! vous m’avez fait une peur !


Coustouillu, avec des larmes dans la voix.

Vous !… vous !…


Francine.

Eh bien, oui, moi ! Qui vous a dit que j’étais ici ?


Coustouillu, avec des larmes dans la voix.

Votre mari… il m’avait dit… va !… va la retrouver, 21, rue du Colisée… Alors, à l’instant en bas… il m’a dit : elle est là-haut… avec son… avec son… amant… Oh !

Il se met à sangloter.

Francine, qui n’est pas en humeur de faire du sentiment.

Ah ! non, mon ami, non ! pas de nerfs, j’ai assez des miens !…

Elle sort vivement.

Coustouillu, voulant la suivre.

Madame !…


Francine, lui fermant la porte sur le nez.

Au revoir !

Elle sort.

Coustouillu, désespéré gagnant le milieu de la scène.

Oh ! Un amant ! elle avait un amant ! Ah ! si je le tenais !… (À ce moment ses yeux tombent sur le lit près du pied duquel il est, et il gagne entre la cheminée et le lit à hauteur du milieu de ce dernier. Avec rage.) Et dire que c’est là !… là !… là !

À chaque « là ! », il donne un coup de poing sur les reins d’Hubertin dissimulé sous le couvre-pied. Soudain le couvre-pied se dresse au grand ébahissement de Coustouillu qui a un mouvement de recul, et Hubertin surgit, à genoux sur le lit.

Hubertin.

Oh ! What is it ?


Coustouillu.

Hubertin ! son amant ! (Il prend du champ et appliquant un soufflet sur la joue d’Hubertin.) Tiens !


Hubertin.

Oh !… god damn !

Il n’a pas plus tôt proféré ce juron qu’il tire un coup de revolver sur Coustouillu qui détale affolé.

Coustouillu, se sauvant.

Oh ! là, là ! Oh ! là, là !

Pendant ce temps Hubertin s’est mis debout sur le lit et tire aussitôt un second coup de revolver sur Coustouillu au moment où il disparaît par la porte. Après quoi, ramassé sur lui-même comme le chasseur aux aguets, il attend.

Massenay, accourant.

Hein ! Il tire encore ! (Nouveau coup de revolver.) Au secours ! au secours ! (Il se sauve en courant, passe devant le canapé, saisit au passage le pardessus et le chapeau qui y sont, remonte toujours courant par le milieu de la scène et gagne la porte en se faisant aussi petit que possible et en s’abritant la nuque avec son chapeau.) Ah ! quelle nuit !

Rideau.

Au rappel, quand le rideau se relève Hubertin est toujours sur le lit, dans la même position de chasseur aux aguets, et quand Francine, Massenay, et Coustouillu viennent saluer le public, il décharge une dernière fois son revolver sur ces personnages qui se sauvent en débandade.


ACTE TROISIÈME

Plantation du décor. Troisième acte


ACTE TROISIÈME


28, rue de Longchamp : Le salon chez les Massenay. Au fond à droite, face au public, porte à deux battants donnant dans le vestibule. — La partie gauche du fond forme un grand pan coupé, au milieu duquel est une large baie vitrée à quatre vantaux, ouvrant de plain-pied sur le balcon, lequel a vue sur la rue de Longchamp. — À droite premier plan, porte donnant sur la chambre de Massenay. Deuxième plan, une cheminée surmontée de sa glace et de sa garniture. Troisième plan, porte donnant sur le service. — À gauche, porte deuxième plan. — Sur le devant de la scène, à droite, une table de salon, le côté étroit face au public ; devant la table, une petite banquette à deux personnes ; à droite et à gauche de la table, une chaise. Près de la cheminée et au-dessus un fauteuil. À gauche de la scène, un canapé de biais ; à droite du canapé, un fauteuil ; derrière le canapé une chaise volante. Au fond entre la porte d’entrée et la baie, un petit canapé cintré ; devant ce canapé grand guéridon rond, à pieds circulaires de façon à permettre à quelqu’un de se glisser dessous ; tapis sur le guéridon. À droite du guéridon une chaise. Sur la cheminée, côté du public, un téléphone portatif. Sur la grande table, une lampe allumée, un annuaire des téléphones, un encrier avec ce qu’il faut pour écrire.



Scène première

SOPHIE, MARTHE.

Au lever du rideau, la fenêtre du fond est ouverte à deux battants ; il fait grand jour dehors. Marthe est sur le balcon, le corps penché, interrogeant la rue. Sophie, appuyée au chambranle de la fenêtre, est en peignoir du matin, les cheveux en désordre. Elle témoigne d’une grande inquiétude, Marthe a un air désolé de convenance.

Sophie (2), avec une lueur d’espoir.

Ah ! Une voiture !


Marthe (1), tenue correcte de femme de chambre ; accent picard.

Ça, c’est vrai, madame ; je dirais le contraire que je mentirais.


Sophie.

C’est peut-être Monsieur ?


Marthe.

Peut-être bien !


Sophie, navrée.

Non, elle passe !


Marthe.

Ça, c’est vrai, madame, elle passe. Je ne peux pas dire le contraire.


Sophie, quittant le balcon et la voix désolée.

Mon Dieu, mon Dieu !

Elle descend jusque devant la table.

Marthe, descendant et essayant de lui faire entendre raison.

Madame devrait être raisonnable. Madame ne devrait pas se mettre dans un état pareil.


Sophie, remontant entre la cheminée et la table.

Mais s’il lui est arrivé malheur !


Marthe, très calme, de l’autre côté et au-dessus de la table.

Quand bien même, madame, ça ne le ferait pas revenir.


Sophie, arpentant jusqu’au fond.

Ah ! vous êtes bonne ! on voit bien que ça n’est pas votre mari !


Marthe.

Mon Dieu, madame, « pas de nouvelle, bonne nouvelle », comme on dit ; c’est peut-être bon signe.


Sophie, redescendant nerveuse.

Quoi ! Vous n’allez pas me dire que je dois me réjouir cependant.


Marthe.

Non, ça c’est vrai, madame ! je dirais le contraire que je mentirais.


Sophie, ne l’écoutant plus, et se parlant à elle-même.

Mon Dieu, où pourrais-je encore téléphoner ? Ah ! son cercle !… Il m’a bien parlé d’un grand cercle dont il faisait partie… Comment donc déjà ? Ah ! Oui ! Le Touring-Club ! (Elle va au téléphone, et tout en sonnant nerveusement.) Tenez ! pendant que je sonne, cherchez donc « Touring-Club », dans l’annuaire.


Marthe, au-dessus de la table.

Oui, madame.

Elle cherche dans l’annuaire pendant que Sophie continue de sonner.

Sophie, s’impatientant.

Mais, qu’est-ce qu’ils font qu’ils ne répondent pas ?


Marthe, tout en cherchant.

Ah ! c’est la mauvaise heure, madame ; celle ou les hommes s’en vont et où les femmes arrivent.


Sophie, id.

C’est insupportable !… ils pourraient bien avoir… je ne sais pas, moi, des petits garçons pour cette heure-là.


Marthe, très calme.

Ça, c’est vrai, madame ! je dirais le contraire que je mentirais.


Sophie.

Eh bien, trouvez-vous ?


Marthe, id.

Ça n’y est pas, madame.


Sophie, quittant le téléphone pour chercher dans l’annuaire.

Comment, « ça n’y est pas » !… mais vous cherchez « C. H. » ! C’est « Touring-Club », pas « Chouring-Club » !


Marthe.

Ah ? c’est bien possible !


Sophie, redescendant vers le téléphone.

Ah ! vous avez un à-propos sinistre. (S’arrêtant brusquement.) Ecoutez !… un bruit de roues !… C’est une voiture !


Marthe, qui a couru au balcon.

Oui, madame.


Sophie, remontant.

Monsieur est peut-être dedans ?


Marthe.

Oh ! Je ne crois pas, madame, que monsieur soit dedans ; c’est une voiture de chez Richer.

Elle reste sur le balcon pendant ce qui suit.

Sophie, avec humeur.

Ah ! (On entend le carillon du téléphone.) Ah ! enfin ! (Elle court au téléphone, dont elle décroche les récepteurs.) Allô ! (Au moment de parler, — à elle-même.) Mon Dieu, qu’est-ce que je voulais donc ? Je ne sais plus ! (À l’appareil.) Allô ! Je vous demande pardon, monsieur, j’ai la tête perdue, je ne sais plus du tout ! C’est mon mari qui n’est pas rentré, monsieur… (Un temps.) Oui, monsieur, à cette heure-ci ! C’est inconcevable !… Jamais ça ne lui est arrivé, monsieur ! Quand il rentre passé deux heures, c’est une exception… Vous n’auriez pas de ses nouvelles, par hasard ?… Non, naturellement ; je vous demande ça : c’est l’affolement… Excusez-moi… Si j’ai besoin, je vous resonnerai… Merci, monsieur !… (Elle accroche les récepteurs, puis redescendant devant la table.) Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !



Scène II

Les Mêmes, AUGUSTE.

Auguste entre vivement comme un homme qui se sait attendu avec impatience.

Sophie, anxieuse, allant au-devant de lui.

Ah ! Auguste… Eh ! bien ?


Auguste, son chapeau melon à la main — avec un air navré.

Eh ! bien… rien, madame.


Sophie.

Rien ?


Auguste.

Non !… J’ai bien fait tout ce que Madame m’a dit : D’abord, la tournée des restaurants ; tous fermés !… Chez Maxim, j’ai trouvé des garçons qui balayaient… et un pochard qu’on balayait… (Sur un mouvement de Sophie — d’un air désolé.) Ce n’était pas monsieur… (Sophie pousse un soupir.) De là, j’ai été, comme madame m’a dit, à la Préfecture ; j’ai fait la déclaration… au bureau des objets perdus…


Sophie, qui adossée à la table, écoute effondrée ce rapport,
— redressant une tête effarée.

Comment, des objets perdus ?


Auguste, calme, mais d’une voix triste.

Oui, c’est le même bureau aujourd’hui… Pour cause d’économie du gouvernement, on a réuni les deux services ; comme c’est dans le même ordre d’idées…! De là, j’ai été à la morgue…


Sophie, anxieuse.

Ah ?


Auguste.

On n’y avait pas encore vu Monsieur.


Sophie, avec un soupir de soulagement.

Ah ! tant mieux !


Auguste, en manière de consolation.

Mais enfin, on m’a dit qu’il ne fallait pas désespérer, qu’il était encore de bonne heure !… (Sophie lève les yeux au ciel, en poussant un nouveau soupir — il fait un pas comme pour remonter, puis s’arrêtant dans la position de biais où il est.) Alors, j’ai laissé le signalement de monsieur : taille ordinaire… nez moyen… parlant couramment le français, l’anglais, l’espagnol… (Nouveau pas pour remonter, nouvel arrêt.) J’ai donné le numéro du téléphone, en cas qu’on aurait la chance…


Sophie, traversant la scène, et sur un ton désolé.

C’est bien ! Merci, mon pauvre Auguste !… (On sonne.) On a sonné !…


Auguste, avec l’espoir dans les yeux.

C’est peut-être monsieur !


Sophie, sans aucune illusion, se laissant tomber sur le canapé.

Non, il a sa clé… Ce doit être M. Belgence. Vous le ferez entrer.


Auguste.

Oui, Madame.

Il sort.

Sophie, sans grand espoir.

Toujours rien, Marthe ?


Marthe, du balcon, d’une voix douloureuse.

Rien, madame… Ça, c’est la vérité… je dirais le contraire que je mentirais.

Elle continue sa surveillance avec faculté de disparaître par moment aux yeux du public.



Scène III

Les Mêmes, BELGENCE.


Sophie, voyant entrer Belgence introduit par Auguste.

Ah ! vous…!


Belgence, entrant rapidement et courant à elle, pendant qu’Auguste sort en emportant la lampe qu’il éteint.

Eh ! bien, quoi donc, ma pauvre amie ? Qu’est-ce qui se passe ?

Il s’assied près d’elle et lui prend les mains dans les siennes.

Sophie (1).

Ah ! mon ami, je suis folle d’inquiétude ! Vous me pardonnerez de vous avoir téléphoné à pareille heure…


Belgence (2).

Mais, comment donc !… Vous savez bien que…


Sophie, sans l’écouter.

… Mais, je me trouvais tellement désemparée ! tellement seule !… j’ai éprouvé le besoin de sentir un ami près de moi… quelqu’un qui pût m’être un appui, un conseil… Je ne sais plus où donner de la tête ! Mon mari ! Mon mari qui n’est pas rentré à cette heure-ci !


Belgence.

Oui, c’est ce que vous m’avez téléphoné. C’est épouvantable !


Sophie.

Qu’est-ce qu’il a pu devenir, mon Dieu ? Car enfin, ça n’est pas naturel ; ça ne lui est jamais arrivé ; je le disais encore tout à l’heure… à l’homme du téléphone, tenez !… Ah ! il y a un malheur, bien sûr !


Belgence, se levant et descendant légèrement.

Un malheur ! Comme vous y allez ! Un malheur n’arrive pas comme ça !


Sophie.

Ah ! Laissez donc… je ne me fais pas d’illusions maintenant… (Éclatant en sanglots.) Il est mort, mon Dieu, il est mort !


Belgence, revenant à elle, et sans s’asseoir, essayant de la réconforter.

Voyons ! Voyons ! Ah ! là, mon Dieu !


Sophie, toujours sanglotant.

Vous ne voyez toujours rien, Marthe ?


Marthe, du seuil de la fenêtre.

Rien madame.


Sophie, id.

Là, vous l’entendez ! ce n’est pas moi qui le lui fais dire.


Marthe, pleurant.

Ça, c’est la vérité : je dirais le contraire que je mentirais !


Belgence, à Sophie, affectueusement bourru.

Allons, voyons, voyons !… On est des hommes que diable ! tout n’est pas perdu ; et tant qu’il y a de l’espoir, on n’a pas le droit de se laisser abattre ! il faut agir !


Sophie.

Mais quoi ? quoi ? Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ?


Belgence.

Je ne sais pas, mais il faut !… Tenez, moi, j’ai agi : J’avais à passer devant le commissariat pour venir ici ; je suis entré. Le commissaire est un de mes amis ; je lui ai dit : « Mon cher Planteloup, il faut m’accompagner chez madame Massenay qui a égaré son mari… » Il m’a répondu : « Je vous suis. » Et il va venir. Il n’est pas très fort… mais enfin, il est de la police, il peut nous être utile.


Sophie, sanglotant, la tête dans ses mains, les coudes sur les genoux.

Il est mort, mon Dieu, il est mort !


Belgence.

Ah ! là, mon Dieu ! s’il est permis de se mettre dans un état pareil… (S’asseyant à côté d’elle et s’efforçant de la consoler.) Mon amie, je vous en supplie… ! pour moi ! ça me fait mal de vous voir pleurer comme ça ! Voyons, voyons !… je vous en supplie Sophie !… (S’agenouillant devant elle.) Sophie !… Vous savez que je vous ai toujours aimée.


Sophie, relevant la tête, et sur un ton indigné.

Quoi ?


Belgence, la main droite sur son front, le regard dans l’espace, sans même se rendre compte de l’énormité de son aveu.

Oh ! oui, je vous ai aimée ! Je me suis toujours tu, parce que vous étiez mariée… Mais puisqu’aujourd’hui je puis parler…


Sophie, se dressant tout debout, et avec indignation.

Mais c’est horrible ce que vous dites-là !

Elle passe au (2), laissant Belgence tout seul à genoux.

Belgence (1), ahuri, sans se lever.

Quoi ?


Sophie.

Me faire une déclaration en un pareil moment !


Belgence, se levant et allant à elle.

Moi ! moi ! j’ai fait une déclaration ?


Sophie.

Ah ! Taisez-vous ! taisez-vous ! Un tel sacrilège !… Mais quelle femme croyez-vous donc que je sois, pour supposer que j’écouterais favorablement une déclaration ?… alors que mon mari n’est plus !


Belgence.

Mais non, mais non ! vous n’avez pas compris !… C’était une façon de vous dire que je vous étais tout dévoué… que vous pouviez user de moi… compter sur moi…


Sophie, avec un revirement complet — s’adossant contre la poitrine de Belgence.

Ah ! c’est ça, c’est ça ! dites-moi ça ! Voyez-vous c’eût été trop mal… vis-à-vis de lui, le pauvre cher homme… (Mélodramatiquement.) Ah ! il vous aimait bien, allez !


Belgence, touché.

Pauvre Émile !


Sophie.

Hier encore il me le disait : « Ce brave Belgence, il n’est pas toujours amusant mais c’est un bon garçon ! » (Belgence ému, s’essuie du bout du doigt une larme qui perle au coin de l’œil.) Qui est-ce qui aurait pu penser, quand il me disait ça hier, qu’aujourd’hui… !


Belgence, avec un hochement de tête.

Oui !

Profond soupir des deux personnages. — On sonne.

Sophie, bondissant.

On a sonné ! (Appelant en remontant.) Marthe !


Belgence, appelant.

Marthe !


Sophie, s’égosillant.

Maaarthe ! (Marthe accourt effarée.) On a sonné, voyons !


Marthe.

Oui, madame !

Elle se dirige en courant vers la porte donnant sur le vestibule.

Belgence.

Ça doit être M. Planteloup, le commissaire de police.

Au moment où Marthe est déjà sur le pas de la porte, celle-ci s’ouvre brusquement et Auguste, allant presque donner dans la bonne, fait irruption.

Auguste.

Madame, c’est M. Planteloup, commissaire de police.


Sophie.

Vite ! Faites-le entrer !

Elle redescend devant le canapé pendant qu’Auguste remonte pour introduire Planteloup. Belgence remonte également à la rencontre de ce dernier.



Scène IV

Les Mêmes, PLANTELOUP, et son secrétaire.


Belgence, redescendant (2) avec Planteloup (3) dans la direction de Sophie (1) pendant que les deux domestiques restent au fond.

Entrez, mon cher Planteloup, vous êtes attendu comme le Messie !… Voici madame Massenay dont je vous ai exposé les cruelles perplexités…


Planteloup, papelard et souriant, allant à Sophie qui s’avance également vers lui, pendant que Belgence s’efface pour passer au (1).

En effet, madame ! M. Belgence m’a mis au courant. Croyez que je me félicite de l’heureuse circonstance.


Sophie, avec un sursaut.

Comment « l’heureuse circonstance » !


Planteloup, verbeux et volubile.

Eh ! madame, pour nous autres commissaires, une cause sensationnelle est une aubaine ! C’est souvent l’avancement. Or il faut bien le dire, nous n’avons pas la part égale entre nous : j’ai des confrères, à Belleville, à Charonne, ils sont vraiment trop favorisés ! ils ont des crimes, il n’y a qu’à se baisser !


Sophie, qui n’est pas d’humeur à écouter ses doléances.

Oui, monsieur, oui…!


Planteloup, ne lui laissant pas placer une parole.

Mais moi, qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? Nous avons un quartier déplorable : nous manquons d’Apaches !


Sophie, s’impatientant.

Oui, c’est bien regrettable, en effet !… mais enfin, monsieur…!


Planteloup, même jeu.

Enfin la veine tournerait-elle de mon côté ? Monsieur Massenay, personnalité honorablement connue… brusque disparition… affaire ténébreuse… ça peut être superbe ! (En parlant il s’est dirigé vers la table de droite, sur laquelle il pose sa serviette et son chapeau. — À son secrétaire.) Tenez, asseyez-vous là, mon ami et préparez-vous à écrire ! (Le secrétaire qui était resté au fond, descend à la table, prend la chaise de gauche qu’il remonte au-dessus de la table de façon à faire face au spectateur. Planteloup s’installe à droite de la table. À Sophie, avec bonne humeur, en se frottant les mains.) Voyons, madame ! Alors nous disons que M. Massenay aurait été assassiné ?


Sophie, qui s’est assise sur le fauteuil près du canapé. Sursautant.

Hein ? (Indignée.) Mais, je ne sais pas, monsieur ! je ne sais pas !


Planteloup, très souriant.

Évidemment ! Ceci est le rôle de la police de l’établir.


Sophie, furieuse.

Oh !


Planteloup.

Vous n’auriez pas par hasard un portrait de monsieur votre mari ?


Sophie, douloureusement.

De ce pauvre Émile.


Planteloup.

De ce pauvre Émile, oui !


Sophie, id.

Je n’en ai qu’un… à l’âge de sept ans.


Planteloup.

C’est un peu jeune ! il a dû changer depuis… C’est fâcheux ! très fâcheux !

On sonne.

Tous, excepté le commissaire.

On a sonné ! On a sonné !

Tout le monde s’est levé. Grande agitation.

Planteloup.

Quoi ? Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?


Sophie, au commissaire.

On a sonné. (Aux autres.) C’est la sonnerie de la cuisine… Vite, Auguste, courez !… Si c’était au sujet de monsieur… !


Lapige.

Oui, madame !

Il sort en courant.

Sophie, redescendant un peu vers le commissaire.

Je vous demande pardon, monsieur, je suis dans un état de nervosité…

Elle remonte jusqu’à la porte pour jeter un coup d’œil dehors.

Planteloup, très gracieux.

Mais je comprends madame !… On ne perd pas son mari tous les jours.


Sophie, sursautant.

Hein ?


Planteloup.

Voulez-vous me permettre, madame, de vous poser une question assez délicate ?…


Sophie, redescendant.

Allez, monsieur ! allez !


Planteloup.

Est-ce qu’il avait des vices ?


Sophie.

Qui ça ?


Planteloup.

Ce pauvre Émile ?


Sophie, avec indignation.

Émile ! Émile, des vices !


Planteloup.

Oui, enfin, était-il joueur, alcoolique, érotomane ?


Sophie.

Mais non, monsieur, mais non !


Planteloup.

Ah ! c’est dommage ! c’est dommage !


Sophie.

Comment, c’est dommage ?


Planteloup.

Hé ! oui, au point de vue de notre enquête.


Sophie, à Belgence.

Ah ! mais je vais le gifler, vous savez.


Belgence, vivement.

Non, non ! Faites pas ça !



Scène V

Les Mêmes, AUGUSTE, puis LAPIGE.


Sophie (2), allant à Auguste qui descend (3).

Eh ! bien, qu’est-ce que c’est ?


Auguste.

Madame, c’est un maçon.


Tous.

Un maçon ?


Auguste.

Qui apporte les vêtements de monsieur.


Tous.

Hein ?


Sophie.

Comment, les vêtements de monsieur ?


Auguste.

Oui, madame… qu’il a trouvés dans la rue.


Tous, stupéfaits.

Oh !


Sophie.

Dans la rue ?


Belgence.

Les vêtements de monsieur ?


Sophie.

Eh ! bien, et monsieur ? et monsieur ?


Belgence et Planteloup.

Oui ?


Auguste, avec un geste de découragement.

Il n’était pas dedans !


Planteloup.

Pas dedans !


Sophie.

Voyons ! voyons, ce n’est pas possible !


Auguste.

Dame, autant que j’ai pu comprendre, parce qu’à vrai dire ce maçon…


Sophie.

Quoi ? il ne parle pas français ?


Auguste.

C’est pas ça, mais il aboie.


Sophie, Belgence, Planteloup.

Hein ?


Auguste.

Alors, c’est un peu disloqué tout ce qu’il dit.


Sophie.

Allez ! Allez ! faites-le entrer, nous verrons bien.


Auguste.

Oui, madame.


Planteloup.

C’est ça ! c’est ça.

Sortie d’Auguste.

Sophie, à Belgence.

Ses vêtements ! ses vêtements dans la rue ! Qu’est-ce que ça peut vouloir dire ?


Belgence.

On ne peut pourtant pas admettre qu’il se promène tout nu.


Planteloup, qui était remonté, redescendant en se frottant les mains.

Bravo ! ça se corse, ça se corse !

Il va côté gauche de la table, parler à son secrétaire.

Sophie, à Belgence, indiquant Planteloup.

Non, mais regardez-le, il est content, lui ! il est content !


Belgence, essayant de la calmer.

Voyons ! Voyons !


Sophie, rageuse.

Oh !


Auguste[8], introduisant Lapige.

Là ! entrez !

Entre Lapige, (figure réjouie, heureux de vivre.) Il tient sa casquette à la main et avance d’un pas chaloupant.

Sophie.

C’est vous…? C’est vous qui avez trouvé les vêtements…?


Planteloup, lui coupant la parole.

Permettez ! Permettez ! c’est à moi à poser les questions.


Sophie.

Non, mais pardon, je veux lui demander…


Planteloup.

Justement ! justement, c’est moi que ça regarde.


Sophie.

C’est trop fort ! Enfin, il me semble que ça m’intéresse plus que vous !


Planteloup.

Oh ! je vous en prie, madame, veuillez ne pas empiéter sur mes attributions.


Sophie, hors de ses gonds.

Oh !

Elle se laisse emmener par Belgence qui l’exhorte au calme, et se résigne à s’asseoir sur le fauteuil qu’elle occupait précédemment.

Planteloup, qui a repris sa place à droite de la table.

Avancez mon ami. (Lapige s’avance.) C’est vous alors qui avez trouvé les vêtements de monsieur Massenay dans la rue ? (Au moment où Lapige va répondre, Planteloup à Sophie.) C’est bien ce que vous vouliez demander, madame ?


Sophie, avec humeur.

Mais oui, monsieur ! mais oui.


Planteloup.

Vous voyez que je pouvais le faire aussi bien que vous et au moins vous ne risquez pas de poser une question inconsidérée qui pourrait entraver la marche de notre enquête. (Sophie hausse les épaules. — À Lapige.) Répondez mon ami.


Lapige.

Euh… (Aboyant.) Ouahouah ! ouahouah ! ouahouah !


Sophie, pendant que Lapige continue à aboyer.

Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce qu’il a ?


Planteloup, sur les aboiements de Lapige.

Qu’est-ce qui vous prend ?


Auguste.

C’est ce que j’ai dit à madame.


Lapige, qui n’a pas cessé d’aboyer pendant ces répliques.

… Ouahouah ! Ne faites pas attention messieurs, madame, ça me prend comme ça dans les moments d’émotion et puis… (Grognement de chien.) rrrrre… ouah !… Ça passe !


Belgence.

Comme c’est curieux.


Sophie.

Voyons mon ami, ce n’est pas le moment de vous troubler.


Planteloup.

Aboyez une bonne fois, et que ce soit fini !


Lapige.

Merci, monsieur, ça va comme ça.


Planteloup.

Oui ? Alors dites-nous ce que vous savez.


Lapige.

Eh ! bien voilà, je me rendais ce matin à mon chantier lorsque dans la rue du Colisée…


Sophie.

Rue du Colisée ?


Lapige.

À peu près devant le n° 21.


Planteloup, au secrétaire.

21, rue du Colisée, notez.


Lapige.

J’ai trouvé ces vêtements que je reconnus devoir appartenir à un M. Massenay, 28 rue de Longchamp, grâce aux papiers que renfermait le portefeuille contenu dans les poches avec d’autres menus objets.

Il remet l’habit au commissaire.

Planteloup.

Ah ! voyons ? voyons ?

Belgence et Sophie ont couru à la table et se partagent les vêtements avec le commissaire. Celui-ci prend le gilet, Sophie prend l’habit, Belgence le pantalon ; ils se mettent à fouiller les poches.

Sophie.

Le portefeuille ! Oui…! oui, voilà !

Elle le dépose tristement sur la table.

Planteloup.

Une boîte à cachous.

Il la pose sur la table.

Belgence.

Une bourse, un trousseau de clés.

Il pose le tout sur la table.

Sophie, fouillant une autre poche.

Ses gants, son mouchoir.


Planteloup, id.

Une correspondance d’omnibus.


Belgence, id.

De la menue monnaie.


Planteloup, qui a introduit ses doigts dans une autre poche, poussant un cri.

Oh !


Tous.

Quoi ?


Planteloup, retirant sa main, avec un cure dent piqué au bout d’un doigt, entre ongle et chair.

Un cure-dent ! c’est bête de mettre ça à même la poche !


Belgence, tirant un revolver de la poche à revolver.

Un revolver.


Sophie, navrée retournant à sa place suivie de Belgence — tous deux ont reposé, elle l’habit, lui le pantalon sur la table.

Oui, tout ça est bien à lui !


Planteloup, qui a pris en main le revolver.

Toutes les cartouches sont intactes ! ceci tendrait à prouver que la victime a été surprise puisqu’elle n’a pas eu à se servir de son arme.


Sophie, avec douleur.

Mon Dieu !

Planteloup, tout en remettant pendant ce qui suit les différents objets dans les poches, à l’exception du revolver qu’il oublie sur la table, — à Lapige. Et comment se trouvaient-ils là ces vêtements, vous ne savez pas ?


Lapige, impuissant à répondre.

Ah ! ça… ? tout ce que je puis dire c’est qu’ils étaient là sur le ouahouah ! ouahouah ! ouahouah !


Planteloup, pendant que l’autre aboie.

Allons, bon, voilà que ça le reprend !


Sophie.

Mais voyons, mon ami, puisque c’était fini.


Belgence.

Ça allait si bien !


Planteloup.

Ne vous troublez pas mon garçon ! Sur le quoi, voyons ?


Lapige.

Sur le ouahouah ! ouahouah !


Sophie, venant à son aide.

Sur le trottoir ?


Lapige, grognement de chien.

Rrrrre… ouah ! oui.


Planteloup.

Eh ! bien voilà « sur le trottoir » ! Ça n’est pas difficile ! Vous voyez : madame le dit et elle ne se croit pas obligée d’aboyer. Diable ! ça va être commode si à chaque question… Il y a longtemps que ça vous est arrivé ?


Lapige.

Cette nuit.


Planteloup.

Non, je parle de votre ouahouah !


Lapige.

Ah !… c’est de naissance !


Planteloup.

Ah ?…


Lapige.

C’est ma mère qui a été impressionnée par un lévrier…


Planteloup, profond.

Un lévrier ! oui… oui !


Lapige.

Qui lui était grimpé dessus.


Planteloup, id.

Oui, je comprends ! de sorte que vous seriez né de madame votre mère et de ce lévrier ?


Lapige, se récriant.

Mais non ! Mais non ! c’est pendant que ma mère était dans une position intéressante que ouah-ouah ! ouah-ouah !


Planteloup, vivement.

Oui-oui, oui-oui ! ne vous donnez pas la peine, j’ai compris. C’est comme qui dirait une envie à l’envers ! une envie dont on n’aurait pas eu envie ! Voilà oui, oui.


Sophie, agacée.

Mais enfin, monsieur, nous sortons de la question ! Il s’agit de mon pauvre mari.


Planteloup.

Mais madame, je suis bien obligé pour étayer mes recherches… c’est drôle ça ! (À Lapige.) Et en dehors de ces vêtements, vous n’avez rien trouvé ? Aucun indice qui puisse nous mettre sur la voie ?… (Lapige écarte de grands bras en signe d’ignorance.) C’est bien mon ami, allez vous asseoir !… et n’aboyez que quand on vous interrogera.

Lapige remonte et va s’asseoir à une place que lui indique Auguste.

Planteloup, au secrétaire.

Écrivez : « Nous, commissaire de police… etc… etc… ayant été avisé de la disparition mystérieuse de M. Massenay… »


Sophie, brusquement, imposant silence à tout le monde.

Chut !


Tous, chuchoté.

Qu’est-ce qu’il y a ?


Sophie.

Écoutez !… il me semble que j’ai entendu un bruit de clé, dans la serrure de la porte du grand escalier.


Tous, id.

Hein ?… mais non… mais non.


Sophie.

Si ! si ! on marche !

Grand silence. Tout le monde tend l’oreille, on entendrait voler une mouche.



Scène VI

Les Mêmes, MASSENAY.

Tout à coup la porte du fond s’entr’ouvre doucement et l’on voit se glisser un bras au bout duquel une main tient un bougeoir allumé.

Tous, chuchoté.

La bougie ! la bougie ! la bougie !

Au bras succède un corps vu de dos et qui se glisse en catimini. C’est Massenay qui rentre et qui esquisse déjà le mouvement de se diriger à pas de loup vers sa chambre, quand il est accueilli par un cri général.

Tous, d’un seul et même cri de joie.

Ah !

Cette exclamation que Massenay reçoit de dos, lui produit l’effet d’un coup de pied dans les reins ; il pivote sur lui-même et reste coi sur place, abruti et souriant bêtement, pour dissimuler son embarras. Mais déjà Sophie est dans ses bras, radieuse, et l’entraîne vers le milieu de la scène. Belgence qui est remonté également à sa rencontre redescend à sa gauche. C’est une joie générale : Belgence exulte ; Auguste dans un besoin d’épanchement a pris la tête de Marthe entre ses deux mains et l’embrasse par deux fois sur les cheveux. Seul Planteloup regarde effaré.

Sophie.[9]

Émile ! Émile ! toi !…

Presque
simultanément

Belgence.

Mon ami ! Mon ami !


Marthe et Auguste.

Monsieur ! C’est monsieur !


Planteloup, qui s’est levé.

Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qu’il y a ?


Massenay, essayant de prendre l’air dégagé.

C’est moi ! hé ! hé !… vous… vous êtes déjà levés ?


Sophie.

Vivant ! tu es vivant !


Massenay.

Mais oui, tu vois !… Ça… ça va bien ? Il est tard, hein ?


Sophie.

Oh ! tard ! tard ! Est-il possible de me causer des transes pareilles ? À quelle heure rentres-tu, méchant !


Planteloup, qui a quitté la table s’avançant vers Massenay.

Non, mais pardon, monsieur ! Qu’est-ce que vous venez faire ?


Massenay, étonné de cette apostrophe de la part d’un inconnu.

Monsieur ?


Sophie, à Planteloup.

Mais c’est lui ! c’est mon mari, monsieur ! (À Massenay câline.) Oh ! que je suis heureuse.


Belgence, confirmant — à Planteloup.

C’est son mari.


Planteloup.

Mais ça m’est égal !… ça ne se fait pas, ça, monsieur ! Vous êtes disparu, assassiné ; la police est saisie… on n’a pas le droit de revenir comme ça.

Il remonte furieux jusqu’à la table.

Massenay, ahuri, le regarde remonter puis se tournant vers sa femme.

Qu’est-ce que c’est que ce monsieur ?


Sophie.

C’est M. le commissaire de police. Tu comprends : on croyait qu’il t’était arrivé malheur…


Belgence.

… alors, n’est-ce pas ? on ouvrait une enquête.


Massenay, pouffant de rire.

Non ? Ah ! que c’est drôle ! (À Planteloup qui est redescendu.) Eh, bien, monsieur vous voyez ! il n’y a plus qu’à la clore, votre enquête.


Planteloup.

Oh ! Mais permettez ! Ça ne peut pas se terminer comme ça ! Nous ne sommes pas des pantins qu’on fait pirouetter à sa guise.


Belgence, essayant d’intervenir.

Non, Planteloup, écoutez !


Planteloup, l’écartant, passant devant lui.

Fichez-moi la paix ! (À Massenay.) Voilà une affaire des plus sensationnelles !… on n’en a pas si souvent !

Il remonte très nerveux.

Massenay.
Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise, monsieur, je regrette ! mais puisque j’ai la chance d’être encore de ce monde… !

Sophie.

Mais enfin qu’est-ce qu’il t’est arrivé ?


Planteloup, redescendant à cette question, mais de façon à rester un peu au-dessus de Massenay.

Oui ? nous voudrions bien le savoir !


Massenay.

Oh ! pardon, monsieur ! si je rends des comptes c’est à ma femme.


Sophie.

Oui va ! va ! Pourquoi rentres-tu à pareille heure et dans un tel accoutrement ?


Massenay, regardant sa tenue.

Ah ? tu… tu as remarqué !


Sophie.

Comment, si j’ai remarqué !


Planteloup.

Tout cela est très louche !


Massenay, jette un regard chargé de colère sur Planteloup, mais se contient, puis à sa femme.

Eh ! bien voilà : euh… ! (Changeant de ton et pour gagner du temps.) Si j’éteignais ma bougie, il commence à faire jour.

Il éteint sa bougie que Sophie passe à Auguste.

Planteloup, sévère.

Il y a trois heures qu’il fait jour.


Massenay, nouveau regard à Planteloup, puis avec un petit salut de la tête.

Merci monsieur.


Sophie, revenant à son mari.

Eh ! bien, va, va !


Massenay.

Eh ! bien voilà !… D’abord, j’aime autant te le dire tout de suite : ces vêtements ne sont pas à moi !


Planteloup, ironique.

Allons donc ?


Sophie.

Ça !


Massenay, à Planteloup.

Vous ne le croyez pas !


Planteloup, id.

Si ! Si ! Si !


Sophie.

Mais alors ! comment ? pourquoi ?


Massenay.

Ah ! bien voilà ! ça c’est… c’est la faute au chemin de fer.


Tous.

Au chemin de fer ?


Auguste, qui écoute, un peu au-dessus des autres ; — après tout le monde.

Au chemin de fer !


Massenay, se retournant à demi vers Auguste.

Oui, mon ami, au chemin de fer ! (À sa femme.) Je m’étais laissé aller à m’endormir, n’est-ce pas ? sans réfléchir qu’il y avait des gens dans le compartiment ! alors qu’est-ce qui est arrivé ? C’est que quand je me suis réveillé : crac ! plus personne ! envolés les gens ! envolés mes vêtements ! Ça sentait le chloroforme ! et j’étais revêtu, moi, de ce costume que tu me vois !… Il ne me va pas, hein ?


Sophie.

Ah ! çà voyons ! qu’est-ce que tu racontes ? quoi ? quel chemin de fer ?


Massenay.

Hein ? « Quel chemin de… » Ah ! c’est vrai, au fait, je ne t’ai pas dit ! (À Belgence.) Je ne lui ai pas dit ! (À sa femme.) Figure-toi !… ça tient du prodige !… j’arrive d’Amiens, tel que tu me vois.


Tous.

D’Amiens !


Auguste, comme précédemment.

D’Amiens !


Massenay, à Auguste.

Oui, mon ami, d’Amiens ! (À sa femme.) Parce qu’il faut te dire que j’étais allé conduire à la gare deux amis pour l’express de Calais.


Planteloup.

C’est louche !


Massenay, furieux.

Quoi ? quoi « c’est louche » ? Même que j’avais pris un ticket — deux sous ! — donnant accès sur le quai. (À sa femme, subitement radouci.) Alors n’est-ce pas en attendant le départ, histoire de causer, ils me disent : « Montez donc avec nous dans le compartiment. C’est ça ! — oui, oui ! — Yes, yes ! » parce qu’il y en avait un qui ne parlait pas le français : le cadet… comme étant le plus jeune n’est-ce pas… ?


Sophie, impatiente.

Oui ! Oui !


Massenay.

Mais voilà t’il pas que tout à coup… C’est extraordinaire ! on ne donne plus de signal maintenant… le train s’est mis en marche, là, en sourdine… et vlan ! il m’a emmené !


Sophie.

Il t’a emmené !


Planteloup, sceptique.

Voyez-vous ça !


Belgence.

On n’a pas idée d’une chose pareille.


Massenay.

Et encore j’ai eu de la chance : à Amiens, on a dû stopper pour faire de l’eau ; sans ce besoin providentiel de la machine, j’allais jusqu’à Calais !


Planteloup, sur un ton de condoléance ironique.

Ah ! là-là ! là-là !


Sophie.

Ah ! mon pauvre ami !


Massenay.

Tu devines mon état…! Je me disais tout le temps : « Mon Dieu ! et ma pauvre petite femme qui…! » Naturellement il a fallu revenir ; alors précisément, c’est pendant ce retour que mes vêtements…


Planteloup, ironique.

Oui, oui.


Massenay.

Je dormais, il y avait des gens….


Planteloup, ironique.

… Ça sentait le chloroforme.


Massenay.

Ça sentait le… oui ! Comment savez-vous ?


Planteloup, id.

C’est vous qui venez de le dire.


Massenay.

Ah ?… Ah !… eh ! bien vous voyez ? ça concorde bien.


Sophie.

C’est épouvantable !


Belgence.

Épouvantable !


Planteloup, railleur.

Épouvantable.


Massenay, exaspéré après Planteloup.

Mais oui, épouvantable ! Quoi ?… Il ne croit à rien cet homme-là.


Planteloup.

Évidemment ! évidemment ! c’est très palpitant ! Et peut-on vous demander, monsieur…?


Massenay.

Monsieur ?


Planteloup, tout en parlant, allant chercher sur la table les effets de Massenay, et redescendant avec.

… par quel mystère, étant donné que l’on vous dépouillait de vos vêtements entre Paris et Calais, on a pu retrouver lesdits vêtements sur le trottoir de la rue du Colisée ?


Massenay, à part.

Diavolo !


Sophie, frappée par la justesse de l’observation.

Mais oui, au fait ?


Belgence.

Mais oui !


Massenay, très troublé.

Ah ! on… on a… ?


Planteloup.

On a ! oui monsieur.


Massenay, id.

Sur… sur le… ?


Planteloup.

Sur « le », parfaitement !


Massenay.

Tiens ! tiens ! tiens ! tiens ! tiens !


Planteloup.

Ça vous la coupe, ça ?


Massenay, avec emportement.

Quoi ? quoi « Ça me la coupe » ?


Planteloup.

Soit, monsieur !… veuillez donc m’expliquer… ?


Massenay.

Mais voilà ! voilà ! si vous croyez que ça me gêne ?… ah ! bien !… J’étais dans le train n’est-ce pas ?… Il marchait… et alors le,… il marchait même vite… quand tout à coup n’est-ce pas, le… (Furieux.) ah ! et puis dites donc ! vous m’embêtez, vous à la fin !


Planteloup, avec un ricanement de triomphe.

Aha !


Massenay.

Mais absolument, quoi !


Belgence, passant vivement devant Planteloup pour s’interposer entre lui et Massenay, et calmer ce dernier.

Voyons Émile, pas de colère !


Massenay, débordant par-dessus l’épaule de Belgence qui le retient de son mieux.

C’est vrai ça ! il est là à m’asticoter.


Planteloup, avançant sur Massenay.

Monsieur !


Belgence et Sophie, calmant Massenay.

Émile ! Émile !


Massenay.

Est-ce que je sais moi, comment mes vêtements sont allés échouer rue du Colisée ? Puisque je n’étais pas avec eux !


Planteloup, sur un ton gouailleur.

Evidemment !


Massenay.

D’abord qui est-ce qui les a trouvés mes vêtements ?


Planteloup, indiquant Lapige.

C’est cet homme !


Sophie et Belgence.

Oui !


Massenay.

Ah ! c’est vous ? Eh ! bien alors vous pouvez dire : est-ce que j’étais avec eux ?


Lapige.

Euh… ouah-ouah ! ouah-ouah !


Massenay.

Quoi ?


Lapige.

Ouah-ouah ! ouah-ouah !


Massenay.

Qu’est-ce que vous avez à faire le chien ? Je vous demande si j’étais avec eux ?


Lapige.

Rrrre ! ouah ! non…


Massenay.

Là, « Non » ; vous l’entendez ! Eh ! bien, du moment qu’on n’est plus ensemble, on n’est pas responsable les uns des autres ! Et puis enfin, est-ce que ça me regarde tout ça ? Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Je ne suis pas de la police, moi ! c’est votre affaire à vous.


Planteloup.

Comment donc ! vous ne croyez pas si bien dire ! Voilà une affaire que nous allons instruire sans tarder.


Massenay.

Eh ! bien, c’est ça, si ça vous intéresse ! (Passant devant Belgence pour aller à Planteloup.) Pour moi, du moment qu’on a retrouvé mes vêtements intacts…

Il attrape ses vêtements que Planteloup tient toujours sous le bras.

Planteloup, qui déjà remontait vers son secrétaire, présentant le dos par conséquent à Massenay, retourné brusquement par la traction opérée sur les effets — défendant ceux-ci.

Oh ! pardon, veuillez laisser ça !


Massenay.

Comment ! mais c’est à moi !


Planteloup.

Du tout ! du tout ! désormais, c’est une pièce à conviction ! Cela appartient à la justice.


Massenay, furieux, tirant sur ses vêtements.

Ah ! mais dites donc vous à la fin… !


Planteloup, tirant de son côté.

Voulez-vous !… Voulez-vous… !

Ensemble

Sophie, retenant Massenay par les épaules.

Émile ! Émile !


Belgence, qui est entre Planteloup et Massenay, au-dessus d’eux, cherchant à les séparer.

Mon ami ! Mon ami !… Planteloup, voyons !


Massenay, qui a lâché prise et pendant que Planteloup, serrant sa capture entre ses bras, va rechercher le restant de ses affaires sur la table : serviette et chapeau.

Mais enfin c’est trop fort ! Non seulement il se mêle de ce qui ne le regarde pas, mais encore il me chauffe mes effets.


Planteloup, faisant deux pas sur lui.

Qu’est-ce que c’est ?


Belgence, qui est descendu entre Planteloup et Massenay, calmant ce dernier.

Ami ! Ami !


Massenay, le faisant pirouetter.

Fiche-moi la paix toi !


Planteloup.

Veuillez ne pas oublier que je représente la loi, ici !


Belgence, allant à Planteloup.

Planteloup ! mon ami !


Planteloup, à Belgence le faisant pirouetter.

Allez vous promener !

Il remonte.

Massenay.

Non, mais quel est l’animal qui m’a amené ce commissaire-là ?


Planteloup, se retournant.

Hein ?


Belgence, penaud.

C’est moi, mon ami.


Massenay.

Eh ! bien je te félicite ! tu peux le rapporter où tu l’as pris.


Planteloup.

Vous dites ?


Massenay, sec.

Je parle à monsieur !

Il indique Belgence.

Planteloup.

Oui, eh ! bien moi je vous parle et je vous dis que votre conduite dans tout cela est très équivoque.


Sophie.

Mon Dieu ! Mon Dieu ! je vous en prie, Belgence, arrangez cela.


Belgence, allant à lui.

Planteloup ! Mon ami !


Planteloup.

Du tout ! du tout ! il n’y a plus d’ami maintenant ; il y a un magistrat qui instrumente ! (À Lapige.) Suivez-moi, le maçon ! (Lapige quitte sa place et redescend de façon à être placé pour suivre Planteloup quand il s’en ira.) Et pour commencer, vous voudrez bien vous tenir à notre disposition.

Il remonte comme pour sortir, Lapige emboîte le pas derrière lui, ainsi que Belgence et le secrétaire, lequel avant de partir a remis sa chaise à gauche de la table.

Belgence, à la droite de Planteloup quand celui-ci est dos au public, l’accompagnant.

Voyons, Planteloup !


Planteloup.

Non ! non !… inutile ! (Se retournant, ne sachant pas Lapige derrière lui.) Venez, vous ! (Il se cogne dans Lapige qui n’a pas prévu sa volte, et lui marche sur le pied.) Oh !


Lapige, hurlant comme un chien qui a la patte écrasée.

Ahuhu ! ahuhu ! ahuhu ! ahuhu !


Planteloup.

Oh ! pardon je vous ai marché sur la patte… sur le pied… je ne l’ai pas fait exprès.


Lapige.

Ahuhu ! ahuhu !


Massenay, agacé des hurlements de Lapige.

Ah ! et puis zut, là, l’aboyeur !… donnez-lui une boulette !

Sortie en brouhaha de Planteloup, Belgence, Lapige et du secrétaire.



Scène VII

Les Mêmes, moins PLANTELOUP, LAPIGE, BELGENCE et le Secrétaire.


Massenay, arpentant la scène.

Ah ! non, quelle brute ! quelle brute ! quelle brute !


Sophie, qui, pendant la sortie, a gagné la droite de la scène, devant la banquette.

Bah ! qu’est-ce ça fait ? l’important : c’est que tu sois là, que tu me sois rendu.


Massenay, allant à elle et la serrant dans ses bras.

Ma chérie !


Auguste.

Monsieur n’a plus besoin de nous ?


Massenay.

Hein ? non !… si !… apportez-moi mon vêtement d’intérieur… Et vous, Marthe, du thé bien chaud… avec du rhum.


Marthe.

Oui, monsieur.

Elle sort par le fond pendant qu’Auguste sort, premier plan droit.

Sophie, qui pendant ce qui précède a de nouveau traversé la scène, et un genou sur le canapé, l’avant-bras sur le bois du dossier, dévore son mari des yeux. Ah ! mon chéri ! mon chéri ! j’ai cru que je devenais folle ! je ne pouvais pas supposer ce voyage, n’est-ce pas ?


Massenay.

Évidemment ! évidemment !

Il s’assied sur le canapé.

Sophie, s’asseyant également près de lui et se pelotonnant contre sa poitrine.

Oh ! mais maintenant je ne regrette pas les moments d’angoisse que je viens de traverser ! Au contraire ! je ne sais pas si ça n’est pas salutaire ces émotions-là ! il me semble que ça retrempe l’amour ! qu’on savoure mieux son bonheur après ! (Sur un ton profond.) Vois-tu, il faut vraiment perdre son mari pour comprendre combien on l’aime !


Massenay, souriant.

Diable ! c’est cher !


Auguste, revenant de la chambre de son maître avec un vêtement d’intérieur sur le bras.

Le vêtement de monsieur.

Il va le poser sur une chaise volante qui est derrière le canapé.

Massenay, quittant sa femme pour aller se changer derrière le canapé.

Ah ! merci.


Marthe, entrant avec un plateau sur lequel est le service à thé et un flacon de rhum.

Le thé de monsieur !


Massenay, tout en se changeant, aidé par Auguste, indiquant d’un geste de la tête la table de droite.

C’est bien ! posez ça là !


Marthe.

Oui, monsieur !

Elle sort du fond. — À ce moment on entend carillonner le téléphone.

Sophie, assise sur le canapé.

Voyez donc, Auguste ! on sonne au téléphone.


Auguste, tout en courant vers le téléphone.

Oui, madame ! (Il décroche le récepteur, puis.) Allo ! Allo ! Eh ! ben ?… hein ?… Ah ! parfaitement.


Massenay, toujours derrière le canapé, s’habillant.

Qu’est-ce que c’est ?


Auguste, du ton le plus naturel, sans quitter le récepteur qu’il a conservé à la main.

C’est de la morgue, monsieur !


Massenay.

Comment de la morgue ?


Auguste.

Oui, monsieur… (Reprenant sa communication.) Allo !… hein ! qu’est-ce que vous dites ?… Comment « on l’a repêché » ?


Massenay.

Quoi ? qu’est-ce qu’on a repêché ?


Auguste.

C’est pour avertir qu’on a repêché le corps de monsieur…


Massenay.

Comment on a repêché… ?


Auguste

… dans un état de décomposition avancé.


Sophie, tressaillant à cette idée, et se retournant, un genou sur le canapé, pour serrer les mains de son mari.

Oh ! mon pauvre chéri !


Massenay.

Mais non, mais non ! mais c’est pas vrai ! ils sont fous !


Auguste.

Qu’est-ce qu’il faut répondre ?…


Massenay.

Mais dites qu’ils sont fous ! que ça n’est pas !… Attendez ! (Complètement rhabillé, il va au téléphone et prend le récepteur des mains d’Auguste, qui, dès lors, va ramasser les vêtements que Massenay vient de quitter.) Allo !… Bonjour monsieur ! mon domestique me dit… il y a sûrement une erreur… quoi ? Mais je vous assure !… c’est lui-même qui vous parle !… hein ? Si vous pouvez en disposer ? Mais je crois bien ! disposez ! disposez !… Comment ?… du tout, du tout, il n’y a pas de mal !… Je vous remercie, vous êtes bien aimable. (Il raccroche le récepteur, puis descendant et gagnant la gauche pendant qu’Auguste emporte les vêtements dans la chambre de droite.) Ils sont très obligeants à la morgue ! Ils me disent : « Tout à votre service à une autre occasion. »


Sophie.

Tu vois tout de même, ton équipée ?


Massenay.

Eh ! oui, elle a remué le monde mon équipée ! (S’étalant avec délice.) Ah ! ça fait tout de même du bien de se sentir tranquille chez soi… après tant de tribulations ! on respire.

À ce moment on entend dans la coulisse un violent tapage qui peu à peu devient plus distinct en se rapprochant.

Massenay et Sophie.

Qu’est-ce que c’est que ça ?…


Voix de Marthe.

Au secours ! au secours ! voulez-vous me laisser…


Sophie, se levant ainsi que Massenay.

Mais c’est la voix de Marthe.


Voix d’Hubertin.

Allons voyons bébé !


Massenay.

Mon Dieu ! est-ce que je rêve ?…


Voix de Marthe, poussant un cri.

Aïe !… ah ! mais dites donc, impudent personnage…


Sophie, terrifiée, se serrant contre Massenay.

Émile ! qu’est-ce c’est encore ?


Massenay, atterré.

Je ne sais pas !


Marthe, faisant irruption.

Au secours ! Monsieur !… un ivrogne ! il y a un ivrogne !


Sophie.

Un ivrogne ?…


Massenay.

Dieu !


Marthe.

Oui, madame… qui est lubrique sur moi !…


Sophie.

Qu’est-ce que vous dites ?


Marthe, se frottant la croupe.

Il m’a pris le fond, madame !


Sophie.

Oh !


Marthe.

Oui, madame, c’est la vérité ! je dirais le contraire que je mentirais.


Massenay, arpentant la scène et se parlant à lui-même.

Hubertin ! Hubertin encore ! Ah ! non, ça ne va pas recommencer !


Sophie.

Émile je t’en prie va voir ! mets-le à la porte.


Massenay.

Oui, par exemple ! ça ne va pas traîner.

Il remonte.

Sophie.

Non, non, n’y va pas seul. (Allant jusqu’à la porte de droite et appelant.) Auguste ! Auguste !


Auguste, accourant.

Madame !


Sophie.

Vite ! il y a un ivrogne qui s’est introduit dans l’appartement.


Auguste.

Un ivrogne !


Sophie.

Allez avec Monsieur !


Massenay.

C’est ça venez avec moi.

Il remonte et sort.

Auguste, le suivant.

Ah ! bien par exemple, celui-là !…

Ils sortent par le fond.

Sophie, redescendant (1).

Ah ! quelle journée, mon Dieu, je m’en souviendrai !


Marthe (2).

Ça c’est la vérité, madame, je dirais l… (Poussant un cri en apercevant Hubertin qui entre par la porte droite, deuxième plan.) Ah !

Elle se sauve éperdue par le fond.

Sophie.

Ah !

Elle se sauve à gauche.



Scène VIII

HUBERTIN, puis MASSENAY, AUGUSTE.

Hubertin, il est dans la tenue du second acte, c’est-à-dire complètement dévêtu, recouvert simplement de son grand pardessus ; il a son chapeau claque sur la tête. N’ayez donc pas peur, mes poulettes ! C’est moi ! Hubertin !… C’est peureux, les femmes ! (Il va s’asseoir à droite de la table — apercevant le service à thé.) Tiens, du thé… c’est gentil d’y avoir pensé !… Après une nuit de bombe, une tasse de thé, ça remonte. (Tout en parlant, il vide le flacon de rhum dans la tasse sans y verser, bien entendu, la moindre goutte de thé ; il prend le sucrier comme quelqu’un qui va se servir, puis, le remettant en place.) Non, merci ! jamais de sucre dans mon thé. (Buvant sa tasse d’un trait.) Ah ! ça fait du bien ! (Après réflexion.) Un peu froid !


Auguste, faisant irruption du fond ; apercevant sur le champ Hubertin, à Massenay qui surgit aussitôt.

Là ! monsieur, là ! il est là !


Massenay[10], accourant.

Où ça ? où ça ? (Courant à Hubertin.) Ah ! par exemple vous allez me fiche le camp, vous ! et un peu vite !


Hubertin, avec calme, sans bouger de sa place.

Ah ! Émile, tu sais ! faut pas me parler comme ça.


Massenay.

Oui, attendez ! je vais mettre des gants !… Allez ! allez ! ou je vous fais sortir par mon domestique.

Auguste esquisse la volte discrète d’un homme qui n’a aucune envie d’en venir aux mains.

Hubertin, sévèrement, en se levant.

Émile !


Massenay.

Et puis, il n’y a pas d’Émile ! Je vous défends de m’appeler « Émile » ! vous ne me connaissez pas…


Hubertin, se tordant.

Ah ! maman… !

Il passe à gauche et va s’affaler sur un canapé.

Massenay, désespéré.

Ah ! mon Dieu, mon Dieu !


Hubertin.

Écoute !


Massenay, bourru.

Non.


Hubertin, levant la main comme un écolier.

Je voudrais poser une question !


Massenay.

Rien du tout…


Hubertin, se levant.

Une question, et je pars.


Massenay, rongeant son frein.

Oh !… Eh bien ! quoi ? dépêchez-vous !


Hubertin.

Pourquoi as-tu pris mes vêtements ?


Auguste.

Hein ?


Massenay, gêné à cause d’Auguste.

Moi ! moi j’ai… !


Hubertin, se laissant tomber contre Massenay qui le retenait du plat de la main, le bras tendu.

Évidemment, puisqu’on ne les a pas retrouvés dans la chambre.


Auguste, à Massenay.

Comment, alors les vêtements que monsieur avait, c’était… ?


Massenay, arc-bouté contre Hubertin pour l’empêcher de tomber sur lui. À Auguste.

Quoi ? quoi ? de quoi vous mêlez-vous ? Qu’est-ce que vous allez vous imaginer ? Puisqu’ils viennent d’Amiens mes vêtements.


Hubertin, parlant dans le nez de Massenay, ce qui le fait pivoter autour de ce dernier toujours arc-bouté contre lui.

Moi, tu sais, ce que j’en fais, c’est pas pour moi ! C’est Gaby qui m’a flanqué à la porte, en me disant : « Tu ne rentreras que quand tu auras retrouvé tes vêtements ! »


Massenay (1).

Oui, bon ! ça va bien ! Je vais vous en faire donner des vêtements ; mais à une condition : c’est que vous ficherez le camp après. (Signe d’acquiescement d’Hubertin.) C’est juré ?

Hubertin, tendant le bras devant lui comme pour prêter serment, et envoyant un jet de salive dans le visage de Massenay toujours arc-bouté contre lui. Tthue !… c’est juré !


Massenay, le repoussant loin de lui et s’essuyant la figure.

Oh !… cochon.


Hubertin, que cette poussée augmentée de son propre poids envoie jusqu’à la gauche de la table.

Oh ! Eh ! ben quoi, on se quitte ?


Massenay, d’une voix désespérée.

Oh ! non, non ! mais qui est-ce qui a donné mon adresse à cet homme-là ?


Hubertin (3).

Chut, là ! eh !… c’est notre concierge ! chut.

Il s’affale sur la chaise.

Massenay.

Notre c… ! Ah ! bien ! celui-là, quand je le verrai !



Scène IX

Les Mêmes, SOPHIE puis MARTHE.


Sophie, passant la tête par la porte de gauche.

Eh ! bien ? il est parti ?


Massenay.

Allons bon ! ma femme !…


Hubertin, se levant et esquissant un salut.

Ah ! madame, croyez bien que…


Sophie, l’apercevant.

Lui !


Massenay, d’une tape sur l’épaule le faisant rasseoir.

Assez ! taisez-vous !


Hubertin, assis.

Hein ?


Sophie.

Mon Dieu ! et tu es là tout seul avec lui ? Il ne t’a pas fait de mal ?


Massenay.

Non, non ! il est très raisonnable, va, va ! ne reste pas là !


Sophie.

Jamais de la vie, je ne veux pas te laisser seul…


Hubertin, se levant brusquement et très homme du monde à Sophie.

Oh ! mais à quoi est-ce que je pense ? Je suis là avec mon chapeau et mon pardessus… !


Massenay.

Allons, bon !


Hubertin.

Dans un salon, c’est parfaitement incorrect.

Il enlève son chapeau et commence à retirer son pardessus.

Massenay, s’élançant pour l’empêcher de se dévêtir.

Mais non, mais non ! Voulez-vous garder ça !


Hubertin.

Du tout ! Du tout ! les convenances avant tout !

Il s’est dépouillé de son pardessus et apparaît en caleçon et en chemise.

Sophie, le voyant dévêtu.

Ah !


Massenay.

Mon Dieu ! Mon Dieu !


Sophie.

Il n’a pas de vêtements !


Massenay.

Oui, oui, tu sais : il a l’ivresse impudique.


Hubertin, jetant son pardessus et son chapeau à Auguste.

Valet de pied ! mon chapeau, mon paletot au vestiaire !


Auguste, recevant les vêtements.

Hein ?


Massenay.

Va, va ! tu ne peux pas rester ici. (Allant à Hubertin.) Vous n’avez pas honte ? devant ma femme !


Hubertin, à pleine voix.

Où ça, ta femme ?


Massenay, indiquant Sophie.

Mais là ! madame !


Hubertin.

Ah ! non, mon vieux ! ta femme, tu me l’as déjà présentée cette nuit !


Sophie.

Quoi ?


Hubertin.

Ou alors, t’es bigame !


Massenay, à part.

Ouh ! l’animal !


Sophie.

Comment ? qu’est-ce qu’il raconte ? quoi, « tu lui as présenté ta femme cette nuit » ?


Massenay.

Mais non ! mais non ! tu ne vas pas croire maintenant à toutes les stupidités qui germent dans le cerveau de ce pochard ! est-ce qu’il sait ce qu’il dit ? (À Hubertin.) Allez ! allez ! ivrogne, soulard, rebut de l’humanité ! vous ne rougissez pas de votre turpitude !


Hubertin, se laissant tomber sur la chaise qu’il occupait précédemment.

Oh ! tu parles comme ma femme !


Massenay.

Eh ! bien, elle a raison votre femme, si elle vous parle ainsi.


Hubertin.

Oui, oui, c’est ça ! fais-moi honte ! tu m’en diras jamais autant que je le mérite ! (Pleurant.) Je ne suis pas digne de décrotter la boue de tes souliers.


Massenay.

Absolument.


Hubertin, id.

Car je ne suis pas seulement un ignoble pochard ! je suis un grand criminel ! un assassin.


Massenay et Auguste, reculant instinctivement.

Hein ?


Sophie, reculant de même.

Ciel !


Hubertin.

J’ai tué un homme.


Sophie.

Ah ! mon Dieu !


Auguste.

Vous !


Massenay.

Un homme !


Hubertin.

Et pas de la petite bière ! Un député ! un nommé Coustouillu.


Sophie.

Il a tué Coustouillu !


Massenay.

Mais non ! Mais non !


Hubertin.

Mais si ! mais si ! et toi aussi je t’ai tué !


Massenay.

Moi ?


Hubertin, pleurant.

Oui, oui ! tu ne peux pas le dire pour ne pas me faire de la peine, mais je le sais bien que tu es mort ! Ah ! mon pauvre vieux !

Sur ces derniers mots il s’est levé et s’affale sur la poitrine de Massenay.

Massenay, le repoussant.

Allons ! Allons ! (À part.) Ah ! non ! la période larmoyante ! non !


Hubertin, qui est allé s’effondrer sur la chaise, les deux bras allongés sur la table.

Si, si… j’étais dans le lit, quand il m’a giflé ! alors pan ! (Ce disant, comme il a trouvé sous sa main droite le revolver de Massenay oublié par Planteloup, tout naturellement, en parlant, il tire un coup de revolver.) Et puis pan !… et pan !… et pan !… et pan !

Autant de coups de revolver que de « pan ! » — Affolement général, tout le monde court en sautant comme des cabris.

Sophie.

Ah ! là, là ! Ah ! là, là !


Massenay, courant se réfugier derrière le canapé.

Prenez garde ! sauvez-vous !


Auguste.

Au secours ! Au secours !

Il s’éclipse sous la table du fond.

Marthe, accourant affolée du fond.

Qui est-ce qui tire ? qui est-ce qui… ?


Hubertin.

Et pan !

Nouveau coup de revolver.

Marthe et Sophie.

Ah ! là là ! Ah ! là là !

Sauve qui peut des deux femmes ; Sophie par la gauche, Marthe par où elle est venue.

Hubertin, sanglotant.

Ah ! je suis la honte de l’humanité !

Il laisse tomber lourdement sa tête dans son bras gauche replié sur la table pendant que son bras droit pend lamentablement le long de son corps : il continue à sangloter en silence ; le revolver que tient sa main droite finit par tomber à terre. — Au bout d’un instant, on aperçoit à l’angle du dossier et du bras droit du canapé, la tête de Massenay lequel, toujours agenouillé derrière le meuble, se décide à risquer un œil.

Massenay, d’une voix étranglée.

Fini ?… il a fini de tirer ?


Auguste, sortant timidement une tête effarée de dessous la table du fond.

Ah ! monsieur, qu’est-ce que c’est que cet homme-là ?

Tout en parlant il a gagné en scène (2) en marchant sur les genoux, Massenay (1) en a fait autant de son côté.

Massenay, effondré et toujours à genoux.

Ah ! je n’en sais rien ! il sera cause de ma mort.


Auguste, également à genoux.

Mais il ne peut pas rester là ! C’est un danger pour la société ! il faut le chasser !


Massenay.

Évidemment ! mais comment ?


Auguste, apercevant le revolver par terre, à proximité d’Hubertin, — à mi-voix.

Oh ! le revolver ! il l’a lâché !


Massenay.

Quelle idée ! passez-le-moi ! (Auguste gagne en rampant jusqu’au revolver et s’en empare ; il le passe à Massenay pendant qu’Hubertin continue à sangloter.) Et maintenant ça ne va pas traîner ! (Se levant et allant secouer Hubertin.) Allons ! Allons !… assez sangloté comme ça !


Hubertin, soulevant à peine sa tête pour la laisser retomber aussitôt dans son bras.

Laisse-moi ! je veux pleurer ici jusqu’à ma mort.


Massenay.

Vous irez pleurer jusqu’à votre mort où vous voudrez, mais hors de chez moi ! Allez, filez ! ou gare à vous !


Hubertin.

C’est ça, insulte-moi ! brutalise-moi ! je l’ai mérité !


Massenay, agitant son revolver d’un air menaçant.

Prenez garde ! c’est moi qui ai le revolver, maintenant ! Filez ! ou je tire !


Hubertin, tendant sa poitrine.

Tire, va ! tire ! je suis prêt à mourir.


Massenay, même jeu.

Je ne ris pas, vous savez ! prenez garde !


Hubertin.

Va, va ! tu peux tirer ! D’abord, je ne crains pas les balles ! Quand je suis saoul, je suis blindé !


Massenay, à bout de ressource.

Oh ! c’est trop fort… ! Mais sapristi ! Je ne peux pourtant pas le tuer !


Hubertin.
Eh ! bien !… tire, voyons !

Massenay, ne voulant pas s’avouer vaincu.

Mais parfaitement.


Hubertin.

Eh ! bien, va ! qu’est-ce que tu attends ?


Massenay, furieux de son impuissance.

Ah ! et puis dites donc ! je tirerai si ça me plaît ! je n’ai pas d’ordres à recevoir de vous !…


Hubertin.

Alors fais donc pas tout ce chichi ?… Valet de pied ! J’ai soif !… apportez-moi un brandy soda.


Massenay, sur le ton d’un homme décidé à en finir et retroussant ses manches comme prêt à se colleter.

Allons ! Allons ! en voilà assez ! puisque la diplomatie ne sert à rien, il faut employer les grands moyens ! (Brusquement, à Auguste le faisant passer au 2.) Allez ! prenez-moi cet homme-là et jetez-le dehors !


Auguste, qui, près de Massenay assistait à la scène en spectateur. — Changeant de figure.

Moi, monsieur !


Massenay.

Oui vous !


Auguste, effaré.

Mais je ne pourrai jamais ! il est trop lourd !


Massenay.

Mais si ! allez ! à nous deux !… Moi je vais le prendre par les genoux ; vous par les aisselles !


Auguste.

Je veux bien essayer… mais j’ai bien peur… !


Massenay.

Si, si ; vous allez voir !…


Auguste.

Bien monsieur !

Ils font comme il est dit, Massenay, dos au public, prend Hubertin par les genoux, Auguste, au-dessus, le soulève par les aisselles.

Hubertin, étonné.

Eh ! ben !… Eh ! ben, quoi donc ?


Massenay, à Hubertin.

Ne vous occupez pas, vous ! (À Auguste.) Vous voyez, ça va tout seul ; il ne pèse rien !


Auguste, pliant sous le poids.

Peut-être sous les genoux ! Mais sous les aisselles ! ouf ! il doit peser ses cent kilos.


Hubertin, levant la tête vers Auguste.

Cent huit !


Auguste.

Qu’est-ce que je disais ! (Brusquement, avec angoisse.) Monsieur ! monsieur ! je lâche, je ne peux plus !


Massenay.

Mais si ! Mais si ! Un peu de courage.


Auguste.

Je ne peux plus ! je ne peux plus !

Il dépose Hubertin par terre, à côté de la chaise, gauche de la table.

Massenay, dépité.

Ah ! ça allait si bien !


Hubertin, par terre, amusé.

C’est fini, les montagnes russes ?


Massenay, furieux.

Zut !


Sophie, passant anxieusement la tête par la porte de gauche.

Eh ! bien ?


Massenay.

Eh ! bien, voilà ! nous sommes en train de le sortir.


Sophie.

Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! Ce n’est pas encore terminé ?…


Massenay.

Si tu crois que c’est commode.


Sophie.

Pas d’accident, au moins ? pas de blessés ?


Massenay.

Non ! non ! (À Auguste.) Qu’est-ce que vous voulez, Auguste ? il n’y a qu’un moyen : il faut envoyer chercher des déménageurs.


Auguste.

Oui monsieur, je ne vois que ça !


Hubertin, toujours par terre.

Eh ! bien, garçon ! mon brandy-soda.


Auguste.

Oh ! quelle idée ! Monsieur veut-il me permettre ?


Massenay.

Quoi ?… faites !


Auguste.

Oui, monsieur ! (Faisant le tour de la table de façon à descendre à droite et très correctement.) Le brandy-soda de monsieur est servi !


Hubertin, se levant, comme mû par un ressort.

Mon brandy-soda !


Massenay, avec admiration, considérant Hubertin.

Oh !… dire qu’à nous deux nous n’avons pas pu le remuer, et qu’à lui tout seul… !


Hubertin.

Où ça ? Où ça, mon brandy-soda ?


Auguste, lui ouvrant le battant de la porte de droite premier plan et s’effaçant pour lui livrer passage.

Par ici monsieur !


Hubertin, en sortant.

All right ! un brandy-soda, un !


Auguste.

Boum ! servi !


Massenay et Sophie, avec admiration.

Ah !


Auguste.

Et voilà ! c’est pas plus malin que ça !


Massenay.

Bravo ! Et maintenant, habillez-le prestement et faites le filer par l’escalier de service.


Auguste.

Oui, Monsieur.

Il sort, en emportant le chapeau et le paletot d’Hubertin.



Scène X

MASSENAY, SOPHIE, puis MARTHE, puis COUSTOUILLU.


Massenay, épuisé.

Ah ! là-là, là-là, là-là, là-là !


Sophie.

Oh ! non, mon ami, c’est trop de secousses pour un seul jour !


Massenay, s’asseyant à gauche de la table.

À qui le dis-tu !

On sonne.

Sophie, tressaillant.

On a sonné.


Massenay.

Allons bon ! quelle nouvelle tuile encore ?


Sophie.

Ah ! non, non, assez comme ça !


Marthe, passant la moitié de la tête par la porte qu’elle entrebâille au fond.

Y a… y a plus de danger ?


Massenay.

Non ! Quoi ?


Marthe.

Ah ! ben vrai ! c’est pas pour dire… !


Massenay.

Oui, bon ! Qu’est-ce que c’est ?


Marthe.

C’est monsieur Coustouillu !


Massenay, à part.

Nom d’un chien ! qu’est-ce qu’il vient faire ?


Sophie, tranquillisée.

Oh ! bien, lui, faites-le entrer.


Massenay, vivement.

Hein ! non, non !


Sophie.

Pourquoi pas ?


Massenay.

Hein ! non… oui… je ne sais pas. (À Marthe.) Je dis bien : faites-le entrer.


Marthe, à la cantonade.

Si monsieur veut entrer !


Massenay, à part, avec angoisse.

Mon Dieu, est-ce qu’il saurait quelque chose ?


Coustouillu, entrant et, l’air agité, le front plissé, descendant droit vers Massenay.

Toi ! il faut que je te parle !


Massenay (3).

À moi ?


Sophie (1).

Ah ! mon pauvre ami, pourquoi cet air à l’envers ?


Coustouillu (2).

Rien ! rien ! bonjour chère madame ! (Sophie lui serre la main.) Je vous demande pardon, je suis un peu…


Sophie.

Ah ! bien mon ami pas plus que nous ! si vous saviez par quelles émotions nous venons de passer : une espèce de pochard… !


Coustouillu, qui a bien d’autres chiens à fouetter.

Oui, madame, oui. (À Massenay.) Mon ami ! j’ai besoin de toi ! je me bats.


Massenay.

Toi ?


Sophie.

Vous ?


Coustouillu.

Oui ! je ne peux pas encore dire pourquoi ; plus tard peut-être… si le scandale éclate !… Mais jusque-là… ! C’est un nommé Hubertin !…


Massenay, étourdiment.

Hubertin ? c’est Hubertin ?


Coustouillu.

Tu le connais ?


Massenay, changeant de ton.

Pas du tout !


Sophie.

Non ! « Hubertin », c’est la première fois que nous entendons ce nom-là !


Coustouillu.

Oui ! ah ! bien, c’est un joli monsieur !


Sophie.

Non mais figurez-vous que tout à l’heure un affreux ivrogne… !


Coustouillu, suivant son idée.

Oh ! mais j’aurai sa peau !

Il remonte, en arpentant nerveusement.

Massenay, le suivant.

Allons voyons ! calme-toi !



Scène XI.

Les Mêmes, AUGUSTE.


Auguste, sortant de droite, premier plan.

C’est fait monsieur ! je suis arrivé à l’habiller !


Massenay, redescendant vivement 4.

Auguste ! oh ! nom d’un chien ! (Vivement et bas.) Chut !


Auguste, , qui n’a pas fait attention à l’avertissement de Massenay.

Il m’a dit son nom, monsieur ! Il s’appelle Hubertin !


Massenay, toussant très fort pour étouffer la voix d’Auguste.

Hum ! Hum !


Coustouillu, qui est redescendu (3) faisant pivoter Auguste en le prenant à la cravate !

Qu’est-ce qu’il a dit ?

Il le secoue comme un prunier.

Auguste, à moitié étouffé, ballotté comme un pantin entre les mains de Coustouillu.

Mais monsieur ! mais monsieur !


Coustouillu.

Hubertin ? Vous avez dit Hubertin ?


Massenay, intervenant entre eux et les séparant.

Hein ! Mais non, mais non… ! Qu’est-ce que tu vas entendre avec ton Hubertin ?… Il te poursuit en rêve, ma parole ! Il a dit Vertin ! ça n’a aucun rapport !


Coustouillu, méfiant.

Vertin ? il a dit Vertin ?


Auguste, hésitant, tout en rattachant sa cravate.

Hein ?… Oui Monsieur.


Coustouillu, id.

Ah ?… c’est drôle !… Qu’est-ce que c’est que ce Vertin ?…


Massenay.

Rien !… Quoi ? C’est un mendiant !… un pauvre vieux mendiant à qui je fais donner des vêtements. Tu n’as jamais vu de mendiants à domicile ? Tiens ! veux-tu lui donner quelque chose ?


Coustouillu.

Non !


Massenay.

Eh ! bien alors, laisse-nous tranquille !


Coustouillu, peu satisfait par cette explication.

Oui, enfin… !


Massenay.

Allez Auguste ! allez expédier votre pauvre homme (Plus bas.) Et quand ce sera fini vous me préviendrez…


Auguste, bas, à Massenay.

Mais monsieur il ne veut s’en aller qu’après avoir fait un poker


Massenay, à mi-voix, à Auguste, tout en le poussant vers la porte.

Eh ! bien mon ami, qu’est-ce que vous voulez ? Faites un poker !


Auguste, revenant à Massenay.

Mais je ne sais pas y jouer…


Massenay.

Eh ! qu’est-ce que ça fait ? Vous savez la manille !… eh ! bien, qu’il joue le poker et vous la manille… il est saoul ; il ne s’en apercevra pas. Allez !

Il le repousse vers la porte.

Auguste.

Ah ?… (Avec un soupir.) Oui, monsieur !

Sonnerie. — Il sort.

Massenay.

Allons bon, encore la sonnette !


Coustouillu.

Alors mon ami, pour en revenir…


Massenay.

Oui, tout de suite. (Il va au fond d’où l’on entend un bruit de voix, il entr’ouvre la porte qu’il referme vivement.) Oh ! nom d’un chien, les Chanal !

Il redescend précipitamment vers Coustouillu.

Coustouillu.

… Voici ce que…


Massenay.

Oui, mon ami, tout à l’heure… Voilà des personnes qu’il faut que je reçoive tout de suite.


Sophie.

Qu’est-ce que c’est ?


Massenay.

Rien ! des personnes avec qui j’ai rendez-vous. Veux-tu emmener Coustouillu par là… (À Coustouillu.) le temps de les expédier, je suis à toi dans cinq minutes.


Coustouillu.

Soit !


Sophie.

Tenez, si vous voulez venir avec moi, mon cher Coustouillu ?


Coustouillu, passant.

C’est ça ! mais fais vite.


Massenay.

Oui ! (Vivement, et bas à sa femme.) et surtout pas un mot du pochard.


Sophie.

Sois tranquille ! j’ai compris ! (À Coustouillu.) Par ici.

Ils sortent tous deux par le second plan gauche.

Massenay, traversant la scène et gagnant à droite, en se tenant la tête à deux mains.

Oh ! cette journée ! Cette journée !



Scène XII

MASSENAY, CHANAL, FRANCINE.

Massenay est entre la table et la cheminée, quand la porte du fond s’entrebâille, et l’on voit passer la tête de Chanal.

Chanal.

Je te dérange ?


Massenay, ne sachant trop quelle attitude adopter — avec une certaine réserve.

Hein ?… Du tout ! du tout !


Chanal, il entre tout à fait, et parlant à la cantonade.

Entre, Francine !

Francine vêtue sévèrement ; au cou une zibeline ornée aux extrémités de petites queues de même fourrure ; les deux mains dans son manchon, l’allure réservée et froide, entre à l’appel de Chanal.

Massenay, s’inclinant, et très respectueux.

Madame !…


Chanal, qui est allé déposer son chapeau sur la table du fond, redescendant (1).

Oh !… appelle-la Francine ! (Tête de Massenay.) Si je n’étais pas là, tu l’appellerais Francine ?… Eh bien, ne te gêne donc pas pour moi !


Massenay, très interloqué.

Écoutez, mon cher !… Je comprends l’ironie de vos paroles… je conçois que vous m’en vouliez, et je suis prêt…


Chanal, jouant au profond étonnement.

Moi, t’en vouloir ? Et pourquoi, mon Dieu ? (Comme si la chose lui revenait mais très lointaine.) Ah ! parce que ma femme et toi, vous avez… ? Mais voyons !… en voilà une affaire ! Qu’est-ce que ça prouve ? que ma femme t’a plu. Eh bien, mon vieux ! pourquoi ne t’aurait-elle pas plu ?… Elle m’a bien plu à moi…


Massenay, absolument ahuri.

Je ne te dis pas, mais…


Chanal, avec une philosophie stupéfiante.

Laisse donc ! Il faut être philosophe !… surtout devant ce qu’on ne peut pas empêcher. (Tout en parlant et bien comme chez lui, il est allé prendre le fauteuil qui est à droite du canapé, et l’a planté au beau milieu du théâtre face au public, — du ton le plus naturel.) Tiens ! assieds-toi, ma chérie !

Francine résignée, s’assied sans mot dire.

Massenay, dont les bras en tombent.

Écoute, mon cher ! je ne sais pas… mais tu me stupéfies !…

Il descend sur la fin de sa phrase pour remonter de l’autre côté de la table, au niveau de Francine.

Chanal, qui est allé, comme pour le fauteuil, chercher la chaise volante qui est derrière le canapé, et la plantant au niveau et tout près du fauteuil où est Francine, mais de profil au public, de façon que lorsqu’il s’assiéra, ses genoux seront presque contre les jambes de sa femme. Laisse donc !… Ah ! je ne dis pas que sur le moment, dame… ! oui, j’ai vu rouge ! Vous été là, je vous aurais tués tous les deux… Seulement, vous n’y étiez pas ! Vous m’avouerez que c’était difficile à exécuter en votre absence ! Alors, ma foi, ça m’a permis de réfléchir. Je me suis dit : « Mon vieux, tu l’es ! »

Ensemble dans un même sentiment de pudeur

Massenay.

Chanal !


Francine.

Mon ami !


Chanal, avec jovialité.

Laissez ! il faut savoir appeler les choses par leur nom !… (Reprenant.) « Ça y est… Ça y est !… tout ce que tu diras ou rien ! Donc le mieux est de faire contre fortune bon cœur. »


Massenay, ému de tant d’abnégation.

Ah !


Chanal.

« Au fond, ces enfants ! ils n’ont pas fait ça pour t’embêter !… »


Tous deux, vivement.

Oh ! non.


Chanal.

Eh ! je le sais bien, mes pauvres petits. Mais alors si vous ne l’avez pas fait pour m’embêter, c’est donc que vous vous aimez ? (Tous deux lèvent les yeux au ciel.) Et j’irais moi, me mettre en travers pour vous en empêcher ? Allons donc !


Massenay, profondément touché, les yeux humides.

Oh !… Chanal !


Chanal, rapprochant sa chaise de Francine, et sur le ton dont on parlerait d’affaires.

Alors, voici ce que j’ai décidé !… (Changeant de ton.) Tiens ! assieds-toi donc ! (Massenay avec une obéissance empressée, prend la chaise qui est près de lui, et la descend au niveau et près du fauteuil de Francine, de façon à faire face à Chanal. Une fois Massenay assis, Chanal reprenant son discours.) Je fais constater le flagrant délit…


Massenay, avec une expression de désappointement.

Ah ? tu… ?


Chanal.

Ah ! oui mon gros ! ça, c’est entendu ! parce qu’enfin j’ai ma situation à régulariser…


Massenay, se rendant.

C’est trop juste.


Chanal, le rassurant.

Mais tout ça, sans bruit, sans trompette !… pas d’éclat !… un petit flagrant délit de rien du tout… tout ce qu’il y a de plus modeste.


Massenay, opine de la tête, puis.

Le flagrant délit des pauvres !

Il rapproche sa chaise de Francine, et par la suite ils discutent tous les deux comme s’ils étaient simplement séparés par une table ; ou oubliant jusqu’à la présence de Francine qui, depuis le commencement, a conservé un mutisme et une immobilité de statue, les yeux dans le vague.

Chanal, tout en jouant machinalement avec une des queues du boa de fourrure de sa femme.

C’est ça ! de façon à ce que ça passe tout à fait inaperçu… On retiendra le nom de Francine, parce qu’il n’y a pas moyen de faire autrement… mais le tien ne sera pas prononcé ; on poursuivra contre inconnu : Madame Chanal contre trois étoiles.


Massenay, jouant machinalement comme Chanal avec une des queues de l’autre extrémité du boa de Francine.

Oh ! mon ami, tu es d’une délicatesse.


Chanal.

Mais, voyons ! Ce n’est pas parce que j’ai éprouvé un déboire conjugal que je vais obéir à de vils sentiments de représailles… Ah ! bien !… ce serait d’une jolie nature ! (Se levant, et tout en tenant le dossier de sa chaise comme un homme qui se dispose à rapporter celle-ci où il l’a prise.) Non, il ne s’agit plus de moi maintenant ! il s’agit de toi ! il s’agit de ton bonheur ! (Remontant avec la chaise pour la rapporter à sa place.) Il s’agit de celui de ta femme.


Massenay, profondément ému, se levant.

Il pense même à ma femme.

Il reporte sa chaise où il l’a prise ; Francine reste seule assise sur son fauteuil.

Chanal, redescendant, et debout près de sa femme.

J’irais briser l’avenir de deux êtres qui ont tout pour être heureux ?… Jamais !


Massenay, redescendant de l’autre côté de Francine.

Écoute, tu es sublime ! (À Francine, en se courbant légèrement pour lui parler.) Il est sublime !


Francine, comme sortant d’un rêve.

Sublime !


Chanal, avec bonhomie.

Mais non, il faut être comme ça !… (La main sur le dossier du fauteuil de sa femme.) J’estime que le mariage est comme une partie de baccara ! Tant que vous avez la veine, vous gardez la main… Après une série plus ou moins heureuse, arrive un monsieur plus veinard qui prend les cartes contre vous ; il gagne le coup ?… La main passe !… Eh bien, c’est ainsi que j’entends qu’il en soit : J’ai perdu le coup ; il y a une suite : À toi les cartes ! La main passe !

Massenay, qui a écouté toute cette profession de foi en ponctuant chaque phrase d’une approbation de la tête — après un petit temps, frappé tout à coup par le dernier mot de Chanal. La main ?… Quelle main ?


Chanal, du ton le plus naturel.

Eh bien, celle de ma femme, parbleu ! (Tout en parlant, il a sorti la main de Francine de son manchon, et la lui présentant en la tenant par le poignet.) Elle est à toi… Je te la donne !

Sur chacune de ces deux phrases il agite la main de sa femme, qui ballotte chaque fois inerte et molle.

Massenay, bondissant en arrière.

Hein ?


Chanal.
Eh ! bien quoi ? évidemment ! puisque tu l’épouses !
Même jeu avec la main de sa femme.

Massenay.

Moi ! Moi ! Épouser ta femme ! Tu es fou ? Tu plaisantes ?


Chanal, de l’air le plus naïf.

Pourquoi ça ?


Massenay.

Mais est-ce que je peux, voyons ? Mais je suis marié, moi !

Il repousse la main de Francine que Chanal laisse retomber.

Chanal, feignant le plus grand étonnement ; ouvrant une grande bouche, de grands yeux.

Tu es marié !


Massenay.

Mais dame !


Chanal.

Ah ! diable ! (Un temps, — se mord les lèvres, en hochant la tête, comme un homme qui ne s’attendait pas à cette révélation, puis.) C’est embêtant ça !


Massenay, abondant dans son sens.

Ah !

Il remonte en arpentant, puis s’arrête.

Chanal, un temps ; semble réfléchir en hochant toujours la tête, puis à Francine, lui donnant une petite tape sur l’épaule, comme pour la consulter. C’est embêtant !

Francine lève un vague regard vers lui, mais ne répond pas ; et se replonge aussitôt dans son rêve.

Massenay, redescendant.

Dame ! sans ça… !


Chanal, les yeux dans le vague, jouant l’homme déconcerté.

Ah ! tu es marié !


Massenay.

Mais oui, mon pauvre vieux !


Chanal, id.

Oui, oui, oui ! (Changeant de ton.) Eh ! bien, je ne te dis pas, mais qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ?


Massenay, sursautant.

Hein ?


Chanal.

Ça ne me regarde pas ! (L’abdomen appuyé contre le dossier du fauteuil de sa femme, de façon, dans la discussion, à déborder au-dessus de la tête de Francine.) T’étais bien marié déjà, quand avec ma femme tu… ? oui… ? Eh bien, mon vieux, tant pis pour toi ; il fallait y réfléchir avant.

Massenay, de l’autre côté du fauteuil et au même niveau que Chanal, discutant presque nez à nez avec ce dernier, au-dessus de Francine. — Croisant les bras dans un geste d’indignation. Ah ! bien, elle est forte celle-là ! Je ne peux pourtant pas devenir bigame !


Chanal, même jeu.

Eh ! bien… divorce !


Massenay, levant de grands bras au ciel ne sachant à quel saint se vouer.

Mais c’est fou ! mais tu es fou ! Mais il est fou ! (En appelant en désespoir de cause, à Francine.) Enfin, voyons ?…


Francine, du ton le plus détaché.

Oh ! moi, vous savez… !


Chanal, sur un ton sans réplique.

Je ne connais qu’une chose : quand un homme a été la cause du divorce d’une femme mariée, il lui doit de l’épouser.

Il gagne un peu à gauche.

Massenay, s’emballant et allant jusqu’à lui en passant devant Francine immuable sur son fauteuil.

Mais quand je le voudrais, nom d’un chien ! mais il y a ma femme ! Qu’est-ce que tu veux que j’aille lui dire ?


Chanal, du tac au tac.

Tu n’as qu’à lui dire ce qui s’est passé !… je t’assure que ça simplifiera tout.


Massenay, vivement.

Ah ! non !


Chanal.

Si ça te gêne, veux-tu que je m’en charge ?


Massenay, avec véhémence.

Non !… non, merci !


Chanal, sur un ton péremptoire.

Enfin, mon ami, il n’y a pas ! Choisis : ou tu épouses !… ou alors, — tant pis pour toi — je t’ai pincé, les tribunaux !… Dans les deux cas, nous arrivons au même résultat ; seulement, au lieu de pouvoir te dire : « Je me suis conduit en galant homme ! », tu as sur la conscience d’avoir agi comme un pignouf.


Massenay, hors de ses gonds.

Mais enfin, c’est du chantage !

Il gagne le n° 1 en passant devant Chanal.

Chanal.

C’est tout ce que tu voudras… mais il faut choisir.



Scène XIII

Les Mêmes, MARTHE, puis des commissionnaires.


Marthe, entrant du fond et s’arrêtant sur le pas de la porte.

Monsieur… ?


Massenay, se retournant, à la voix de Marthe.

Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce que c’est ?


Marthe.

Ce sont des commissionnaires avec des malles.


Massenay, ahuri.

Comment « des malles » ?


Chanal.

Ah ! oui, je sais ! (À Marthe.) Qu’ils entrent ! (Marthe sort. À Massenay du ton le plus naturel.) Ce sont les malles de ma femme.


Massenay, avec un bond en arrière.

Hein ?

À ce moment Marthe reparaît au fond ; tire les ferrures de la porte de façon à ouvrir celle-ci à deux battants. En même temps Francine s’est levée comme une personne qui s’apprête à recevoir ses colis ; elle gagne l’extrême droite pour remonter au-dessus de la table.

Chanal, tout en prenant le fauteuil que vient de quitter sa femme et le portant à sa place première. À Massenay.

Là ! tu vois, on apporte ses malles. Allons ! décide-toi, voyons !… Quelle chambre lui donnes-tu ?


Massenay, hors de lui, se démenant comme un diable dans un bénitier.

Mais jamais de la vie ! Mais aucune chambre ! (Bondissant et se précipitant en voyant entrer trois commissionnaires[11] traînant chacun une malle.) Voulez-vous emporter ça ! vous autres ! Voulez-vous emporter ça !


Chanal, qui s’est précipité également.

Du tout ! du tout ! n’écoutez pas !


Massenay.

Mais pas du tout ! je vous dis d’emporter ça !


Chanal, aux commissionnaires, leur donnant la pièce.

Allez ! Allez ! C’est bien ! Allez-vous-en !

Les commissionnaires sortent.

Massenay, entre la première et la deuxième malle.

Ah ! mais tu sais, Chanal… !


Chanal, entre la deuxième et la troisième malle.

Oh ! pardon, n’est-ce pas ?…


Massenay, hors de lui.

Il n’y a pas de « n’est-ce pas » !

Ils ont peu à peu élevé la voix, parlant l’un sur l’autre. Ils continuent à se chamailler, mais la voix de l’un couvrant celle de l’autre, on ne distingue pas ce qu’ils disent.



Scène XIV

Les Mêmes, SOPHIE, puis COUSTOUILLU, puis HUBERTIN, puis AUGUSTE, puis PLANTELOUP.


Sophie, sortant de gauche, deuxième plan, et descendant par l’extrême gauche.

Mais qu’est-ce qu’il y a donc ? pourquoi cries-tu ?


Massenay, médusé séance tenante — à part.

Ma femme !


Sophie, apercevant Chanal et sa femme.

Oh ! pardon !

Chanal redescend un peu ; lui et sa femme s’inclinent. Massenay redoutant une gaffe enjambe les malles et redescend vivement. — Soph. (1), Mas (2), Chan. (3), Franc. (3).

Massenay, présentant.

Monsieur Chanal, ma femme ! (À Francine.) Ma femme ! Madame Chanal ! (Échange de salutations. Souriant bêtement pour cacher son trouble.)}} Voilà !… c’est ça ! c’est ça !


Sophie, une fois les présentations faites, indiquant les malles.

Mais qu’est-ce que c’est que ces malles ?


Massenay, vivement.

C’est pas des malles !


Sophie.

Comment, c’est pas des malles ?


Massenay, se reprenant.

Euh !… Si, si, c’est des malles !


Chanal, mettant bien placidement les pieds dans le plat.

Ce sont les malles de ma femme.


Massenay, à part, angoissé.

Nom d’un chien !


Sophie, interloquée.

Ses malles ?


Massenay, souriant d’un sourire forcé.

Oui !… oui-oui !


Chanal, bas à Massenay du ton le plus serviable.

Dis donc ! veux-tu que je lui dise ?


Massenay, tressautant.

Non-non !


Chanal, id.

Alors, dis-lui, que diable !


Sophie.

Mais qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui se passe ?


Massenay, très embarrassé, mais essayant de se donner l’air dégagé.

Eh bien, voilà, c’est… Oh ! tu sais, c’est très peu de chose…


Sophie.

Oui, eh ! bien, va !


Massenay.

Eh ! bien, voilà… (Ne sachant que dire et tout en regardant Chanal duquel il se rapproche en parlant.) C’est… mon ami Chanal. (Lui serrant la main tout en ayant envie de le mordre.) Mon vieil ami Chanal ! Mon vieux camarade de collège. (Tout en parlant il lui donne dans le dos une bonne tape comme on fait à un bon camarade, puis à part et entre les dents, en le quittant pour aller à sa femme.) Salaud, va ! (Haut.) Alors il est venu passer quelques temps à Paris, avec… avec ses malles…


Chanal.

Mais non ! Qu’est-ce que tu dis ?


Massenay, rageant intérieurement.

Mais si, mais si !


Chanal.

Mais pas du tout…


Massenay, le foudroyant du regard.

Mais si, voyons ! Je te dis que si !


Chanal, têtu.

Mais non, mais non ! (À Francine.) Voici madame…


Massenay, avec violence.

Ah ! et puis en voilà assez !


Chanal.

Qu’est-ce que tu dis ?


Massenay.

Il n’y a pas de « qu’est-ce que tu dis ? » !


Chanal.

Ah ! mais pardon !


Massenay.

Oh ! pardon toi-même.


Sophie.

Messieurs ! messieurs !

Les deux hommes n’écoutent rien, ils se disputent et s’invectivent parlant tous les deux à la fois, en dépit de Sophie qui mêle sa voix à la leur pour essayer de les calmer. Francine, seule, reste complètement en dehors de la dispute. Au plus fort de la discussion, Coustouillu sort de la chambre de gauche et descend au n°2 entre Sophie et Massenay.

Coustouillu, sans tenir compte de la discussion, tombant à pic pour la faire dévier.

Mais dites donc ? on m’oublie.


Massenay, au comble de l’exaspération, retournant sa colère contre Coustouillu.

Ah ! non, toi, assez ! fiche-nous la paix ! Merci ! j’ai assez d’eux !… (Le poussant par les épaules, et le faisant pivoter chaque fois qu’il se retourne pour lui parler.) Tiens ! va par là ! va par là.


Coustouillu, au moment où poussé par Massenay il se trouve nez à nez avec Francine, repris soudain de son émotion.

Oh ! Mad… euh !… Chan… Chan… al…


Massenay, le poussant dans la pièce de droite, premier plan, oubliant qu’il y a déjà Hubertin.

Oui, c’est bon ! tiens, va par là ! (Une fois Coustouillu disparu, il traverse la scène à grands pas.) Ah ! non, non, on me rendra fou aujourd’hui.

Il va s’effondrer sur le canapé. Il n’est pas plutôt assis que dans la pièce où Massenay vient de reléguer Coustouillu, on entend se produire un violent tumulte, mélangé d’invectives, de cris, de bruits de meubles renversés, de verres brisés.

Tous.

Qu’est-ce que c’est que ça ?


Massenay, se relevant d’un bond.

Ah ! mon Dieu, je l’ai fourré avec Hubertin !

Tout le monde instinctivement s’est écarté, Sophie, Chanal, Francine sont au-dessus de la table, Massenay n’a pas bougé de place. À ce moment la porte cède violemment, et Coustouillu littéralement projeté, surgit le chapeau défoncé, les vêtements en désordre, poussé à coups de poings, à coups de pieds par Hubertin complètement rhabillé.

Tous.

Ah !


Coustouillu, bourré de coups de poings, parant à l’aveuglette, impuissant à se défendre.

Ah ! là là là ! Assez ! Au secours !


Hubertin.

Chameau ! Canaille ! Vendu ! (L’envoyant d’un coup de poing s’effondrer sur la chaise gauche de la table.) Député ! (Il lui enfonce d’un dernier coup de poing son chapeau jusqu’aux yeux, tandis que Coustouillu n’a cessé de crier « assez ! ») Vous m’en rendrez raison !

Il sort vivement par le fond.

Sophie, descendant à sa gauche.

Ah ! mon pauvre Coustouillu !


Coustouillu, à bout de forces.

Ah ! mes amis !… mes amis !… Qu’est-ce que c’est que cet énergumène ?


Sophie.

Calmez-vous ! Calmez-vous !


Coustouillu.

Ah ! c’est pis qu’à la Chambre !


Auguste, annonçant au fond.

Monsieur Planteloup !


Sophie (2), allant jusqu’au canapé.

Encore lui !


Massenay (1), inquiet.

Qu’est-ce qu’il vient faire ?


Planteloup (3), entrant en coup de vent.

Monsieur Massenay ! vous vous êtes moqué de moi… !


Tout le monde.

Hein ?


Planteloup, avec autorité et chaleur.

Votre voyage à Calais n’est qu’une balançoire !… Vous avez été bel et bien surpris cette nuit, rue du Colisée, en flagrant délit d’adultère avec l’épouse d’un monsieur Chanal… !


Coustouillu, qui s’est dressé à ce mot.

Hein ! C’était lui !


Sophie, bondissant.

Qu’est-ce que vous dites ?


Chanal, qui pendant ce qui précède est descendu par l’extrême droite, suivi de sa femme de façon à occuper le (4) et Francine le (5).

Eh bien, oui, quoi ? tout le monde le sait !


Sophie, qui s’est retournée indignée vers son mari tout piteux.

Tu as été surpris, toi ! Ah ! misérable !

Du revers de la main elle lui applique sur la joue droite un soufflet qui l’envoie s’effondrer sur le canapé, et passe au n° 1.

Massenay, se tenant la joue.

Oh !


Sophie, aussitôt passée, se retournant sur place, et aussi calme et nette, qu’elle vient d’avoir de violence.

C’est bien, monsieur ! n’attendez de moi ni colère ni violence… ! tout est fini entre nous…

Elle remonte par l’extrême droite.

Massenay, se retournant sur le canapé sans se lever complètement et l’implorant par-dessus le dossier.

Sophie !


Sophie, digne et tranchante.

Tout ! (À Planteloup.) Suivez-moi ! monsieur le commissaire.


Planteloup.

Je suis à vos ordres.

Il va la rejoindre au-dessus du canapé et tous deux sortent par la porte de gauche, deuxième plan.

Massenay, navré.

Oh ! (Allant à Coustouillu, comme pour en appeler à lui.) Enfin, voyons… !


Coustouillu, qui s’est contenu jusque-là mais n’a cessé de le dévorer du regard, éclatant subitement.

L’amant, c’était vous !


Massenay, interloqué.

Quoi ?


Coustouillu, prenant du champ et avec un bel élan, lui appliquant de la main droite une maîtresse gifle sur la joue gauche.

Tiens !


Massenay, abruti par cette agression inopinée.

Oh ! (Se rebiffant aussitôt). Ah ! toi par exemple… !

Il lui applique à son tour un magistral soufflet de la main droite sur la joue gauche.

Coustouillu, remontant et au moment de sortir.

Vous recevrez mes témoins !


Massenay.

Et vous les miens !

Coustouillu sort. Massenay se frotte la face.

Chanal, avec une philosophie narquoise.

Eh bien, tu vois, mon vieux… la main passe !

Rideau.


ACTE QUATRIÈME

Plantation du décor. Quatrième acte


ACTE QUATRIÈME


Même décor qu’au premier acte. Quelques modifications seulement dans la disposition des meubles. La petite table-rognon, qui était au fond du théâtre, se trouve au lever du rideau devant et à droite du canapé de gauche. La table de salon, qui était posée perpendiculairement au public, est toujours à la même place mais en biais, le sommet de l’angle vers le public, le côté étroit dans la direction de la cheminée, le côté large dans la direction du piano. À droite de l’angle de la table un fauteuil, devant le côté large, le siège tabouret ; sous la table, le petit tabouret de pied. Le fauteuil qui était au-dessus de la cheminée, de même que celui qui était à l’extrême gauche, ne sont plus sur la scène. En revanche un peu au-dessus et à gauche de la table de droite est une large bergère n’appartenant pas au mobilier. Au pied de la bergère, un coussin est tombé. Sur la grande table, des journaux illustrés. Sur le piano, dans un vase, des fleurs de saison indiquant qu’on est au mois de mai ou de juin.



Scène première

CHANAL, puis ÉTIENNE.

Au lever du rideau, Chanal, seul dans le salon, est assis sur le fauteuil qui est au coin de la table de droite. Il regarde les images des journaux illustrés qu’on a dû lui donner pour occuper son temps ; on sent qu’il est en visite ; son chapeau est posé près de lui sur la table. Après un temps qu’il occupe à achever une livraison, il jette cette dernière sur la table, tire sa montre regarde l’heure, pousse le soupir de résignation de l’homme qui pose depuis longtemps ; puis, se levant, va sonner à droite de la cheminée ; après quoi, remontant au-dessus de la table, il arpente la scène jusqu’au canapé. Arrivé là, ses yeux tombent sur la petite table-rognon. Il la regarde un instant, regarde la place qu’elle occupait au premier acte, puis, avec l’air d’un homme que le désordre insupporte :

Chanal.

Qu’est-ce qu’elle fait là, celle-là ? c’est pas sa place ! (Il prend la petite table, puis, tout en la portant au fond :) Ah ! là là, là là !


Étienne, arrivant du fond ; il est en veston de travail en coutil mauve.

C’est monsieur qui a sonné ?


Chanal.

C’est moi, oui ! (Après un petit temps.) Vous êtes bien sûr que madame doit rentrer ?


Étienne (1), au-dessus du piano.

Oh ! sûr, monsieur… pour déjeuner. D’ailleurs, madame m’a bien recommandé pour monsieur ; elle m’a dit : « Monsieur mon ancien mari doit venir vers une heure, vous le ferez attendre. »


Chanal (2), avec une intention ironique.

« Vous » le ferez attendre ? Ou « Je » le ferai attendre ?


Étienne, sans comprendre l’ironie.

« Vous » le ferez attendre.


Chanal, regardant sa montre.

Deux heures un quart !… Je m’étais pourtant dis : « J’écris que je viendrai à une heure ; en arrivant à une heure et demi, j’ai des chances que… » (S’asseyant sur le tabouret du piano, dos au clavier.) eh ! bien, non ! Il n’y a pas moyen d’être en retard avec madame. Je trouve encore moyen de poser trois quarts d’heure.


Étienne, tout en rangeant sur le piano.

Monsieur sait, même du temps de monsieur, madame pour l’heure… !


Chanal, levant les yeux du ciel comme un homme édifié.

Oh !


Étienne.

Ça a exaspéré plus d’une fois monsieur !

En prononçant le mot « monsieur » il a un geste de la tête dans la direction de la porte du hall comme pour désigner quelqu’un qui n’est pas là.

Chanal, qui tournant le dos n’a pas vu le geste d’Étienne, se méprenant.

Moi ?


Étienne, très simplement, et avec le même geste de la tête.

Non !… Monsieur actuel.


Chanal, avec une pointe d’humeur en constatant qu’il est question de Massenay.

Ah !


Étienne, levant les mains et les yeux au ciel.

Oh !

Il traverse la scène au fond, et pendant ce qui suit, ramasse le coussin tombé de la bergère.

Chanal.

Oui, eh ! bien, je ne suis pas fâché qu’un autre voie un peu ce que c’est ! (À ce moment, Étienne s’étant baissé pour ramasser le coussin tombé à terre, laisse par sa position apercevoir le sommet de son crâne à Chanal.) Eh ! mais, dites-moi donc, Étienne ; il me semble que vous vous déplumez !


Étienne, qui s’est redressé, le coussin dans la main.

Monsieur est bien bon… (Avec une philosophie douce.) C’est les cheveux qui tombent !


Chanal, approuvant ironiquement la justesse du renseignement.

Oui. (Considérant la bergère qu’Étienne a prise par les deux bras et transporte, près et au-dessus de la cheminée.) Tiens ! Qu’est-ce que c’est que cette bergère ?… qu’est-ce qu’elle fait ici ? Elle est du petit salon !


Étienne, haussant des épaules résignées.

C’est madame qui l’a mise là !

Il descend entre la table et la cheminée.

Chanal.

C’est drôle, cette manie de ne jamais laisser les choses à leur place !


Étienne, heureux de trouver quelqu’un qui pense comme lui.

Ah ! monsieur, ce qu’on dit ça de fois, nous autres, à l’office ! (Avec amertume.) Mais c’est des choses qu’on est forcé de se dire à soi-même.


Chanal, suivant le fil de son idée.

Enfin voilà une bergère qui appartient au petit salon… ! (Se levant et traversant la scène.) Ah ! et puis, au fond, je ne sais pas de quoi je me mêle ; ça ne me regarde pas !… Je ne suis pas chez moi ici ! (Il s’est assis sur le tabouret à gauche de la table, le bras gauche appuyé sur celle-ci. Voyant Étienne tout près de lui, pris d’un besoin de lui tirer les vers du nez.) Et… dites-moi !

Il lui fait de la tête le signe d’approcher.

Étienne, avançant la tête.

Monsieur ?


Chanal, l’air inquisiteur et très en sourdine.

À part ça ; ça… ça va ici ?


Étienne, pas mécontent.

Mais… comme ça, monsieur !


Chanal.

Ah ?


Étienne, après un petit temps.

J’ai ma femme qui m’a donné un garçon.


Chanal, interloqué par cette confidence inattendue.

Ah ?… aha ? enchanté… Non, je parlais de madame.


Étienne.

Ah ? (Avec indifférence.) Pas mal, monsieur !


Chanal.

Aha ?… tant mieux.

Voyant qu’il n’est guère plus avancé qu’auparavant, il renonce à son interrogatoire et pour occuper le temps, prend un journal illustré dont il parcourt les images après avoir fixé son lorgnon sur l’extrême bout de son nez.

Étienne, après un temps.

Je peux dire qu’elle a eu une grossesse très dure.


Chanal, ahuri, relevant la tête et regardant Étienne par-dessus son lorgnon.

Qui ?


Étienne.

Ma femme.


Chanal.

Ah ! votre… ! bon, bon ! oui, oui !


Étienne.

Un enfant qui est venu avant terme… à cinq mois !

Sur ces derniers mots, il se retourne vers la cheminée, sur laquelle il prend un journal qu’il replie pour le ranger.

Chanal, sur un ton de condoléance.

Vraiment ? Oh ! mon pauvre Étienne ! Tant de souffrances pour rien !


Étienne, se retournant, étonné.

Comment, pour rien ! mais il est superbe, monsieur !… Il pesait onze livres en venant au monde.


Chanal, ahuri.

À… à cinq mois ?


Étienne, très fier de lui.

Oui, môssieur ! C’est un cas très rare ! Le médecin a même dit que c’était très heureux qu’il soit né à cette époque ! sans ça, il aurait été trop gros, on n’aurait pas pu l’avoir.


Chanal, riant.

Allons, voyons ! à cinq mois ? vous devez vous tromper.


Étienne.

Oh ! monsieur, impossible !… les dates sont là : ma femme a été pendant dix mois dans le Midi et elle n’est revenu qu’il y a six mois ; ainsi…


Chanal, se rendant.

Ah !… Ah !… En effet !


Étienne, appuyant d’un argument nouveau.

Elle était chez ses maîtres, à Montpellier, alors !…


Chanal, affectant la plus grande conviction et tout en retirant son binocle pour le ranger dans sa poche.

Oui, oui, c’est évident ! si elle était… Qu’est-ce qu’ils font, ses maîtres ?


Étienne.

Il est officier de la remonte.


Chanal.

Aha ?… oui, oui, oui !


Étienne, avec satisfaction.

Il me ressemble beaucoup.


Chanal.

L’officier !…


Étienne.

Non !… le petit.


Chanal.

Ah ! le petit !… Eh ! bien, mais… c’est bien ça ! c’est une attention ! car enfin… rien ne l’y forçait.

À ces derniers mots il s’est levé et gagne l’extrême gauche.

Étienne.

Évidemment ! (Très reconnaissant.) Monsieur est bien bon de s’intéresser à moi.


Chanal, avec bonhomie, les mains dans les poches de son pantalon.

Oh ! bien, vous savez… en attendant madame !


Étienne.

Ah ! justement, voici madame.

À ce moment, au fond, paraît Francine ; elle va jusqu’à la table qui est dans le hall ; regarde dans le courrier s’il n’y a rien pour elle, puis, n’ayant rien trouvé, redescend aussitôt qu’Étienne a parlé.



Scène II

Les Mêmes, FRANCINE.


Francine, la main tendue descendant dans la direction de Chanal.

Oh ! mon cher, je vous demande pardon. (Décrivant une courbe dans sa marche pour parler à Étienne et sans transition.) Étienne, je meurs ! apportez-moi n’importe quoi sur un plateau, je mangerai ici.


Étienne.

Oui, madame.

Tandis que Francine redescend vers Chanal, il remonte et sort.

Francine, à Chanal qui lui-même a fait une partie du chemin vers elle, lui mettant la main sur l’épaule.

Mon pauvre ami, je te… (Elle sourit avec un geste d’excuse, puis se reprenant.) je vous fais toutes mes excuses ! Il y a longtemps que vous êtes là ?


Chanal, sur un ton d’aimable philosophie.

Trois quarts d’heure.


Francine, bien nature, tout en quittant Chanal pour aller enlever son chapeau devant la glace de la cheminée.

Ah ! tant mieux ! Je craignais de vous avoir fait attendre. (Chanal a un geste des bras et une expression de physionomie comme pour dire : « c’est exquis ! » — Francine tout en se regardant dans la glace.) C’est que avez mal choisi votre jour. Votre lettre m’est arrivée ce matin, et juste, j’avais deux essayages !… et un enterrement… que je n’ai pas pu remettre.


Chanal, malicieusement, tout en s’asseyant sur le tabouret de gauche de la table.

L’enterrement surtout.


Francine, abondant dans la plaisanterie.

Comme vous dites ! (Ayant fini d’arranger ses cheveux, elle s’assied sur le fauteuil à droite de la table, lequel est tourné de façon à faire presque face à Chanal.) Les Duchaumel, vous savez.


Chanal, toujours plaisantin.

Tous ?


Francine, riant.

Oh ! non pas tous ! vous êtes gourmand, vous !… non, la vieille !… c’est déjà suffisant ! Dix-huit millions qui tombent !

Chanal, avec un geste de la tête de droite à gauche en manière de protestation et un sifflement de la langue contre les dents, mais tout cela de bonne humeur. Ssse !… Cochons, va !… Et c’était beau ?


Francine.

Ah ! mon cher, à faire rêver !… Trop même ! Ca avait quelque chose d’indécent… dans la joie ; ce n’était plus un enterrement, c’était un gala ! une orgie de fleurs, de musique, de lumière !… il y avait même des feux de bengale à l’église !… verts, oui ! dans des torchères. Vous voyez ça ?


Chanal, blagueur.

Pas de chandelles romaines ?


Francine, rieuse.

Non.


Chanal.

Eh ! eh ! cependant… bénies par le pape !


Francine.

Oh ! ma foi !


Chanal, riant.

Enfin, quoi ? Il ne manquait que le bouquet.


Francine.

Absolument. (S’enfonçant bien dans son fauteuil, le corps rejeté en arrière, les coudes au corps, les avants bras sur les manchettes du siège, les mains crispées sur les poignées et avec un mouvement douillet des épaules contre le dossier… regardant Chanal avec un tendre sentiment de bonne affection.) Ah ! mon ami, ça me fait plaisir de vous voir.


Chanal, sensible.

Moi aussi.


Francine.

On a beau dire, voyez-vous : quand on a été mari et femme !… eh ! bien… ça crée des liens.


Chanal.

Comment, si ça en crée ?… mais indissolubles !… la loi a beau rompre, la nature est là qui crie : « C’est pas vrai ! »


Francine, rêveuse, avec un hochement de tête.

Oui.


Chanal.

Mais, au fond, il n’y a que le premier mari qui compte.


Francine, souriant.

Oh ! Taisez-vous ! Si mon mari vous entendait !


Chanal, regarde instinctivement du côté du hall, puis :

S’il m’entendait je ne le dirais pas. (Se levant et sur un ton de plaidoirie, appuyant ses arguments par la suite, de tapes de la main sur la table, il arrivera ainsi à remonter jusqu’au dessus de celle-ci.) Mais la preuve qu’il reste toujours quelque chose, c’est que je suis ici ! Est-ce que c’est ma place ? Est-ce que je devrais y être ? moi, l’ex-époux de la femme remariée !… Car enfin, qu’est-ce que je viens faire ? Vous demander votre signature pour ces titres que nous n’avons pu négocier au moment de notre divorce, et que nous avons laissés indivis jusqu’à aujourd’hui… Évidemment c’est un bon prétexte, mais ça n’est qu’un prétexte ! et ce n’est pas moi qui aurais dû… c’est mon avoué. Eh bien, oui, je sais bien ! Mais je n’ai pas pu résister. Il y a trois jours que je suis à Paris, je me suis dit : il faut que j’en profite pour aller les voir.


Francine.

Mon bon Alcide.


Chanal.

C’est parfaitement incorrect, contraire à tous les usages, mais bah ! du moment que ni la femme, ni le premier mari, ni le second ne le trouvent mauvais… au diable ceux qui s’en choqueront ! Quant à moi, (Il est redescendu jusque derrière le fauteuil de sa femme ; prenant affectueusement les épaules de celle-ci entre ses deux mains). si ça me fait plaisir de revoir celle qui fut ma femme ! ah ! mais !… de la revoir en bon camarade !

Tout en parlant, de sa main droite passée par-dessus l’épaule gauche de sa femme, il lui serre la main qui est sur la poignée du fauteuil puis passe au 1.

Francine, avec élan.

Ah ! mon petit vieux, tu es toujours gentil, toi !


Chanal, avec un sérieux comique, la rappelant à l’ordre.

Eh ! là… Eh ! là… eh ! ben ?

Il s’assied sur le tabouret.

Francine, se levant et passant au 1.

Ah ! qu’est-ce que tu veux ? l’habitude !…


Chanal, se levant également et gagnant vers elle.

Soit ! mais alors il faudrait peut-être demander à Massenay si…


Francine.

Oh ! bien, tant pis pour lui s’il n’est pas content !… Est-ce qu’il t’a demandé la permission à toi, autrefois, pour… ? hein ?


Chanal, convaincu par l’argument.

Ah ! oui, ça !


Francine, l’index tendu, décrivant de la main une courbe dans l’espace, cela jusque sous le nez de Chanal.

Et c’était bien plus grave !


Chanal, sur le même ton que Francine.

Si ça l’était !


Francine.

Eh bien, alors ?

Elle va s’asseoir sur le tabouret du piano.

Chanal.

Mais tu as mille fois raison ! Tutoyons-nous donc !


Francine, assise, le menton dans la main droite, le coude droit sur la caisse du piano.

Ah ! mon pauvre chéri, je regrette bien qu’il ne t’ait pas demandé la permission alors !… parce que tu aurais dit non, évidemment !


Chanal, a un geste affirmatif de la tête puis avec un sérieux comique.

Évidemment !


Francine, avec un soupir.

Et je serais encore ta femme à l’heure qu’il est !


Chanal, même soupir.

Mais oui.


Francine, se levant et la main sur l’épaule de Chanal.

Ah ! Je n’ai pas su t’apprécier, vois-tu… (Appuyant chaque partie de son argument d’autant de tapes sur l’épaule de Chanal.) Si les maris pouvaient laisser leurs femmes avoir un ou deux amants pour leur permettre de comparer, il y aurait beaucoup plus de femmes fidèles !… (Quittant Chanal, elle va jusqu’au canapé puis se retournant.) beaucoup plus !

Elle s’assied côté gauche du canapé.

Chanal, sceptique.

Bien oui ! ce serait la sagesse, mais tant que le monde sera monde… ! (Allant s’asseoir près d’elle, sur le bras droit du canapé.) Ah ! ça, voyons, mais ça ne va donc pas ici ?


Francine, levant les yeux au ciel.

C’est pas drôle tous les jours.


Chanal.

Quoi ? Massenay… ?


Francine.

Insupportable ! Tout le temps des scènes !… (Sur un ton d’amère ironie, la voix un peu en fausset.) Lui qui était si large d’idées quand c’était toi qui étais en jeu, ah ! bien !… il faut le voir, maintenant qu’il y est pour son compte : ombrageux, jaloux, voyant le mal dans tout !… et sans raison naturellement, comme toujours !… Car enfin, je le suis, fidèle, (Chanal qui écoute avec beaucoup de sérieux, approuve de la tête.) je ne le trompe pas… (Même jeu pour Chanal. Francine croyant lire un doute qui n’existe pas dans les yeux de Chanal.) Je te le dirais, n’est-ce pas ? Je ne me gênerais pas avec toi.


Chanal, s’incline en souriant, puis :

Merci.


Francine, excédée.

Eh bien, je t’avoue qu’il y a des moments, quand il m’a bien poussée à bout, où il me prend des envies de me jeter dans les bras du premier homme que je rencontrerais ! (Se levant et passant.) qu’au moins il soit jaloux pour quelque chose !


Chanal, qui s’est levé à son tour, la morigénant.

Voyons, voyons, Francine !


Francine, qui est (2) au coin du piano et dos au public, posant sa main gauche sur l’épaule de Chanal.

Et il est bête avec ça ! ici, il ne reçoit plus un ami, parce que c’est des hommes ! (Nerveuse elle remonte, déplace sans motif un objet sur le piano, puis gagne jusqu’à la cheminée, tout cela, en parlant.) comme si ça avait jamais empêché quelque chose quand une femme a ça dans la tête !… tout au plus Coustouillu, parce qu’il n’est pas dangereux.


Chanal, allant se rasseoir sur le tabouret près de la table.

Ah ! vraiment, Coustouillu… ?


Francine.

Oui ; après s’être battus ensemble, ils se sont réconciliés à l’occasion de mon mariage ; et comme Coustouillu bafouille plus que jamais, il est tranquille ; (Tout en s’arrangeant machinalement les cheveux devant la glace.) mais vraiment, comme distraction !… (Se retournant à demi, vers Chanal.) Au fait, comment se fait-il que tu n’aies pas vu Émile ? il était donc déjà sorti ?


Chanal, d’un air parfaitement détaché.

Je ne sais pas ! Étienne m’a dit qu’il n’était pas là. (Revenant au sujet qui l’intéresse davantage, tandis que Francine, pour occuper ses nerfs, range machinalement sur la cheminée.) Ah ! alors, ça ne va pas !


Francine, frappée par le ton de satisfaction de Chanal, se retourne vers lui, le regarde, puis :

Tu dis ça comme si ça te faisait plaisir.


Chanal, vivement.

Non, non !


Francine, peu convaincue.

Oh !


Chanal.

Et puis au fond, pourquoi mentir ?… Évidemment, je suis chagriné pour toi !… et à côté de ça, je serais tout de même très vexé, si tu venais me dire : Ah ! mon ami ! comme je suis plus heureuse que de ton temps.


Francine, souriant.

Égoïste !


Chanal, avec un bon sourire.

Qu’est-ce que tu veux ? On est un homme !

Étienne paraît portant un plateau avec toute une collation.



Scène III

Les Mêmes, ÉTIENNE, puis MADELEINE.

Francine, à Étienne qui se dirige vers la grande table, lui indiquant de la tête, mais sans regarder d’abord, la place près du canapé où était la petite table au lever du rideau.

Non, tenez… mettez-ça sur la table… (S’apercevant que la table n’est plus à la même place.) tiens, où est-elle ?

Elle cherche des yeux.

Chanal.

Quoi donc ?

Il se retourne sur place pour voir ce qu’on cherche.

Étienne, qui en pivotant sur lui-même, aperçoit la table au fond.

Ah !… On l’a remise là au fond.

Il va poser son plateau sur la table…

Francine.

Tiens ?


Chanal, se retournant vers Francine.

Ah ! oui, c’est moi !… l’habitude de la voir là.


Francine, se penchant vers lui en lui mettant la main sur la main qu’il a sur la table, et avec ironie.

Toujours maniaque, alors ?

Elle gagne au-dessus de la table de droite pour aller directement s’asseoir sur la partie droite du canapé.

Chanal, en manière de justification.

J’ai l’horreur du désordre.

Étienne pendant ce temps descend avec la petite table surmontée du plateau ; arrivé devant le canapé, il fait demi-tour, toujours avec la table dans les mains, de sorte qu’il est dos au public.

Francine, pendant qu’Étienne range le couvert sur la table qu’il a mise à proximité de Francine, devant le milieu du canapé.

Où est donc monsieur ?


Étienne.

Monsieur a attendu madame pour se mettre à table ; puis comme madame ne venait pas il a pris son chapeau et il est parti sans déjeuner, en disant « Nous allons un peu voir ce que ça signifie ! »


Francine (2), les lèvres pincées, et le son de voix dans le nez.

Aha ?… (Rictus amer, puis.) bien !


Étienne.

Monsieur n’avait pas l’air content.


Francine, sur un ton dédaigneux.

Bon, bon, ça va bien. (changeant de ton.) Eh ! bien, Étienne, vous avez vu Mmonsieur ?…


Étienne, qui s’apprêtait à remonter et est à gauche du canapé.

Oh ! oui, madame.

Chanal, qui toujours sur son tabouret était en train de jeter les yeux sur un journal illustré, relevant la tête en entendant qu’il est question de lui. Comment donc ! nous avons même eu le temps de causer.


Étienne.

Oui, madame ! Ah ! ce que nous avons été heureux de savoir monsieur là !


Chanal, à demi tourné vers eux.

Merci, Étienne !… Qui, « nous » ?


Étienne.

Mais nous, monsieur ! moi et la cuisinière : Madeleine !


Chanal, reposant son journal, et se retournant vers Francine.

Ah ! Tu as toujours cette bonne Madeleine ?


Francine.

Toujours.


Étienne.

Oh ! elle serait si contente si elle pouvait voir monsieur !


Chanal.

Mais qu’elle vienne ! (À Francine.) Tu permets ?


Francine.

Oui, oui !


Étienne, tout en remontant vers le fond.

Ah ! bien, c’est ça qui va lui faire plaisir ! (Parlant à la cantonade, direction gauche.) Venez, Madeleine !… Oui, oui ! vous pouvez ! madame permet. (À Chanal en redescendant un peu et sur un ton d’indulgence.) Elle n’était pas loin ! elle s’était mise là pour si monsieur sortait…


Madeleine, tenue de cuisinière. — Elle passe la moitié de son corps à la porte du hall.

Bonjour, monsieur.


Chanal, l’avant-bras gauche appuyé sur la table — avec condescendance.

Entrez, ma bonne Madeleine.


Madeleine, s’avançant timidement en essuyant ses mains à son tablier relevé d’un côté.

Monsieur est bien bon ! Et monsieur va toujours bien ?


Chanal.

Mais comme vous voyez, Madeleine !… et vous ?


Madeleine.

Oh ! ça va, monsieur ! Dame, c’est pas comme du temps de monsieur ! (Regardant Francine.) Oh ! c’est pas que monsieur ne soit pas un bon maître ! (À Chanal, avec de la tendresse dans la voix.) Mais c’est égal ! c’est tout de même pas monsieur !… il n’est pas attentionné comme monsieur pour les domestiques ! Monsieur était beaucoup plus gâteux !


Chanal, qui écoute tout cela avec des gestes d’approbation de la tête, frappé tout à coup par le dernier mot.

Quoi ?


Étienne, au-dessus de la table de droite.

Ça, c’est vrai, monsieur.


Chanal, qui a compris, se met à rire, puis.

Ah !… Vous voulez dire, n’est-ce pas, que je vous gâtais davantage.


Étienne et Madeleine, bien en chœur.

Oh ! oui, monsieur !


Chanal, blagueur.

Oui, oui ! Évidemment ! C’est la même chose ! c’est la même chose !


Francine, tout en finissant de rire.

Allons, c’est bon, Madeleine, maintenant que vous avez vu monsieur !…


Madeleine, faisant mine de remonter.

Oui, madame.


Francine, à Chanal en se levant.

C’est que je la connais celle-là, si on la laisse bavarder… !


Madeleine, s’autorisant des dispositions où elle voit Francine, pour se familiariser, — gaîment, avec un geste des bras en l’air.

Ah ! bien, madame sait ben… ! On n’a pas si souvent… !


Francine, brusquement, sur un ton qui veut être bourru.

Voulez-vous aller à votre cuisine !


Madeleine, pirouettant.

Oui, madame, oui ! (Se retournant vers Chanal.) Au revoir, monsieur.


Chanal.

Au revoir.


Francine, la rappelant.

Ah !… et dites à Marie…


Madeleine, au-dessus du piano.

Marie est sortie, Madame.


Francine.

Ah ! C’est vrai… Eh ! bien, allez dans ma chambre et apportez-moi ici ma robe que j’avais hier… allez !


Madeleine.

Oui madame.

Elle sort de gauche.

Francine, à Chanal, désignant sa robe.

J’ai hâte de quitter cette robe… pour choses tristes !



Scène IV

Les Mêmes, moins MADELEINE, MASSENAY.


Étienne, qui a aperçu Massenay au fond, le signalant.

Ah ! voici monsieur !

Massenay, descendant à demi en scène ; il a son chapeau sur la tête et paraît d’humeur massacrante. Apercevant sa femme, il la regarde par-dessus son épaule puis d’un ton sec. Ah ?… enfin !… (À Étienne lui tendant son chapeau.) vous m’apporterez un peu de viande froide sur un plateau, Étienne !


Étienne.

Oui, monsieur.

Il sort en laissant ouverte la porte sur le hall.

Massenay, tout en retirant nerveusement ses gants — il descend vers Chanal comme s’il en appelait à lui et continue son mouvement en courbe de façon à ce que Francine reçoive la fin de son observation. Je n’ai pas encore déjeuné, moi, à l’heure qu’il est !

Il remonte.

Chanal.

Eh bien, Massenay ! c’est comme ça qu’on me dit bonjour ?


Massenay, allant serrer la main de Chanal, en restant au-dessus de lui.

Bonjour, Chanal. (Revenant à ses moutons.) Je ne sais pas si c’était ainsi de ton temps, mon cher ? mais voilà à quelle heure on peut se mettre à table, avec madame !


Francine, toujours debout dans l’angle du piano et du canapé, d’un ton dédaigneux et par-dessus son épaule.

Tu n’avais qu’à te mettre à table sans moi.


Massenay, du tac au tac et également par-dessus son épaule.

On n’est pas marié pour prendre ses repas chacun de son côté !


Francine, id.

En tout cas, si tu avais été là, il y a assez longtemps que je suis rentrée.


Massenay, marchant sur elle et tranchant comme une lame de couteau.

C’est faux ! il y a un quart d’heure ; le concierge me l’a dit.


Francine, sur un ton d’ironie méprisante.

Ah ! si tu interroges le concierge !


Massenay, renonçant à se contenir.

Enfin, où as-tu été ?


Francine, les yeux au plafond.

Demande au concierge.


Massenay, comme s’il allait sauter sur elle.

Francine !


Francine, daignant descendre les yeux sur lui.

Quoi ?


Massenay, se dominant et remontant rageusement.

Oh !


Chanal, conciliant.

Allons ! Allons !… Allons, mes enfants ! (se levant.) Vous n’allez pas choisir le jour où je viens, pour vous disputer !

Tout en parlant, il remonte jusqu’à la gauche de Massenay.

Francine, traversant la scène en biais, de façon à arriver au-dessus de la table de droite.

Oh ! il ne choisit pas !


Massenay, emboîtant le pas derrière Francine, tandis que Chanal découragé s’assied sur le tabouret de piano.

Tu vas me dire, comme toujours, que tu as déjeuné chez ta mère ? (Francine qui a continué de descendre entre la table et la cheminée, hausse les épaules.) Eh ! bien, non ! car je viens, moi, de chez ta mère ! J’ai voulu en avoir le cœur net… et tu n’y as pas déjeuné depuis samedi.


Francine, qui, toujours suivie par Massenay, se trouve devant la table de droite, se retournant avec un superbe dédain vers Massenay.

C’est pour m’apprendre ça que tu es sorti ? Tu pouvais aussi bien rester chez toi… Je te ferai remarquer que j’ai déjeuné tous les jours ici ; comme j’ai l’habitude de ne déjeuner qu’une fois… !


Massenay, gêné par cet argument sans réplique, mais avec une mauvaise foi.

Oui, oh !…


Francine, indiquant son déjeuner.

Quant à aujourd’hui : voilà un plateau qui m’attend ; si tu avais pris la peine de regarder avant de parler… !

En parlant, la démarche hautaine elle a traversé la scène jusqu’au piano.

Massenay, ne voulant pas s’avouer vaincu.

Bon, soit ! C’est possible ! déjeuner ou pas déjeuner, cela importe peu dans l’espèce. Tout ça ne m’explique pas ce que tu peux faire dehors tous les jours jusqu’à des heures indues ?


Francine, sentant la moutarde lui monter au nez.

Oh !


Chanal, descendant entre eux, pour tenter une nouvelle intervention.

Écoutez, mes enfants !…


Massenay, l’écartant et lui imposant silence.

Non, pardon !


Francine, exaspérée.

Je vais chez mon amant, là ! Es-tu content ?


Massenay, aigre et persifleur.

Je commence à le croire.


Francine, bondissant.

Quoi ?


Massenay, id.

Après tout, ce ne serait pas le premier.


Francine, id.

Qu’est-ce que tu dis ?


Massenay, sec.

Parfaitement !


Chanal, révolté.

Oh !


Francine, indignée.

Moi ? moi, j’ai eu des amants ?


Massenay, méchant.

Oui, toi !


Francine, suffoquée.

Qui ? qui ? nomme m’en un !


Massenay.

Mais… moi !


Francine et Chanal.

Oh !

Elle gagne nerveusement l’extrême gauche, suivie de Chanal qui s’efforce à la calmer.

Massenay.
Parfaitement !
Il gagne l’extrême droite.

Francine, indignée, l’indiquant de la main.

C’est lui ! lui qui me le reproche !


Massenay, pivotant sur lui-même.

Il ne s’agit pas de rep… (L’arrivée d’Étienne qui entre avec un plateau servi, lui coupe la parole. — Silence général mais on sent tout le monde tendu. Massenay, les deux mains derrière le dos, arpente la scène jusqu’au fond puis redescend. — Apercevant Étienne pivotant à droite puis à gauche, pour trouver une table où poser son plateau, — avec humeur.) Eh ! bien, c’est fini ! Quand vous aurez fini de valser… posez ça là !

Il indique la table de droite.

Étienne, posant le plateau sur la table.

Oui, monsieur. (Sans se rendre compte qu’il est de trop, et que Massenay bout littéralement, il met bien tranquillement de l’ordre sur le plateau, puis :) J’ai mis du sel, de la moutarde…


Massenay, agacé et impatient de le voir partir.

Bon, bon ! ça va bien !…


Étienne, calme.

Oui, monsieur.

Il remonte de son même pas tranquille et sort en laissant la porte ouverte derrière lui.

Massenay, qui est remonté derrière Étienne avec des envies de le pousser dehors, redescendant vivement dès qu’il est hors de vue, — reprenant sur le diapason qu’il a quitté. … Il ne s’agit pas de reproches ! Mais je dis que ce que tu as fait pour moi, tu as bien pu le faire pour d’autres.


Francine (1), à Chanal.

Voilà ! voilà ! tu l’entends !


Chanal.

Massenay, comment peux-tu… !


Massenay.

Oh ! mon ami, c’est très joli de le faire au beau sentiment ! mais n’empêche qu’on raisonne !… qu’on se dit qu’on n’est pas mieux qu’un autre… et que si une femme a pu une fois… !

Il gagne la droite.

Chanal.

Oh !


Massenay, se retournant.

Parfaitement ! et surtout quand on la voit sortir tous les jours…


Chanal, qui l’a suivi dans son mouvement — bon enfant et bien inconscient.

Tu sais, mon ami, c’était déjà comme ça de mon temps, alors… !


Massenay, avec un rire sardonique.

Ah ! ah ! Elle est bien bonne ! Si tu crois me tranquilliser en me disant cela !… on sait ce qui se passait pendant ce temps-là, n’est-ce pas ? Je peux en parler ; et tu ne t’en doutais pas !… Eh bien, qui me dit qu’il ne s’en passe pas autant sans que je m’en doute ?… Ce n’est pas elle qui viendra me le raconter, bien sûr !

Il s’assied nerveusement le dos à demi tourné à ses partenaires, le menton dans sa main gauche, sur le fauteuil de droite de la table.

Francine, indignée.

Oh !… (Allant jusqu’à Chanal qui tient le milieu de la scène.) Et voilà comme il me récompense de tout ce que j’ai fait pour lui ! (L’avant-bras gauche sur l’épaule de Chanal.) Quand je pense que j’étais la femme d’un honnête homme, (Du revers de la main droite elle frappe sur la poitrine de Chanal pour l’indiquer.) que pour cet être, j’ai foulé aux pieds le bonheur de cet honnête homme ! (Nouvelle tape dans l’estomac de Chanal.) Je l’ai trompé ! (Id.) Oui, oui ! (Id.) trompé !


Chanal, qui apprécie peu ce genre de discussion.

Ecoutez, si on ne parlait pas de moi !


Massenay, dans un besoin de riposte, s’est levé et fonçant sur sa femme dont Chanal seul le sépare.

Et pourquoi l’as-tu trompé ?

Comme Francine, il accompagne sa question d’une tape dans le creux de l’estomac de Chanal.

Francine, débordant sur la poitrine de Chanal pour mieux parler dans le nez de son mari.

Pourquoi ? Parce que je t’aimais.


Massenay, même jeu que Francine.

Tu m’aimais ?


Francine, id.

Oui, je t’aimais !


Massenay, haussant les épaules. — Ricanant.

Oh ! tu m’aimais ! (À Chanal lui indiquant sa femme avec un nouveau haussement d’épaules.) Elle m’aimait !

Les deux mains dans les poches de son pantalon, il arpente nerveusement jusqu’au fond, pour redescendre s’asseoir sur le tabouret à gauche de la table aussitôt la passade de Chanal.

Chanal, allant s’asseoir sur le fauteuil à droite de la table.

Oh ! que je goûte peu cette conversation !

Francine, qui dans le même état de nerfs que Massenay a arpenté jusqu’à l’extrême gauche, pivotant pour remonter d’un pas saccadé jusqu’au fond, tandis que son mari, assis sur le tabouret, tournant le dos à sa femme, le coude gauche sur la table et la tête dans sa main, l’écoute les yeux au plafond, la jambe droite agitée d’un mouvement nerveux. Malheureusement je t’aimais ! Je le paye assez cher aujourd’hui. (Descendant entre la cheminée et la table et prenant cette dernière comme tribune.) Le grand tort que nous avons nous autres femmes, c’est, pour amant, de chercher toujours un homme que nous aimons ; alors que la vérité serait d’en chercher un qui nous aime !

Massenay hausse les épaules et lui tourne le dos.

Chanal, avec une sage philosophie.

Ou de n’en pas chercher du tout.


Francine, qui est redescendue davantage.

Ce n’est pas toi que j’aurais dû choisir, c’est Coustouillu ! Coustouillu qui m’aimait ! (En appelant à Chanal.) n’est-ce pas ? (Moue de Chanal.) Qui se rongeait pour moi, lui ! et qui ne m’aurait jamais reproché… lui !… Oh ! non !

Elle redescend complètement à droite.

Massenay, exaspéré.

Mais va donc le chercher, ton Coustouillu ! mais il est encore temps ! Il est toujours là, tu sais ! tu peux le prendre !

Francine, comme si elle allait sauter à la figure de Massenay, fonçant sur le fauteuil de Chanal et écrasant les épaules de ce dernier sous sa poitrine pour défier son mari de plus près. D’abord, mets-toi bien en tête que je le prendrai si je veux !


Massenay, à Chanal avec un ricanement rageur.

Tu l’entends, hein ? Tu l’entends, ta femme !


Francine.

Oui, et puis, tiens ! je te préviens charitablement : tu joues là un jeu dangereux, mon ami ! (Massenay hausse les épaules, se lève et gagne la gauche avec un air persifleur. Mais Francine qui ne lâche pas prise ainsi, fait par en dessus, le tour de la table pour redescendre aussitôt vers son mari.) À force de corner sans cesse aux oreilles d’une femme qu’elle doit avoir un amant, il arrive qu’elle finit par se familiariser avec cette idée. Et prends garde, quand une femme a ça dans la tête !…


Massenay, au comble de la rage, lui jetant l’insulte à la face.

Mais dis donc : « quand elle a ça dans le sang ! »


Francine, bondissant sous l’outrage et dans le nez de Massenay.

C’est pour moi que tu dis ça ?


Massenay, nez à nez avec Francine.

Oui, c’est pour toi ! oui, c’est pour toi !… Courtisane !

Il pivote et gagne l’extrême-gauche.

Francine, avec un soubresaut en arrière.

Quoi ?


Chanal, qui s’est dressé comme mû par un ressort, poussant une exclamation de colère.

Ah ! (Du plat de la main il donne un violent coup sur la table, traverse la scène en quatre massives enjambées et, arrivé à Massenay, d’un coup sec de la main droite il ramène le revers droit de sa jaquette, de la main gauche le revers gauche, se boutonne d’un air de défi, puis.) En voilà assez !

Massenay, qui sur le coup de poing donné sur la table par Chanal, prévoyant l’altercation, a fait quelques pas vers la droite de façon à se trouver au moment de la provocation près et à droite du piano, toisant Chanal. Quoi ?


Chanal.

Je ne permettrai pas qu’on parle à ma… (Se reprenant.) à ta femme comme ça devant moi.


Massenay, persifleur.

Oh ! mais pardon, mon petit, hein ? Tant qu’elle a été ta femme et qu’elle a eu des amants, je ne m’en suis pas mêlé.


Chanal (2).

Comment des amants ?


Francine, qui indignée était remontée au moment de la provocation, redescendant au 3.

Je n’en ai eu qu’un.


Chanal, entre eux deux, soulignant.

Qu’un !


Massenay.

C’est un de trop !


Francine, gagnant la droite.

Oh !


Massenay.

En tout cas, je t’en prie, maintenant, laisse-moi diriger mon ménage comme je l’entends.

Il va bouder contre le piano, un genou sur le tabouret, les bras croisés sur la caisse.

Chanal, obsédé par cette discussion, remonte jusqu’au fond, en se prenant la tête dans les deux mains ; puis, de là, après un gros soupir, avec énergie. Voyons, mes enfants, je vous en supplie !


Francine, à Chanal.

Ah ! Et puis tiens, tu as raison ! je ne sais pas pourquoi je m’abaisse à discuter !


Massenay, persifleur.

Mais oui, comment donc !


Chanal, lève des yeux excédés au ciel, puis.

Comme si vous ne feriez pas mieux de déjeuner !


Francine, les lèvres pincées.

Absolument !

Elle traverse la scène pour aller au canapé.

Chanal, une fois la passade.

De manger votre viande, là… tant qu’elle est froide.


Francine, s’asseyant et se disposant à déjeuner.

C’est vrai ça !… Quand je me serai rendue malade… !


Massenay, ironique, tout en traversant la scène devant Chanal, pour aller s’asseoir sur le tabouret de la table de droite.

Ce sera une occasion pour dire que c’est de ma faute.

Il prend tout en parlant son plateau qui est sur la table, et après avoir tiré avec son pied petit tabouret de pied pour s’exhausser les jambes, il place le plateau sur ses genoux.

Chanal, faisant le bourru.

Allons, voyons ! As-tu fini, toi ?


Massenay, hypocritement, tout en s’installant pour déjeuner sur ses genoux.

Moi ? Mais qu’est-ce que je fais ? Est-ce que j’ai dit quelque chose ?


Francine, tout en mangeant du bout des lèvres, et sur un ton de vinaigre, sans daigner regarder son mari.

Non ! c’est le chat !


Massenay, tout en mangeant.

C’est elle qui tout de suite s’emporte parce que je me suis permis de demander timidement…


Francine, même jeu.

Oh ! timidement !


Massenay, id.

Si on ne peut plus poser une question maintenant… !

Ils mangent tous deux avec des figures longues d’une aune.

Chanal.

Ah ! mes enfants ! Mes enfants !… Quand on pense que la vie est si courte, et que vous vous la gâchez à plaisir !… (Tous deux, la fourchette d’une main, le couteau de l’autre, lèvent les bras et les yeux au ciel.) Et tout ça pour rien ! (Geste de protestation de part et d’autre ; Chanal répétant avec énergie.) Pour rien ! Si vous pouviez prendre l’habitude de vous expliquer simplement, au lieu de partir tout de suite en guerre…


Massenay.

Ah ! combien de fois je l’ai dit !


Chanal, affectant le ton bourru.

Mais à commencer par toi ! (Changeant de ton.) Si tu lui avais demandé simplement : « où as-tu été ? »


Massenay, bien doux.

C’est ce que j’ai dit : « Où as-tu été ? »


Chanal.

Oh ! pardon ! tu as dit : (Ton bourru.) « Où as-tu été ? » Tandis que si tu avais dit : (Voix sucrée.) Où as-tu été, ma chérie pour rentrer déjeuner, (Appuyant sur le trois.) à trois heures de l’après-midi ?… » Elle t’aurait répondu : « Mon chéri !… » Là, comme deux amours — « J’ai été à l’enterrement des Duchaumel. »


Massenay, à ce mot, reste coi, la fourchette en l’air sur le chemin de sa bouche ; il demeure un instant interdit, puis un peu penaud.

L’en… l’enterrement des Duchaumel ?


Francine, avec une moue de mépris, et sans daigner regarder son mari.

Mais oui.


Massenay, un temps de réflexion, puis.

C’était aujourd’hui ?


Francine, même jeu.

Mais dame !


Massenay, un temps, puis.

Diable ! Je l’ai complètement oublié !


Francine, avec un accent persifleur.

Ha !


Massenay, reste un instant soucieux, se mordant la lèvre, puis timidement.

Tu… tu m’as inscrit ?


Francine, sur un ton de dédain, avec toute la conscience de sa supériorité.

Naturellement, je t’ai inscrit !


Massenay, après un temps.

C’est bête, ça !…


Chanal, triomphant.

Eh bien, tu vois… hein ? (Allant à lui et le prenant par la manche de son veston.) Allons, lève-toi !


Massenay, ahuri.

Comment !


Chanal, impératif.

Allons ! Allons !

Il lui enlève son plateau des genoux.

Massenay, défendant son plateau.

Mais je n’ai pas fini !


Chanal, le lui enlevant quand même.

Allez hop ! (Massenay, tout en ronchonnant, obéit ; Chanal pose le plateau sur le piano, puis revenant à Massenay.) Et maintenant vous allez faire la paix.


Massenay, se rebiffant.

Ah ! non !


Chanal.

Veux-tu bien ! (Bon gré mal gré, il entraîne Massenay qui a conservé sa serviette dans la main gauche, jusqu’à proximité du canapé ; là, il le lâche pour aller chercher Francine — À Francine.) À toi, maintenant ! (Francine fait un peu de résistance, tout en maugréant la bouche pleine.) Allons, voyons !


Francine, sa serviette dans la main droite, se laissant emmener de mauvaise grâce, — parlant la bouche pleine.

Oui, oh ! mais je l’en préviens : un jour ou l’autre ça lui jouera un mauvais tour.


Chanal, affectant le ton bourru.

Allons ! fini, hein ? (Il leur met la main dans la main.) Là ! (Les rapprochant l’un de l’autre en les prenant simultanément par la nuque.) Embrassez-vous !

Massenay dépose un baiser glacial sur la joue de Francine.

Francine, ronchonnant pendant que Massenay l’embrasse.

Quand il m’aura poussée à quelque coup de tête, il sera bien avancé !


Massenay, toujours hostile.

Là, tu l’entends !

Il gagne la droite.

Francine, allant poser sa serviette sur son plateau.

Je le regretterai peut-être après, mais il sera trop tard.


Chanal, cherchant à leur imposer silence.

Allons, allons !

Massenay, tout en ronchonnant, enfonçant nerveusement sa serviette qu’il prend pour un mouchoir, dans la poche ad hoc de sa jaquette. Oui, oh ! mais je suis prévenu : j’aurai l’œil.

S’apercevant de sa bévue, il rejette avec humeur sa serviette sur le plateau qui est sur la table.

Francine, se rapprochant de Chanal, qui tourné du côté de Massenay, le considère avec des hochements de tête de découragement.

Oui, oh ! « tu auras l’œil » : juste assez pour n’y voir que du feu !… comme tous les maris ! Il n’y a qu’à voir quand ça arrive : c’est toujours celui-là qu’ils soupçonnent le moins… (Touchant Chanal pour en appeler à lui.) N’est-ce pas, Alcide ?


Chanal, que cette apostrophe arrache brusquement à son absorbement.

Oh ! non, je vous en prie, laissez-moi en dehors !


Francine, gagnant vers le piano.

Ah ! la, la, la, la !


Massenay.

Oh ! oui ! Ah ! la, la, la, la.

Tout en parlant il gagne la droite tandis que Chanal remonte en levant les bras au ciel.
À ce moment, par la porte de gauche, arrive Madeleine, apportant une robe en tissu clair. Cette robe doit être faite de telle sorte que la jupe soit indépendante du corsage et se passe avant ce dernier.



Scène V.

Les Mêmes, MADELEINE.


Massenay, qui s’est retourné à l’entrée de Madeleine.

Qu’est-ce qu’il y a, Madeleine ?


Madeleine.

C’est la robe que Madame m’a demandée !


Francine, allant à Madeleine.

Ah !


Madeleine

Elle n’était pas dans l’armoire, Marie l’avait mise à la lingerie pour la brosser.

Elle va porter la table servie qui gêne, au-dessus du piano, contre sa partie cintrée.

Massenay, qui a regardé successivement chacun des personnages d’un air ahuri.

Comment, ta robe ? Tu ne vas pas t’habiller ici, je suppose ?


Francine, qui est en train de déboutonner son corsage.

Pourquoi pas ? Il n’y a personne.


Massenay.

Comment, « personne » ? Eh bien, et lui ?

Il indique Chanal.

Francine, sur un ton d’insouciance.

Oh ! lui, il me connaît !


Chanal, bon enfant.

Je ne compte pas, moi.


Massenay, gagnant à droite, tout en maugréant.

Tu ne comptes pas ! Tu ne comptes pas !


Madeleine

Monsieur a été assez longtemps le mari de madame !


Massenay, avec rage, faisant demi-tour sur lui-même.

Ah ! je ne vous demande pas votre avis, à vous !


Francine, à Madeleine, tout en haussant les épaules.

Ça n’a aucune importance. Allez !

Elle retire son corsage.

Massenay, rageur.

C’est bien ! C’est très bien ! Si tu trouves que c’est convenable !

Il remonte entre la table et la cheminée.

Chanal, le suivant du regard et sur un ton ironique.

Tu es jaloux de moi ?


Massenay, très vexé mais ne voulant pas l’avouer.

Du tout ! du tout !… Je trouve seulement que dans le salon… ! Enfin, ça va bien, n’en parlons plus ! (Il arpente la scène au fond de long en large, jetant de temps en temps des regards rageurs sur les trois personnages qui ne font pas plus attention à lui que s’il n’existait pas. Madeleine au n°(1), près du piano, aide Francine à se dévêtir. Celle-ci (2), retire tranquillement sa jupe que Madeleine va porter sur le canapé où elle prendra en échange la nouvelle jupe. — Chanal planté toujours à la même place considère cet habillage en badaud et sans la moindre malice. Mais cela suffit à exaspérer Massenay ; une ou deux fois il semble près d’intervenir mais il se retient. Enfin n’y tenant plus, il fait en lui-même : « oh ! non, non ! » puis prenant un brusque parti, il descend au (4)derrière Chanal, le prend par les deux épaules et lui fait faire demi-tour sur place ; cependant ne voulant pas que son acte puisse être mis sur le compte de la jalousie, il prend un air dégagé tandis que Chanal interloqué roule des yeux ahuris.) Et à part ça, mon cher Chanal… ?


Chanal, comprenant soudain son idée de derrière la tête.
— À part, avec un sourire ironique.

Ah ?… bon !


Massenay.

Quoi de neuf ?


Chanal, à part.

Gros malin, va ! (Haut.) Mais… rien !


Massenay.

Ahâ ? (Chanal n’ayant rien d’autre à dire tourne la tête du côté de Francine ; Massenay qui a passé son bras sur l’épaule de Chanal, de façon à ouvrir la main en regard de son cou, lui retourne vivement la tête de son côté d’une pression brusque de la main contre la nuque.) Y a… y a longtemps qu’on ne s’est vu.


Chanal.

Un an !


Massenay, à court de conversation.

Eh ! oui ! (Chanal tourne de nouveau la tête, Massenay la lui tourne de la même façon.) Un an !… Moi aussi.


Chanal, souriant.

Naturellement.

Même jeu à froid de Chanal puis de Massenay.

Massenay.

Naturellement, oui, oui !

Chanal tourne la tête, Massenay la lui retourne.

Chanal, avec une conviction pleine d’ironie.

Ah ! non je t’en prie, écoute ! laisse ma tête tranquille !


Massenay.

Oh ! pardon.


Chanal.

C’est vrai, ça !


Francine, à Madeleine qui lui a passé sa jupe.

Là, agrafez-moi, Madeleine.


Madeleine.

C’est que j’ai peur, madame ; les doigts d’une cuisinière, c’est toujours un peu gras. (À Massenay.) Si monsieur voulait…


Massenay, qui sans en avoir l’air a maintenu Chanal face à lui pour l’empêcher de regarder du côté de Francine.

Moi ? (À Chanal afin qu’il ne se retourne pas.) Bouge pas !

Il remonte devant Chanal et se dirige vers Francine.

Francine.

Oh ! non, lui, il est trop maladroit !


Massenay, vexé.

Ah ! bon !… bien, bien !

Il remonte d’un pas rageur, tandis que Madeleine range la jupe retirée sur le canapé.

Francine, très naturellement, tout en se tournant face au piano de façon à présenter la croupe à Chanal.

Tiens, Alcide, veux-tu… ?


Chanal, qui est resté sagement le dos tourné, se retournant à cette invite, et allant à Francine.

Moi ? volontiers.

Massenay lui jette un regard furieux, mais ne dit rien, se contentant d’arpenter nerveusement la scène, au fond de long en large ; on l’entend ronchonner de temps en temps entre ses dents : « Ces façons !… On n’a jamais vu… Aucune pudeur ! » Tout cela est peine perdue, ni Francine ni Chanal ne font attention à ce qu’il peut faire, ce dernier tout à l’agrafage de la jupe de Francine.

Massenay, tout à coup, sortant de ses gonds. À part.

Oh ! non, non… ! (Il se précipite sur Chanal qu’il fait pirouetter et passer au 4.) Allons ! en voilà assez !


Tous.

Hein !


Francine (2).

Ah ! ça, tu deviens fou ?


Massenay (3), qui a arraché brutalement des mains de Madeleine le corsage qu’elle tient, voulant le passer de force lui-même à Francine.

Allez ! allez ! mets ton caraco !


Francine, furieuse de sa brutalité.

Ah ! mais à la fin…!


Massenay, id.

Allez ! Allez !


Chanal (4).
Oh !

Massenay, à Madeleine.

Et vous, allez, filez ! emportez tout ça et qu’on ne vous voie plus !

Madeleine, détalant prudemment en emportant les effets retirés par Francine.}} Oui, monsieur, oui !

Elle sort de gauche.

Massenay.

Ah ! nous allons voir si on va se moquer longtemps de moi ici !


Francine.

En tous cas, tu fais bien tout ce qu’il faut pour ça.


Massenay.

C’est possible ! Mais je t’ai épousée et tu m’obéiras !


Francine, se montant.

Prends garde ! ne me pousse pas à bout !


Massenay.

Parce que ?


Francine.

Parce que j’en ai assez ! j’en ai assez ! j’en ai assez !


Massenay.

Oh ! moi aussi, j’en ai assez !


Francine.

Ah ! C’est comme ça ! Eh ! bien c’est toi qui l’auras voulu !

Elle descend à gauche.

Massenay.

Oui ! je connais le refrain : tu prendras un amant ! Eh ! bien prends-le donc cet amant, puisque tu en meurs d’envie ! Prends-le une bonne fois et que je te pince ! c’est tout ce que je demande !


Francine.

C’est bien, tu n’auras pas à me le dire deux fois.


Massenay.

À ton aise !

Il remonte vers son cabinet.

Chanal, le suivant.

Mais tu es fou ! On ne défie pas une femme !


Massenay.

Fiche-moi la paix !

Il disparaît dans son cabinet dont il laisse la porte ouverte derrière lui.

Chanal.

Oh !… Mais quel bâton de poulailler !… (Entrant dans le cabinet.) Massenay !… voyons ! Massenay !

Il disparaît. On sonne à la cantonade.

Francine, très nerveuse, arpentant la scène et allant dans la direction du cabinet.

Oh ! non, il n’aura pas à me le dire deux fois !… l’imbécile ! l’imbécile ! l’imbécile !

À ce moment dans le hall paraît Coustouillu accompagné d’Étienne.

Étienne, dans le hall.

Voici justement madame, monsieur !

Il se retire ; Coustouillu entre seul.



Scène VI.

FRANCINE, COUSTOUILLU, puis CHANAL, puis MASSENAY, puis ÉTIENNE, BELGENCE.


Francine, apercevant Coustouillu.

Coustouillu ! Ah ! c’est le ciel qui l’envoie !


Coustouillu (1), allant à elle, tout décontenancé à son habitude.

Oh ! oh ! Mad… euh !… non… Je… euh ! pardon !


Francine (2), sans faire attention à son trouble, lui mettant comme un grappin, la main sur l’épaule.

Venez, vous ! j’ai à vous parler.


Coustouillu, de plus en plus troublé.

Hein ? Moi euh… je… quoi ?…


Francine, bien carrée.

Vous m’aimez, n’est-ce pas ?


Coustouillu, éperdu.

Hein ! moi ?… non, non !


Francine.

Comment, « non, non » ?


Coustouillu, id.

Hein ! Euh ! oui ! non ! Je ne sais pas !


Francine, passant outre.

C’est bien ! je suis à vous ! faites de moi ce qu’il vous plaira.

En disant cela, elle a pivoté sur elle-même et s’est laissée aller de dos sur la poitrine de Coustouillu.

Coustouillu, affolé.

Qu’est-ce que vous dites ?


Francine, toujours adossée à sa poitrine.

Allez ! Allez ! c’est le moment psychologique : profitez-en !


Coustouillu.
Est-il possible ! Ah ! ah !
Incapable de surmonter son émotion, il s’affaisse sur le tabouret de piano, ce qui fait tomber Francine sur les genoux.

Francine, qui s’est donné presque un tour de reins.

Eh bien ! quoi donc ? (Pivotant sur les genoux de Coustouillu et le voyant dans cet état.) Ah ! non, mon ami, non ! vous n’allez pas vous trouver mal ? ce n’est pas le moment !


Coustouillu.

Non… non… Ah ! Francine… Francine ! est-ce possible !


Francine.

Mais oui ! mais oui !


Coustouillu.

Ah !

Il la couvre de baisers goulus.

Francine.

C’est ça ! Allez ! Allez !


Coustouillu.

Oui.

Nouveaux baisers.

Francine.

Allez, allez, c’est ça !

À ce moment paraît Chanal venant du cabinet de travail. Il reste cloué sur le seuil de la porte devant la scène qu’il a sous les yeux. Bouche bée, impuissant à pousser un cri, il lève de grands bras en l’air, pivote sur lui-même et rentre précipitamment dans le cabinet de Massenay, — tout ceci sans que le couple tout à son affaire se soit aperçu de sa présence. Chanal n’est pas sitôt sorti que l’on sonne à la cantonade.

Francine, se dégageant brusquement de l’étreinte de Coustouillu et se levant d’un bond.

On a sonné ! vite, venez !


Coustouillu.

Qu’est-ce qu’il y a ?


Francine, se dirigeant au-dessus du piano vers la porte de gauche.

Du monde ! venez par là ! nous avons à causer !


Coustouillu.

Oui ! oui, ah ! Francine. (Dans son emballement, il ne regarde pas où il marche et ses pieds vont rencontrer une chaise qu’il renverse.) Oh !

Il se baisse pour la ramasser.

Francine.

Mais venez donc voyons ! vous ramasserez cette chaise plus tard !

Elle sort de gauche.

Coustouillu.

Oui ! oui ! Ah ! Francine ! Francine !

Il disparaît à sa suite. Presque simultanément paraît Chanal ressortant du cabinet et entraînant Massenay par la main.

Chanal.

Viens, toi ! Viens !


Massenay.

Mais quoi ? Quoi ?


Chanal.

Quand je te disais tout à l’heure qu’on ne défie pas une femme !


Massenay.

Oh ! non, mon ami, non je t’en prie ! Si c’est pour me reparler de ma femme… !

Il passe au 1.

Chanal, insistant.

Mais voyons !…


Massenay, ne voulant rien entendre.

Non !… non !


Chanal, décontenancé.

Oh !

Pendant ce qui précède, dans le hall dont la porte est restée ouverte, on a vu paraître Étienne (2) et Belgence (1) ; ce dernier est en train de remettre sa carte à Étienne, quand il aperçoit Massenay.

Belgence.

Eh ! le voilà !

Il fait mine de descendre en scène.

Massenay, allant à sa rencontre.

Belgence !… Ah ! mon ami, entre ! Entre !

Belgence descend vers lui. — Étienne, avant de sortir, emporte le plateau qui est sur le piano.

Chanal, revenant à la charge.

Enfin, Massenay, je t’en conjure… !


Massenay, sur un ton sans réplique et tout en le retournant par les épaules dans la direction de son cabinet.

Oh ! non, mon ami, non ! Tu vois, j’ai un ami à recevoir, ainsi… !


Chanal, se retournant de son côté.

Mais sapristi, quand je te répète que ta femme… !


Massenay.

Oui ? Eh ! bien, je m’en fiche, de ma femme, je te dis ! J’en ai assez ! j’en ai par-dessus la tête !


Chanal, à bout d’arguments.

Mais justement ! Il s’agit de ta tête !


Massenay, le retournant et le poussant vers son cabinet.

Eh bien, tant mieux ! ne t’occupe pas de ma tête ! et va par là.


Chanal, navré.

Oh !

Il disparaît, agitant de grands bras au-dessus de sa tête.

Massenay, allant à Belgence les mains tendues, et tout en parlant, le ramenant ainsi, les mains dans les mains, en marchant à reculons jusque devant la table de droite, de façon à ce que Belgence vienne s’asseoir sur le tabouret et Massenay sur le fauteuil. Ah ! mon bon Belgence ! Tu m’apparais comme le rayon de soleil ! Mais qu’est-ce que tu es devenu, depuis un an ? M’as-tu assez lâché !


Belgence, gêné.

Bien, tu sais, dans la vie… !


Massenay, sans s’arrêter à sa réponse, le bourrant de questions.

Et ma première femme, tu la vois toujours ? Qu’est-ce qu’elle devient ?


Belgence.

Eh bien, mais… !

Massenay, d’affilée et comme un homme qui a tant de choses à dire qu’il ne sait par quel bout commencer, passant d’une idée à l’autre, sans se donner presque le temps de respirer. Ah ! quelle boulette j’ai fait de la quitter ! car enfin nous étions si heureux ! Ah ! Quelle différence jadis et aujourd’hui !… et elle aussi, tu sais, elle a fait une boulette ! elle est bien avancée maintenant, seule dans la vie ! Enfin, ne parlons pas de tout ça ! Le passé est le passé… tout ce que nous dirons ou rien… ! (Sur un tout autre ton.) et qu’est-ce qui t’amène ?


Belgence, un peu gêné.

Eh ! bien, voilà : justement, je venais t’annoncer… j’ai l’intention de me marier.


Massenay, effrayé pour lui.

Oh ! mon ami, prends garde !… tu ne sais pas à quel danger tu t’exposes !… si tu tombes mal !… regarde, moi !


Belgence, se levant et gagnant la gauche, sur un ton satisfait.

Oh ! Mais je ne tombe pas mal.


Massenay, se levant et s’asseyant sur le coin de la table.

Oui ! Oh ! ça, mon pauvre vieux, on croit toujours… avant ; et puis quand une fois ça y est !… Connais-tu seulement bien la femme que tu épouses ?


Belgence.

Oh ! oui !


Massenay, incrédule.

Oho !


Belgence.

Je t’assure !… C’est ta femme !


Massenay, bondissant.

Hein !


Belgence.

Sophie, ta première femme !


Massenay, lui sautant au collet et le secouant comme un prunier.

Tu veux épouser ma femme, toi ?


Belgence, à moitié étranglé.

Mais oui, quoi ?


Massenay, le repoussant.

Ah ! ça tu es fou ! et c’est pour m’apprendre ça que tu viens ici ? Mais qu’est-ce qu’il te faut encore ? Tu ne veux pas que je te serve de garçon d’honneur ? Désolé, mon cher, j’ai passé l’âge !

Il redescend à droite.

Belgence.

Mais qu’est-ce que tu as ? On dirait que ça te vexe ?


Massenay, avec un ricanement tout en regagnant vers lui.

Moi ?… Moi, vexé !


Belgence.

Mais oui !… Tu ne peux cependant pas exiger de Sophie qu’elle se voue éternellement au célibat ?


Massenay, l’écartant de lui d’une poussée du plat de la main à chaque « allez » ! — puis, gagnant la gauche jusqu’au tabouret de piano.

Mais allez ! allez ! Mariez-vous. Je m’en fiche, moi ! Qu’est-ce que ça me fait ? Vous êtes libres !


Belgence (2).

Bien oui, je sais bien !… seulement, c’est Sophie… elle a tenu absolument à ce que je vienne te demander ton consentement.


Massenay.

Comment, mon consentement ?


Belgence.

Oui.


Massenay, traversant la scène au-dessus de Belgence pour redescendre à droite de la table — tout cela, tout en parlant.

Ah ! ça, est-ce qu’elle perd la tête ? Est-ce que je suis son père ? Est-ce que je suis sa mère ? Est-ce que ça me regarde ?


Belgence, qui a suivi le mouvement de Massenay.

C’est ce que je lui ai dit ; mais c’est sa condition sine qua non.


Massenay.

Sa condition… !


Belgence.

Bien oui, n’est-ce pas ? Comme nous sommes liés tous les deux, elle ne veut pas avoir l’air de t’enlever tes amis.


Massenay, avec ironie quoique touché au fond.

Non, c’est extraordinaire !


Belgence, se rapprochant de lui et sur un ton persuasif.

Voyons, ça t’est égal… ! du moment qu’elle n’est plus à toi… que ce soit moi ou un autre ?…


Massenay, obsédé et pour en finir.

Soit, c’est entendu, là ! Je t’enverrai un papier ! je te donnerai un certificat.


Belgence, ravi et tout en allant prendre son chapeau qu’il avait déposé sur le piano.

Ah ! c’est ça !… Je vais aller lui dire ça tout de suite ; elle m’attend, en bas, dans une voiture.


Massenay, impulsivement.

Ah ?… (Sur un ton qu’il s’efforce de rendre plus indifférent, en voyant que Belgence s’est retourné à son « ah ».) Ah ! elle est… ?


Belgence, sans malice.

Oui ! pour ne pas perdre de temps n’est-ce pas… ? Oh ! si au lieu d’écrire… ça ne t’ennuyait pas de descendre deux étages… !


Massenay, se rebiffant, quoique au fond, boudant contre son ventre.

Moi ? Ah ! non, par exemple ! pourquoi donc ? est-ce qu’elle est montée, elle ?


Belgence.

Oh !… elle n’aurait pas osé…


Massenay.

Pourquoi donc ?


Belgence.

Mais… à cause de ta femme.


Massenay, sur un ton ricaneur.

Francine ? Ah ! ben !… non, mais est-ce qu’elle se gêne, elle, pour m’amener ses maris ?… (Indiquant de la main le cabinet de travail.) J’en ai un ici, tiens, en ce moment.


Belgence.

Ah ? Alors, ça n’aurait pas… ?


Massenay.

Mais, voyons ! quand vous venez en fiancés !


Belgence.

Oh ! si j’avais su…


Massenay, sur un ton qu’il s’efforce de rendre indifférent.

Écoute, si ça peut t’obliger : veux-tu que je lui fasse demander de ta part… ?


Belgence.

Oh ! ce serait gentil !


Massenay.

Mais voyons ! c’est facile !

Il va sonner à la cheminée, puis, remonte au-dessus de la table pour aller rejoindre Belgence.

Belgence.

C’est tout à fait gentil ! (Le faisant descendre et sur un ton confidentiel.) Et puis, dis donc, écoute : quand elle sera là, si, sans avoir l’air de rien, tu pouvais un peu me faire valoir… citer mes qualités… j’en ai, tu sais !


Massenay.

Ah ? Lesquelles ?


Belgence.

Oh ! t’es rosse !… Tu comprends, c’est des choses que je ne peux pas faire moi-même ; tandis que venant de toi, ça aurait tout de suite un poids… !


Massenay, avec jovialité.

Bon, bon, je ferai valoir la marchandise.

Il remonte dans la direction du cabinet de travail.



Scène VII

Les Mêmes, ÉTIENNE, puis CHANAL.


Étienne.

Monsieur a sonné ?


Massenay, se retournant à la voix d’Étienne, il est ainsi tout près de la porte du cabinet de travail.

Oui… téléphonez au concierge qu’il y a en bas une dame dans une voiture : qu’il la prie de la part de M. Belgence d’avoir la complaisance de monter.


Étienne.

Bien, Monsieur.

Il sort. — Au moment où Massenay va redescendre, Chanal qui a paru à la porte du cabinet, lui frappe timidement sur l’épaule.

Chanal.

Pardon… !


Massenay, pivotant sur lui-même et se trouvant nez à nez avec Chanal.

Oh ! non, mon ami, non ! si c’est encore pour me parler de ma femme !


Chanal, haussant les épaules d’un air triste.

Eh ! non, puisque tu ne veux pas. (Levant la main comme les écoliers.) Un mot… rien qu’un mot !


Massenay, impatienté.

Eh bien, quoi ? Dis vite.


Chanal, descendant légèrement en scène.

Eh bien, voilà…

Son regard se rencontre avec celui de Belgence ; ils échangent une légère salutation de la tête comme entre gens qui ne se connaissent pas.

Massenay (2), remarquant le jeu de scène.

Ah ! (Présentant Chanal (3) à Belgence (1).) M. Chanal !… l’ancien mari de ma femme.


Belgence, s’inclinant.

Monsieur !

Chanal s’incline en même temps.

Massenay, présentant Belgence.

M. Belgence !… le futur mari de la mienne.

Nouvelles salutations.

Chanal.

Je vous félicite.


Belgence.

Moi de même.


Massenay, à Chanal.

Et maintenant, quoi ? Qu’est-ce que tu voulais ?


Chanal.

Peu de chose : Je suis là tout seul…


Massenay.

Eh bien, prends un journal ! lis !


Chanal.

C’est ce que je fais, mais quand je lis, j’aime bien fumer… tu n’as rien par là ?… J’ai oublié mes cigarettes…


Massenay.

Mais tu sais bien que je ne fume pas !… Ah ! attends ! dans la crédence, tu sais ! il doit y avoir encore des cigares… même qui viennent de toi.


Chanal.

Ah ! parfait ! merci ! ne vous dérangez pas ! (À Belgence.) Monsieur, tous mes vœux !


Belgence.

Tous mes compliments !

Sort Chanal.

Massenay, allant à Belgence.

Je te demande pardon, mon cher Belgence…


Belgence.

Comment, c’est moi, au contraire !… (Lui mettant une main sur l’épaule, et de l’autre main lui serrant la main.) Tu sais, je suis profondément touché.


Massenay.

Mais voyons…


Belgence.

Si, si ! je sens bien l’effort que tu t’imposes pour me rendre service ! (Quittant Massenay et descendant un peu.) Car enfin, tu en veux toujours à Sophie.


Massenay, d’un air détaché.

Moi ? Oh !


Belgence.

Si, si… Et sincèrement ce n’est pas juste… Au fond, Sophie a toujours eu pour toi beaucoup d’affection.


Massenay, avec un rictus amer passant au 1.

Elle ne l’a pas prouvé.


Belgence, parlant tout en marchant et allant s’asseoir sur le tabouret près de la table.

Bien oui ! on fait souvent des choses dans la vie… ! Tu sais, elle était bien jeune… et puis, on donne un tas d’idées fausses aux jeunes filles dans les familles : on leur parle de la fidélité conjugale… alors, elles s’imaginent que c’est fait pour le mari.


Massenay, qui pendant ce qui précède, s’est assis sur le tabouret de piano.

C’est absurde !


Belgence.

Absurde ! (Se levant.) En tout cas, je puis te certifier une chose… c’est que bien des fois elle a regretté devant moi d’avoir été aussi intransigeante avec toi.


Massenay, ému malgré lui, se levant.

Ah !… Oui ?


Belgence, avec un bon sourire.

Bien des fois !


Massenay, très ému.

Non, c’est vrai ? Page:Feydeau - La main passe !, 1906.djvu/305 MediaWiki:Proofreadpage pagenum templatePage:Feydeau - La main passe !, 1906.djvu/306 MediaWiki:Proofreadpage pagenum templatePage:Feydeau - La main passe !, 1906.djvu/307 MediaWiki:Proofreadpage pagenum templatePage:Feydeau - La main passe !, 1906.djvu/308 MediaWiki:Proofreadpage pagenum templatePage:Feydeau - La main passe !, 1906.djvu/309 MediaWiki:Proofreadpage pagenum templatePage:Feydeau - La main passe !, 1906.djvu/310 MediaWiki:Proofreadpage pagenum templatePage:Feydeau - La main passe !, 1906.djvu/311 MediaWiki:Proofreadpage pagenum templatePage:Feydeau - La main passe !, 1906.djvu/312 MediaWiki:Proofreadpage pagenum templatePage:Feydeau - La main passe !, 1906.djvu/313 MediaWiki:Proofreadpage pagenum templatePage:Feydeau - La main passe !, 1906.djvu/314 MediaWiki:Proofreadpage pagenum templatePage:Feydeau - La main passe !, 1906.djvu/315 MediaWiki:Proofreadpage pagenum templatePage:Feydeau - La main passe !, 1906.djvu/316 MediaWiki:Proofreadpage pagenum templatePage:Feydeau - La main passe !, 1906.djvu/317 MediaWiki:Proofreadpage pagenum templatePage:Feydeau - La main passe !, 1906.djvu/318 MediaWiki:Proofreadpage pagenum templatePage:Feydeau - La main passe !, 1906.djvu/319 MediaWiki:Proofreadpage pagenum templatePage:Feydeau - La main passe !, 1906.djvu/320 MediaWiki:Proofreadpage pagenum templatePage:Feydeau - La main passe !, 1906.djvu/321 MediaWiki:Proofreadpage pagenum templatePage:Feydeau - La main passe !, 1906.djvu/322

  1. Note : Cette indication n’est mise que pour se conformer à la réalité ; mais de fait, à la scène, comme il pourrait arriver que le dit diaphragme enregistreur ne puisse graver d’une façon distincte les paroles prononcées, il est préférable d’avoir des cylindres gravés d’avance ; dès lors c’est le diaphragme répétiteur que l’on adapte dès le lever du rideau, en s’arrangeant de manière à ne pas le laisser porter sur le cylindre en mouvement, dans les moments où le phonographe est censé enregistrer et au contraire en étalissant le contact lorsqu’il s’agira de faire parler l’instrument ; c’est à l’artiste seulement à donner aux moments voulus l’illusion qu’il opère le changement de diaphragme alors qu’en réalité c’est toujours le même qui sert. Il est très important de répéter le plus longtemps possible avec le phonographe qui servira à la représentation afin que le comédien qui a à jouer avec, en possède l’usage absolu, de façon à pouvoir obvier à toute surprise et à tout dérangement.
  2. Ne pas se préoccuper du phonographe qui continue à marcher jusqu’à ce qu’il s’arrête de lui-même.
  3. Si par hasard le diaphragme était mal placé, et si le phonographe n’attaquait pas tout de suite ou trop avant dans le discours, l’artiste ne devrait pas se démonter, il ajouterait quelques répliques telles que « allons bon qu’est-ce qu’il a ?… » « Eh ! bien, quoi ? il est rouillé ? » ou bien « je le reconnais bien, il n’est jamais pressé ! attends un peu ! » et il irait froidement arranger l’instrument.
  4. Il est important, pour donner bien le caractère du rôle, de marquer la distance qui existe entre l’ivresse de l’homme du monde qui est celle d’Hubertin et l’ivresse vulgaire. Hubertin ne doit pas tituber, mais seulement osciller en marchant ; de temps en temps un pied s’accroche dans l’autre mais l’homme reprend tout de suite son équilibre : l’ivresse est surtout dans la tête ; la paupière est lourde, mais le parler est net, jamais traînard, s’embarrasse quelquefois sans tomber jamais dans le pâteux.
  5. (Ces trois dernières répliques ne sont là que pour permettre à Hubertin son jeu de scène, sans que Massenay s’y interpose ; par conséquent Hubertin devra enchaîner la réplique suivante avec la précédente sans tenir compte de ce qui se dit pendant ce temps-là.)
  6. Avis : pour qu’on entende le bruit du coup de poing, à chaque coup porté par Hubertin le souffleur en donnera le son en se frappant le plat de la main gauche d’un coup de poing de l’autre main.
  7. Pour obtenir l’effet plus comique il est bon d’avoir placé là avant le lever du rideau un pantalon beaucoup plus large de ceinture et plus court de jambes que celui d’Hubertin. C’est ce pantalon que Massenay revêtira comme si c’était réellement celui d’Hubertin.
  8. Belgence 1 ; Sophie 2 ; Lapige 3 ; Auguste 4, un peu au-dessus ; Planteloup 5 ; Marthe au fond ; le secrétaire à la table.
  9. Au fond Lapige Modèle:T, Marthe Modèle:T, Auguste Modèle:T. Sur le devant de la scène, Sophie Modèle:T, Massenay Modèle:T, Belgence Modèle:T, Planteloup Modèle:T. Le secrétaire toujours à la même place.
  10. Aug. I — M. 2 — H. 3.
  11. Les commissionnaires placent successivement les trois malles au fond et un peu en zig-zag, le côté étroit face au public. Massenay se précipite sur la première comme s’il allait l’enlever. Chanal se précipite également pour défendre les malles ; il pousse la seconde contre la première de sorte que Massenay se trouvera emprisonné dans l’angle des deux malles.