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La Maison à vapeur/Première partie/11

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La Maison à vapeur
Voyage à travers l’Inde septentrionale (1880)
Hetzel (p. 127-140).


CHAPITRE XI

le changement de mousson


À onze heures, nous étions de retour au campement, ayant, on le comprend, la plus grande hâte de quitter Cawnpore ; mais quelques réparations à faire à la pompe d’alimentation de la machine ne permettaient pas de partir avant le lendemain matin.

Il me restait donc une demi-journée. Je ne crus pas pouvoir mieux l’employer qu’à visiter Lucknow. L’intention de Banks était de ne point passer par cette ville, dans laquelle le colonel Munro se serait retrouvé sur l’un des principaux théâtres de la guerre. Il avait raison ! C’étaient encore là des souvenirs trop poignants pour lui.

Lucknow, la mosquée de Imâmbara. (Page 129.)

Donc, à midi, après avoir quitté Steam-House, je pris le petit tronçon de railway qui relie Cawnpore à Lucknow. Le parcours ne dépasse pas une vingtaine de lieues, et j’arrivai en deux heures dans cette importante capitale du royaume d’Oude, dont je ne voulais prendre qu’une vue sommaire, – ce qu’on appelle une impression.

Je reconnus, du reste, la vérité de ce que j’avais entendu dire à propos des monuments de Lucknow, bâtis sous le règne des empereurs musulmans au XVIIe siècle.

Ce fut un Français, un Lyonnais, nommé Martin, un simple soldat de
Vers le soir, l’horizon s’assombrit. (Page 135.)

l’armée de Lally-Tollendal en 1730, devenu le favori du roi, qui fut le créateur, l’ordonnateur, on pourrait dire l’architecte de ces prétendues merveilles de la capitale de l’Oude. La résidence officielle des souverains, le Kaiser-bâgh, hétéroclite assemblage de tous les styles qui pouvaient sortir de l’imagination d’un caporal, n’est qu’une œuvre de surface. Rien au dedans, tout en dehors, mais ce dehors est à la fois indou, chinois, mauresque et… européen. Il en est de même d’un autre palais plus petit, le Farid Bâkch, qui est également l’ouvrage de Martin. Quant à l’Imâmbara, bâti au milieu de la forteresse par Kaïfiâtoulla, le premier architecte des Indes au XVIIe siècle, il est réellement superbe et produit un effet grandiose avec les mille clochetons qui hérissent ses courtines.

Je ne pouvais quitter Lucknow sans visiter le palais Constantin, qui est encore l’œuvre personnelle du caporal français, et porte le nom de palais de la Martinière. Je voulus voir aussi le jardin voisin, le Secunder Bâgh, où furent massacrés par centaines les Cipayes qui avaient violé la tombe de l’humble soldat avant d’abandonner la ville.

Il faut ajouter que le nom de Martin n’est pas le seul nom français qui soit en honneur à Lucknow. Un ancien sous-officier de chasseurs d’Afrique, appelé Duprat, se distingua tellement par sa bravoure pendant la période insurrectionnelle, que les révoltés lui offrirent de se mettre à leur tête. Duprat refusa noblement, malgré les richesses qui lui furent promises, malgré les menaces dont on l’accabla. Il resta fidèle aux Anglais. Mais, particulièrement désigné aux coups des Cipayes qui n’avaient pu faire de lui un traître, il fut tué dans une rencontre : « Chien d’infidèle, avaient dit les révoltés, nous t’aurons malgré toi ! » Ils l’eurent, mort.

Les noms de ces deux soldats français avaient donc été unis dans les mêmes représailles. Les Cipayes, qui avaient violé la tombe de l’un et creusé la tombe de l’autre, furent massacrés sans pitié.

Enfin, après avoir admiré les parcs superbes qui font à cette grande cité de cinq cent mille habitants comme une ceinture de verdure et de fleurs, après avoir parcouru à dos d’éléphant ses rues principales et son magnifique boulevard du Hazrat Gaudj, je repris le railway et revins le soir même à Cawnpore.

Le lendemain, 31 mai, dès l’aube, nous étions en route.

« Enfin, s’écria le capitaine Hod, c’en est donc fini avec les Allahabad, les Cawnpore, les Lucknow et autres villes, dont je me soucie comme d’une cartouche vide !

– Oui, c’est fini, Hod, répondit Banks, et maintenant, nous allons marcher directement vers le nord, de manière à rejoindre presque en droite ligne la base de l’Himalaya.

– Bravo ! reprit le capitaine. Ce que j’appelle l’Inde par excellence, ce ne sont pas les provinces hérissées de villes ou peuplées d’Indous, c’est le pays où vivent en liberté mes amis les éléphants, les lions, les tigres, les panthères, les guépards, les ours, les buffles, les serpents ! Là est la seule partie véritablement habitable de la péninsule ! Vous verrez cela, Maucler, et vous n’aurez pas à regretter les merveilles de la vallée du Gange !

– Je ne regretterai rien en votre compagnie, mon cher capitaine, répondis-je.

– Cependant, dit Banks, il y a encore dans le nord-ouest d’autres villes très intéressantes, Delhi, Agra, Lahore…

– Eh ! ami Banks, s’écria Hod, qui a jamais entendu parler de ces misérables bourgades !

– Misérables bourgades ! répliqua Banks, non pas, Hod, mais des cités magnifiques ! Soyez tranquille, mon cher ami, ajouta l’ingénieur en se retournant vers moi, nous tâcherons de vous montrer cela, sans déranger les plans de campagne du capitaine.

– À la bonne heure, Banks, répondit Hod, mais c’est d’aujourd’hui seulement que notre voyage va commencer ! »

Puis, d’une voix forte :

« Fox ? » cria-t-il.

Le brosseur accourut.

« Présent ! mon capitaine, dit-il.

– Fox, que les fusils, les carabines et les revolvers soient en état !

– Ils le sont.

– Visite les batteries.

– Elles sont visitées.

– Prépare les cartouches.

– Elles sont préparées.

– Tout est prêt ?

– Tout est prêt.

– Que ce soit encore plus prêt, si c’est possible !

– Ce le sera.

– Le trente-huitième ne tardera pas à prendre rang sur cette liste qui fait ta gloire, Fox !

– Le trente-huitième ! s’écria le brosseur, dont un rapide éclair alluma l’œil. Je vais lui préparer une bonne petite balle explosive dont il n’aura pas lieu de se plaindre !

– Va, Fox, va ! »

Fox salua militairement, fit demi-tour et alla s’enfermer dans son arsenal. Voici maintenant quel est l’itinéraire de cette seconde partie de notre voyage, — itinéraire qui ne doit point être modifié, à moins d’événements impossibles à prévoir.

Pendant soixante-quinze kilomètres environ, cet itinéraire remonte le cours du Gange en se dirigeant vers le nord-ouest ; mais, à partir de ce point, il se redresse, court droit au nord entre un des affluents du grand fleuve et un autre affluent important de la Goutmi. Il évite ainsi un certain nombre de cours d’eau, qui se dispersent à droite et à gauche, et, par Biswah, il s’élève obliquement jusqu’aux premières ondulations des montagnes du Népaul, à travers la partie occidentale du royaume d’Oude et du Rokilkhande.

Ce parcours avait été judicieusement choisi par l’ingénieur, de manière à tourner toutes difficultés. Si le charbon devenait plus difficile à trouver dans le nord de l’Indoustan, le bois ne devait jamais faire défaut. Quant à notre Géant d’Acier, il pourrait aisément circuler, sous n’importe quelle allure, le long de ces routes si bien entretenues, à travers les plus belles forêts de la péninsule indienne.

Quatre-vingts kilomètres environ nous séparaient de la petite ville de Biswah. Il fut convenu que nous les franchirions avec une vitesse très modérée, – en six jours. Cela permettait de s’arrêter lorsque le site plairait, et les chasseurs de l’expédition auraient le temps d’accomplir leurs prouesses. D’ailleurs, le capitaine Hod et le brosseur Fox, auxquels Goûmi se joignait volontiers, pourraient facilement battre l’estrade, tandis que le Géant d’Acier s’en irait à pas comptés. Il ne m’était pas défendu de les accompagner dans leurs battues, bien que je fusse un chasseur peu expérimenté, et je me joignis à eux quelquefois.

Je dois dire que depuis ce moment où notre voyage entra dans une nouvelle phase, le colonel Munro se tint un peu moins à l’écart. Il me parut devenir plus sociable, en dehors de la ligne des villes, au milieu des forêts et des plaines, loin de la vallée du Gange que nous venions de parcourir. Dans ces conditions, il semblait retrouver le calme de cette existence qu’il menait à Calcutta. Et cependant, pouvait-il oublier que sa maison roulante s’élevait vers ce nord de l’Inde, où l’attirait quelque fatalité irrésistible ! Quoi qu’il en soit, sa conversation était plus animée pendant les repas, pendant la sieste, et souvent même, aux heures de halte, elle se prolongeait fort avant dans ces belles nuits que la saison chaude nous donnait encore. Quant à Mac Neil, depuis la visite au puits de Cawnpore, il me paraissait plus sombre que d’habitude. La vue du Bibi-Ghar avait-elle donc ravivé en lui une haine qu’il espérait encore assouvir ?

« Nana Sahib, me dit-il un jour, non, monsieur, non ! il n’est pas possible qu’ils nous l’aient tué ! »

La première journée se passa sans incidents qui vaillent la peine d’être rapportés. Ni le capitaine Hod ni Fox n’eurent l’occasion de mettre en joue le moindre animal. C’était désolant, et même assez extraordinaire pour qu’on pût se demander si l’apparition du Géant d’Acier ne tenait pas à distance les terribles fauves de ces plaines. En effet, on côtoya quelques jungles, qui sont les repaires habituels des tigres et autres carnassiers de la race féline. Pas un ne se montra. Les deux chasseurs s’étaient cependant écartés d’un ou deux milles sur les flancs de notre convoi. Ils durent donc se résigner à emmener Black et Phann, pour chasser le menu gibier, dont monsieur Parazard réclamait sa fourniture quotidienne. Il n’entendait pas raison là-dessus, notre chef noir, et lorsque le brosseur lui parlait de tigres, de guépards ou autres bêtes peu comestibles, il haussait dédaigneusement les épaules en disant :

« Est-ce que cela se mange ! »

Ce soir-là, nous campâmes à l’abri d’un groupe d’énormes banians. Cette nuit fut aussi tranquille que le jour avait été calme. Le silence ne fut pas même troublé par des hurlements de fauves. Notre éléphant reposait, cependant. Ses hennissements ne se faisaient plus entendre. Les feux du campement étaient éteints, et, pour satisfaire le capitaine, Banks n’avait pas même établi le courant électrique, qui changeait les yeux du Géant d’Acier en deux puissants fanaux. Mais rien !

Il en fut de même pendant les journées du 1er et du 2 juin. C’était désespérant.

« On m’a changé mon royaume d’Oude ! répétait le capitaine Hod. On l’a transporté en pleine Europe ! Il n’y a pas plus de tigres ici que dans les basses terres d’Écosse !

– Il est possible, mon cher Hod, répondit le colonel Munro, que des battues aient été récemment faites sur ces territoires, et que les animaux aient émigré en masse. Mais ne vous désespérez pas, et attendez que nous soyons aux pieds des montagnes du Népaul. Vous aurez là de quoi exercer utilement vos instincts de chasseur.

– Il faut l’espérer, mon colonel, répondit Hod en secouant la tête, sans quoi nous n’aurions plus qu’à refondre nos balles pour en faire du petit plomb ! »

La journée du 3 juin fut une des plus chaudes que nous eussions encore endurées. Si la route n’avait pas été ombragée par de grands arbres, je crois que nous aurions littéralement cuit dans notre demeure roulante. Le thermomètre monta à quarante-sept degrés à l’ombre, et il n’y avait pas un souffle de vent. Il était donc possible que, par une pareille température, dans cette atmosphère de feu, les carnassiers ne songeassent point à quitter leurs tanières, même pendant la nuit.

Le lendemain, 3 juin, au lever du soleil, l’horizon, pour la première fois, se montra assez brumeux dans l’ouest. Nous eûmes alors le magnifique spectacle de l’un de ces phénomènes de mirage que, dans certaines parties de l’Inde, on appelle « seekote », ou châteaux aériens, et, dans d’autres, « dessasur », ou illusion.

Ce n’était point une prétendue nappe d’eau avec ses curieux effets de réfraction, qui se développait devant nos regards, c’était toute une chaîne de collines peu élevées, chargée des plus fantastiques châteaux du monde, quelque chose comme les hauteurs d’une vallée du Rhin, avec leurs antiques repaires de burgraves. Nous nous trouvions en un instant transportés, non seulement dans la portion romane de la vieille Europe, mais à cinq ou six cents ans en arrière, en plein moyen âge.

Ce phénomène, dont la netteté était surprenante, nous donnait le sentiment d’une réalité absolue. Aussi, le Géant d’Acier, avec tout l’attirail de la machinerie moderne, marchant vers une ville du onzième siècle, me semblait-il beaucoup plus dépaysé que lorsqu’il courait, tout empanaché de vapeurs, le pays de Vishnou et de Brahma.

« Merci, dame nature ! s’écria le capitaine Hod. Après tant de minarets et de coupoles, après tant de mosquées et de pagodes, voici donc quelque vieille cité de l’époque féodale, avec les merveilles romanes ou gothiques qu’elle déploie à mes yeux !

– Quel poète, ce matin, que notre ami Hod ! répondit Banks. A-t-il donc, avant déjeuner, avalé quelque ballade ?

– Riez, Banks, plaisantez, moquez-vous ! riposta le capitaine Hod, mais regardez ! Voici les objets qui s’agrandissent aux premiers plans ! Voici les arbrisseaux qui deviennent des arbres, les collines qui deviennent des montagnes, les…

– Les simples chats qui deviendraient des tigres, s’il y avait des chats, n’est-ce pas, Hod ?

– Ah ! Banks ! ce ne serait pas à dédaigner !… Bon ! s’écria le capitaine, voilà mes châteaux du Rhin qui s’effondrent, la ville qui s’écroule, et nous retombons dans le réel, un simple paysage du royaume d’Oude, que les fauves ne veulent même plus habiter ! »

Le soleil, débordant l’horizon de l’est, venait de modifier instantanément les jeux de la réfraction. Les burgs, comme des châteaux de cartes, s’abattaient avec la colline qui se transformait en plaine.

« Eh bien, puisque le mirage a disparu, dit Banks, et qu’avec lui s’est dissipée toute la verve poétique du capitaine Hod, voulez-vous, mes amis, savoir ce que ce phénomène présage ?

– Dites, ingénieur ! s’écria le capitaine.

– Un très prochain changement de temps, répondit Banks. Du reste, nous voici dans les premiers jours de juin, qui provoquent des modifications climatériques. Le renversement de la mousson va amener la saison des pluies périodiques.

– Mon cher Banks, dis-je, nous sommes clos et couverts, n’est-il pas vrai ? Eh bien, vienne la pluie ! Fût-elle diluvienne, elle me paraît préférable à ces chaleurs…

– Vous serez satisfait, mon cher ami, répondit Banks. Je crois que la pluie n’est pas loin, et que nous verrons bientôt monter les premiers nuages du sud-ouest ! »

Banks ne se trompait pas. Vers le soir, l’horizon occidental commença à se charger de vapeurs, ce qui indiquait que la mousson, ainsi que cela arrive le plus souvent, allait s’établir pendant la nuit. C’était l’océan Indien qui nous envoyait, à travers la péninsule, ses brumes saturées d’électricité, comme autant de grosses outres du dieu Éole, qui contenaient l’ouragan et l’orage.

Quelques autres phénomènes, auxquels un Anglo-Indien n’eût pu se méprendre, s’étaient manifestés aussi pendant cette journée. Des volutes d’une poussière très ténue avaient tourbillonné sur la route pendant la marche du train. Le mouvement des roues, peu rapide d’ailleurs, – aussi bien les roues de notre moteur que celles des deux chars roulants, – auraient certainement pu soulever cette poussière, mais non pas avec une telle intensité. On eût dit un nuage de ces duvets que fait danser une machine électrique mise en mouvement. Le sol pouvait donc être comparé à un immense récepteur, dans lequel l’électricité se serait emmagasinée depuis plusieurs jours. En
Le lieu de la halte fut la lisière d’une forêt. (Page 137.)

outre, cette poussière se teignait de reflets jaunâtres, du plus singulier effet, et dans chaque molécule brillait un petit centre lumineux. Il y avait eu des instants où tout notre appareil semblait marcher au milieu des flammes, — flammes sans chaleur, mais qui, ni par leur couleur ni par leur vivacité, ne rappelaient celles du feu Saint-Elme.

Storr nous raconta qu’il avait quelquefois vu des trains courir ainsi sur leurs rails au milieu d’une double haie de poussière lumineuse, et Banks confirma le dire du mécanicien. Pendant un quart d’heure, j’avais pu observer très exactement ce singulier phénomène à travers les hublots de la tourelle, d’où je dominais
Storr et Kâlouth s’occupèrent de refaire le combustible. (Page 139.)

la route sur un parcours de cinq à six kilomètres. Le chemin, sans arbres, était poudreux, chauffé à blanc par les rayons verticaux du soleil. À ce moment, il me sembla que la chaleur de l’atmosphère dominait encore celle du foyer de la machine. C’était véritablement insoutenable, et, lorsque je vins respirer un air plus frais sous le battement d’ailes de la punka, j’étais à demi suffoqué.

Le soir, vers sept heures, Steam-House s’arrêta. Le lieu de halte, choisi par Banks, fut la lisière d’une forêt de magnifiques banians, qui paraissait s’étendre à l’infini dans le nord. Une assez belle route la traversait, et nous promettait pour le lendemain un trajet plus facile sous de hauts et larges dômes de verdure.

Les banians, ces géants de la flore indoue, sont de véritables grands-pères, on pourrait dire des chefs de famille végétale, qu’entourent leurs enfants et petits-enfants. Ceux-ci, s’élançant d’une racine commune, montent droit autour du tronc principal, dont ils sont complètement dégagés, et vont se perdre dans la haute ramure paternelle. Ils ont vraiment l’air d’être couvés sous cet épais feuillage, comme les poussins sous les ailes de leur mère. De là le curieux aspect que présentent ces forêts plusieurs fois séculaires. Les vieux arbres ressemblent à des piliers isolés, supportant l’immense voûte, dont les fines nervures s’appuient sur de jeunes banians, qui deviendront piliers à leur tour.

Ce soir-là, le campement fut organisé plus complètement qu’à l’ordinaire. En effet, si la journée du lendemain devait être aussi chaude que celle-ci l’avait été, Banks se proposait de prolonger la halte, quitte à voyager pendant la nuit.

Le colonel Munro ne demandait pas mieux que de passer quelques heures dans cette belle forêt, si ombreuse, si calme. Tous s’étaient rangés à son avis, les uns parce qu’ils avaient véritablement besoin de repos, les autres parce qu’il voulaient essayer de rencontrer enfin quelque animal, digne du coup de fusil d’un Anderson ou d’un Gérard. On devine quels étaient ces derniers.

« Fox, Goûmi, il n’est que sept heures ! cria le capitaine Hod, Un tour dans la forêt, avant que la nuit ne soit tout à fait venue ! — Nous accompagnerez-vous, Maucler ?

— Mon cher Hod, dit Banks, avant que je n’eusse pu répondre, vous feriez mieux de ne pas vous éloigner du campement. Les menaces du ciel sont sérieuses. Que l’orage se déchaîne, vous aurez peut-être quelque peine à nous rejoindre. Demain, si nous restons à notre lieu de halte, vous irez…

— Demain, il fera jour, répondit le capitaine Hod, et l’heure est propice pour tenter l’aventure !

— Je le sais, Hod, mais la nuit qui se prépare n’est vraiment pas rassurante. En tout cas, si vous tenez absolument à partir, ne vous éloignez pas. Dans une heure il fera déjà très noir, et vous pourriez être fort embarrassés pour retrouver le campement.

– Soyez tranquille, Banks. Il est sept heures à peine, et je ne demande à mon colonel qu’une permission de dix heures.

– Allez donc, mon cher Hod, répondit sir Edward Munro, mais tenez compte des recommandations de Banks.

– Oui, mon colonel. »

Le capitaine Hod, Fox et Goûmi, armés d’excellentes carabines de chasse, quittèrent le campement et disparurent sous les hauts banians qui bordaient la droite de la route.

J’avais été si fatigué par la chaleur, pendant cette journée, que je préférai rester à Steam-House.

Cependant, par ordre de Banks, les feux, au lieu d’être complètement éteints, furent seulement repoussés au fond du foyer, de manière à conserver une ou deux atmosphères de pression dans la chaudière. L’ingénieur voulait être, le cas échéant, prêt à tout événement.

Storr et Kâlouth s’occupèrent alors de refaire le combustible et l’eau. Un petit ruisseau, qui coulait sur la gauche de la route, leur fournit le liquide nécessaire, et les arbres voisins le bois dont ils avaient besoin pour charger le tender. Pendant ce temps, monsieur Parazard vaquait à ses occupations habituelles, et, tout en desservant les restes du dîner du jour, il méditait le menu du dîner du lendemain.

Il faisait encore assez clair. Le colonel Munro, Banks, le sergent Mac Neil et moi, nous allâmes faire la sieste sur le bord du ruisseau. Le courant de cette eau limpide rafraîchissait l’atmosphère, qui était réellement étouffante, même à cette heure. Le soleil n’était pas encore couché. Sa lumière, par opposition, teintait d’une couleur d’encre bleue la masse des vapeurs, que l’on voyait s’accumuler peu à peu au zénith, à travers les grandes déchirures du feuillage. C’étaient des nuages lourds, épais, condensés, dont aucun vent ne semblait provoquer la marche, et qui paraissaient avoir leur moteur en eux-mêmes.

Notre causerie dura jusqu’à huit heures environ. De temps en temps, Banks se levait et allait prendre une vue plus étendue de l’horizon, en s’avançant jusqu’à la lisière de la forêt qui coupait brusquement la plaine, à moins d’un quart de mille du campement. Lorsqu’il revenait, il hochait la tête d’un air peu rassuré.

La dernière fois, nous l’avions accompagné. Déjà l’obscurité commençait à se faire sous le couvert des banians. Arrivés à la lisière, je vis qu’une immense plaine s’étendait vers l’ouest jusqu’à une série de petites collines vaguement profilées, qui se confondaient déjà avec les nuages.

L’aspect du ciel était alors terrible dans son calme. Aucun souffle de vent n’agitait les hautes feuilles des arbres. Ce n’était pas le repos de la nature endormie, que les poètes ont si souvent chanté ; c’était, au contraire, un sommeil pesant et maladif. Il semblait qu’il y eût comme une tension contenue de l’atmosphère. Je ne puis mieux comparer l’espace qu’à la boîte à vapeur d’une chaudière, lorsque le fluide trop comprimé est prêt à faire explosion.

L’explosion était imminente.

Les nuages orageux, en effet, étaient très élevés, ainsi que cela se produit généralement au-dessus des plaines, et ils présentaient de larges contours curvilignes, très nettement arrêtés. Ils semblaient même se gonfler, diminuer de nombre et augmenter de grandeur, tout en restant attachés à la même base. Évidemment, avant peu, ils se seraient tous fondus en une seule masse, qui accroîtrait la densité du nuage unique. Déjà les petites nuées additionnelles, subissant une sorte d’influence attractive, heurtées, repoussées, écrasées les unes contre les autres, se perdaient confusément dans l’ensemble.

Vers huit heures et demie, un éclair en zig-zag, à angles très aigus, déchira la masse sombre sur une longueur de deux mille cinq cents à trois mille mètres.

Soixante-cinq secondes après, un coup de tonnerre éclatait et prolongeait ses roulements sourds, spéciaux à la nature de ce genre d’éclairs, qui durèrent environ, quinze secondes.

« Vingt et un kilomètres, dit Banks, après avoir consulté sa montre. C’est presque la distance maximum à laquelle le tonnerre peut se faire entendre. Mais l’orage, une fois déchaîné, viendra vite, et il ne faut pas l’attendre. Rentrons, mes amis.

– Et le capitaine Hod ? dit le sergent Mac Neil.

– Le tonnerre lui donne l’ordre de revenir, répondit Banks. J’espère qu’il obéira. »

Cinq minutes après, nous étions de retour au campement, et nous prenions place sous la vérandah du salon.