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La Maison à vapeur/Première partie/2

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La Maison à vapeur
Voyage à travers l’Inde septentrionale (1880)
Hetzel (p. 12-25).

CHAPITRE II.

le colonel munro


« Eh bien, mon cher Maucler, me dit l’ingénieur Banks, vous ne nous parlez point de votre voyage ! On dirait que vous n’avez pas encore quitté Paris ! Comment trouvez-vous l’Inde ?

— L’Inde ! répondis-je, mais, pour en parler avec quelque justesse, il faudrait au moins l’avoir vue.

— Bon ! reprit l’ingénieur, ne venez-vous pas de traverser la péninsule de Bombay à Calcutta, et à moins d’être aveuglé…

— Je ne suis pas aveugle, mon cher Banks, mais, pendant cette traversée, j’étais aveuglé…

— Aveuglé ?…

— Oui ! aveuglé par la fumée, par la vapeur, par la poussière, et, mieux encore, par la rapidité du transport. Je ne veux pas médire des chemins de fer, puisque votre métier est d’en construire, mon cher Banks, mais, se calfeutrer dans le compartiment d’un wagon, n’avoir pour champ de vision que la vitre des portières, courir jour et nuit avec une vitesse moyenne de dix milles à l’heure, tantôt sur des viaducs, en compagnie des aigles ou des gypaètes, tantôt sous des tunnels, en compagnie des mulots ou des rats, ne s’arrêter qu’aux gares, qui se ressemblent toutes, ne voir des villes que l’extérieur des murailles ou l’extrémité des minarets, passer dans cet incessant brouhaha des mugissements de la locomotive, des sifflets de la chaudière, du grincement des rails et du gémissement des freins, est-ce que c’est voyager, cela !

— Bien dit ! s’écria le capitaine Hod. Répondez à cela, si vous le pouvez, Banks ! Qu’en pensez-vous, mon colonel ? »

Le colonel, auquel venait de s’adresser le capitaine Hod, inclina légèrement la tête, et se contenta de dire :

« Je serais curieux de savoir ce que Banks va pouvoir répondre à M. Maucler, notre hôte.

— Cela ne m’embarrasse en aucune façon répondit l’ingénieur, et j’avoue que Maucler a raison en tous points.

— Alors, s’écria le capitaine Hod, s’il en est ainsi, pourquoi construisez-vous des chemins de fer ?

— Pour vous permettre, capitaine, d’aller en soixante heures de Calcutta à Bombay, lorsque vous êtes pressé.

— Je ne suis jamais pressé !

— Eh bien, alors, prenez le Great Trunk road, répondit l’ingénieur. Prenez-le, Hod, et allez à pied !

— C’est bien ce que je compte faire !

— Quand ?

— Quand mon colonel consentira à me suivre dans une jolie promenade de huit ou neuf cents milles à travers la péninsule ! »

Le colonel se contenta de sourire, et retomba dans une de ces longues rêveries dont ses meilleurs amis, entre autres l’ingénieur Banks et le capitaine Hod, avaient tant de peine à le tirer.

J’étais arrivé depuis un mois dans l’Inde, et, pour avoir pris le Great Indian Peninsular, qui relie Bombay à Calcutta par Allahabad, je ne connaissais absolument rien de la péninsule.

Mais mon intention était de parcourir d’abord sa partie septentrionale, au delà du Gange, d’en visiter les grandes villes, d’en étudier les principaux monuments, et de consacrer à cette exploration tout le temps qu’il faudrait pour qu’elle fût complète.

J’avais connu à Paris l’ingénieur Banks. Depuis quelques années, nous étions liés d’une amitié qu’une intimité plus profonde ne pouvait qu’accroître. Je lui avais promis de venir le voir à Calcutta, dès que l’achèvement de la portion du Scind Punjab and Delhi, dont il était chargé, le rendrait libre. Or, les travaux venaient d’être terminés. Banks avait droit à un repos de plusieurs mois, et j’étais venu lui demander de se reposer en se fatiguant à courir l’Inde. S’il avait accepté ma proposition avec enthousiasme, cela va sans dire ! Aussi devions-nous partir dans quelques semaines, dès que la saison serait devenue favorable.

À mon arrivée à Calcutta, au mois de mars 1867, Banks m’avait fait faire connaissance avec l’un de ses braves camarades, le capitaine Hod ; puis, il m’avait présenté à son ami, le colonel Munro, chez lequel nous venions de passer la soirée.

Le colonel, alors âgé de quarante-sept ans, habitait une maison un peu isolée, dans le quartier européen, et, par conséquent, en dehors du mouvement qui caractérise cette ville commerçante et cette ville noire dont se compose en réalité la capitale de l’Inde. Ce quartier a été appelé quelquefois la « Cité des palais », et, en effet, les palais n’y manquent point, si toutefois cette dénomination peut s’appliquer à des habitations qui n’ont d’un palais que les portiques, les colonnes et les terrasses. Calcutta est le rendez-vous de tous les ordres architectoniques que le goût anglais met généralement à contribution dans ses cités des deux mondes.

Pour ce qui est de la demeure du colonel, c’était le « bungalow » dans toute sa simplicité, une habitation élevée sur un soubassement en briques, n’ayant qu’un rez-de-chaussée, que couvrait un toit se profilant en pyramide. Une vérandah ou varangue, supportée par de légères colonnettes, en faisait le tour. Sur les côtés, cuisines, remises, communs, formaient deux ailes. Le tout était contenu dans un jardin planté de beaux arbres et entouré de murs peu élevés.

La maison du colonel était celle d’un homme qui jouit d’une grande aisance. Son domestique était nombreux, tel que le comporte le service des familles indo-anglaises dans la péninsule. Mobilier, matériel, dispositions intérieures et extérieures, tout était bien compris, sévèrement tenu. Mais on sentait que la main d’une femme avait manqué à ces divers arrangements.

Pour la direction de son personnel de serviteurs, pour la conduite générale de sa maison, le colonel s’en remettait entièrement à l’un de ses anciens compagnons d’armes, un Écossais, « un conductor » de l’armée royale, le sergent Mac Neil, avec lequel il avait fait toutes les campagnes de l’Inde, un de ces braves cœurs qui semblent battre dans la poitrine de ceux auxquels ils se sont dévoués.

Mac Neil était un homme âgé de quarante-cinq ans, vigoureux, grand, portant toute sa barbe, comme les Écossais des montagnes. Par son attitude, sa physionomie, aussi bien que par son costume traditionnel, il était resté un highlander d’âme et de corps, bien qu’il eût quitté le service militaire en même temps que le colonel Munro. Tous deux avaient pris leur retraite depuis 1860. Mais, au lieu de retourner dans les « glens » du pays, au milieu des vieux clans de leurs ancêtres, tous deux étaient restés dans l’Inde, et vivaient à Calcutta, dans une sorte de réserve et de solitude qui veulent être expliquées.

Lorsque Banks me présenta au colonel Munro, il ne me fit qu’une recommandation :

« Ne faites aucune allusion à la révolte des Cipayes, me dit-il, et, surtout, ne prononcez jamais le nom de Nana Sahib ! »

Le colonel Edward Munro appartenait à une vieille famille d’Écosse, dont les ancêtres avaient marqué dans l’histoire du Royaume-Uni. Il comptait parmi ses ancêtres ce sir Hector Munro qui commandait l’armée du Bengale en 1760, et qui eut, précisément, à dompter un soulèvement que les Cipayes, un siècle plus tard, allaient reprendre pour leur compte. Le major Munro réprima la révolte avec une impitoyable énergie, — et n’hésita pas à faire attacher, le même jour, vingt-huit rebelles à la bouche des canons, — supplice épouvantable, souvent renouvelé pendant l’insurrection de 1857, et dont l’aïeul du colonel fut peut-être le terrible inventeur.

À l’époque où les Cipayes se révoltèrent, le colonel Munro commandait le 93e régiment d’infanterie écossais de l’armée royale. Il fit presque toute la campagne sous les ordres de sir James Outram, l’un des héros de cette guerre, celui qui mérita le nom du « Bayard de l’armée des Indes », ainsi que le proclama sir Charles Napier. Avec lui, le colonel Munro fut donc à Cawnpore ; il fut de la seconde campagne de Colin Campbell, dans l’Inde ; il fut du siège de Lucknow, et il ne quitta cet illustre soldat que lorsque Outram eut été nommé à Calcutta membre du conseil de l’Inde.

En 1858, le colonel sir Edward Munro était chevalier commandant de l’Étoile de l’Inde, « The Star of India (K. C. S. I.) ». Il était fait baronnet, et sa femme eût porté le titre de lady Munro[1], si, le 27 juin 1857, l’infortunée n’eût péri dans l’effroyable massacre de Cawnpore, massacre accompli sous les yeux et par les ordres de Nana Sahib.

Lady Munro, — les amis du colonel ne l’appelaient jamais autrement, — était adorée de son mari. Elle avait à peine vingt-sept ans, lorsqu’elle disparut avec les deux cents victimes de cette abominable tuerie. Mistress Orr et miss Jackson, presque miraculeusement sauvées après la prise de Lucknow, avaient survécu à leur mari, à leur père. Lady Munro, elle, n’avait pu être
Le fugitif avait été vu. (Page 11.)

rendue au colonel Munro. Ses restes, confondus avec ceux de tant de victimes dans le puits de Cawnpore, il avait été impossible de les retrouver et de leur donner une sépulture chrétienne.

Sir Edward Munro, désespéré, n’eut alors qu’une pensée, une seule, retrouver Nana Sahib, que le gouvernement anglais faisait rechercher de toutes parts, et assouvir, avec sa vengeance, une sorte de soif de justicier qui le dévorait. Pour être plus libre de ses actions, il prit sa retraite. Le sergent Mac Neil le suivit dans tous ses pas et démarches. Ces deux hommes, animés du même esprit, ne vivant que dans la même pensée, ne visant que le même
La question fut de nouveau remise sur le tapis. (Page 19.)

but, se lancèrent sur toutes les pistes, relevèrent toutes les traces, mais ils ne furent pas plus heureux que la police anglo-indienne. Le Nana échappa à toutes leurs recherches. Après trois ans d’infructueux efforts, le colonel et le sergent durent suspendre provisoirement leurs investigations. D’ailleurs, à cette époque, le bruit de la mort de Nana Sahib avait couru l’Inde, et avec un tel degré de véracité, cette fois, qu’il n’y avait pas lieu de la mettre en doute.

Sir Edward Munro et Mac Neil revinrent alors à Calcutta, où ils s’installèrent dans ce bungalow isolé. Là, ne lisant ni livres ni journaux, qui auraient pu lui rappeler la sanglante époque de l’insurrection, ne quittant jamais sa demeure, le colonel vécut en homme dont la vie est sans but. Cependant, la pensée de sa femme ne le quittait pas. Il semblait que le temps n’eût aucune prise sur lui et ne pût adoucir ses regrets.

Il faut ajouter que la nouvelle de la réapparition du Nana dans la présidence de Bombay, — nouvelle qui circulait depuis quelques jours, — semblait avoir échappé à la connaissance du colonel. Et cela était heureux, car il eût immédiatement quitté le bungalow.

Voilà ce que m’avait appris Banks, avant de me présenter dans cette habitation, dont toute joie était à jamais bannie. Voilà pourquoi devait être évitée toute allusion à la révolte des Cipayes et au plus cruel de ses chefs, Nana Sahib.

Deux amis seulement, — deux amis à toute épreuve, — fréquentaient assidûment la maison du colonel. C’étaient l’ingénieur Banks et le capitaine Hod.

Banks, je l’ai dit, venait de terminer les travaux dont il avait été chargé pour l’établissement du chemin de fer Great Indian Peninsular. C’était un homme de quarante-cinq ans, dans toute la force de l’âge. Il devait prendre une part active à la construction du Madras railway, destiné à relier le golfe Arabique à la baie de Benguela ; mais il n’était pas probable que les travaux pussent commencer avant un an. Il se reposait donc à Calcutta, tout en s’occupant de projets divers de mécanique, car c’était un esprit actif et fécond, incessamment en quête de quelque invention nouvelle. En dehors de ses occupations, il consacrait tout son temps au colonel, auquel le liait une amitié de vingt ans. Aussi, presque toutes ses soirées se passaient-elles sous la vérandah du bungalow, dans la compagnie de sir Edward Munro et du capitaine Hod, qui venait d’obtenir un congé de dix mois.

Hod appartenait au 1er escadron de carabiniers de l’armée royale, et avait fait toute la campagne de 1857-1858, d’abord avec sir Colin Campbell dans l’Oude et le Rohilkhande, puis avec sir H. Rose dans l’Inde centrale, — campagne qui se termina par la prise de Gwalior.

Le capitaine Hod, élevé à cette rude école de l’Inde, un des membres distingués du Club de Madras, rouge-blond de cheveux et de barbe, n’avait pas plus de trente ans. Bien qu’il fût de l’année royale, on l’eût pris pour un officier de l’armée native, tant il s’était « indianisé » pendant son séjour dans la péninsule. Il n’aurait pas été plus Indou s’il y fût né. C’est que l’Inde lui semblait être le pays par excellence, la terre promise, la seule contrée où un homme pût et dût vivre. Là, en effet, il trouvait à satisfaire tous ses goûts. Soldat de tempérament, les occasions de se battre se renouvelaient sans cesse. Chasseur émérite, n’était-il pas au pays où la nature semble avoir réuni tous les fauves de la création, et tout le gibier de poil et de plume des deux mondes ? Ascensionniste déterminé, n’avait-il pas sous la main cette imposante chaîne du Thibet qui compte les plus hauts sommets du globe ? Voyageur intrépide, qui l’empêchait de poser le pied là où personne ne l’avait mis encore, dans ces inaccessibles régions de la frontière himalayenne ? Turfiste enragé, lui manquaient-ils, ces champs de course de l’Inde, qui valaient à ses yeux ceux de la Marche ou d’Epsom ? À ce propos, même, Banks et lui étaient en parfait désaccord. L’ingénieur, en sa qualité de « mécanicien » pur sang, ne s’intéressait que très médiocrement aux prouesses hippiques des Gladiator et des Fille-de-l’air.

Un jour, même, le capitaine Hod le pressant à cet égard, Banks lui répondit que, dans son opinion, les courses ne seraient vraiment intéressantes qu’à une condition.

« Et laquelle ? demanda Hod.

— C’est qu’il serait bien entendu, répondit sérieusement Banks, que le dernier arrivé des jockeys serait fusillé au poteau de départ, séance tenante.

— C’est une idée !… » répliqua simplement le capitaine Hod.

Et il eût été homme, sans doute, à courir cette chance en personne !

Tels étaient les deux commensaux assidus du bungalow de sir Edward Munro. Le colonel aimait à les entendre discuter sur toutes choses, et leurs éternelles discussions amenaient quelquefois une sorte de sourire sur ses lèvres.

Un désir commun à ces deux braves compagnons, c’était d’entraîner le colonel dans quelque voyage qui pût le distraire. Plusieurs fois, ils lui avaient proposé de partir pour le nord de la péninsule, d’aller passer quelques mois aux environs de ces « sanitarium » où la riche société anglo-indienne se réfugie volontiers pendant la saison des grandes chaleurs. Le colonel s’y était toujours refusé.

En ce qui concernait le voyage que Banks et moi nous comptions entreprendre, nous l’avions déjà pressenti à ce sujet. Ce soir même, la question fut de nouveau remise sur le tapis. On a vu que le capitaine Hod ne parlait rien de moins que de faire à pied une grande excursion dans le nord de l’Inde. Si Banks n’aimait pas les chevaux, Hod n’aimait pas le chemin de fer. Ils étaient à deux de jeu.

Le moyen terme eût été sans doute de voyager, soit en voiture, soit en palanquin, à sa guise, à ses heures, — ce qui est assez facile sur les grandes routes bien tracées et bien entretenues de l’Indoustan.

« Ne me parlez pas de vos voitures à bœufs, de vos zébus à bosses ! s’écria Banks. Sans nous, vous en seriez encore à ces véhicules primitifs, dont on ne voulait déjà plus, il y a cinq cents ans, en Europe !

— Eh ! Banks, riposta le capitaine Hod, cela vaut bien vos wagons capitonnés et vos Crampton ! De grands bœufs blancs qui soutiennent parfaitement le galop, et qu’on change aux relais de poste de deux en deux lieues…

— Et qui traînent des espèces de tartanes à quatre roues où l’on est plus rudement secoué que ne le sont les pêcheurs dans leurs barques sur une mer démontée !

— Passe pour les tartanes, Banks, répondit le capitaine Hod. Mais n’avons-nous pas des voitures à deux, à trois, à quatre chevaux, qui peuvent rivaliser de vitesse avec vos « convois », bien dignes de porter ce nom funèbre ! J’aimerais encore mieux le simple palanquin…

— Vos palanquins, capitaine Hod, de véritables bières, longues de six pieds, larges de quatre, où l’on est allongé comme un cadavre !

— Soit, Banks, mais pas de cahots, pas de secousses ; on peut lire, on peut écrire, et l’on peut dormir à l’aise, sans être réveillé à chaque station ! Avec un palanquin à quatre ou six Gamals[2] bengalis, on fait encore quatre milles et demi[3] à l’heure, et, comme dans vos express impitoyables, on ne risque pas au moins d’arriver avant même d’être parti… quand on arrive !

— Le mieux, dis-je alors, serait sans doute de pouvoir emporter sa maison avec soi !

— Colimaçon ! s’écria Banks.

— Mon ami, répondis-je, un colimaçon qui pourrait quitter sa coquille et y rentrer à volonté, ne serait peut-être pas tant à plaindre ! Voyager dans sa maison, une maison roulante, ce sera probablement le dernier mot du progrès en matière de voyage !

— Peut-être, dit alors le colonel Munro ; se déplacer tout en restant au milieu de son « home », emporter son chez-soi et tous les souvenirs qui le composent, varier successivement son horizon, modifier ses points de vue, son atmosphère, son climat, sans rien changer à sa vie… oui… peut-être !

— Plus de ces bungalows destinés aux voyageurs ! répondit le capitaine Hod, où le confort laisse toujours à désirer, et dans lesquels on ne peut séjourner sans un permis de l’administration locale !

— Plus d’auberges détestables, dans lesquelles, moralement et physiquement, on est écorché de toutes les manières ! fis-je observer, non sans quelque raison.

— La voiture de saltimbanques ! s’écria le capitaine Hod, mais la voiture modernisée. Quel rêve ! S’arrêter quand on veut, partir quand cela plaît, marcher au pas si l’on aime à flâner, filer au galop pour peu qu’on y tienne, emporter non seulement sa chambre à coucher, mais son salon, sa salle à manger, son fumoir, et surtout sa cuisine et son cuisinier, voilà le progrès, ami Banks ! Cela est cent fois supérieur aux chemins de fer ! Osez me démentir, ingénieur que vous êtes, osez-le !

— Eh ! eh ! ami Hod, répondit Banks, je serais absolument de votre avis, si…

— Si ?… fit le capitaine en hochant la tête.

— Si, dans votre essor vers le progrès, vous ne vous étiez pas brusquement arrêté en route.

— Il y a donc mieux à faire encore ?

— Jugez-en. Vous trouvez la maison roulante très supérieure au wagon, même au wagon-salon, même au sleeping-car des railways. Vous avez raison, mon capitaine, si l’on a du temps à perdre, si l’on voyage pour son agrément et non pour ses affaires. Je crois que nous sommes tous d’accord à ce sujet ?

— Tous ! » répondis-je.

Le colonel Munro abaissa la tête en signe d’acquiescement.

« C’est entendu, répondit Banks. Bien. Je poursuis. Vous vous êtes adressé à un carrossier doublé d’un architecte, et il vous a construit votre maison roulante. La voilà, bien établie, bien comprise, répondant aux exigences d’un ami du confort. Elle n’est point trop haute, ce qui lui évitera des culbutes ; elle n’est pas trop large, de manière à passer par tous les chemins ; elle est ingénieusement suspendue, afin que la route lui soit facile et douce.

« Parfait, parfait ! Elle a été fabriquée pour notre ami le colonel, je suppose. Il nous y a offert l’hospitalité. Nous allons, si vous le voulez, visiter les contrées septentrionales de l’Inde, en colimaçons, mais en colimaçons que leur queue ne rive pas inséparablement à leurs coquilles. Tout est prêt. On n’a rien oublié… pas même le cuisinier et la cuisine, si chers au cœur du capitaine. Le jour du départ est venu, on va partir ! All right !… Et qui la traînera, votre maison roulante, mon excellent ami ?

— Qui ? s’écria le capitaine Hod, mais des mules, des ânes, des chevaux, des bœufs !…

— Par douzaines ? dit Banks.

— Des éléphants ! riposta le capitaine Hod, des éléphants ! Voilà qui serait superbe et majestueux ! Une maison traînée par un attelage d’éléphants, bien dressés, de fière allure, détalant, galopant comme les plus beaux carrossiers du monde !

— Ce serait magnifique, mon capitaine !

— Un train de rajah en campagne, mon ingénieur !

— Oui ! mais…

— Mais… quoi ? Il y a encore un mais ! s’écria le capitaine Hod.

— Un gros mais !

— Ah ! ces ingénieurs ! ils ne sont bons qu’à voir des difficultés en toutes choses !…

— Et à les surmonter, quand elles ne sont pas insurmontables, répondit Banks.

— Eh bien, surmontez !

— Je surmonte, et voici comment. Mon cher Munro, tous ces moteurs, dont le capitaine a parlé, cela marche, cela traîne, cela tire, mais cela se fatigue aussi. Cela est rétif, cela s’entête, et surtout cela mange. Or, pour peu que les pâturages viennent à manquer, comme on ne peut pas remorquer cinq cents acres de prairies à sa suite, l’attelage s’arrête, s’épuise, tombe, meurt de faim, la maison roulante ne roule plus, et elle reste aussi immobile que le bungalow où nous discutons en ce moment. Il s’ensuit donc que ladite maison ne sera pratique que le jour où ce sera une maison à vapeur.

— Qui courra sur des rails ! s’écria le capitaine, en haussant les épaules.

— Non, sur des routes, répondit l’ingénieur, et traînée par quelque locomotive routière perfectionnée.

— Bravo ! s’écria le capitaine, bravo ! Du moment que votre maison ne roulera plus sur un railway et pourra se diriger à sa fantaisie, sans suivre votre impérieuse ligne de fer, j’en suis.

— Mais, fis-je observer à Banks, si mules, ânes, chevaux, bœufs, éléphants, mangent, une machine mange aussi, et, faute de combustible, elle s’arrêtera en route.

— Un cheval-vapeur, répondit Banks, égale en force trois à quatre chevaux-nature, et cette puissance peut être accrue encore. Un cheval-vapeur n’est sujet ni à la fatigue ni à la maladie. Par tous les temps, sous toutes les latitudes, sous le soleil, sous la pluie, sous la neige, il va toujours sans jamais s’épuiser. Il n’a même pas à redouter les attaques des fauves, ni la morsure des serpents, ni la piqûre des taons et autres redoutables insectes. Il n’a besoin ni de l’aiguillon du bouvier, ni du fouet des conducteurs. Se reposer, inutile, il se passe de sommeil. Le cheval-vapeur, sorti de la main de l’homme, est, étant donné son but, et qu’on n’attend pas de lui qu’il puisse un jour être mis à la broche, supérieur à tous les animaux de trait que la Providence a mis à la disposition de l’humanité. Un peu d’huile ou de graisse, un peu de charbon ou de bois, c’est tout ce qu’il consomme. Or, vous le savez, mes amis, ce ne sont pas les forêts qui manquent dans la péninsule indienne, et le bois y appartient à tout le monde !

— Bien dit ! s’écria le capitaine Hod. Hurrah pour le cheval-vapeur ! Je vois déjà la maison roulante de l’ingénieur Banks, traînée sur les grandes routes de l’Inde, pénétrant à travers les jungles, s’enfonçant sous les forêts, s’aventurant jusque dans les repaires des lions, des tigres, des ours, des panthères, des guépards, et nous, à l’abri de ses murs, nous payant des hécatombes de fauves à dépiter tous les Nemrod, les Anderson, les Gérard, les Pertuiset, les Chassaing du monde ! Ah ! Banks, l’eau m’en vient à la bouche, et vous me faites bien regretter de ne pas avoir à naître dans quelque cinquante ans d’ici !

— Et pourquoi, mon capitaine ?

— Parce que, dans cinquante ans, votre rêve sera réalisé, et que la voiture à vapeur se fera.

— Elle est faite, répondit simplement l’ingénieur.

— Faite ! et faite par vous, peut-être ?…

— Par moi, et je ne craindrais, à vrai dire, qu’une chose pour elle, c’est qu’elle ne dépassât votre rêve…

— En route, Banks, en route ! » s’écria le capitaine Hod, qui se leva comme sous le coup d’une décharge électrique. Il était prêt à partir. L’ingénieur le calma d’un geste ; puis, d’une voix plus grave, s’adressant à sir Edward Munro :

« Edward, lui dit-il, si je mets une maison roulante à ta disposition, si, d’ici un mois, lorsque la saison sera convenable, je viens te dire : Voilà ta chambre qui se déplacera et ira où tu voudras aller, voilà tes amis, Maucler,
Mac Neil.

le capitaine Hod et moi, qui ne demandons qu’à t’accompagner dans une excursion au nord de l’Inde, me répondras-tu : Partons, Banks, partons, et que le Dieu des voyageurs nous protège !

— Oui, mes amis, répondit le colonel Munro, après avoir réfléchi un instant. Banks, je mets à ta disposition tout l’argent nécessaire. Tiens ta promesse ! Amène-nous cette idéale maison à vapeur qui dépasserait les rêves de Hod, et nous traverserons l’Inde entière !

— Hurrah ! Hurrah ! Hurrah ! s’écria le capitaine Hod, et malheur aux fauves des frontières du Népaul ! »
Les brahmanes excitaient les esprits. (Page 29.)

En ce moment, le sergent Mac Neil, attiré par les hurrahs du capitaine, parut sur la porte de l’habitation.

« Mac Neil, lui dit le colonel Munro, nous partons dans un mois pour le nord de l’Inde. Tu seras du voyage ?

— Nécessairement, mon colonel, puisque vous en êtes ! » répondit le sergent Mac Neil.

  1. Une femme non titrée, qui épouse un baronnet ou un chevalier, prend le titre de lady devant le nom de son mari. Mais cette qualification de lady ne peut précéder le nom de baptême, car, dans ce cas, elle est uniquement réservée aux filles de pairs.
  2. Nom des porteurs de palanquins dans l’Inde.
  3. Environ 8 kilomètres.