La Maison Pascal/13

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Librairie Paul Ollendorff (p. 231-248).
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XIII


Lily avait écouté la conversation d’Antony et de Lucien, cachée dans l’ombre du corridor.

Dès que les deux hommes furent redescendus, elle s’introduisit furtivement chez Camille.

Elle trouva le jeune homme assis sur son lit ; il enfilait son caleçon avec une dextérité prodigieuse et une aisance de gestes surprenante pour un malade.

Camille avait éprouvé une telle commotion à l’entrée de son vieil ami que — semblable en ceci à bien des nerveux — il s’était senti rétabli du coup : sa faiblesse, sa dépression, ses vertiges avaient disparu comme par enchantement. De toute son existence, Antony n’avait opéré une cure aussi merveilleuse ; il venait de guérir un client sans s’en douter : ce qui est le cas de beaucoup de médecins.

Lily ne s’offusqua point de voir Camille dans ce simple appareil. Le fait d’avoir dormi une nuit aux côtés d’un monsieur — même lorsqu’il ne s’est rien passé — prépare une femme aux spectacles d’intimité.

Mais ayant dans les prescriptions médicales cette confiance aveugle que les gens superstitieux accordent également aux conseils du rebouteux ou aux prédictions de la chiromancienne — Lily protesta :

— Voulez-vous vous recoucher, Camille !… le docteur vous a ordonné le repos.

— Ah ! si vous saviez, Lily… le docteur !

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il a fait ?

— C’est Antony ! Notre meilleur, notre plus ancien ami : il nous soigne depuis vingt-cinq ans… Votre mari a été mal inspiré en l’envoyant chercher… Antony m’a reconnu immédiatement, pardi ! Après m’avoir tancé de belle manière, il doit à présent courir à l’hôtel de ville afin de ramener mon père ici…

— Quelle chance !

— Vous dites ?

Lily enveloppa le jeune homme du regard pénétrant de ses larges prunelles sombres. Elle s’expliqua doucement, d’une voix un peu triste :

— Voyez-vous, Camille, moi, j’ai beau être une espèce d’amorale docile — qui respecte certains petits préjugés sans bien comprendre les grands principes ; qui honore la vertu sans savoir en observer toutes les règles — je raisonne très sagement quand il s’agit d’un être que j’aime. Nous autres, femmes, nous avons parfois la cervelle légère : notre conscience est une dame de mœurs faciles et notre esprit, un libertin ; mais notre cœur reste un honnête homme. C’est lui qui me dirige en ce moment, et voilà pourquoi je m’écriais : « Quelle chance !… » Camille, si le magister entre dans notre maison, vous ne pourrez résister à sa volonté ; vous serez contraint d’accepter ce que vous m’aviez refusé : votre départ d’ici… je vous sentirai restitué à la vie normale, libéré d’une aventure honteuse ; et ça me consolera de ne plus vous voir.

— Si vous parlez ainsi, c’est que vous ne m’aimez guère.

— Je vous aime assez pour oublier de penser à moi : j’envisage votre intérêt avant mon chagrin.

— Le véritable amour n’admet pas la séparation, Lily.

— Nous avons raison tous les deux, mon ami, malgré notre contradiction apparente : à l’école de la passion, l’homme accroît son égoïsme et la femme apprend le dévouement Nos propos respectifs prouvent donc que nous sommes très épris.

— Sitôt qu’Antony m’eut quitté, je commençai de m’habiller pour fuir avec vous sans attendre l’arrivée de mon père… Vous, hélas ! vous ne songez qu’à me rejeter sous sa tutelle.

— Camille, vos projets n’ont pas le sens commun ! D’abord, vous êtes souffrant…

— Moi, je n’ai jamais été si dispos… Dès l’apparition du docteur, j’ai recouvré ma santé d’emblée…

— Votre maladie tenait du hoquet, alors ?

— Peut-être.

— Discutons sérieusement, Camille. Votre proposition est irréalisable ; ce n’est pas que je repousse l’idée d’abandonner le toit conjugal, grand Dieu ! Mais, où irions-nous, après ce beau coup de tête ?… Vous n’y avez pas réfléchi une minute.

— Nous irions n’importe où… À Paris, à à Naples, à Venise… Vous choisiriez.

— Vous possédez l’esprit pratique d’un enfant de cinq ans, mon pauvre Camille ! Et qu’y ferions-nous, à Paris, Naples ou Venise ? Je remonterais sur les planches des Bouffes, vous vendriez des oranges à Santa Lucia, à moins que nous ne mendiions sur la place Saint-Marc ?… Il est doux de se forger des illusions ; par malheur, il est plus difficile de mettre des rêves à exécution.

Lily s’absorba une minute, les sourcils rapprochés ; puis, elle soupira :

— Ah !… si nous avions de l’argent… tout s’arrangerait.

Camille prononça simplement :

— J’en ai, moi, de l’argent… J’ai deux cent mille francs.

— Deux cent mille francs ! — répéta Lily, ébahie. — Où ça ?

— Pas dans ma poche, évidemment. Mais j’ai hérité de la fortune de ma mère qui est morte intestat ; je dois avoir une dizaine de mille francs de revenu, car mon père a fait de bons placements.

Lily explosa :

— Comment ! La liberté vous est acquise grâce à un patrimoine indépendant et, au lieu d’en profiter, vous vous enfermez ici, gros bêta !… Je ne vous croyais aucune ressource personnelle pour avoir pris ce parti radical ?

— Je désirais ne demander de comptes à mon père qu’à la dernière extrémité… En province, nous gardons le respect de ces choses… Et puis, je suis de caractère tellement indécis… J’hésitais. Je n’étais pas sûr que vous eussiez accepté de me suivre au début de nos relations… Aujourd’hui, le point de vue est différent : je suis prêt à réclamer mes droits afin d’assurer l’avenir. Vous pouvez me rendre justice, Lily : je ne bâtis pas des châteaux en Espagne avant de m’être procuré le ciment, les pierres et le mortier… Voici quelle était mon intention : je m’échappais, utilisant le répit qu’Antony me laisse maladroitement ; je me présentais chez un banquier, ou un homme d’affaires, qui m’eût concédé aussitôt une avance sur succession : le fils du magister de Montfleuri est considéré ainsi qu’un client solvable, j’imagine ! Et, lesté de quelques billets de mille francs, je venais vous reprendre à un endroit convenu : mon père me supposant, plus tard, parti pour Paris (je le connais !), nous aurions choisi la route opposée, par surcroît de précaution ; une auto nous déposait à la frontière d’Italie où nous sautions dans l’express de Gênes… Est-ce le plan d’un enfant de cinq ans, ça ?

Lily l’avait écouté, en extase. Elle murmura, presque incrédule :

— Je m’évaderais enfin de ce bagne ; je vivrais donc heureuse, aimée, estimée… Ce serait inespéré !

Soudain, changeant de ton, elle s’écria, avec volubilité :

— Vite… Vite… Habillez-vous, sauvez-vous ; volez à Montfleuri, obtenez de l’argent d’un banquier, d’un homme d’affaires, voire d’un usurier ; louez une voiture et attendez-moi au pied de la colline. Je me charge de dissimuler votre fuite… mais, pour Dieu, Camille, risquons tout au monde afin de jouir du bonheur imprévu que vous venez de me faire entrevoir !

Elle s’était précipitée sur Camille, l’arrachait de son lit, l’aidait à se vêtir — avec la gaucherie fiévreuse des gens qui se pressent. Des paroles entrecoupées sortaient de ses lèvres tremblantes :

— Dépêchez-vous… Où est votre veston ?… Ah ! l’empoté !… Et les autres qui vont arriver, sapristi !

Ses petites mains agitées le tournaient dans tous les sens, comme un toton déséquilibré. Le malheureux Camille — déjà nonchalant de tempérament — était absolument déconcerté par cette attaque fougueuse ; il y perdait le peu de vivacité dont il eût été capable. Bousculé, ahuri, tarabusté, il laissait tomber son pantalon en essayant de passer son gilet, malmenait vainement sa chemise sans pouvoir atteindre ses bretelles ; bref, se donnant une peine inouïe pour avancer à reculons.

Lily piétinait, hors d’elle :

— Oh ! vous n’aurez jamais fini…

— Mais, c’est vous qui me retardez en tourbillonnant autour de moi !

— Tenez, il me semble qu’on sonne à la grille… Faites attention, voyons : vous mettez votre manche à l’envers !

Enfin, Camille parvint à s’apprêter. Il s’agissait maintenant de gagner la sortie : chose éminemment facile lorsqu’il suffit d’ouvrir une porte. Dans l’occurrence, il fallait quitter une chambre sans même franchir le seuil par crainte d’être surpris.

Lily fourrageait énergiquement ses boucles : il est à remarquer que nous invoquons toujours l’inspiration en nous tirant les cheveux ; aussi les poètes laissent-ils pousser les leurs, afin d’avoir plus de prise.

Camille, perplexe, inspectait la pièce.

Tout à coup, il proposa :

— Puisque les voies habituelles me sont interdites (si je me hasarde dans l’escalier je m’expose à des rencontres fâcheuses), pourquoi ne descendrais-je pas par la fenêtre ? Elle donne justement sur le bois de pins, derrière la villa : personne ne m’apercevrait du dehors.

— Je vous le défends… Vous voulez vous rompre le cou ?

— Bah ! la croisée n’est pas bien haute… Et j’étais un champion de gymnastique au grand collège de Montfleuri. Je remportais le prix à chaque concours. Vous allez constater que c’est très simple.

Avec l’habileté d’un cambrioleur consommé, Camille confectionnait une échelle primitive à l’aide de ses draps et la fixait solidement à la fenêtre.

Puis, enfourchant la barre d’appui, il questionna :

— Vous ne trouvez pas que je ressemble à Roméo ?

Lily répondit par des indications précises :

— Combien de temps vous faut-il en tout ?… Un quart d’heure pour être à Montfleuri ; une heure pour les démarches diverses, car vous ferez diligence, n’est-ce pas ? Je me doute évidemment que votre père vous supposera niché dans le réduit le plus invraisemblable, plutôt que de vous croire rentré en ville… Néanmoins il sera bon de n’y point flâner. Moi, je m’efforcerai de détourner les soupçons, de tenir votre absence secrète jusqu’au dernier moment et d’égarer le magister sur une fausse piste… Ensuite, je m’échapperai à mon tour. Soyez au bas de la colline avec une auto ; abritez-vous derrière ce bouquet d’arbres qui bordent la route… Je vous rejoindrai dans une heure et demie.

Camille hésita, saisi d’une peur tardive :

— Et si mon homme d’affaires me faisait appréhender et reconduire chez mon père ?

Ah ! L’irrésolu, l’irrésolu !… Vous êtes libre et majeur, mon ami. Surtout, vous ne songez pas à l’intérêt fantastique que l’on vous imposera… Soyez tranquille. Un usurier qui agirait chevaleresquement au lieu d’abuser de la situation… Eh bien ! vous auriez une rude guigne si vous tombiez sur cet oiseau rare !

Lily regarda dégringoler Camille d’un œil un peu inquiet. Mais le jeune homme avait une telle sûreté, rythmant méthodiquement ses gestes, glissant le long de la muraille lisse avec la souplesse d’un bel angora, que Mme Pascal ne pensa plus qu’à l’admirer. Son grand corps robuste et fin eût transporté un statuaire ; l’effort et l’adresse développaient sa grâce élancée, son élégance d’acrobate racé, mince et musclé à souhait. Et par un exploit de jeune athlète, Camille vainquait sans peine apparente la difficulté d’accomplir un exercice physique — après l’entraînement le moins favorable.

Dès qu’il eut touché terre, Camille détala à toutes jambes.

Lily hissa le drap pendu à la croisée ; elle retapa le lit ; et s’en fut sur la pointe des pieds.

Elle passa l’heure qui suivit dans les transes : sa situation lui fournissait un assortiment de frayeurs variées.

D’abord, ce fut son mari qui manifesta la velléité de monter s’informer de la santé de Camille.

Mme Pascal dut s’y opposer formellement, se réclamant d’Antony :

— Le docteur a dit qu’on le laisse dormir : laisse-le ! S’il se réveille, il saura bien appeler ou sonner Denise pour demander ce dont il aura besoin.

— Oh, toi ! reprocha Lucien, — inconsciemment « mari », — toi, le jour où tu t’intéresseras à ce pauvre garçon !… Tu es d’une indifférence en tout ce qui concerne… mes occupations !

Lily méditait in petto sur la jalousie — le plus illogique des sentiments de propriétaire.

Elle suggéra une diversion :

— Tu n’as pas encore lu les journaux ?

— Tiens ! non, répliqua M. Pascal. Envoie la bonne acheter le Petit Régional et la Gazette ibérienne ; on publie le résultat d’un tirage, ce matin ; et j’ai des billets.

Lily, enchantée de l’amuser un moment, expédia immédiatement la bonne à Montfleuri. Débarrassée d’un souci, elle se tourmenta d’une nouvelle appréhension : « Pourvu que Camille ne se croise pas avec son père ou le docteur Antony… Connaît-il un chemin de traverse ? »

Elle se préparait, d’une minute à l’autre, à la visite redoutable du magister.

Elle guetta la route. Son angoisse transformait l’ombre des palmiers et la silhouette lointaine d’un chien errant, en autant d’êtres humains accourant vers la maison. Elle prit une charrette de laitier pour l’automobile du docteur…

À la fin, M. Pascal, impatienté de cette surexcitation qui l’énervait par contagion, lui cria :

— Ah ça !… qu’est-ce que tu as, à t’écraser le nez contre les vitres ? Tu découvres quelque chose de divertissant au dehors ?

— Oui…

— Quoi ?

— L’air et le soleil.

— Eh bien ! va te promener.

Lily le dévisagea, stupéfaite. Sous le coup de ses ennuis, Lucien Pascal se départait de sa défiance.

Elle profita sur-le-champ de ces excellentes dispositions et déclara qu’elle aurait plaisir à respirer la brise marine. D’ailleurs, le temps passait : le délai était presque écoulé.

Lily s’enferma dans sa chambre sous prétexte de s’habiller.

Elle vérifia minutieusement le contenu de son sac à main. Une femme renonce délibérément à son mari, à son foyer, voire à ses enfants, pour suivre un amant ; mais elle ne consentira jamais à partir sans sa houppette à poudre, son bâton de raisin, son kôhl et son mouchoir brodé.

Lily remplit sa bourse de toute la monnaie qu’elle put trouver dans les tiroirs de son chiffonnier. Puis elle descendit, animée d’une allégresse intime. Son mari la regarda sortir.

— Adieu, Lucien, fit gravement Lily avec sa voix de cinquième acte.

Car les femmes — même les plus spirituelles — jouissent toujours du côté théâtral des fugues adultères.

Camille l’attendait au lieu du rendez-vous, assis au volant d’une solide limousine. Il avertit :

— Tout va bien… Montez. J’ai pleinement réussi : je vous conterai cela en route. Et mon père ?

— Je ne l’ai pas vu. Il n’est venu personne.

L’auto démarra, avec son bruit rauque de bête grondante. Camille donna le maximum de vitesse.

— Comment ! personne ! reprit Camille. Et il y a plus de deux heures qu’Antony a quitté la villa !…

Les deux jeunes gens s’interrogèrent d’un regard perplexe. L’abstention du magister leur paraissait énigmatique ; or, le mystère est mauvais signe aux yeux des fugitifs. Bah ! Camille chassa les pensées importunes, d’une phrase tendre :

— Ma chère Lily !… Je vous possède enfin à moi seul. Comme nous allons nous aimer !…

Il eût souhaité l’enlacer d’une étreinte interminable. Hélas ! par excès de prudence, le jeune homme conduisait lui-même, pour ne point mettre un chauffeur dans son secret ; — ses mains étaient rigoureusement occupées… Et, Tantale éternel, Camille se trouvait condamné une seconde fois à contempler — sans plus — cet admirable fruit de chair qu’était Lily Pascal…