La Maison du péché (éd. 1941)/IV

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La vie nouvelle commença.

Chaque jour, dès six heures, M. Forgerus réveillait son élève. Les leçons orales, les exercices de piété se succédaient, assez brefs, assez variés, pour ne point lasser l’attention de l’enfant, coupés de récréations et de promenades. Jamais de visites, jamais de vacances : le jours se suivaient, tous pareils, sans heures stériles.

C’était une éducation à l’ancienne mode, et telle que M. Lancelot l’avait pu donner aux jeunes princes de Conti. M. Forgerus avait passé du collège au séminaire, et du séminaire au collège. Effrayé par la grandeur du sacerdoce, effrayé par la corruption du monde, il était demeuré demi-laïque et demi-clerc. Il n’avait rien su des passions que par les livres, et n’avait rien aimé avec excès que la théologie et les belles-lettres.

Les mathématiques l’intéressaient, et les ouvrages de mécanique, mais il demeurait assez indifférent au progrès des sciences, et peut-être, au fond du cœur, condamnait-il « cette recherche des secrets de la nature qui ne nous regarde point, dit Jansénius, qu’il est inutile de connaître, et que les hommes ne veulent savoir que pour les savoir seulement ».

Mme de Chanteprie avait approuvé le programme et la méthode du précepteur. Elle pensait que d’excellentes humanités, une forte éducation morale et religieuse, quelque teinture des sciences, suffisent à former un « honnête homme ». Augustin de Chanteprie n’était pas destiné à briller dans les salons. S’il n’avait pas la vocation sacerdotale, il resterait, comme son père et son grand-père, un simple gentilhomme campagnard, occupé de travaux rustiques et de bonnes œuvres.

Deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi matin, elle recevait M. Forgerus, et, tous les jours, à heure fixe, Augustin était admis près d’elle. L’enfant contemplait avec un sentiment de terreur et de respect la chambre pareille à une cellule, le Christ janséniste aux bras étroits, le mobilier misérable, et la femme presque toujours malade qui lisait des ouvrages pieux, et cousait pour les pauvres. Entre elle et lui, jamais de privautés, peu d’élan, peu de caresses. À peine osait-il lui parler… Et pourtant, Augustin, relégué au pavillon, regrettait sa mère. Il souffrait de ne plus vivre à l’ombre de sa robe, sous la bénédiction de ses mains, dans le grand silence qu’elle répandait autour d’elle. Il l’adorait. Elle était l’être vénérable, doux dans sa majesté, terrible dans sa douceur. Mère, Reine et par-dessus tout, Sainte !

Cette image magnifiée de sa mère, Augustin l’associait, spontanément, depuis sa petite enfance, à toutes ses émotions religieuses. D’un bout à l’autre de l’année, les cérémonies enfermaient dans un cercle mystique les âmes de la mère et du fils. Ensemble, ils saluaient l’étoile de l’Épiphanie ; ensemble, ils voyaient le prêtre marquer de cendre le front humilié des fidèles ; ensemble, ils respiraient, au tombeau de Jésus, l’odeur funèbre exhalée par les fleurs qui s’effeuillent et la cire ardente qui fond ; ensemble, ils guettaient le retour des cloches dans l’air argenté du printemps pascal. Les fêtes catholiques étaient les seules dates importantes de leur vie, et Jésus, la Vierge, les Saints étaient présents à leur pensée et familiers comme des proches.

Ni le dévouement de Jacquine, ni l’amitié des Courdimanche n’avaient pu distraire Augustin de cette filiale adoration. Et pourtant, près de Jacquine, chez Mlle Cariste, le petit rêveur, trop doux et trop grave, redevenait un gamin babillard. La servante rouvrait la nature à cette imagination naissante qui s’en allait toujours vers l’église, l’enfer ou le paradis. Augustin se plaisait dans le jardin des simples, dans l’office plein de vases étranges, de bassines et d’alambics. Jacquine savait tant d’histoires de gendarmes et de braconniers, tant de complaintes où il est question de rossignols, de marjolaines et de filles mortes d’amour ! Penchée sur le sirop bouillant, elle chantait la « Maumariée » avec un branlement de tête et un sourire de mère-grand. Sa voix était frêle comme un son d’épinette, ses doigts plus noueux que des sarments. Le soleil filtrant par les carreaux, à travers la buée odorante, faisait briller le serpent argenté de ses cheveux et la turquoise pendue à son oreille… Elle était si caressante, si amusante, la Chavoche, et si effrayante aussi !…

Les gens qui la détestaient venaient la quérir, parfois, en grand mystère, car elle connaissait des emplâtres merveilleux contre les douleurs, et des racines qu’on met sous l’oreiller des enfants en convulsions, et des tisanes qui guérissent la colique et la fièvre. Et même on disait qu’un homme de son pays lui avait appris à découvrir les sources avec une baguette de coudrier ! Mais Jacquine n’osait avouer tous ses talents… Elle obligeait volontiers les voisins, pour rien, pour le plaisir, mais elle redoutait que sa réputation de thaumaturge ne vînt aux oreilles de Mme de Chanteprie.

Mlle Courdimanche n’aimait pas la Chavoche. Jacquine allait à l’église, comme tout le monde, « parce que les gens ne sont pas des chiens ». Elle croyait peut-être en Dieu… Et pourtant, elle n’était « pas bien catholique » ! Ces mots, entendus cent fois, troublaient Augustin. Il priait ardemment pour sa vieille bonne et suppliait Jésus de l’éclairer. « Mon Dieu, disait-il, si vous voulez que je sois heureux dans votre paradis, mettez-y tous ceux que j’aime : maman, Mlle Cariste, M. Courdimanche et Jacquine… »

Assurément, Mme de Chanteprie irait au ciel tout droit, et aussi les Courdimanche. Mlle Cariste collectionnait les indulgences depuis plus de quarante ans ! Elle ne laissait pas sonner l’heure sans murmurer l’oraison : « Cœur de Jésus, sauvez-moi ! » qui lui épargnait cinquante jours de purgatoire. Parfois, elle avait eu le désir de faire ce que l’abbé Le Tourneur appelait l’« acte héroïque », l’abandon de toutes ces indulgences en faveur des âmes souffrantes, mais une lâcheté puérile avait retenu sur ses lèvres la formule de renonciation. Elle craignait l’enfer, Mlle Cariste ! Prudemment, elle portait deux scapulaires, des médailles et un chapelet bénit à son poignet. Les jours d’orage, elle allumait un bout de cierge offert par M. le curé. Augustin avait passé de bonnes heures dans son petit salon, blotti contre sa jupe, écoutant des anecdotes tirées des Annales de la Sainte-Enfance ou des Annales de la Propagation de la Foi. Ces récits enivraient l’enfant… Il rêvait d’être le missionnaire à grande barbe, qui évangélise des sauvages coiffés de plumes et trouve la palme du martyre dans une ville chinoise, très loin… Déjà il voyait le poteau du supplice, les tenailles ardentes, les hommes jaunes assemblés, le mandarin en chapeau pointu, et, de toute sa petite âme, il pardonnait à ses bourreaux.

« Tu seras prêtre, disait Mlle Cariste, tu seras évêque… peut-être même cardinal… Quelle gloire pour la ville ! »

Et l’enfant secouait sa tête blonde :

« Je veux être martyr. »

Attendrie, la vieille fille lui prêtait des ciseaux émoussés pour découper des images. La Vierge blanche souriait, sur la cheminée, entre les lampes de porcelaine. Des carrés de parchemin arboraient des devises pieuses, inscrites sur des banderoles roses dans une couronne de myosotis. La lumière était pâle et tiède et, quand tombaient dans le silence les notes graves du coucou, un soupir s’élançait, un « Cœur de Jésus, sauvez-moi ! » achevé en murmure…

Mlle Cariste faisait son salut à domicile, la tête fraîche, les pieds chauds, en lisant La Semaine Religieuse ou Le Pèlerin. Le capitaine faisait son salut par les œuvres. Hiver comme été, il visitait les pauvres, il aidait à ensevelir les morts. Son dévouement excitait parfois la risée. Les misérables qu’il assistait le prenaient pour un maniaque. Vainement M. Le Tourneur avait essayé d’intéresser le bonhomme au succès des candidats patronnés par le clergé. M. Courdimanche ne savait pas faire de la charité une manœuvre électorale. Indifférent aux encycliques, aux mandements, aux affaires temporelles de l’Église, il ne voyait que les membres souffrants de Jésus-Christ, les pauvres.

Augustin respectait Mlle Cariste ; il vénérait le capitaine ; mais la vertu de ce vieillard était si humble, que l’enfant n’en sentait pas toute la grandeur. Attiré par la piété contemplative, il revenait toujours vers sa mère comme vers la terrestre image de la Perfection.

Cette force de l’emprise maternelle avait ému le précepteur. Forgerus se rappelait la significative parole de Mme de Chanteprie : « La femme ne sait pas élever l’homme. » Lui-même considérait la femme avec une méfiance tout chrétienne. Elle était l’ennemie… À jamais détaché d’elle, il la craignait toujours et ne l’aimait pas. Souvent, il se rappelait l’indiscrète tendresse de sa mère, ses gâteries, ses colères, ses violentes effusions dont il restait étourdi et gêné. Elle l’avait jeté au séminaire par jalousie, sans s’inquiéter de sa vocation, souhaitant le donner à Dieu plutôt qu’à la rivale, la maîtresse ou l’épouse… Et quelle fureur quand il s’était repris !… Oui, la femme conçoit dans le péché ; la concupiscence d’Ève passe, avec son rang et son lait dans la chair de l’Adam futur. Plus que la fille où revit le père, la femme chérit l’enfant mâle ; elle l’aime d’un amour qui, par son ardeur même, trahit l’obscur attrait du sexe. C’est le fils qu’elle essaie de pétrir à l’image de son rêve ; c’est en lui qu’elle essaie de recommencer une vie plus forte et plus libre. Il est la vivante revanche de sa faiblesse et de son asservissement. Vingt ans, elle le couve, et, quand il s’arrache d’elle, il emporte la nostalgie de ses bras et de son sein… Fils de la femme, il retourne à la femme.

Cette pensée obsédait Forgerus lorsqu’il observait son élève, devenu le fils bien-aimé de son esprit. Ce n’était qu’un enfant, paisible et pur ; mais le maître voyait surgir, parfois, la figure charmante du jeune homme que si peu d’années allaient accomplir. Peu d’années, vraiment, trop peu… À peine fortifié par le chrême symbolique, il lui faudrait dompter les sens rugissants. Bientôt, troublé par l’ardeur des midis et la langueur des soirs, distrait sans cause et triste sans raison, il entrerait dans cette terrible saison de la jeunesse dont les premiers rayons affolent comme les soleils de mars. Bientôt l’impure Ennemie viendrait rôder autour de cette âme en fleur…

Passionné pour son œuvre, Forgerus souhaita tenir Augustin dans sa main, le former à sa guise. Il se donna tout entier à son pupille pour le posséder tout entier. Prêt à tous les dévouements, il s’irrita des moindres résistances.

Par son ordre, Augustin dut renoncer à la compagnie de Jacquine, aux travaux du jardin, aux chansons, aux cuisines magiques du laboratoire. Adieu les visites au petit salon de Mlle Cariste, les goûters sucrés, les historiettes pieuses ! M. Courdimanche fut admis, de loin en loin, aux récréations. Et désormais, sans réserve, le disciple appartint au maître. La mère elle-même parut s’effacer.




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