La Maison du péché (1902)/1

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Calmann-Lévy (p. 1-5).
LA MAISON DU PÉCHÉ


« Qu’en tout temps tes vêtements soient

blancs et que l’huile parfumée coule sur ta tête. Jouis de la vie avec la femme que tu aimes, durant les jours rapides que Dieu t’a donnés sous le soleil, — car il n’y a ni œuvre, ni pensée, ni science, ni sagesse dans le séjour

des morts où tu vas en hâte… »
(Ecclesiaste, IX.)

Des rideaux blancs, suspendus sur la profonde embrasure de la fenêtre, tamisaient un jour laiteux, déjà pâlissant. Ils enfermaient, comme dans une claire chapelle, l’enfant qui lisait et rêvait.

Le salon provincial, orné de boiseries et de solives, meublé d’acajou ancien, semblait plus vaste et plus froid, à cette heure crépusculaire. Les cadres symétriques des portraits, accrochant un reflet de jour, montraient çà et là le profil d’un rinceau brillant et la nervure d’une acanthe. Mais l’ombre, déjà épaisse aux angles des murs, gagnait insensiblement. La lumière défaillante reculait, reculait encore, et retenue par les mousselines de la fenêtre, languissait un instant dans leur trame avant de s’évanouir.

De l’enfant penché vers son livre, on ne distinguait que le vêtement noir, éclairé par la ligne pâle du col, et, sur les cheveux d’un blond de cendre, un peu d’or frissonnant qui s’éteignait.

Près de la cheminée, une forme de femme assise remua confusément, dans les demi-ténèbres. Une voix murmura :

— J’entends la trompe du courrier. L’omnibus traverse la place. Écoutez, Augustin…

Une vibration sourde, venue de loin, mourait contre les vitres.

— Oui, dit l’enfant, M. Forgerus arrive à Hautfort.

— Je regrette qu’il n’ait pu venir, ce matin, à la messe de première communion, mais il était fatigué par ce grand voyage. C’est un homme de faible santé.

Augustin ne répondit pas. Il feuilletait le vieux volume in-quarto, lourd à ses mains frêles. C’était un Martyrologe de 1638, illustré de gravures au burin. On y voyait des brasiers flambants, des colonnades, des proconsuls à casque et à cuirasse, des martyrs boursouflés, des lions à perruques et de grands anges porteurs de palmes, projetés la tête en bas, dans leurs draperies volantes.

— Fermez votre livre. La nuit vient. Jacquine apportera la lampe tout à l’heure, reprit la voix. Vous pouvez rejoindre monsieur et mademoiselle Courdimanche sur la terrasse, si cela vous fait plaisir.

— Non, maman. Je suis très bien ici, avec vous.

— Soit ! Un jour de première communion, il faut éviter même les plaisirs innocents. Reposez-vous en pensant à Dieu, mon fils.

— Oh ! cette fois, j’entends la voiture ! s’écria Augustin.

Le front appuyé aux vitres fraîches, il guettait l’apparition du nouvel hôte dans le chemin roi de qui grimpait entre deux haies, vers la maison. Ce logis patrimonial des Chanteprie, bâti sur l’extrême bord d’un plateau, domine la pente rapide où s’étage Hautfort-le-Vieux. À droite, le donjon couronne de ses tours ruinées la masse verdoyante du jardin municipal. La porte Bordier, autre fragment de la forteresse, enjambe la rue qui descend à pic vers la place de l’Église et l’hôpital du comte Godefroy. Ce cintre de pierre moussue découpe un morceau de paysage, — toits enchevêtrés, pavés disjoints, fonds bleuâtres, — précis comme un dessin d’Albert Durer. À mi-côte, Saint-Jean-de-Hautfort élève un portail Renaissance, un vaisseau soutenu par des arcs-boutants gothiques, un clocher restauré au xviie siècle. Entre les arcades de briques d’un petit cloître, les chapelles et les cyprès du cimetière apparaissent à vol d’oiseau. Çà et là, parmi les groupes de maisons, on devine les coudes, les lacets des rues, les petites places plantées de tilleuls en charmilles. La cendre du soir éteint dans une harmonie grise le sombre violet des ardoises, le vermillon des tuiles neuves, le brun rougeâtre des vieux toits. Des fumées montent. Sous la pâleur irisée du vaste ciel, à droite et h gauche, des ondulations boisées s’étendent, en demi-cercle, et, vers le nord, s’échancrent largement pour découvrir un horizon de plaine, infini et bleuissant comme la mer. Pas un bruit, pas un roulement de chariot, pas un sifflement de machine : le silence… Le silence des couvents et des villes mortes où la vie semble figée dans le souvenir et l’attente.

Augustin de Chanteprie aimait la petite cité féodale sans commerce, sans industrie, et, toute proche de Paris, tombée à la torpeur de la province, mais qui retenait dans ses ruines l’âme héroïque et pieuse du passé. Ce paysage aux molles vallées, aux plaines nuancées d’azur, aux bois de châtaigniers et de chênes c’était bien la « douce France » des trouvères. Et la maison même, sauvée des embellissements ridicules et des sacrilèges restaurations, n’avait point changé depuis 1636, — depuis que Jean de Chanteprie, maître des requêtes, était venu s’y établir.

Les noms et les visages des messieurs de Chanteprie étaient familiers à l’enfant, conservés dans sa mémoire comme en un musée. C’étaient Jean de Chanteprie, le grand ancêtre, le premier ami de Port-Royal, le magistrat qui, pendant la Fronde, avait conduit, en robe de palais, avec MM. de Tillemont et de Bernières, la procession des religieuses jansénistes jusqu’à Saint-André-des-Arcs. C’étaient ses trois fils et ses trois filles, ses neveux, ses descendants : Thérèse-Angélique morte religieuse à Port-Royal ; Gaston, réfugié en Hollande près d’Antoine Arnauld et du Père Quesnel ; Agnès, la convulsionnaire, guérie d’une paralysie des jambes sur le tombeau du diacre Paris, — et tant d’autres ; Adhémar, le « renégat », l’ami des Encyclopédistes ; Jacques, député à la Constituante, et ces Chanteprie de Hollande réuinis à la branche française par le mariage de deux cousins, Jean et Thérèse-Angélique, dont Augustin était l’unique enfant.

Seul, maintenant, avec sa mère, il représentait cette race des Ghanteprie, race obstinée et violente qui s’enferme dans sa foi comme dans une prison, et, roide d’orgueil sous le cilice, sut disputer, combattre et souffrir.

Et lui, que serait-il, que ferait-il ? La France se passionnait-elle encore pour des controverses théologiques ? Pouvait-on défendre la foi par l’épée, comme Simon de Hautfort, ou par la plume et la parole, comme Gaston de Ghanteprie ?… Écraser l’hérésie, gagner des âmes, connaitie Dieu et le faire connaître, l’aimer et le faire aimer, c’était l’ambition naïve, le grand rêve qu’Augustin de Ghanteprie avait avoué à son confesseur…

Une étoile brillait. Des vitres s’illuminèrent. Par le chemin qui contourne l’escarpement du donjon, un homme s’avançait. Il longea le mur de la terrasse et s’arrêta devant la porte charretière. Le heurtoir de bronze retentit.

— Maman, dit Augustin un peu troublé, c’est M. Forgerus.