La Maison du péché (1902)/Texte entier

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LA
MAISON DU PÉCHÉ
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS




DU MÊME AUTEUR


Format grand in-18


avant l’amour 
 1 Vol.
la rançon 
 1 —
hellé (Ouvrage couronné par l’Académie française
 1 —
l’oiseau d’orage 
 1 —
la maison du péché 
 1 —
la vie amoureuse de françois barazanges 
 1 —




Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous
les pays, y compris la Hollande.



émile colin et Cie — imprimerie de lagny



MARCELLE TINAYRE


LA


MAISON DU PÉCHÉ

PARIS


CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS


3, RUE AUBER, 3
À mon amie Marceline Hennequin.
LA MAISON DU PÉCHÉ


« Qu’en tout temps tes vêtements soient

blancs et que l’huile parfumée coule sur ta tête. Jouis de la vie avec la femme que tu aimes, durant les jours rapides que Dieu t’a donnés sous le soleil, — car il n’y a ni œuvre, ni pensée, ni science, ni sagesse dans le séjour

des morts où tu vas en hâte… »
(Ecclesiaste, IX.)

Des rideaux blancs, suspendus sur la profonde embrasure de la fenêtre, tamisaient un jour laiteux, déjà pâlissant. Ils enfermaient, comme dans une claire chapelle, l’enfant qui lisait et rêvait.

Le salon provincial, orné de boiseries et de solives, meublé d’acajou ancien, semblait plus vaste et plus froid, à cette heure crépusculaire. Les cadres symétriques des portraits, accrochant un reflet de jour, montraient çà et là le profil d’un rinceau brillant et la nervure d’une acanthe. Mais l’ombre, déjà épaisse aux angles des murs, gagnait insensiblement. La lumière défaillante reculait, reculait encore, et retenue par les mousselines de la fenêtre, languissait un instant dans leur trame avant de s’évanouir.

De l’enfant penché vers son livre, on ne distinguait que le vêtement noir, éclairé par la ligne pâle du col, et, sur les cheveux d’un blond de cendre, un peu d’or frissonnant qui s’éteignait.

Près de la cheminée, une forme de femme assise remua confusément, dans les demi-ténèbres. Une voix murmura :

— J’entends la trompe du courrier. L’omnibus traverse la place. Écoutez, Augustin…

Une vibration sourde, venue de loin, mourait contre les vitres.

— Oui, dit l’enfant, M. Forgerus arrive à Hautfort.

— Je regrette qu’il n’ait pu venir, ce matin, à la messe de première communion, mais il était fatigué par ce grand voyage. C’est un homme de faible santé.

Augustin ne répondit pas. Il feuilletait le vieux volume in-quarto, lourd à ses mains frêles. C’était un Martyrologe de 1638, illustré de gravures au burin. On y voyait des brasiers flambants, des colonnades, des proconsuls à casque et à cuirasse, des martyrs boursouflés, des lions à perruques et de grands anges porteurs de palmes, projetés la tête en bas, dans leurs draperies volantes.

— Fermez votre livre. La nuit vient. Jacquine apportera la lampe tout à l’heure, reprit la voix. Vous pouvez rejoindre monsieur et mademoiselle Courdimanche sur la terrasse, si cela vous fait plaisir.

— Non, maman. Je suis très bien ici, avec vous.

— Soit ! Un jour de première communion, il faut éviter même les plaisirs innocents. Reposez-vous en pensant à Dieu, mon fils.

— Oh ! cette fois, j’entends la voiture ! s’écria Augustin.

Le front appuyé aux vitres fraîches, il guettait l’apparition du nouvel hôte dans le chemin roi de qui grimpait entre deux haies, vers la maison. Ce logis patrimonial des Chanteprie, bâti sur l’extrême bord d’un plateau, domine la pente rapide où s’étage Hautfort-le-Vieux. À droite, le donjon couronne de ses tours ruinées la masse verdoyante du jardin municipal. La porte Bordier, autre fragment de la forteresse, enjambe la rue qui descend à pic vers la place de l’Église et l’hôpital du comte Godefroy. Ce cintre de pierre moussue découpe un morceau de paysage, — toits enchevêtrés, pavés disjoints, fonds bleuâtres, — précis comme un dessin d’Albert Durer. À mi-côte, Saint-Jean-de-Hautfort élève un portail Renaissance, un vaisseau soutenu par des arcs-boutants gothiques, un clocher restauré au xviie siècle. Entre les arcades de briques d’un petit cloître, les chapelles et les cyprès du cimetière apparaissent à vol d’oiseau. Çà et là, parmi les groupes de maisons, on devine les coudes, les lacets des rues, les petites places plantées de tilleuls en charmilles. La cendre du soir éteint dans une harmonie grise le sombre violet des ardoises, le vermillon des tuiles neuves, le brun rougeâtre des vieux toits. Des fumées montent. Sous la pâleur irisée du vaste ciel, à droite et h gauche, des ondulations boisées s’étendent, en demi-cercle, et, vers le nord, s’échancrent largement pour découvrir un horizon de plaine, infini et bleuissant comme la mer. Pas un bruit, pas un roulement de chariot, pas un sifflement de machine : le silence… Le silence des couvents et des villes mortes où la vie semble figée dans le souvenir et l’attente.

Augustin de Chanteprie aimait la petite cité féodale sans commerce, sans industrie, et, toute proche de Paris, tombée à la torpeur de la province, mais qui retenait dans ses ruines l’âme héroïque et pieuse du passé. Ce paysage aux molles vallées, aux plaines nuancées d’azur, aux bois de châtaigniers et de chênes c’était bien la « douce France » des trouvères. Et la maison même, sauvée des embellissements ridicules et des sacrilèges restaurations, n’avait point changé depuis 1636, — depuis que Jean de Chanteprie, maître des requêtes, était venu s’y établir.

Les noms et les visages des messieurs de Chanteprie étaient familiers à l’enfant, conservés dans sa mémoire comme en un musée. C’étaient Jean de Chanteprie, le grand ancêtre, le premier ami de Port-Royal, le magistrat qui, pendant la Fronde, avait conduit, en robe de palais, avec MM. de Tillemont et de Bernières, la procession des religieuses jansénistes jusqu’à Saint-André-des-Arcs. C’étaient ses trois fils et ses trois filles, ses neveux, ses descendants : Thérèse-Angélique morte religieuse à Port-Royal ; Gaston, réfugié en Hollande près d’Antoine Arnauld et du Père Quesnel ; Agnès, la convulsionnaire, guérie d’une paralysie des jambes sur le tombeau du diacre Paris, — et tant d’autres ; Adhémar, le « renégat », l’ami des Encyclopédistes ; Jacques, député à la Constituante, et ces Chanteprie de Hollande réuinis à la branche française par le mariage de deux cousins, Jean et Thérèse-Angélique, dont Augustin était l’unique enfant.

Seul, maintenant, avec sa mère, il représentait cette race des Ghanteprie, race obstinée et violente qui s’enferme dans sa foi comme dans une prison, et, roide d’orgueil sous le cilice, sut disputer, combattre et souffrir.

Et lui, que serait-il, que ferait-il ? La France se passionnait-elle encore pour des controverses théologiques ? Pouvait-on défendre la foi par l’épée, comme Simon de Hautfort, ou par la plume et la parole, comme Gaston de Ghanteprie ?… Écraser l’hérésie, gagner des âmes, connaitie Dieu et le faire connaître, l’aimer et le faire aimer, c’était l’ambition naïve, le grand rêve qu’Augustin de Ghanteprie avait avoué à son confesseur…

Une étoile brillait. Des vitres s’illuminèrent. Par le chemin qui contourne l’escarpement du donjon, un homme s’avançait. Il longea le mur de la terrasse et s’arrêta devant la porte charretière. Le heurtoir de bronze retentit.

— Maman, dit Augustin un peu troublé, c’est M. Forgerus.

ii

Une servante, âgée, très haute, très maigre, coiffée d’un bonnet noir, entra dans le salon. Elle déposa sur la cheminée une lampe de porcelaine commune dont la lueur fit bleuir les fenêtres, et réveilla l’or des cadres, les bronzes des meubles Empire. M. Forgerus restait immobile, un peu gêné, son chapeau à la main.

C’était un homme de cinquante ans, chauve, à barbe grise, le nez aquilin, les sourcils gros, le regard ferme et circonspect. Il tenait de l’universitaire et de l’ecclésiastique. Sa redingote était fort démodée, et le cordon de son binocle cassé et renoué en plusieurs endroits.

— Soyez le bienvenu, monsieur, dit madame de Chanteprie. Vous n’êtes pas trop fatigué de ce long voyage ?… M. de Grand ville se porte bien ?… Il ne songe pas à revenir en France ?

— L’abbé de Grandville est en parfaite santé, malgré son grand âge, répondit M. Forgerus. Il appartient corps et âme à son cher collège de Beyrouth. Certes, si j’avais mieux supporté le climat de la Syrie, je n’aurais pas quitté mon vénérable ami. Mais j’espère lui revenir, madame, dans sept ou huit ans, quand votre fils n’aura plus besoin de mes leçons.

Madame de Chanteprie appela :

— Augustin ! Venez saluer et remercier M. Forgerus qui veut bien se charger de vous.

— Nous serons de bons amis, j’en suis sûr, dit Forgerus, en posant les mains sur les cheveux blonds de son élève comme pour prendre possession d’Augustin.

— Je tâcherai de mériter vos bontés, monsieur. L’enfant paraissait accablé de fatigue et d’émotion, et ses cils tombaient sur ses prunelles bleues pareilles à des violettes fanées.

— Montez dans votre chambre jusqu’au dîner : Jacquine vous donnera de la lumière…

— Oui, mon fieu, dit la servante. Venez.

Madame de Chanteprie s’était rassise, le buste droit, les coudes à peine appuyés. Sa figure fine, entre des bandeaux blonds, n’exprimait aucun autre sentiment qu’une douceur impassible, fille avait le teint jaune des recluses, plus jaune près de l’éclatante blancheur d’un col uni, un front haut et arrondi, serré aux tempes, un nez délicat, une bouche scellée par l’habitude du silence, des yeux sans lumière et sans couleur, dont le regard semblait tourné en dedans, vers le mystère intérieur de l’âme. — Je vous dois la vérité, madame, dit M. Forgerus. Lorsque M. de Grandville me proposa de revenir en France pour faire l’éducation de votre fils, j’éprouvai quelque répugnance. Quitter ce collège que nous avions fondé ensemble, abandonner mes élèves, mes travaux, pour une misérable raison de santé… M. de Grandville insista. Il me dépeignit votre caractère, votre existence, la difficulté où vous étiez de trouver un homme qui pût instruire, élever votre enfant, près de vous. Il affirma que j’étais cet homme, malgré mes imperfections, et que je ne pouvais refuser une tâche imposée par Dieu,

— L’abbé de Grandville a raison. Vous ferez œuvre utile, monsieur, et vous augmenterez vos mérites devant le Seigneur, si, par vos soins, mon fils remplit mes espérances, Dès ce jour, ma maison vous est ouverte ; ma gratitude vous est acquise… Vous connaissez l’histoire des Chanteprie ? Vous savez comment ils sacrifièrent affection, repos, honneurs, fortune, à ce qu’ils croyaient être la vérité ? Eh bien, ce n’est pas leur doctrine, c’est leur constance qu’il faut donner en exemple à Augustin. Fils des Chanteprie, il doit rester Chanteprie, attaché à sa foi plus qu’à ses biens, plus qu’à sa fortune, plus qu’à sa vie. Oui, dans ce siècle d’impiété et d’insolence où tant de chrétiens se relâchent et se déshonorent par des compromissions, je veux que mon fils soit un chrétien véritable, chrétien par ses sentiments et par ses actes, scrupuleux, tenace, intransigeant.

— Eh ! madame, dit M. Forgerus en souriant, il n’y a pas deux manières d’être chrétien.

— Cet enfant n’est point gâté. Vous trouverez en lui une âme simple et fervente. J’ajoute qu’Augustin est fort ignorant. Un ami, le capitaine Courdimanche lui a enseigné tant bien que mal les premiers principes des sciences et du latin. Il n’a rien lu que le Martyrologe, la Vie des Pères du Désert, des Récits tirés de la Bible, et quelques ouvrages d’histoire. Jamais il n’a quitté Hautfort-le-Vieux. Il n’a pas de camarades de son âge, et son plus grand plaisir est de travailler au jardin… Faites donc comme il vous plaira votre plan d’études. Je désire qu’Augustin reçoive une instruction générale et une éducation religieuse…Je ne vois en lui ni un futur savant, ni un futur officier, ni un futur magistrat : qu’il devienne un homme et un chrétien. Dieu lui révélera plus tard sa vocation particulière.

M. Forgerus sourit.

— J’ai connu des mères de famille qui choisissaient, vingt ans à l’avance, la carrière de leur fils. Ils portaient encore les lisières, que l’orgueil des parents prophétisait déjà : « Tu seras préfet !… Tu seras général !… Tu entreras à l’Académie !… » Ou plus simplement : « Tu feras fortune !… » Et ces parents étaient chrétiens !… Préoccupés de donner un élève de plus aux Écoles, un fonctionnaire de plus aux Administrations, ils ne songeaient guère à donner un soldat de plus au Christ et un défenseur à l’Église. L’éducation religieuse, la formation d’une conscience chrétienne, cela regarde M. le vicaire chargé du catéchisme de la paroisse. Qu’est-ce qu’un jeune homme « bien pensant » ? C’est un garçon qui a fait sa première communion, qui garde une certaine sympathie pour le culte et pour le clergé. Mais sa tendresse pour la religion ne va pas jusqu’à la défendre — ni même jusqu’à la pratiquer.

— Oui, dit madame de Chanteprie, ces jeunes gens ont appris les sciences, la littérature, les beaux-arts, mais ils connaissent peu, ou point, la doctrine chrétienne ; ils n’ont jamais lu les livres des saints docteurs… Nourris à l’école des poètes et des païens, ils ignorent les Pères de l’Église : saint Jérôme, saint Ambroise, saint Augustin. Regardez ce portrait, monsieur : c’est Gaston de Chanteprie. Il fut instruit aux Petites Ecoles du Ghesnai, par M. de Bcaupuis. Nos Mémoires de familles racontent qu’il fut chrétien austère et grand savant. Il possédait à merveille les ouvrages de saint Augustin, et pouvait tenir tête à quatre jésuites… Avec toute sa vertu et toute sa science, il était simple comme un enfant.

M. Forgerus souleva la lampe vers le cadre. Un pourpoint sombre, des cheveux sombres se perdaient dans le bitume du fond, mais la face émergeait, la face d’une pâleur ardente, où vivaient les yeux bleus.

— C’est une peinture de Philippe de Champaigne, dit le précepteur. Je reconnais le dessin précis, la couleur sobre du vieux maître.

— Après l’exode des Chanteprie en Hollande, ces portraits tombèrent aux mains de mon arrière-grand-oncle Adhémar, qui les donna par testament à mon trisaïeul. Cet Adhémar affligea sa famille par le libertinage de son esprit et le désordre de ses mœurs. Il prétendait que l’homme était naturellement bon, et préconisait « le retour à la nature ».

— C’était un disciple de Rousseau, un « homme sensible » !

— Oui, le sophiste de Genève avait corrompu son esprit et son cœur. La lecture de l’Héloïse acheva de le dépraver. Il fit construire un pavillon au fond du jardin et planter un bouquet d’arbres qu’il appela le « Bosquet de Julie ». Ce pavillon devait abriter une danseuse, Une certaine Rosalba-Rosalinde, transfuge de l’Opéra, et que les gens du roi recherchaient pour la conduire aux Repenties. Pendant trois ans, M. de Chanteprie et cette créature vécurent ensemble, secrètement, occupés de musique et de jardinage. Ils cultivaient toutes les variétés du pavot, la fleur préférée d’Adhémar. Puis, un soir, le vieux laquais qui les servait trouva M. Chanteprie étendu sur un banc du Bosquet… mort d’apoplexie… La Rosalinde passa en Angleterre…

— Et le pavillon existe encore ? demanda M. Forgerus.

— Assurément. J’ai fait réparer le premier étage, et vous y trouverez un logement agréable… Ainsi cette maison de péché deviendra une maison d’étude et de prière. J’ai résolu de ne point intervenir dans l’éducation de mon fils : la femme ne sait pas élever l’homme… Vous vivrez donc chez vous, servi par Jacquine, libre de sortir à votre fantaisie et de recevoir qui vous plaira.

M. Forgerus comprit que madame de Chanteprie ne voulait pas loger sous son toit un homme, célibataire, qui n’était point son parent.

— Je vous remercie mille fois, madame. Mais je n’userai guère de cette liberté que vous m’accordez. Je n’ai plus de famille, je n’ai pas d’amis, et j’aime la solitude.

Soudain, un bruit de voix retentit dans le vestibule, et la porte s’ouvrit, livrant passage à un ecclésiastique. Un vieux monsieur et une vieille dame suivaient.

— Nous sommes allés jusqu’aux ruines, dit le prêtre, et mademoiselle Cariste a senti l’heure du dîner…

— Monsieur le curé, dit madame de Ghanteprie, voici M. Elie Forgerus, professeur au collège français de Beyrouth, qui veut bien faire l’éducation de mon fils… M. le curé de Hautfort… Mademoiselle Cariste Courdimanche… Le capitaine Courdimanche…

Jacquine annonçait :

— Madame est servie.

Après des saluts et des paroles cérémonieuses, la compagnie passa dans la salle à manger.

Cette grande pièce, dallée de losanges blancs et noirs, tapissée d’un papier verdâtre, s’ouvrait quatre fois l’an, aux jours des quatre fêtes principales. Thérèse-Angélique de Chanteprie — Madame Angélique, comme on l’appelait familièrement — n’y recevait jamais que l’abbé Le Tourneur, curé de Hautfort, et le couple fraternel des vieux Courdimanche.

Le capitaine, âgé de soixante-cinq ans, prêtait à rire, par l’exagération d’un nez saillant et d’un menton osseux qui faisaient penser Don Quichotte. Et c’était un Don Quichotte, en effet, pacifique et tendre, qui n’avait d’autre amour que l’amour des pauvres, et d’autre folie que la folie de la Croix. Dans la cour de son logis, il nourrissait des lapins, par centaines, et la vente de ces bctes augmentait le « budget des charités ». Tel qu’il était, avec son profil comique, son œil gauche crevé par un coup de baïonnette et noyé dans un larmoiement perpétuel, avec ses rudes cheveux gris, sa moustache en brosse, son cuir tanné et coloré, avec sa piété puérile, avec ses manies, avec ses lapins, le capitaine Courdimanche eût mérité une petite place, dans le ciel, à côté du Père Séraphique, amant de Dame Pauvreté et charmeur d’oiseaux.

On disait bien qu’il avait vécu dans l’indifférence jusqu’à son tardif mariage, et que la mort de sa pieuse jeune femme avait opéré le miracle de sa conversion. Mais le capitaine n’avait jamais oublié tout à fait la religion pratiquée dès l’enfance, négligée pendant la jeunesse, retrouvée dès le premier deuil de l’âge mûr. Il avait besoin d’adorer, de vénérer, de servir. Esprit simple et simple cœur, incapable de raisonner et de discuter, il n’était pas redevenu chrétien, il n’avait jamais cessé de l’être.

La sœur du capitaine ne lui ressemblait pas. Elle gardait, à cinquante ans, un charme puéril et candide, et ce n’était guère qu’une vieille enfant. À force de traîner dans les chapelles, ses robes conservaient une odeur d’encens, de jacinthe, de roses blanches. Ses joues étaient pâles comme des hosties. Ses mains semblaient modelées dans la cire des cierges neufs. Mademoiselle Cariste ne soupçonnait même pas l’amour, la curiosité, l’ambition, cette « triple concupiscence » qui est l’effet du péché originel. Son âme, engourdie dans l’innocence et l’ignorance, était toute fraîche encore du baptême. Ses jours s’égrenaient comme un chapelet d’ivoire, marqués par des pratiques pieuses, de petits chagrins, de petits plaisirs. Elle brodait des nappes d’autel, faisait des sirops et des confitures, reprisait les housses des meubles et les rideaux éblouissants des fenêtres. Chaque fois que l’heure sonnait, elle poussait une oraison jaculatoire qui lui valait cinquante jours d’indulgence… Et c’était le bonheur, un bonheur tiède comme une chaufferette de vieille fille, clos comme un béguinage, pale comme un printemps du Nord.

L’abbé Le Tourneur, placé à sa gauche, s’empressait à la servir. Jeune encore, avenant, de belle taille, le menton gras et la joue rose, l’œil à fleur de tête, les cheveux argentés, il représentait le type accompli du curé de grande paroisse, excellent fonctionnaire et gentleman correct. Depuis quelques années, il collaborait à un journal du chef-lieu, la Croix Rambolitaine, où il prêchait la concorde, l’indulgence et l’union « entre tous les gens honnêtes mécontents du régime actuel ».

Il raconta qu’il avait fait une conférence chez son doyen, le curé du Petit-Neauphle et qu’un sien confrère, le jeune curé de Rouvrenoir, lui avait reproché d’être trop bénévole et conciliant.

— L’abbé Vitalis est tout frais émoulu du séminaire et son zèle apostolique est parfois imprudent. À trop presser les âmes paresseuses, on risque de les fatiguer… et de les dégoûter. Dieu ne veut pas la mort du pécheur…

— Il veut sa conversion, dit madame de Chanteprie.

— Je sais que vous êtes sévère pour les tièdes, répondit M. Le Tourneur sur un ton d’affectueux respect. Oui, oui, par l’esprit, par le tempérament, vous êtes un peu janséniste… Oh ! je ne mets pas en doute la pureté de votre foi !… Mais, je reconnais en l’admirant votre… votre intransigeance, naturellement opposée à mon opportunisme, si j’ose employer ce mot emprunté au jargon parlementaire. Moi, je suis plein de miséricorde pour les gens qui veulent bien donner un peu d’eux-mêmes au bon Dieu… Quand ils ont mis le petit doigt dans l’engrenage, je sais bien que le corps tout entier y passera… Il y a beaucoup de ces âmes qui tiennent encore à nous par le lien de la tradition, de l’habitude, et… faut-il le dire ?… de la couardise. Elles ne font guère d’efforts pour gagner le paradis, mais elles sont capables de faire un petit effort pour éviter l’enfer… Faut-il les envoyer au diable ?… Ah ! que non point… Ces indifférents, ces médiocres, composent la masse flottante où se recrute le petit nombre des élus. Ces âmes-là, je n’en veux décourager ou rebuter aucune… En temporisant, en profitant des circonstances favorables, je conduis mes gens où ils ne croyaient point aller, peut-être pas tout près du bon Dieu, au premier rang des saints, mais fort loin du diable.

— Pourtant, dit Forgerus, Jésus n’aimait pas les tièdes. Il a dit : « Je les vomirai de ma bouche… » Je ne suis pas sûr que l’extrême indulgence des prêtres fortifie la foi des pénitents. Considérez la rigueur des évêques et des papes, dans l’Église primitive, lorsque la légèreté des paroles, l’imprudence des écrits, le mépris des sacrements étaient tenus pour des crimes, et sévèrement châtiés. Alors les jeûnes étaient fréquents et rigoureux, les pénitences publiques et terribles. Cette rude discipline faisait des âmes vigoureuses.

— Il faut marcher avec son temps, répliqua M. Le Tourneur, embarrassé. Mais cette discussion doit ennuyer notre jeune ami, le troubler peut-être… Eh bien ! mon petit Augustin, le voilà donc achevé, ce grand jour, cet heureux jour…

M. Forgerus admira la diversion. L’habile prêtre ne voulait pas blesser madame Angélique, critiquer les « ancêtres » ; et, du même coup, il donnait une leçon de convenances à ce professeur laïque qui osait le contredire devant Augustin, son catéchumène d’hier.

« C’est un moliniste égaré en pays étranger, pensa Forgerus amusé de la comparaison. Que fait-il ici ?… Nous sommes en plein xviie siècle. N’est-ce pas une sœur des Agnès et des Angélique qui préside le repas ? Augustin ne ressemble-t-il pas à M. de Séricourt ou à M. de Luzanci enfant ? Est-ce mademoiselle Courdimanche ou mademoiselle de Vertus, qui est assise près de moi ? Le capitaine n’offre-t-il pas quelques traits de M. de Pontis, ou de ce M. de la Petitière qui, par humilité, se fît le cordonnier de Port-Royal ?… »

Les grâces dites, mademoiselle Cariste demanda son châle, et les convives présentèrent leurs compliments à madame de Chanteprie. Augustin avait disparu.

La vieille servante, balançant contre sa jupe une lanterne allumée, vint chercher M. Forgerus pour le conduire au pavillon. Ils traversèrent ensemble un vestibule à carreaux blancs et noirs, et descendirent un perron de trois marches. Alors, le faisceau lumineux éclaira la cour sablée, une avenue de tilleuls qui faisaient dans l’ombre deux grands murs d’ombre plus opaque. Forgerus devina une longue terrasse surplombant un goufire noir, un balustre demi-ruiné, des vases de pierre…

L’odeur de la nuit était fraîche et sauvage ; les fleurs refermées n’y mêlaient pas leurs parfums, mais tous les arômes verts et rustiques de l’herbe, des sèves, des feuilles, composaient en s’unissant un accord indéfinissable. C’était comme une longue vibration embaumée oii se mariaient des philtres et des baumes, l’odeur âpre du thym, l’odeur glacée de la menthe, l’odeur fade du sureau.

— Vous voilà chez vous, monsieur, dit Jacquine. Levant sa lanterne, elle montrait le pavillon aux balconnets cintrés, aux œils-de-bœuf ronds sous un toit d’ardoise. À travers les vitres fêlées des quatre fenêtres et de la porte, des volets intérieurs apparaissaient blancs avec leurs filets d’or ternis par la poussière d’un siècle.

La porte grinça. Forgerus pénétra dans une salle qui occupait toute la longueur du rez-de-chaussée. Les moulures des boiseries imitaient un treillage qui s’arrondissait en dôme aux angles du plafond. Des Amours brandissaient les attributs du jardinage ou retenaient les festons d’une guirlande tressée de niyrte et de pavots. Le pavot couronnait le fronton de la porte, ceignait le piédestal d’une Flore mutilée, fleurissait les entrelacs de la mosaïque, — emblème du sommeil enchanté que dorment les vieilles maisons.

Le précepteur comprenait quelles raisons de convenance l’avaient fait exiler, avec son élève, au fond du jardin, derrière le « Bosquet de Julie » ; mais il n’avait pas prévu la beauté romanesque du pavillon, ce décor de fêtes galantes, ces images païennes qui surgissaient… Il regretta la maison du maître des requêtes, le logis où madame Angélique vivait et priait seule, et que n’avait jamais profané l’amour.

Cependant l’Homme aux Pavots n’eût pas reconnu sa retraite. Des cordes tendues supportaient les herbes sèches, des oignons en bottes, des chapelets de mousserons. Sur la mosaïque, des pommes de terre s’entassaient parmi les faïences et les ferrailles. Une araignée, en boule, pendait à un long fil invisible, et des papillons pelucheux, étourdis par la clarté, restaient collés contre les vitrages. Sous les pieds de Jacquine, une souris fila. La vieille femme ne s’en émut guère. Éclairée de bas en haut par la lanterne qui projetait au plafond son ombre comique et démesurée, on eût dit la marraine de Gendrillon cherchant la citrouille magique ou le gros rat moustachu. Chacun de ses mouvements, déplaçant l’ombre et la lueur, éveillait des reflets nacrés sur la pelure des oignons et révélait les objets entassés par terre ; chaudrons vêtus par la suie d’un beau noir velouté, cuivre jaune d’un flambeau, cuivre rouge d’une bouilloire pansue, cabossée à plaisir pour les jeux errants de la lumière.

— Ah ! dit la vieille, notre Augustin, mon cher fieu, il venait jouer dans cette salle quand il était encore tout petit. Bien souvent je l’ai mené au grenier par l’échelle, pour lui faire voir les bric-à-brac de l’ancien temps, les tableaux crevés, les sièges défoncés, les musiques qui ne chantent plus. Il y en a, là-haut, des choses !… des choses d’avant la Révolution !… Tout ça, c’était à l’ancêtre de madame, l’Homme aux Pavots, comme on dit.

Elle ouvrit une porte dissimulée dans un panneau et démasqua le couloir qui conduisait à l’escalier.

— Dites, monsieur le maître, reprit-elle en montant, vous ne le ferez pas trop travailler, mon petit fieu ? C’est un enfant délicat, qui n’a pas beaucoup de sang… son pauvre père est mort de la poitrine. Il est habitué à la douceur, notre Augustin.

— Rassurez-vous, Jacquine, je suis doux et patient.

— Quand je dis la douceur… faut s’entendre… Madame ne l’a jamais battu et jamais caressé. C’est une sainte, madame ; ce n’est pas une mère comme les autres. Elle ne voulait pas le mariage ; elle voulait le couvent. Toute sa vie, elle pleurera de n’être pas religieuse… Allons, vous voilà arrivé, monsieur le maître. Votre chandelle est là, sur le carreau, et voici des allumettes. Bien le bonsoir…

Elle salua Forgerus comme un égal. Son pasMécrut dans l’escalier sonore ; la porte du rez-de-chaussée gémit sourdement, et tout rentra dans le silence.

iii

Levé dès l’aube, M. Forgerus visita son nouveau logis. L’unique étage de la maison comprenait trois pièces dont les fenêtres ouvraient sur la même façade elles portes sur le même palier. À droite et à gauche les deux chambres, plus longues que larges, montraient une disposition identique. Celle du précepteur était meublée, très simplement, d’un lit, d’une table et d’une commode d’acajou massif ; mais l’autre chambre avait des boiseries délicates, fleuries de myrte et de pavots, une cheminée de marbre blanc, un lit ancien peint en gris tendre, sous un baldaquin de gourgouran safrané. Dans la pièce du milieu, vaste et carrée, on voyait deux profonds placards-bibliothèques aux portes grillagées et doublées de taffetas vert. Il y avait sur la cheminée des instruments de physique presque hors d’usage, une sphère poussiéreuse contemporaine de M. de la Pérouse, et, sur les panneaux des murs, quatre gravures au burin encadrées de noir représentant M. Litolphi Maroni, évêque de Bazas, M. Gondrin, archevêque de Sens, M. Ghoart de Buzenval, évêque de Beauvais, et M. Nicolas Pavillon, évêque d’Alet, en Languedoc.

Forgerus descendit, traversa le « Bosquet » de bouleaux, d’acacias, de frênes et de peupliers argentés. La grande maison apparut, muette et close, à l’autre bout du jardin. Les lignes parallèles des tilleuls fuyant vers elle semblaient se rapprocher, et rétrécir la perspective. Entre ces murs de feuillage, le tapis des parterres se déroulait, brodé par les rubans sombres des buis, et découpé par les allées en rectangles innombrables. C’était un jardin à la française, ordonné comme une tragédie, pompeux comme une ode, où la science du jardinier avait tout prévu, tout réglé, sans rien laisser à la fantaisie de la nature. Naguère plein de soleil et d’ennui, avec ses gazons ras et ses eaux jaillissantes, avec ses quinconces et ses charmilles on avait dû l’admirer comme le chef-d’œuvre de M. d’Andilly. Ruiné par le temps, il s’embellissait de sa ruine. Le gazon n’était plus qu’une herbe de pré, drue et vivace, qui débordait sur les allées, parmi les feuilles mortes et les cailloux. Des branches mal taillées rompaient la ligne des charmilles, et çà et là des gaines de marbre qui avaient porté des torses robustes ou charmants, se dressaient comme des monuments funéraires.

À pas lents, sur la terrasse, M. Forgerus marchait. Un rayon dorait obliquement les troncs des tilleuls et l’on entendait chanter les cloches légères. La Salutation angélique montait comme la voix virginale de cette aube et de ce printemps. La ville étalée en croix sur la pente, l’horizon de bois et de collines semblaient transparents, irréels, peints en grisaille sur une gaze d’azur. Les nuances incertaines du vert et du mauve, les roses naissants s’y confondaient par des transitions si délicates que les yeux séduits ne s’attardaient point à les reconnaître : ils n’en retenaient qu’une impression d’ensemble, la douceur d’une vision bleue, suavement bleue, prête à s’évanouir.

— Hé ! cria quelqu’un, vous voilà bien matineux, monsieur le maître !

Forgerus aperçut Jacquine, agenouillée près d’un carré de verdure. Il remarqua le visage singulier de cette femme, son nez mince et courbé, ses sourcils touffus, ses yeux d’or, un peu enfoncés, fixes et fascinants comme les yeux des chouettes.

— Vous avez faim, peut-être ?… je vas vous porter votre déjeuner.

— Je ne prends rien avant midi, Jacquine. Ne vous inquiétez pas de moi.

— Pourquoi ? dit-elle, d’un air méfiant. C’est par dévotion ?

Forgerus sourit :

— Peut-être…

— Comme madame, alors… Oui, vous êtes un homme pieux, et madame est une sainte. On l’appelle la Sainte, dans le pays. Mais, dites voir, est-ce que vous lui permettrez de déjeuner, au petit fieu ?

— Certainement.

— Vous ferez bien. Il a le tempérament du père, cet enfant-là.

— Vous avez connu M. de Chantepie, Jacquine ?

— Je suis venue à Hautfort, quand j’avais quinze ans, avec mon premier maître, un médecin, un savant qui m’a appris beaucoup de choses. Quand il a été pour mourir, il m’a placée chez la mère de madame Angélique, et je n’ai plus quitté la maison. Pourtant, je ne me plaisais point dans ce pays. Les gens m’ont fait des misères. Ils venaient me chercher pour soigner les malades que les docteurs abandonnaient, parce que je sais des plantes qui guérissent, et des paroles… et puis après, ils m’appelaient sorcière, et porte-malheur, et vieille Chavoche…

— Chavoche ?

— Une chavoche, c’est une chouette… Tout de même, j’ai élevé madame Angélique ; je lui ai attaché son voile de noces ; j’ai reçu son enfant quand il est né ; j’ai enseveli le pauvre père… Un jeune homme de vingt-cinq ans, chétif, pâle, qui toussait toujours… Un beau parti pour une fille !… Je le disais bien à feu madame, qu’un mariage entre cousins, ça ne donne rien de bon ; mais ils sont obstinés, dans la famille… La demoiselle pleurait son cher couvent ; mais on lui a dit que « sa vocation n’était pas certaine ». Alors, pour obéir aux parents, elle a consenti. Et notre Augustin est né… Oh ! je t’ai chéri, cet enfant-là, avant même qu’il fût au monde… J’étais vieille déjà… Je pensais que la jolie petite créature remettrait de la joie dans la maison ; mais il était trop tard !… Monsieur allait mourir. Madame tombait dans la sainteté. C’est une femme qui ne pense qu’à la mort.

— Il faut penser à la mort, Jacquine, pour vivre chrétiennement.

— Allez, allez, dit la vieille, on n’a qu’une vie : faut la vivre comme on peut, et laisser les morts tranquilles… Les pauvres morts sont bien morts. Accroupie sur ses talons, elle arracha une poignée d’herbes qu’elle tria soigneusement,

— Quelles plantes cueillez-vous là ?

— Ça, c’est des bonnes herbes, des herbes de pharmacie, meilleures que toutes les drogues des médecins. Je les cultive, je les récolte, j’en fais des sirops et des infusions, des baumes pour les compresses, des remèdes pour les entorses et les brûlures.

— Vous êtes jardinière, ici ?

— Jardinière, lingère, cuisinière, femme de chambre… Madame Angélique dépense tous ses revenus en charités : elle ne peut pas avoir plusieurs domestiques. Il y a une femme qui m’aide pour la lessive, et un homme qui fait quelquefois les gros travaux.

Elle se releva, serrant dans ses mains noueuses les pans de son tablier plein de feuilles et de fleurs. Une mèche, échappée de sou bonnet, glissait le long de sa tempe et se tordait comme une vipère d’argent. Un anneau, pendant à son oreille gauche, retenait une petite turquoise, et le bleu pur de la pierre paraissait plus bleu contre la joue brune. Haute, maigre, avec ses yeux jaunes dont la paupière ne clignait pas, elle avait l’inhumaine majesté des Sibylles. Gardienne des herbes-fées, maîtresse des philtres et des baumes, elle paraissait vraiment une sorcière surprise par le matin et conservant dans sa forme féminine quelque chose des métamorphoses de la nuit. Allait-elle prendre racine parmi les belladones, ou s’envoler, vers les ruines, sur des ailes de hibou ?

— Je vais réveiller mon fieu. C’est la dernière fois… Ce soir, il couchera dans la chambre que j’ai arrangée à l’ancienne mode, avec les meubles qui étaient dans le grenier du pavillon. Au revoir, monsieur le précepteur.

— Au revoir, Jacquine.

Forgerus remonta la terrasse et trouva une porte de sortie, derrière le pavillon. En quelques pas il fut dans le jardin municipal, près de la vieille tour du xe siècle, masse éventrée sous le lierre arborescent. Au loin, s’élevait l’autre tour, en briques rouges, crénelée, percée de fenêtres en ogive. À travers les ormes et les châtaigniers, on découvrait, tout en bas, la campagne immense, les foins bottelés, les pommiers au milieu des champs, les platanes rangés au bord des routes, et les lignes vertes des haies qui descendent sur la déclivité du plateau.

Une allée tournante conduisit Forgerus jusqu’à la ruelle qu’il avait suivie, la veille, au crépuscule. Il passa sous la porte Bordier. Les bourgeois à leur fenêtre, les marchandes accroupies autour de la fontaine et devant le portail de l’église, un bonhomme en pantalon blanc, coiffé d’un panama, une femme qui revenait de la messe, les mains jointes sous sa pèlerine, les maisons inégales, les boutiques pauvres, les enseignes naïves, rappelaient à Forgerus les décors provinciaux et les personnages de Balzac.

Il eut la curiosité de visiter le cimetière, dont la porte gothique attira son regard.

Dès l’entrée, on apercevait les marbres pressés dans l’enclos, un carré de ciel, un pan de colline surplombante, les tuiles rouges et brunes des toits étages. Le cloître fermait trois côtés seulement. La charpente de la voûte, incurvée et toute pareille à l’ossature du Léviathan marin, retombait sur des piliers de briques. Le soleil frappait les vitraux d’une petite chapelle adossée aux arcades et projetait sur les dalles une lumière bleue qui tremblait.

Forgerus examina les plaques commémoratives fixées au mur. La plus ancienne portait une longue épitaphe latine. Sous les dalles, foulés aux pieds des passants, reposaient in spem resurrectionis messire Jean de Ghanteprie, maître des requêtes, dame Catherine Le Féron, sou épouse, messire Jacques de Ghanteprie, messire Gaston de Ghanteprie, mort à Utrecht en 1709, et la « sœur Thérèse-Angélique de Ghanteprie, morte à Port-Royal, le 14 de may 1661, exhumée le 4 avril 1711 ». Des inscriptions plus récentes rappelaient les noms de M. Pierre de Ghanteprie, de dame Juliette Silvat, son épouse, et de Jean de Ghanteprie, leur fils.

« Adhémar n’est pas enseveli dans le caveau de famille », pensa M. Forgerus.

Il sortit pourvoir l’église, toute proche, consacrée à saint Jean. La messe venait de finir. Il n’y avait plus devant l’autel, qu’une femme prosternée et un sacristain en surplis trop court qui arrangeait des pots de fleurs blanches.

Dans la nef centrale, une lumière dorée tombait des hautes fenêtres aux vitres dépolies, mais les nefs latérales étaient baignées d’ombre, et les fameuses verrières de la Renaissance y scintillaient, d’un éclat doux et chaud, plus vivant que l’éclat des pierreries.

Au fond, au chevet de l’église, l’arbre de Jessé, montant du flanc d’Abraham endormi, étendait ses branches chargées de patriarches et de rois ; et sur les côtés, les légendes de la Bible, les paraboles de l’Evangile, les Actes des saints s’inscrivaient en figures lumineuses serties par un linéament de plomb.

On voyait le bon Samaritain et la Madeleine, les prophètes dans le désert, le Christ au tombeau. Les personnages portaient des vêtements du xvie siècle, et l’on reconnaissait dans les attitudes théâtrales, dans l’exagération des musculatures et la splendeur des draperies, l’influence des maîtres italiens. Des bourgeois chevauchaient, vêtus de velours et de fourrures. Des apôtres à barbe frisée avaient des robes jaunes, modelées en violet, et gonflées de vent. Les saintes femmes étaient délicieuses, avec leurs cheveux dont le blond verdissait sous un chaperon pointu et le blanc gris de leurs collerettes tuyautées. Les paysages tourmentés et minutieux montraient à la fois des rochers, des cèdres, les méandres déroulés d’un fleuve, les petits sentiers à travers la plaine, les petits arbres en boule, et toutes les maisons des villes, et toutes les fenêtres des maisons. Dans la partie inférieure du vitrail, le donateur et sa femme, agenouillés, étaient reproduits scrupuleusement dans leur laideur authentique.

Élie Forgerus ne s’arrêta guère à les regarder. Il se reprochait déjà sa trop longue promenade et la joie qu’il avait éprouvée devant le miracle quotidien de l’aube. Voilà qu’il avait retardé l’heure de sa méditation, séduit par les prestiges de la lumière, cette « reine des couleurs », dont saint Augustin a dit la douceur et la puissance. Ses yeux, depuis longtemps détournés de la nature, ne cherchaient plus que la lumière incréée, la lumière que voyaient Jacob et Tobie aveugles. Et plus que la nature, l’art, même l’art chrétien, inquiétait Forgerus.

Il se rappelait d’étranges sensations de son enfance, lorsque sa mère le traînait d’église en église, dans la ville demi-espagnole qu’ils habitaient. Madame Forgerus était une femme brune, sèche, laide, avec des yeux magnifiques où brûlaient tous les bûchers de l’Inquisition. Elle aimait son mari et son fils d’un amour prompt aux caresses et aux injures, aisément dominateur et qui jouissait d’être humilié. Et elle aimait Dieu de la même façon, avec des raffinements et des violences. La nuit des cryptes, le brasillement des cierges, les images effroyables de la mort et de la pourriture, les extases ruisselantes de pleurs, toute la matérialité du culte l’attiraient. Elle attachait sa dévotion comme un ex-voto espagnol, un cœur d’or brillant et creux, au socle des Vierges noires.

Elevé par cette femme, Forgerus avait manqué d’être l’adolescent faussement pieux et faussement sentimental qui demande des excitations passionnelles aux hymnes sacrées, aux fleurs, à l’encens, au sourire même de la Vierge, — et ce souvenir l’emplissait de honte. Maintenant il repoussait l’intrusion sacrilège de la littérature dans la religion, la fausse grandeur, le charme malsain qu’elle y ajoute. L’art n’est-il pas le piège où l’âme, en quête d’émotion pieuse, trouve, avec l’illusion de la ferveur, un charnel et dangereux plaisir ?

Forgerus se promit d’accoutumer son élève à la piété véritable qui n’a pas besoin du secours des sens pour s’échauffer et s’entretenir. Et l’image d’Augustin, évoquée à cette pensée, attendrit le maître. Élie aimait les enfants : leur état lui apparaissait terrible, digne de toute sollicitude et de toute compassion. L’enfant, c’est la ville naissante, sans portes ni remparts, que le Saint-Esprit n’habite pas encore, et que la raison encore infirme ne défend pas. Le Mal rôde autour de lui ; et il ne combat pas le Mal, parce qu’il l’ignore, et il est vaincu par le Mal, parce qu’il est le fils pécheur d’Adam. Le maître doit veiller sur lui, l’instruire par l’exemple plus que par la parole, et le sauver en se sauvant avec lui.

« Seigneur, priait Forgerus, je sais bien qu’il est téméraire de prétendre conduire les autres lorsqu’on n’a point su se conduire soi-même. Mais, quand l’effet de mes soins répondrait à mon espérance, oserais-je m’enorgueillir ? Le jardinier taille la jeune plante, la redresse, l’assujettit au tuteur ; il la défend contre la gelée et l’ardeur de la canicule ; il détruit les insectes nuisibles ; mais ce n’est pas lui qui fait germer la graine, et monter la sève, et s’ouvrir la fleur. Agréez donc l’humble service du jardinier. Ménagez à la frêle plante humaine la pluie et le vent, le soleil et l’ombre. Je travaillerai pour elle ; elle fleurira pour vous. »

iv

La vie nouvelle commença.

Chaque jour, dès six heures, M. Forgerus réveillait son élève. Les leçons orales, les exercices de piété se succédaient, assez brefs, assez variés, pour ne point lasser l’attention de l’enfant, coupés de récréations et de promenades. Jamais de visites, jamais de vacances : les jours se suivaient, tous pareils, sans heures stériles.

C’était une éducation à l’ancienne mode, et telle que M. Lancelot l’avait pu donner aux jeunes princes de Conti. M. Forgerus avait passé du collège au séminaire, et du séminaire au collège. Effrayé par la grandeur du sacerdoce, effrayé par la corruption du monde, il était demeuré demi-laïque, et demi-clerc. Il n’avait rien su des passions que par les livres, et n’avait rien aimé avec excès que la lliéoloirie et les belles-lettres.

Les mathématiques l’intéressaient, et les ouvrages de mécanique, mais il demeurait assez indifférent au progrèsrdes sciences, et peut-être, au fond du cœur, condamnait-il « cette recherche des secrets de la nature qui ne nous regarde point, dit Jansénius, qu’il est inutile de connaître, et que les hommes ne veulent savoir que pour les savoir seulement ».

Madame de Chanteprie avait approuvé le programme et la méthode du précepteur. Elle pensait que d’excellentes humanités, une forte éducation morale et religieuse, quelque teinture des sciences, suffisent à former un « honnête homme ». Augustin de Chanteprie n’était pas destiné à briller dans les salons. S’il n’avait pas la vocation sacerdotale, il resterait, comme son père et son grand-père, simple gentilhomme campagnard, occupé de travaux rustiques et de bonnes œuvres.

Deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi matin, elle recevait M. Forgeras, et, tous les jours, à heure fixe, Augustin était admis près d’elle. L’enfant contemplait avec un sentiment de terreur et de respect la chambre pareille à une cellule, le Christ janséniste aux bras dressés, le mobilier misérable, et la femme presque toujours malade qui lisait des ouvrages pieux, et cousait pour les pauvres. Entre elle et lui, jamais de privautés, peu d’élan, peu de caresses. À peine osait-il lui parler… Et pourtant, Augustin, relégué au pavillon, regrettait sa mère. Il souffrait de ne plus vivre à l’ombre de sa robe, sous la bénédiction de ses mains, dans le grand silence qu’elle répandait autour d’elle. Il l’adorait. Elle était l’être vénérable, doux dans sa majesté, terrible dans sa douceur. Mère, Reine et par-dessus tout, Sainte !

Cette image magnifiée de sa mère, Augustin l’associait, spontanément, depuis sa petite enfance, h toutes ses émotions religieuses. D’un bout à l’autre de l’année, les cérémonies se succédant enfermaient dans un cercle mystique les âmes unies de la mère et du fils. Ensemble, ils saluaient l’étoile de l’Épiphanie ; ensemble, ils voyaient le prêtre marquer de cendre le front humilié des fidèles ; ensemble, ils respiraient, au tombeau de Jésus, l’odeur funèbre exhalée par les fleurs qui s’effeuillent et la cire ardente qui fond ; ensemble, ils guettaient le retour des cloches dans l’air argenté du printemps pascal. Les fêtes catholiques étaient les seules dates importantes de leur vie, et Jésus, la Vierge, les Saints étaient présents à leur pensée et familiers comme des proches.

Ni le dévouement de Jacquine, ni l’amitié des Courdimanche n’avaient pu distraire Augustin de cette filiale adoration. Et pourtant, près de Jacquine, chez mademoiselle Cariste, le petit rêveur, trop doux et trop grave, redevenait un gamin babillard. La servante rouvrait la nature à cette imagination naissante qui s’en allait toujours vers l’église, l’enfer ou le paradis. Augustin se plaisait dans le jardin des simples, dans l’office plein de vases étranges, de bassines et d’alambics. Jacquine savait tant d’histoires de gendarmes et de braconniers, tant de complaintes où il est question de rossignols, de marjolaines et de filles mortes d’amour ! Penchée sur le sirop bouillant, elle chantait la « Maumariée » avec un branlement de tête et un sourire de mère-grand, Sa voix était frêle comme un son d’épinette, ses doigts plus noueux que des sarments. Le soleil, filtrant par les carreaux, à travers la buée odorante, faisait briller le serpent argenté de ses cheveux et la turquoise pendue à son oreille… Elle était si caressante, si amusante, la Chavoche, et si effrayante aussi !…

Les gens qui la détestaient venaient la quérir, parfois, en grand mystère, car elle connaissait des emplâtres merveilleux contre les douleurs, et des racines qu’on met sous l’oreiller des enfants en convulsions, et des tisanes qui guérissent la colique et la fièvre. Et même on disait qu’un homme de son pays lui avait appris à découvrir les sources avec une baguette de coudrier ! Mais Jacquine n’osait avouer et employer tous ses talents… Elle obligeait volontiers le monde, pour rien, pour le plaisir, mais elle redoutait que sa réputation de thaumaturge ne vînt aux oreilles de : madame de Chanteprie.

Mademoiselle Courdimanche n’aimait pas la Chavoche. Jacquine allait à l’église, comme tout le monde, « parce que les gens ne sont pas des chiens ». Elle croyait peut-être en Dieu… Et pourtant, elle n’était « pas bien catholique » ! Ces mots, entendus cent fois, troublaient Augustin. Il priait ardemment pour sa vieille bonne et suppliait Jésus de l’éclairer, de la sauver. « Mon Dieu, disait-il, si vous voulez que je sois heureux dans votre paradis, mettez-y tous ceux que j’aime : maman, mademoiselle Gariste, M. Gourdimanche et Jacquine… »

Assurément, madame de Chanteprie irait au ciel tout droit, et aussi les Courdimanche. Mademoiselle Cariste collectionnait les indulgences depuis plus de quarante ans ! Elle ne laissait pas sonner l’heure sans murmurer l’oraison : « Cœur de Jésus, sauvez-moi ! » qui lui épargnait cinquante jours de purgatoire. Parfois, elle avait eu le désir de faire ce que l’abbé Le Tourneur appelait l’« acte héroïque », l’abandon de toutes ces indulgences en faveur des âmes souffrantes, mais une lâcheté puérile avait retenu sur ses lèvres la formule de renonciation. Elle craignait l’enfer, mademoiselle Cariste ! Prudemment, elle portait deux scapulaires, des médailles et un chapelet bénit à son poignet. Les jours d’orage, elle allumait un bout de cierge offert par M. le curé. Augustin avait passé de bonnes heures dans son petit salon, blotti contre sa jupe, écoutant des anecdotes tirées des Annales de la Sainte-Enfance ou des Annales de la Propagation de la Foi. Ces récits enivraient l’enfant… Il rêvait d’être le missionnaire à grande barbe, qui évangélise des sauvages coiffés de plumes et trouve la palme du martyre dans une ville chinoise, très loin… Déjà il voyait le poteau du supplice, les tenailles ardentes, les hommes jaunes assemblés, le mandarin en chapeau pointu, et, de toute sa petite âme, il pardonnait à ses bourreaux.

— Tu seras prêtre, disait mademoiselle Cariste, tu seras évêque… peut-être même cardinal… Quelle gloire pour la ville !

Et l’enfant secouait sa tête blonde :

— Je veux être martyr.

Attendrie, la vieille fille lui prêtait des ciseaux émoussés pour découper des images. La vierge blanche souriait, sur la cheminée, entre les lampes de porcelaine. Des carrés de parchemin montraient des devises pieuses, inscrites sur des banderoles roses dans une couronne de myosotis. La lumière était pâle et tiède et, quand tombaient dans le silence les notes graves du coucou, un soupir s’élançait, un « Cœur de Jésus sauvez-moi ! » achevé en murmure…

Mademoiselle Cariste faisait son salut à domicile, la tête fraîche, les pieds chauds, en lisant la Semaine Religieuse ou le Pèlerin. Le capitaine faisait son salut par les œuvres. Hiver comme été, il visitait les pauvres, il veillait les malades, il aidait à ensevelir les morts. Son dévouement excitait parfois la risée. Les misérables même qu’il assistait le prenaient pour un maniaque. Vainement M. Le Tourneur avait essayé d’intéresser le bonhomme au succès des candidats patronnés par le clergé. M. Courdimanche ne savait pas faire de la charité une manœuvre électorale. Indifférent aux encycliques, aux mandements, aux affaires temporelles de l’Église, il ne voyait que les membres souffrants de Jésus-Christ, les pauvres. Augustin respectait mademoiselle Cariste ; il vénérait le capitaine ; mais la vertu de ce vieillard était si humble, si simple, que l’enfant n’en sentait pas toute la grandeur. Attiré par la piété contemplative, il revenait toujours vers sa mère comme vers la terrestre image de la Perfection.

Cette force de l’emprise maternelle avait ému le précepteur. Forgerus se rappelait la significative parole de madame de Chanteprie : « La femme ne sait pas élever l’homme. » Lui-même considérait la femme avec une méfiance toute chrétienne. Elle était l’ennemie… À jamais détaché d’elle, il la craignait toujours et ne l’aimait pas. Souvent, il se rappelait l’indiscrète tendresse de sa mère, ses gâteries, ses colères, ses violentes effusions dont il restait étourdi et gêné.

Elle l’avait jeté au séminaire par jalousie, sans s’inquiéter de sa vocation, souhaitant le donner à Dieu plutôt qu’à la rivale, la maîtresse ou l’épouse… Et quelle fureur quand il s’était repris !… Oui, la femme conçoit dans le péché ; la concupiscence d’Eve passa, avec son sang et son lait, dans la chair de l’Adam futur. Plus que la fille où revit le père, la femme chérit l’enfant mâle ; elle l’aime d’un amour qui, par son ardeur même, trahit l’obscur attrait du sexe. C’est le fils qu’elle essaie de pétrir à l’image de son rêve ; c’est en lui qu’elle essaie de recommencer une vie plus forte et plus libre. Il est la vivante revanche de sa faiblesse et de son asservissement. Vingt ans, elle le couve, et, quand il s’arrache d’elle, il emporte la nostalgie de ses bras et de son sein… Fils de la femme, il retourne à la femme.

Cette pensée obsédait Forgerus lorsqu’il observait son élève, devenu le fils bien-aimé de son esprit. Ce n’était qu’un enfant, paisible et pur ; mais le maître voyait surgir, parfois, la figure charmante du jeune homme que si peu d’années allaient accomplir. Peu d’années, vraiment, trop peu… À peine fortifié par le chrême symbolique, il lui faudrait dompter les sens rugissants. Bientôt, troublé par l’ardeur des midis et la langueur des soirs, distrait sans cause et triste sans raison, il entrerait dans cette terrible saison de la jeunesse dont les premiers rayons affolent comme les soleils de mars. Bientôt l’impure Ennemie viendrait rôder autour de cette âme en fleur…

Passionné pour son œuvre, Elie souhaita tenir Augustin dans sa main, le former à sa guise. Il se donna tout entier à son pupille pour le posséder tout entier. Prêt à tous les sacrifices, à tous les dévouements, il s’irrita des moindres résistances.

Par son ordre, Augustin dut renoncer à la compagnie de Jacquine, aux travaux du jardin, aux chansons, aux cuisines magiques du laboratoire. La niaiserie de mademoiselle Cariste pouvait être dangereuse et déprimante : adieu, les visites au petit salon blanc, les goûters sucrés, les historiettes pieuses ! M. Courdimanche fut admis, de loin en loin, aux récréations… Et désormais, sans réserve, le disciple appartint au maître. La mère elle-même parut s’effacer.


V


Les années passèrent. On vit fleurir sept fois et s’effeuiller les pavots blancs dans les urnes de la terrasse. Madame Angélique ne sortait plus. Mais toutes les filles de Hautfort savaient que M. de Chanteprie avait des cheveux d’un blond cendré et des yeux doux comme des violettes, et elles regrettaient qu’il fût dévot.

On le rencontrait rarement en ville, et presque toujours avec son précepteur, dont la mine effarouchait les coquettes. « Voilà les messieurs de Chanteprie », disaient les petits enfants. Alors Julie, la modiste, venait au seuil de sa boutique, en corsage rose. Berthe, Jeanne, Cora, les bras enlacés, barraient la rue et faisaient de grands rires… Marthe, la repasseuse, soulevait son rideau de mousseline, et devant la cour du maréchal, pleine de cris, d’étincelles et de ruades, une poitrine de seize ans, la petite Mélie, frissonnait plus fort sous ses châles et suivait le jeune homme d’un regard triste et jaloux.

Augustin ne regardait pas les filles. Et toutes le disaient fier et sauvage, un peu « toqué ». sans doute comme ses parents : de la « graine de curé, qu’on mettrait bientôt au séminaire ».

Mademoiselle Courdimanche avait répandu ce bruit dans la ville. Il lui paraissait impossible que le « petit ange » n’eût pas la vocation. Elle tâcha de confesser le jeune homme. Augustin répondit tout net : la fonction du prêtre, si belle, si haute, l’effrayait. Il n’avait pas senti encore le mouvement intérieur, l’impulsion décisive de la grâce. À dix-neuf ans, ses études achevées, il commençait d’administrer son patrimoine, avec une gravité de jeune Romain, roi dans sa maison, roi sur sa terre. Testard, le métayer du Chêne-Pourpre, l’initiait à l’agriculture. Et ces travaux rustiques, en fortifiant sa santé, lui laissaient le loisir de la méditation et de la lecture. Augustin se trouvait parfaitement heureux. Sa foi n’était pas moins vive, sa piété moins scrupuleuse qu’au lendemain de sa première communion. Dur pour lui-même, doux pour les autres, il méprisait les plaisirs du monde, qu’il ignorait, les voluptés des sens, qu’il devinait avec un dégoût mêlé de crainte. L’amour divin comblait son âme et trompait la nostalgie naissante d’un autre amour.

M. Forgerus, satisfait de son œuvre, pensait au départ. Avant de rejoindre M. de Grandville, il voulut faire une courte retraite dans l’abbaye cistercienne de Saint-Marcellin, dont le prieur était son ami d’enfance. Et ce fut la première séparation, depuis sept ans, ce que le maître et l’élève appelaient mélancoliquement « l’épreuve préparatoire ».

— Je reviendrai dans huit jours, et je resterai quelques semaines encore près de vous, avait dit Forgerus en embrassant M. de Chanteprie, sur le quai de la gare.

Augustin s’en retourna seul à Hautfort-le-Vieux. La vieille voiture à deux roues sautait rudement au trot du petit cheval gris. Des platanes, lisses et tachetés, filaient sur chaque bord de la route départementale, et la campagne, entre les courbes des coteaux, s’étendait, blonde et poudreuse, dans la rougeur du couchant.

À l’entrée de la ville, M. de Chanteprie fit un détour pour éviter la montée trop roide et l’affreux pavé des rues. Une allée bordée de bois et de jardins le reçut dans son ombre, et pendant que le cheval gravissait la côte, le jeune homme se prit à rêver, Gomme un dormeur éveillé, il regardait ses pensées danser dans le soleil, papillons éblouissants et vagues… Soudain une voix claire, impérieuse, et presque enfantine appela :

— Monsieur !… monsieur !…

D’un geste involontaire, Augustin lira sur les rênes. Le cheval s’arrêta court, et M. de Chanteprie, se détournant, vit une jeune fille qui suivait la voiture.

— Monsieur, répéta-t-elle, s’il vous plaît, c’est bien là-haut, le carrefour des Trois-Routcs ?

— Tout droit devant vous.

— Il y en a pour longtemps ?

— Un quart d’heure.

— Et ça monte toujours ?

— Toujours.

— Ah ! que je suis lasse I gémit la passante d’un ton navré.

Elle portait un gros paquet noué dans un torchon, et, comme elle rejetait son buste en arrière, on voyait sous la robe d’indienne bleue le ferme relief de sa jeune gorge et la rondeur de sa hanche. Le col dégrafé bâillait sur un triangle de chair grasse, moite de sueur. Et sous le chapeau de paille commune, noué d’un cordon noir, le visage potelé, encadré de cheveux roux, semblait une rose ardente.

— Oh ! que je suis lasse !… et que c’est lourd !… et que j’ai chaud !

Le jeune homme s’apitoya.

— Vous venez de loin ?

— Du Petit-Neauphle.

— Et vous allez ?

— À Hautfort-le-Vieux, voir ma tante.

— Donnez-moi votre paquet. Vous le reprendrez quand nous serons au carrefour.

Il prit le ballot, qu’il plaça dans la voiture. Puis une honte lui vint, à voir cette créature, une enfant, une pauvresse, s’écorcher les pieds aux cailloux.

— Montez donc vous-même, puisque vous êtes si fatiguée. Vous vous reposerez un moment.

— Ah ! bien volontiers, monsieur. Ça n’est pas de refus. Vous êtes bien aimable.

D’un bond, elle fut près de lui, et lui, d’un bond, sauta par terre, et se mit à conduire le cheval par la bride, sans parler à la jeune fille, sans la regarder.

Elle murmura :

— Monsieur ?…

— Mademoiselle ?… — Si c’était un effet de votre bonté, monsieur, pourriez-vous me dire où demeure ma tante ?

— Vous ne savez pas où demeure votre tante ?

— Je ne l’ai pas vue depuis dix ans. Elle est en service à Hautfort-le-Vieux, chez des nobles. Je vais la saluer avant que j’aille en place, dans un château. Elle s’appelle Jacquine, ma tante, Jacquine Férou.

— Jacquine !

— Un drôle de nom, pas vrai ? Moi, je m’appelle Georgette.

Augustin la regarda.

C’était une fille de seize ans, déjà femme. Sa figure semblait plus jeune que son corps. Il y avait quelque chose d’enfantin dans le contour du menton, dans les yeux verdâtres, dans la tendre nuance des joues, où le sourire creusait des fossettes délicieuses.

— Je vais vous conduire chez votre tante, fit le jeune homme.

Et il ne dit plus une parole.

La voiture s’arrêta au carrefour des Trois-Routes, derrière la maison des Chanteprie. Augustin siffla. Un petit palefrenier accourut, stupéfait de voir le « patron » avec une demoiselle inconnue, très mal mise, ramassée sur le chemin.

— Honoré, va chercher Jacquine, dis-lui que sa nièce est arrivée… Bonjour, mademoiselle. Vous pouvez attendre ici.

Il s’en alla, contrarié, furieux contre Georgette et contre lui-même.

Une heure plus tard, il retrouva sa mère dans la salle à manger. Jacquine servait. Qu’avait-on fait de Georgette ? L’avait-on renvoyée, sans lui accorder le moindre repos ?

— Jacquine a reçu une visite aujourd’hui, dit madame Angélique ; sa petite nièce est venue la voir. Augustin rougit et demeura coi, le nez sur son assiette.

— Notre pauvre A’ieille est souffrante, reprit la mère. Elle voulait prendre une femme de journée pour l’aider à faire les confitures, car voici la Saint-Jean ; les groseilles ont fini de mûrir. La fillette va rester quelques jours chez nous, et notre pauvre vieille se reposera.

— Madame est bien bonne, dit Jacquine ; l’enfant couchera dans ma chambre et ne gênera personne ici.

— Surveillez-la bien. Vous en êtes responsable, Jacquine. Ne la laissez pas sortir toute seule, et courir les rues de Hautfort… Et rappelez-vous qu’elle ne doit jamais aller au pavillon : Augustin n’aime pas qu’on le dérange.

— Oui, oui, je comprends… On ne le dérangera pas, notre Augustin.

^ladame de Ghanteprie ne reparla plus de la fille rousse ; mais, le lendemain, Augustin aperçut Georgette dans le potager. Elle avait quitté sa camisole peu décente, et portait une robe de Jacquine, une robe noire, trop longue, trop étroite, et qui la serrait cruellement. Un tablier bleu noué à la taille, un panier au bras, le chapeau rabattu sur le front, elle cueillait les groseilles mûres. De loin, par-dessus la haie qui séparait le potager du jardin, on apercevait son chignon roux, flambant dans la lumière.

La cueillette des groseilles dura deux jours : deux jours, Augustin vit resplendir entre les arbres la chevelure miraculeuse. Le troisième jour, il ne vit pas Georgette, et, le quatrième jour, il se demanda si elle n’était pas déjà partie… Il désirait qu’elle s’en allât, sans comprendre la singulière répulsion que lui inspirait cette pauvre fille… une enfant !

Interroger sa mère, interroger Jacquine ?… Il n’osait pas. Mais, comme il se promenait dans le jardin, il se dirigea vers le potager par une allée si ombragée qu’elle restait sombre et fraîche en plein midi. La haie d’épine la fermait au bout dans sa largeur, et c’était comme un long couloir obscur où pleuvaient çà et là des gouttes de clarté mouvante.

M. de Chanteprie regarda furtivement par-dessus la haie.

Sous le ciel incandescent, le sol craquait, les plantes se tordaient, agonisantes de soif. Les choux, dévorés par les chenilles, étalaient leurs feuilles boursouflées, grisâtres, brodées à jour. Sur les brindilles de bois fichées en terre, les fleurs des pois simulaient un vol de papillons arrêtés tous ensemble, tué par l’incendie solaire, et dont les ailes blanches ne palpitaient plus.

Assise contre la haie, Georgette égrenait dans un bassin de cuivre les groseilles déjà meurtries. De vieux arbres versaient sur elle une ombre humide et flottante. Ses cheveux, accrochés aux épines, tissaient autour de sa tête une toile d’araignée toute en fil d’or, dont le chignon était le centre lumineux et mobile. On entendait, dans le silence, son petit souffle accablé.

Augustin se pencha. Il vit la joue enfantine, le cou pâle, plus pâle dans le reflet vert des arbres, les manches retroussées, les bras et les mains tachés de rose par le sang vermeil des fruits… Et, se penchant encore, il vit la robe noire dégrafée au corsage, une blancheur de linge et, dans l’entre-bâillement de la chemisette, la gorge un peu basse, veinée de mauve, savoureuse comme un fruit, et tendre comme une fleur.

Il n’osait ni rester ni fuir. Et, si Georgette s’était retournée à ce moment, il fût mort de honte.

Soudain il crut qu’elle remuait, et, rejeté en arrière par une terreur inexplicable, parmi les feuilles froissées et les branches rompues, il courut vers le pavillon.

Les volets, clos depuis le matin, entretenaient dans la chambre une fraîcheur de grotte sylvestre. Une ligne de jour les séparait, un long fil de clarté brillante. Les rideaux couleur de safran, suspendus à une couronne de bois sculpté, s’évasaient mollement au-dessus du lit, contre la boiserie gris de perle. Et rien n’était plus charmant que l’accord de ce gris si pâle et de ce jaune si doux.

Augustin tremblait. Son cœur battait lourdement… Qu’avait-il fait de mal ? Pourquoi cette fuite éperdue, ce trouble ?… Hélas ! quelque chose avait traversé sa vie, quelque chose d’extraordinaire et d’effrayant qu’il n’oublierait pas et dont il garderait l’obsession. Son âme avait frémi tout à coup, fascinée, attirée dans le frais sillon de chair palpitante… Et ce vertige de l’âme, cette fièvre du sang, c’était cela le Désir, le Péché, la Concupiscence, dont parlent les livres saints.

À genoux, devant le crucifix, Augustin pria, frappant sa poitrine, déplorant sa curiosité coupable. Et son émotion s’apaisa. Il baigna d’eau froide son front et ses tempes. Mais, malgré lui, parmi ces meubles aux nuances assoupies, aux courbes féminines, dans l’atmosphère de cette chambre faite pour la volupté, d’étranges pensées, d’étranges visions l’assaillirent. Il crut voir, entre la fenêtre et le lit, passer une figure incertaine, transparente comme une vapeur et couronnée de pavots, un fantôme !…

On lui avait conté cette histoire et comment, dans le pavillon, Adhémar de Chanteprie avait caché une danseuse, Rosalba-Rosalinde. La morte revenait. Avec ses atours poudreux et ses guirlandes flétries, elle revenait à la maison d’amour, à la maison de péché, réveillée d’un sommeil de cent ans par l’odeur de la jeunesse.


VI


Le chien aboya, tirant sur sa chaîne, avec un grondement furieux, et la mère Testard, inquiète, sortit de la cabane aux lapins. Elle aperçut une jeune femme qui essayait d’ouvrir la porte de la cour, — quatre ais disjoints retenus par une barre transversale. Le loquet résistait, le chien hurlait, et sur la route du Chêne-Pourpre, toute blanche de soleil, une vieille dame agitait son ombrelle et criait :

— Fanny ! prends garde !… Il est féroce, ce chien !

— Féroce ?… Il fait son métier de chien et je l’estime ! N’ayez pas peur, ma tante, il ne nous mangera pas.

La mère Testard, sabots claquants, s’élança parmi les volailles éperdues. La porte céda, le chien se tut, et les deux femmes entrèrent. C’étaient des « Parisiennes » : pour la mère Testard, tous les gens bien habillés étaient des Parisiens. Une voilette de dentelle cachait la figure de la plus jeune. La plus âgée avait un petit visage tout en rides, amusant et fatigant par sa mobilité. Elle portait un sac de nuit, une face-à-main, une ombrelle, et tous ces objets, secoués, heurtés, entrechoqués sans cesse, menaçaient la mère Testard, qui recula.

— Quoi que vous demandez ?

— Je veux voir M. de Chanteprie.

— M. de Chanteprie ? Il n’est pas ici.

— Que me disait donc le facteur ?… Il m’a envoyée ici… C’est pour la petite maison, vous savez ?

— Oh ! madame vient pour acheter les Trois-Tilleuls ?… Si madame veut entrer un moment et se reposer ?… Not’maître doit venir tout de suite… Not’maître, M. de Chanteprie… Nous sommes ses métayers.

— Viens-tu dans la maison, Fanny ?

— Non, ma tante. Allez vous reposer à l’ombre. Moi, ça m’amuse de regarder la cour.

— C’est pourtant pas beau, dit la fermière. C’est tout en démence, ces bâtiments-là. Faudrait des réparations. Ah ! si not’maître était un homme comme les autres… mais il aime la vieuxture. Il respecte l’ancien.

— Il est vieux, votre maître ?

— Il a p’t-ét’ ben vingt-trois ans.

— Et il est riche ?

— Pas très riche, pas pauvre non plus… Est-ce qu’on sait ?… Sa mère, elle donne tout aux curés. C’est des nobles.

— Je vois le monsieur, dit en riant la jeune femme, un élève des Jésuites, joli comme un cœur, sage comme une image ; un bon petit jeune homme qui a des cheveux plats et de grands pieds.

— Quelle idée, Fanny !… Tu restes ?… Je vais me reposer dans la maison. Ne vous mettez pas en peine de moi, ma bonne femme.

Mais la mère Testard, obséquieuse et plaintive maintenant, s’attachait aux pas de la vieille dame. Elles entrèrent dans la cuisine de la ferme.

Fanny s’accouda sur la barrière branlante. De l’autre côté de la route, la plaine mi-blé, mi-bruyère, ceinte de forêts, exhalait son parfum de printemps, ce parfum vert qui grise les bêtes et les hommes. Et Fanny, un peu alanguie par la marche et le grand air, s’engourdissait au soleil tiède, et regardait le cercle immense des bois, les humbles maisons du Chêne-Pourpre, égrenées toutes sur le même bord du chemin, et, très loin, la tache mouvante d’une voiture qui arrivait.

La voiture s’arrêta devant la ferme. Un jeune homme en descendit, et passa devant la jeune femme. Il était grand, mince, vêtu d’un costume de velours brun. En dix secondes, il avait salué l’étrangère, poussé la porte, traversé la cour. Et le chien d’un aboi joyeux fêtait le maître.

Dans la maison, maintenant, c’était un brouhaha de voix, d’explications confuses et, soudain, la vieille dame sortit, escortée par le jeune homme.

— Fanny ! cria-t-elle, M. de Chanteprie s’offre à nous montrer la maison… Trois pièces, un bûcher, un jardin, un bois ; du silence, de l’ombre, une vue charmante. Cela te plaît-il ?

— Il faut d’abord que cela vous plaise, ma tante. Je ne serai pas chez moi, mais chez vous… et seulement pendant les mois d’été.

— Tu seras chez toi en étant chez moi, ma bonne petite, et pour tout le temps qu’il te plaira… Oui, monsieur, si j’achète votre maison, je n’y habiterai guère. J’ai un fils marié à New-York ; je traverse Paris tous les quatre ou cinq ans… M. Lassauguette, mon mari, était un savant, un astronome, un génie, monsieur, que la France a méconnu… Je n’aime plus rien en France, monsieur, rien, excepté cette enfant-là, ma filleule, que j’appelle ma nièce par amitié… C’est pour elle que j’achèterai votre maison, pour qu’elle ait un refuge assuré, en cas de malheur, et pour qu’elle puisse travailler à l’aise… C’est une artiste… une véritable artiste… Madame Fanny Manolé, la fille du grand peintre Corvis… Vous n’avez pas vu ses pastels, au Salon ?… Mais parle donc. Fanny, dis quelque chose !… À quoi penses-tu ?

— Je pense, ma bonne tante, que nos histoires n’intéressent pas M. de Chanteprie. Il faut nous hâter.

Augustin considérait la jeune femme. Debout, dans le soleil matinal, sur un fond de bruyère et de ciel léger, avec sa robe et son chapeau de même nuance mauve, sa petite martre blonde autour du cou, ses yeux noirs, ses dents claires brillant sous le tulle brodé, elle ressemblait à une violette vivante, et, comme le paysage, elle sentait le printemps.

— Allons ! dit M. de Chanteprie.

Après la ferme, le chemin continuait tout droit, puis s’abaissait brusquement, formait un coude et descendait vers la vallée de Rouvrenoir. À gauche, des prairies plantées de pommiers couvraient la pente rapide, parmi des bouquets de bois. Des bois, pressés dans la profondeur, abritaient quelques masures dont le chaume avait le ton brun et chaud d’un vieux velours. Sur le versant opposé du vallon, des bois encore se mêlaient aux cultures, et rejoignaient une haute muraille de forêts, barrant l’horizon.

La maison était bâtie au tournant de la route, contre un massif de châtaigniers et de chênes. On voyait d’abord une barrière à claire-voie, un mur que dépassaient trois tilleuls en charmille, et qui s’enfonçait en contrefort oblique, suivant la déclivité du chemin. Sur un côté de la cour, un petit escalier de pierre accédait à un étroit jardin en terrasse ; de l’autre côté, à l’entrée du bois, un châtaignier de trois cents ans élevait son tronc rugueux, ses énormes branches qu’on avait rognées pour nicher en plein feuillage le toit de la vieille maison. Longue, basse, volets clos sous la dentelle d’une vigne, elle semblait dormir, face au soleil.

L’intérieur du logis était fort délabré : des carreaux décolorés, des poutres apparentes où pendaient des toiles d’araignées, par lambeaux. Madame Lassauguette demanda le prix de la propriété, fit la grimace, et déclara qu’elle dépenserait des « sommes folles » en réparations.

— Oh ! je vous en supplie, ma tante, dit la jeune femme, ne remettez pas tout à neuf. Je m’arrangerai fort bien de ces carreaux, de ces solives, de ces bonnes vieilles fenêtres. Voyez comme tout ici paraît solide, simple, paisible. Cette maison a une âme, et les maisons neuves n’en ont pas. Il y a une sympathie entre elle et moi, ma tante… Je sens sa bienvenue…

— Bon !… bon !… Tout ça, c’est des idées d’artiste… Moi, je suis une personne pratique, et, quand je fais une affaire, je ne fais pas du sentiment… Enfin, cette horreur te plaît ?

— Mais oui, ma tante !

Augustin écoutait ce dialogue. Il aimait l’humble maison des Trois-Tilleuls, déserte depuis cinq ans, et que madame de Chanteprie voulait vendre. Un ancien garde-chasse et sa femme l’avaient habitée longtemps, et Augustin se souvenait d’y être venu, tout petit, avec Jacquine. Maintenant, le vieux et la vieille étaient morts, et, quand le jeune homme passait devant la barrière, le souvenir de ces bonnes gens l’attendrissait. Oui, comme madame Manolé l’avait dit, joliment, délicatement, il y avait une âme dans ces murs centenaires… Si jamais des bourgeois en mal de villégiature venaient s’établir là, ils auraient peut-être l’horrible fantaisie de transformer ce logis vénérable en chalet suisse ou en donjon moyenâgeux !… M. de Chanteprie eut la vision de tourelles gothiques, de balcons en bois découpé, d’une boule en verre étamé au milieu de la pelouse…

— Madame a raison, dit-il, des réparations trop complètes gâteraient le charme du lieu…

Il pensait : « Puisqu’il faut vendre, je préfère vendre à cette inconnue qui comprend l’âme des vieilles maisons. » Mais madame Lassauguette s’agita éperdument.

— Eh ! monsieur, vous aussi vous faites du sentiment… Veuillez remarquer pourtant, monsieur, qu’il n’y a pas de fourneau dans la cuisine !…

— Il serait facile d’en mettre un, madame.

— À mes frais ! dit madame Lassauguette. C’est à voir, monsieur ; mais, dès à présent, je vous demande un rabais de mille francs sur le prix de la propriété.

— Je parlerai à ma mère, et si elle consent… peut-être…

— Il n’y a pas de peut-être. Je verrai votre mère aujourd’hui ; nous irons demain chez le notaire, et, dans quatre jours, je prendrai le paquebot du Havre. Réfléchissez, monsieur… Où est le chemin du verger ?… Dépêchons !

Ils prirent un sentier à travers le petit bois et gagnèrent un verger rectangulaire, clos de haies. Pendant que madame Lassauguette comptait les arbres à fruits, évaluait le rendement des coupes et la quantité de légumes qu’on pouvait espérer, bon an mal an, Fanny relevait son voile pour mieux contempler, dans l’ensemble et dans les détails, le magnifique paysage.

— Que c’est beau ! disait-elle. Quelle surprise ! Quelle merveille !…

À travers les troncs fourchus et les branches fleuries des pommiers, on apercevait une vaste pente de prairies qui descendait majestueusement. Les versants boisés des collines, avançant à droite et à gauche, s’abaissaient d’un même mouvement harmonieux, comme pour se réunir. Des arbres isolés se dressaient çà et là. Des toits émergeaient. On devinait l’église de Rouvrenoir dans la masse moutonnante des frondaisons que le premier printemps teintait des pourpres de l’automne. Et plus loin, baignée dans la suave transparence de l’air, c’était la plaine, étendue pendant des lieues et des lieues jusqu’à l’extrême horizon ; la plaine avec ses traînées de bois, ses grandes places blondes où flotte l’ombre des nuages, ses labours rougeâtres, ses villages égrenés, ses clochers pointants, ses peupliers rangés au bord des routes ; la plaine infinie sous le ciel infini, l’espace qui fascine le regard, l’azur vertigineux où court le vent libre et dont s’enivrent les oiseaux.

Fanny, muette de plaisir, retenait d’une main les plis de son voile au bord de sa toque. Elle ne voyait pas, ou semblait ne pas voir que M. de Chanteprie l’observait… Belle et jolie, très brune, les cheveux massés sur les tempes en boucles compactes et luisantes comme des grappes de raisin noir, elle avait quelque chose d’italien, dans le contour des joues, dans la forme des sourcils droits, du nez fin, de la bouche en arc… Oui, elle rappelait les figures ambiguës, mi-anges, mi-bacchantes, qui tiennent une croix comme un thyrse et sourient mystérieusement dans les fonds enfumés d’anciens tableaux.

— Il doit faire bon vivre, ici… dit-elle.

Et ses yeux à longues paupières, à larges prunelles veloutées, ses beaux yeux interrogateurs et caressants, rencontrèrent les yeux d’Augustin.

Il vit une intention moqueuse dans ce regard, dans ces paroles, et se détourna, raide et gêné. Car Augustin de Chanteprie, à vingt-trois ans, avait tout l’ombrageux et douloureux orgueil des adolescents qui croient les femmes toujours occupées d’eux, ironiques et malveillantes.

— Eh bien, monsieur, dit madame Lassauguette, je verrai votre mère, cette après-midi. Pourrait-on déjeuner chez votre fermier ? Nous sommes très fatiguées, ma nièce et moi, et je n’ai pas la force de faire quatre kilomètres à pied, l’estomac vide.

— Je déjeune moi-même chez Testard, dit Augustin. Voulez-vous partager l’omelette et la salade que la bonne femme a préparées ? Nous irons ensuite à Hautfort.

— Volontiers, répondit la vieille dame. Nous causerons de notre affaire pendant le repas, et nous finirons par nous entendre si vous êtes raisonnable…


Augustin n’était pas commerçant. Il fut si raisonnable que madame Lassauguette fut enchantée.

Après déjeuner, la voiture les emportait tous trois sur le chemin de Hautfort. La tante bavardait, la nièce rêvait, et M. de Chanteprie, assis entre les deux femmes, commençait à s’effrayer des engagements qu’il avait pris. Inquiet, perplexe, il redevenait sauvage et s’écartait de ses voisines autant qu’il le pouvait, les coudes serrés, la tête haute, les yeux fixés sur le cheval.

Fanny avait baissé son voile. Sous la toque de velours, sous le tulle crème, ses beaux yeux brillaient doucement… D’où venait cette femme ?… Était-elle mariée ?… Sans doute, puisqu’on l’appelait madame, puisqu’elle portait l’alliance d’or à sa main gauche… Pourquoi n’avait-elle jamais parlé de son mari ?… Son langage, ses manières, révélaient une bonne éducation, mais on y sentait l’habitude de la liberté, cette aisance particulière que n’ont pas les femmes soucieuses de rester « convenables » et de ne pas attirer l’attention…

« C’est une étrangère, une Italienne, probablement, et une artiste », pensa le jeune homme… Peut-être une jeune veuve, pauvre, et chargée d’enfants, qu’une parente charitable voulait héberger tous les étés au Chêne-Pourpre… Mais elle n’avait pas parlé de ses enfants !

La route plate, unie, longeait les champs qui offraient toutes les nuances du vert, vert frais des jeunes blés, vert azuré des jeunes seigles, vert plus sombre des prairies. Au bord du chemin, des coucous jaunes fleurissaient, et l’on voyait des traînées de violettes pâles, courtes sur queue et sans parfum.

— Vous connaissez Hautfort-le-Vieux ? demanda Augustin à madame Lassauguette.

Non, elle était venue par Gariguières, sur le conseil d’un ami qui lui avait indiqué Rouvrenoir comme un pays très pittoresque où la propriété ne coûtait pas cher. Alors M. de Chanteprie vanta sa ville natale. Il engagea ces dames à visiter les ruines, l’église, le cimetière. Mais madame Lassauguette n’aimait pas les antiquités.

— Tu te promèneras dans Hautfort, Fanny, pendant que je verrai madame de Chanteprie…

On arrivait. Augustin montra le chemin de l’église, à la jeune femme et suivit madame Lassauguette dans la maison. Un moment après, il ressortit… Madame Manolé était assise à l’ombre des tilleuls, sur un banc de pierre.

— J’ai eu peur de me perdre dans la ville, dit-elle en riant. Je n’ai pas bougé ! J’avais tant de plaisir à regarder le paysage !…

— Eh bien, je vous mettrai dans la bonne route. Je vais précisément place de l’Église, chez un ami.

Il resta debout près d’elle, tête nue : ses cheveux étaient blonds dans le soleil, d’un blond sans éclat, or et cendre ; le front très haut conservait une pureté enfantine… Et comme les yeux étaient froids !

Fanny murmura :

— C’est beau, c’est aussi beau qu’au Chêne-Pourpre. Mais là-bas, on ne voit que la nature, les champs, la forêt, le ciel : on peut oublier qu’il y a des hommes… Ici, malgré soi, on pense aux hommes du passé, à ceux qui élevèrent ces tours, à ceux qui hantèrent ces logis mornes, ces rues désertes. Oh ! comme les jours devaient leur sembler longs et lente la vie !…

— C’étaient des gens heureux, dit Augustin. Ils ne voyageaient guère ; beaucoup d’entre eux mouraient sans avoir vu Paris ou Versailles. Ils lisaient peu : l’Écriture sainte et Plutarque composaient parfois toute leur bibliothèque. Mais ils n’avaient pas la curiosité de l’inconnu. Leur vie était réglée, uniforme, honnête. Fidèles au roi et à la religion, respectueux des traditions et des coutumes, ces braves gens obscurs, petits gentilshommes et bourgeois, étaient la force et la santé de la France… Je les envie.

— Vous les enviez, monsieur ?… Allons donc ! Je suis bien sûre que vous êtes à Paris plus souvent qu’à Hautfort.

— Ne soyez pas sûre, madame… Vous pourriez vous tromper.

Il coupa net la conversation, fâché d’avoir livré un peu de lui-même, et tous deux, en silence, descendirent le raidillon, vers la porte Bordier. Quand ils entrèrent dans l’église, M. de Chanteprie offrit l’eau bénite à la jeune femme. Surprise, elle toucha la main du jeune homme, ébaucha un geste vague tandis qu’il faisait un grand signe de croix, et un grand salut au maître-autel.

— Au revoir, madame.

— Au revoir, monsieur.

Il s’éloigna, mais, avant de franchir le seuil de l’église, il jeta un coup d’œil furtif en arrière : madame Manolé ne s’était pas agenouillée ; elle errait comme dans un musée, regardant les vitraux et les ornements… Une protestante, sans doute : elle ne savait pas faire le signe de la croix.

Madame Lassauguette retrouva Fanny sur le banc de pierre.

— Déjà revenue ? Eh bien, c’est fait. Nous irons demain chez le notaire. Es-tu contente ?

— Très contente, et très reconnaissante.

— Tu seras tout à fait chez toi, et moi, à l’autre bout du monde, je saurai que tu as enfin, quoi qu’il arrive, un refuge… Ne me remercie pas. Je te devais bien ça, ma pauvre enfant, et au souvenir de ton père… Sais-tu que madame de Chanteprie a fait d’abord toute espèce de difficultés ? Elle a dit que son fils s’était engagé sans réfléchir ; qu’il n’avait pas pu, sérieusement, me promettre des avantages invraisemblables… Ah ! cette mère !… Une femme jaune, séchée, glacée, terrible… Et cette maison ! De grandes pièces mal éclairées, humides, où des portraits vous regardent dans le noir… Je plains le jeune homme qui est obligé de vivre là !

— Ne le plaignez pas ! Je crois qu’il est très heureux.

— Il te l’a dit ?… Vous en êtes aux confidences ?… Voyez-vous le jeune hypocrite, qui est ressorti exprès pour te parler !

— Ne riez pas, ma tante. M. de Chanteprie m’a accompagnée jusqu’à l’église, et, quand il m’a présenté l’eau bénite, je n’ai su que dire ni que faire… Alors, il est parti brusquement… Je crois que nous ne serons pas bons amis, M. de Chanteprie et moi.

— Bah ! dis madame Lassauguette, qu’est-ce que ça fait ? Tu n’as pas besoin de son amitié… Veux-tu que je te dise ma pensée sur ce jeune homme ? Eh bien, c’est un petit sot de province, réactionnaire et clérical… Oui, clérical !… De l’eau bénite !… Il se croit donc au moyen âge, ce garçon-là ?


VII


— Cette vieille dame est partie, disait madame Angélique à son fils. J’ai trouvé ses prétentions exorbitantes, mais vous aviez promis, j’ai dû céder.

— Vraiment, répondit Augustin, depuis ce matin je me gourmande moi-même d’avoir si mal défendu vos intérêts. J’étais mal à mon aise aujourd’hui, ennuyé, préoccupé, tout à fait stupide… Et puis, cette madame Lassauguette m’a tellement harcelé !…

— Vous êtes allé chez mademoiselle Courdimanche lui présenter mes excuses ?

— Oui, je lui ai dit que vous n’étiez pas en état de sortir, ce soir… Vous aurez bien le temps de voir les Loiselier et leur fille, si… si je me décide…

— Nous ne connaissons personne ; nous vivons comme des reclus : si vous désirez vraiment vous marier, il faut bien nous en remettre à la complaisance de nos amis qui vous ont cherché une fiancée. M. et mademoiselle Courdimanche disent que l’abbé Chavançon, leur cousin, ami intime des Loiselier, estime infiniment cette famille…

— Si je désire me marier ! s’écria Augustin, on dirait que j’ai supplié mademoiselle Courdimanche de me donner une femme de ses mains. Depuis quinze jours, elle ne me parle que des vertus, des talents, des grâces de mademoiselle Loiselier. Et le capitaine, l’abbé Le Tourneur, M. Chavançon et vous-même, ma bonne mère, tout le monde me répète en chœur : « Marie-toi !… Marie-toi !… » C’est obsédant !

— Ah ! mon enfant, que dites-vous ! Que je vous presse de vous marier ?… Certes, je ne suis pas l’ennemie du mariage, bien que je connaisse les grandes peines inséparables de cet état. Mais vous n’avez pas la vocation du sacerdoce, et l’Église voit avec déplaisir le célibat des laïques… Il faut donc penser à vous marier.

— C’est l’avis de M. Forgerus… Il m’écrit une lettre de conseils et de félicitations, comme si j’étais déjà fiancé… Voyez plutôt…

— Il tendit la lettre à sa mère. Madame de Chanteprie lut, à mi-voix :

« J’ai longtemps prié avant de vous écrire, mon cher enfant. Le conseil que vous implorez ne peut vous venir que de Dieu ; mais je voudrais, en éclairant votre conscience, vous préparer à bien entendre ce conseil.

» Je ne pense pas que vous souhaitiez le mariage comme le souhaitait votre patron saint Augustin, lorsqu’il n’était pas encore saint, lorsqu’il aspirait seulement « à satisfaire la passion qui n’est jamais satisfaite », et qu’il était « moins amoureux du mariage qu’esclave de la volupté ». Vous étiez plutôt, ce me semble, dans les sentiments d’Alype, cet Alype qui s’accommodait si bien du célibat, et ne voulait point se marier afin de vivre, avec ses amis, dans l’amour de la sagesse. Je ne pense pas non plus que vous recherchiez dans le mariage l’occasion et le moyen d’augmenter votre fortune… Je sais, mon cher ami, je sais que votre jeunesse a rempli les promesses de votre enfance et que vous êtes chaste, fidèle, heureux de votre condition, appliqué à vos devoirs. Pour donc m’inquiété-je, à cette heure où vous montrez cependant une disposition de cœur si parfaitement conforme à la volonté de Dieu ?

» Je m’inquiète pourtant et je prie ; je prie pour vous, avec ferveur et tremblement, et je demande à Dieu, pour vous, les grâces de clairvoyance et de force qui vous sont nécessaires, au moment de vous engager dans un nouvel état.

» Je demande une grâce de clairvoyance. Vous ignorez la femme, mon cher fils. Les quelques femmes que vous fréquentez revêtent à vos yeux, par l’âge, la vertu, la parenté, un caractère vénérable. C’est une mère en qui vous admirez une nouvelle Monique ; c’est une amie qui conserve, dans sa vieillesse, l’ignorante pureté d’un enfant ; c’est une paysanne, une servante, corps flétri par le travail, esprit naïf, conscience obscure… Aimez-les, respectez-les ; craignez la femme. Une Ève innocente et corrompue nous apparaît toujours, et nous devons lutter contre elle. Éternel combat, dont les vieillards ne se souviennent pas sans épouvante. Dans le mariage, comme dans l’amour illégitime, la femme est l’ennemie de l’homme, et le saint qui pèche sept fois par jour, pèche six fois à cause d’elle.

» Ne vous trompez pas, mon enfant, sur la nature et l’issue de ce combat mystérieux dont je vous parle. Il ne s’agit pas seulement du conflit entre la passion et le devoir, entre la chair et l’esprit. Par une bénédiction spéciale, vous n’avez point connu ces luttes grossières où succombent presque tous les jeunes gens de votre âge. La tentation ne s’est pas approchée de vous qui ne l’avez point cherchée. Ne vous enorgueillissez pas d’une vertu qui ne vous appartient pas en propre, puisque vous la tenez toute de Dieu. Ni le vice brutal, ni la fausse tendresse, plus dangereuse mille fois, n’ont cueilli les prémices de votre jeunesse. Remerciez Dieu, qui vous a tant aimé !

» Aujourd’hui, la femme entre dans votre vie, sous l’aimable et rassurant aspect d’une jeune fille chrétienne. Faut-il vous fier entièrement à ces apparences de sagesse, de prudence, de douceur, qui vous enchanteraient plus encore que la passagère beauté ? Et ne faut-il pas vous défendre contre cette beauté même ?… Prenez garde, mon enfant, que les charmes de votre fiancée ne vous emportent à quelque excès d’affection qui serait préjudiciable à tous deux, en dénaturant le caractère du mariage ; prenez garde d’aimer la créature autant que Dieu, ou de ne point l’aimer en Dieu. Redoutez ces ruses de la tendresse féminine, ces jalousies, ces prières, qui, sous couleur d’amitié conjugale, incitent l’homme à une espèce d’idolâtrie non moins criminelle que celle des païens. Ne mettez point sur l’autel intérieur de votre âme un être pécheur comme vous, mortel comme vous. Aimez votre femme et n’adorez que Dieu. L’homme est le chef de la femme. L’autorité lui appartient, autorité réglée par la justice et tempérée par l’affection. Vous devrez gouverner votre épouse, mon cher Augustin, la maintenir dans son devoir, la défendre contre les tentations, la protéger contre sa propre faiblesse. Vous êtes responsable de son salut, puisque vous êtes son chef, puisqu’elle ne doit que vous obéir et vous suivre. Mais comment la gouverner, si vous ne savez pas vous gouverner vous-même ? comment la conduire, si vous vous égarez ? comment la reprendre, si vous cédez à ses caprices, à ses larmes, à ses caresses ?… Elle sera vertueuse et soumise, direz-vous. Hélas ! elle sera toujours femme, et sa beauté, sa vertu même, sa faiblesse surtout, lui donneront des armes mystérieuses dont vous éprouverez la puissance.

» Voilà pourquoi je demande à Dieu qu’il vous donne la grâce de clairvoyance et la grâce de force. Je le prie ardemment de bénir votre mariage, afin que ce mariage accroisse vos mérites en assurant votre bonheur. Demeurez éloigné de la passion autant que de l’égoïsme. Et si vous trouvez dans votre épouse une foi chancelante ou mal instruite, alors, ô mon enfant, affermissez-la, éclairez-la, par la parole, par l’exemple, par une sollicitude de chaque moment. Saisissez cette âme avec une sainte violence : triomphez d’elle pour la sauver, emportez-la par les chemins de l’éternelle vérité jusqu’à la vie éternelle. Apprenez-lui, apprenez au monde ce que peut l’amour d’un chrétien… »

— Voilà de belles et sages paroles qu’il faut méditer, dit madame de Chanteprie. Si votre choix tombait sur une personne dissipée, mondaine, et qui ne fût pas sincèrement attachée à notre sainte religion, je m’opposerais de tout mon pouvoir à votre mariage. Mais puisqu’on dit tant de bien de ces Loiselier…

Augustin se mit à rire :

— Ah ! ma chère mère, où irais-je prendre une personne « mondaine et dissipée » ? Il faudrait donc qu’elle vînt me chercher ici !… Et c’est peu probable… Mademoiselle Cariste et son cousin Chavançon ont grande envie de marier mademoiselle Loiselier. Ils ont pensé que je ferais volontiers, comme Racine, un de ces mariages où l’intérêt et la passion n’ont point de part, un mariage de raison, de sagesse… Et puis, vous le savez, quand bien même mademoiselle Loiselier serait riche et jolie à éblouir, je ne me marierais pas sans votre approbation et votre bénédiction.

— Vous êtes un bon fils, dit madame Angélique. Si M. Forgerus vous entendait, il serait content de vous.


Une odeur de tarte à la frangipane remplissait la maison des Courdimanche. On entendait un crépitement de friture, des cliquetis de porcelaine et de cristal. Quand la cuisinière embauchée pour la circonstance ouvrait la porte de la salle à manger, la table apparaissait très grande, avec ses flambeaux allumés, ses pyramides de fruits et de mousse, sa nappe raide cassée aux coins.

Dans le salon, les fauteuils de reps vert garnis de housses au crochet étaient rangés en bel ordre. Le bronze de la pendule brillait comme un astre, entre deux bouquets de roses artificielles. Et la compagnie s’ennuyait convenablement dans cette pièce minuscule, un peu sombre, un peu humide, qui sentait la cave et la sacristie.

La compagnie, c’était M. et mademoiselle Gourdimanche, l’abbé Le Tourneur, l’abbé Chavançon, vicaire d’une grande paroisse de Paris ; c’était l’abbé Vitalis curé de Rouvrenoir, c’était M. Loiselier, fabricant d’images religieuses, membre de la Société de Saint-Vincent de Paul, madame Loiselier, présidente de l’« Association des Mères chrétiennes » de son arrondissement, et mademoiselle Eulalie Loiselier, leur fille.

Ils étaient venus à Hautfort, invités par Cariste Courdimanche, qui les connaissait à peine, et présentés par l’abbé Chavançon, qui les connaissait beaucoup. L’abbé, bon garçon, d’humeur avenante et de belle mine, dirigeait ces dames Loiselier, qui en avaient fait le conseiller indispensable, l’oracle de la maison. Il régnait ainsi sur quelques familles où son couvert était mis à un jour marqué de la semaine, où l’on n’achetait pas un meuble, où l’on n’ouvrait pas un livre, où l’on ne mariait pas une fille sans consulter M. l’abbé… M. l’abbé plaisait aux dames parce qu’il était indulgent, spirituel, « homme du monde » ; il ne déplaisait pas aux maris parce qu’il aimait les bons mots, et faisait oublier sa soutane, un peu gênante quelquefois. Trop léger pour être hypocrite, trop bien portant et trop gai pour être vicieux, Chavançon était, comme M. Le Tourneur, un fonctionnaire clérical qui ne valait ni plus ni moins qu’un autre fonctionnaire. Il faisait proprement son service, touchait ses appointements, et vivait content de soi et des autres. Chaque été, il partait pour un grand voyage, ravi d’échanger sa robe contre des vêtements civils : alors, il allait au théâtre, au concert, heureux de son escapade comme une femme du monde qui se compromet. Et il était si peu prêtre, par l’accent et l’allure, qu’on le prenait partout pour un acteur.

Cette incorrigible gaminerie, cette bonne humeur débraillée avaient charmé les Loiselier. Monsieur était un de ces hommes dont on ne dit rien, qu’on voit à peine, un quinquagénaire effacé, timide, qui était toujours de l’avis de tout le monde. Un sang pauvre colorait mal ses joues rasées, et, avec ses cheveux rares et pâles, avec ses chairs blêmes, M. Loiselier avait l’air d’un navet malade. Il tremblait devant madame son épouse, une maîtresse femme, qui était le maître de la maison. Grande, vigoureuse, d’une beauté de belle caissière qui a séduit le patron, madame Loiselier portait des robes cossues, des gourmettes d’or aux poignets, des chapeaux à plumes. Elle aimait l’argent, et tenait à sa réputation. Impitoyable aux servantes qui « fautaient », elle terrifiait les employés, quand elle traversait la boutique, parmi les Jésus peinturlurés et les ostensoirs de vermeil.

Assise sur le canapé, cette majestueuse personne écoutait en bâillant les discours du capitaine et songeait que le gendre promis ne se hâtait point d’arriver. Impatiente, elle tançait « Fillette », qui oubliait de se tenir droite, oubli fâcheux, car Eulalie Loiselier avait naturellement la poitrine creuse et le dos rond. « Fillette », vivant portrait de son père, anémique et blondasse, le teint presque aussi beige que sa robe beige, « Fillette » faisait penser à ces malheureux petits brins d’herbe sur lesquels on a marché. Docilement, elle se redressait, tendant sur sa gorge plate les draperies du corsage-châle et les bretelles de ruban qui avaient la prétention d’« avantager ».

— Dites donc, cousine, fit l’abbé Chavançon, est-ce que votre jeune ami n’aurait pas oublié l’heure, à courir les bois ?

— Augustin ne court pas les bois. Il est à Hautfort et je l’ai vu aujourd’hui même, très affairé, parce qu’il était en pourparlers avec deux dames, deux Parisiennes qui vont acheter les Trois-Tilleuls.

L’abbé Chavançon se tourna vers un prêtre très grand, très mal vêtu, le visage énergique et creusé, les cheveux bruns, droits sur la tête.

— Des paroissiennes pour vous, Vitalis.

— Si elles ressemblent à mes autres paroissiens, il me restera du loisir pour cultiver mon jardin ! dit le prêtre au visage sombre.

— Oui, Rouvrenoir est une cure de tout repos… Beau pays de chasse, par exemple !

— Gâté par les braconniers. Il y a encore du faisan, mais le lièvre disparaît !… Et le perdreau se fait rare ?

— Et dites donc… le casuel !… Il n’est pas fameux, le casuel ?

— Plutôt chétif. Mais j’ai peu de besoins, et ma mère est si économe !

— Ah ! vous avez votre mère avec vous ! C’est bien commode. On a tant d’ennuis avec les servantes ! Les meilleures s’abîment à Paris.

— Ne dites pas de mal de Paris ! dit l’abbé Le Tourneur, soupirant à ce nom magique.

— Paris a ses avantages… l’indépendance, les relations agréables…

— Le gros casuel…

— Le gros casuel… Oui… Mais le service est dur dans nos grandes paroisses… Et puis, le sentiment religieux se perd. Que de gens, dans les faubourgs, se marient et se font enterrer civilement, par économie !…

— Oui, dit M. Le Tourneur. Quelle époque !…

La servante annonça :

— Monsieur de Chanteprie.

Le capitaine s’élança, saisit Augustin par la manche et le présenta aux dames Loiselier. Puis, tout bas :

— Offre ton bras à la demoiselle.

On passait dans la salle à manger. L’abbé Chavançon commença aussitôt l’histoire de ses dernières vacances, pour « rompre la glace ». M. de Chanteprie, placé entre madame et mademoiselle Loiselier, jetait de timides coups d’œil sur ses voisines.

La mère lui plut médiocrement. Trop forte, trop fraîche, les joues pleines, les dents carrées les yeux couleur de vieil or, les cheveux frisés sur le front bas, elle avait un faux air d’ogresse. C’était un bel animal humain, bien nourri, harnaché d’étoffes chatoyantes, de pierres et de métaux. Et près d’elle sa fille semblait une ébauche de femme, que la mère égoïste avait créée avec un minimum de chair et de sang, et pas finie.

— On m’a dit que vous vous intéressiez à la culture ?

M. de Chanteprie devina qu’il allait subir une espèce d’examen, et, résigné :

— Je m’en occupe par nécessité et par goût. Notre petite fortune est presque toute en terres que nous louons à des métayers. Je suis obligé de diriger un peu ces braves gens, fort routiniers et réfractaires aux beautés de l’agronomie. Ça ne leur plaît pas toujours… et Testard ne se gêne pas pour me renvoyer à mes livres.

— Vous vivez toute l’année à Hautfort-le-Vieux ?

— Toute l’année.

— Vous ne voyagez jamais ?

— Jamais.

— Oh ! vous devez vous ennuyer mortellement, car, à votre âge, on a… des curiosités, des aspirations…

Madame Loiselier attendait une réponse mi-sentimentale, mi-galante, une allusion aux tristesses de la solitude, aux félicités espérées de l’amour.

— Voilà précisément ce qu’une dame, une Parisienne, me disait aujourd’hui… Et, quand je lui ai répondu que j’étais parfaitement heureux dans mon trou, elle m’a regardé d’un air de compassion.

— La dame du Chêne-Pourpre ? Celle qui doit acheter les Trois-Tilleuls ?

Augustin s’écria vivement :

— Vous la connaissez ?… Une jeune femme très brune, mince, pâle, avec de grands yeux… N’est-elle pas Italienne ?

— Je ne la connais pas du tout. Ces messieurs ont parlé d’elle.

— Ils la connaissent donc ?

— Pas que je sache ! dit madame Loiselier avec humeur. Mais, dans ces petites villes, un jeune homme ne peut pas parler à une dame sans que tous ses concitoyens en soient avertis.

— Je ne fréquente guère mes concitoyens, madame.

— Vous êtes un sauvage.

— À peu près… Je reste quelquefois huit jours sans lire un journal.

— Ne vous en vantez pas, mon ami ! cria l’abbé Le Tourneur, à travers la table. C’est un péché, un grand péché, de s’asseoir au bord de l’arène, en spectateur, pendant que les lutteurs du bon Dieu s’agitent… Madame, il faut gronder ce jeune homme. Il faut le persuader d’ « entrer enfin dans l’action».

La voix éclatante de l’abbé Chavançon couvrit tous les discours :

— …J’ai dit au curé : « Ce n’est pas une raison parce que je suis le plus jeune vicaire pour qu’on m’inflige toutes les corvées… »

Le capitaine découpait la dinde rôtie. L’abbé Vitalis écoutait mademoiselle Courdimanche qui gémissait sur la cherté du beurre et l’impiété de la femme de ménage. M. Loiselier expliquait que la France allait à sa ruine. « Fillette » regardait en dessous le jeune homme, et madame Loiselier, se rapprochant d’Augustin, murmurait tout bas :

— Oui, certes, il faut entrer dans l’action… Qu’attendez-vous ? l’occasion propice ? Elle s’offrira, tôt ou tard… Douteriez-vous de vos capacités ?

— Je ne suis pas ambitieux.

— Parce que vous n’avez pas confiance en vous-même. Vous avez besoin d’être rassuré, encouragé… Voyez les hommes célèbres : ils s’appuyaient tous sur une affection…

M. de Chanteprie devint glacé. La dame avait l’air de parler pour son propre compte… Oubliait-elle la triste Eulalie et le projet de mariage ? S’offrait-elle comme belle-mère, ou comme Égérie ? Ses yeux d’ogresse s’attendrissaient.

Alors, sans négliger de répondre à madame Loiselier, Augustin se tourna plus souvent vers mademoiselle Eulalie. Il essaya de la faire causer, mais « Fillette » ne répondait que par monosyllabes. Et M. de Chanteprie, plus attentif, remarqua l’oreille de la jeune fille, une oreille large et plate, découverte par les cheveux plantés trop haut, une oreille anémique, une oreille bête !…

Maintenant, madame Loiselier jouait consciencieusement son personnage de mère noble. Elle parlait de sa vie à Paris, une vie remplie par les devoirs mondains et les bonnes œuvres. Elle citait les noms de prêtres, d’évêques, de philanthropes professionnels… Ah ! « Fillette », dans un tel milieu, avait été bien élevée !… M. de Chanteprie écoutait sans entendre, obsédé, agacé par l’oreille plate et pâle dont il ne pouvait détacher son regard. Et, soudain, il revit le profil de Fanny Manolé sous la dentelle, et l’oreille délicate, rose, toute petite, mi-cachée par le feston du tulle et la masse bouclée des cheveux noirs.

Et la pensée du jeune homme s’évada, bien loin des Loiselier et des Courdimanche, vers les arbres blancs, les prés en fleur, les chemins bordés de violettes, et l’immense horizon bleuâtre… Il se rappela, mot pour mot, toutes les paroles de madame Manolé. Comme elle avait bien su parler de la nature, des bois, du ciel ! Comme elle avait compris le charme rustique de la vieille maison !

M. Le Tourneur disait les grâces. Augustin, tiré de son rêve, conduisit « Fillette » au salon.

— Mon cher abbé, disait tout bas madame Loiselier à M. Chavançon, vous ne m’aviez pas dit que M. de Chanteprie se destinait à la vie érémitique !

— Bah ! quand il sera marié, il sortira de son ermitage.

— S’il se marie jamais !… M. Loiselier ne voudra point donner « Fillette » à ce sauvage. Voyez-vous ce jeune rustre qui croit nous honorer de son alliance !…

— M. Loiselier voudra ce que vous voudrez. Mais, chère amie, il n’a donc pas fait sa cour à « Fillette » et à vous, ce jeune rustre ?

— Il m’a parlé grande culture, drainage, assolements et phosphates.

Mademoiselle Cariste servait le café. L’abbé Chavançon se mit à compter les potins du presbytère, où il avait son appartement. Puis il demanda la permission d’allumer une cigarette.

— Comment, Victor, vous fumez ! s’écria le capitaine.

— Cousin, répliqua l’abbé, ne soyez pas scandalisé : la cigarette est licite dans l’intérieur des maisons. Est-ce que la tabatière vous paraît plus canonique, la traditionnelle tabatière, attribut du curé de village, et compagne inséparable du mouchoir à carreaux ?

Cette réplique fit rire tout le monde, et Chavançon reprit :

— Je parierais cent sous que notre ami Vitalis a une pipe dans la poche de sa soutane, une grosse pipe en terre, patiemment culottée pendant les loisirs que les gens de Rouvrenoir font à leur pasteur.

— Ne pariez pas, vous gagneriez ! répondit Vitalis en exhibant un court « brûle-gueule » qu’il fit disparaître aussitôt. Cette pipe, une vieille amie, n’offense pas la vue de mes ouailles, bien au contraire ! Tant que j’ai fait du zèle, — je vous parle de mes lointains débuts à Rouvrenoir, — j’aurais rougi de vivre comme tout le monde, et j’affectais, naïvement, des allures de réformateur. Je tenais les gens à distance pour ne pas compromettre mon prestige, et les gens, me croyant fier, se divertissaient à mes dépens. Aujourd’hui, j’ai perdu cette ardeur de jeunesse, et mes illusions ; je demande peu pour recevoir moins encore, et mes paroissiens, ravis de n’être plus « embêtés », comme ils disent, vivent avec moi en bonne intelligence… Un curé qui presse le cidre, qui taille les arbres, et qu’on rencontre, le matin, tendant des pièges aux petits oiseaux, un curé qui fait des sermons très courts et n’attaque pas le gouvernement, on le respecte, on l’estime… Et personne ne s’avise plus d’imiter le corbeau derrière lui.

— Eh ! mon cher, dit l’abbé Le Tourneur, je savais bien que ça ne durerait pas, ce prosélytisme passionné, intransigeant. Mais vous allez aux extrêmes… Vous vous laissez tondre la laine sur le dos par le conseil municipal…

Au coup de dix heures, la famille Loiselier prit congé. Les adieux furent brefs et tièdes.

Pendant que les Courdimanche reconduisaient leurs hôtes jusqu’à la diligence, Augustin et Vitalis montèrent ensemble la rue Bordier.

— Eh bien ? dit le prêtre avec une malice affectueuse, y aura-t-il promesse de mariage entre mademoiselle Eulalie Loiselier et M. Augustin de Chanteprie ?

Le jeune homme se prit à rire :

— Vous n’avez donc pas regardé la belle-mère ?… Elle cachait mal sa rancune contre l’innocente mademoiselle Cariste. Ces gens regrettent d’être venus si loin pour voir un huron, un iroquois !

— Dame !… vous n’étiez pas brillant, ce soir. On aurait dit que vous pensiez à tout autre chose qu’à des fiançailles.

— Mon cher ami, les Loiselier sont peut-être meilleurs et plus intelligents qu’ils n’en ont l’air, mais nous n’avons rien de commun, eux et moi : ni les goûts, ni les idées, ni les habitudes. Ils m’ont ennuyé ; je leur ai paru très ridicule…

— Et la jeune fille ?

— Elle n’a presque rien dit ; je l’ai vue à peine… Elle n’existe pas pour moi… Tout de même, je me sens joyeux, allègre, délivré !… Je respire !… Oui, comme si je venais d’échapper à un grand péril !…

— Prenez garde, dit l’abbé. Prenez garde de ne pas tomber de Charybde en Scylla. Il n’y a pas que des demoiselles Loiselier au monde… Voici votre porte, allez rassurer votre mère. Bonsoir, mon ami.

— Bonsoir.


VIII


Augustin aperçut madame Maaolé debout contre la porte à claire-voie, en plein soleil. Elle regardait la route et semblait attendre quelqu’un.

— Monsieur de Chanteprie !… Vous venez de Hautfort ?

— Oui, madame, je vais aux Roches.

— Vous n’avez pas rencontré un bicycliste en détresse ?

— Non, madame.

— C’est extraordinaire !

Elle se mit à rire, d’un rire léger, sonore, enfantin.

— Je vois Barral, égaré, fourbu, poussant sa machine et cherchant sa route… M. Barral est un ami, expliqua-t-elle ; je l’attends pour déjeuner, ou plutôt je ne l’attends plus.

— Il aura manqué le train.

— C’est possible… Mais puisque vous voilà, monsieur de Chanteprie, je veux vous faire visiter la maison, cette maison que vous aimiez tant. Vous verrez que je ne l’ai pas enlaidie. La mère Testard ne cesse de dire : « La Parisienne est comme le maître… Elle aime l’ancien ! »

Elle ouvrit la barrière. Augustin entra dans la cour nettoyée, sablée, fleurie.

— Je suis en robe du matin… Ne faites pas attention… À Paris, je n’oserais pas me montrer dans ce négligé, mais nous sommes de bons campagnards…

D’une main, elle relevait sa longue blouse en soie de Chine, couleur de maïs, une blouse sans ceinture, ample et molle, dont les plis caressaient son corps nonchalant. Un chapeau de bergère, en paille rustique, couronné de coquelicots, s’abaissait un peu sur sa nuque, et les cheveux noirs étaient plus noirs sous la guirlande des fleurs pourpres. Le jeune homme, accoutumé aux robes étriquées, aux chapeaux surannés des dévotes, s’étonnait à voir ce costume chaste et hardi.

Depuis que madame Manolé habitait les Trois-Tilleuls, il la rencontrait presque chaque jour, dans la campagne. Elle peignait, assise sur un pliant, devant un petit chevalet, et le parasol fiché en terre traçait autour d’elle un cercle d’ombre. Attentive, elle levait et baissait ses grands cils, sans remuer la tête, et sur le papier ses doigts délicats, maniant les crayons colorés, laissaient une poussière plus fine que celle des papillons, une poussière qui devenait des frissons de ciel et des frissons de feuillage. Quand elle apercevait M. de Chanteprie, elle le saluait d’un sourire. Il osait s’approcher, quelquefois…

Ils entrèrent dans la salle à manger, mi-obscure, très fraîche, meublée d’une table massive, d’une vieille huche et d’un bahut de noyer. La fenêtre avait des rideaux à carreaux rouges et blancs, et la tenture des murailles, d’un ton de brique, doux et chaud, s’accordait avec le bois brun des solives.

— C’est charmant ! dit Augustin.

— Il ne me manque plus que des cuivres et des faïences, çà et là. J’en trouverai chez les Martin, a Gariguières, m’a-t-on dit. J’aime ces vieilleries. Mon père possédait une collection de faïences, très belles, qu’on a dû vendre après sa mort. Quant j’étais petite, il m’emmenait avec lui dans des hameaux bretons et normands, et nous faisions des découvertes merveilleuses… Mon pauvre père ! Il était si gai, si vivant ! Il ressemblait à sa peinture… Vous connaissez la Fête galante qui est au Luxembourg ?

— Je ne suis jamais allé au Luxembourg… seulement au Louvre, une fois…

— Une fois !

— Pas davantage.

— Qu’avez-vous donc fait depuis que vous êtes au monde ? demanda-t-elle, avec un accent de commisération qui fit sourire Augustin.

— Je devine votre pensée, madame… Mon ignorance vous paraît si invraisemblable que vous ne savez plus si je suis un « monsieur » ou un paysan.

— Si nous avions cent ans de moins, je répondrais : « ni un paysan ni un monsieur, mais assurément un gentilhomme. »

— Soit ! dit Augustin, qui sentait toute la délicatesse de cette réponse, un gentilhomme campagnard, un peu plus lettré que Testard, mais guère plus civilisé.

Elle l’écoutait avec tant de bonne grâce qu’il perdit soudain sa timidité et parla comme il eût parlé à un homme de son âge. Il raconta brièvement l’histoire de sa famille, son éducation, sa vie régulière et cachée… Madame Manolé ne souriait plus.

— Je comprends, dit-elle, que vous soyez devenu ce que vous êtes : un catholique fervent. Mais combien vous ressemblez peu à tous les autres catholiques, à ceux du moins que j’ai rencontrés !

Et soudain, entraînée aux confidences, elle reprit :

— Moi, j’ai été élevée par mon père, dans un monde d’artistes et de gens de lettres. On a remué beaucoup d’idées devant moi… Des hommes célèbres m’ont tutoyée et tenue sur leurs genoux quand j’étais une gamine rêveuse et rieuse… Que de paradoxes bizarres, que de discours singuliers et profonds j’ai entendus quelquefois !… Ah ! les beaux jours de mon passé, les beaux espoirs, les beaux songes !… Je revois mon père assis devant sa toile, dans ce costume qu’il aimait : la blouse rouge des paysans slaves… Ses cheveux gris frisaient tout droit sur son front ; ses yeux bleus flambaient ; sa forte voix ébranlait les vitres… Cher père ! Quelle nature puissante, heureuse, oui, heureuse, faite pour recevoir le bonheur et le répandre !…

— Vous l’avez perdu ?

— Trop tôt… J’avais quinze ans. Notre vieille amie madame Lassauguette m’a prise chez elle et mariée à Pierre Manolé, un musicien… Depuis quatre ans, je suis veuve.

— Dieu vous a bien éprouvée, madame.

Elle soupira :

— J’avais un petit enfant… Lui aussi…

Ses paupières battaient, M. de Chanteprie, ému, se reprochait de ne savoir rien dire… Fanny, veuve désolée, malheureuse, ne l’effrayait plus : il aurait souhaité lui exprimer sa sympathie, mais une invincible pudeur lui ferma la bouche. Et il se trouva ridicule et sot.

La jeune femme secoua la tête, comme pour écarter un souvenir.

— Dans ce monde où j’ai vécu, et que vous ne connaissez pas, il y avait assurément quelques prétendus catholiques. Je songeais à eux, tout à l’heure, en vous écoutant, et je faisais la comparaison… Oui, il y avait des artistes qui se disaient « mystiques » ; c’étaient des chevaliers du Graal, des âmes de cygne, des rose-croix. Mon père s’en amusait… Il y avait aussi des catholiques par convenance, par tradition, qui vivaient en francs païens, je vous assure… Mon père les méprisait.

— Moi aussi, je les méprise, dit Augustin. Mais comment des gens, qui ont la foi, peuvent-ils vivre dans un pareil monde, et, s’ils n’ont pas la foi, pourquoi se disent-ils chrétiens ?

— Croyez-vous que des gens du monde peuvent conserver intacte leur foi ?

— C’est difficile, mais Dieu garde ceux qu’il a choisis.

Il pensait : « Et vous, madame, avez-vous la foi ? » La terrible question brûlait ses lèvres.

— Je m’étonne, reprit-il, que l’évidence de la vérité n’éblouisse pas les âmes, j’entends les âmes sincères, qui cherchent leur voie en gémissant. Et je m’étonne plus encore que l’on puisse connaître la doctrine de l’Église sans l’admirer, l’admirer sans l’aimer, l’aimer sans la pratiquer.

— Il y a des âmes réfractaires…

— Il y a surtout des âmes obscures : leur mal vient de leur ignorance. Un jour, par hasard, un mot tombe sur elles comme un rayon, comme un éclair : elles s’illuminent ; elles se reconnaissent…

Assise dans un fauteuil de paille, le coude sur le genou et le menton sur la main, Fanny regardait dans le vide. Augustin crut qu’elle allait répondre, qu’elle allait prononcer la parole révélatrice… Pourquoi l’attendait-il, cette parole, avec une angoisse inconnue ? Il avait oublié l’occasion futile de sa visite, le début de la conversation, et sa timidité farouche, et ses méfiances. Comment étaient-ils venus à parler de Dieu ? Augustin ne savait plus. Ce nom prononcé les obligeait tous deux à révéler le profond secret de leurs âmes. Car il n’y avait plus que deux âmes en présence, deux âmes ennemies ou fraternelles… Non, Fanny Manolé ne pouvait être, irrémédiablement, une ennemie ! Elle avait souffert, elle avait aimé et pleuré. Elle était, par instinct, chrétienne. Augustin n’en voulait pas douter.

Lourdement, gravement, le coucou sonna l’heure… Midi. Augustin s’excusa.

— Je suis attendu à déjeuner chez M. le curé de Rouvrenoir, dit-il. Vous me pardonnerez, madame, de vous avoir retenue si longtemps ?

Ils se levaient, redevenus cérémonieux.

Le grelot d’une bicyclette résonna dans la cour, et un homme parut, retenant la machine dont les nickels brillaient au soleil. Fanny s’écria :

— Vous, Barral !… D’où sortez-vous ! Je ne vous attendais plus.

Le cycliste répondit :

— Chère amie, je suis à vos pieds… Mais, de grâce, faites-moi donner un verre de bière. Je suis fourbu.

Fanny présenta les deux hommes :

— Monsieur de Chanteprie, monsieur Georges Barral… Ah ! Georges, que vous êtes insupportable !…

— Vous me gronderez tout à l’heure, quand j’aurai moins soif.

Augustin examinait le nouveau venu. Il était beau, d’une beauté d’athlète, sans le charme conventionnel qu’on appelle « distinction ». Les muscles de ses jambes tendaient le tricot noir des bas à côtes ; ses pieds, chaussés de cuir jaune, pesaient fortement à chaque pas. Sous le veston ouvert et la chemise lâche, on devinait l’ampleur du torse, le relief des pectoraux. Le cou hâlé, la bouche grande, les dents saines, la barbe brune taillée carrément, le nez aux fortes narines exprimaient une sorte de puissance animale et de sensualité joyeuse. Les cheveux, très épais, très courts, découvraient un front large, aux lignes nobles, un front énergique et intelligent, et il y avait de la malice sans méchanceté dans le regard des yeux gris limpides.

Après un bref salut, Augustin s’éloigna, emportant dans sa mémoire la double image de Barral et de Fanny Manolé, debout côte à côte. Pendant qu’il cheminait vers Rouvrenoir. Barral demandait :

— Quel est ce jeune homme ?

— C’est le fils de l’ancienne propriétaire, la dame mystérieuse dont ma tante vous a parlé.

— Vous le voyez souvent ?

— Non. Il est assez timide, et je crois que les femmes lui font peur. C’est par hasard qu’il est entré, aujourd’hui.

— Pauvre diable !

— Vous le plaignez ?

— S’il est venu, il reviendra… Je vous connais, Fanny, terrible enjôleuse !

— Hein ? Vous êtes fou, Barral !

— Vous vous ennuyez déjà, Fanny. Ça vous amuse d’ensorceler ce hobereau de village ?

— « Hobereau de village » ! Soyez poli, mon cher. Vous ne savez pas de qui vous parlez.

— Qu’est-ce qu’il fait, ce M. de Chanteprie ?

— Il lit saint Augustin.

— Pas possible !…

— Je vous assure…

— Oh ! madame, vous choisissez bien mal vos galants.

— Et vous, Georges, vous choisissez bien mal vos plaisanteries. Je connais à peine ce jeune homme… Allons, venez.

Barral appuya sa bicyclette au tronc d’un tilleul et suivit la jeune femme. Quand ils eurent achevé le « tour du propriétaire », Fanny pria son hôte de l’attendre sous le châtaignier, où elle avait placé une petite table et des chaises rustiques.

— La femme de service, qui vient deux heures par jour, a préparé le déjeuner sous ma direction, mais il faut que j’y mette la main, dit-elle. Permettez-moi de ceindre un tablier.

— Fanny, je suis confus… Pourquoi votre servante ne reste-t-elle pas toute la journée ?

— Parce que… Ce sont des affaires domestiques sans intérêt, un peu ridicules, et qui ne vous regardent pas… Voici des livres, des journaux. Prenez patience.

Seul, dans l’étroite clairière, à l’ombre du grand châtaignier, Barral ne toucha point aux journaux. Il rêvait.

Georges Barral avait trente-cinq ans. Il était assez riche pour que le travail lui fût un plaisir. Çà et là, il écrivait d’ironiques et jolies « chroniquettes » dont il ne tirait point vanité. L’art d’écrire l’intéressait moins que l’art de vivre. Barral savait vivre. Il pratiquait ce qu’il appelait l’égoïsme supérieur. Aucune des humbles joies que les prétendus délicats affectent de mépriser ne lui paraissait négligeable. Il vantait, avec une égale éloquence, la bonne chère, les belles femmes et les beaux livres. Il voyait « en beauté » les choses les plus vulgaires de l’existence, et savourait précieusement les mille petites voluptés quotidiennes qui composaient son bonheur.

Les sots le disaient « matérialiste». Barral connaissait les sens baroques de cette épithète, et il s’en amusait infiniment. On prétendait aussi qu’il vivait dans la débauche, ayant abandonné femme et enfant, et cette légende, colportée partout, avait ému Fanny Manolé elle-même. Barral, pour rassurer son amie, avait dû lui confier la vérité. Très jeune, il avait épousé une très jeune fille, élevée en province, et dévote jusqu’au fanatisme, le type idéal de « l’oie blanche ». Ils s’étaient séparés de leur plein gré. Madame Barral, heureuse de recouvrer sa liberté sans discussions, sans formalités judiciaires, était retournée avec sa fille dans sa petite ville, et dépensait charitablement la pension que lui faisait son mari. Trois ou quatre fois par an, Georges allait voir sa femme en camarade. Elle le recevait fort bien. Dans les intervalles de ces visites, ils s’écrivaient régulièrement, et l’épouse faisait des neuvaines pour la conversion du païen… Ni l’un ni l’autre n’avait songé au divorce, elle par scrupule, lui par indifférence.

Divorcer, à quoi bon ?… Georges n’avait pas l’intention de se remarier. Il ne désespérait pas de rencontrer une femme intelligente et libre, sans préjugés, qui consentît à devenir son amie et sa maîtresse. Pourvu qu’elle ne l’obligeât point à mettre des juges dans ses affaires, et à passer une seconde fois devant le monsieur ceinturé de tricolore, Georges saurait bien lui faire un bonheur exquis et solide, un chef-d’œuvre de bonheur… Mais il fallait trouver la femme…

Barral rêvait à ces choses. Fanny parut, les manches retroussées jusqu’au coude, portant une pile d’assiettes qu’elle disposa sur la petite table. En cinq minutes, le couvert fut prêt.

— Vous avez faim, mon pauvre Georges, dit Fanny. Je n’ai pas un copieux déjeuner à vous offrir. Voyez : j’ai tout mis sur la nappe. La femme de ménage est partie. Nous ferons notre service nous-mêmes.

— Mais comment n’avez-vous pas de servante ?

— Je n’en ai pas pour le moment.

— Oh ! si j’avais su… Je me suis invité bien étourdiment. Pardonnez-moi…

— Ne vous excusez point. Je suis charmée de vous voir… Mon ami, la peinture se vend mal. Je n’ai pas de génie et pas de chance… Voilà pourquoi ma tante Lassauguette a voulu me réserver un toit pour abriter ma tête, pendant les mauvais jours… un toit inaliénable, insaisissable, un toit qui défie les créanciers !

Elle riait. Ils s’assirent, face à face, et Barral s’écria :

— Que j’aime votre belle humeur et votre vaillance ! Mais je suis peiné, oui, peiné, de vous voir réduite à ce métier de ménagère, vous, une femme délicate, une artiste…

— Évidemment, je préférerais commander mon dîner à un maître d’hôtel… Si vous croyez que ça m’amuse, le ménage !… Mais j’en ai vu bien d’autres, avec mon mari.

— Il avait les dents longues, Pierre Manolé !

— Certes !… Il n’a pas mis trois ans à manger ma petite dot ! C’est vrai qu’il ne la mangeait pas tout seul… On l’aidait.

— Je me demande comment vous avez pu lui pardonner quand il est revenu, après son aventure…

Elle murmura :

— Il était irresponsable, vous le savez bien… Il était fils d’alcoolique, et il avait visité de bonne heure tous les paradis, naturels et artificiels. Il avait de l’esprit sans raison, du génie sans talent, de la sensibilité sans bonté. Parfois naïf et câlin comme un enfant, il devenait tout d’un coup sombre, inquiet, taciturne… Il avait d’abominables fantaisies… Vous ne pouvez pas savoir. Barral !

— Je sais…

— Non… personne au monde… Mais pourquoi parler de ce malheureux ? Je ne pouvais plus l’aimer, mais je ne pouvais oublier que je l’avais aimé…

— Vous êtes bonne…

— On le dit… Tant mieux !… Mais on dit aussi du mal de moi.

— Et que dit-on ?

— Des infamies… Je suis seule ; je n’ai ni mari, ni père, ni frère pour me défendre : alors, les méchants ne se gênent pas… On raconte, par exemple, que je suis une… femme d’amour !

Barral les connaissait, ces « infamies », qui étaient surtout des sottises. Il avait rencontré Fanny trois ans plus tôt, chez madame Lassauguette, et, avant d’entrer dans l’intimité de la jeune femme, il avait entendu des gens, et quelles gens ! porter sur elle les jugements les plus divers.

Personne n’ignorait l’histoire de madame Manolé, fille naturelle de Jean Corvis et d’un modèle italien, mariée à un compositeur presque fou, qui l’avait ruinée et abandonnée et qui était revenu mourir dans ses bras. Des amis et des camarades vantaient la bonté, le courage, la générosité de cette jeune femme ; ils vantaient même sa beauté et son talent. Et cet éloge, souvent maladroit, provoquait les dénigrements systématiques des imbéciles qui étaient surtout des envieux, et des envieuses. Fanny Manolé avait du talent ?… Dame ! elle avait été à bonne école, élevée au milieu des rapins et des modèles. N’avait-elle pas, elle-même, posé demi-nue et peut-être toute nue, devant son père qui l’aimait un peu, beaucoup, passionnément ? Elle était jolie ?… N’était-ce pas fort heureux pour elle, qui, sans fortune, avait grand besoin de sympathies actives ? Elle était bonne et dévouée ?… Assurément, elle savait s’attacher les hommes. Et pour conclure, ne pouvait-on la définir, la qualifier d’un seul mot qui contenait tous les griefs, toutes les critiques, tous les insultants hommages ? C’était une « femme d’amour ».

Ce mot, Barral l’avait entendu cent fois, et il se le répétait dans sa pensée comme le plus rare, le plus délicieux éloge qu’on pût faire d’une femme. Que lui importaient les racontars ? Il ne voulait pas savoir si, depuis son veuvage, et même pendant son mariage, Fanny était restée « vertueuse » ; il n’attachait pas à ce détail plus d’importance qu’il ne fallait ; Fanny était maîtresse d’elle-même, en attendant qu’elle devînt sa maîtresse, à lui, Barral. Et pourquoi pas ? N’étaient-ils pas merveilleusement assortis, créés l’un pour l’autre, ayant l’un et l’autre assez souffert du mariage pour comprendre le charme de l’amour libre, pour mépriser les sanctions ? Non, Barral n’aimait pas Fanny romantiquement, ni romanesquement. Il n’était pas un collégien sentimental. Il ne versait pas des torrents de larmes en pensant à Elle ; il ne lui dédiait pas des sonnets : il était tout à fait incapable d’aller lui chercher des fleurs à la cime du Mont-Blanc. Et même, si Fanny ne voulait pas l’aimer, si elle aimait un autre homme, Barral était presque sûr de ne pas mourir de désespoir. Mais il estimait la probité de son caractère, il chérissait sa vive et souple intelligence comme une source de rares et durables plaisirs ; il désirait son corps, ce corps svelte, vigoureux et souple, qu’il devinait si beau dans la volupté… « Sympathie intellectuelle, échange de sentiments délicats et de sensations délicieuses, c’est ça l’amour, pensait Barral ; ça n’a rien de sublime, mais c’est très doux, et c’est très amusant… Pourquoi ne peut-on faire accepter aux femmes cette simple définition d’une chose très simple ? Il leur faut du drame, de l’élégie, des festons et des astragales… C’est puéril… Il n’y en a pas une, une seule, qui veuille bien descendre de l’empyrée… Pas une !… Et je ne suis pas certain que Fanny… »

Il se prit à rire, tout haut, en secouant la tête. Fanny s’étonna :

— Qu’avez-vous ?

— Je pense, dit-il, que les mêmes imbéciles nous associent dans la même réprobation, et cela m’enchante. Vous êtes une « femme d’amour », je suis un père dénaturé, un mari cruel, un libertin. La méchanceté des sots et la sottise des méchants nous rapprochent. Mais, dites-moi, chère amie, là, franchement, pourquoi êtes-vous si fâchée d’être appelée une « femme d’amour » ?

— Question ridicule !

— Pas tant que cela ! Réfléchissez.

— Une femme d’amour, c’est une fille.

— Mais non ! c’est simplement une femme qui aime l’amour, une femme qui est faite pour l’amour… Et, soit dit sans vous offenser, ma chère, vous représentez exactement ce type de femme, au physique et au moral.

Fanny devint pourpre :

— Est-ce un compliment ou une impertinence, Barral ?

— Ni l’un ni l’autre, mon amie ; c’est une constatation… Et, dans mon esprit, c’est une louange… Vous êtes un être d’amour. Vous respirez l’amour, et vous l’inspirez. Ne vous étonnez donc pas qu’on cherche, autour de vous, l’objet de cet amour, réel ou imaginaire. Moi-même, qui suis votre meilleur, votre plus fidèle ami, je me suis quelquefois demandé comment vous supportiez votre solitude, anormale et cruelle, oui, cruelle, et j’ai pensé…

— Que j’aimais quelqu’un ?

— Oui.

Elle pencha la tête, et il ne vit plus que ses doigts posés sur ses tempes et la masse de ses cheveux noirs.

— Vous ne voulez pas me répondre ?

— Que sais-je ?…

Il eut un vif battement de cœur. Et, par-dessus la table, il voulut saisir les mains de Fanny, les écarter, dévoiler son visage. Passionnément, il désira la conquérir, dénouer ses cheveux, connaître le goût de ses lèvres, la douceur de sa chair. Et lta chaleur de l’étreinte qu’il rêvait lui montait au cerveau. Il fut ivre.

Mais Fanny se leva brusquement :

— Assez de bavardages, dit-elle, le temps passe. Voulez-vous que nous fassions une promenade à bicyclette ? Je vais m’habiller.

Déconcerté, il répondit :

— Oui, madame.

Elle rentra dans la maison. Barral jura :

— Maladroit que je suis ! Je l’ai blessée. Elle n’a pas su me comprendre.

Il était venu avec cette arrière-pensée obscure de lui parler, de l’interroger, de risquer la suprême épreuve. Mais c’était difficile. Comment lui dire tout net : « Ma chère amie, je suis riche et vous êtes pauvre. Je voyage pour mon plaisir et vous devez gagner votre vie… C’est injuste, c’est révoltant. Et, comme je vous aime, à ma façon, comme je vous désire, je vous offre la sécurité, le bien-être, un peu de luxe, et ma très sincère affection, pour vous consoler du mépris des imbéciles. Mais je ne puis vous épouser !… »

Barral s’apercevait, à ce moment, que Fanny pouvait considérer cette déclaration comme un outrage. Si libre de préjugés qu’elle fût, elle ne renoncerait pas aisément à la considération du monde, — de ce monde qui ne distingue pas l’amoureuse libre de la fille entretenue.

« Il faut patienter. Il faut la préparer, la persuader, lui suggérer les choses, par des allusions… Mais zut ! ça n’est pas dans mon caractère… »

Elle revenait, charmante, avec sa courte jupe noire, ses bas de soie noire, ses souliers plats, sa chemisette de mousseline blanche et son grand « canotier » blanc. Ce n’était plus Fanny Manolé ; c’était un être indécis, d’une grâce plus jeune et plus irritante, Barral déclara :

— Vous avez quatorze ans et demi.

— Merci, mon oncle ! dit-elle en riant.

Sur la route du Chêne-Pourpre, ils partirent, côte à côte, penchés sur le guidon, dans la caresse de l’air et le bourdonnement des quatre roues qui fuyaient en bruissant comme des abeilles. D’un même mouvement rythmique, leurs pieds pressaient les pédales, et ils allaient toujours plus légers, toujours plus rapides.

Autour d’eux, c’était la plaine, seigles bleuâtres, avoines argentées, et les blés qui bientôt allaient jaunir, et, plus loin, un espace de lande, tout en bruyères, et, plus loin encore, le cercle compact et sombre : la forêt. Le soleil était haut dans le ciel. Les aciers des machines lançaient de longs éclairs, et le couple filait, sans effort, en silence.

Ils descendirent l’allée en pente qui s’enfonce dans la forêt ; ils virent fuir, à leur gauche, les terrains réservés aux chasses, les garennes où s’ébattaient des lapins, et, à leur droite, la façade prétentieuse d’un château Louis XVI, trop neuf, les arbres des boulingrins, les pièces d’eau, les faisanderies… Ils remontaient en plaine, glissaient sur la route à travers champs, laissaient derrière eux les derniers chaumes d’un village. Et c’était encore la forêt.

— Reposons-nous ! cria Fanny.

Elle sauta lestement. Barral la rejoignit, et, guidant leurs machines, ils pénétrèrent sous bois.

Ils étaient dans une avenue forestière, très droite, si longue qu’ils n’en voyaient pas la fin. Des chênes aux racines énormes, tordues, tenaces comme des griffes, élevaient une frondaison vigoureuse, d’un vert solide. Il y avait des hêtres jumeaux, au tronc lisse, qui semblaient des hamadryades embrassées, et, de distance en distance, dans l’enchevêtrement du taillis, des bouleaux gouachés de blanc, qui échevelaient leur feuillage pâle. Une odeur forte, une odeur mouillée, montait des fonds de fougères, et sur le bord des talus, la mousse spongieuse, plus foncée que l’olive, plus éclatante que l’émeraude, était semée de champignons.

Georges et Fanny s’assirent sur le piédestal bosselé que formaient les racines d’un chêne. Devant eux, les bicyclettes renversées avaient un air disloqué, piteux, de choses mortes.

Barral prit la main de la jeune femme.

— Écoutez-moi bien, chère amie, et ne répondez qu’après m’avoir bien compris. J’ai un conseil à vous demander, un conseil que je veux très clair, très sincère, parce que je le suivrai, résolument.

— Georges !…

— Écoutez-moi ! reprit-il. C’est très simple. Vous connaissez ma situation, Fanny. Je suis marié. J’ai promis à ma femme de ne jamais divorcer ; cela me serait légalement impossible… Du reste, je n’y tiens pas le moins du monde. Je me sens libre, je suis libre. Ne le croyez-vous pas, dites, Fanny ?

— Je le crois.

— Eh bien, ma chère Fanny, me voici donc libre, à trente-cinq ans, assez jeune pour jouir longuement de ma liberté, assez mûr pour l’estimer à son prix, assez sage pour n’en point abuser. Je me suis arrangé, à peu de frais, sans léser ni gêner personne, l’existence la plus agréable et la mieux remplie. Je travaille, non par nécessité, non pas même par vanité, mais par plaisir. S’il me plaît de voyager, je boucle ma valise et je pars ; s’il me convient de vivre quelque temps solitaire, je ferme ma porte aux indiscrets. Si j’ai besoin de dépenser ma force, je quitte mes bouquins, et me voilà redevenu la brute heureuse des âges primitifs, chasseur, pêcheur, nageur, passionné pour les voluptés violentes de tous les sports. Ayant un bon estomac, j’ai un bon caractère. Ayant un bon caractère, je suis optimiste, indulgent… J’ai des amis. Et je serais le plus fortuné des hommes si…

— Si… quoi ?

— Si je trouvais une femme, une vraie femme, une femme à moi, comprenez-vous ?

— Ce n’est pas difficile à trouver, Barral. Il y a tant de femmes !

— Ma pauvre amie !… Si vous saviez !… « Tant de femmes !… » Pas une sur cent, pas une sur mille !… Il n’y a rien de plus rare qu’une vraie femme, ma chère Fauny. D’un côté les « régulières », l’armée des régulières, épouses, fiancées, mères et sœurs… De l’autre coté, les révoltées, les réfractaires et… les commerçantes de l’amour. Ma situation m’interdit l’approche des régulières : les jeunes filles m’ennuient, et, quant aux femmes mariées, elles ressemblent plus ou moins à ma propre femme, et cela suffit à m’en dégoûter… Donc, ne parlons pas des régulières. Que reste-t-il ?

— Les autres… les « commerçantes ».

— Ma foi, il y a de bonnes filles dont je reconnais les mérites. Elles peuvent me donner ce que je leur demande, mais je ne leur demande que ce qu’elles peuvent donner : pas grand’chose… Et, franchement, ça ne me suffit pas. Car, si je ne suis pas un sentimental, je ne suis pas davantage…

— La brute des âges primitifs ?

— Je suis un homme, Fanny, et je cherche une femme… non pas une anémique et prétentieuse marionnette que je casserais en la touchant ; non pas un inconscient animal de volupté : une femme, un être jeune, beau, robuste, avec du sang au cœur et aux lèvres ; qui n’aurait pas peur de mon désir, qui se donnerait joyeusement, sans grimaces ; un être intelligent, raffiné, caressant, un peu mystérieux toujours, et cependant simple et sincère…

— Vous n’êtes pas difficile ! dit Fanny troublée par le regard de Barral, un regard appuyé, insistant, plus éloquent qu’une parole et plus hardi qu’une caresse.

— Cette femme, elle existe, Fanny !

— Vraiment ?… Est-elle une « régulière », comme vous dites, ou une commerçante ou une… réfractaire !

— Si elle consent à m’aimer, elle passera dans le clan des réfractaires… Et c’est ici que je vous attends, madame. Cette femme dont j’admire l’esprit, la grâce, l’énergie, cette femme qui réalise exactement mon idéal de maîtresse-amie, je ne peux pas l’épouser. Je partagerais tout avec elle ; je lui ferais une vie heureuse et sûre, je la chérirais, je la protégerais, je la défendrais contre le mépris du monde, mais il faudrait qu’elle consentît à mépriser ce mépris, à rompre avec les sots préjugés, les sottes pudeurs, les sots respects, et qu’elle fût, bravement, gaiement, devant tous, ma maîtresse.

Fanny retira sa main. Elle s’isolait dans sa pensée impénétrable, tout son visage durci, presque hostile… Barral ôta son chapeau, essuya son front où perlait la sueur. Et, Fanny se tournant vers lui, brusquement, leurs regards se défièrent.

Madame Manolé se leva, redressa sa bicyclette, et, droite, appuyée au guidon, dominant Barral, elle répondit :

— Mon cher, quand on aime une femme, on brise tout, on l’épouse.

Georges pâlit :

— C’est impossible quelquefois… et c’est toujours inutile… Et, d’ailleurs, je vous répondrai à mon tour : « Quand on aime un homme, on le suit, on se donne, sans conditions, sans marché. »

Elle répéta ironiquement :

— Quand on l’aime !…

— Fanny !

— Eh bien, qu’il se fasse aimer, s’il peut ! cria-t-elle.

Son rire nerveux retentit, fouettant Barral d’une provocation. Et, sautant sur sa bicyclette, elle s’élança, disparut…

Dans la nef verdoyante, si longue, sous l’arceau des feuillages criblant le soleil, tour à tour dans l’ombre et dans la lumière, la femme fuyait, hirondelle noire au corsage blanc. Elle fuyait, allégée, impondérable, fendant l’air qui glissait en un frais courant sur sa face obstinée, sur sa gorge gonflée, sur ses jambes rapides. Un grand fleuve fluide la baignait, la soulevait tout entière, et, sans savoir où ni comment, elle fuyait, poussée par l’instinct obscur, par l’atavique peur de l’homme, avec le délice et l’orgueil et l’effroi d’être poursuivie…

Et, derrière elle, il accourait. D’abord surpris, puis irrité, puis charmé, il s’enivrait maintenant de cette course à l’amour qui réveillait en lui l’instinct sauvage. Le jeu de ses muscles, le rythme égal de son souffle, la chaleur du sang à ses tempes lui furent un plaisir physique qui dilata son cœur mâle. Sûr de la victoire, il éprouva la plénitude de sa force, pressant les pédales à coups réguliers, sans hâte. Mais Fanny, très loin, le sentait venir. Elle entendit le grelot sonore, tintant aux ressauts de la roue, et, décuplant la vitesse, elle se précipita. Barral eut une sourde exclamation… Il cessa de se contempler dans son rôle d’anthropoïde poursuivant la brune femelle, à travers la forêt des premiers âges. Toute pensée s’abolit, et il sentit naître en lui une âme inconnue, une âme féroce de faucon. Éperdument, il souhaita la belle proie. Avec un rauque soupir, les dents serrées, les veines enflées, il fila comme une flèche, il descendit l’allée vertigineuse… Et soudain le sol s’abaissa. Un poteau indiquait la côte dangereuse : n’importe ! Sur la pente, vers l’abîme possible, la femme et l’homme, l’hirondelle et le faucon, passèrent, apparus, disparus, fantastiques… Un paysan qui ramassait du bois resta les bras écartés, la bouche ouverte par un cri qu’on n’entendit pas… Les maisons d’un hameau se levèrent dans la profondeur d’un cirque sombre… Des volailles effarées s’enfuirent… Des enfants pleurèrent… Puis ce fut la solitude, l’âpre odeur résineuse, la colonnade rougeâtre des pins. Et peu à peu, la femme s’épuisa. La distance diminuait, diminuait encore. L’homme arrivait, comme un éclair. Fanny le sentit plus près, tout près. Le grelot sonna, les roues vibrèrent. Sur l’épaule de la femme, une main rapace s’abattit. Les deux bicyclettes emportées roulèrent côte à côte, ralenties… Barral sauta.

Elle était à bout de forces. Elle descendit, confuse, avec un air de soumission et de défi. Georges appuya les machines aux troncs des pins. Il souriait :

— Venez ici, reposez-vous.

— Non.

— Je le veux. Par droit de conquête !

Il prit le bras de Fanny, la fit asseoir sur le talus, dans la bruyère, et ils demeurèrent un instant silencieux. La jeune femme, haletante, les jarrets brisés, regardait fixement devant elle la grande houle bleuâtre de la forêt, le fond d’outremer où se détachaient les fûts réguliers des pins, leurs fourches orangées par le soleil, leurs parasols d’un vert intense. Des piverts criaient en frappant le bois, à petits chocs. Une faisane partit, d’un vol pesant, froissant les broussailles. Dans le ciel tendre, l’ouate argentée des nuages s’effilochait.

Le bras de Georges soutenait la taille de Fanny. Elle s’abandonnait un peu contre l’épaule puissante. Lasse, la bouche frémissante et les yeux révoltés, elle goûtait pourtant l’étrange douceur de sa défaite. Hostile encore, elle ne songeait plus à fuir.

Elle examinait Barral, avec ce regard de côté qu’ont les femmes, ce regard qui glisse entre les cils, se dérobe, indifférent, et revient insaisissable. Elle comprenait, elle avait toujours compris que Georges la désirait, mais elle le savait incapable d’aimer, — d’aimer comme elle pouvait aimer, elle, et comme elle voulait qu’on l’aimât. — Il avait tant dit qu’il était égoïste, matériel, brutal. Elle avait fini par le croire, n’ayant pas dépassé l’âge où l’illusion sentimentale, le mensonge romanesque sont la condition nécessaire de l’amour. L’expérience lamentable du mariage ne l’avait pas éclairée. Elle était si jeune encore, à vingt-six ans ! Ce n’étaient pas les préjugés, ni la peur du monde, qui retenaient son cœur. C’était plutôt un sentiment de déception, une involontaire rancune contre cet homme qui ne pouvait pas, qui ne voulait pas prendre l’attitude conventionnelle de l’amant. Il était trop calme aussi, trop fier de sa force, trop heureux. Il n’avait pas besoin d’elle. Fanny rêvait d’un ami plus doux, tendre, triste, qu’elle eût consolé d’un grand chagrin, réconcilié avec la vie, et qui l’eût adorée infiniment.

Pour cet amant qui viendrait, tout différent du mari capricieux et dur, des camarades flirteurs, sans vraie tendresse, Fanny, jalouse, se gardait. Pourquoi Georges s’interposait-il entre eux ? Il était, lui, Barral, l’amour tout simple, l’amour dépouillé de ce qu’il appelait plaisamment « les festons et les astragales », l’amour qui ne flatte pas l’imagination, mais qui s’impose comme une force de la nature et qui trouble.

À son insu, Fanny subissait cette force. Elle bravait le désir de Georges avec colère et volupté. Mais elle défendait son âme, résolue à ne point aimer Georges, à n’aimer que l’Autre, celui qui la prendrait tout entière en se donnant tout entier. La répugnance que Barral témoignait pour un divorce, pour un second mariage, fortifiait la rancune de Fanny. Elle se moquait bien du mariage, en vérité ! Mais elle haïssait les réserves, les réticences… Elle trouvait Barral insolent, indélicat, cyniquement égoïste ! Et cependant elle tremblait près de lui, sur la bruyère, les nerfs détendus, les yeux amollis, la paume des mains brûlante.

— Allons-nous-en !

— Où ?

— Au Chêne-Pourpre.

— Je vous quitterai donc au carrefour. Je dois prendre le train de six heures.

— Bien.

Ils se levèrent très calmes, très polis, redevenus un monsieur et une dame.

— Nous partons ?

— Oui.

Elle allait vers les bicyclettes, ajustant l’épingle de son chapeau, les bras en l’air. Soudain, Barral l’étreignit, l’enveloppa, froissant la chemisette de mousseline, cherchant la bouche qui se refusait. Elle fit un « Ah ! » d’indignation. Le baiser glissa sur les cheveux, suivant la rondeur de la joue, rencontra les lèvres fermées, serrées obstinément.

— Je vous aime. Vous m’aimerez. Je veux que vous m’aimiez !

Il répétait : « Je veux » avec une obstination enfantine dont Fanny devait bien rire, le lendemain. Mais, furieuse de cette violence, elle ne riait pas. Elle luttait, petite hirondelle noire et blanche, prise aux serres du faucon.

— Laissez-moi. Vous m’offensez.

Il obéit. Sur sa gorge meurtrie par des caresses brusques, elle arrangea sa chemisette. La cravate de dentelle, tout arrachée, pendait lamentablement. Barral vit le désastre. Ce détail le terrifia. Il se trouva stupide et grossier.

— Je suis une brute… Fanny, je vous demande pardon… Je suis désolé, Fanny ! Je ne recommencerai plus, plus jamais.

Il était penaud, si navré, que la jeune femme se mit à rire :

— Vous avez l’air d’un gosse qui a déchiré la robe de sa maman… Vous êtes si ridicule que ça me désarme… Mais n’y revenez plus…

Ils repartirent, à une allure modérée, sur le même rang. Ils traversèrent le village, remontèrent la côte, l’avenue, et se retrouvèrent à l’entrée de la forêt, sur le plateau. Barral murmura :

— Fanny, vous n’êtes pas fâchée ?

— Je vous ai pardonné ! Je suis généreuse.

— Et vous avez compris ?

Elle hocha la tête. Il y avait longtemps qu’elle comprenait.

— Alors ?

— Alors… Je ne sais pas… je ne puis rien dire encore… Il me faut du temps pour réfléchir, m’interroger…

— Je pars la semaine prochaine pour l’Allemagne. Je vais avec un ami visiter les châteaux du roi de Bavière… Un beau voyage… que nous ferons ensemble, un jour, n’est-ce pas ?

Elle ne répondit rien.

— Nous nous écrirons, Fanny ?

— Sans doute… Bon voyage et adieu, mon cher, car voici votre chemin.

— Adieu, chère, chère amie…

Il lui tendit la main en passant ; elle tendit la sienne. Ce fut une étreinte rapide. Barral s’éloignait vers Hautfort…

Et Fanny, le regardant fuir, soupira, toute songeuse.


IX


Une après-midi de mai, Fanny, couchée sur une chaise longue, dans sa chambre aux tentures fleuries, lisait une lettre de Barral. Soudain, elle entendit claquer la barrière… Quelqu’un entrait dans la cour.

Elle pensa :

— C’est M. de Chanteprie.

Depuis quelques jours, il venait souvent aux Trois-Tilleuls ; ses visites plus fréquentes, plus longues, amusaient la coquetterie de la jeune femme. Elle le trouvait barbare, sauvage et charmant.

Vite, elle agrafa le col de son peignoir, et passa dans la salle à manger. M. de Chanteprie attendait, debout sur le seuil ; un prêtre l’accompagnait, un prêtre très grand, très fort, tout noir dans le soleil, les cheveux crépus bouffant en sombre auréole.

— Bonjour, madame. Je vous présente mon meilleur ami, monsieur le curé de Rouvrenoir, qui vient vous faire sa visite pastorale.

Fanny regarda Vitalis :

— Mais je connais fort bien monsieur le curé… Nous nous sommes rencontrés l’autre semaine, un matin, dans le bois…

— Oui, dit l’abbé, je m’étais installé sur la lisière du bois communal, avec mes gluaux. J’étais fait comme un sorcier… Tout à coup, j’entends un cri : et j’aperçois madame…

— Ah ! vous m’avez fait une belle peur ! dit Fanny.

Elle riait, enchantée… Un curé chasseur, un curé qu’on rencontrait au petit jour, dans la bruyère, un curé si peu curé par l’allure, la mine, le ton, n’était-ce pas un type amusant, imprévu, sympathique ?

— Vous aimez la chasse, monsieur le curé.

— Hélas ! oui, madame. C’est une passion héréditaire, une coupable et malheureuse passion. Je suis fils de braconnier, un peu braconnier moi-même, et, quand j’entends le frou-frou du faisan qui part ou le tireli de l’alouette qui monte, tout mon sang de maraudeur s’émeut… Je suis chasseur d’oiseaux et chasseur d’âmes.

Madame Manolé fit asseoir les deux hommes. L’abbé examinait curieusement les meubles, les études accrochées au mur, la maîtresse du logis elle-même. Il avoua qu’il n’était pas artiste : la peinture ne l’intéressait pas, ni la sculpture, mais il adorait la musique.

— J’ai joué de l’harmonium, autrefois, au séminaire, mais, à présent, je suis devenu plus paysan que les paysans.

— Vous aimez la terre… C’est le voisin Vittelot qui me l’a dit, et, dans sa pensée, il ne faisait pas de vous un mince éloge.

L’abbé déclara que Vittelot n’avait pas menti. Oui, il aimait la terre ; il aimait les durs travaux, les longues marches, cette vie régulière et saine qui fait l’homme vraiment homme. Il haïssait les névrosés et les sensitifs. Et, comme il parlait des paysans, il compara ceux de Balzac, de George Sand, de Zola, aux paysans véritables, qu’il connaissait par une expérience de toute sa vie. On sentait qu’il avait lu, au hasard, beaucoup de livres très profanes, et qu’il s’était fait un petit bagage de notions scientifiques et littéraires, bagage incomplet dont il était fier et gêné tout ensemble. Fanny se laissait entraîner au charme de la causerie. L’abbé trouvait à qui parler ; il ne s’en plaignait point. Son grand œil fauve, pareil à l’œil d’un chien braque, s’allumait d’une joie secrète. Il voulait bien passer pour un rustaud, mais non pour un imbécile.

La conversation déviait. L’abbé parlait politique sans fanatisme religieux, l’air détaché ; puis, brusquement, il sautait de la politique à la critique des mœurs, et de la critique des mœurs à la religion. Et Fanny, simplement, avouait son ignorance…

— Vous ne pratiquez pas ?… Oh ! je n’en suis qu’à moitié surpris. Trop de femmes de votre âge s’éloignent de l’Église, et ce serait une belle et fructueuse entreprise que de les convaincre et les ramener…

— Mais je ne suis pas éloignée…

— Vraiment ?

— C’est-à-dire… Je puis vous parler franchement, monsieur le curé ?

— Certes. Je n’ai pas l’âme d’un Torquemada !

— Je n’ai reçu aucune instruction religieuse. Je vis dans une ignorance heureuse.

— Heureuse ! s’écria Augustin.

Elle se tourna vers lui :

— Cela vous étonne ?

— Oui… et cela m’attriste un peu…

Il rougit… Fanny l’observait, et une pensée qu’elle avait écartée déjà, comme importune et ridicule, rôdait vaguement dans l’esprit de la jeune femme. M. de Chanteprie paraissait bizarrement troublé.

Le curé soupira :

— Oui… il est fort triste que… mais la bonté de Dieu, l’indulgence de Dieu enseignent aux hommes la tolérance… Enfin, madame, vous n’êtes pas, à proprement parler, une ennemie de la religion ?

— Ni ennemie, ni amie… Je suis indifférente.

— Vous avez fait votre première communion ?

— Non, monsieur l’abbé.

— Mais vous êtes baptisée ?

— Je suis baptisée, mais ça ne prouve rien, répondit-elle, naïvement.

— Cela ne prouve rien ? dit Augustin. Mais vous ne savez donc pas ce que c’est que le baptême ?

Fanny le regarda d’un air effaré… Non, elle ne savait pas… Elle était baptisée : un prêtre avait versé de l’eau bénite sur son front d’enfant, en prononçant des paroles latines. Et cela signifiait qu’elle était chrétienne, comme tout le monde.

— Comme tout le monde !… C’est vrai, vous ne pouvez savoir ! dit M. de Chanteprie. Ce n’est pas votre faute… Mais que vous soyez heureuse, qu’un être intelligent puisse être heureux sans connaître Jésus-Christ et sans l’aimer, non, c’est impossible : ce bonheur ne doit être qu’une illusion.

L’abbé toussota : Augustin allait trop vite ; la dame pouvait s’offenser de son intervention… Mais Fanny, rêveuse, ses grands cils flottant sur l’ambre pâle de sa joue, Fanny se tournait lentement, invinciblement, vers le jeune homme.

— Vous me plaignez ? dit-elle.

Il répondit :

— Oui, madame, je vous plains. Vous êtes trop sensible aux belles choses pour demeurer dans l’indifférence, si vous connaissiez, si vous pressentiez seulement la divine beauté de la religion… Tant de consolations vous sont refusées ! Tant d’émotions vous restent inconnues ! Comment ne souffrez-vous pas de sentir autour de vous, en vous, le mystère, l’effrayant mystère que la science humaine n’a point pénétré ? Comment pouvez-vous être heureuse, ignorant d’où vous venez, où vous allez, qui vous êtes, menacée de toutes parts dans votre santé, dans votre intelligence, dans vos intérêts, dans vos affections ? Ah ! madame, il y a le mal, il y a la mort, il y a le redoutable lendemain de la mort ! Et vous, suspendue sur l’abîme, dans les ténèbres, sans autre lumière qu’une raison vacillante et prête à s’éteindre, vous osez vous prétendre heureuse, et vous me regardez avec surprise, moi, chrétien, parce que je vous plains de toute mon âme, parce que j’ai infiniment, oui, infiniment pitié de vous.

Fanny hocha la tête, et la douceur triste de ses prunelles fut comme une caresse physique sur le visage d’Augustin.

Elle murmura :

— Vous dites vrai, monsieur. Je ne suis pas heureuse.

Il ouvrit les lèvres, mais il ne put parler, et tous deux se contemplèrent comme si un voile était tombé, comme s’ils se voyaient pour la première fois… Qu’elle était mystérieusement docile et douce, avec ses grands yeux voilés, avec la double volute noire de ses cheveux sur ses tempes, avec le sourire de sa jolie bouche un peu contractée comme la bouche d’un enfant qui va pleurer !… Tout ce qu’elle ne disait pas, tout ce qu’avouaient son silence et son attitude, Augustin le devinait. Une pitié passionnément attendrie, un désir d’être doux, d’être bienfaisant, gonflaient sa poitrine. Et il maudissait presque la présence du curé qu’il avait traîné chez Fanny, bon gré mal gré, pour tenter une expérience dont Vitalis ne se souciait guère.

— Bah ! dit joyeusement l’abbé, la brebis égarée n’est pas la brebis perdue. Vous rentrerez, ou plutôt vous entrerez dans le bon chemin, chère madame.

Il regarda le coucou :

— Trois heures ! Je m’en vais. Le père Vittelot est malade. Je dois le réconforter. C’est un devoir professionnel, bien que le bonhomme voie sans plaisir la robe noire… Ces paysans craignent toujours que je ne précède le fossoyeur… Au revoir, madame… charmé de vous connaître… Vous ne venez pas, cher ami ?

— Je vous rejoindrai tout à l’heure chez Vittelot, dit Augustin.

Fanny accompagna l’abbé jusqu’à la barrière. Quand elle revint, M. de Chanteprie était debout devant les rayons de bois verni qui formaient une bibliothèque, dans un angle de la salle à manger.

Elle s’approcha sans bruit et, quand elle fut près du jeune homme, elle se mit à rire :

— Que regardez-vous là ?

Il tressaillit, très confus.

— Oh ! pardon, madame…

— Ça vous intéresse, n’est-ce pas, parce que vous voulez savoir ce que je lis, ce que je pense, ce que j’aime ?… Oh ! que vous êtes curieux, monsieur de Chanteprie !

— Madame…

— Ces livres vous font horreur ?… Est-ce qu’ils sont à l’index ?

— Probablement !

Il souriait. Elle reprit :

— Vous m’aviez promis de me prêter des livres…

Augustin montra un paquet, sur la table.

— Je n’ai pas oublié ma promesse, et je vous ai apporté deux petits volumes très précieux pour moi et, peut-être, très ennuyeux pour vous.

— Comment !

— Ils vous intéresseraient cent fois davantage si vous connaissiez un peu de théologie… ou tout au moins un peu de catéchisme… Mais…

— Est-ce que c’est bien difficile, la théologie ? Vous pourriez m’expliquer… Mais, d’abord, laissez-moi voir !

Elle coupait la ficelle et prenait deux volumes reliés en veau brun, imprimés sur papier jaunâtre, La première page portait en grosses lettres rouges et noires le titre : Mémoires pour servir à l’histoire de Port-Royal, par M. Fontaine. Et sous un cartouche représentant le monastère de Port-Royal vu à vol d’oiseau, on lisait :

À Cologne


Aux dépens de la Compagnie


MDCCXXXVIII

Fanny regardait le signet de soie rouge décoloré, tournait les feuillets, lisait tout haut les en-têtes des pages : Abrégé de la vie de M. Fontaine… Mémoire de M. Le Maistre… Exercices des solitaires de Port-Royal des Champs… Mémoires sur les Écoles… Mémoires sur Messieurs de Port-Royal.

— Ce petit livre, disait Augustin, appartenait à mon aïeule Agnès, la miraculée. Mon arrière-grand’mère le rapporta d’Utrecht avec beaucoup d’autres : le Nécrologe, la Fréquente Communion, le célèbre Augustinus… Si vous avez la patience de lire le récit du bon M. Fontaine, malgré ses longueurs, ses lenteurs, ses perpétuels retours, ses gaucheries, vous sentirez bien vite le charme austère de Port-Royal… Et plus tard, quand vous serez plus familière avec les « Messieurs », j’achèverai de vous les faire aimer.

— Mais je ne pourrai pas lire… Je ne comprendrai rien ! s’écria Fanny, Port-Royal !… Je connais vaguement Port-Royal… C’était un couvent, dans la vallée de Chevreuse, où quelques savants s’étaient retirés pour travailler et instruire des jeunes gens… Il y avait un certain Lancelot qui défendait à Racine de lire un roman grec, trop amoureux au gré du bonhomme, un roman qui s’appelait, qui s’appelait…

Théagène et Chariclée.

— Parfaitement !… Et Racine apprit par cœur le livre défendu, n’est-ce pas ?… Plus tard, il se brouilla avec ses anciens maîtres… à cause de ses tragédies, et à cause de la Champmeslé… Puis, après Phèdre, il se réconcilia avec Port-Royal… Voilà toute mon érudition : ce n’est pas grand’chose… Ah ! je sais encore que Louis XIV, à l’instigation des jésuites, fit détruire Port-Royal… Mais dites-moi, monsieur, qu’est-ce qu’ils faisaient de mal, les jansénistes ?

Elle était assise sur le divan, tenant le vieux livre à demi ouvert entre ses doigts, dans les plis légers de sa robe écrue. Sa tête se détachait sur le fond de brique pâlie que faisait la tenture, et ses yeux souriaient et suppliaient :

— Racontez-moi.

Il céda. Et, s’efforçant de rendre son langage clair et simple, comme s’il eut parlé à un enfant, il dépeignit la vallée sinueuse entre les collines boisées, l’abbaye construite dans un entonnoir marécageux, le frémissement des peupliers, les routes défoncées où de lourds carrosses, cahotant, geignant sur leurs essieux, amenaient les princesses pénitentes…

Fanny écoutait Augustin. Un monde inconnu s’ouvrait pour elle, un monde obscur, peuplé de coupables et de pénitents, traversé par les brusques éclairs de la grâce, et dominé par la Croix, par la triste Croix où saignait un Dieu dont tout le sang ne lavait pas tous les hommes. Elle ne comprenait pas très bien la redoutable doctrine, mais des images, éveillées par Augustin, rassuraient son inquiétude. Que lui importaient l’Augustinus, et les « cinq propositions », et les erreurs « semi-pélagiennes » que M. de Chanteprie essayait de lui expliquer ?… Elle voyait les peupliers pâles dans la profondeur du vallon, l’enceinte du couvent représenté sur la première page des Mémoires de Fontaine. Des religieuses en robe blanche, portant une croix rouge sur le cœur, défilaient lentement sous le cloître. M. Le Maistre, en habit gris, sciait du bois dans la cour. Le jeune Racine, errant par les bois déserts, appelait tout bas Chariclée… Et des carrosses descendaient le chemin roide, creusé d’ornières. La blonde Longueville s’avançait, et la pieuse duchesse de Luynes, et la fidèle mademoiselle de Vertus, et la fantasque madame de Sablé, et cette madame de Guéménée dont l’âme était comme un pavé glacé, ouvert à tous les vents, où tremblait la petite étincelle de la grâce… Tous et toutes sortaient de l’ombre, évoqués par Augustin.

— Je ne vous ennuie pas ?

— Oh ! je vous en prie, continuez.

Augustin continuait, il disait la persécution, la dispersion des religieuses qui refusaient de signer le « formulaire » condamnant un livre qu’elles n’avaient pas lu. Il disait la profanation suprême de 1709, les bâtiments rasés, les tombeaux violés, les morts dévorés par les chiens, et, débordant d’émotion, tel un fils qui raconterait l’outrage fait à son père, il s’animait, le sang aux joues, la flamme aux yeux, la voix plus vibrante, en vrai Chanteprie qu’il était.

— Il n’y a plus de jansénistes, maintenant ?

— Il existe une Église janséniste en Hollande, qui forme les diocèses d’Utrecht, de Harlem et de Deventer. Quelques religieuses jansénistes, les sœurs de Sainte-Marthe, achèvent de mourir à Magny-les-Hameaux, près des ruines que parfume le souvenir des deux Angéliques… Mais la plupart des jansénistes actuels se souviennent moins des leçons de Saint-Cyran, que des folies des convulsionnaires… Je préfère ne pas parler d’eux.

— Vous n’êtes donc pas janséniste ?

— Moi ?… Je suis catholique.

— C’est-à-dire…

— C’est-à-dire que je me soumets aux enseignements de l’Église : je crois au libre arbitre, et je ne doute point que nous ne puissions tous nous sauver, avec la grâce de Dieu…

— Avec la grâce !… répéta Fanny.

Il essaya de définir la grâce, d’en expliquer l’origine, la nature, la démarche mystérieuse dans l’âme. La jeune femme s’appliquait à comprendre. Mais il se troublait soudain, son âme scrupuleuse prise d’angoisse… Cette curiosité de Fanny, ce désir de s’instruire, n’était-ce pas, précisément, le premier mouvement de la grâce agissant en elle ?… Comment la guider, l’éclairer, lui indigne ? Parler d’un prêtre ? il n’osait pas. Et d’ailleurs, Fanny était comme le père Vittelot, que la robe noire effrayait.

— Je ferai de mon mieux, dit Augustin.

Elle le remercia. Ses mains, ses jolies mains touchaient le vieux livre, impatientes. Augustin, brusquement, prit congé.

Dehors, il s’arrêta sur le plateau, devant la maison où l’abbé Vitalis l’attendait. Une joie légère, délicieuse, paisible, faite d’espoir, de crainte, de tendresse et d’immense étonnement, dilatait, soulevait son âme.

Et il restait quasi stupide, regardant les fleurettes jaunes au bord du chemin.

— Eh bien ! vous dormez debout ? dit la voix railleuse du prêtre.

— Je faisais un si beau rêve, répondit Augustin.

— Vous retournez à pied jusqu’à Hautfort ?

— Oui, j’aurai plaisir à marcher… M’accompagnez-vous ?

— Jusqu’à la route.

Côte à côte, ils allèrent, salués par les paysans. Et l’abbé déclara :

— Mon cher ami, vous m’avez prié de vous suivre chez cette dame pour lui faire subir, adroitement, une sorte de petit examen moral… J’ai tiré d’elle tout ce que j’ai pu. Vous savez maintenant que madame Manolé est une franche païenne.

— Une païenne !… Oh ! vous êtes dur !…

— Elle ne sait pas un mot de catéchisme ; elle n’a pas fait sa première communion.

— Elle a été abandonnée ; elle a vécu dans un monde abominable… Comment pourrait-elle aimer Dieu qu’elle ne connaît pas ?… Il faut, monsieur le curé, il faut aider cette âme qui s’efforce vers la lumière…

— Je ne vois pas du tout qu’elle s’efforce, grommela le curé. Après tout, si ça vous fait plaisir… Oh ! cette alouette ! Si j’avais un fusil…

— N’est-ce pas un devoir de charité, de fraternité chrétienne ? reprit Augustin. Qui sait ?… Un livre prêté, une parole dite à propos peuvent agir sur cette âme, l’émouvoir, la tourner vers Dieu, insensiblement…

— Oui, fit l’abbé, je comprends :

    Seigneur, de vos bontés il faut que je l’obtienne !
    Elle a trop de vertus pour n’être pas chrétienne.

— Eh bien, oui ! dit résolument Augustin. Elle a des vertus que j’ignore, mais que je pressens par une intuition du cœur… Moquez-vous de moi, monsieur le curé, je vous le permets, encore que ce soit peu généreux et presque choquant de votre part. Je ne sais pourquoi il m’est si pénible de penser que madame Manolé n’est pas chrétienne, mais j’avoue que je ferais tout au monde pour la convertir.

— Je ne suis pas votre confesseur, Augustin, et je ne voudrais pas l’être… Je puis donc vous parler en ami, presque en camarade…

— Certes !

— Voulez-vous un conseil, non de prêtre à laïque, mais d’homme à homme ?

— Oui.

— Convertissez madame Manolé… ou fuyez-la !

— Pourquoi ?

— Parce que… parce que vous l’aimez… Oui, vous l’aimez… Il n’est que temps de vous crier : « Casse-cou ! »

— Que me dites-vous là, monsieur le curé ?… Vous prétendez que j’aime cette femme !…

— Je prétends ?… J’en suis sûr !… Ce n’est pas un crime… Elle est veuve, elle est libre. Vous pouvez l’aimer honnêtement et l’épouser.

M. de Chanteprie ne répondit pas. L’abbé le regardait, d’un air de compassion moqueuse.

— Je suppose, dit-il, que le mariage…

— Moi, j’aime madame Manolé ? moi ! moi ! répéta Augustin. Qu’est-ce qui vous fait imaginer ?…

— Mon pauvre enfant, vos regards, votre langage, tout, jusqu’à cette inquiétude, jusqu’à ce désir que vous avez de savoir si cette femme partage vos croyances et vos sentiments… tout révèle l’amour…

— L’amour !

— Ce mot vous fait peur ? Mais n’y a-t-il pas un amour chaste et noble qui a le mariage pour fin, et que Dieu bénit ? Jésus n’assistait-il pas aux noces ? Vous oubliez, mon cher Augustin, que le mariage est un sacrement.

— Le mariage !… (Augustin secoua la tête.) Oh ! je n’y pensais pas… Mais peut-être avez-vous raison. Peut-être me suis-je abusé sur la nature du sentiment qui me rendait cette âme chère entre toutes… Je ne dis pas : « cette femme » ; je dis : « cette âme ». Car mon affection, de quelque nom que vous la nommiez, s’adresse à l’âme plus qu’à la personne physique… Épouser madame Manolé ! Je ne songeais qu’à la tirer de l’abîme où elle est plongée. L’idée de sa misère morale et de son abandon m’est insupportable… Mais cette sollicitude dont je ne puis rougir devant Dieu, ce n’est pas l’amour, monsieur le curé.

— Qu’est-ce que l’amour, Augustin ?… Vous ne répondez pas… Allons, soyez tout à fait sincère : pourquoi n’avez-vous pas épousé mademoiselle Loiselier ?


— Parce que je la sentais trop différente de nous, étrangère à nous… parce que…

— Vous n’aviez donc point souci de son âme ? L’âme de mademoiselle Loiselier, une jeune fille pure, simple, obéissante à ses parents, chrétienne par l’éducation, sinon par le cœur, cette âme vous paraît donc moins précieuse que l’âme de madame Manolé, une étrangère aussi, différente de vous, hostile à ce que vous aimez, et païenne ?…

— Mademoiselle Loiselier a des parents, ses protecteurs naturels… L’autre est seule, toute seule…

— Vous avez vu les parents de mademoiselle Loiselier. Quelle espèce de protection, de direction morale, peut-elle attendre de ce père abruti, de cette mère coquette et vaine ?… Évidemment, madame Manolé vous serait odieuse si vous la considériez de sang-froid. Elle est l’ennemie de votre Dieu…

— Non pas l’ennemie… Rappelez-vous ses paroles !

— Jésus a dit : « Qui n’est pas avec moi est contre moi. »

— Je veux la persuader, la conquérir…

— Pour diminuer la distance qui vous sépare d’elle… Vous n’avez jamais pensé à conquérir mademoiselle Loiselier.

— Ah ! comme vous me harcelez ! s’écria le jeune homme douloureusement. Moi, j’aime Fanny Manolé !… Je viens de rester près d’elle, seul à seule, et savez-vous de quoi nous avons parlé ?… De Port-Royal… Ce n’est pas un sujet de conversation qui prête à la galanterie…

— Il n’est pas question de galanterie ! dit l’abbé en haussant les épaules. À la femme que vous aimez le mieux, vous parlez de ce qui vous intéresse le plus… Voyons, mon enfant… (Et l’abbé posa sa main rude sur l’épaule d’Augustin.) Comprenez-moi. Je vous estime et je vous aime. Il me déplairait que vous fussiez la proie d’une aventurière. Je crois donc faire mon devoir, non pas seulement de prêtre, mais d’ami, en vous aidant à prendre conscience d’un amour qui naît, qui grandit, au plus profond, au plus obscur de votre âme… C’est un monstre qu’il faut tirer à la lumière, qu’il faut regarder en face pour le dompter ou l’anéantir…

— Encore une fois, vous avez peut-être raison… Mais pourquoi ce mot d’ « aventurière » ? Elle est veuve, elle a perdu son enfant, et elle gagne péniblement sa vie en travaillant.

— Veuve ! Il y a tant de fausses veuves… Vous ne connaissez pas la malice de ces animaux-là.

— Quels animaux ?

— Les femmes.

— Madame Manolé est incapable…

— Comme vous l’aimez déjà !… Soyez prudent. Surveillez l’élan trop spontané, trop généreux de votre cœur… Voici votre chemin. Au revoir, mon ami. Je vous reverrai bientôt ?

— N’en doutez pas.

— Adieux. Mes respects à votre mère.

L’abbé Vitalis s’éloigna par un chemin de traverse, et sa forme noire disparut entre les buissons. Augustin continua sa route.

Le soleil baissait quand il descendit la rue tournante qui côtoie le jardin municipal de Hautfort-le-Vieux. Il traversa la petite ville et se réfugia dans l’église.

Un jour décoloré par les grisailles supérieures circulait entre les piliers blêmissants, et dans les bas-côtés la joaillerie des vitraux s’éteignait, indigos violacés, pourpres noircies d’où se retirait lentement la vie charmante de la lumière. Le pas d’un visiteur invisible retentissait. La lampe de l’autel scintillait à peine. Et, dans cette pâleur, dans cette suavité du crépuscule, l’oraison devenait la confidence familière, s’enhardissait par la Présence plus sensible, balbutiait à l’oreille de Dieu.

Augustin rêvait et priait. Il tâchait de revivre les jours précédents, d’y suivre l’amour à la trace ; mais sa passion n’avait pas d’histoire. Un jeune homme, fervent chrétien, rencontre une jeune femme, belle et désirable : il ne voit pas sa beauté ; il ne la désire pas ; il souffre de la sentir réticente, réfractaire, et, par d’innocents subterfuges, il s’efforce de lui arracher un aveu. Bientôt le salut de cette créature lui devient plus cher que sa propre vie. Il veut la jeter dans le giron de l’Église, l’associer à la communion des saints. Et ce prosélytisme ingénu, cette sollicitude qui s’ignore, cet inconscient appétit de sacrifice, c’est l’Amour.

L’Amour… Ce mot proféré devant l’autel prenait un sens tout mystique dont Augustin ne s’effrayait plus. L’orage intérieur s’apaisait. Qu’il y eût, dans un sentiment si désintéressé en apparence, qu’il y eût un ingénieux mensonge de l’égoïsme, une ruse secrète du démon, c’était invraisemblable, c’était impossible, puisque, au lieu de le détruire, la prière fortifiait cet amour. Augustin se rappelait le trouble affreux qui l’avait saisi devant le sein nu de Georgette, cette tristesse physique qui l’affligeait encore aux heures de tentation. Les leçons de Forgerus lui avaient donné la peur et le dégoût de l’ « animal féminin ». Mais Fanny ne représentait pas l’ « animal féminin », ni même la séductrice, ni l’épouse. Elle était seulement une âme.

L’heure passa. Sous les treillis noirs du plomb, les verrières opaques disparurent. Une à une, les formes prosternées çà et là se relevèrent, glissèrent entre les bancs vides et, après une lente génuflexion, s’évanouirent dans l’ombre. Il n’y eut plus rien de vivant que la petite lampe dont le cœur de rubis palpite toujours.

Sans paroles, sans pensées, Augustin priait, laissant son âme se dissoudre, couler, s’évaporer, myrrhe épandue sur le pavé du sanctuaire, parfum exhalé en silence, dans le soir.

Et l’offrande était toute pure. L’amour humain et le divin amour se confondaient en un sentiment de joie angélique. La figure terrestre de Fanny, devenue transparente, irréelle, n’était plus que la châsse de cristal où rayonnait l’Esprit. Fasciné par cette splendeur, Augustin croyait la posséder, à travers le temps et l’espace, dans un mystique embrassement. Il s’offrait, victime volontaire, pour le bonheur et le salut de la pécheresse ; il se donnait, il s’immolait avec une hâte frémissante, heureuse, un grand élan de tout son être vers quelque ineffable douleur.


X


Quand Augustin revint au Chêne-Pourpre, le temps avait changé : une averse continue noyait tout dans un brouillard d’eau. Et l’humeur de Fanny avait changé comme le ciel. Timide et presque triste, la jeune femme semblait préoccupée de marquer les distances, d’éviter toute familiarité.

Elle avait lu les Mémoires de Fontaine. M. de Chanteprie apporta d’autres livres, et ces lectures provoquèrent de longues discussions. Fanny, plus artiste que philosophe, assez indifférente aux idées générales, ne s’attachait guère qu’aux anecdotes et aux portraits. Les figures des Messieurs et des Mères se dessinaient avec le caractère spécial qu’elle leur prêtait, s’animaient peu à peu, prenaient couleur et vie, se mouvaient dans le décor insuffisamment décrit par Fontaine. Attentive à composer, en imagination, une sorte de vaste tableau, dans la manière de Philippe de Champaigne, madame Manolé s’arrêtait aux réalités extérieures du jansénisme. L’âme de Port-Royal l’intéressait moins que la vie privée, l’histoire intime de Port-Royal. Tout ce qui était doctrine, théorie, dogme et commentaire du dogme, lui paraissait incompréhensible et négligeable.

Qu’elle s’intéressât aux personnes, c’était beaucoup, pensait Augustin, puisque, vues à travers les siècles, réduites à leurs traits essentiels, les personnes n’étaient plus que la forme sensible des idées. Qu’étaient-ce que les deux Angéliques, et M. Le Maistre, et M. de Saci, et le grand Arnauld, sinon l’austérité, l’opiniâtreté, la science — le jansénisme ?… Et qu’était-ce que le jansénisme, sinon l’effort de quelques âmes supérieures, égarées peut-être, pour restaurer dans leur intégrité le dogme et la morale du christianisme primitif ? L’aventure particulière de ces âmes, l’histoire d’un couvent de religieuses et d’une petite communauté laïque, conduisaient Fanny, par un chemin détourné, au christianisme même, la plaçaient, surprise et récalcitrante, devant les problèmes que le christianisme seul peut résoudre.

Augustin, nourri de Pascal, croyait voir en Fanny cet homme dont parle l’auteur des Pensées, cet homme plus indifférent qu’incrédule, qui, enfermé dans un cachot, ne sachant si son arrêt est donné, n’ayant qu’une heure pour l’apprendre et pour obtenir sa grâce, emploie cette heure à jouer au piquet. Elle n’affirmait pas que notre âme n’est qu’un peu de vent et de fumée ; elle disait : « Que sais-je ? » et « Que m’importe ? », oubliant que « toutes nos actions et nos pensées doivent prendre des routes différentes, selon qu’il y aura des biens éternels à espérer ou non. et qu’il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement, qu’en la réglant par la vue de ce point qui doit être notre dernier objet. » M. de Chanteprie s’épouvantait avec Pascal de voir, « dans un même cœur et dans un même temps, une extrême sensibilité pour les moindres choses et une étrange indifférence pour les plus grandes… » Il y reconnaissait « cet enchantement incompréhensible, cet assoupissement surnaturel qui marque une force toute-puissante qui le cause… »

Que faire ?… Éveiller l’âme engourdie, et la mettre peu à peu dans la situation du personnage « qui ayant toujours vécu dans une ignorance générale et dans une indifférence à l’égard de toutes choses, et surtout à l’égard de soi-même, vient enfin à examiner ce qu’il est… Il ne peut plus après cela demeurer dans l’indifférence, s’il a tant soit peu de raison ; et quelque insensible qu’il ait été jusqu’alors, il doit souhaiter, après avoir connu ce qu’il est, de connaître aussi d’où il vient et ce qu’il doit devenir… » Mais il chercherait inutilement à s’éclairer par les lumières naturelles : la dernière démarche de la raison, c’est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent, et « il n’y a rien de si conforme à la raison que ce désaveu de la raison ». Les chrétiens, en exposant leur croyance au monde, déclarent que c’est « une folie, stultitiam ». Et les personnes qui, s’adressant aux impies, essayent de prouver l’existence de Dieu par les ouvrages de la nature, le cours de la lune et des planètes, par des preuves physiques et même par des preuves métaphysiques, « leur donnent sujet de croire que les preuves de la religion sont bien faibles ». Augustin évitait ces sortes de discours. Il savait que la foi n’est pas un don de raisonnement, mais un don de Dieu, de ce Dieu qui se nomme lui-même un Dieu caché, Deus absconditus ». La volonté y a plus de part que l’esprit, et nul ne peut croire, s’il ne veut croire.

Le jeune homme tâchait d’émouvoir Fanny, avant que de la convaincre ; il souhaitait l’amener à cette « créance qui est celle de l’habitude, et qui, sans violence, sans art, sans argument, nous fait croire les choses, et incline toutes nos puissances à cette croyance, en sorte que notre âme y tombe naturellement ». Certes, il ne doutait pas qu’au premier moment, madame Manolé, vraie fille de Montaigne, ne se rejetât vers le mol oreiller du doute… Mais du moins n’y trouverait-elle pas le repos mortel dont elle prétendait jouir. Fascinée par l’aube de la vérité chrétienne, elle connaîtrait enfin la nostalgie de Dieu.

Combien M. de Chanteprie regretta l’absence de son maître ! Investi par l’âge et la science d’une autorité quasi sacerdotale, M. Forgerus aurait su manier et dompter l’âme rebelle de Fanny. Ni M. Le Tourneur, ni M. Chavançon, ni M. Vitalis ne semblaient propres à cette difficile tâche, et madame Manolé eût malaisément accepté leur intervention. Elle avait encore la défiance du prêtre. Augustin seul pouvait s’en faire écouter…

Il pleuvait toujours. Sur le plateau, dans la vallée vaporeuse, des bouquets d’arbres, des maisons, émergeaient du brouillard, gris sur gris. L’herbe poussait plus dru sous les pommiers des pâturages. Des grenouilles sautelaient au bord des mares, et, de loin en loin, une bonne femme passait, jupe troussée, tête basse, tenant à deux mains un parapluie de coton bleu.

Fanny, tourmentée de migraines, recevait Augustin dans sa chambre. Sur les rideaux de toile écrue, des tulipes jaunes fleurissaient parmi des entrelacs de feuillage. Un papier uni, d’un vert très doux, couvrait les murs, et sur ces jaunes pâles, ces verts décolorés, ces blancs laiteux des étoffes et des tentures, les petits stores couleur de citron tamisaient une placide lumière blonde, comme le reflet toujours égal d’un soleil d’hiver.

Parfois, M. de Chanteprie, déplorant tout haut son indiscrétion, faisait mine de se retirer, mais Fanny le retenait sans peine. Qu’elle était charmante, appuyée sur les coussins de la chaise longue, un petit fichu de dentelle serrant ses tempes et son menton délicat ! Ils causaient doucement, gravement, si bien qu’il oubliait l’heure et qu’elle oubliait son mal.

Fanny goûtait un mystérieux plaisir à se raconter, à s’expliquer… Elle était, de toutes façons, l’aînée, instruite par la vie, par l’amour, par la douleur, d’une complexité qui pouvait déconcerter un jeune homme ignorant et simple. Et, dans cette complaisance qu’elle mettait à montrer son âme peu à peu dévoilée, presque nue et frissonnante de pudeur, il y avait comme un besoin de rassurer Augustin, d’indiquer les points de contact de leurs âmes. Ce n’était point une manœuvre de séduction, car Fanny ne savait pas, ne pouvait pas être coquette avec M. de Chanteprie. C’était l’effet d’un instinct irrésistible qui la poussait à rejeter les mensonges conventionnels, à se révéler toute, dans la vérité de sa nature, dès qu’une sympathie sincère semblait l’interroger. Et ce plaisir de la confidence, hâtif, imprudent, suivi trop souvent d’amers regrets, c’était aussi la revanche de l’obligatoire hypocrisie imposée aux femmes.

Augustin s’en allait, tout ému de compassion et de tendresse. Il dînait tard, servi par Jacquine que ses longues absences inquiétaient déjà. Après dîner, il descendait jusque chez les Courdimanche. Là, M. Le Tourneur, l’administrateur de l’hospice et le capitaine jouaient au whist, avec un mort. Mademoiselle Cariste, blottie dans un fauteuil à oreillettes, questionnait Augustin : « On ne te voit plus en ville. Où vas-tu donc ?… On t’a rencontré avec la dame des Trois-Tilleuls… » Augustin, averti par l’intuition particulière aux amoureux, flairait un danger possible dans l’innocente curiosité de sa vieille amie. Il répondait par des formules évasives, ne laissant rien percer de son secret… Non, il ne voulait rien dire encore, pas même à sa mère, qu’il voyait si peu, pas même à M. Forgerus, pas même à cette naïve demoiselle Courdimanche… Et cependant il éprouvait un vague plaisir à parler, prudemment, de la dame des Trois-Tilleuls !… « Pense-t-elle bien ? demandait mademoiselle Cariste. — Elle ne peut mal penser, répondait Augustin, car elle est pleine d’esprit et de sagesse… » Bientôt, la vieille fille dodelinait de la tête et s’assoupissait dans son fauteuil. Augustin feuilletait la Semaine religieuse, placée en évidence sur une tablette du secrétaire, et des pages remuées, des gestes des joueurs, du demi-ronflement de la dévote assoupie, du globe de la lampe, des images pieuses accrochées au mur, des mousselines de la fenêtre, de tout ce salon qui sentait la menthe, la lessive et le moisi, un ennui stupéfiant s’exhalait, un ennui qu’Augustin subissait avec quelque honte.

Il rentrait au pavillon, ouvrait la fenêtre, et, penché sur le balustre, contemplait le précipice noir, les feux errants dans la profondeur, une grande étoile immobile et scintillante à l’horizon. Des imaginations bizarres, coupables peut-être, lui venaient. Il songeait aux jeunes hommes de son âge, tout fiévreux d’ambition et d’amour ; à ceux qui veillaient, courbés sur des livres, à ceux qui pressaient des femmes pâmées dans leurs bras… Il se trouvait si gauche, si médiocre ; il était si ridicule, sans doute, aux yeux de Fanny !… L’aimerait-elle jamais ?… Défaillant de mélancolie, prêt aux larmes, il essayait de se distraire. Il prenait dans la bibliothèque un livre qu’il ne lisait pas, et longtemps il restait les mains vides, les yeux vagues, devant la lampe qui baissait…

Le crépitement de la mèche le faisait tressaillir. Il s’agenouillait pour la prière du soir, et c’était l’heure où, librement, sous le regard des anges, il parlait d’Elle, car il ne savait plus prier que pour Elle, pour l’âme bien-aimée qu’il nommait avec délices de son nom terrestre « Fanny ».

Quand des affaires la retenaient à Hautfort ou l’obligeaient à de courts voyages, il avait des impatiences mal réprimées, des accès de tristesse qui surprenaient Jacquine et ses amis. Partout, le besoin de voir Fanny, de l’entendre, torturait Augustin ; partout, il emportait la sensation lancinante d’un souvenir enfoncé comme un clou, au vif du cœur.

Fanny, cependant, jouissait de sentir autour d’elle cette sollicitude en éveil. Elle devinait le dessein du jeune homme et cet amoureux prosélytisme ne l’offensait pas.

Elle se rappelait parfois l’aveu cynique de Barral, le baiser dans la forêt, et ce souvenir, volontairement reculé à l’arrière-plan de sa mémoire, lui devenait tout à fait désagréable. Georges voyageait, sans elle, s’amusait, loin d’elle, et il osait lui envoyer des lettres spirituelles, trop gaies, où il parlait de son amour !… Fanny répondait par politesse, mais cette correspondance ne l’intéressait plus. Elle voulait oublier l’homme qui l’insultait encore de sa convoitise, offrant l’amour à bail pour quelques saisons. Toutes ses pensées allaient à M. de Chanteprie, à celui qui la chérissait sans la désirer, d’une tendresse que le temps n’effrayait pas et qui réclamait la vie éternelle…

La vie éternelle ! Fanny Manolé n’y songeait guère. Aucun souci de métaphysique ne lui gâtait le très simple bonheur d’exister. Les hypothèses des philosophes ne l’intéressaient pas beaucoup plus que les certitudes des croyants. On ne lui avait pas donné, dès l’enfance, l’espoir d’une immortalité problématique dont les félicités s’achètent ici-bas péniblement. L’abbé Vitalis avait raison : Fanny était une païenne. Elle bornait son désir et sa curiosité au monde visible, où elle ne cherchait que le bonheur. Elle ne comprenait pas qu’on eût fondé des systèmes de morale sur la vertu purificatrice de la douleur ; elle n’éprouvait aucune velléité de se racheter par l’épreuve, ne se croyant point déchue ; et tous les romanciers russes réunis n’auraient pu la convertir à la religion de la souffrance humaine.

Que cherchait-elle donc et que trouvait-elle, dans les livres prêtés par Augustin, sinon Augustin lui-même ?… Et elle lisait ces livres avec une application, une patience qui ravissaient M. de Chanteprie. Maintenant, quand le curé de Rouvrenoir venait aux Trois-Tilleuls, elle s’empressait de l’interroger sur les choses de la religion. Et, bientôt, elle oubliait la Trinité, la rédemption, la grâce, le péché originel… Elle parlait de M. de Chanteprie, et l’abbé semblait dire : « Évidemment… Le bon Dieu n’était que la transition nécessaire… »

Elle dit un jour :

— Je me demande ce que M. de Chanteprie deviendra… car je ne pense pas qu’il demeure toujours à Hautfort-le-Vieux.

— Et pourquoi pas ?

— Il peut se marier…

— Avec le consentement de sa mère !… Bah ! madame de Chanteprie épouvantera toutes les jeunes filles… C’est une sainte, je le veux bien ; mais comme belle-mère…

— Elle est terrible ?

— Elle est fossile…

Une ombre passa sur le visage de Fanny.

— Et vous ne pourriez pas disputer M. de Chanteprie à cette influence ?… Vous êtes son ami, peut-être son confesseur…

L’abbé se récria :

— Son ami, certainement… Son confesseur, jamais !

— Pourquoi ?

— Diriger cette âme noble, scrupuleuse, toujours inquiète, qui ne voit pas la vie parce qu’elle regarde plus haut que la vie !… Il faudrait être un savant et un saint, madame, et je ne suis qu’un pauvre curé de campagne, médiocre, dur, ignorant.

— Vous vous calomniez, monsieur le curé.

— Hélas !…

La voix du curé trahissait une souffrance secrète, mais Fanny n’osa pas l’interroger.


XI


— Où sommes-nous ? demanda Fanny.

— Entre Milon et Saint-Lambert, répondit Augustin. Vous n’êtes pas fatiguée ?

Elle eut un cri de passionné bonheur :

— Fatiguée, moi ?… J’irais au bout du monde… Tout me paraît si beau !

D’un geste, elle montrait le ciel d’azur et de nuages, azur vaporeux, nuages traversés de soleil et dont le vol ne laissait pas traîner d’ombres. La route ondulait entre deux versants boisés qui semblaient se rejoindre, se confondre, ouvrir à regret la perspective sur des fonds d’outremer amorti. Des cultures rayaient obliquement la pente, blés jaunissants, pâles avoines légères, bluets innombrables dans le seigle vert. Çà et là, des toits de tuiles, des ardoises, des chaumes pressés par petits groupes, des files de peupliers le long des pâturages humides, des saules à tête argentée indiquant le lit d’un ruisseau.

— C’est pourtant la même vallée que nos pères appelaient un désert horrible et sauvage ! dit Augustin. Mais j’aime cet horizon toujours proche et qui recule toujours, ce paysage aux lignes simples, sans accident et sans éclat, ce paysage recueilli, fermé, qui borne le regard et retient l’âme au lieu qu’elle a choisi pour retraite… Vraiment, depuis que nous avons résolu de faire, ensemble, ce pèlerinage, je vous ai conduite ici, par la pensée, plus de cent fois… Et plus de cent fois j’ai rêvé au bonheur de marcher près de vous, sur cette route, et de vous dire enfin : « Voici Port-Royal ! »

— Vous êtes heureux ?

— Ah ! madame, si vous pouviez ressentir la même joie que j’éprouve, et la même émotion !… Vous êtes ici une passante amusée et curieuse ; mais tout, dans cette vallée, parle à mon cœur. Je suis un peu chez moi ; je vous introduis dans le domaine de mes ancêtres, dans ma patrie d’élection. Et je voudrais que le ciel fût plus doux encore, et plus charmant le désert de Chevreuse, et que l’ombre même de Racine vous accueillît sous les peupliers de Port-Royal.

— Quoi ! je suis donc une « passante amusée et curieuse », et rien de plus ?… Vous me traitez en étrangère : ce n’est pas bien. Depuis que nous avons tant parlé de Port-Royal, et de tous les Chanteprie qui l’habitèrent, je vous assure que ce pays m’est devenu cher autant qu’à vous.

Ils dépassaient les maisons de Saint-Lambert : Augustin salua, d’un regard, d’un mot, le presbytère de Le Nain de Tillemont, entre ses vieilles charmilles ; l’église, le petit cimetière où, sous un frêne à branches tombantes dont le feuillage semble lassé, se pressent les dalles rompues, les croix de fer rougeâtre supportant des cercles de foin qui furent jadis des couronnes… Après la route de Dampierre, la vallée soudain s’élargit, se creuse en forme d’entonnoir ; puis un chemin caillouteux, raviné, un mur qui s’éboule…

— Nous sommes à Port-Royal, dit M. de Chanteprie. Allons d’abord jusqu’à la maison du concierge : il me connaît et me prêtera la clef du musée que nous visiterons tout à l’heure, sans nous embarrasser du bonhomme et de son discours… Prenez mon bras : les chemins mal entretenus sont pleins d’ornières…

Elle releva d’une main sa robe de batiste mauve qui traînait, accrochant les ronces, et, docile, elle prit le bras d’Augustin. Devant eux, une sorte de parc abandonné s’étalait, avec des pelouses jaunies par la sécheresse, des sentiers bordés de haies, des pans de murs vêtus d’un lierre presque noir. Les jeunes gens suivirent le chemin creux qui mène à « la Solitude » ; ils aperçurent la croix de bois plantée sur le tertre où s’asseyaient les religieuses pour filer et coudre pendant les heures chaudes du jour. M. de Chanteprie entra seul dans la maison du gardien, et revint avec la clef du musée. Fanny regardait, entre les arbres, les débris de la grange et du colombier, le fragment informe d’une tour construite pendant la Fronde…

— Je vous avais prévenue, madame ! Votre curiosité d’artiste sera déçue : il n’y a ici ni colonnes, ni statues, ni portiques brisés, ni rien de ce qui compose la traditionnelle beauté des ruines ; il n’y a ici que des souvenirs. L’abbaye primitive, les annexes, ont été rasés en 1709, et les profanateurs ont chassé les morts mêmes de leurs tombeaux… Faites un effort d’imagination : représentez-vous ces grands bâtiments, cette église du xiiie siècle, que je vous ai montrés sur le plan de mademoiselle Boullongne. Ici, était la cour extérieure, la Maison des Hôtes ; là-bas, l’hôtel de madame de Longueville, et, là-haut, sur la colline, la ferme des Granges où logeaient les Messieurs… Allons plus loin… Prenez garde à ne pas vous heurter à ces pierres, éparses dans la broussaille… C’est ici l’emplacement de l’église… Le sol primitif, très humide, qu’envahissaient parfois les eaux de l’étang, avait été exhaussé en 1651, et la mère Angélique y avait fait jeter plus de douze tombereaux de sable. Les démolisseurs n’ont pas songé à creuser la terre pour détruire jusqu’aux fondements du sanctuaire, et des fouilles récentes ont mis à jour ces tronçons de piliers qui marquent la forme de la nef et le soubassement de la chaire… À l’endroit même où s’élevait l’autel, on a édifié cette chapelle blanche, gardée par les bustes de Pascal et de Racine. C’est le musée du Port-Royal.

Ils marchèrent côte à côte, lisant les sentences gravées sur les pierres… L’herbe, divisée par des allées étroites, simulait un jardin français. Des pigeons s’envolèrent. À l’entrée du chœur, un rosier pourpre, mi-sauvage, frôlé par la jupe de Fanny, s’effeuilla tout à coup magnifiquement. Augustin voulut en couper une branche pour son amie.

— Mettez ces roses à votre ceinture, je vous en prie : elles me rappelleront cette croix rouge que les religieuses portaient sur le cœur. Ce sont des fleurs simples, petites, presque sans parfum, comme il en peut croître de la poussière des morts ; mais, pour nous, ce sont des fleurs sacrées…

— Comme vous êtes sensible au charme des choses ! dit Fanny. Certes, il ne me faut pas un bien grand effort d’imagination pour revoir, pour admirer le Port-Royal ancien, évoqué par vos paroles. Oui, c’est vraiment votre patrie, et vous m’apparaissez ici tout autre que dans mon logis des Trois-Tilleuls… Vous êtes mieux vous-même… Donnez-moi ces fleurs. Je les garderai en souvenir de notre promenade. Mais, dites, n’est-ce pas une impiété ?… Je suis une pécheresse, et si la mère Angélique me voyait…

— Venez saluer la mère Angélique. Elle nous pardonnera.

Il ouvrit la porte grillée de l’oratoire et fit entrer Fanny dans la salle fraîche, éclairée par des vitraux, ornée de tableaux et d’estampes. Il y avait des bibliothèques vitrées contre les murs, une table au milieu, au fond une statue de la Vierge…

— Regardez ces portraits, madame… Ce sont des copies assez médiocres, d’après Philippe de Champaigne… Voyez, dans ces vitrines, ces objets : des fragments d’étoffes, des mosaïques, une écuelle, un reliquaire, un coffret de bronze qui contint naguère un cœur desséché… Ces livres, dans les bibliothèques, ces gros livres reliés en cuir brun, c’est l’Augustinus, la Fréquente Communion, le Nécrologe, les œuvres de Nicole, les traductions de M. Le Maistre et de M. de Saci… Cette horloge, dont la gaine est peinte en blanc, a été donnée aux religieuses par M. Arnauld d’Andilly et placée dans la salle de communauté… Voyez ces lettres autographes. Quelle belle écriture française ! On sent que la plume a pesé avec lenteur et précision.

— Les gens qui écrivaient ainsi n’étaient pas neurasthéniques… Et ceci… Qu’est-ce donc ?

— Ceci, madame, c’est le masque de plâtre pris sur le cadavre de Pascal.

— Oh ! fit-elle, comme il a souffert !

Un sentiment de pitié la retenait devant la face au nez proéminent, aux cils affaissés, à la bouche lassée, détendue…

— Ils meurent donc dans l’épouvante et la tristesse, les saints mêmes, ceux qui cherchent Dieu en gémissant !

Elle se tourna vers Augustin, d’un air d’angoisse. Il dit doucement, pour la rassurer :

— Qu’importent les stigmates que l’âme imprime sur la chair douloureuse avant de s’en arracher, dans les affres de la suprême lutte et de la libération ! Ces yeux fermés avaient versé des pleurs de joie ; cette bouche détendue avait crié d’extase… Rappelez-vous les effusions du Mystère de Jésus… Que cette image de mort ne vous effraie point, mon amie. Il faut aller à Dieu avec simplicité et confiance : on le trouve dès qu’on a commencé de le chercher… Ceux qui nous regardent le savaient bien…

Il désignait les portraits dont les yeux fixes semblaient lui dire :

« Qui êtes-vous ? »

Et pendant que Fanny lisait tout haut les noms inscrits sur les cadres, Augustin de Chanteprie, dans le secret de son cœur, répondait :

« Je suis un homme de votre race ; je suis le fils de ces Chanteprie qui goûtèrent, auprès de vous, les douceurs de la vie mortifiée. Depuis longtemps je vous connais et je vous aime, vierges vénérables, pieux solitaires, maîtres et compagnons de mes aïeux. Je vous connais, Angélique la réformatrice, et vous Agnès, et vous Marie-Claire, et vous Angélique de Saint-Jean qui portez le nom de ma mère et lui ressemblez un peu par la tristesse de vos prunelles et la fermeté de votre bouche délicate dans un ovale aminci. Je vous connais, docteurs et pénitents, Saint-Cyran, Arnauld, Singlin, et vous, M. de Saci, et vous, M. Hamon aux fins yeux bleus, et vous, M. de Pontchâteau, visage enflammé sous la perruque noire. J’ai vécu parmi vous, je vous connais tous, et je connais toutes les pierres de votre ermitage, tous les arbres de votre vallon. Je l’ai entendue, cette voix de la solitude ; je l’ai subi, ce charme de mort dont vous fûtes enchantés… Et j’ai fait quelquefois un rêve : tout quitter pour gagner tout, vivre dans le travail et la prière, parler peu, méditer beaucoup, borner à ces bleuissantes collines l’horizon de mes songes et de mes désirs !… J’ai fait ce rêve ; mais je croyais le monde plus jeune de trois cents ans. Port-Royal n’est plus que la ruine d’une ruine, et je n’ai trouvé que des pierres, des ronces, le silence et le souvenir…

Les Mères vêtues de blanc, les Docteurs vêtus de noir, disaient, de leurs lèvres muettes :

« Nous ne vous connaissons pas. »

— « Vous ne me reconnaissez pas, parce qu’une femme m’accompagne, répondait encore Augustin. Vous la regardez sévèrement, M. Le Maistre, vous que la Mère Agnès détourna du mariage… Vous froncez les sourcils, M. de Pontchâteau, vous qui ne fûtes pas insensible aux attraits d’une demoiselle romaine… Rappelez-vous donc le vertueux attachement que les dames de Liancourt et de Luynes, vos amies, témoignèrent à leurs époux. Rappelez-vous les noces chrétiennes de M. Issali, honorées par les prières et les présents de la Mère Angélique. Considérez sans colère cette créature de Dieu que j’ai choisie et que je mène, par des voies obscures, vers l’éternelle vérité. Le plein jour de la grâce n’a pas lui sur elle… mais je l’aime pour sa misère, pour son ignorance, pour son erreur, pour le sang de Jésus qui la couvre… Pardonnez-lui d’être jeune et belle ! Pardonnez-moi de la chérir ! ».

Ainsi parlait Augustin de Chanteprie, avec son âme, effrayé par l’hostilité mystérieuse des morts.

— À quoi pensez-vous donc ? dit Fanny de sa voix caressante.

— Ma pensée divaguait… Je me divertissais puérilement à ranimer ces figures silencieuses : les Messieurs me demandaient qui j’étais et qui vous étiez, et ce que nous faisions dans leur retraite…

— Et vous avez répondu ?

— Vous saurez ce que j’ai répondu… Venez, madame.

Ils traversèrent l’emplacement de l’église, et s’arrêtèrent devant un petit enclos où s’élevait une stèle funéraire.

— C’est le « cimetière du dehors » et le tombeau de Racine, n’est-ce pas ? dit la jeune femme. Pauvre Racine ! Les Messieurs haïssaient les mensonges de l’art autant que les réalités de l’amour.

Elle se tut, épouvantée d’avoir prononcé ce mot.

Le jeune homme souriait.

— Je me rappelle, dit-il, le matin où M. Forgerus, mon cher maître, me conduisit pour la première fois à Port-Royal. J’avais seize ans. La dernière neige fondait sur la première verdure ; l’air était vif, le soleil tiède, et il y avait des violettes dans les chemins creux. Je venais de lire Bérénice… Vous, madame, qui, petite fille encore, aviez tout lu, les bons livres et les mauvais, les modernes et les anciens…

— Les modernes surtout !…

— Vous ne pouvez pas comprendre dans quelle disposition d’esprit et de cœur j’avais abordé Racine. J’étais, par l’éducation et le caractère, tout semblable à quelque jeune Français de 1680, et je découvrais les classiques dans la fraîche fleur de leur nouveauté. M. Forgerus affirmait que Bérénice était une pièce assez faible, une élégie dialoguée, indigne, prétendait-il, de la Muse tragique…

— Il avait des opinions un peu… surannées, votre M. Forgerus.

— Hélas ! il ne se doutait pas que j’étais enfantinement épris de la reine juive.

— Ce fut votre première passion ?

— Ce fut ma seule passion. Vous riez ?… Mes sentiments vous paraissent plus ridicules que la perruque et la chaise à porteurs ?

Elle répondit :

— Vous avez une âme charmante… Et qu’advint-il de ce grand amour ?

— M. Forgerus voyait Racine à travers Port-Royal. Moi, pauvre écolier, je vis Port-Royal à travers Racine… Nous parcourûmes les bois où l’élève de Lancelot appelait tout bas Chariclée. Nous passâmes sous ces peupliers qui ont la noble élégance, le jet ferme et pur du vers racinien, et qui murmurent éternellement une tremblante élégie… Écoutez, madame, les peupliers de Port-Royal.

Il montrait les sveltes arbres qui jaillissent du sol toujours humide, les arbres pâles et légers, presque féminins, dont le frémissement semble une prière inarticulée et mélodieuse.

— Mon maître, à cette même place, me parlait de Pascal et d’Arnauld ; moi, je rêvais que j’étais Titus et que je sacrifiais Bérénice à ma gloire et aux intérêts du peuple romain. Oh ! je la sacrifiais héroïquement, galamment, en gentilhomme… Mais n’est-ce pas un singulier présage que j’aie connu à Port-Royal le pressentiment de l’amour ?

— Vous débutiez par le sacrifice, dit Fanny. C’était tout à fait janséniste. Et, dites-moi… Était-ce encore un présage ?

— Comment ?

— Je veux dire… Non, je ne veux rien dire… Allons-nous-en !

Elle riait d’un rire un peu forcé. M. de Chanteprie insista. Il était redevenu très sérieux, avec cet air de douceur et de gravité auquel Fanny ne résistait point.

— Dites-moi votre pensée, toute votre pensée.

— Je pense… Vous vous en doutez bien… Si vous aimiez Bérénice, si Bérénice vous aimait, et si quelque chose… quelqu’un… votre mère, par exemple… ou votre Dieu… vous commandait de sacrifier une femme aimée…

— J’espère que mon devoir serait plus fort que ma passion, répondit Augustin.

Elle eut un regard plus éloquent que toutes les paroles.

— Vous ignorez la force de l’amour. Vous n’avez aimé que des chimères… Allez, vous êtes un enfant !

— Quoi ! dit-il, vous me croyez incapable d’amour, vous !

Il y avait dans sa voix de l’étonnement, de la tristesse, un reproche infiniment tendre.

— À la vérité, reprit-il, les poètes de la débauche n’ont pas instruit mon adolescence, et ce mot : « l’amour », représente pour moi quelque chose de grave et de sacré ! Je ne l’ai jamais prononcé devant aucune femme. Je ne l’ai jamais confondu avec le grossier désir, appel de la chair à la chair. Jamais…

La confidence hésita sur ses lèvres.

— À dix-neuf ans, j’aperçus, tout à fait par hasard, la poitrine nue d’une fille, et je vous jure que l’idée de l’amour ne mêla point au trouble involontaire que j’éprouvai… Et même cette première rencontre avec la femme m’inspira je ne sais quelle terreur, je ne sais quelle répugnance… Je ne vis que l’occasion du péché !

— C’est singulier, dit Fanny. Si vous m’aviez parlé ainsi quelques semaines plus tôt, j’aurais trouvé votre sentiment monstrueux et contre nature… Mais, aujourd’hui, je crois vous comprendre : vous regardez la beauté, l’art, l’amour, la vie avec vos yeux de chrétien.

— Et je ne puis aimer qu’avec mon âme chrétienne… Fanny ! (Il osait prononcer tout haut, ce nom,) Fanny, n’est-ce pas, pour une femme aimée, une certitude très douce et consolante ? Celle que j’aimerai, je l’aimerai sans partage, sans défaillance, jusque dans la vieillesse, jusque dans le tombeau, jusque dans les mystérieuses expiations et les mystérieuses récompenses de l’éternité, car, malgré l’inégalité des mérites, Dieu se souviendra de sa promesse et ne voudra point séparer ce qu’il a uni… Oh ! Fanny, ne sentez-vous pas ce que vaut un tel amour : un amour que rien ne rebute, qui donne tout, qui ne désespère jamais, qui comporte tous les silencieux renoncements, toutes les ambitions héroïques, l’amour enfin d’un homme qui ne croit pas à la mort ?

Il parlait d’une voix véhémente, redressant sa haute taille, le bleu de ses yeux étrangement avivé.

— Ah ! s’écria Fanny, troublée, tremblante, pourquoi me parlez-vous ainsi ?… En vous écoutant, moi qui ne suis pas… pas encore… chrétienne, je me demande si j’ai été vraiment aimée, si j’ai aimé vraiment… Si vous saviez ce que le monde appelle amour ! Si vous connaissiez la bassesse, la lâcheté des hommes… et l’ignominie de leurs désirs… Si vous soupçonniez quelle lie de souvenirs vous remuez dans mon âme !… Pourquoi me parler ainsi, à moi… à moi !…

— Parce que… ce sacrifice du rêve et de l’amour, ce sacrifice que je suis capable de faire, et dont la pensée me déchire maintenant, ce sacrifice vous pourriez nous l’épargner, Fanny !

Nous l’épargner ?

— Ô Fanny, vous avez dit : « Je ne suis pas… pas encore… chrétienne. » Mais faites un pas seulement… Dieu ne vous demande qu’un peu de bonne volonté… Et déjà il me semble que vous êtes inquiète, émue… Je devine en vous un sourd travail… Nous séparer ! nous séparer, maintenant… après cet aveu !… N’est-ce pas que ce n’est plus possible, maintenant ?

— Eh ! que sais-je ? fit-elle. Qu’exigez-vous de moi ? C’est terrible… Suis-je maîtresse de mon esprit qui se révolte et s’égare ?… Puis-je croire malgré moi ?… D’où me vient l’émotion, la joie que je ressens ?… Je ne me connais plus moi-même… Vous avez enivré ma raison et mon cœur… Croire ! aimer !… Mais je ne sais pas si c’est Dieu que je cherche ou vous que j’aime !

— C’est Dieu que vous cherchez en m’aimant. (Et, tout à coup, Augustin pâlit.) Vous l’avez dit, vous m’aimez… C’est donc vrai !… Cette heure est venue… Je ne la croyais pas si proche… Ô Fanny, je ne vous ai pas tendu un piège ; je n’avais pas prémédité cette conversation, cet aveu… Nous avons parlé malgré vous, malgré moi… Dieu a tout conduit ! Il vous éclaire enfin, il vous éveille, il vous promet à moi, ô mon unique amour !… Écartez vos mains. Laissez-moi vous regarder… Oh ! votre sourire, vos larmes délicieuses !… Vous m’aimez ! Vous m’aimez ! Dieu est bon…

Il abaissait presque violemment les mains de la jeune femme, et, dans un délire de bonheur, il lui parlait visage contre visage.

— Fanny, je vous entraînerai, je vous sauverai ! Qu’est-ce que les révoltes de la raison ?… L’amour, l’amour humain et divin emportera tout, fera place nette… Ne discutez pas, ne résistez pas ! Laissez faire la grâce… Ô mon amie, ô ma compagne éternelle, ô chère âme rebelle et vaincue, chère âme…

Il la tenait contre sa poitrine. Elle renversa la tête, et dit dans un soupir :

— Si c’était vrai !… Mais que faites-vous ? Vous me connaissez à peine. C’est une folie, mon pauvre enfant !… Vous êtes si jeune !… Et moi, j’ai vécu dix vies… Voilà que je n’ose plus vous regarder, vous parler… J’ai presque honte…

— Vous avez tant souffert ! Il faut être heureuse, ma Fanny.

— Ah ! dit-elle, personne ne vous ressemble, personne n’aime comme vous… Eh bien ! persuadez-moi, entraînez-moi. Je ferai tout ce que vous voudrez, je croirai tout… Je ne savais pas tant vous chérir… Dites encore : « Ma chère âme… »

Il balbutia :

— Ma chère âme…

Le vent se levait ; les peupliers frémirent dans la lumière et, sur la prairie, une longue vague verdoyante ondula. Les roses pourpres, à la ceinture de Fanny, s’effeuillèrent… La brise éparpilla les pétales par-dessus la haie, jusque sur la pierre de Racine. Les amants oubliaient le lieu, et l’heure, et qu’ils marchaient sur des tombeaux ; ils se regardaient face à face, avec des yeux éblouis…


De cette heure, des heures qui suivirent, il leur resta le souvenir lumineux et flottant d’un songe, images éparses, sensations confuses, paroles inachevées et recommencées toujours… Ils déjeunèrent à la Chabourne, en plein air, dans le jardin de l’auberge, et l’hôtesse s’étonna qu’ils n’eussent pas faim. Ah ! le repas sur la table rustique, le bleu du ciel entre les branches, l’odeur de miel qui monte des taillis, le perpétuel ravissement, la surprise, l’éveil intérieur d’une âme nouvelle à qui tout paraît nouveau !…

Fanny se laissa conduire, indifférente aux paysages qu’elle parcourait dans le demi-somnambulisme des grands bonheurs. Une stupeur divine paralysait sa raison. Domptée, esclave, suspendue au bras d’Augustin, elle n’était plus qu’une sensibilité frémissante. Longtemps, ils s’égarèrent dans les bois des Mollerets qui dominent Port-Royal, et, le chemin s’abîmant tout à coup, ils s’arrêtèrent sur la crête de la colline. Un promontoire de rocher s’avançait en proue, surplombant des coulées d’argile rouge, et, sous le vaste ciel bleu et blanc, sous le ciel à gros nuages cernés d’une ligne brillante, c’était le panorama de la vallée toute verte : le vert acide des prairies rayées par les rubans des routes, le vert olivâtre des bruyères, le vert argenté des trembles et des peupliers, le vert compact et moutonnant des bois qui dessinent sur l’horizon une longue ligne circulaire.

Augustin et Fanny se reposèrent sur la roche où croissaient de maigres pins. Des feuilles mortes pourrissaient dans les flaques d’eau qu’un orage avait laissées aux creux de la pierre. Assis côte à cote, mains unies, fronts rapprochés, ils sentaient planer la mélancolie de l’espace et du silence.

— Êtes-vous heureuse, Fanny ?

— Trop heureuse. Je voudrais que demain ne vînt jamais.

— Demain sera plus beau qu’hier.

— Je connais les lendemains… Oh ! la douceur de l’amour qui commence !

Ses yeux se voilèrent. Augustin comprit qu’elle demeurait, malgré leurs confidences, une créature mystérieuse. Depuis qu’ils erraient à travers bois, il n’avait voulu parler que d’elle seule, tant il souhaitait la bien connaître. Mais, dès ce premier dialogue d’amants, il s’apercevait combien leur situation était bizarre et délicate… La jeune femme meurtrie par la vie et les passions, n’était-elle pas l’aînée, l’initiatrice, même quand elle se faisait petite pour dire : « Instruisez-moi, dirigez-moi ! » Déjà, elle avait prononcé des mots étranges ; elle avait fait allusion aux avilissantes tristesses de son mariage, aux influences corruptrices qu’elle aurait subies, peut-être, si elle n’avait pas rencontré Augustin… Le jeune homme n’osait arrêter sa pensée sur l’énigme qu’il devinait très douloureuse, et un peu humiliante pour son amie ; et il ne retenait rien encore de ces demi-confidences, sinon que Fanny avait beaucoup souffert. Elle jouissait de cette confiance, de cette simplicité exquise d’Augustin : elle se penchait sur cette âme comme sur un lac très pur, profond, paisible, où elle ne voyait que son image mêlée au reflet du ciel.

— Fanny, que craignez-vous, ne vous ai-je pas rassurée ? Ne pensez pas à des choses qui vous affligent… Dès demain, mon amie, nous verrons l’abbé Vitalis. Il a deviné notre secret ; il m’aime beaucoup, et il vous estime… Je suis certain qu’il ne refusera pas de vous donner des instructions et des conseils… Ah ! si M. Forgerus était en France !

— Vous lui écrivez souvent, à M. Forgerus ?

— Non, je l’avoue… Et lui-même, absorbé par ses travaux, adresse trop rarement, tous les quatre ou cinq mois, une courte lettre à ma mère. J’ai eu quelquefois des velléités de lui écrire, de lui raconter mon amour, mes projets… Une sorte de pudeur m’a retenu… J’ai craint de mal expliquer mes sentiments, d’alarmer M. Forgerus, qui eût alarmé ma mère, par contrecoup.

— Votre mère ne soupçonne rien ?

— Ma mère est une solitaire, une recluse… Elle ne voit que M. Le Tourneur et les Courdimanche… Je les mettrai à moitié dans la confidence, ces bons Courdimanche, pour qu’ils soient engagés d’honneur à ne point nous trahir… On est si méchant dans les petites villes !… Quand mes vieux amis sauront que vous voulez devenir une bonne catholique, ils vous chériront, j’en suis sûr.

— Mais, votre mère… M. Vitalis m’a parlé de sa haute intelligence, de ses vertus… Elle m’effraie un peu…

— Ma mère, quand elle saura votre histoire si touchante, quand elle sera certaine que vous partagez notre foi, ma mère ne demandera pas si vous êtes riche ou pauvre, laide ou jolie…

— Vous êtes optimiste, mon cher Augustin… Madame de Chanteprie doit souhaiter pour bru, une jeune fille de votre monde, élevée au couvent dans les bonnes traditions, et que vous n’auriez pas besoin de convertir avant de l’épouser.

— On nous l’avait présentée, cette jeune fille : je n’ai pas désiré la voir deux fois.

— Votre mère, vos amis diront que c’est folie, à votre âge, d’épouser une femme plus âgée que vous, une artiste, une indépendante, et qui n’a ni famille, ni relations mondaines, ni dot… Et je ne suis pas loin de penser que c’est une folie, en effet, que vous allez faire…

— Est-ce une folie que d’accomplir la volonté de Dieu, et notre rencontre ne fut-elle pas, pour tous deux, providentielle ?

Fanny murmura :

— Une jeune fille, pure comme vous, une âme blanche… Mais non, une enfant ignorante ne vous aimerait pas comme je vous aime. Elle ne comprendrait pas ce qui fait le charme exceptionnel, unique, de votre caractère… Moi, je vous aime… (D’un geste involontaire, elle pressa sa joue contre l’épaule d’Augustin, frissonnant au contact de l’étoffe rude). Je n’ai pas une âme sublime, je ne suis pas sainte, je ne suis pas héroïque : vous ne m’admirerez pas, Augustin, mais vous verrez que je sais bien aimer. Je suis un peu Italienne par ma mère, et je ne ressemble guère aux Françaises coquettes et prudentes qui entretiennent par leurs caprices le désir des hommes et l’irritent par leurs refus. L’amour fait de moi un être faible et violent, mais sincère… Je ne ruse pas, je ne mens pas ; je hais les subterfuges misérables. Et c’est terrible, ce sentiment qui me livre, corps et âme, sans défense, tout entière à celui que je ne suis pas sûre de posséder tout entier.

— Je suis tout à vous, Fanny,

— Ah ! j’ai peur de vous et de moi… J’ai peur de trop vous aimer… Depuis bien des jours, je ne faisais que vous attendre… Mais j’étais calme encore… Nos petites joies quotidiennes me suffisaient. Maintenant, j’ai vu le fond de moi-même : je sais combien je vous aime et comment…

— Ne savez-vous pas aussi combien et comment je vous aime ?

— Hélas ! j’ai perdu l’habitude du bonheur : ce trésor inattendu que vous m’offrez, il me paraît si fragile dans mes mains tremblantes !… Ô mon ami, êtes-vous bien sûr de vous ? Dites, vous ne m’aurez pas appelée à la vie, à la joie, à la lumière, pour me rejeter dans la solitude et dans la nuit ?… Je m’abandonne à vous d’un cœur si confiant !… Ne me faites pas de mal ! J’ai tant souffert ! Je voudrais tant ne plus souffrir, être un peu heureuse !… Soyez indulgent et doux pour moi.

— Ma bien-aimée !… Ma pauvre bien-aimée !…

— C’était si cruel d’être seule, toujours seule !… La solitude, l’ennui… Qu’allais-je faire ? J’ai eu des instants de folie… Et puis je vous ai connu, je vous ai aimé… Comme nos yeux se parlaient malgré nous !… Ô mon ami, mon amour, puisque vous êtes venu, dites-moi, répétez-moi que vous ne vous en irez plus, jamais, de ma vie !

— Fanny, ignorez-vous donc ce que vous êtes pour moi ?… Vous êtes la sœur, l’amie, l’amante, l’épouse, tout ce que la femme peut être de plus vénérable et de plus charmant. Et comme vous, bien-aimée, j’implore : « Puisque vous êtes venue dans ma vie, ne vous en allez plus jamais, mon amour ! »

Ils se contemplaient, transfigurés dans une admirable expression d’extase presque douloureuse. Et Fanny, tout à coup, posa sa main sur les cheveux blonds, qu’elle effleura d’une caresse…

Un souffle orageux vint de l’ouest, chassant de gros nuages qui décoraient fastueusement le ciel. Des ombres violettes traînèrent sur les collines, et la voix grave des pins et des chênes répondit au lointain murmure des peupliers. Un vol de pigeons monta de la profondeur, se balança mollement et, dispersé, reformé, à grands coups d’ailes regagna le colombier de Port-Royal. Quelques gouttes de pluie tombèrent.

— Partons ! dit Augustin.

Ils s’engagèrent dans le bois, lui pâle et pensif, elle tout enivrée encore, et rentrèrent à Port-Royal par la porte de Longueville.

— Attendez-moi un instant, Fanny : j’ai gardé la clef de l’oratoire ; je cours chez le concierge et je reviens.

Le bonhomme, en apercevant Augustin, parut indigné.

— Monsieur de Chanteprie, est-il possible !… Je vous ai cherché partout… Vous aviez laissé la porte ouverte… Oh ! monsieur, ce n’est pas bien !

Il semblait craindre qu’un ennemi, un jésuite, peut-être, ne s’introduisît dans le musée pour en dérober les trésors. Et il se renfrognait en grommelant des reproches. M. de Chanteprie le suivit jusqu’à la chapelle.

— Voyez, dit-il, il n’y a point de dégâts. Personne n’est venu en mon absence.

Le gardien faisait une inspection minutieuse, grognant toujours. Augustin ne l’écouta plus. Une lueur crépusculaire tombait des vitraux qui reproduisent les plus célèbres toiles de Philippe de Champaigne. L’or des cadres s’atténuait, et presque disparus dans le noir, les visages des Messieurs et des Mères apparaissaient couleur de cendre. Leurs yeux fixés sur Augustin n’exprimaient ni la sympathie ni la colère. Et, pour la première fois, M. de Chanteprie comprit que ces morts étaient bien morts.

Il demeurait cloué au seuil, immobile, respirant une odeur de sépulcre… L’ombre s’épaississait. Le gardien tira la porte, qui gémit lugubrement. Augustin s’en alla comme un étranger, tête basse, à travers les ruines.


XII


Rouvrenoir est un village de soixante feux, bâti dans la vallée à l’endroit où les coteaux boisés s’écartent pour découvrir un morceau de plaine.

De cette commune dépendent quelques hameaux, Gariguières, Aubryotte, Morlin, Les Roches, Le Chêne-Pourpre, dispersés dans les replis du terrain, dans la foret, sur les plateaux, sur la pente des collines. La chemin vicinal de Hautfort-le-Vieux aux Yvelettes suit la courbe du vallon et traverse Rouvrenoir. Une tranchée artificielle coupe le haut promontoire où s’élèvent, face à face, séparées par la route, étayées par des remblais de maçonnerie, la maison d’école, à droite, et à gauche, en plein ciel, l’église…

Cette église, grossière, pauvre et belle, écrase le village, dont les plus hautes maisons n’atteignent pas au niveau de ses fondations dix fois séculaires. On aperçoit, de très loin, parmi les pins tordus du cimetière, la masse grisâtre du clocher, le toit de tuile brune et moussue rapiécé de tuile rose. Un escalier de pierre monte sur le côté de la tranchée, par où passent les noces et les convois. Et les gens qui flânent, sur le chemin, peuvent voir, en levant la tête, le voile des mariées flotter au soleil, là-haut, ou le drap noir des bières osciller au pas des porteurs.

À trente mètres de l’église, le presbytère occupe l’angle d’une petite place. C’est une maison assez confortable, bâtie entre cour et jardin. L’abbé Vitalis l’habitait depuis douze ans, avec sa mère, vieille paysanne aux traits durs, à l’œil méfiant, toujours mâchonnant des patenôtres. Elle recevait mal les gens qui venaient en visiteurs, et dérangeaient « son garçon l’abbé ». Mais, surtout, elle était féroce pour les femmes.

Un soir d’août, madame Manolé sonna à la grille du presbytère. La vieille, qui étendait du linge dans la cour, ne broncha pas. Elle avait reconnu la Parisienne, qu’elle détestait sans savoir pourquoi.

Fanny carillonna si fort que l’abbé Vitalis lui-même ouvrit une fenêtre au premier étage.

— Maman ! cria-t-il, faites entrer madame Manolé : je descends !

La mère Vitalis obéit de mauvaise grâce, et Fanny la suivit dans la petite salle à manger du presbytère. Le papier de tenture à rosaces jaunes, décollé par l’humidité, des lithographies banales, un tapis taché d’encre sur la table, un râtelier de pipes sous une planche de sapin brut où s’alignaient quelques livres, tout révélait la misère et l’incurie. Fanny, demeurée seule, entrevit l’ombre de la paysanne qui rôdait autour de la fenêtre, et l’écho d’une altercation étouffée parvint jusqu’à elle.

— Je suis le maître, ici…

— C’est-il possible que les enfants commandent à leurs vieilles mères ?… Martial, c’est parce que t’es curé que tu me dois pas le respect !…

— Je vous respecte, mais je vous prie de me laisser libre…

— Oui, pour qu’on jase de nous dans le pays… Tu sais point la mauvaiseté des gens… J’te dis qu’ils écriront des choses sur toi à Monseigneur…

— En voilà assez !…

L’abbé entra dans la salle à manger, brusquement.

— Excusez-nous, madame, je vous prie. Ma mère a l’oreille dure, et moi j’étais occupé là-haut… Vous avez quelque chose à me demander ?

— Je vous demande de venir dîner, ce soir, aux Trois-Tilleuls, avec M. de Chanteprie.

— Très volontiers… Et… il n’y a pas autre chose ?

— Si…

— À votre air, je m’en doutais. Rien de grave ?

— Oui et non… Puis-je vous parler à cœur ouvert, comme on parle en confession ?

— Sans doute !…

— Eh bien, monsieur le curé, je suis très fâchée contre vous. Je vous garde rancune.

— Pourquoi ?

— Parce que vous m’avez envoyée à l’abbé Le Tourneur, quand M. de Chanteprie vous a demandé de commencer mon instruction religieuse.

Le visage de l’abbé se rembrunit.

— M. Le Tourneur est un prêtre consciencieux, un homme du monde. Il sait parler ; il sait conduire les âmes avec prudence et douceur. Je devine que M. de Chanteprie le trouve un peu… facile, mais un directeur trop sévère vous eût rebutée dès la première conversation.

— Vous êtes l’ami d’Augustin, monsieur le curé, et j’ose le dire, vous êtes notre ami… J’avais toute confiance en vous. Pourquoi m’abandonner ainsi, dans cette crise de conscience, si grave, qui va décider mon avenir ?

— J’ai fait ce que je devais faire, dit Martial Vitalis en fixant ses yeux sur le carreau ; soyez certaine que je n’ai pas manque à l’amitié. Mais je ne pouvais assurer une tâche au-dessus de mes forces… Je connais mon ignorance, ma maladresse… Non, je ne devais pas, je ne voulais pas me charger de vous.

— Vous me croyez donc bien difficile à convertir ?

— Vous êtes une orgueilleuse et une raisonneuse.

— C’est précisément ce que dit M. Le Tourneur.

— Contez-moi ça… Il ne me paraissait pas bien sévère, M. le curé de Hautfort ?

Fanny se récria. Sévère, non, M. Le Tourneur n’était pas sévère. Il était secrètement, mais infiniment dédaigneux. Sa politesse suave cachait le mépris d’un saint Paul pour le sexe inconstant et débile qui doit se taire et obéir. Les dames de sa paroisse lui apparaissaient comme les élèves d’un perpétuel « catéchisme de persévérance », des âmes qui avaient douze ans toujours ; de grandes petites filles et même de vieilles petites filles, à qui, lui et ses vicaires, distribuaient le « cachet d’argent » et le « cachet d’or ». Il les voulait simples, dociles, pieuses sans mysticisme, car il craignait les fanatiques, les illuminées, les candidates à la sainteté, et il avait assez d’une madame de Chanteprie dans sa paroisse. Mais il haïssait, par-dessus tout, les savantes et les raisonneuses… On peut, on doit discuter avec un homme ; à une femme, on doit imposer les idées, despotiquement… Or, Fanny n’accueillait pas comme une manne céleste les moindres paroles du prêtre. Elle avait des étonnements scandaleux, des curiosités impertinentes. Entre elle et M. Le Tourneur c’étaient des escarmouches perpétuelles, chacun guettant l’autre au détour d’un syllogisme. À chaque instant, l’abbé se précipitait sur ses livres, extrayait des citations qu’il lançait comme des bombes sans que l’évidence éclatât jamais aux yeux effarés de l’incrédule. Il énumérait les grands hommes qui avaient fait profession de foi catholique ; Fanny énumérait tous les autres grands hommes qui avaient vécu dans l’indifférence. Et c’étaient des duels acharnés où le prêtre et la femme se battaient à coups de noms célèbres : Spinoza contre saint Augustin et Darwin contre Moïse. M. Le Tourneur finissait par raconter la folie ds Nietzsche, la coprophagie de Voltaire et la conversion in extremis de Littré.

— Voilà où nous en sommes, monsieur l’abbé ! conclut Fanny. J’ai essayé de me monter l’imagination ; j’ai soigneusement cultivé ma sensibilité. J’ai commencé de pratiquer avant de croire… Et je ne suis pas plus avancée qu’il y a deux mois.

L’abbé hocha la tête.

— J’ai vu se convertir de francs païens au déclin de l’âge, parce qu’ils se souvenaient, malgré eux, du catéchisme et de la première communion. D’avoir cru, tout enfants, à l’immortalité de l’âme, il leur restait un fond de crainte obscure et d’obscure espérance. Ces fanfarons d’athéisme, nourris de la morale évangélique, demeuraient chrétiens par les sentiments et par les habitudes… Vous comprenez maintenant pourquoi l’Église attache tant d’importance à la première éducation religieuse… Mais vous, madame, vous n’avez pas reçu cette première éducation. Vous portez en vous les germes du doute. Il faut vous défricher l’âme, d’abord… Et c’est ce que M. Le Tourneur essaie de faire.

— Votre Dieu, s’il existe, sait pourtant que je voudrais croire, s’écria Fanny. Il doit m’aider…

— Aidez-vous, Dieu vous aidera… Oui, madame, Dieu sait que vous voulez croire, mais il sait aussi pourquoi vous voulez croire, et que vous cherchez seulement dans la foi le moyen d’assurer votre bonheur… Vous apportez dans le sanctuaire une arrière-pensée toute profane. Vous n’aimez pas Dieu pour lui-même et par-dessus tout : vous aimez M. de Chanteprie… Si ce jeune homme n’était pas un bon chrétien, s’il n’avait pas exercé sur votre esprit une sorte de violence, vous fussiez demeurée tranquille dans votre incrédulité…

— Peut-être… probablement…

— Et puis vous raisonnez trop… À quoi bon ?… Vous espérez que ce pauvre M. Le Tourneur vous prouvera l’existence de Dieu, l’immortalité de l’âme, etc… Mais Pascal a dit, depuis longtemps, que la religion n’est pas certaine pour la raison. On ne prouve pas Dieu ; on le sent. « La foi, c’est Dieu sensible au cœur. » Il faut aimer pour croire, et vous n’aimez pas. Imitez le capitaine Courdimanche : il ne raisonne pas, il aime. Il ne discute pas, il pratique… Les conversions réelles et durables sont des miracles de l’amour.

— Autrefois j’aurais dit : « des phénomènes d’auto-suggestion… »

— Le bout de l’oreille pointue reparaît ! dit Vitalis.

— Ne souriez pas, monsieur le curé. Je suis très sincère. J’aime Augustin… Hélas ! je l’aime plus que Dieu, et je voudrais aimer Dieu à cause de lui.

— Oui : vous posez vos conditions au bon Dieu : « Seigneur, donnez-moi l’homme que j’aime ; je vous aimerai par surcroît… »

— Ah ! je ne devrais pas ruser avec moi-même, dit la jeune femme. Je devrais avouer à M. de Chanteprie que je piétine, que je recule… Et je n’ose pas… Non, je n’ose pas. Je crains de perdre Augustin… Je ne peux plus vivre sans lui, maintenant. Je l’aime.

L’abbé répondit :

— Et moi, je vous plains… Vous êtes dans la mauvaise voie. Si vraiment vous souhaitez vous convertir, il faudrait quitter pour quelques mois M. de Chanteprie. Vous pourriez faire une retraite dans un couvent…

— Ça, jamais…

— Pourquoi ?

— Je ne veux pas quitter Augustin.

— Eh bien, prenez garde qu’il ne vous quitte, lui, le premier… Ma pauvre amie, votre Augustin a le jansénisme dans le sang. Sa religion intransigeante ne lui permet aucun accommodement avec le Ciel… Étudiez-le bien : c’est une âme toute d’une pièce, naïve, sublime, impitoyable… Si vous vous mettiez entre Dieu et lui, il marcherait sur vous pour aller à Dieu ; il marcherait sur sa mère !…

— Vous me désespérez.

— Je vous avertis.

— Et vous ne pouvez rien de plus pour moi ?

— Rien de plus.

— Vous refusez encore de me convertir ?

— Absolument. J’y serais inhabile… Il n’y a pas au monde que M. Le Tourneur et moi. Cherchez un autre directeur, et rappelez-vous mon conseil : allez au couvent.

— Comme Ophélie… Grand merci ! Je resterai aux Trois-Tilleuls.

— À vos risques et périls !

— Soit !


« Quel étrange prêtre que cet abbé Vitalis ! songeait Fanny en remontant la côte du Chêne-Pourpre. Il a certainement une arrière-pensée… Ah ! ce n’est pas un enthousiaste ! Mais l’abbé Le Tourneur, non plus, n’est pas un enthousiaste, ni ce gros réjoui d’abbé Chavançon qu’on m’a présenté l’autre jour, chez les Courdimanche… »

Aux Trois-Tilleuls, elle trouva Augustin. Il dit son inquiétude : madame de Chanteprie, demi-percluse, ne pouvait plus marcher. Le médecin lui ordonnait expressément les eaux de Bagnères-les-Pins, une nouvelle station thermale des Basses-Pyrénées, récemment mise à la mode par des couvents qui recevaient des pensionnaires. Il insistait même pour que madame Angélique restât dans le Midi au moins six semaines. Et devant l’obstiné refus de la malade, Augustin songeait à faire intervenir l’abbé Le Tourneur.

— J’admire et je déplore le courage de ma mère. Elle accepte la souffrance comme une grâce purificatrice. Pour un peu, elle dirait qu’un chrétien doit rougir de n’être point malade, et qu’une trop bonne santé est une honte aux personnes pénitentes. Elle supporte ses maux avec patience, et avec impatience les remèdes du médecin.

— Vous n’avez donc aucun pouvoir sur elle, vous, son fils ?… Est-ce que votre mère vous fait peur ?

— Peur, non. Mais je suis saisi de respect quand je pénètre dans cette chambre nue et pauvre où ma mère vit depuis quinze ans. Ce que je devine de ses austérités me rend tout humble devant elle. Comment oserais-je lui donner des conseils, discuter sa volonté ?

— Voilà une singulière façon de comprendre la tendresse maternelle et l’amour filial !… Votre mère se tuerait pour la plus grande gloire de Dieu que vous diriez encore amen !

— Si vous connaissiez ma mère, vous sauriez qu’elle ne veut point être aimée comme une autre…

— Je m’en aperçois… Ah ! mon cher Augustin, vous compliquez à plaisir les choses les plus simples… Vous ne pouvez remuer un doigt sans déranger Dieu et le diable…

— Ne plaisantez pas de cette façon, Fanny… Vous êtes bien nerveuse !…

En elle-même, elle pensait :

« Suis-je lâche !… Je devrais lui dire la vérité : que l’abbé Le Tourneur m’assomme, que la vie présente m’intéresse cent fois, mille fois plus qu’une problématique éternité, et qu’il faut me demander, non pas des vertus impossibles, inutiles, mais ce que je puis donner : mon amour. »

L’abbé Vitalis arriva. Tout le temps du dîner, Augustin raconta l’héroïsme et les souffrances de sa mère. Le prêtre blâma cet excès de zèle qui, prétendait-il, est une forme de l’orgueil. Et il montra que l’orgueil est l’apanage héréditaire des jansénistes.

— Ils sont, comme disait plaisamment Voltaire, pleins d’orgueil et de saint Augustin.

Le nom de Voltaire mit Augustin en fureur, et, pendant que les deux hommes discutaient, Fanny rêvait à cette redoutable madame de Chanteprie qu’il faudrait affronter, un jour. Madame de Chanteprie accueillant Fanny Manolé !… La jeune femme s’étonna tout à coup d’avoir cru à la possibilité d’une conversion, d’un mariage, et un immense découragement l’envahit. Certes, quand elle avait dit à Augustin, dans la prairie de Port-Royal : « Je ferai ce que vous voudrez ; je croirai ce que vous voudrez », elle avait obéi à une impulsion soudaine, irrésistible… « Hélas ! pensait-elle, fût-ce pour sauver ma vie, je ne saurais me convaincre que deux et deux font cinq. »

— Eh ! disait Vitalis, répondant à Augustin, je ne défends pas les jésuites ; mais je vous affirme que l’homme, muré vivant dans l’étroit cachot de la doctrine janséniste, s’y fût desséché et ratatiné… Les jésuites ont ouvert la brèche, donné un peu d’air et de jour…

Il s’amusait parfois à taquiner M. de Chanteprie ; mais, ce soir-là, Augustin ne voulut pas comprendre les paradoxes de l’abbé. Et Fanny, tirée de sa méditation, vit en lui un homme qu’elle ne connaissait pas, raide et violent, âpre à la dispute, celui-là même dont Vitalis disait qu’il marcherait sur sa mère pour aller à Dieu.

« C’est un fanatique, pensa-t-elle avec effroi. Comme il oublie ma présence et notre amour ! »

Et tout haut :

— Messieurs, taisez-vous, je vous en prie, et quittons la table… Je vais vous faire un peu de musique pour calmer vos esprits.

Elle se mit au piano. Un long arpège éclata, comme une fusée mélodieuse. La porte de la salle à manger, grande ouverte, découpait un rectangle pâle qui fascinait le regard. Il n’était pas tout à fait nuit. Le ciel passait lentement du rose au mauve, et déjà, sur la terrasse, le disque de la pleine lune émergeait parmi les branches des pommiers.

— Écoutez… C’est une valse de Chopin.

De lentes spirales mélodiques se déroulaient, s’élargissaient, plus rapides ; des paysages s’ébauchaient, tout de cristal et de vapeur, habités par les fées tournoyantes de la valse ; et parfois, mêlée aux sanglots stridents, aux rires surnaturels, une plainte s’élevait, une plainte humaine, un soupir d’extase et d’amour…

Dehors, les masses d’arbres, les chaumes s’enfonçaient en un mystère bleuâtre. Le mur de la cour devint noir, et le sable des allées commença de blanchir entre les pelouses. Puis un rayon toucha la pierre pâlissante du seuil, glissa sur le carreau, jusqu’aux pieds de la musicienne, et cela fit, à travers la salle obscure, un étroit chemin de lumière, poudre d’impalpable argent.

Le dernier accord expirait en sourdine. Fanny, les doigts étendus, immobiles, prolongeait l’enchantement. La lune et l’ombre erraient sur elle. Et soudain quelqu’un remua, dans les ténèbres, près du piano. Une main furtive toucha l’épaule de la jeune femme ; une joue brûlante effleura presque sa joue, et Fanny tressaillit à ce contact.

Augustin dit tout bas :

— Je vous en prie… sortons… Cette musique m’affole… Être là, si près de vous…

Fanny se leva :

— Monsieur le curé, rêvez-vous ou dormez-vous ? Vous ne dites rien.

— J’écoutais, répondit Vitalis à l’autre bout de la salle.

— Vous m’avez priée expressément de vous congédier de bonne heure. Voulez-vous que nous fassions une promenade au clair de lune ? La nuit est si tiède, si belle, j’aurai du plaisir à marcher… Augustin ?…

Elle ne put retenir une exclamation en voyant le jeune homme apparaître dans l’irradiation lumineuse… Oh ! ce visage changé, transfiguré, et ces yeux, ces yeux d’amour !

— Passez devant, monsieur le curé, et vous aussi, monsieur de Chanteprie ! Je ferme la porte. Nous traverserons le bois obliquement pour gagner la route.

Ils s’engagèrent dans le sentier où des baliveaux, courbée en arc, criblaient la lumière. Une pluie de clarté brillante et pâle s’égouttait des mille petites branches, des mille petites feuilles, coulait, pénétrait le taillis. Les châtaigniers lui opposaient une épaisseur opaque ; les genévriers découpaient des angles noirs, des silhouettes hérissées, hostiles… Mais l’averse lunaire ruisselait sur les feuillages légers des acacias, des bouleaux, des trembles, inondait les troncs blanchâtres d’un éclat mouillé.

Le chemin descendait, plus étroit, vers les pâturages en friche qui bordent la route de Rouvrenoir. On entendait la clochette d’un crapaud, parmi les bruyères. Vitalis marchait en avant ; Fanny le suivait, précédant Augustin. Parfois, elle se détournait pour lui sourire.

Jamais elle ne l’avait senti plus troublé, plus vibrant, ébauchant des phrases, des gestes qu’il n’achevait pas. Elle-même frémissait, envahie par une anxiété singulière, dans l’attente de quelque événement mystérieux. Était-ce la musique, l’odeur du bois, la nuit de lune qui leur bouleversaient ainsi l’âme et les sens ? Ils n’osaient parler. Ils se regardaient à peine. Et Fanny rougissait comme une vierge aux pensées qui lui venaient.

Elle s’arrêta soudain :

— Des ronces ont accroché ma jupe. Je ne peux plus avancer. Aidez-moi.

Il mit un genou en terre, tira la branche épineuse, dégagea l’étoile qui criait en se déchirant. Fanny, penchée, appuyait une main sur son épaule.

— Je vous remercie, dit-elle. C’est fait.

Il ne bougeait pas. Et tout à coup, s’inclinant plus bas encore, il saisit le pied de la jeune femme, baisa le petit soulier de cuir jaune, le bas à jour… Fanny fit un « Oh ! » de surprise. Augustin se releva, et, prévenant le reproche qu’il prévoyait :

— J’ai déchiré votre robe. Je suis un maladroit. Je m’humilie… Ne dites rien.

Elle demeurait stupéfaite. Quoi ! le janséniste opiniâtre, l’austère M. de Chanteprie, celui qui discutait si rudement, tout à l’heure, et ne souffrait pas la contradiction, il avait pu se prosterner devant une femme, lui baiser les pieds, dans un élan d’amour éperdu ?

Hors du bois, ils trouvèrent l’abbé qui les attendait, Fanny, un peu confuse, lui expliqua l’accident, et tous trois s’en allèrent jusqu’au presbytère. L’abbé paraissait fatigué, triste peut-être.

— Le brouillard monte, dit-il ; ne vous attardez pas… Rentrez chez vous, madame. Adieu.

Augustin et Fanny étaient seuls, maintenant. Ils remontèrent vers le Chêne-Pourpre, et, soudain, s’arrêtant au milieu du chemin, ils s’embrassèrent.

Tout près, un grand châtaignier abritait quelques masures. Le feuillage, décoloré par la lune, se perdait dans le bleu verdâtre du ciel. Une cendre aérienne diluait au loin la forêt grise, et les murs des maisons étaient d’un blanc miraculeux, d’un blanc de lait, très pur, sous les chaumes sombres. On ne reconnaissait plus le paysage. Les choses prenaient un aspect immuable et mort, comme si la nuit délicieuse était le commencement d’une éternité, comme si le soleil ne devait plus revenir, jamais, et ranimer le monde…

Ni feux, ni bruit… Rien qui révélât la présence des êtres endormis derrière les murailles. Les crapauds ne chantaient plus. Il n’y avait de vivant sous le ciel que l’homme et la femme enivrés par leur baiser. De temps en temps, sans désunir leurs mains, ils s’écartaient un peu l’un de l’autre et se contemplaient avec un air d’adoration. Ils faisaient quelques pas sur la route éclatante, puis ils s’arrêtaient pour unir leurs lèvres…


XIII


La bande de vieilles filles et de veuves qui forme, dans les petites villes, la sacrée confrérie du commérage, avait bientôt deviné l’innocent secret d’Augustin. Les Courdimanche louaient la Parisienne qu’ils avaient vue deux ou trois fois. « C’était, disaient-ils, une femme supérieure, élevée dans l’ignorance par des parents trop coupables, qui soupirait après le giron de l’Église où elle souhaitait s’abriter pour toujours… » Soit ! Mais pourquoi madame Manolé ne se réglait-elle point sur l’exemple des personnes pieuses ? Pourquoi n’essayait-elle point de ressembler à mademoiselle Piédeloup, à mademoiselle Marcotte, si modestes avec leurs corsages plats, leurs paupières baissées, leurs chapeaux de demi-deuil ? La dame du Chêne-Pourpre montait à bicyclette, portait des robes excentriques et recevait des hommes !… M. Le Tourneur dut entendre les représentations que ses plus fidèles paroissiennes lui adressèrent, dans son intérêt. Croyait-il à la bonne foi de l’étrangère ? Ne craignait-il point de se compromettre, en recevant cette personne, comme le curé de Rouvrenoir s’était compromis ?… Tous les cœurs vraiment chrétiens plaignaient le pauvre M. de Chanteprie et sa sainte mère. Ne serait-il pas bon d’ouvrir les yeux de madame Angélique par un avertissement direct ou détourné !

M. Le Tourneur détestait les « histoires » : il renvoya les dévotes à leur perruche et à leur tricot. Ce n’était pas que Fanny lui fût très sympathique ; il avait accueilli d’assez mauvaise grâce les demi-confidences d’Augustin ; mais il sentait que le jeune homme était amoureux, incurablement amoureux, « buté » dans son idée de mariage… Madame Angélique pourrait refuser son consentement ? Madame Angélique était bien malade… Quoi qu’on fît, Augustin épouserait madame Manolé, convertie ou pas convertie, tôt ou tard. Elle était intelligente, expérimentée ; elle prendrait une grande influence sur Augustin, et, qui sait ? elle le détacherait peut-être de la religion… « Eh bien ! se disait M. Le Tourneur, essayons de gagner au bon Dieu cette âme et de tirer un peu de bien d’un très grand mal. Si madame Manolé n’est pas avec nous, elle sera contre nous… Et si elle est avec nous, Augustin, aiguillonné par elle, ne refusera plus de servir activement la bonne cause… Il deviendra plus hardi, plus ambitieux… Riche, noble, aimé, estimé dans la région, il représenterait à merveille les catholiques au conseil municipal… au conseil général… au parlement même… »

Ainsi rêvait M. Le Tourneur, impatient d’opposer un candidat de son choix au député radical de l’arrondissement. Quand il songeait aux élections, Fanny ne lui semblait plus trop orgueilleuse. Il la ménageait et il ne désespérait plus de l’amener, l’amour aidant, à un catholicisme aimable et modéré, très suffisant pour une dame du monde.


Cependant, Augustin commençait à craindre que son zèle imprudent ne conduisît la jeune femme à une conversion mi-sincère, sans profondeur, sans solidité. Lui-même était troublé à la pensée d’interminables fiançailles… Les pieuses lectures qui avaient longtemps nourri et fortifié sa confiance, le jetaient en d’étranges perplexités. Telle phrase de Bossuet ou de saint Augustin, telle page de saint Jean Chrysostome prenaient un sens nouveau qui inquiétait M. de Chanteprie… Ce qu’il appelait « tendresse », les docteurs l’appelaient « concupiscence ». La sainteté même du mariage, disaient-ils, peut être offensée par un trop violent amour pour la créature. Augustin ne pouvait croire que le démon de la luxure l’eût pris au piège d’une noble et sainte illusion, mais il comprenait enfin qu’il aimait Fanny pour elle-même et pour lui-même. Certes, le nom adoré, « Fanny », n’était plus le nom terrestre d’une âme : Augustin ne le prononçait plus sans évoquer le visage ardent et pâle, les molles grappes de cheveux noirs, le sourire flottant entre la joue et la lèvre, l’élégance du cou, la plénitude de la gorge devinée sous le vêtement. Fanny, c’était une femme, et c’était la femme.

Il en avait éprouvé la puissance, le soir où, dans le bois mouillé de lune, une force magique l’avait courbé devant Fanny… Ah ! les baisers sur la route blanche, les baisers lents et profonds qui semblent aspirer l’âme !… Augustin était revenu à Hautfort fiévreux, malade, parlant tout haut le long du chemin. Et c’était la première fois que les troubles pensées de son insomnie n’avaient pas respecté la bien-aimée.

Alors, pour éviter la tentation, pour expier son amoureuse faiblesse, le jeune homme pressa sa mère de l’emmener avec elle ; il l’accompagnerait à Bagnères-les-Pins ; il la soignerait, il la guérirait… Madame de Chanteprie refusa tout net. Elle se décidait enfin à partir, mais avec une pauvre malade comme elle, qui serait logée et soignée avec elle, chez ces religieuses hospitalières où les hommes n’étaient pas reçus. Que ferait Augustin seul, à l’hôtel, dans une ville inconnue ? Il dut s’incliner devant la volonté maternelle, charmé au fond de l’âme, quoiqu’il jurât d’espacer ses visites au Chêne-Pourpre…

Fanny s’effraya, pleura, cria qu’elle n’était plus aimée. Et madame de Chanteprie absente, la passion emporta tous les scrupules d’Augustin.

Madame Manolé ne se mentait plus à elle-même. Elle avait perdu tout espoir et tout désir de conversion. Le double aspect de sa beauté, qui exprimait si merveilleusement sa double nature sentimentale et sensuelle, se transforma peu à peu, et la Bacchante apparut sous l’Ange brun. Secouant la poussière de ses pieds au seuil du temple, où elle n’avait rien trouvé que des fantômes, des mots, le vide et la mort, Fanny s’en alla vers l’amour, comme la vendangeuse aux vignes… Et doucement, sournoisement, refaisant en sens inverse la même manœuvre qu’Augustin avait tentée sur son âme, elle rêva de conquérir celui qui ne l’avait point conquise, de convertir le chrétien farouche à la seule religion de la vie…

Elle fut adroite, prudente, insinuante, pour ne pas l’effaroucher ; mais, déjà, il n’était plus maître de lui-même.


Septembre s’acheva. Les rosiers remontants donnèrent leurs dernières roses, et, dans les jardinets rustiques, parmi la fumée rousse et blonde des feuillages d’asperges, fleurirent les dahlias simples, les coréopsis de velours jaune tachés de brun, les pétunias à croix violette sur fond blanc, à fine odeur de girofle, et la charmante fleur de la chicorée sauvage, l’étoile bleu lilas collée à la tige rigide d’un vert frais… Dans les chemins creux, où les troènes mêlaient leurs baies noires aux baies de corail pâle des fusains, Fanny trouvait encore quelques girolles épanouies comme des jacinthes, tordues comme des trompes d’or à large pavillon ; mais elle préférait chercher, sous bois, les gros cèpes de cuir rougeâtre, et sur le velours tendre des prairies, les petits mousserons secs, les agarics à feuillets roses, à tête blanche, couleur d’écorce de bouleau… Sans cesse, elle ramassait des petites plantes, des bestioles bizarres, des cailloux joliment veinés. Augustin l’accompagnait dans ses promenades quotidiennes sur le plateau, dans la forêt, dans ces vallons, dont la beauté printanière maintenant disparue s’unissait à jamais, dans sa mémoire, aux premières émotions de son amour. Une vapeur laiteuse, imprégnée de lumière, flottait sous le ciel d’argent et d’azur, sur les coteaux boisés où se mariaient déjà tous les tons du vert, de la rouille et de l’ocre. Les poiriers étaient d’un rouge de cuivre, les chênes d’un rouge de sang, et les petits peupliers tout en filigrane d’or. Les champs labourés avaient des nuances de cendre rose. On voyait partout des tas de pommes, dont l’odeur emplissait les prés, les cours de ferme, les rues de village, comme l’odeur même de l’automne mûrissant. Partout le cidre coulait des pressoirs, débordait les cuves. Jours mélancoliques d’octobre, jours enivrants !… La plaine fuyait en des bleus plus légers vers des horizons plus vagues, et les teintes attendries, les lignes amollies du paysage semblaient participer de l’exquise douceur de l’air qui s’insinuait dans les choses et dans les âmes…

Augustin et Fanny ne se quittaient plus. Ils se compromettaient, elle avec un joli cynisme d’amoureuse, lui avec l’inconscience d’un enfant heureux qui ne voit rien, qui ne craint rien… Le mariage, la vie à deux devenait l’éternel entretien du couple. Augustin ne connaissait plus les obstacles possibles, les dangers réels ; son imagination se donnait carrière sur le terrain vaste et libre de l’avenir.


XIV


Un jour, la porte du pavillon, cachée sous les viornes rougissantes, s’ouvrit pour la bien-aimée, furtivement. Et l’ombre du chevalier Adhémar dut tressaillir quand les échos de la petite maison répétèrent des pas et des rires de femme.

Fanny connut le « Bosquet », le jardin à la française, le logis du maître des requêtes, les corridors dallés de blanc et de noir, les escaliers à grosse rampe de bois brun, les portraits du grand salon. Elle contempla la ville aux toits enchevêtrés, l’horizon de plaine et de collines ; elle s’appuya aux balustres de la terrasse ; elle erra entre les murailles symétriques des tilleuls. Et toutes ces choses prirent une voix, racontèrent l’âme et l’histoire des Chanteprie…

Mais d’autres voix parlaient dans la maison du Pavot. Elles disaient le triomphe de la femme et de la nature, le doux péché de l’oncle Adhémar. C’était un Chanteprie, pourtant, ce gentilhomme philosophe ! Comme tous les Chanteprie, né à Hautfort, il avait reçu la plus sévère éducation sous les yeux d’Agnès la miraculée. On l’avait porté, tout enfant, sur la tombe du bienheureux diacre, au charnier de Saint-Médard. Et la lecture de l’Émile et du Contrat social, le baiser d’une belle fille, le spectacle des jardins en fleur, avaient dissipé les terreurs chrétiennes dans son âme enchantée de vivre…

Un siècle avait passé. La maison ceinte de pavots s’élevait encore, comme une protestation, comme un défi, en face du bâtiment conventuel érigé par le grand ancêtre, et le dernier des Chanteprie y ramenait l’amour.

Confinés dans cette retraite, durant les jours pluvieux, Augustin et Fanny s’enivraient d’eux-mêmes. Ils ne voyaient pas le sourire de Jacquine empressée à les servir, esclave-fée, protectrice et complice. Quand elle apportait leurs repas, elle annonçait bruyamment sa présence, heurtant ses galoches aux marches de l’escalier ; et, le soir, quand elle réunissait en un seul trousseau toutes les clefs de la maison, elle avait une manière ambiguë de dire :

— Faut-il fermer le pavillon ?

Ces paroles donnaient le signal du départ, Fanny s’enveloppait dans un châle, et, comme à regret, M. de Chanteprie disait :

— Fais atteler la voiture, Jacquine. Je vais reconduire madame Manolé aux Trois-Tilleuls.

À travers la grille du potager, la servante regardait s’éloigner le vieux cabriolet, sur le chemin du Chêne-Pourpre. Ironique, elle haussait les épaules d’un air de pitié.

Pourquoi s’en allait-elle, l’amoureuse, et lui l’amoureux, pourquoi revenait-il seul dans sa chambre vide ? Ils attendaient quoi ?… Le mariage ? Ils pouvaient attendre ! Tant que madame de Chanteprie vivrait, Jacquine ne mettrait pas les draps blancs au lit de noces… Ils avaient donc bien peur du bon Dieu, ces jeunes gens ? Et, dans le souhait informulé qui montait aux lèvres de Jacquine, il y avait comme un désir de revanche sur ce Dieu qui tuait madame Angélique, et réclamait peut-être la jeunesse stérile d’Augustin.

Le capitaine Courdimanche, l’abbé Le Tourneur se présentèrent plusieurs fois aux Trois-Tilleuls et trouvèrent la porte close. Fanny avait inventé plusieurs prétextes successifs pour interrompre les conférences religieuses… Le curé de Saint-Jean s’aperçut brusquement que la Parisienne, par des imprudences avérées, rendait son mariage impossible. Si madame de Chanteprie revenait guérie, Augustin n’oserait jamais, contre le veto maternel, épouser la femme que tout Hautfort lui attribuait comme maîtresse.

Alors, M. l’abbé Le Tourneur, « lâcha » Fanny. Il se mit résolument à la tête des dévotes qui criaient au scandale. Mais Augustin se déroba à toute entrevue, à toute explication…


Un soir, vers la fin d’octobre, les amants achevaient leur repas, dans le cabinet d’Augustin. Jacquine desservait. Augustin regardait Fanny, et Fanny regardait le soleil qui se couchait, au loin, dans un ciel rouge et terrible.

— Voyez, dit-elle, cela ressemble aux vieux tableaux espagnols, où le ciel écarlate semble saigner derrière des crucifiements et des tortures. La ville est toute noire et l’on devine, dans un trou indistinct, les croix blanchâtres du cimetière.

Jacquine posa sur la table un flambeau à trois branches, entassa les assiettes dans un panier, et dit sentencieusement :

— Ciel rouge au soir annonce grand vent… C’est un temps de saison… Les hirondelles s’assemblent, les corbeaux volent par troupes sur les champs. V’là les beaux jours finis, madame.

La table desservie, Augustin se penchait à son tour, contre la vitre.

— Ce ciel, dit-il, ce paysage ne parlent que de tristesse et de mort… Assurément, l’oncle Adhémar avait mal pris ses mesures en bâtissant ici le pavillon, La vue du cimetière devait gêner Rosalba-Rosalinde. Mais ni l’oncle Adhémar ni sa danseuse ne surent entendre le conseil des morts.

— Ma foi, répondit Fanny, je pense comme Jacquine : les pauvres morts sont bien morts. Vous leur faites dire tout ce que vous voulez, vous, l’homme austère… Mais si les morts pouvaient parler, ils nous diraient assurément qu’il n’y a pas d’autre sagesse que de vivre en joie et de cueillir le jour.

— Hé ! que faisons-nous, mon amie, depuis tant de semaines, sinon de cueillir les jours ?

— La cueillette est presque achevée, Augustin. Les jours délicieux s’effeuillent. Votre mère revient de Bagnères après-demain, et je partirai dimanche pour Paris… Ah I chère maison, maison d’amour que nous devons au péché de votre oncle ! Je me sens tout à fait la nièce de cet Adhémar…

— Vous reviendrez ici, Fanny.

— Qui sait ?

— Vous y reviendrez bientôt, pour n’en jamais partir, bien-aimée.

Ils unirent leurs mains par-dessus la table. Leurs yeux brillaient à la lueur du flambeau qu’un faible courant d’air agitait. Et l’adorable visage de Fanny pâlissait un peu entre la chevelure noire et la robe violette.

— Je vous aime à en perdre la raison. Quand vous me regardez ainsi…

Jacquine enlevait la nappe. Elle avait entendu les dernières paroles d’Augustin ; elle avait surpris le regard voilé, le sourire crispé, le frisson du jeune homme.

— Mon fieu, dit-elle, vous savez que je m’en vas au Petit-Neauphle jusqu’à demain, voir mon cousin qui est de passage, chez ma sœur, la mère à Georgette… Puisque notre jument est malade, le charron me conduira. El il ne revient que demain, le charron… Et alors…

— Quoi ?… Que veux-tu ? Tu es libre. Fais ce que tu voudras, dit Augustin impatienté.

Un rire muet plissa les lèvres de Jacquine. Avant de sortir, elle fixa ses yeux jaunes sur le couple qui causait tout bas, doucement.

— Je m’en vas, dit-elle. Il fait froid, ce soir. J’ai préparé du feu dans la chambre.

— C’est vrai qu’il fait froid, dit Augustin. Venez vous chauffer, Fanny. La route nous paraîtra longue.

Ils entrèrent dans la chambre. Augustin alluma les brindilles de bois sec, disposées sous les grosses bûches. et la flamme claire jaillit, très haut. Une couleur pourpre, mobile, à reflets dansants, se répandit sur les boiseries grisâtres, sur les rideaux de gourgouran fané dont l’exquise nuance hésitait entre les tons du safran pâli et ceux de la rose mourante. L’image rétrécie du foyer brilla au flanc cintré de la commode, aux reliefs des bronzes brunis. Fanny, debout, accoudée au marbre de la cheminée, recevait la lueur brûlante. Le violet de sa robe rougissait comme certains feuillages à l’automne, mais le haut de la gorge et le visage incliné demeuraient dans une chaude pénombre.

— Ne sommes-nous pas bien ? dit Augustin. Asseyez-vous là, dans cette bergère, et laissez-moi me reposer à vos pieds, mon cher amour. C’est notre première veillée au coin du feu… Écoutez le vent qui siffle et tourne sur les ardoises… Rêvons que nous sommes époux.

— Hélas ! il faudra nous séparer, tout à l’heure.

— Pourquoi ne voulez-vous plus que j’aille aux Trois-Tilleuls ?

— Parce que j’aime ce pavillon… parce que mon souvenir, ici, vous enveloppe mieux, vous laisse, jour et nuit, l’illusion que je suis présente ou proche… Je pars, mais je ne vous quitte pas… Et, dans cette maison vide, vous ne vous sentez pas seul.

— Chère, chère Fanny ! C’est vrai… Il me semble que vous m’appartenez enfin, pendant ces heures où vous êtes chez moi, toute à moi.

— Non pas toute à vous… pas encore.

— Ah ! je suis heureux ! je suis bien !… Les doigts de Fanny jouaient dans les cheveux blonds du jeune homme. Il fermait les yeux, envahi d’une béatitude physique sous la caresse légère. Ses bras entourèrent la taille de son amie ; sa tête cherchait le tiède appui des seins.

— Que je suis bien ! répéta-t-il.

Une chaleur délicieuse le pénétrait, et il ne savait plus si cette chaleur rayonnait du foyer brûlant ou de la femme…

Les heures passèrent, emportant les baisers, les promesses, les paroles amoureuses balbutiées bouche à bouche dans l’intimité presque nuptiale de la chambre. Le feu baissa. Les bougies diminuaient. Et derrière les volets, le vent faisait rage. Des ardoises tombèrent du toit.

La pendule d’albâtre, enguirlandée de pavots dorés, sonna onze heures, d’un timbre grêle. Madame Manolé s’écria :

— Onze heures !… Je devrais être partie depuis longtemps… Vite, mon chapeau, mon châle… Vous ne serez pas de retour avant le milieu de la nuit…

— Encore une minute, Fanny !

— Non, c’est impossible… Levez-vous ! L’amour vous rend paresseux, ce soir, monsieur de Chanteprie !

Augustin se leva lentement, à regret.

— J’avais encore tant de choses à vous dire ! Et je vous réservais une surprise, un souvenir… Regardez ! Dans le tiroir de la commode, il prit une miniature cerclée d’or.

— J’ai trouvé cela dans le grenier du pavillon, entre le mur et une vieille caisse remplie de livres. C’est évidemment le portrait de cet oncle Adhémar que vous aimez tant. Ce seigneur gisait sans gloire dans la poussière… Depuis combien de temps ? Depuis le Premier Empire, sans doute. Mon arrière-grand’mère, la Hollandaise, avait banni de sa maison les moindres souvenirs du renégat… La feuille d’ivoire est fendue. Pourtant la peinture m’a semblé jolie…

— Très jolie.

— Eh bien, puisqu’elle vous plaît, gardez-la.

— Je vous remercie, Augustin, et j’accepte avec plaisir… Oui, la peinture est jolie, fine, expressive, spirituelle… Mais… Je ne me trompe pas… cette figure vous ressemble… C’est extraordinaire… On jurerait que c’est là votre portrait.

Elle comparait le visage d’Augustin au visage plus coloré, plus arrondi, qui souriait sur l’ivoire. Les traits communs à tous les Chanteprie, le nez droit, le front haut, serré aux tempes, marquaient la parenté de l’arrière-grand-oncle et de l’arrière-petit-neveu. Le chevalier Adhémar, c’était Augustin de Chanteprie, à ce même âge de vingt-trois ans, un Augustin plus vigoureux, plus hardi, les yeux rieurs, la lèvre fine, le teint fleuri sous la poudre ; un Augustin qui ne songeait guère aux choses de l’autre monde…

— Il nous regarde, dit Fanny, il nous regarde avec complaisance… Me prendrait-il pour une nièce de Rosalba-Rosalinde !

— Erreur outrageante pour vous, Fanny, et pour moi… Oh ! le vent souffle en tempête. Je vais chercher une lanterne et la clef du jardin.

Il descendit. Madame Manolé tenait la miniature, toute petite, dans le creux de sa main. Oui, vraiment l’Homme aux pavots semblait rire… Il n’eût pas laissé partir Rosalba-Rosalinde, dans la nuit tumultueuse et noire, lorsque le feu discret, les rideaux tirés, le lit proche…

Fanny soupira :

— Hélas, monsieur le chevalier, notre cher oncle, vous voyez bien que le temps n’est pas venu…

Augustin reparaissait, portant la lanterne éteinte.

— Une étrange aventure Fanny ! Toutes les portes qui donnent sur la rue sont fermées !… Le trousseau de clefs qu’on suspend chaque soir dans l’office a disparu. Jacquine a dû l’oublier je ne sais où… Elle était si pressée de partir qu’elle en perdait la tête.

— Alors ?…

— Alors, nous sommes prisonniers… Fermée, la porte charretière ; fermée, la petite porte, derrière le pavillon ; fermée, la grille du potager… À moins de sauter par-dessus les murs du jardin !…

— Grand merci !…

— Je suis désolé… Je vous fais mille excuses…

— Cherchez plutôt le moyen de me faire évader.

— Il n’y en a pas !

— Inventez l’impossible… Je ne peux pas rester chez vous toute la nuit !

— Pourquoi pas ?

— Comment, pourquoi pas ?…

Le vent, furieux, fit grincer les girouettes et trembler le pavillon comme un navire. Augustin s’écria :

— Toutes les puissances de la nature se sont liguées avec Jacquine pour vous empêcher de partir ! Fanny, ma chère Fanny, prenons gaiement l’aventure. Je vous céderai la place ; j’irai dormir dans la grande maison… Le lit a des draps blancs de ce matin ; le feu couvera sous la cendre. Vous reposerez à l’abri, bien tranquille… Il n’y a pas de revenants.

— Qu’en savez-vous ? Et que ferais-je si, vers minuit, l’oncle Adhémar et Rosalba-Rosalinde apparaissaient, en linceuls blancs, traînant des chaînes !… Cette maison est la maison du péché !… Et puis, que dirait Jacquine ?

— Je suis certain de sa discrétion : Jacquine vous aime comme sa future maîtresse… Mais que c’est mal de penser à ce que dira Jacquine, lorsqu’un mot de vous, un « oui », un « non », peut me faire tant de plaisir ou de chagrin !

— Ah ! monsieur de Chanteprie, vous commencez à devenir amoureux pour de bon, puisque Votre Sagesse a de tels caprices… Vous n’êtes pas janséniste, ce soir !

— Moquez-vous de moi, tant qu’il vous plaira, mais restez…

— Vous ne redoutez rien de moi, ni de vous-même ?…

— Puisque je m’exile !…

Elle s’était rassise, encore hésitante, retenue par une très intime pudeur.

— Vous vous en irez tout de suite ?

— Ah ! vous consentez, vous consentez ! s’écria-t-il… Oui, ma chérie, je vous obéirai, je m’en irai tout de suite…

— Eh bien, partez ! Je dors debout. Allez-vous-en.

Elle lui tendit la main, qu’il baisa avec une affectation de respect, comme pour rassurer la jeune femme.

— Bonsoir, Fanny.

— Bonsoir… Qu’attendez-vous ?

Il était devenu, subitement, tout mélancolique.

— Rien… Je m’en vais. Adieu.

Il sortit. La porta de la salle basse claqua lourdement. Des gouttes de pluie cinglaient les vitres.

« Qu’ai-je donc ? pensa Fanny. On dirait que je pleure… Et l’oncle Adhémar se rit de moi… Je devrais être heureuse, pourtant : je suis aimée… Ah ! comme l’amour triomphait, ce soir ! Si j’avais voulu !… Mais, demain, quel réveil !… Il me détesterait sans doute… »

Les bougies, au ras des bobèches, crépitaient. Fanny souffla la triple lumière, et le reflet pourpre du feu ranimé dansa plus joyeusement sur les rideaux, sur la courtepointe du lit, en vieille indienne, qui représentait le tombeau de Jean-Jacques… La jeune femme enleva son corsage, puis son corset, et, les épaules nues, les seins libres dans la blancheur du linon, elle commença de natter sa chevelure.

Soudain, elle entendit des pas dans l’escalier. Quelqu’un montait, heurtait à la porte de la chambre. La voix d’Augustin appelait :

— Fanny !

— Vous !… Que faites-vous ? Qu y a-t-il ?

— Ouvrez-moi. Je vous en conjure.

Elle releva ses cheveux, en hâte, s’enveloppa de son grand châle, et entr’ouvrit la porte.

— Qu’avez-vous, Augustin ? Vous m avez fait peur.

Il poussa la porte, et entra dans la chambre. Il était pâle, les cheveux rabattus par le vent et tout emperlés de gouttes brillantes. Ses yeux dilatés semblaient d’un violet sombre, et Fanny reconnut son regard, — ce regard de fièvre et de vertige, qu’elle avait vu naguère en d’autres yeux.

— Pardonnez-moi, Fanny… Je n’ai pas pu m’en aller comme ça… Le cœur m’a manqué… J’ai cru vous perdre pour toujours… J’ai senti que je ne pouvais m’éloigner davantage… J’ai rôdé dans le jardin, sous la pluie, comme un fou… Et puis, j’ai vu la lumière filtrer par la fente des rideaux, j’ai pensé que vous étiez là, derrière la muraille, si près, si loin… Et je me suis trouvé à votre porte, tout à coup, sans savoir comment…

Elle le considéra en silence et, croisant son châle plus strictement sur sa poitrine, elle dit :

— Vous êtes fou, en effet… Vous êtes malade… Allez-vous-en !

— Fanny !

— Si vous ne partez pas, je partirai !

Il ne pensa pas que cette menace était vaine, puérile un peu comique même, puisque toutes les issues étaient barrées. Il s’écria :

— Par pitié ! ne partez pas, et ne me renvoyez pas. Permettez-moi seulement de rester au pavillon, dans la pièce voisine. Je ne bougerai pas, ma chérie. Vous ignorerez ma présence…

— Est-ce possible ? Dans un quart d’heure, vous frapperiez à ma porte, plus impérieux encore, plus exigeant… Partez, Augustin, par pitié pour vous, pour moi-même…

— N’êtes-vous pas ma fiancée, ma femme ? N’ai-je pas le droit de veiller sur vous ?… Fanny, ne secouez pas la tête ! ne vous détournez pas de moi… je souffre, je vous jure que je souffre…

— Mon pauvre enfant !

— Un enfant, dites-vous ?… Oui, j’étais un enfant lorsque je vous ai rencontrée, un enfant ingénu, chimérique, qui rêvait sa vie… Mais vos baisers, vos redoutables baisers ont éveillé l’homme qui, maintenant, crie vers vous !… Ô Fanny, qu’avez-vous fait de moi ? Pourquoi ne puis-je plus me contenter de ces miettes d’amour qui faisaient, hier, mes délices ?… Je ne me reconnais plus moi-même… Je ne sais plus, je ne peux plus vous obéir… Je reviens, et je vous implore, et je ne m’en irai plus, Fanny !

Il la suppliait sur un ton de commandement impérieux. Elle balbutia :

— Je ne vous ai jamais vu ainsi… Vous me faites peur… Je ne veux pas…

— Je t’aime ! je t’aime !…

Le tutoiement lui montait aux lèvres comme le cri significatif de son désir et de son droit. Fanny reculait dans une épouvante instinctive… Oui, certes, il lui faisait peur, avec sa face pâle, ses yeux fous, ses cheveux mouillés… Il la saisit… Elle lutta, la tête perdue, dans un réveil involontaire de prudence et de pudeur. Et ce fut, tout à coup, la trahison de sa volonté, l’évanouissement de son énergie. Augustin l’enveloppait, baisait ses cheveux dénoués, ses paupières, sa joue, sa bouche… Le châle tomba ; des mains tremblantes frôlèrent les dentelles de la chemisette, et, vaincue, les lèvres aux lèvres d’Augustin, Fanny se promit toute dans un baiser si long, si profond, qu’ils y sentaient fuir leurs âmes…

Alors, il s’écarta d’elle, pour la voir, pour la posséder d’un regard de maître, et la splendeur révélée de la femme l’éblouit… Fanny était debout près du lit, couronnée de boucles noires, les cils baissés, la gorge nue dans le reflet du brasier… Muette, les mains ouvertes comme pour dire : « Me voici », elle oubliait son désordre d’amoureuse. Et, pudique dans la simplicité de son abandon, songeant qu’elle était la première l’Initiatrice, elle éprouvait un sentiment mystérieux et doux, fait d’orgueil, de honte, de tendresse, de mélancolie et de volupté.

Sur la cheminée, dans la pénombre, l’Homme aux Pavots souriait.


XV


— La voiture m’attend, dit Augustin. Vous me pardonnerez, chère maman, et vous m’excuserez auprès de nos amis…

Thérèse-Angélique répondit sèchement :

— Je reçois, quatre fois par an, M. le curé de Hautfort, le capitaine et mademoiselle Courdimanche, et ces fêtes d’amitié sont assez rares pour que vous soyez inexcusable d’y manquer. Qu’allez-vous faire à Paris, le soir de Noël, chez des gens que vous connaissez à peine ?

— Je vous l’ai dit. On doit me présenter à M. Rennemoulin, le rédacteur en chef de la revue catholique l’Oriflamme.

— Et vous tenez beaucoup à rencontrer ce M. Rennemoulin ?

— J’y tiens beaucoup.

— Soit ! Vous êtes libre… À quelle heure reviendrez-vous ?

— Je prendrai le train de dix heures et demie.

— La voiture ira donc vous attendre à la gare… Je veillerai tard, sans doute. N’oubliez pas d’entrer au salon, en passant, pour me rassurer. Je suis inquiète, mon fils, inquiète et triste dans l’âme, chaque fois que vous allez à Paris.

Augustin prit la main de sa mère pour la baiser, et il s’étonna de sentir une résistance, comme un refus de cette main sous ses lèvres. Il regarda madame de Chanteprie. Droite dans son fauteuil, vêtue de sa robe noire à col blanc, un bonnet de crêpe sur ses bandeaux gris, elle était telle qu’il l’avait toujours vue, et son visage exsangue conservait toute la froide douceur coutumière. Pourtant, au fond des pâles prunelles, il y avait une sorte de lueur sans éclat, comme le reflet amorti d’une émotion secrète.

Il sortit, vaguement troublé. « Qu’a-t-elle donc ? pensait-il. Soupçonnerait-elle ?… Elle ne voit personne, et ce n’est pas M. Le Tourneur, ni les Courdimanche qui m’auraient trahi. S’ils n’ont pas pitié de moi, ils ont pitié d’elle… Mais je n’ai pas communié ce matin, et ma mère s’étonne, s’afflige… Pauvre mère !… »

Il eut presque envie de rentrer dans le salon, de dire : « Je reste… » Mais déjà, pour ne pas désobliger madame de Chanteprie, il avait manqué deux rendez-vous. Faible devant sa maîtresse, faible devant sa mère, le sentiment de sa lâcheté, le souvenir de ses mensonges, l’emplissaient de honte et de dégoût.

Après la suprême crise de tendresse et de désir, après un paroxysme de joie et d’angoisse inouïe, c’était, maintenant, un bonheur inégal, orageux, des éclairs de volupté, de longues, lourdes, étouffantes mélancolies. Trop tôt séparés, elle à Paris, lui à Hautfort, repris tous deux par les habitudes anciennes, ils souffraient de s’attendre et de se quitter ; ils souffraient presque de se voir. Leurs âmes, exaltées, déprimées tour à tour, oscillant comme des balances affolées, n’étaient jamais en équilibre et sur le même plan.

Fanny habitait au coin de la rue Boissonade et du boulevard Raspail, en face du cimetière Montparnasse, un logement avec atelier. Augustin détestait le boulevard trop large, les terrains à bâtir, clos de palissades, les maisons neuves, d’un blanc cru, alternant avec des bicoques ouvrières. Il détestait la maison, le vestibule encombré de voitures d’enfants, la figure impudente de la concierge. Où étaient les beaux décors d’amour, les Trois-Tilleuls, la forêt d’automne, la chambre exquise du pavillon ?… Dès sa première visite, Augustin n’avait pu s’empêcher de dire à Fanny :

— Ne souffrez-vous pas de vivre ici ? Tout ce qui vous entoure, les choses et les gens, me paraît indigne de vous.

Elle avait souri tristement ; elle avait répondu :

— L’atelier est commode, bien éclairé, pas cher… Et… je ne suis pas riche.

— Je le savais, ma chérie, mais je ne m’en étais jamais aperçu, là-bas… Et, sans blesser votre délicatesse, je voudrais…

— Quoi ?…

— Ne suis-je pas votre ami votre amant, l’époux de votre cœur ?… Je voudrais…

Elle lui mit la main sur la bouche :

— Non, vous ne pouvez rien : je n’accepterais rien de vous. Si nous vivions ensemble, mariés, tout nous serait commun ; mais, ainsi… je ne veux pas, je ne peux pas… Je dois me suffire à moi-même, et je me trouverai très heureuse et très riche si vous m’aimez…

Jamais le boulevard, la maison, le vestibule, n’avaient semblé plus navrants à M. de Chanteprie, que par ce triste soir de Noël. Chez Fanny, dans le couloir en boyau qui servait d’antichambre, il aperçut des chapeaux, des vêtements accrochés, qui révélaient la présence de plusieurs convives. Il en fut contrarié.

— Nous ne serons pas seuls ?… Si j’avais su !…

— Vous ne seriez pas venu… C’est bien aimable, ce que vous dites là !… Entrez un peu dans ma chambre, que je vous gronde.

Fanny le poussait dans une petite pièce où brûlait une veilleuse, et, la porte fermée derrière eux :

— Méchant ! méchant !… Comme vous arrivez tard ! Vous mériteriez !… Mais vous êtes là… Je vous pardonne… Embrassez-moi donc, sauvage !

Qu’elle était jolie dans sa robe à paillettes noires qui l’enveloppait toute de bruissements et de reflets ! Mais Augustin ne remarqua pas la robe choisie pour lui plaire. Il dit, entre deux baisers :

— M. Rennemoulin est ici ?

— Oui. Vous le saviez donc ?

— J’ai cru faire un mensonge, tout à l’heure, en disant à ma mère que je devais voir M. Rennemoulin…

— Voilà votre conscience en repos…

— L’intention coupable demeure, ma pauvre Fanny… Que c’est horrible de mentir tout le temps, à tout le monde !

Elle faillit répondre : « Eh ! qui vous force à mentir ? N’êtes-vous pas libre ?… » Il reprit :

— Qui avez-vous encore, avec M. Rennemoulin ?

— Louise Robert, une femme charmante et malheureuse, dont le mari ressemblait au mien. Il est devenu fou, comme le mien, et Louise… Mais je n’ai pas le droit de vous conter les petits secrets de mes amies… Vous verrez aussi un de mes bons camarades, que vous avez rencontré, une fois, au Chêne-Pourpre : Georges Barral…

— Le bicycliste en détresse ?

— Lui-même. Il a des façons brusques et drôles, mais c’est un ami excellent… Tous ces gens s’en iront de bonne heure, j’espère, et vous avec eux… Mais vous reviendrez.

— Et le train ?…

— Le train ?… Vous l’attendrez jusqu’à demain matin, dans les bras de votre amie… Oh ! ne dites pas non !

— C’est impossible.

— Rien n’est impossible quand on aime.

— J’ai promis à ma mère de la voir, des mon retour. Elle est inquiète…

— Oh ! tu ne me feras pas tant de chagrin ! dit Fanny d’une voix mouillée de larmes. Nous pourrons à peine nous parler. Envoie une dépêche, trouve un prétexte, invente quelque chose, et reste, oh ! reste, mon amour !

— Crois-tu donc que je partirai sans regrets ?… Fanny, sois raisonnable… Tu viendras à Hautfort, après-demain, dans le cher pavillon… À trois heures, veux-tu ?… Je t’ouvrirai moi-même la petite porte du jardin… Tu veux ?… Allons, ne restons pas ici, davantage… Que penseront tes amis ?

— Ça m’est bien égal, ce qu’ils penseront !

— Quel enfantillage !

Elle se résigna, de mauvaise grâce, et conduisit Augustin dans l’atelier.

Barral, très amusé, accueillit M. de Ghanteprie par une phrase courtoise, rappelant leur unique entrevue au Chêne-Pourpre. Madame Robert et Rennemoulin examinaient curieusement le nouveau venu. Assis côte à côte, ils causaient avec une familiarité affectueuse, elle, fragile et blonde, joli type de Lamballe un peu fatiguée, un fichu de tulle sur sa robe grise, un ruban de velours noir au cou ; lui, très élégant, les cheveux en brosse rude, la figure pleine et colorée, l’œil noir, le menton lisse, la moustache retroussée au fer.

Il parla de sa revue, l’Oriflamme, et annonça qu’il préparait une étude sur la jeunesse de Racine.

— Je sais, par notre amie madame Manolé, que vous êtes d’une famille janséniste, dit-il à Augustin. Un de vos ancêtres a été élevé aux Granges… Possédez-vous quelques mémoires ou correspondances qui pourraient m’apporter des lumières nouvelles sur la vie des jeunes gens aux Petites-Écoles ? Je vous serais infiniment reconnaissant si vous m’autorisiez à feuilleter ces manuscrits… Madame Manolé m’a promis presque votre concours…

— Elle a bien fait, répondit Augustin. Les amis de Port-Royal sont mes amis. Venez un jour à Hautfort-le-Vieux, je vous montrerai notre trésor de famille et surtout les lettres de Gaston de Chanteprie.

— J’accepte l’invitation. Elle m’est trop agréable pour que je me fasse prier, bien que je sente toute l’indiscrétion de ma requête…

Fanny se réjouissait dans son cœur. Elle avait invité le rédacteur de l’Oriflamme un peu pour madame Robert et beaucoup pour Augustin. Armand Rennemoulin, disert, spirituel, « homme du monde » et catholique militant, devait rassurer M. de Chanteprie. Barral, dûment chapitré, avait promis de se tenir tranquille, de ne pas lâcher ses paradoxes coutumiers, ses boutades incongrues, au travers d’une conversation que Fanny voulait sérieuse et convenable surtout. La pauvre amoureuse, hantée par le désir de distraire Augustin, de l’enlever au morne milieu provincial, avait cherché autour d’elle quelle sorte de personnes pourraient se lier avec M. de Chanteprie. Elle fréquentait ce monde composite qu’on ne voit nulle part ailleurs qu’à Paris, ce monde qui touche à tous les mondes, où l’on trouve des artistes, des hommes de lettres, des amateurs, des bohèmes, des journalistes, des bourgeois intelligents, d’anciens ministres, de jeunes députés, de très honnêtes femmes et des femmes demi-galantes, des gens presque illustres et des gens presque tarés. Fanny, élevée par Jean Corvis dans ce monde bizarre, amusant et dangereux, l’avait quitté pour vivre sous l’égide des Lassauguette. Elle y était rentrée par son mariage. Veuve et seule, n’ayant plus de défenseur officiel, n’ayant pas de protecteur officieux, elle avait éprouvé la méchanceté des femmes et la grossièreté des hommes. Elle faisait encore, chaque hiver, quelques visites dans les salons on elle retrouvait d’anciens camarades de son père et de son mari, mais, résolument, elle défendait sa porte. Chez elle, un petit groupe d’amis étaient reçus, dans l’intimité, des amis dont elle avait découragé, à temps, la galanterie. Les uns, artistes comme elle, jeunes et pauvres comme elle, avaient fini par oublier son sexe et par la traiter en confrère. Les autres s’amusaient à la regarder vivre, par curiosité. Cette jolie femme n’allait pas demeurer seule, jusqu’à cinquante ans ?… Tôt ou tard, elle « aurait quelqu’un » : qui serait le « quelqu’un » ? Barral sans doute. Riche, audacieux, il avait des chances… Et Jules Rèche, reporter au Parisien, avait déclaré, maintes fois, que Barral était « grand favori ». Et Jules Rèche connaissait les femmes !…

Fanny, chaudement dévouée à ses amis, savait le fort et le faible de chacun. Saujon, le paysagiste, avait une langue d’enfer, le bagout d’un gamin de Montrouge. Coquardeau, le sculpteur, le meilleur des hommes, ne pouvait pas dire quatre paroles sans menacer Dieu, la patrie, la famille et la propriété. Le père Bruys, vieil ouvrier d’art, camarade d’école de Jean Corvis, et « ancien combattant de la Commune », sentait quelquefois le vin… Évidemment, ni Saujon, ni Coquardeau, ni Bruys n’avaient été élevés sur les genoux des duchesses. Et même ils n’avaient pas été élevés du tout. C’étaient des caractères nets, précis : l’éducation, les habitudes de politesse mondaine, n’avaient pas émoussé leurs angles et aplani leurs reliefs. Fanny les aimait dans leur vérité, dans leur naïveté pittoresque et parfois brutale… Mais elle sentait qu’Augustin de Chanteprie éprouverait à leur brusque contact de la surprise, de la répulsion, ou tout au moins de la méfiance.

Alors, délibérément, elle raya de sa liste Saujon, Coquardeau, Bruys et leurs pareils. Elle se proposait de les présenter à Augustin plus tard, quand le jeune homme serait mieux préparé à les comprendre. Restaient madame Robert, Rennemoulin et Barral… Fanny avait eu des velléités d’éliminer Barral… Mais, depuis quatre ans, il était « de fondation » ; il ne manquait aucune réunion, toujours prêt à obliger Fanny et les camarades de Fanny. « Il a été, il a cru être amoureux », pensait la jeune femme. « J’ai été un peu coquette… Nous sommes redevenus bons amis, sans rancune, sans arrière-pensée. Il ne m’a posé aucune question indiscrète, mais il a exprimé le désir de connaître Augustin. Cela signifie qu’il accepte le fait accompli, de bonne grâce… » Dans ces conditions, comment ne pas inviter Barral ? L’éloigner serait lui marquer une injurieuse défiance, et justifier tous ses soupçons…

Ce dîner de Noël, qui réunissait des personnages si divers, commençait le mieux du monde. Augustin s’enhardissait. Il parlait avec une dignité gracieuse qui séduisait Louise Robert. Le regard de la jeune femme, allant de M. de Chanteprie à madame Manolé, semblait dire : « Vous avez bien choisi, ma chère, il est charmant… »

Au dessert, Rennemoulin s’ « emballa ». Il gémit sur la décadence nationale : il pleura la vieille France, l’antique hiérarchie, le grand principe d’autorité. Et, poétiquement, il exprima son dégoût du siècle, et la nostalgie de la solitude qui grandissait chaque jour en son cœur.

Madame Robert l’écoutait, un peu triste, Augustin s’étonnait… Quoi ! ce monsieur à mine florissante, habillé par le bon tailleur, avait l’âme d’un Saint Jérôme qui, dans les délices romaines, rêve aux sables du désert ?

Mais Barral ne put se tenir de répondre :

— Eh ! mon cher, vous nous la baillez belle ! Allez au couvent, vivez toute l’année à la campagne, comme M. de Chanteprie, ou, ce qui serait plus facile et plus simple, enfermez-vous dans votre cabinet de travail… Vous faites profession de haïr le monde ; vous vous récriez, dix fois par jour, au spectacle de notre pourriture, mais, chaque soir, vous êtes au théâtre, au bal, ou chez les belles dames qui font des mariages… Il y a beaucoup d’idéalistes comme vous, mon cher Rennemoulin, qui regardent d’un œil la Jérusalem céleste, et de l’autre… le Palais-Bourbon… Tout ça finit par des noces et des festins, ou par un mandat de député. Voyez plutôt tel et tel…

Il cita des noms qu’Augustin ne connaissait pas. Rennemoulin, bon garçon, répondait sans mauvaise humeur :

— Barral, vous me dégoûtez avec votre façon de dire les choses ! Vous n’êtes pas parlementaire…

Et d’un ton mélancolique, il reprit :

— Oui, je vais dans le monde, et je méprise le monde. J’y vais pour rallier à notre cause des volontés, des sympathies hésitantes. Mais je m’y ennuie, oh ! cruellement.

— Alors, vous avez bien du mérite !… Mais reconnaissez que votre catholicisme n’est plus seulement une religion ; c’est un parti politique…

— Il le faut bien ! s’écria Rennemoulin, aigre-doux. Si tous les honnêtes gens se remuaient, comme moi vous verriez le chambardement aux élections générales…

Augustin pensait : « Il me semble que j’entends M. Le Tourneur… Pourquoi ai-je tant de répugnance pour ces catholiques de salon et de meeting ?… Il y a bien de la rhétorique dans cette profession de foi de Rennemoulin… Mais je dois me garder de tout jugement téméraire… »

Après dîner, Rennemoulin dit à Fanny :

— Vous savez que je dois vous quitter à dix heures, chère madame. Je suis absolument obligé d’aller chez la comtesse de Jouy… Vous serez tout à fait aimable… vous rappellerez à M. de Chanteprie qu’il m’a promis de venir me voir, à l’Oriflamme

— J’irai certainement, dit Augustin, et vous viendrez à Hautfort.

— Oui, certes, et je vous gagnerai à notre cause. Ne laissons pas les socialistes prendre l’initiative d’un rapprochement entre les intellectuels et le peuple. Allons au peuple !… Votre place, monsieur, est parmi nous. Je vous ferai connaître nos cercles, nos universités, nos coopératives… Dix heures et quart ? Je me sauve… À bientôt.

Il serra les mains tendues, dit à voix basse quelques mots à Louise Robert, et s’en alla.

Pendant que Fanny servait le café, M. de Chanteprie regardait les tableaux et les moulages. Sur les murs de l’atelier, des voiles de Gênes étaient disposés en panneaux. Pas d’autres meubles qu’une table, des sièges fantaisistes et dépareillés, une armoire normande, un divan à coussins recouvert en drap bleuâtre. Ça et là, des faïences, des cuivres, des gravures, des études sans cadres, des affiches, et, sur une console, quelques figurines de Tanagra et un groupe de Rodin.

Augustin ne pouvait examiner en détail cet intérieur d’artiste sans ressentir quelque malaise. Il passait avec tremblement devant une estampe du xviiie siècle, une Bergère d’après Fragonard, et devant les Femmes damnées de Rodin. Comment madame Manolé pouvait-elle supporter la vue de ces objets qu’Augustin appelait crûment des obscénités, des ordures ? Fanny, en tolérant cet étalage d’indécences, semblait inviter les gens à lui manquer de respect. Que de fois, M. de Chanteprie l’avait priée de supprimer ces sujets de scandale !… Mais Fanny, — qui avait sacrifié sa bicyclette à ce qu’elle nommait la « pudibonderie » de son amant, — Fanny s’était presque fâchée : « Çà, des obscénités, des ordures ? Mais c’est admirable !… L’art sauve tout. Il faut que vous ayez l’imagination bien impure, mon ami !… »

Depuis, Augustin luttait contre la tentation d’anéantir, par une volontaire maladresse, la Bergère impudique, et les amies enlacées qu’il ne pouvait voir sans dégoût.

Madame Robert s’approcha. Ils causèrent. Elle était de ces femmes plus gracieuses que belles, plus sensibles qu’intelligentes, qui plaisent au second regard. Elle parla de Rennemoulin avec une admiration contenue, et de Barral avec une horreur naïve.

— Je pense que vous n’attachez aucune importance à ses propos… Le vilain homme !… Il ne respecte rien. C’est un matérialiste…

Elle prononça ce mot d’un ton mystérieux, qui révélait des arrière-pensées effroyables… Et l’éloge de Rennemoulin recommença, si bien que M. de Chanteprie, interloqué, devina le secret de la jeune femme… Quoi, une femme mariée ?… Était-il possible que Rennemoulin, honnête homme, bon catholique ?…

Un violent coup de sonnette, l’irruption bruyante d’une bande interrompit le panégyrique. Trois jeunes gens, un vieillard, une femme, entrèrent dans l’atelier. L’un d’eux criait :

— Saujon est revenu de Normandie !… il arrive, il arrive ! Voilà Saujon !… Il apporte du saucisson, du boudin, un pâté et du gui, du gui qui vient de chez sa belle-mère !… Nous venons vous faire une surprise, madame Manolé ! Nous apportons de quoi réveillonner. Nous demandons l’hospitalité jusqu’à minuit. Ça va, la petite fête ?…

— Tais-toi, Coquardeau, dit Saujon. Il y a du monde… Bonsoir, Fanny… Je ne vous avais pas vue depuis le printemps. Alors, je me suis permis de venir… Hein ! quelle gaffe !…

— Mais non, dit mollement Fanny, vous êtes les bienvenus.

Et tout bas :

— Soyez correct, Saujon. Nous ne sommes pas entre camarades, ce soir.

Elle présenta Saujon, Rèche, Coquardeau, Bruys, à madame Robert, tout effarée encore de cette invasion.

Saujon affecta d’abord une raideur britannique. Il avait des cheveux longs, une toute petite barbe en deux pointes, un gilet de velours, un veston de velours, un pantalon de velours, très large, un vrai pantalon de terrassier. Sa femme, une maigre créature à bandeaux plats, s’était réfugiée dans un coin où personne ne faisait attention à elle. Le père Bruys, vieux bonhomme très blanc, très doux, à tête d’apôtre, se versa un petit verre de cognac. Saujon racontait son séjour en Normandie chez sa belle-mère. Le sculpteur Coquardeau, sorte de paysan têtu, à grande barbe noire, regardait amoureusement les femmes de Rodin.

— Non, c’est pas pour dire, mais ce que je me suis embêté ! conclut Saujon. Et vous, chère amie, vous êtes florissante ?… Heu !… un peu pâlotte !… Dites donc, avant d’entamer le programme des divertissements, vous allez nous montrer vos études.

— Mes études ?… Ah ! mon pauvre Saujon ! Je n’ai rien fait ou presque rien : une demi-douzaine de pastels qui ne valent pas le diable. Demandez à Barral !

— Eh bien ! vous vous moquez de nous, ma chère amie !… Vous filez au printemps, en disant : « Je vais surprendre les secrets de cette gueuse de nature… » Et puis, néant !… Qu’avez-vous donc fait ?

— Et vous ?

— Des tas de petites choses… Et maintenant je commence un grand panneau décoratif d’après mes études de l’été… Un motif épatant !… Un pré, des saules, des saules d’un vert… mais d’un vert !… Non, ça ne peut pas se rendre ! Un vert un peu gris, frotté d’argent, si délicat !… Hein ? Coquardeau, tu le connais, ce vert des saules, à quatre heures du matin !

Coquardeau répondit :

— Épatant !

— Et puis, là-dessus, un ciel d’aube, vaporeux, nacré, un ciel à la Corot… Et sous ce ciel, dans ce pré, devant les saules, un garçon et une fille tout nus, qui jouent, après le bain matinal… Hein ? Coquardeau, la fille !

Coquardeau répondit :

— Épatante !

— J’ai déniché un petit modèle que j’ai fait venir là-bas, chez ma belle-mère… Ah ! mes enfants ! quel scandale !… La vieille n’a jamais voulu que je fasse poser la gosse dans son pré… un pré où il n’y a jamais personne… Mais si vous saviez quelle jolie poulette ! Quinze ans, des seins menus, fleuris, un ventre… Il faudra que je vous donne son adresse, Fanny !

— Donne-la-moi plutôt ! cria le grand Rèche, qui causait dans un coin avec Barral.

Coquardeau n’y tenait plus : il alla prendre le petit groupe de Rodin, le plaça et le déplaça pour faire jouer les ombres. Ses gros doigts caressaient délicatement, tendrement, les croupes cambrées, les omoplates saillantes, les têtes à peine ébauchées des deux femmes. Enfin, il remit le groupe sur la console et dit encore :

— Épatant !

Maintenant, tous parlaient à la fois, et M. de Chanteprie écoutait, regardait, assis dans l’ombre, au bout du divan. Une atmosphère plus chaude, plus vibrante, circulait dans l’atelier, une atmosphère où les idées, les images semblaient éclore, fulgurer, disparaître comme des éclairs dans un ciel d’orage. Des mots, prononcés à voix plus haute, surgissaient à la faveur d’un silence, puis la phrase commencée se confondait dans le brouhaha des conversations. « Plein air… décomposition du ton… Degas… Monet… » C’étaient Fanny et Saujon qui parlaient. « Prolétariat… miséreux… harmonie… » C’était Coquardeau qui avait tiré un papier de sa poche et lisait quelque manifeste anarchiste au père Bruys. « Symbolisme… débris du Parnasse… » C’était Rèche, racontant à Barral les détails d’une « enquête » littéraire. Ces gens assemblés ne parlaient ni d’argent, ni de femmes, ni de petits événements de leur vie quotidienne. On eût dit qu’ils n’avaient point d’autre souci que l’art, la littérature, la politique. Et, par un contraste déconcertant, leur émotion s’exprimait en paradoxes bizarres ; l’argot des ateliers, ou du boulevard, prêtait une forme ironique à leurs enthousiasmes sincères et à leurs sincères indignations. L’un débitait des folies sur un ton grave ; l’autre disait plaisamment des choses touchantes et profondes.

En vrai provincial qu’il était, M. de Chanteprie les avait considérés d’abord comme des Parisiens bavards, légers, et qu’on ne saurait « prendre au sérieux» !… Mais peu à peu il croyait voir se dessiner le caractère de chaque personnage. Saujon avouait fièrement la pauvreté joyeuse, l’ardente foi de l’artiste. Un rêve de justice universelle habitait sous le front énergique de Coquardeau, sous le front lassé du père Bruys. Rèche, c’était le besogneux élégant, l’ingénieux Protée qui voit tout, connaît tout, dépiste à travers Paris « l’actualité » capricieuse. Barral, c’était le dilettante voluptueux, habile à tirer de toutes choses les éléments d’un plaisir. Fanny Manolé, Louise Robert, c’étaient l’Ève brune et l’Ève blonde, c’était l’amour… Et tous vibraient d’une vie centuplée par le contact des autres vies ; tous apportaient l’écho d’une immense rumeur, le reflet d’un foyer immense. Comme ils étaient de leur temps et de leur pays, ceux-là ! Par eux, à travers eux, Augustin devinait tout un monde inconnu de labeur, de souffrance, de joie, des milliers d’êtres acharnés à combattre pour la gloire, pour la fortune, pour le misérable pain quotidien. Il devinait le peuple pensif des écoles et des laboratoires, le peuple sombre des faubourgs, le peuple brillant des salons et des lieux de plaisir, tout le Paris contemporain, ce que l’Église nomme d’un nom significatif : « le Siècle ».

Et parmi ces hommes et ces femmes, M. de Chanteprie éprouvait l’angoisse nerveuse d’un voyageur égaré dans un pays nouveau, chez des gens dont il ignore les mœurs, dont il n’entend point la langue. Qu’y avait-il de commun entre eux et lui ? Aucun mode de pensée ou de sentiment. Ils ne reconnaissaient pas la même loi. Ils n’avaient pas la même raison de vivre.

Et c’étaient ses compatriotes, ses contemporains, ses frères, des chrétiens rachetés par le sang de Jésus, lavés par le baptême… Avaient-ils souci de leur âme ? Considéraient-ils comme la règle unique de leurs actions l’intérêt de cette âme immortelle ? Songeaient-ils quelquefois à l’éternité de bonheur ou de souffrance qui les attendait ? Savaient-ils seulement qu’ils avaient une âme ?

Non. L’horizon de la vie terrestre bornait leur vue et leur désir. Rennemoulin parlait bien de devoir et de religion, mais le catholicisme de Rennemoulin était-il autre chose qu’une attitude littéraire, une théorie politique, un moyen de parvenir et de gouverner ? Rennemoulin n’appartenait-il pas à cette catégorie de néo-catholiques rationalistes qui prétendent conserver la morale chrétienne tout en négligeant le dogme et en se dispensant de la pratique ?… Il faisait des conférences, il ne faisait pas oraison.

« Je suis seul ! je suis seul ! » pensait douloureusement Augustin, et sa tristesse spirituelle lui donnait un air de timidité farouche. Vainement Fanny, navrée, l’appelait du regard. Il prononçait à peine quelques monosyllabes ; il se réfugiait dans l’ombre. Et une espèce de rancune lui venait contre la femme qui l’avait tiré de sa solitude, et dont l’amour l’avait conduit là… Pour elle aussi, chez elle, il était l’étranger.


XVI


Une heure sonnait quand la voiture de M. Chanteprie traversa les rues désertes de Hautfort. Tout était silence et ténèbres. Sous le double éclair des lanternes, les vieilles maisons avec leurs hautes fenêtres et leurs balconnets de fer, les rares enseignes, les boutiques enfoncées et renfrognées, les arbres nus dépassant les petits murs, les poteaux blancs du télégraphe, le porche de l’église, l’hospice du comte Godefroy, apparaissaient, disparaissaient, repris par l’ombre. Il pleuvait toujours.

Près du jardin municipal, Augustin rendit les rênes au domestique, et, pour abréger sa route, il prit l’allée inaccessible aux voitures qui aboutissait presque au seuil de la maison. Derrière lui, la ville et la plaine s’abîmaient dans un gouffre noir. Mais le jeune homme sentait la présence, l’accueil des choses qu’il ne voyait pas. Dans ces lieux désolés, par cette affreuse nuit, parmi les arbres morts et les ruines, il respirait, le cœur allègre… Il n’était plus seul.

Les souvenirs de la soirée qui l’avaient obsédé pendant le voyage se brouillaient dans sa mémoire. Il était fatigué. Il avait grand sommeil. Dormant à moitié, il entra dans la maison, dans le salon où veillait sa mère. Elle était seule, au coin du feu, sous la lampe dont la lumière rayonnait doucement. Elle le regardait venir ; elle ne faisait pas un geste ; elle ne disait pas un mot.

— J’ai manqué le train de dix heures et demie, commença-t-il. Vous avez eu la bonté de me renvoyer la voiture, mais pourquoi m’attendre, si tard ?… Vous…

— Je vous aurais attendu toute la nuit, dit Thérèse-Angélique. Mais je n’étais pas sûre que vous auriez le courage de quitter… vos hôtes.

— Je vous avais promis…

— Eh ! oui… Vous êtes fidèle à vos promesses. Vous êtes un fils respectueux. Vous ne mentez jamais, n’est-ce pas, jamais ?

Il demeurait muet, immobile au milieu du salon, dans ses vêtements trempés de pluie, et il était tellement brisé de fatigue que toute cette scène lui semblait tenir du cauchemar.

— Vous ne répondez pas ! Soit ! Pourquoi mentiriez-vous encore, comme vous avez menti hier et aujourd’hui ? Je sais tout, mon fils, je sais tout.

Augustin tressaillit et regarda sa mère, d’un air éperdu.

— Oui, je sais tout. Je vous ai laissé partir ce soir, pour interroger, à loisir, M. Le Tourneur et les Courdimanche ; et je vous ai attendu pour vous dire ma douleur… et mon mépris. Ah ! vous mentez bien… On voit que vous avez été à bonne école. Ce n’est pas M. Forgerus qui vous a enseigné cet art tout féminin du mensonge… Mensonge, votre piété, mensonge, votre tendresse filiale ! Mensonges, vos gestes, vos paroles, vos regards !… Mais vous êtes démasqué. Je vous ai dit ce que j’avais à vous dire. Retournez chez votre maîtresse… Allez-vous-en !

Elle parlait d’une voix brève et faible, sans emphase, qui trahissait une résolution implacable. Le visage d’Augustin se décomposait,

— Puisque vous savez tout, dit-il, vous me pardonnerez peut-être… Oh ! je ne prétends pas nier ma faute ou l’excuser. J’avoue ma faiblesse et ces mensonges dont j’ai honte. Oui, j’aime une femme d’un amour qui m’a trompé moi-même et qui, déjà, m’a fait souffrir. Mais vous savez, on vous a dit comment j’en étais venu là… par quelle illusion merveilleuse… Je me suis pris à mon propre piège, hélas !… Cette pensée vous rendra sans doute moins sévère… Vous compatirez…

Elle secoua la tête. Non, elle ne pouvait pas comprendre, elle ne pouvait pas compatir. Chaste entre les chastes, restée vierge de cœur, Thérèse-Angélique conservait du mariage et de la maternité un dégoût invincible pour l’ « œuvre de chair ». Elle ne voyait dans l’amour qu’une fonction basse et ridicule, la marque de la bête que le sacrement même n’efface pas tout à fait.

— Vous êtes donc pareil aux autres hommes, vous, mon fils, vous que Dieu combla de ses grâces dès votre naissance !… Ah ! plus coupable que les autres, certes, et plus lâche, puisque vous étiez mieux défendu !… Votre éducation chrétienne vous avait prémuni contre les ruses du démon, et pourtant vous avez péché par orgueil et par complaisance ; vous avez joué une comédie sacrilège pour abuser un prêtre crédule et deux vieillards… Oui, je le sais, l’intention sauvait tout… Vous établissiez une casuistique à votre usage… Ce n’est point pécher que de pécher pour la plus grande gloire de Dieu. Celui-là est excusable qui brave la tentation et qui tombe dans l’impureté parce qu’il a essayé de sauver une âme… Étrange et commode maxime !… La religion devenait le prétexte dérisoire qui rassurait votre lâcheté. Vous déguisiez sous une apparence de zèle vos ignobles convoitises. Pharisien ! Croyez-vous qu’on puisse mentir à Dieu ?

Il ne répondait pas. Quel sophisme opposer à ces paroles ?… La sensation de cauchemar continuait. Où était-il ?… Quelles figures sombres l’épiaient, le long des murailles ? Une femme lui parlait, blême et terrible… Sa mère ?… Non, c’était sa Race, trahie par son péché, dressée devant lui pour le juger et le maudire. C’étaient les morts qui prenaient une forme et une voix, qui rappelaient leur exemple, l’exil accepté, la persécution subie, la mission sainte léguée de père en fils.

Il se tourna vers sa mère, et avec un accent d’humilité douloureuse :

— Je n’ai rien à dire… Je sais que vous êtes offensée, et Dieu plus que vous, hélas !… Je suis plus sévère pour moi que vous ne pouvez l’être… Mais qu’ordonnez-vous ?… Dois-je quitter cette maison ? Ma présence vous est-elle odieuse ?…

— Vous êtes majeur et libre. La maison vous appartient. J’espérais y mourir. Mais le jour où vous conduiriez ici cette créature, je m’en irais mourir n’importe où.

Augustin répondit tristement :

— Vous nous faites injure, à elle et à moi. Quoi qu’il arrive, vous serez seule maîtresse ici, et votre volonté sera respectée… Mais, puisque nous parlons d’elle, oh ! pour la dernière fois, laissez-moi vous assurer qu’elle n’est pas responsable de… ce qui est arrivé… On l’a calomniée, sans doute…

On… c’est-à-dire l’abbé Le Tourneur, qui la connaît bien ?

— L’abbé Le Tourneur peut être irrité contre moi… Mais pourquoi contre elle ?… Elle n’a rien fait. C’est une âme égarée ; ce n’est pas une âme vile. Je ne souffrirais pas qu’on lui prête des intentions, des calculs odieux dont elle est incapable. Tout son crime a été de trop m’aimer.

— Vous osez me parler d’elle, à moi ! s’écria madame de Chanteprie. Une femme de rien, une aventurière !… Croyez-vous que je fasse beaucoup de différence entre une prostituée et cette femme-la ?

— Vous parler d’une femme que vous ne connaissez pas, que vous haïssez bien injustement. Elle ne mérite pas tant de sévérité… Si vous lisiez dans son cœur, vous-même vous ne sauriez que la plaindre…

— Elle est, à mes yeux, l’instrument de votre perdition… Ah ! certes, il faut qu’elle soit bien puissante pour vous avoir si rapidement, si profondément changé !… Quittons ce sujet, mon fils. Je vous défends de m’en reparler. Et, rappelez-vous ceci : quand bien même vous espéreriez me tromper par un simulacre de repentir, quand bien même elle se convertirait d’un cœur sincère, jamais, de mon consentement, jamais vous n’épouserez cette femme, jamais !

— Vous êtes impitoyable… Dieu me pardonne…

— Pour obtenir son pardon, il faut expier.

— Vous me désespérez…

— Votre damnation et votre salut sont en vos mains. Je prierai encore pour vous ; c’est tout ce que je peux faire. Nous n’avons plus rien à nous dire… Laissez-moi !

Augustin fit un geste de supplication, mais madame de Chanteprie détourna la tête. Il sortit.

Quand il fut rentré dans sa chambre, la première stupeur se dissipant, il commença d’entrevoir les conséquences de cette scène… Sa mère était perdue pour lui, Fanny rejetée en marge de son existence. Il restait seul, le cœur mutilé.

Alors, son énergie l’abandonna. Il se retrouva petit enfant, épeuré, misérable. À genoux, les bras tendus vers le spectre implacable qui se dérobait, il cria dans un sanglot :

— Mère, ô mère !… Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/224 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/225 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/226 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/227 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/228 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/229 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/230 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/231 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/232 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/233 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/234 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/235 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/236 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/237 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/238 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/239 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/240 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/241 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/242 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/243 Page:Tinayre - 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Les mains ouvertes, le front appuyé au vitrage, les paupières closes et ruisselantes, elle resta sans mouvement, sans voix, anéantie.

Alors, M. Forgerus se leva, fort embarrassé de son personnage, et désireux de se retirer. Il dit doucement :

— Je respecte votre chagrin, madame… Mon pénible rôle est terminé… et ma présence ne peut que vous déplaire.

Fanny se redressa, l’air effrayé :

— Oh ! non, ne partez pas, monsieur… pas encore…

— Mais, madame…

— J’ai des choses à vous dire… des choses… C’est très confus dans ma tête, voyez-vous… Tout s’embrouille… J’ai reçu un tel coup !… Laissez-moi me remettre… comprendre… Oh ! monsieur, je vous en prie, ne vous en allez pas !… je vous en prie…

Où était la Furie, la Gorgone ?… C’était une pauvre femme, une pauvre enfant, effarée, pitoyable, qui implorait Forgerus.

— Vous m’écouterez, n’est-ce pas ?… Je vous ai dit, tout à l’heure, des paroles blessantes… des injures… Mais j’avais perdu le sens, monsieur… Depuis quelques jours… tant d’émotions !… La tête me tournait… Monsieur, vous êtes bon, vous êtes chrétien… Pardonnez-moi !… je regrette… Oui, maintenant, je regrette… Parce que, je le vois bien, tout dépend de vous… Si vous partiez, ce serait la fin, l’irrévocable… Et vous tenez ma vie dans vos mains, ma vie !…

— Je vous assure, madame, que je n’ai aucun ressentiment personnel contre vous… Je suis tout prêt à vous entendre.

Elle s’avança vers lui, et, d’une voix toute changée, d’une voix qui venait de l’âme :

— Permettez-moi de le revoir.

— Madame, c’est impossible. Vous avez lu…

— Une fois, une seule fois !… Je serai forte ; je ne pleurerai pas… Une seule fois, devant vous !…

« Elle aussi ! pensa Forgerus. La même prière, les mêmes mots !… » Il revit Augustin dans la chambre du pavillon, il entendit sa voix : « La revoir, une fois encore ! Une seule fois… Devant vous !… » Dans le même excès de souffrance, le même cri montait aux lèvres des amants. Et, malgré lui, M. Forgerus fut troublé… Il se vit, juge et bourreau, tenant ces deux âmes brisées, sanglantes, qui palpitaient l’une vers l’autre, dans un effort suprême pour se rejoindre et s’unir… Mais il ne se demanda pas s’il avait le droit de les séparer, ces deux âmes, et s’il n’avait pas commis une sorte de crime contre la nature, en violentant la conscience d’Augustin, en substituant sa propre volonté à la volonté du jeune homme. L’idée qu’Augustin et Fanny devaient seuls, d’un plein accord, libres de toute influence étrangère, disposer de leurs personnes et de leur destinée, cette idée subversive et choquante n’effleura même pas l’esprit de M. Forgerus. Son émotion fut toute physique, une brève défaillance nerveuse comme celle que l’on ressent devant un accident de la rue, ou à la table d’opération dans un hôpital.

— Madame, balbutia-t-il, vous me mettez au supplice, je vous assure, car j’ai pitié de votre douleur, et je ne puis, je ne dois rien faire pour la soulager… Mon devoir…

Fanny ne pleura pas, ne cria pas ; elle tomba sur les genoux. Son âme monta dans ses yeux, l’illumina toute, jeta sur son visage décomposé l’éclair sublime qui transfigure les mourants. Muette, elle saisit les mains de Forgerus : — et, à cette minute, le geste de la suppliante, l’admirable éloquence de son regard fixe et de sa bouche entr’ouverte, atteignirent à la beauté plus qu’humaine que les grands artistes ont entrevue et réalisée quelquefois. Forgerus ne put soutenir ce spectacle… Les entrailles remuées, la gorge étreinte, il essaya de dégager ses mains… Pour la première fois, devant une femme, il fut homme, attendri, charmé, presque vaincu… Mais la parole de consentement mourut sur ses lèvres… Il secoua tristement la tête ; il répéta :

— Je ne peux pas… Ayez du courage !

— Vous n’avez donc jamais aimé personne ! cria-t-elle, dans un sanglot.

— Je n’ai jamais aimé que Dieu, son Église, et Augustin de Chanteprie. L’intérêt seul de mon pupille règle mes actions et commande à mes sentiments… La pitié même doit lui céder… Relevez-vous, madame !… Ne vous humiliez pas devant un homme, pécheur comme vous. On ne doit s’agenouiller que devant Dieu…

Il la força de se lever, la fit asseoir sur le divan, et s’assit près d’elle. Elle lui obéissait machinalement, le regardait avec les yeux d’un animal qui se sent martyrisé et ne comprend pas… Ce petit vieillard, impérieux et placide, lui apparaissait puissant comme un dieu, maître de sa destinée. Elle ne savait comment gagner du temps pour le retenir, le fléchir peut-être… Sur un mot de lui, elle eût baisé les pieds de Forgerus.

— Vous êtes intelligente, votre cœur n’est pas profondément perverti… Élevez-vous au-dessus des rancunes vulgaires. Bénissez la main qui vous frappe pour vous sauver. Montrez-vous digne, enfin, de l’affection qu’Augustin vous garde encore. L’épreuve vous sera salutaire, la douleur méritée, humblement soufferte, vous rapprochera de Dieu. Essayez de prier.

— Prier ? dit-elle. Pourquoi ?… Une douleur méritée ?… Je ne comprends pas… Quel mal ai-je fait ? pour quel crime me punissez-vous ?… J’aimais Augustin ; il m’aimait… Est-ce que nous n’étions pas libres ?… Est-ce que je recherchais la fortune de M. de Chanteprie, ou son nom ?… Je ne voulais de lui que lui-même… Je supportais tout de lui… J’acceptais tout… Il m’a envoyée chez l’abbé Le Tourneur ; il aurait pu m’envoyer chez un pasteur ou chez un rabbin… J’y serais allée de la même façon, avec la même bonne volonté… Je me suis appliquée à croire… Je n’ai pas pu… Est-ce ma faute ? Si vous n’avez que ça à me reprocher, vous êtes bien injustes, vous tous… Ah ! ce serait si simple de vivre, d’aimer, d’être heureux, sans penser aux choses de l’autre monde !… S’il y a un Dieu, qu’est-ce que ça peut bien lui faire qu’Augustin de Chanteprie et moi nous nous aimions ?

— Seigneur ! pardonnez à cette femme, pensait Élie Forgerus. Elle ne sait ce qu’elle dit !

Fanny reprenait :

— On vous a raconté que j’étais un monstre, n’est-ce pas ?… C’est madame de Chanteprie, ce sont les fanatiques comme elle qui sont des monstres… Ils n’ont pas de cœur, ils n’ont pas de sang dans les veines… Oh ! ces gens-là, je les hais !… Moi, moi, une criminelle, parce que j’ai voulu vivre toute ma vie de femme, parce que j’ai cherché mon bonheur !

— Vous l’avez cherché où il n’était pas.

— Est-il donc dans vos couvents, dans vos églises, dans votre ciel glacé où je ne sens rien ?…

— Pauvre femme !

— Vous me plaignez ?

— Infiniment. La lumière a brillé sur vous et vous n’avez pas voulu la voir.

— Vous me plaignez… Et lui, me plaint-il de toute son âme dévote, me plaint-il en m’assassinant ?

— Il pleure sur vous plus que sur lui-même. Qu’il souffrirait, s’il vous entendait parler ainsi !

— Veut-il donc que je lui dise « merci », quand il m’abandonne, quand il me tue… Car il m’a tuée… Je ne serai plus jamais, jamais, la femme confiante et fière que j’étais !… Le ressort de ma force est cassé… Je ne lutterai plus… Je me laisserai aller, n’importe comment, n’importe où, au courant de la vie…

— Ne dites pas cela. Vous ferez la volonté d’Augustin. Son douloureux sacrifice ne vous sera pas inutile… Madame, ne serez-vous pas émue par la suprême prière d’un homme qui vous a aimée jusqu’à mettre son âme en péril pour sauver la vôtre ?… Ne voulez-vous pas le suivre, dans les chemins étroits de la pénitence, le rejoindre dans la sphère bienheureuse où les âmes se retrouvent et s’unissent pour l’éternité ?

— Des mots… des mots ! dit-elle, et tout à coup, elle recommença de pleurer. Je suis perdue… Qu’est-ce que je vais devenir, maintenant ?… Tout est sombre autour de moi… C’est la nuit, le désert… Je n’ai personne… Qu’est-ce que je ferai, ce soir, demain, et après ?… Et je suis jeune, et j’ai de longues années à vivre… seule… toujours seule… moi qui n’ai vécu que d’amour ! …

— Dieu pardonne aux pécheurs et console les affligés. Donnez-vous à lui, madame.

Elle ne répondit pas.

— Je souhaite qu’il vous éclaire, mais je crains bien… Allons, je dois vous quitter !… Méditez, priez… On priera pour vous… Adieu, madame.

— Adieu.


Dans la froide lumière et le silence de l’atelier, les figures des tableaux font leur geste immuable ; les déesses de plâtre contemplent de leurs yeux sans prunelle la femme étendue sur le divan. Seule, parmi ce peuple inanimé, Fanny souffre, comme elle va souffrir, seule, parmi le peuple indifférent des hommes.

Elle n’éprouve aucun sentiment de haine ou de colère ; elle ne s’excite pas à maudire Élie Forgerus et madame de Chanteprie ; elle oublie que Barral a prédit ces choses et qu’il attend.

Comme des nuages au vent, ses pensées roulent… C’est un chaos de souvenirs… Deux ans de sa vie, le merveilleux amour dans les décors enchantés du Chêne-Pourpre… Le vallon de Port-Royal… les soirs d’été… la lune claire entre les tilleuls… la route blanche… la Maison du Pavot !… Ah ! le reflet du feu sur le lit, le sourire du chevalier Adhémar, l’âme ombrageuse enfin domptée, le jeune amant qui tremble aux bras de la femme, et frémit avec elle, et défaille dans l’amour !… Ces cheveux, ces lèvres, ces yeux qui brûlaient Fanny, ces yeux dont le regard palpite encore, flèche ardente, au vif de son cœur blessé… Tout, les lettres qu’on lit en pleurant, les départs et les retours, les causeries, les caresses, l’anxieuse attente, les jalousies, les joies, les chagrins, l’intimité mystérieuse, — tout cela, c’est le Passé !

Qu’importent les mois et les ans !… L’amant perdu est aussi loin de Fanny que les morts dont elle ne porte plus le deuil ! Elle sentira le visage adoré pâlir et s’effacer dans sa mémoire… Elle oubliera le goût des lèvres d’Augustin, le bruit de son pas, ses gestes coutumiers, son rire, son étreinte et jusqu’au timbre de cette voix qui disait : « Fanny ! »

Il n’est plus !… Il est mort pour elle !… Fanny l’appelle vainement. Elle tend vers lui ses mains convulsives… Elle crie : Non !… ce n’est pas vrai !… ce n’est pas possible !… je ne veux pas !… » La douleur monte des profondeurs de son être, coule avec ses larmes, avec sa vie… Écrasée, maintenant, silencieuse, elle ne bouge plus… Elle ne gémit plus… Ses yeux vacillent, noyés de ténèbres, et le désir de la mort emplit son cœur.


XXIX


Un dimanche de septembre, M. de Chanteprie parut à la grand’messe, et la nouvelle de son retour, colportée de salon en salon, de boutique en boutique, courut bientôt Hautfort-le-Vieux.

Cependant l’abbé Le Tourneur promenait sa joie dans les familles pieuses qui avaient vu sa confusion. Il louait Dieu de l’avoir choisi comme l’instrument indigne d’une œuvre de salut : car lui seul, l’abbé Le Tourneur, ecclésiastique prudent et sage autant qu’expérimenté, lui seul avait guidé madame de Chanteprie, conseillé M. Forgerus, retenu M. Courdimanche dont le zèle maladroit eût tout compromis. Et, poussé à la sévérité par un excusable ressentiment personnel, M. Le Tourneur se montrait plus janséniste que tous les Chanteprie ensemble. Oui, ce prêtre indulgent, qui se faisait gloire d’être « opportuniste », ce doux M. Le Tourneur, si habile à manier les fragiles consciences féminines, il déplorait maintenant ce relâchement de la discipline chrétienne qui ne permet plus la pénitence publique après le scandale public du péché. Et les dames frémissaient, voyaient déjà M. de Chanteprie vêtu d’un sac, la corde au cou, la cendre sur la tête, prosterné aux portes de Saint-Jean, et confessant son péché devant l’assemblée des fidèles.

Augustin voulait ignorer la curiosité des regards, la bêtise ou la malice des propos. Par un effort d’humilité, violentant les pudeurs de son âme, il avait subi le petit supplice d’une exhibition à la grand’messe, supplice imposé par M. Le Tourneur, comme le simulacre atténué de l’impossible amende honorable. Depuis ce jour, il restait enfermé dans sa maison, et, quand il traversait, par hasard, les rues de Hautfort, il ne parlait à personne.

— Eh bien, votre maître n’est pas venu vous voir ? disaient les commères à Jacquine Pérou. Il y a une nouvelle gouvernante, et une cuisinière, chez les Chanteprie. Vous voilà remplacée.

La Chavoche souriait de mépris et semblait dire : « Ils ne me remplaceront pas !… » Dans la bicoque qu’elle avait louée, près de l’église Saint-Jean, elle vivait seule, exécrée des voisines, cultivant un petit jardin et soignant deux chats familiers. L’après-midi, elle s’asseyait dans la cour de son logis, et les gamins s’avançaient jusqu’à la porte entre-bâillée, pour voir la redoutable Chavoche qui branlait la tête et parlait toute seule en tricotant.

Un jour, comme Jacquine rêvassait ainsi, se chauffant au soleil d’automne, M. de Chanteprie entra dans la cour.

— Notre Augustin !… Mon fieu !…

Elle le prenait à bras le corps, lui posait aux joues deux baisers passionnés et rudes, puis, sans le lâcher, se reculait pour le mieux voir, d’un air d’extase.

— Lui ! c’est lui !… On disait qu’il ne viendrait pas ici ; mais je savais bien, moi, qu’il ne pourrait pas oublier sa pauvre vieille.

Quand son transport fut calmé, elle fit asseoir le « fieu » près d’elle, et, lui tenant toujours les mains, elle dit :

— Vous ne voulez donc pas vous mettre curé, que vous êtes revenu à Hautfort ?

— Mais, Jacquine, je n’ai pas la vocation… Qui t’a fait croire ?…

— Dame ! On dit tant de choses, ici !… Vous avez fait causer le monde, vous savez… Et un mauvais monde !… On en a raconté des histoires !…

— Cela m’importe peu, je t’assure. Parlons de toi, ma bonne. Tu es bien ?… Tu ne t’ennuies pas trop ?

— J’ai trois cents francs de rente ; la baraque n’est pas vilaine, et mes chats me tiennent compagnie… Tout de même, quand madame Angélique m’a donné mon congé, j’ai vu trente-six chandelles ! Depuis plus de cinquante ans que j’étais chez vous… car je vais avoir soixante-dix -neuf ans tout à l’heure, sans qu’il y paraisse, mon fieu !… Elle va bien, madame Angélique ?

— Elle supporte ses maux.

— Oui, elle nous enterrera tous… Les gens qui n’aiment rien, rien ne les use… Et vous êtes tout à fait d’accord, à présent ?

— Ma mère est très bonne pour moi, trop bonne !…

— Mieux vaut tard que jamais… Et M. Forgerus ?

— Il est retourné là-bas, en Asie-Mineure.

— Vous savez que M. l’abbé Vitalis n’est plus à Rouvrenoir ?

— Je le sais.

— On lui a fait des ennuis. On a écrit à son évêque des bêtises, des mauvaisetés, pour le faire partir… Et le v’là à l’autre bout du diocèse, le cher homme. Rouvrenoir n’a plus de curé. On n’en remettra plus, parce que vos croquants sont des impies. Il n’y a pas de travail pour un curé… C’est celui de Tréville qui dit la messe et fait les enterrements… Et il y a une école de filles, maintenant, dans le presbytère.

Augustin regardait la cour étroite, le jardinet tout jaune de dahlias et de coréopsis, et, par-dessus le mur, le portique latéral de l’église, les gargouilles aux arêtes amorties, rognées par les siècles, les arcs-boutants si beaux dans la poudre dorée du soir.

— Vous avez l’air tout drôle, mon fieu.

— Tu me trouves changé ?

— Point trop maigri, point trop pâli… changé tout de même.

— Allons, je t’ai vue… Je suis content.

Il se levait.

— Partez pas… Faut que je vous dise…

— Quoi ?

Jacquine était déjà dans la maison. Elle rapporta un tout petit paquet noué de ficelle grise.

— Mon fieu chéri, v’là des papiers pour vous.

— Des papiers ?

— Oui, des lettres. J’ai promis…

Il fit un geste de refus.

— Eh bien, quoi ?… Ça ne vous engage à rien. Vous n’êtes pas obligé de répondre. Lisez seulement.

— Madame Manolé n’existe plus pour moi.

— Et si elle était morte, tout à fait ?

Augustin qui marchait vers la porte, s’arrêta, tout pâle.

— Morte ?…

— Elle n’est pas morte, non… mais elle n’en vaut guère mieux, la pauvre…

— Elle est venue ici ?…

— Ah ! plus de dix fois ! Elle voulait se périr. Elle disait : « Je n’en peux plus, Jacquine, je souffre trop ! » et des choses, que ça me saignait le cœur de l’entendre. Moi, je lui disais bien de se faire une raison, et que ça serait trop bête, à son âge, et avec sa figure, de se détruire à cause d’un homme… et qu’il n’y avait pas que vous au monde…

— Ah ! tu lui disais ça ?

— J’étais en colère contre vous, contre madame, contre M. le maître… et cette pauvre petite me faisait pitié… V’là toutes les lettres qu’elle vous a écrites. Je les ai gardées pour vous les donner, vu que personne ne savait votre adresse.

— Je ne les lirai pas.

— Eh bien, vous les brûlerez… Moi je m’en décharge avec plaisir, et que le loup me croque si je me mêle encore de vos affaires !… Mais j’ai dans l’idée que vous m’en parlerez le premier, de votre Fanny.

— Tais-toi !

— Vous n’avez donc pas de cœur ?

— Tu ne peux pas me comprendre.

— Là, ne vous fâchez donc plus ! On ne parlera plus d’elle… Ce qui est fini est fini.

Auguslin mit le paquet de lettres dans sa poche et s’en retourna chez lui en rêvant.


À Saint-Marcellin, pendant les premières semaines, il avait souffert, atrocement. L’ignorance où il était de l’état et des sentiments de Fanny, la certitude d’être méconnu — oublié peut-être, — une inquiétude tendre et jalouse, mille pensées baroques, sinistres, honteuses, l’avaient tourmenté jour et nuit. Dieu, qui d’abord semblait l’accueillir, se retirait tout à coup ; la source des effusions tarissait au cœur du pénitent ; la prière n’était plus qu’une récitation mécanique. Abreuvé d’amertume et de dégoûts, privé des grâces sensibles qu’il désespérait de mériter jamais, Augustin perdit confiance… Il crut sentir sur lui l’écrasante réprobation et comme les premières ombres de la nuit éternelle. Mais M. Forgerus veillait. Mieux que le confesseur choisi par Augustin, il sut, dans les oraisons communes et les entretiens de chaque jour, conquérir et rassurer son élève. Hardiment il interpréta selon le sens chrétien toutes les circonstances mystérieuses, toutes les rencontres singulières de sa vie passée et de ses tristes amours ; il lui montra partout le travail manifeste de Dieu attentif à rejeter hors du monde celui qu’il ne destinait point au monde. Dieu caché, Dieu présent. Dieu choisissant les moyens les plus divers et les moins prévus, pour produire au moment marqué la crise définitive, la tempête de l’esprit et du cœur où la grâce éclate en foudre.

Augustin s’humilia sans ferveur, pria sans joie, Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/365 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/366 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/367 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/368 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/369 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/370 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/371 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/372 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/373 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/374 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/375 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/376 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/377 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/378 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/379 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/380 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/381 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/382 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/383 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/384 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/385 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/386 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/387 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/388 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/389 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/390 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/391 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/392 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/393 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/394 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/395 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/396 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/397 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/398 Page:Tinayre - La Maison du péché, 1902.djvu/399 de bataille le souleva tout entier… Il ouvrit les yeux : sa chambre lui fit horreur. Il voulut marcher : le sol manqua sous ses pas… Il s’appuya aux murs qui se dérobèrent. Il cria :

— Jacquine !… vite !… Emmène-moi !… Je veux sortir d’ici ! J’étouffe !…

Mais ses prunelles hagardes se révulsèrent… Il s’évanouit.


XXXIII


C’était la veille de la Saint-Jean. À l’horizon de Hautfort, l’aveuglante lumière des jours d’orage tombait par les trouées du ciel couleur de plomb. Pas un souffle. L’ombre bleu foncé des grands nuages stagnait sur les collines.

On avait tiré le lit au milieu de la chambre. Madame Angélique et mademoiselle Courdimanche disposaient sur le guéridon une nappe blanche, des flambeaux, un bouquetier de porcelaine, rempli de roses et de résédas. Le carreau était semé de fleurs effeuillées et de ces brindilles de fenouil dont l’arome évoque la splendeur rustique des processions de Fête-Dieu. Jacquine, assise sur un tabouret bas, les coudes aux genoux, les poings aux dents, considérait ces apprêts d’un œil stupide.

Depuis quatre jours, Augustin ne disait plus un mot, ne voulait voir personne, l’âme reployée, pareil à ces bêtes qui se terrent pour mourir. Ce matin-là, seulement, il avait parlé ; il avait exprime sa volonté de communier en viatique, et l’on attendait l’abbé Le Tourneur.

Dehors, une clochette argentine tinta, et tinta encore en se rapprochant. Mademoiselle Cariste ouvrit la fenêtre. Elle aperçut le curé qui passait sous la porte Bordier avec son enfant de chœur. Le capitaine Courdimanche, tête nue, accompagnait le bon Dieu, et des femmes rangées, au seuil des masures, faisaient le signe de la croix.

Les yeux brouillés de larmes, mademoiselle Cariste se retira. Elle alluma les cierges trop hauts pour les chandeliers et, trempant un rameau de buis dans l’eau bénite, elle aspergea le sol de la chambre et les draps du lit. La porte s’ouvrit enfin, et mademoiselle Desfosses annonça :

— Voilà le bon Dieu qui vient.

Aussitôt les trois femmes, et la Chavoche même, s’agenouillèrent.

Un murmure d’oraisons emplissait le long corridor, et l’enfant de chœur parut, en robe rouge, tenant la clochette d’argent dans sa main gauche et dans sa main droite un cierge allumé. M. Le Tourneur suivait, portant le ciboire qu’il déposa pieusement entre les flambeaux du guéridon. Et tous les assistants sortirent.

Alors le prêtre vint s’asseoir au chevet d’Augustin et l’engagea à réciter le Confiteor. M. de Chanteprie, soutenu par les oreillers empilés, parlait à voix basse. Il avouait des langueurs et des distractions pendant la prière, de secrètes impatiences, un sentiment inexplicable de colère, presque de rancune, contre les personnes qui l’assistaient…

Il s’interrompit tout à coup, et M. Le Tourneur, croyant la confession finie, entama le petit discours qu’il avait composé et appris une fois pour toutes, et qu’il débitait devant tous les lits de mort : « … Résignation… confiance dans l’infinie bonté de Dieu… Associer ses souffrances particulières aux souffrances de Jésus crucifié… » Certes, l’émotion de M. Le Tourneur était réelle et assez vive pour que son accent la révélât, mais elle ne savait s’épancher qu’en formules conventionnelles. Les mains du prêtre tremblaient un peu ; il évitait de regarder le pénitent ; et pourtant l’eau tiède de son éloquence coulait comme une source ininterrompue, égale, sans jets imprévus, sans bouillonnements excessifs.

— … Et vous soumettre, corps et âme, à la sainte volonté de Dieu, n’est-ce pas, mon cher enfant ?… Je vais donc…

Augustin soupira. Saisi d’inquiétude, l’abbé tourna la tête :

— Qu’avez-vous ?… Vous souffrez ?

Les lèvres du jeune homme s’entr’ouvrirent… Il ne pouvait parler… Mais cette bouche contractée, ces yeux fixes, ces yeux implorants exprimaient une si affreuse angoisse que M. Le Tourneur pâlit.

— Dites simplement votre peine… Que craignez-vous ?…

— Je n’ose pas… Je ne peux pas…

— Vous n’osez pas avouer une faute… un scrupule ?…

— Je n’ose pas communier, dit Augustin. Le secours que je demandais, ce saint viatique… Oh ! non… non… je n’ose plus…

— Pourquoi donc ?

— J’ai peur…

— Vous avez peur de quoi ?… de la mort ?… Mais votre état, très grave, assurément, n’est pas désespéré… La grâce de l’extrême-onction, que vous avez reçue au début de votre maladie, a opéré en vous un véritable miracle… Déjà Dieu vous a conduit aux portes de la mort pour vous ramener à la vie… Peut-être…

M. de Chanteprie fit un signe de dénégation.

— Eh bien ? dit l’abbé, quand même Dieu vous rappellerait à lui, vous ne devriez pas manquer de courage, ni de confiance, vous, un Chanteprie, vous, un chrétien !

Le visage du jeune homme se décomposa :

— J’ai peur, répéta-t-il, — et sa voix n’était plus qu’un souffle. — J’ai peur… de Dieu !

— Mais c’est de la folie ! dit M. Le Tourneur stupéfait. Vous avez peur de Dieu ! Vous n’osez pas recevoir le gage de notre rédemption, la sainte hostie ?…

— Je ne suis pas digne…

— Aucun de nous n’est digne de devenir le vivant tabernacle du Dieu vivant. Mais, si nous ne sommes par nous-mêmes que corruption, n’oublions pas que Jésus nous couvre de ses mérites et lave nos souillures de son sang divin… Vous avez péché, mon fils ; pourtant votre pénitence sincère, votre foi que le monde n’a pas ébranlée…

Augustin gémit :

— La sincérité de ma pénitence !… La fermeté de ma foi !… Hélas !…

— Que voulez-vous dire ?… Vous avez conçu des regrets coupables, des doutes ?…

— Oui… des doutes…

— Depuis quand ?

— Depuis peu de jours… depuis que mon mal s’est aggravé… Oh ! comment exprimer ces pensées involontaires, cette défection soudaine de ma volonté ?… cette agonie de l’âme, qui précède l’agonie du corps ?… Mon Dieu !… vous le savez ! J’étais sans orgueil, sans regrets, presque sans mémoire… La plaie d’amour ne saignait plus… Je me croyais résigné, je me croyais indifférent. Je consentais à la mort… Oui, je m’en allais si doucement, avec confiance…

— Et maintenant ?…

— Dieu ! s’écria Augustin, ô Dieu ! est-ce possible ?… Est-il vrai que pour avoir, un instant, traversé le monde, j’aie remporté du monde, à mon insu, la semence du doute qui germe à présent, qui croît d’heure en heure ?… Hélas ! je me réfugie aux pieds de Jésus crucifié ; je récite le symbole des apôtres ; je rallume ma foi à la sainte lumière des Écritures… Hélas ? hélas !… Dans la nuit de la mort qui monte, le flambeau vacille… il tremble… il s’éteint…

— Ne vous arrêtez pas à ces pensées, mon enfant. Le démon vous sollicite… Laissez-le faire… Ne discutez pas avec lui, ne discutez pas avec vous-même… Vous prenez pour des réalités les vains mirages de la fièvre… Je vous en conjure, calmez-vous ; ayez confiance ; priez.

— N’est-ce pas, dit Augustin d’une voix suppliante, je ne peux pas perdre la foi, maintenant, la foi qui a réglé ma vie, à qui j’ai tout sacrifié ?… Ce serait une dérision effroyable… Dieu ne permettrait pas… Et cependant !… Là, tout au fond de moi, j’entends quelque chose… quelqu’un… qui proteste : « Si tu t’étais trompé ?… Des preuves, des certitudes… il n’y en a pas que la raison humaine puisse concevoir… Pour croire, il faut aimer : à l’heure de la mort, tu n’aimes plus ton Dieu assez pour y croire… » Ainsi parle la voix… Et, perdant pied, submergé de toutes parts, je me raccroche à la raison comme à une planche pourrie qui me soutiendra, — peut-être, — dans ce grand naufrage… Je refais le pari de Pascal : « Si je perds, je ne perds rien. Si je gagne, je gagne tout. » Mais la voix ironique, tout bas, ricane : « Si tu perds, n’as-tu rien perdu ? Ce rien, c’est ta jeunesse, ta force, ta santé, ton amour ! Ce rien, c’est toute ta vie qui pouvait être heureuse et belle, humainement !… Hypothèses, les sanctions d’outre-tombe, le jugement, les récompenses et les châtiments éternels !… Hors de ta vie, que tu as jetée comme un méprisable enjeu, il n’y a pour toi ni réalités, ni certitudes… » Ainsi me parle encore la voix… Et moi, misérable…

— Tentations ! cria M. Le Tourneur, étendant la main comme pour un exorcisme : tentations vaines et négligeables… Derniers assauts de l’esprit du mal !…

Augustin se dressa sur sa couche. Ses mains décharnées saisirent le bras du prêtre, et son visage hagard devint effrayant.

— Aidez-moi ! cria-t-il. Aidez-moi ! Secourez-moi ! L’ennemi est là… Il me guette… Dans les yeux des femmes, dans les livres des savants, dans le sanctuaire secret de mon cœur… Là… là… au chevet de mon lit… pendant les nuits douloureuses… avec le visage de Jacquine, avec le visage de Fanny… C’est lui, mon père, c’est lui qui me souffle ces regrets inavouables… ces doutes… cette peur sacrilège de la communion… Oh ! priez avec moi, pour qu’il s’en aille !… priez, pour que je meure réconcilié, apaisé… Mais je ne veux pas mourir encore !… Mon âme n’est pas prête… Je n’ai pas expié mes fautes… Je veux vivre et souffrir… Oh ! ne me quittez pas ! Défendez-moi !… Demandez à Dieu un délai ?… quelques jours… Moi, moi, comparaître devant le juge irrité !… Moi, seul et nu en sa présence !… Que lui dirais-je ?… Dans quels abîmes ne me précipiterais-je pas, de moi-même, si lourd de crimes, et foudroyé par sa splendeur !… Ah ! la réprobation… la grâce qui m’abandonne !… l’épouvantable éternité !…

Il eut un haut-le-corps éperdu, comme pour fuir une vision terrible, puis il retomba sur l’oreiller. Une houle de sanglots gonfla sa poitrine, et deux larmes, sans cesse reformées, coulèrent du coin de ses yeux au coin de sa bouche, dans cette ride profonde que creusent les longues douleurs.

L’abbé Le Tourneur oubliait les phrases préparées à l’avance… Il avait baptisé Augustin de Chanteprie ; il l’avait préparé à la première communion ; il lui avait administré le sacrement des malades, et demain, sans doute, il dirait sur sa fosse le dernier Requiem… Certes, il croyait bien connaître ce jeune homme qu’il avait aidé dans toutes les phases de la vie chrétienne, et toujours il avait compté qu’Augustin ferait une mort édifiante, une « belle mort », dont on parlerait longtemps dans la paroisse… Cette explosion de doute et de désespoir affligeait M. Le Tourneur comme ami, et comme ecclésiastique. Il n’avait pas prévu cette scène… Il ne savait s’il devait chercher une inspiration dans l’amitié humaine ou dans la science théologique, et si des paroles affectueuses rassureraient M. de Chanteprie mieux que des arguments. Il pensa que ce n’était plus le temps de discuter, et que la pauvre âme acharnée à demander des raisons, il fallait l’enivrer d’espérance… Il encouragea Augustin, entremêlant l’exhortation de prières spontanées ; il l’assura que la tentation non consentie et patiemment supportée peut ajouter au mérite d’une âme ; que les plus grands saints ont conçu des inquiétudes sur la foi ; et que Jésus-Christ même avait supplié son Père d’éloigner le calice… Oui, la terre étonnée avait frémi d’entendre le Fils crier vers le Père : « Pourquoi m’avez-vous abandonné ?… » Et comme le curé parlait, il sentait, sur son bras, les doigts crispés resserrer leur étreinte ; les yeux désespérés, fixés sur ses yeux, suppliaient encore : « Aidez-moi ! » Les dernières larmes, les plus amères qu’Augustin eût pleurées en ce monde, glissaient, si lourdes, si lentes, sur la face de l’agonisant…

La confession achevée, M. de Chanteprie essaya de balbutier l’acte de contrition, et le prêtre leva les mains pour le bénir et l’absoudre. Puis il l’engagea à se recueillir, à s’abandonner aux bras de Dieu comme un enfant coupable et pardonné aux bras d’un bon père. « Vous allez recevoir le saint viatique… » Augustin frissonna… « Recevez-le, en toute confiance, dans un sentiment d’humilité et de douceur. » Et la porte se rouvrit… À travers le brouillard de ses pleurs, Augustin entrevit un noir défilé de formes silencieuses qui entraient une à une et se prosternaient autour du lit : il entrevit la petite lueur des cierges, jaune dans le plein jour, la robe rouge du servant, le blanc surplis du prêtre, le ciboire comme un point de vermeil. L’odeur des roses emplissait la chambre et il parut à M. de Chanteprie que son âme se détachait déjà, et flottait, légère, si légère, dans ces lueurs vagues et dans ces vagues parfums… Demi-conscient, triste et docile, il sentait son Dieu venir vers lui ; il sentait autour de lui, l’Église, représentée par le prêtre et les fidèles, l’Église attentive à l’abriter sous l’étole symbolique, à le rafraîchir de ses eaux lustrales, à le bercer de ses chants millénaires qui endorment l’une après l’autre, dans la mort, les générations des hommes…


L’abbé Le Tourneur était parti. Dans la chambre crépusculaire, l’odeur des cierges éteints se mêlait, tenace et funèbre, à l’odeur des roses. Déjà, l’on ne distinguait plus les angles des murs ; mais la mousseline des rideaux retenait un reflet bleuâtre, et M. de Chanteprie regardait décliner la lumière, cette douce lumière du soir qu’il ne verrait plus.

Un grand silence s’était fait dans son âme. Il songeait à des choses très anciennes, qu’il croyait avoir oubliées, à de petits événements de son enfance, à des gens morts depuis longtemps dont il revoyait, distinctement, le visage. Ils étaient morts, ces gens, comme Augustin allait mourir. Il resterait de lui ce qui restait d’eux, un petit tas d’ossements qui, chaque jour, tombe en poussière ; une image confuse dans la mémoire des hommes qui, chaque jour, va s’effaçant… Ceux qui avaient aimé Augustin, ceux qui l’avaient connu, mourraient aussi, en peu d’années, et bientôt personne ne prononcerait plus son nom, personne ne se rappellerait plus sa forme terrestre, et ce serait l’anéantissement total, la fin véritable.

Augustin pencha la tête, et il sentit contre sa tempe la caresse soyeuse de ses cheveux ; il ferma et rouvrit ses paupières qui obéirent au commandement de ses nerfs ; il serra ses mains l’une contre l’autre, et fit mouvoir ses doigts… Quoi ! il vivait ; très faible, certes, mais il vivait !… Et dans quelques heures, peut-être, il ne serait plus lui, il serait cette chose qu’on appelle un mort… Et dans huit jours, dans quinze jours… que serait-il, que seraient ses paupières, ses lèvres, ses mains ? Ses mains ! Il les éleva un peu contre le jour, et les considéra avec une attention extrême, avec une sorte de pitié.

« Le temps où je ne serai plus… Je ne peux pas concevoir un temps où je ne serai plus… Et ceux qui sont morts, je ne peux pas concevoir qu’ils existent encore, dans un lieu innomé, indéfinissable… Mon père… le vieux garde-chasse des Trois-Tilleuls… Faron l’ivrogne… la petite Mélie, la fille du maréchal… Nous les vivants, — puis-je dire encore que je suis un vivant ? — nous pleurons nos défunts, parce que les âmes désincarnées nous sont aussi étrangères que les corps inanimés… À notre regard, à notre sentiment, les morts sont bien morts…

Il frémit…

« Voilà que je parle comme Jacquine !… Pourquoi n’ai-je pas les pensées et les émotions que je devrais avoir, moi, chrétien, moi qui viens de recevoir un Dieu ? C’est la nature qui combat la grâce, jusqu’au dernier moment… »

Il s’efforça de prier, de penser à l’éternité. Mais l’idée chrétienne de la mort, qui était en lui si nette, si vive, si torturante pendant la confession, s’évanouissait peu à peu… Et l’idée humaine de la mort dominait, substituant une appréhension toute physique aux affres de l’esprit.

« C’est le démon qui rôde, songea Augustin. Il faut pourtant que je me recueille… Je dois, je veux me recueillir… »

Il récita mentalement une prière, mais ses yeux attachés sur la fenêtre mesuraient le déclin du jour… Un rayon oblique touchait le côté droit de l’embrasure, et reculait, reculait sur le mur blanc… Une heure passa. Jacquine entra, avec une lampe, et Augustin dit d’un ton de colère :

— Non ! non !… emportez-la !

— Mais il fait nuit, mon cher fieu !

Il murmura :

— Oui… la nuit commence…

Et, comme si ses forces s’en étaient allées avec le jour, il s’étendit, la tête en arrière, les bras abandonnés. Une tristesse plus amère que la mort débordait son âme, et, jusqu’à la nuit noire, il ne bougea plus.


Les Courdimanche étaient partis, en promettant de revenir dans la soirée ; madame de Chanteprie et Jacquine, assises côte à côte dans un coin de la chambre épiaient les moindres mouvements d’Augustin.

— Il repose… Il va mieux ! dit tout bas madame Angélique. Vois… Le corps même ressent la grâce vivifiante du sacrement…

Jacquine prit la lampe et s’approcha du lit, puis elle revint s’asseoir près de sa maîtresse.

— Chut !… dit-elle, ne parlons pas… il entendrait… Ses yeux sont grands ouverts. On dirait presque qu’il pleure… Et quand je l’ai appelé, il a tourné sa tête sur l’oreiller et il ne m’a pas répondu…

— Il cause avec Dieu, Jacquine… Oui, oui, taisons-nous !

L’abat-jour de porcelaine, recouvert de gaze bleuâtre, irradiait une lueur livide. Dans les demi-ténèbres, le lit étroit était blanc comme un tombeau. L’air saturé d’une odeur de roses et d’une odeur de cire où se mêlait le relent des fioles pharmaceutiques, pesait aux poumons. Augustin se plaignit d’étouffer.

— Si j’ouvre la fenêtre, vous prendrez du mal, mon fieu chéri ! dit Jacquine…

— Ah ! qu’est-ce que ça fait ?…

Elle le toucha : il avait la peau moite et froide, le pouls très lent… Depuis l’après-midi, sa figure avait changé, vieillie en quelques heures, les paupières plus lourdes, l’œil atone : une de ces figures où le peuple dit « que la mort est peinte ».

— Avez-vous soif ?… Voulez-vous que je relève votre oreiller ?

— Ah ! laisse-moi !…

Il avait déjà l’indifférence du mourant qui ne tient plus à rien ni à personne, et rebute ceux-là même qui s’empressent autour de lui. Et comme Jacquine avait vu mourir beaucoup de monde, des vieux et des jeunes, elle reconnut ce symptôme de la fin prochaine, et, hochant douloureusement la tête, elle fit un signe imperceptible à madame de Chanteprie.

Muettes, le cœur serré, elles reprirent leur veillée… Madame Angélique priait ardemment, si ardemment que sa douleur se consumait presque dans l’ardeur de sa prière. Elle songeait, avec une sainte dilection, à l’heure, maintenant peu lointaine, où elle irait rejoindre son fils bien-aimé… Déjà, voyant sur son front la couronne de gloire, elle le contemplait avec respect et elle remerciait Dieu qui lui avait permis d’enfanter à la vie éternelle celui qu’elle avait enfanté à la vie mortelle. Elle ne doutait pas un instant d’avoir fait, sans défaillance, son devoir de mère et de chrétienne… Et près d’elle, accroupie dans l’ombre, la Chavoche pleurait… Elle pensait à l’enfance de son fieu, aux jolis cheveux blonds qu’il avait, à ses manières si douces, aux caresses qu’elle recevait de lui, et le pauvre cœur octogénaire éclatait tout bas, sans bruit, sans ostentation de désespoir… Augustin !… Elle l’avait tant aimé ! Il avait été pour elle ce que l’époux et l’amant sont aux autres femmes : son orgueil, son délice, son tourment, son amour… Oui, le seul amour de sa longue vie, ou plutôt sa vie même. On pourrait bien enterrer la Chavoche avec son fieu, roulés dans la même toile : elle se sentait mourir de sa mort…

La fournaise du jour avait embrasé la nuit. Au loin, des éclairs silencieux ouvraient, dans le ciel sans étoiles, des perspectives phosphorescentes. Les noctuelles entraient en bourdonnant dans la chambre, et Jacquine, qui croyait aux présages, regardait avec terreur voleter autour de la lampe ces grands sphinx Atropos qui portent la figure de la Mort sur leurs ailes de velours gris… Tout à coup, au loin, des voix joyeuses s’élevèrent… Sur la crête des collines, dans la plaine, des feux s’allumaient.

« On danse, là-bas, pensa Jacquine. C’est la nuit de la Saint-Jean… Oui, il y a des garçons et des filles qui sautent autour des feux, et qui s’embrasseront après, dans les venelles. Ils n’ont pas envie de devenir des saints, ni des saintes… L’amour les contente, ceux-là… »

Augustin remua. Les deux femmes s’élancèrent.

— Quoi !… Que veux-tu ?…

— Je suis mal… Ne me quittez plus !… Maman !… Jacquine !…

— Il passe ! cria la Chavoche. La lampe !… Tenez la lampe !… Donnez-moi le vinaigre… Ah ! mon fieu, mon fieu chéri !

Les Courdimanchc, de l’escalier, entendirent le cri de Jacquine. Ils accoururent, et leurs voix s’unirent à la lamentation de la servante. Un instant, la chambre fut pleine de clameurs ; mais le malade rouvrit les yeux et regarda l’un après l’autre ces gens éperdus qui pleuraient.

La lampe, placée maintenant près du lit, éclairait en plein son visage. Pâle d’une pâleur verdâtre dans le blanc cru des oreillers, il avait la bouche violette, les yeux caves, et ses prunelles élargies, profondes, reflétaient déjà toute l’horreur de la nuit éternelle où il entrait. Ses mains, tâtonnantes, pétrissaient les plis du drap, les ramenaient sur lui comme un suaire. Et des gouttes de sueur glacée tombaient de son front.

Il n’avait plus de paroles… Son regard seul vivait encore, son regard conscient, lucide, chargé de rancune farouche. Et ce regard, allant de madame Angélique aux Courdimanche, et des Courdimanche aux absents, qu’il voyait, semblait dire :

« Qu’avez-vous fait de moi ? »

— Il nous demande des prières, dit madame de Chanteprie.

Le regard du mourant se tourna vers elle. Mais ni elle ni personne ne pouvait comprendre ce qu’exprimait ce regard. Il erra encore, et s’arrêta sur Jacquine, plus doux et si triste que la Chavoche sanglota tout à coup.

— Silence ! dit madame de Chanteprie. Son âme entre dans la gloire… Que les morts pleurent leurs morts. Nous, chrétiens, prions !

Elle se tourna vers le Christ cloué au-dessus du lit, et, tenant dans ses mains la main de son fils, debout, comme une prophétesse inspirée, elle récita les Prières des agonisants. Sa voix haute, claire, distincte, dominait les sanglots de Jacquine et le râle du moribond :

« Sortez de ce monde, âme chrétienne, au nom de Dieu, le Père tout-puissant, qui vous a créée, au nom de Jésus, fils du Dieu vivant, qui a souffert pour vous, au nom du Saint-Esprit qui s’est communiqué à vous ; au nom des Anges et des Archanges, au nom des Trônes et des Dominations, au nom des Chérubins et des Séraphins, au nom des saints Apôtres et des Évangélistes, au nom des religieux et des solitaires, au nom des martyrs et des confesseurs, au nom des vierges et de tous les saints et saintes de Dieu. Que vous soyez aujourd’hui dans la paix et que votre demeure soit dans la sainte Sion. Par Jésus-Christ Notre-Seigneur… »

Le râle devenait plus fort. C’était une longue, une affreuse inspiration spasmodique, régulière, que le capitaine Courdimanche et mademoiselle Cariste entendaient retentir au fond d’eux-mêmes. Et madame Angélique priait :

« Sortez de ce monde âme chrétienne… Je vous recommande au Dieu tout-puissant ; je vous laisse à celui dont vous êtes la créature, afin qu’après que vous aurez payé par votre mort le tribut de l’humanité, vous retourniez à votre auteur qui vous a formé du limon de la terre. Que l’horreur des ténèbres, que l’ardeur des flammes et la rigueur des tourments vous soient inconnues… Que Jésus, qui a voulu mourir pour vous, vous délivre de la mort éternelle… Que vous découvriez l’éternelle vérité dont la splendeur est si éclatante, et qu’étant unie à la compagnie des bienheureux vous jouissiez de la douceur et de la contemplation divine pendant les siècles des siècles… Amen ! »

Jacquine ne pleurait plus. Ses traits, si beaux dans leur décrépitude, étaient devenus rigides, comme sculptés dans un très vieux buis. Si grande, si auguste, si maternelle, le front ceint d’une étoffe noire, elle ressemblait à ces nourrices antiques que les Grecs aimaient à pencher sur le cadavre des héros. Trempant un linge dans une eau mêlée de vinaigre, elle humectait les lèvres desséchées du moribond, et parfois, d’un baiser pieux, essuyait la sueur de ses tempes. Puis tout bas, comme en rêve, elle lui disait :

— Dors, mon fieu chéri, dors !

Et madame Angélique priait :

« Nous vous recommandons, Seigneur, l’âme de ce malade, et nous vous prions. Seigneur Jésus, qui avez sauvé le monde, de mettre dans le sein des Patriarches cette âme pour laquelle votre miséricorde vous a fait descendre sur la terre. Reconnaissez, Seigneur, votre créature qui n’a point été créée par des dieux étrangers, mais par vous seul. Dieu vivant et véritable, parce qu’il n’y pas d’autre Dieu que vous… Seigneur, réjouissez son âme par votre présence et ne vous souvenez pas des anciennes iniquités et des faiblesses que la colère ou la fureur d’un mauvais désir a excitées en elle. Car, encore qu’elle ait péché, elle n’a pas abandonné la foi du Père, du Fils et du Saint-Esprit ; mais elle l’a conservée ; elle a eu le zèle de Dieu gravé dans son cœur, et a fidèlement adoré Dieu qui a fait toutes choses. »

Un insecte couleur de cendre tournait au-dessus de la lampe, jusqu’à ce que son petit corps, collé au verre, grésillât. Les pétales des roses blanches tombaient un à un sur la nappe du petit autel. Dehors, une voix féminine appelait :

— Jeanne !… Berthe !… Cora !… Marie !…

La Chavoche gronda :

— Du vinaigre, encore… Cette eau est chaude… De l’eau fraîche, vite !… Non ! personne avec moi… Laissez-nous !… Je veux l’aider dans ce passage, toute seule… Ah ! comme il baisse… Oui, oui, va, je suis là, ta vieille, ta Chavoche !… Je vas t’endormir comme autrefois… Ah ! pauvre ! pauvre !… Quelle pitié !… Il râle… Il souffre !… Et j’ai vécu si vieille pour voir ça !… Ah ! guérisseuse de malheur !… Ah ! vieille bête ignorante qui n’a pas su sauver son fieu !… Il meurt, il meurt, et il y a des gens qui disent qu’il y a un bon Dieu dans le ciel… Il est donc sourd, quand les gens en chagrin l’appellent !… C’est donc perdu, les prières qu’on lui dit, et les chants et les simagrées des prêtres !… Un Dieu !… Un Dieu qui tue nos enfants !… Non, non, ce n’est pas vrai… Il n’y en a point !… Il n’y a pas de justice… On a tué notre Augustin avec des mensonges… Il meurt pour rien… pour rien !

Elle se tordit les bras, avec un cri sauvage. Les Courdimanche pleuraient, à genoux. Immobile, droite devant le Christ sombre, madame Angélique achevait les Prières des agonisants :

« Seigneur, nous vous prions d’oublier son ignorance et les péchés de sa jeunesse ; montrez-lui votre grande miséricorde et souvenez-vous de cette âme dans l’éclat de votre gloire. Que les cieux lui soient ouverts, que les anges se réjouissent avec elle ! Recevez-la dans votre royaume… »

La bouche d’Augustin tourna. Ses yeux qui ne voyaient plus, ses yeux où montait l’ombre de la mort, s’ouvrirent une dernière fois, tout grands, dans une expression d’angoisse suprême… Un filet de sang coula, du coin des lèvres… Et la pauvre âme tremblante s’en alla, dans l’inconnu, au murmure des prières.

Le Chêne-Rogneux,
1893-1902.


FIN



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