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La Manie des Livres, à propos d’un catalogue

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Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 23, septembre-octobre (p. 212-224).
LA
MANIE DES LIVRES
A PROPOS D'UN CATALOGUE.[1]



De toutes les folies qui peuvent mener un honnête homme à Charenton, et même ailleurs, la plus innocente à mon gré c’est la manie des livres. Paris est rempli de graves personnages qui sont entichés de ce vice incurable, toujours prêts à condamner les erreurs d’autrui pour glorifier leur propre faiblesse, et d’autant plus malades qu’ils se croient plus sensés. « Vous savez la grande nouvelle, me dit un amateur que je rencontre dans la rue, la figure tout en feu. — Oui, la paix est faite. — Il s’agit bien de la paix ! La bibliothèque de M. Sigogne est vendue, et à quel prix ! Quatre cent mille francs pour posséder seul le Pierre Gringoire sur vélin, au chiffre de Diane de Poitiers ! Quatre cent mille francs pour avoir, sur papier jauni et en lettres gothiques, de misérables poésies qu’on ne lirait pas si elles étaient lisibles. Si c’est à ce prix qu’on estime ces ridicules et grossières vieilleries dont la rareté fait tout le mérite, que valent donc les anciens ? — A propos d’anciens, quand nous donnez-vous cette édition de Pline le naturaliste que nous attendons depuis si longtemps ? — Je suis le plus malheureux des hommes ! Avez-vous vu le dernier catalogue de Leigh Sotheby ! Un Pline elzevier, imprimé d’un seul côté et collé sur papier in-folio, un exemplaire unique, et en vélin ! Je suis sûr que c’est l’édition in-12 de Jean de Laet, quelque épreuve de correcteur ; mais, si je n’ai pas ces trois volumes, ma préface est incomplète, je suis déshonoré. Je pars pour Londres, il me faut ce Pline à tout prix. » Celui-là se croit sage, il n’aime qu’un auteur ! Heureux homme du reste, et dont tous les jours se passent à préparer une édition qu’il ne publiera jamais. Si demain il était imprimé, comment vivrait-il ?

Voyez-vous cette aimable figure qui avance vers nous ? C’est le prince des imprimeurs, un éditeur tout dévoué à la science, un philologue excellent, le dernier successeur des Estienne ; mais aujourd’hui ne lui parlez ni d’Aristote ni de Thucydide : on vend à Londres une collection xylographique, le télégraphe ne lui a pas encore appris s’il a enfin le trésor qu’il convoite depuis tant d’années. Vous connaissez sa riche bibliothèque ; il vous a fait admirer le Decor puellarum, avec la date de 1461, le chef-d’œuvre de Nicolas Jenson ; il vous a permis de toucher le Tewrdannck de 1517, la gloire de Nuremberg ; à force d’argent et de peines, il a réuni les premiers et rudes essais de l’imprimerie naissante, il vous a montré la Bible des Pauvres, le Donat, les Lettres d’Indulgence de Sixte IV ; mais il lui manque le Planeten Buch sans date, le premier de tous les almanachs. Si on lui enlève aux enchères ces six feuilles de papier noirci qui, vers l’an 1460, charmaient les bonnes gens de Mayence, comment voulez-vous qu’il achève sa grande histoire de l’imprimerie ?

Tournez-vous maintenant et regardez ce nouveau personnage qui marche à grands pas. À ces traits expressifs et mobiles, à ces yeux tour à tour si fiers et si doux, vous devinez un poète ; vous ne vous trompez pas de beaucoup : c’est le plus éloquent de nos philosophes, un grand écrivain, un causeur qui n’a guère de rival, mais, pardessus tout, c’est un curieux. Rien n’échappe à sa passion : livres, manuscrits, gravures, tableaux, et partout où il met le pied, il est roi. Qui possède comme lui le siècle de Louis XIV ? Il y a vécu, il en connaît tous les mystères, au besoin il aiderait le Mazarin à déchiffrer les énigmes de ses fameux carnets. Savez-vous ce qui, en ce moment, l’absorbe tout entier ? C’est ce petit volume qu’il tient à la main, la première édition de Zayde, en grand papier, aux armes de cet abominable duc de La Rochefoucauld. Pour aujourd’hui, adieu la philosophie ; notre sage ne vit que pour sa trouvaille ; il en oublierait jusqu’à la gloire. Auprès du plaisir qu’il éprouve qu’est-ce que la vanité des louanges humaines ? Songez-y, un exemplaire unique, non rogné, et en maroquin citron !

Qui donc l’aborde et le tire de sa rêverie ? C’est un petit homme, au sourire gracieux, qui d’une main brandit une canne innocente et de l’autre tient un livre soigneusement couvert de papier blanc. Celui-là, c’est l’honneur de la presse. Pendant vingt ans, il a défendu les idées libérales avec une infatigable vivacité ; il n’a reculé devant personne, et cependant il n’a pas un ennemi. C’est encore un amateur forcené de belles éditions et de belles reliures. Les lettres font le charme de sa vie ; mais pour lui il n’existe que deux siècles, celui d’Auguste et celui de Louis XIV : le reste n’est que barbarie ou corruption. Ne lui parlez pas des écrivains du jour, il n’en sait même pas le nom. Chaque année est un cercle tracé d’avance qu’il parcourt d’un pas égal dans la société des mêmes amis. Au printemps, Cicéron le mène à Salluste, puis Salluste le cède à Bossuet ou à Fénelon ; il passe l’automne avec La Bruyère et Mme de Sévigné, pour revenir en hiver auprès de Lucrèce ou de Tacite. Il a lu Homère, mais traduit par Mme Dacier et relié par Derôme. S’il a jamais le courage d’abandonner pour un jour ces auteurs qu’il a mêlés à toute sa vie, il s’est promis de lire la Divine Comédie, et je le crois capable de tenir sa promesse, s’il rencontre quelque bel exemplaire de Dante en veau fauve ou en maroquin. Esprit naïf et délicat, âme candide, qu’on ne peut connaître sans l’aimer, et qui ressemble de façon surprenante à un humoriste anglais qu’il ne lira jamais, car il ne lit que des classiques ! Lui aussi, comme Charles Lamb, est né deux siècles trop tard ; ce n’est pas au milieu de nos révolutions, dans notre ville refaite à neuf, qu’il devait vivre, mais dans le vieux Paris de la Sorbonne, sur la montagne de l’Université, entre Saint-Jacques-du-Haut-Pas et Saint-Séverin. Quel respect il aurait eu pour le grand Arnauld, que d’affection pour M. Nicole, et avec quelle joie il eût accepté la Bastille en compagnie du saint traducteur de la Bible, le pieux et bon Lemaistre de Sacy !

Je m’arrête : pour peindre cette galerie d’originaux, il faudrait un La Bruyère, mais un La Bruyère qui eût la même maladie que ses modèles. L’ancien, je suis fâché de le dire, n’a rien compris ni aux collections ni aux amateurs. Sa raillerie est froide, et plus forte que juste. Qui n’a pas éprouvé la tentation ne sait pas ce que c’est que l’humaine faiblesse, et n’a pas le droit de la condamner. En morale comme en médecine, ne me parlez pas de ces docteurs qui prétendent guérir les maux dont ils n’ont pas souffert. Leur main est rude et maladroite, leur cœur est sans pitié.

De tous les amateurs qui ont paru de notre temps, le plus célèbre assurément, c’est M. Libri. J’écarte tout ce qui de près ou de loin réveillerait de tristes souvenirs. Tant qu’un jugement de contumace ne sera pas anéanti, il faudra s’incliner en France devant l’arrêt de la justice, et ceux qui croient à l’innocence de M. Libri n’auront pas le droit de le dire publiquement. Il y a là un fâcheux nuage que M. Libri seul peut dissiper, et qu’il dissipera, j’en ai l’espoir. Je ne peux pas croire au divorce de l’esprit et de l’honnêteté ; c’est un bruit que dans tous les âges les sots se plaisent à répandre ; il leur serait si commode de faire de leur nullité la marque de la vertu. Les lettres aussi sont une armée ; on n’y connaît que le danger et l’honneur ; il n’y a place ni pour l’intérêt ni pour les passions basses que l’intérêt traîne à sa suite. L’écrivain vaut le soldat ; les veilles, les luttes, les déceptions tuent aussi sûrement que la mitraille, et tandis que celui qui reste sur le champ de bataille y trouve le respect et quelquefois la gloire, trop souvent le pauvre auteur, après une vie d’épreuves et de déboires, tombe sans espérance, ridicule pendant sa vie, oublié après sa mort. Ce ne sont pas des âmes vulgaires qui choisissent une telle destinée. Prenez quelqu’une de nos grandes époques littéraires, le règne de Richelieu, la jeunesse de Louis XIV ; pour des courtisans qui mendient, des nobles qui flattent ou qui trahissent, des financiers qui volent, combien y a-t-il d’écrivains qui se déshonorent, même parmi, les plus pauvres et, les plus dédaignés ? Les cœurs ont-ils changé depuis que les lettres donnent plus d’indépendance et de considération ? Pour moi, depuis vingt années que je suis entré en volontaire dans ce noble camp, j’y ai rencontré sans doute bien des petitesses et bien des misères, j’y ai entendu la jalousie et l’injure, je n’y ai jamais vu l’infamie. Si je m’éloigne de mon sujet, qu’on m’excuse ; je suis soldat, j’ai foi dans 1*honneur du corps, et c’est notre commun drapeau que je défends.

La célébrité de M. Libri tient à toute autre chose qu’au bruit qui s’est fait autour de son nom. Quand nos opinions, nos préjugés, nos colères, justes, ou non, auront disparu avec nous, cette physionomie singulière restera comme un sujet d’étude à l’usage des moralistes et des curieux ; c’est ainsi que je voudrais l’esquisser dès à présent. Je le répète, ce qui m’intéresse, c’est une figure originale, qu’Érasme eût placée en excellente compagnie dans son Éloge de la Folie ; je ne veux pas remuer des cendres brûlantes et qu’un souffle peut enflammer.

Le temps passe si vite qu’on a peut-être oublie ce qu’était M. Libri quand la France l’adoptait comme un des siens. Mathématicien et érudit, esprit fin et. varié, il avait pris une belle place sur les confins des sciences et des lettres ; nul n’était mieux fait que lui pour réconcilier deux puissances qui trop souvent se brouillent et se querellent par l’ignorance de leurs serviteurs. Il ne m’appartient pas de dire quelle est l’estime des géomètres et des physiciens pour l’Histoire des Sciences mathématiques en Italie ; mais je sais que cette histoire est une œuvre littéraire, aussi bien conçue que bien écrite ; elle éclaire de façon toute nouvelle la marche de l’esprit humain. Au milieu de ce grand travail, qui par malheur ne s’achève pas, le démon de la curiosité, qui depuis longues années tournait autour de M. Libri, a fini par le posséder tout entier. Passion ou folie, le goût des livres a dominé sans partage une âme qui allait d’elle-même au-devant de la séduction ; dès lors M. Libri a négligé la science pour faire des collections et des catalogues. Il est vrai que dans cet art il est sans rival ; en fait de découvertes, jamais bibliophile n’a été ni plus habile ni plus heureux.

La plupart des amateurs s’enferment dans un cercle étroit pour y régner seuls. Les uns, comme Renouard ou Butler, ne recherchent que les Aldes ; les autres, comme M. Mottelet, n’ont qu’une idée, c’est de composer leur bibliothèque avec le catalogue des Elzeviers. Celui-ci n’estime que les incunables ; un livre daté de 1500 n’a déjà plus de prix à ses yeux ; celui-ci ne reçoit chez lui que Shakspeare ; un troisième ne connaît que Dante ou Boccace. Autant de curieux, autant de manies. Au contraire, ce qui distingue M. Libri, c’est qu’il n’a aucun de ces goûts exclusifs ou mesquins. Chez lui ce n’est pas sagesse, la sagesse est une vertu qui ne loge guère chez les bibliophiles ; c’est tout simplement qu’une passion plus haute le domine et l’emporte, la passion du rare et du beau dans tous les genres. Il lui faut des Aldes, mais en vélin, des Elzeviers, mais en papier bleu, des Dante, mais en manuscrit. C’est là son ambition, c’est là ce qui en fait un connaisseur à part, et cependant envié de tous. Il donne la main à toutes les faiblesses, et justifie tous les caprices en les partageant.

Je ne crois pas que depuis vingt ans la curiosité ait ouvert un sillon nouveau sans que M. Libri ne s’y soit jeté et n’ait aussitôt dépassé tous ses concurrens. Manuscrits, incunables, éditions princeps des classiques grecs et latins, anciens poètes français, littérature italienne, origines du théâtre, premières éditions de nos grands auteurs, il a voulu tout avoir, rien ne lui a échappé. Un exemple suffira. On sait quel intérêt s’attache aux romans de chevalerie ; c’est l’épopée du moyen âge. Au XIIIe siècle, la France a produit une foule de poètes chevaleresques qui ont été traduits dans toute l’Europe, et qui partout ont donné le ton et l’accent français aux littératures naissantes. Par malheur, ces Homères oubliés ont écrit dans une langue qu’ils n’ont pas fixée ; par malheur aussi, l’imprimerie à son début les a ignorés, et n’a reproduit que de mauvaises imitations en prose de ces originaux dédaignés ou perdus. Ces premières impressions gothiques sont des chefs-d’œuvre ; Melzi en a dressé le catalogue, le prince d’Essling s’est fait un nom parmi les curieux en réunissant les plus beaux exemplaires de ces vieux livres ; aujourd’hui, parmi les bibliophiles, c’est à qui s’arrachera ces romans qu’on ne lit pas. Si don Quichotte revenait dans ce monde, où il n’a jamais existé, peut-être trouverait-on encore un sage licencié pour jeter par la fenêtre la bibliothèque du trop ingénieux chevalier ; mais assurément notre compère le barbier, ce premier ancêtre de Figaro, y regarderait à deux fois avant de brûler Don Belianis ou Florismar d’Hircanie, car du prix de ces folies vendues à d’autres fous il achèterait les fameux moulins et le Toboso par-dessus le marché. Venu des derniers dans cette ardente mêlée, M. Libri a voulu refaire à son tour la bibliothèque de don Quichotte ; on peut voir dans son dernier catalogue s’il y a réussi. Pour être complet, il ne lui manque guère que l’édition originale de Tiran le Blanc, cet autre phénix que personne n’a jamais vu ; mais laissez faire M. Libri, il la trouvera quelque jour et en grand papier.

La passion des bibliophiles pour les romans de chevalerie a du moins servi la science ; elle a ranimé le goût du moyen âge, elle a renouvelé une étude qui intéresse l’histoire de la civilisation. C’est le bon côté de ces fureurs épidémiques ; en remuant la poudre des bibliothèques, elles remettent au jour des trésors enfouis et des idées oubliées. Si la curiosité restait ainsi la servante de l’érudition, ce serait presque une vertu ; mais, hélas ! elle ressemble à toutes les servantes-maîtresses. La fortune lui tourne aisément la tête, et elle abuse de la faiblesse de ses adorateurs pour les plier aux plus ridicules fantaisies. En ce point, M. Libri se distingue tout à fait des amateurs ordinaires ; au plus fort de la fièvre qui l’emporte, il reste toujours homme de lettres : c’est là son originalité. Les bibliophiles sont un peuple jaloux ; trop souvent, quand ils ont payé au poids de l’or quelque volume unique ou inconnu, ils l’enferment à double clef, ne le lisent guère, ne le montrent jamais et ne s’en séparent qu’en mourant. Pour M. Libri, tout le plaisir est dans la découverte. Une fois maître d’un livre précieux, il le décrit, le catalogue et le vend. On dirait qu’il a hâte de remettre en circulation cette richesse perdue et d’appeler tout le monde à en jouir.

C’est là ce qui fait le prix des catalogues qu’il publie. Ce n’est pas, comme de coutume, une sèche nomenclature, un nom d’auteur, une date d’impression, qui ne disent rien qu’aux adeptes ; ce sont des notes succinctes, mais qui toutes contiennent quelque détail inconnu sur l’auteur, sur l’imprimeur, sur le livre. Ainsi conçu, le catalogue prend place dans l’histoire littéraire ; c’est une création originale et qui reste. Et ce n’est pas seulement l’histoire de chaque édition que donne M. Libri, c’est l’histoire même du volume qu’il a dans la main, car ce volume a un passé. Il en est des exemplaires d’un même ouvrage comme des hommes d’une même génération, ils n’ont ni la même vie ni la même fortune. La foule disparaît dans l’ombre, quelques privilégiés surnagent, et leur nom triomphe du temps. Le grand papier, le vélin, les belles reliures, voilà pour les livres une noblesse de race, qui trop souvent, elle aussi, immortalise plus d’un indigne et plus d’un sot ; les exemplaires historiques au contraire représentent la noblesse acquise, c’est le mérite parvenu. Pour ces heureux volumes, M. Libri a fondé un nouveau livre d’or : ce sont ses catalogues ; c’est là qu’il dresse des généalogies littéraires avec toute l’exactitude d’un D’Hozier. Cette plaquette in-quarto, c’est la première édition d’Athalie, corrigée de la main de Racine ; ce maroquin rouge, avec des fers dorés, ce sont les Satires du sieur D***, offertes par Boileau lui-même AU CHER M. RICHELET. Voici un manuscrit de musique, le seul livre connu de la bibliothèque de Cromwell. Voilà l’Office de la Vierge Marie dont se servait Marguerite de Valois. Dans la possession de ces beaux livres, n’y a-t-il qu’un plaisir de vanité, une satisfaction puérile ? N’est-ce pas au contraire un sentiment naturel qui nous attache à tout ce qui reste de ceux que nous admirons ou que nous aimons ? Nous mettons dans nos musées l’épée de Napoléon ; y verrions-nous avec moins de respect l’Ossian qu’il lisait à la veille d’une bataille ? La pervenche de Rousseau est-elle plus précieuse que le Baruch de La Fontaine ? Relique pour relique, y a-t-il quelque chose de plus intime que ces pages fatiguées par la main d’un grand homme ? N’est-ce pas là qu’il est le plus facile de ranimer sa pensée et de nous élever jusqu’à lui ?

Ce ne sont pas seulement les lettres que les bibliophiles servent par leur curiosité ; en ce moment, il est un art où la France a brillé qu’ils rappellent à la vie : c’est la reliure. Notre âge a les qualités de ses défauts ; s’il n’a ni foi exclusive, ni symbole, ni style, au moins a-t-il les avantages d’un siècle éclectique ; il comprend tout, il admire tout. Les armures, les émaux, les ivoires, le Boule, le rococo ont trouvé des connaisseurs pour les retirer de la poudre où les avait jetés le dédain de nos pères ; il est visible que les arts ont beaucoup gagné à ce réveil d’un passé méconnu. La reliure devait avoir son tour ; aujourd’hui c’est un engouement universel, un Majoli vaut son pesant d’or, les Grolier sont hors de prix. Quand l’amateur lyonnais faisait relier ses beaux Aides à l’imitation de l’Italie, et qu’au-dessus de gracieuses arabesques il inscrivait en lettres d’or : Portio mea, Domine, sit in terra viventium, il ne se doutait guère comment l’avenir traduirait cette pieuse devise. Un volume de Grolier, c’est un héritage, resté debout au travers des siècles, et qui ne craint ni l’impôt, ni la grêle ; cette bibliothèque, qu’un simple trésorier de François Ier rassemblait pour lui et ses amis, ferait aujourd’hui l’orgueil d’un roi.

M. Libri ne pouvait échapper à cette passion nouvelle ; mais, suivant son usage, il l’a épurée et ennoblie. La collection qu’il vient de vendre à Londres était d’une beauté sans pareille ; combien n’est-il pas à regretter qu’elle se soit dissipée aux enchères, et qu’il n’en reste plus qu’un catalogue ! Quinze cents volumes en maroquin ou en veau, avec les armes et les devises de leurs premiers maîtres, il y avait là les élémens d’un musée historique auquel on songera quand il sera trop tard. Les Majoli, les Grolier, y touchaient les Diane de Poitiers, les De Thou, les Colbert, les Séguier. Tous les rois de France y figuraient, depuis les François Ier à la salamandre et les Henri III à la tête de mort jusqu’aux reliures plus simples, mais non moins élégantes, de Louis XIV et de Louis XV. Tous les rois d’Angleterre, depuis Henry VII jusqu’à George III, avaient cédé à M. Libri quelques-uns de leurs plus beaux livres. Les papes, qui presque tous ont aimé les arts, Pie V, Innocent XII, Clément XI, Pie VI, y figurent avec honneur près du prince Eugène et du comte d’Hoym. Dans cette collection unique, on pouvait suivre pas à pas les progrès d’un art qu’au XVIe siècle la France tira de l’Italie, mais pour lui donner aussitôt le cachet de son génie. Il y avait là des Derôme, des Pasdeloup, des Dusseuil, qui resteront toujours des modèles, alors même qu’une nouvelle école les dépasserait en les imitant. C’est à ces maîtres célèbres que s’arrêtait la bibliothèque de M. Libri. On y trouvait sans doute des noms modernes ; Capé et Duru y représentaient le retour aux saines traditions, mais on avait écarté les œuvres médiocres de l’empire et de la restauration ; encore moins y eût-on rencontré quelques reliques de la révolution, par exemple cette constitution reliée en peau humaine qu’on a signalée dernièrement. La grande curiosité n’a rien de commun avec ces goûts dépravés ; elle ne recherche ni le bizarre ni l’horrible, elle n’estime que ce qui est tout ensemble et rare et excellent.

En relisant le volume où M. Libri a décrit ces livres précieux, en reconstituant par la pensée cette bibliothèque digne d’un prince, il me venait une réflexion qui malgré moi m’offusquait l’esprit. Si petit amateur qu’on soit, on ne serait pas bibliophile, si à la vue de tant de belles choses on n’éprouvait une jalousie involontaire et une secrète envie. Que M. Libri remue les livres comme les spéculateurs remuent les millions à la Bourse, on le comprend, car il agit de la même façon. Vendre c’est acheter, acheter c’est vendre, disait le patriarche des physiocrates, le vieux docteur Quesnay. De cet adage, qui contient toute l’économie politique, M. Libri a fait la devise de sa vie ; c’est ainsi qu’avec la fortune d’un particulier il a pu se donner les jouissances d’un roi. Mais ce qu’on a plus de peine à comprendre, c’est comment un simple curieux, si riche qu’on le suppose, a pu rassembler de pareils trésors, et en si peu de temps. Car enfin nous connaissons la vie littéraire de M. Libri, ne fût-ce que par les catalogues qu’il a publiés. En 1847, il a vendu sa magnifique collection italienne. À la même époque, dit-on, il a cédé ses manuscrits à lord Ashburnam. En 1848, ses livres ont été saisis, et l’an dernier on en a fait la vente. M. Libri est donc arrivé en Angleterre, il y a dix ans, sans emporter un volume avec lui. Cependant voici un catalogue du mois de mars 1859 qui comprend douze cents manuscrits, dont soixante-dix sont antérieurs au XIIe siècle. Un second catalogue du mois d’août contient près de trois mille numéros : ce sont ces livres de prix, ces reliures historiques dont je viens de parler. On annonce une troisième vente pour l’hiver de 1860, et dans une préface, M. Libri déclare qu’il garde avec lui douze mille volumes. C’est ce qu’il nomme ses outils. Voilà donc trente mille volumes, presque tous rares, uniques, curieux, que M. Libri a réunis en peu de temps sans sortir de Londres. Où donc se cachaient ces incunables, ces vélins, ces livres splendides, et d’où vient à M. Libri ce bonheur insolent ?

Il y a quelques années, je recevais à Fontainebleau un jeune Saxon. C’était un botaniste distingué, qui faisait le voyage de France tout exprès pour chercher un certain ail jaune d’une extrême rareté, car il ne pousse, dit-on, qu’à Fontainebleau, sur le chaume qui chaperonne les murs de la Faisanderie. Quand mon hôte eut trouvé sa merveille, je le promenai dans la forêt. Tout en causant voyage ou politique : « On a tort, me dit-il, de souffrir autant de lapins dans ce bois. — Je n’aperçois pas de lapins ? lui dis-je. — Ni moi non plus, me répondit-il en souriant ; mais leurs traces sont à vos pieds. » Comme je ne voyais rien, je fis semblant de le croire et parlai d’autre chose. En approchant du Bas-Bréau, près de jeunes taillis, nous rencontrâmes un garde qui faisait sa tournée. « Les cerfs vous donnent bien du mal, lui dit mon Allemand. — Ne m’en parlez pas, répondit le garde ; on nous défend de les tuer, et ils dévorent tout ; voilà tout un canton ravagé. — Où donc voyez-vous des cerfs ? demandai-je. — Regardez ces nouvelles pousses, me dit l’étranger ; voyez comme la dent du cerf les a écrasées ; elles sont perdues. — Et pourquoi, repris-je, seraient-ce des cerfs plutôt que des chevreuils ? — Monsieur n’est pas chasseur, dit le garde ; un chevreuil eût rongé plus bas, et non pas de la même façon. » A la lisière de la forêt, un paysan armé d’un trident récoltait des pommes de terre. « Pressez-vous, mon brave, dit l’Allemand, ce soir vous serez deux. — Nous serons trois, répondit le bonhomme, car j’aurai mon fusil, et je dirai deux mots au voleur. — Prenez garde, reprit l’étranger, c’est un solitaire. — De qui donc parlez-vous ? demandai-je fort étonné. — Du sanglier qui a labouré et piétiné tout ce coin de terre. — Vous l’avez vu ? — Non, me dit-il en riant de ma naïveté, mais je suis chasseur. »

Chasseur ! c’est le nom qui convient aux vrais bibliophiles. Ils voient, ils sentent, ils devinent ce qu’un œil vulgaire n’apercevra jamais. Toujours à l’affût, toujours prêts, rien ne leur échappe ; pour eux, tout est occasion et succès. Le dernier des Antaldi se meurt à Pesaro ; il y a là deux manuscrits de la Divine Comédie, signalés par Colomb de Batines ; on en veut un prix énorme, et l’argent est rare. Qu’importe ? de la cave au grenier, la maison est pleine de livres, on vendra un étage s’il le faut, mais coûte que coûte, on aura les deux manuscrits. Les journaux annoncent la vente de la bibliothèque Albani à Rome : c’est là qu’à côté des beaux livres de Clément XI se trouve un exemplaire en vélin des décrets du concile de Trente, imprimé par Manuce en 1564 ; aussitôt ordre est expédié d’acheter à tout prix cette merveille ; on ne s’arrêtera que devant le pape, qui en vrai connaisseur a déjà retenu ce bijou pour la bibliothèque du Vatican. Jour et nuit on étudie ces catalogues allemands, français, italiens, anglais, qui maintenant vont chercher des acheteurs par toute l’Europe ; il ne se passe pas de semaine qu’on n’entre chez Payne et Foss pour y feuilleter ces vieux livres qui arrivent par cargaison de tous les points du continent. C’est là que triomphe le vrai connaisseur. Il est beaucoup d’amateurs, et ce ne sont pas les moins riches, qui ressemblent aux touristes anglais, à ces voyageurs qui ont toujours leur guide à la main, et qui pour admirer un nouveau Raphaël attendent que Murray les y autorise dans une prochaine édition. Pour ces bibliophiles à la suite, un livre n’a de prix qu’autant qu’il en est question dans le Manuel du Libraire. Tout ce que Brunet n’a pas anobli n’est qu’une plèbe roturière qu’on ne regarde même pas. Au contraire, c’est dans cette poussière dédaignée que s’enfonce le vrai chasseur ; c’est là qu’il suit des pistes nouvelles et fait ses plus beaux coups. Il examine, il compare, il vérifie les dates, il compte les feuilles, il mesure la hauteur des pages. Voici les comédies-ballets qu’a composées Molière, et à côté du Bourgeois gentilhomme le Ballet des. Fêtes de Bacchus, qui a échappé à tous les éditeurs ; voilà à la date de 1670 deux exemplaires des Pensées de Pascal qui n’ont pas le même nombre de pages, par conséquent deux éditions qui se disputent la primauté. Et alors entendez-vous ce cri de joie qui retentit en long échos dans le catalogue ? Cet Alde inconnu à Renouard, cet incunable inconnu à Panzer, ce roman de chevalerie inconnu à Melzi, cette vieille musique inconnue à Fétis, ces vélins inconnus à Grenville : voilà de ces jouissances qui font oublier toutes les peines. Seulement ne reprochez pas à cet homme heureux une fortune qu’il ne doit qu’à ses infatigables recherches. Cette longue patience appliquée à des œuvres plus nobles, c’est ce qu’on appelle le génie.

Fort bien, diront les gens difficiles. Que tous les dix ans M. Libri s’amuse à faire une bibliothèque, qu’il y mette jusqu’à son dernier sou, et qu’ensuite, à l’exemple de Nodier, il vende ses beaux livres pour en acheter d’autres qui ne les vaudront pas, nous lui passerons aisément ces fantaisies qui nous servent. Celui-là n’est pas bibliophile qui à un jour donné peut arrêter sa passion. Qu’il fasse de merveilleuses découvertes, qu’il retire de la poudre un Arioste de 1530, un Dante ou un Boccace incunable, nous lui pardonnerons un bonheur qui tôt ou tard nous profitera ; qu’il retrouve même deux ou trois doubles d’ouvrages prétendus uniques, nous nous résignerons à perdre nos plus chères illusions. Aussi bien avec ce terrible chercheur l’exemplaire unique n’est plus qu’une chimère à laquelle il faut renoncer. Mais ces volumes historiques, ces livres royaux avec lesquels M. Libri se fait une bibliothèque incomparable, comment sont-ils entre les mains d’un particulier ? Pourquoi les Heures de Marguerite de Valois, l’Imitation de Mme de Maintenon, les livres de prières de Louis XV, la Bible du roi Louis-Philippe, ne sont-ils pas au musée des Souverains ? pourquoi ces beaux maroquins qui ont appartenu à Louis XIV ne sont-ils pas au Louvre ? M. Libri est-il l’héritier de Clément XI pour posséder ces précieuses reliques d’un pape, grand connaisseur en belles reliures ? Les Anglais sont-ils si indifférens qu’ils abandonnent au plus offrant les souvenirs de leurs anciens rois ? Sans être ni trop curieux, ni trop jaloux, on peut demander par quel secret on a réuni ces joyaux princiers.

Ce sont là des réserves très judicieuses ; seulement il me semble qu’en raisonnant ainsi ce n’est pas au bibliophile heureux qu’on fait le procès, mais bien à l’humaine condition. C’est le temps qui détruit ainsi toutes les œuvres des hommes ; le même souffle qui jette au vent notre poussière dissipe au loin nos richesses et nos collections. Les révolutions, la guerre, la mort, la pauvreté, sont des ennemis à qui rien n’échappe, et qui renversent en une heure ce que nous avions bâti pour l’éternité. Il y a trois siècles, la riche Italie s’était emparée de tous les restes de l’antiquité, de toutes les merveilles de l’art renaissant. De solides majorats enchaînaient en des palais héréditaires les chefs-d’œuvre de Michel-Ange et de Raphaël ; aujourd’hui que reste-t-il de ces antiques galeries ? Allez à Munich, à Berlin, visitez les splendides demeures des lords anglais, vous y trouverez ces richesses qui ne devaient jamais sortir d’Italie. Les livres ont suivi le sort des tableaux ; où sont les bibliothèques des Médicis, des Grimani, des Strozzi, des Spada, des Albani ? Pour ne parler que de la France, comment la révolution a-t-elle respecté les belles collections de nos anciens couvens ou les châteaux de nos rois ? Nous avons beau faire, nous n’arrêterons jamais cette perpétuelle mobilité ; il en sera de nos livres comme des maisons que nous avons construites, comme des arbres que nous avons plantés : quelque successeur indifférent ou besoigneux se rira de nos longs espoirs, et livrera pour un peu d’or cet héritage qui ne devait jamais finir. Il y a, dit-on, à Twickenham un noble exilé qui, à l’exemple du prince Eugène, cherche une distraction dans l’amour des livres. Fonder une bibliothèque qui garde son nom, c’est aujourd’hui la seule ambition qui lui soit permise ; cette ambition modeste sera trompée comme toutes les autres ! Quoi qu’il fasse, un jour viendra, où les amateurs se disputeront ces beaux livres, comme ils se disputaient hier ceux de François Ier ou de Louis XIV. Faut-il s’effrayer de cet avenir inévitable ? Nos arrière-neveux sont souvent peu dignes de nous comprendre, l’histoire est ingrate et suit la fortune, d’ailleurs les morts vont si vite qu’à peine elle a le temps d’inscrire leur nom ; mais les connaisseurs sont un peuple tenace et qui a une longue mémoire : dans trois siècles peut-être, en se partageant les livres de Twickenham, ils penseront encore à celui qui trompait sa mauvaise fortune par le goût des lettres et des arts.

Ne soyons donc pas cruels pour ces amateurs qui recueillent ce qu’emporte le temps, et qui nous gardent ainsi les reliques du passé ; en faveur des services qu’ils nous rendent, pardonnons-leur une innocente manié. — L’amour des livres, dira-t-on, n’a rien de commun avec l’amour des lettres.— Cela n’est vrai que de quelques ignorans qui d’un livre ne connaissent et n’estiment que la peau ; le bibliophile digne de ce nom est celui qui sait choisir également le livre et la reliure. Eh quoi ! les anciens trouvaient la vertu même plus gracieuse quand ils la rencontraient unie à la beauté, et il ne serait pas permis d’aimer mieux la morale et l’éloquence sous une enveloppe élégante ! Enfans, on nous fait admirer Alexandre enfermant l’Iliade dans la riche cassette de Darius, et plus tard on nous reprochera le luxe d’un Cicéron en maroquin ! Nous mettons dans nos musées les ivoires que sculptait la piété de, nos aïeux pour en orner les beaux manuscrits des Évangiles, et ce serait une faiblesse que de rechercher ces reliures jansénistes, dont la noble simplicité encadre si bien la parole divine ! — Puériles fantaisies ! dira-t-on, amusement indigne d’un esprit sérieux ! — Mais, ô graves censeurs, il faut se consoler de n’avoir plus trente ans : pourquoi donc envier une dernière et paisible jouissance à ceux qui ont passé l’âge des premières illusions ? Heureux sans doute ceux à qui la vie, en avançant, garde des plaisirs virils ! Heureux ceux qui vivent au grand jour de la tribune, et qui, comme le vieux lord Lyndhurst, peuvent servir de leur dernier souffle le pays de leurs pères ; mais c’est là un bonheur qui n’est pas donné à tous. Il faut souvent renoncer aux pures ambitions de notre jeunesse, il faut se résigner à vivre obscurément dans quelque pauvre cabinet, où n’entrera jamais l’ombre même de la gloire ; quelquefois même il faut sortir de sa patrie, et goûter l’amertume d’un pain et d’un sel étrangers. C’est alors qu’il est bon de se choisir dans le passé des amis qui ne changent ni avec les années, ni avec les révolutions, ni avec le malheur ; c’est alors qu’il est permis d’entourer de notre amour et d’embellir d’un luxe innocent ces compagnons qui consolent de tous les mécomptes, et qui élèvent notre âme au-dessus des faiblesses qui l’énervent ou des colères qui l’avilissent. Ces beaux livres, derniers plaisirs, derniers soutiens de notre âge, nous gardent jusqu’à la fin ces illusions dont l’homme a besoin pour vivre. Ils nous empêchent de désespérer, ils nous promettent que notre nom ne périra pas tout entier. Tant que dureront ces volumes chéris que nous avons marqués de notre devise, il y aura quelque part un bibliophile, c’est-à-dire un ami, pour conserver notre souvenir. Cette élégance même qu’on nous reproche sera comme un dernier témoignage de la distinction de nos goûts, de la noblesse de notre âme, et peut-être nous vaudra-t-elle dans l’avenir ce que trop souvent les passions du jour nous refusent, un peu de justice et de sympathie.


EDOUARD LABOULAYE.

  1. Catalogue of the choicer portion of the magnificent library formed by M. Guglielmo Libri, so eminent as a collector, who is leaving London in consequence of ill helth, and solely for that reason disposing of his leterary treasures, etc, London, S. Leigh Sotheby and John Wilkinson, 1859, in-8°.