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La Marche à la lumière, Bodhicaryavatara, avec gravures/6

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Traduction par Louis Finot.
Editions Bossard (p. 69-88).

VI

LA PATIENCE


La haine.1. Toutes ces bonnes œuvres, la charité, le culte des Buddhas, le bien qu’on a fait pendant des milliers de kalpas, tout cela est détruit par la haine.

2. Il n’y a pas de vice égal à la haine, ni d’ascèse égale à la patience ; donc il faut, par des moyens variés, cultiver activement la patience.

3. L’âme n’atteint pas la paix, ne goûte pas la joie et le bien-être, ne parvient pas au sommeil et à l’équilibre, tant qu’est fiché dans le cœur le dard de la haine.

4. Cadeaux, égards, protection, n’empêchent pas ceux qui en profitent de souhaiter la perte du maître que sa dureté leur rend odieux.

5. Ses amis mêmes se dégoûtent de lui ; il donne et n’est point servi ; bref, il n’est rien par quoi l’homme irascible puisse être heureux.

6. Celui qui, reconnaissant dans la colère l’ennemi auteur de tous ses maux, l’attaque avec énergie, celui-là est heureux en ce monde et dans l’autre.

7. Né de la crainte réalisée ou du désir trompé, le mécontentement est l’aliment de la haine qui, fortifiée par lui, me perdra.

8. Donc, je détruirai l’aliment de cet ennemi, qui n’a d’autre rôle que de m’assassiner.

9. Que la pire calamité me survienne, ma joie n’en doit pas être troublée ; car le mécontentement lui aussi est sans plaisir, et de plus il dissipe le mérite acquis.

10. S’il y a un remède, à quoi bon le mécontentement ? S’il n’y a pas de remède, à quoi bon le mécontentement ?

11. Douleur, humiliation, propos blessants, diffamation, tout cela nous le craignons pour nous et ceux que nous aimons, mais non pour notre ennemi, au contraire !

12. Le plaisir s’obtient à grand’peine ; la douleur vient sans qu’on y pense : or la douleur, c’est le salut ; sois donc ferme, ô mon âme !

13. Les habitants du Carnatic, dévots à Durgâ, s’imposent en vain la souffrance des brûlures et des lacérations : et moi, avec la délivrance pour but, comment pourrais-je être lâche ?

14. Il n’existe rien d’irréalisable par l’exercice ; donc, en s’habituant à des souffrances légères, on arrive à en supporter de grandes.

15. Moustiques, taons, mouches, faim, soif et autres sensations douloureuses, démangeaisons violentes et autres souffrances, pourquoi les négliger comme inutiles45 ?

16. Froid, chaud, pluie, vent, fatigue, prison, coups : il faut s’endurcir à tout cela, pour ne pas ensuite souffrir davantage.

17-18. Il en est qui, en voyant couler leur sang, redoublent de vaillance ; il en est qui défaillent à la vue du sang d’un autre : cela vient de la fermeté ou de la faiblesse de l’esprit ; il suffit donc de résister à la douleur pour s’en rendre maître.

19. La douleur ne doit pas troubler la sérénité du sage ; car il se bat contre les Passions, et la guerre ne va pas sans douleur.

20. Ceux qui battent l’ennemi en offrant leur poitrine à ses coups, ceux-là sont des vainqueurs héroïques ; les autres ne sont que des tueurs de morts.

21. La douleur a une grande vertu : c’est un ébranlement qui provoque la chute de l’infatuation, la pitié envers les créatures, la crainte du péché, la foi dans le Buddha.

22. Je ne m’irrite pas contre la bile et autres humeurs, bien qu’elles soient cause de grandes souffrances ; pourquoi m’irriter contre des êtres conscients ? Eux aussi sont irrités par les causes.

23. De même que ces souffrances sont produites par les humeurs sans être voulues, de même l’irritation de l’être conscient naît par force et sans être voulue.

24. L’homme ne s’irrite pas à son gré en pensant : « Je vais me mettre en colère », pas plus que la colère ne naît après avoir projeté de naître.

25. Mais toutes les fautes, tous les péchés se produisent par la force des causes : il n’en est point qui soient spontanés.

26. La réunion des causes ne pense pas qu’elle engendre, et l’effet ne pense pas qu’il est engendré.

Contre le Sâṃkhya et le Vedânta. 27. Ce principe même qui est postulé sous le nom de Matière primitive (Pradhâna) ou imaginé sous le nom d’Âme (Âtman), ne naît pas après avoir pensé : « Je nais. »

28. Car avant d’être né, il n’existe pas : comment donc désirerait-il être ?

[S’il est éternel], il ne peut cesser d’être en fonction de son objet [et la délivrance est impossible].

29. Si l’Âtman est éternel, inconscient et infini, comme l’espace, il est évidemment inactif ; même en contact avec d’autres causes, comment ce qui est immuable pourrait-il agir ?

30. S’il est, au moment de l’action, ce qu’il était auparavant, quelle action pourrait-il exercer ? « Son action propre », dit-on ; mais dans ce complexe de causes, lequel des deux éléments est la cause ?

31. Ainsi tout dépend d’une cause ; et cette cause aussi est dépendante. Contre des automates pareils à des créations magiques, à quoi bon s’irriter ?

32. « Mais, dira-t-on, la résistance non plus n’est pas possible : qui résisterait et à quoi ? » Si, elle est possible ! Puisqu’il y a enchaînement des causes, il y a possibilité d’abolir la douleur.

33. Donc si l’on voit un ami ou un ennemi tenir une conduite répréhensible, il faut se dire : « Ce sont ses antécédents qui agissent », et garder sa sérénité.

34. S’il suffisait à tous les hommes de désirer pour réussir, personne ne souffrirait : car personne ne souhaite la souffrance.

35. Par irréflexion, par colère, par convoitise d’objets inaccessibles, tels que la femme d’autrui, les hommes se déchirent aux ronces, souffrent de la faim et s’infligent toutes sortes de tortures.

36. Il en est qui ont recours au suicide : ils se pendent, se précipitent, s’empoisonnent, se livrent aux excès de la nourriture et de la boisson, commettent un crime capital.

37. Si, sous l’influence des passions, ils détruisent leur corps qui leur est cher, comment épargneraient-ils celui des autres ?

38. Envers ces hommes affolés par les passions, acharnés à leur propre perte, loin de manifester de la pitié, on éprouve de la colère : pourquoi ?

39. Si la nature de ces insensés est de faire du mal aux autres, il n’est pas plus logique de s’irriter contre eux que contre le feu dont la nature est de brûler.

40. Si, au contraire, cette tare est adventice, et si les hommes sont naturellement droits, la colère est aussi peu justifiée que contre l’air envahi par une âcre fumée.

41. On ne s’irrite pas contre le bâton, auteur immédiat des coups, mais contre celui qui le manie ; or cet homme est manié par la haine : c’est donc la haine qu’il faut haïr.

42. Jadis, moi aussi, j’ai infligé aux créatures une pareille souffrance : donc je ne reçois que mon dû, moi qui ai tourmenté les autres.

43. Son épée et mon corps, voilà la double cause de ma souffrance : il a pris l’épée, j’ai pris le corps ; contre qui s’indigner ?

44. C’est un abcès en forme de corps que je me suis donné là, un abcès qui souffre du moindre contact. Aveuglé par le désir, comment puis-je m’irriter de la douleur qu’il endure ?

45. Je n’aime pas ma douleur, mais j’aime la cause de ma douleur, fou que je suis ! C’est de mon péché qu’elle est née : pourquoi en vouloir à un autre ?

46. La forêt dont les feuilles sont des glaives, les vautours infernaux ont été engendrés par mes actes, et de même la douleur présente : contre qui m’irriter ?

47. Ce sont mes actes qui poussent mes persécuteurs ; c’est à cause de moi qu’ils iront en enfer. Ne suis-je pas leur meurtrier ?

48. Grâce à eux, mes nombreux péchés s’atténuent par l’exercice de la patience ; à cause de moi, ils iront dans l’enfer aux longues souffrances.

49. C’est moi qui suis leur persécuteur, ce sont eux qui sont mes bienfaiteurs ; comment, renversant les rôles, oses-tu t’irriter, cœur scélérat ?

50. Si je ne tombe pas en enfer, c’est sans doute grâce aux mérites de mes bonnes dispositions : que perdent-ils à ce que je me préserve moi-même ?

51. Si je leur rendais le mal qu’ils me font, ils ne seraient pas sauvés pour cela ; ma carrière de bodhisattva serait brisée et ces malheureux seraient perdus.

52. L’esprit immatériel ne peut jamais être frappé ; s’il est atteint par la douleur physique, c’est à cause de son attachement au corps.

53. Injures, paroles brutales, calomnies, tout cela ne blesse pas le corps : d’où vient ta colère, ô mon âme ?

54. Ce n’est pas la défaveur d’autrui qui me dévorera dans cette vie ou dans une autre : pourquoi donc la redouter ?

55. Parce qu’elle tarit mes profits ? Mais mes profits s’évanouiront dès cette vie, tandis que mon péché demeurera dans toute sa force.

56. Mieux vaut mourir aujourd’hui même que de traîner longtemps une vie inutile, puisque, même après avoir longtemps vécu, la douleur de la mort sera la même pour moi.

57-58. Un dormeur qui a rêvé un bonheur de cent ans, s’éveille ; un autre qui n’a rêvé qu’un bonheur d’un instant, s’éveille aussi. Quand tous deux sont éveillés, leur bonheur, n’est-ce pas, disparaît. Tel, à l’heure de la mort, celui qui a longtemps vécu et celui qui a peu vécu.

59. Après avoir gagné beaucoup, après avoir savouré de longues délices, je m’en irai nu et les mains vides, comme un homme dépouillé par les voleurs.

60. « Mais, dis-tu, grâce à mes profits, je vis, et en vivant j’use mes péchés et je gagne du mérite. » Quand on se fâche pour une question de lucre, c’est le mérite qu’on use et le péché qu’on gagne.

61. Si le but même de ma vie disparaît, à quoi bon cette vie elle-même qui ne produit que du mal ?

62. Tu hais, dis-tu, ton diffamateur parce qu’il cause la perte de ceux [qu’il excite contre toi] ; pourquoi donc ne t’irrites-tu pas de même contre le calomniateur d’autrui ?

63. Tu pardonnes aux malveillants dont l’aversion est l’effet de la médisance d’autrui : et tu ne pardonnes pas au médisant qui obéit à ses passions !

64. Ceux qui détruisent et outragent les statues, les stûpas, la doctrine, ne méritent pas ma haine, car les Buddhas et les saints n’en souffrent pas.

65. Si quelqu’un maltraite nos maîtres, nos parents, ceux que nous aimons, refrénons notre colère, en considérant que c’est là l’effet des causes.

66. La souffrance des êtres est nécessairement l’œuvre d’une cause consciente ou inconsciente ; elle ne se manifeste que dans un être conscient ; supporte-la donc, ô mon cœur !

67. Des égarés offensent ; d’autres égarés se courroucent. Qui d’entre eux dirons-nous innocent ou coupable ?

68. Pourquoi as-tu fait jadis ce qui te vaut d’être à présent molesté ainsi par tes ennemis ? Nous sommes tous esclaves de nos actes : qui suis-je pour faire exception à cette règle ?

69. Ayant bien compris cela, je m’efforce au mérite spirituel, afin que tous soient animés de bons sentiments les uns envers les autres.

70-71. Quand une maison est en feu, on va dans la maison voisine et on en retire la paille et les autres matières inflammables auxquelles le feu pourrait s’attaquer. De même la pensée dont le contact attiserait le feu de la haine doit être éliminée à l’instant, de peur que la masse de nos mérites ne soit consumée.

72. Si un condamné à mort est mis en liberté après avoir eu la main coupée, où est le mal ? Si, au prix des souffrances humaines, on échappe à l’enfer, où est le mal ?

73. Si, aujourd’hui, une menue souffrance te semble intolérable, comment ne refrènes-tu pas la colère qui te vaudra les supplices de l’enfer ?

74. Par l’effet de la colère, j’ai été précipité des milliers de fois dans les enfers, et cela sans profit, ni pour moi ni pour les autres.

75. Or la douleur présente est bien moindre et elle est la source d’un grand profit. Il faut se réjouir d’une douleur qui supprime la douleur du monde.

L’envie.76. Il est des hommes qui se délectent à louer les vertus d’autrui : pourquoi, ô mon cœur, ne pas y prendre plaisir, toi aussi ?

77. C’est un plaisir irréprochable, délicieux, permis par les saints ; c’est le meilleur moyen de gagner le prochain.

78. C’est un plaisir que tu n’aimes pas ? Mais alors il faudrait avoir la même aversion pour les salaires, les aumônes, etc. ; on supprimerait ainsi toutes les récompenses de ce monde et de l’autre.

79. On fait ton éloge : tu admets qu’on y prenne plaisir. On fait l’éloge d’un autre : tu ne veux pas toi-même y prendre plaisir.

80. Tu as suscité en toi la pensée de la Bodhi par désir de rendre heureux tous les êtres. Comment peux-tu t’indigner contre ceux qui se trouvent spontanément heureux ?

81. Tu souhaites, dis-tu, aux êtres l’état de Buddha vénérable aux trois mondes46 ; et en présence de vains honneurs, tu brûles de jalousie !

82. Celui qui nourrit ceux que tu dois nourrir, celui-là te donne. Tu trouves quelqu’un pour faire vivre ta famille, et au lieu de te réjouir, tu t’irrites !

83. Que ne souhaite-t-il pas aux êtres, celui qui leur souhaite la Bodhi ! D’où viendrait la pensée de la Bodhi à qui est jaloux de la prospérité des autres ?

84. Si un autre religieux ne recevait pas cette aumône, elle resterait dans la maison de son bienfaiteur : dans tous les cas elle ne serait pas pour toi. Que t’importe qu’elle lui soit donnée ou non ?

85. Faut-il donc qu’il écarte le fruit de ses mérites, les bontés qu’on a pour lui, ses propres qualités ; qu’il refuse ce qu’on lui offre ? Où s’arrêtera ta mauvaise humeur ?

86. Non seulement tu ne déplores pas le mal que tu as fait, mais tu jalouses ceux qui ont fait le bien !

87-88. Si un malheur arrive à ton ennemi, pourquoi t'en réjouir ? Ce n’est pas ton souhait qui a pu modifier la loi de causalité. Et fût-il réalisé par ton souhait, en quoi ce malheur peut-il faire ton bonheur ? Si tu en profites, quelle perte est pire que ce profit ?

89. C’est un hameçon terrible que l’envie, tendu par ces pêcheurs que sont les Passions : ils te vendront aux démons infernaux qui te feront cuire dans leurs chaudières.

90. Louanges, gloire, honneurs ne servent ni au mérite, ni à la durée de la vie, ni à la force, ni à la santé, ni au bien-être physique.

91. Or ceux-ci sont les seuls biens auxquels aspire l’homme intelligent qui connaît son intérêt. Les liqueurs, le jeu, les femmes, voilà à quoi s’attache celui qui désire les plaisirs des sens.

92. Et la gloire ! Pour elle, ils sacrifient leurs biens et leur vie. Les mots sont-ils donc mangeables ? Une fois mort, goûtera-t-on ce plaisir ?

93. Comme un enfant, lorsque sa maison de sable est démolie, pousse des cris de détresse, ainsi m’apparaît mon cœur devant la ruine de ma réputation et de ma gloire.

94. La louange est un son vide de pensée, dont tu ne peux dire qu’il te loue ! Tu dis qu’un autre est satisfait de toi, et que telle est la cause de ta joie.

95. Qu’elle s’adresse à un autre ou à moi, que me fait cette satisfaction d’autrui ? C’est lui seul qui éprouve ce plaisir, je n’en ai pas la moindre part.

96. Si je me proclame heureux de son bonheur, alors je dois l’être dans tous les cas. Pourquoi donc le bonheur qu’il trouve dans son affection pour un autre ne me cause-t-il aucun plaisir ?

97. Ainsi la joie naît en moi, parce que c’est moi qu’on loue ; et c’est là une conduite aussi incohérente que celle d’un enfant.

98. Les louanges ruinent à la fois la paix de l’âme et la crainte du péché ; elles engendrent la jalousie à l’égard des hommes de mérite et le dépit de leur prospérité.

99. Donc ceux qui se lèvent pour détruire ma réputation n’ont pour fonction que de me préserver des enfers.

100. Les biens et les honneurs sont une chaîne qui ne convient pas à mon désir de libération ; ceux qui me délivrent de cette chaîne, comment pourrais-je les haïr ?

101. J’allais pénétrer dans la Douleur ; ils sont comme une porte fermée placée devant moi par la providence des Buddhas : comment pourrais-je les haïr ?

102. « Mais mon ennemi entrave mes bonnes œuvres ! » Mauvaise excuse au ressentiment, car il n’est pas de mortification comparable à la patience, et c’est celle dont il m’offre l’occasion.

103. C’est par ma faute que je ne pratique pas la patience envers lui ; c’est moi qui place l’obstacle devant la bonne œuvre mise à ma disposition.

104. Celui, en effet, sans lequel un autre n’est pas, et par lequel il existe, celui-là est la cause de l’autre : comment peut-on l’appeler obstacle ?

103. Le mendiant qui se présente en temps opportun n’est pas un obstacle à l’aumône ; le religieux rencontré n’est pas un obstacle à l’entrée en religion.

106. Les mendiants sont communs dans le monde, rares les offenseurs, car si je n’offense personne, personne ne m’offensera.

107. Un ennemi acquis sans effort, c’est un trésor surgi dans la maison ; il doit m’être cher, cet auxiliaire de ma carrière spirituelle.

108. Nous avons droit tous deux au fruit de la patience ; mais c’est à lui qu’il doit être offert le premier, puisqu’il est le premier auteur de ma patience.

109. « Mon ennemi n’a pas l’intention de perfectionner ma patience : il ne mérite donc pas que je l’honore ! » Mais alors pourquoi honorer la Bonne Loi, qui n’est que la cause inconsciente de ton perfectionnement ?

110. « Mais il a dessein de me nuire : je ne saurais honorer un ennemi ! » Aurais-je autrement besoin de patience, par exemple, envers un médecin dévoué ?

111. C’est son hostilité qui conditionne ma patience, et cette cause de ma patience, je dois l’honorer comme la Bonne Loi.

112. « Les créatures sont un champ de mérite, comme les Buddhas », a dit le Maître, car par leur dévotion aux unes comme aux autres, beaucoup ont atteint l’autre rive de la félicité.

113. C’est par les créatures, comme par les Buddhas, qu’on obtient les vertus d’un Buddha ; or la vénération qu’on témoigne aux Buddhas, on la refuse aux créatures : pourquoi cette différence ?

114. La grandeur de l’intention se mesure non à l’intention elle-même, mais à ses effets ; les créatures ont donc une grandeur égale à celle des Buddhas, elles vont de pair avec eux.

115. La vénération qui s’attache à la bonté, voilà la grandeur des créatures ; le mérite que produit la dévotion aux Buddhas, voilà la grandeur des Buddhas.

116. Les créatures sont donc semblables aux Buddhas en ce qu’elles possèdent une parcelle des vertus d’un Buddha ; mais aucune n’est en réalité semblable aux Buddhas, océans de qualités dont les parcelles sont infinies.

117. Ceux-ci concentrent en eux l’essence de toutes les qualités : qu’un seul atome s’en trouve dans une créature, les trois mondes ne seraient pas pour elle un hommage suffisant.

118. Or, cette parcelle insigne, qui fait lever en nous les vertus d’un Buddha, elle est présente chez les créatures ; c’est en raison de cette présence que les créatures doivent être honorées.

119. D’ailleurs, quel autre moyen avons-nous de nous acquitter envers les Buddhas, ces amis sincères, ces bienfaiteurs incomparables, que de plaire aux créatures ?

120. Pour les créatures, ils déchirent leur corps, ils pénètrent dans l’enfer : ce qu’on fait pour elles, on le fait pour eux. Il faut donc faire le bien, même à nos pires ennemis.

121. Alors que mes maîtres eux-mêmes se dévouent sans réserve pour leurs enfants, comment pourrais-je, moi, témoigner à ces fils de mes
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maîtres de l’orgueil, au lieu d’une humilité d’esclave ?

122. Les rois-buddhas se réjouissent quand les créatures sont heureuses ; ils sont courroucés quand elles souffrent ; ils sont satisfaits quand elles sont satisfaites ; quand on les offense, ce sont les Buddhas qu’on offense.

123. Celui dont le corps est environné de flammes ne saurait goûter aucun plaisir ; de même, en présence de la souffrance des êtres, les Compatissants ne peuvent éprouver aucune joie.

124. En affligeant les créatures, j’ai affligé tous les Grands Miséricordieux ; je confesse aujourd’hui ce péché, afin que les Buddhas qu’il a blessés me le pardonnent.

125. Dès aujourd’hui, pour complaire aux Buddhas, de toute mon âme je me fais le serviteur du monde. Que la foule des hommes mette le pied sur ma tête ou me tue, et que le Protecteur du monde soit satisfait !

126. Le monde entier, les Compatissants l’ont adopté comme leur moi ; cela n’est pas douteux. Par là, ce sont les Protecteurs eux-mêmes qui apparaissent sous la forme des créatures ; comment oserait-on leur manquer de respect ?

127. Servir les créatures, c’est servir les Buddhas, c’est réaliser ma fin, c’est éliminer la douleur du monde : c’est donc le vœu auquel je m’oblige.

128-130. De même qu’un homme du roi, à lui seul, brutalise la foule, qui, prudente, n’ose pas résister, parce qu’il n’est pas isolé, mais que sa force est la force du roi ; de même, qu’on ne se venge pas d’un adversaire, car sa force, ce sont les gardiens des enfers et les Compatissants. Donc qu’on serve les créatures, comme un sujet sert un roi irascible.

131-132. La colère d’un roi a-t-elle des châtiments comparables aux supplices de l’enfer que nous infligera le déplaisir des créatures ? La faveur d’un roi a-t-elle des récompenses comparables à l’état de Buddha que nous vaudra le contentement des créatures ?

133-134. Sans parler de la condition future de Buddha, qui résulte du service des êtres, ne vois-tu pas que, dans le cycle de nos existences terrestres, la patience nous procure tous les biens : bonheur, gloire, bien-être, charme, santé, joie, longévité, et les larges jouissances d’un souverain du monde ?


NOTES


45. Elles peuvent servir à exercer la patience.

46. Les mondes du Désir, de la Forme et de l’absence de forme.