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La Marche à la lumière, Bodhicaryavatara/7

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Traduction par Louis Finot.
Editions Bossard (p. 89-99).

VII

L’ÉNERGIE


1. En possession de la patience, il faut cultiver l’énergie, puisque la Bodhi a son siège dans l’énergie : sans l’énergie, en effet, le mérite spirituel est impossible, comme sans le vent le mouvement.

2. Qu’est-ce que l’énergie ? Le courage au bien. Quels en sont les adversaires ? L’indolence, l’attachement au mal, le découragement et le mépris de soi.

3. L’inertie, le goût du plaisir, la torpeur, le besoin d’appui engendrent l’insensibilité à la douleur des transmigrations, et de là naît l’indolence.

4. Tu es au pouvoir de ces pêcheurs, les Passions, puisque tu es tombé dans le filet des naissances. Comment n’as-tu pas encore compris que tu es entré dans la gueule de la Mort ?

5. Ne vois-tu pas tous tes compagnons mourir l’un après l’autre ? Et cependant tu te laisses aller à l’indolence, comme un buffle de paria !

6. Yama te guette ; toute issue t’est fermée. Comment peux-tu prendre plaisir aux repas, au sommeil, à l’amour ?

7. Quand la mort aura achevé ses préparatifs et fondra sur toi, tu secoueras ton indolence, mais trop tard : que pourras-tu faire alors ?

8-9. « Ceci reste à faire, ceci est seulement commencé, ceci n’est qu’à moitié fait, et voilà que la mort surgit à l’improviste. Ah ! je suis perdu ! » Ainsi penseras-tu en voyant tes parents désespérés, les yeux gonflés de chagrin et rougis par les larmes, et devant toi la face des messagers de Yama.

10. Torturé par le souvenir de tes péchés, entendant les clameurs de l’enfer, souillé de tes ordures, dans l’excès de ton effroi, éperdu, que feras-tu ?

11. « Je suis comme un poisson dans le vivier. » Voilà la pensée qui doit te faire trembler dès la vie présente, toi surtout, pécheur, devant les terribles supplices des enfers.

12. Tu souffres, ô délicat, pour avoir touché de l’eau chaude ; comment peux-tu, coupable d’un péché digne des flammes infernales, rester ainsi en sécurité ?

13. Tu es nonchalant et tu convoites des récompenses ; tu es douillet et tu es voué à toutes les souffrances ; tu es déjà saisi par la mort et tu te crois immortel. Ah ! malheureux ! tu vas à ta perte !

14. Tu disposes de la nef Humanité : traverse donc le fleuve Douleur ! Insensé, ce n’est pas le moment de dormir ! Cette nef est difficile à trouver une autre fois.

15. Comment peux-tu renoncer à l’exquise volupté du devoir, source de voluptés infinies, pour la volupté des dissipations et des rires, qui n’engendre que la douleur ?

16. Le courage, l’armée, l’application, la maîtrise de soi, l’identification de soi et d’autrui, l’interversion de soi et d’autrui, voilà les facteurs de l’énergie.

Courage.17-18. Il ne faut pas se décourager en pensant : « Comment obtiendrais-je la Bodhi ? » puisque — le Tathâgata véridique la dit en toute vérité — ils furent des taons, des moustiques, des mouches, des vers, ceux qui, par leur effort, ont obtenu la Bodhi difficile à atteindre.

19. Et moi, qui suis né homme, capable de discerner le bien et le mal, pourquoi donc, en suivant les règles des Omniscients, n’obtiendrais-je pas aussi la Bodhi ?

20. Mais je tremble à l’idée de donner mes mains, mes pieds et mes autres membres ! — C’est que je confonds par irréflexion ce qui est grave et ce qui est insignifiant.

21-22. Ce qui est grave, c’est d’être coupé, fendu, brûlé, lacéré, pendant d’innombrables millions de kalpas, et sans obtenir la Bodhi. Ce qui est insignifiant, c’est cette douleur limitée, qui procure la Bodhi, pareille à la douleur que cause l’extraction d’un dard enfoncé dans les chairs, et qui met fin à celle qu’on éprouvait.

23. Tous les médecins guérissent au moyen d’opérations douloureuses : donc il faut souffrir un peu pour éliminer de grandes souffrances.

24. Mais cette opération, toute salutaire qu’elle soit, le meilleur des médecins ne l’ordonne pas au débutant : c’est par un traitement doux qu’il guérit les maladies graves.

25. Tout d’abord, le Maître prescrit à son disciple de donner des légumes et autres aliments, puis il le rend par degrés capable de sacrifier jusqu’à sa chair.

26. Celui qui parvient à considérer du même œil des légumes et sa chair n’éprouve plus aucune difficulté à sacrifier sa chair et ses os.

27. Impeccable, il est à l’abri de la souffrance physique ; sage, à l’abri de la souffrance morale ; puisque l’esprit souffre par l’erreur, et le corps par le péché.

28. Le corps est heureux par la vertu, le cœur par la sagesse ; restant dans le cercle des transmigrations par compassion pour les êtres, de quoi souffrirait-il ?

29. Détruisant ses anciens péchés, absorbant des océans de mérite, par la force de la pensée de la Bodhi, il va plus vite que les Auditeurs47.

30. Allant ainsi de bonheur en bonheur, quel être intelligent se découragerait, quand il a obtenu ce char qu’est la Pensée de la Bodhi, qui lui épargne toute douleur et toute fatigue ?

Les quatre corps d’armée.31. Pour réaliser le salut des créatures, il faut une armée de quatre corps : Aspiration, Fierté, Joie, Renonciation.

Aspiration.L’Aspiration s’acquiert par la crainte de la douleur et la pensée des avantages.

3348. J’ai à détruire d’innombrables vices, pour moi et les autres ; dans cette tâche, la destruction de chaque vice n’a lieu qu’après des océans de kalpas49.

34. Pour cette entreprise de la destruction des vices, je ne vois pas en moi une seule parcelle d’énergie. Destiné à des douleurs infinies, comment ma poitrine n’éclate-t-elle pas ?

35. Il me faut acquérir des vertus nombreuses, pour moi et les autres ; or la pratique de chaque vertu ne s’acquiert — et encore ! — qu’après des océans de kalpas.

36. Or je n’ai pas encore acquis la pratique d’une seule parcelle de vertu ; c’est pour rien que j’ai obtenu cette naissance merveilleuse si difficile à atteindre.

37. Je n’ai pas connu la joie des grandes fêtes d’hommage aux Bienheureux ; je n’ai pas rendu d’honneurs à la religion ; je n’ai pas rempli l’espérance des pauvres.

38. Aux hommes en péril je n’ai pas assuré la sécurité ; les souffrants n’ont pas reçu de moi le bien-être ; je n’ai été qu’un glaive de douleur dans le sein de ma mère.

39. Dans mes vies antérieures je n’ai point aspiré à la Loi : c’est pourquoi je suis maintenant dans une telle infortune. Qui voudrait, après cela, abdiquer l’aspiration vers la Loi ?

40. Le Buddha a déclaré que l’Aspiration était la racine de tous les mérites ; elle-même a pour racine la méditation constante des fruits de nos actes.

41. Douleurs physiques, douleurs morales, périls multiples, enfin la ruine de tous leurs désirs : voilà ce qui attend les pécheurs.

42. Le désir des gens vertueux, à quelque objet qu’il s’adresse, sera, grâce à leurs mérites, honoré des fruits souhaités, comme d’un présent de bienvenue.

43. Mais le désir de bonheur que forment les pécheurs, à quelque objet qu’il s’adresse, sera, en conséquence de leurs démérites, tranché par les glaives de la douleur.

44. Formés au cœur des grands lotus parfumés et frais, développant leurs corps brillants par l’aliment que leur donne la parole harmonieuse du Vainqueur, les Bodhisattvas, grâce à leurs bonnes œuvres, sortent enfin des calices épanouis aux rayons du Saint et naissent sous ses yeux dans leur parfaite beauté50.

45. Hurlant de douleur d’être écorché par les serviteurs de Yama, le corps arrosé de cuivre fondu à la chaleur du feu, la chair lacérée par des centaines de coups de lances et d’épées enflammées, le pécheur, par suite de ses péchés, tombe et retombe dans les enfers pavés de fer rouge.

Fierté.46. Donc, pratiquons l’aspiration au bien. Après l’avoir développée soigneusement, il faut s’attaquer à la culture de la fierté, d’après la méthode du Vajradhvaja-sûtra.

47. Ayant d’abord vérifié sa force, qu’on entreprenne ou non ; car mieux vaut s’abstenir que de renoncer après avoir entrepris.

48. Sinon, on recommence dans les vies suivantes, on accroît ses souffrances avec ses péchés, on néglige une autre œuvre, on perd son temps et on n’achève rien.

49. La fierté s’applique à trois choses : l’action, les passions, la puissance. « J’agirai seul ! » voilà la fierté de l’action.

50. Asservi par les Passions, ce monde est incapable de faire lui-même son salut. C’est donc à moi à l’opérer pour lui, car je ne suis pas impuissant comme le monde.

51. Un autre fait une besogne humiliante. Pourquoi, puisque je suis là ? Si l’orgueil m’empêche de prendre sa place, périsse plutôt mon orgueil !

52. Le corbeau devient un Garuda devant un lézard mort. La moindre tentation m’abattra si mon cœur est faible.

53. Pour qui est inactif par découragement, les chutes sont faciles ; mais celui qui est alerte et énergique tient tête aux plus puissants ennemis.

54. Donc je veux, d’un cœur ferme, réaliser la perte de ma perte. Désirer la conquête de l’univers est ridicule, si je succombe à la tentation.

55. Il faut que je sois vainqueur de tout sans être vaincu par rien. Telle est la fierté qui doit s’éveiller en moi. Car je suis le fils des Lions, des Vainqueurs !

56. Les hommes vaincus par l’orgueil sont des lâches et non des orgueilleux : car l’homme orgueilleux ne se rend pas à son ennemi, et ceux-là acceptent le joug de leur ennemi : l’orgueil.

57-58. L’orgueil les mène aux conditions malheureuses ; même dans la condition humaine, ils vivent sans joie, mangeant le riz des autres, esclaves, inintelligents, laids, maigres, méprisés de tous, pauvres diables paralysés par l’orgueil. Si de tels hommes comptent au nombre des orgueilleux, quels seront, dis-moi, les avilis ?

59. Ceux-là sont fiers, victorieux, héroïques, qui mettent leur orgueil à vaincre cet ennemi : l’orgueil ; qui ayant écrasé l’orgueil, cet ennemi frémissant, proclament au monde, selon leur désir, le fruit de leur victoire51.

60. Jeté au milieu de la bande des Passions, qu’il soit mille fois plus fier, invincible qu’il est aux Passions, comme le lion aux troupeaux de gazelles.

61. La plus pressante nécessité ne saurait faire que l’œil perçoive les saveurs ; de même les plus pénibles épreuves ne sauraient faire que le Bodhisattva cède aux Passions.

Joie.62. L’action qu’il entreprend, il doit s’y adonner passionnément, s’y mettre avec ivresse, d’un cœur insatiable, comme un joueur dévoré du désir de gagner.

63. Toute action a pour but le bonheur : elle peut le donner ou non ; mais celui dont le bonheur consiste dans l’action même, comment serait-il heureux s’il n’agit pas ?

64. On ne se rassasie pas des plaisirs du monde, pareils au miel sur le tranchant d’un rasoir ; comment donc serait-on rassasié de l’ambroisie des bonnes œuvres, qui mûrissent en fruits de douceur et de sanctification ?

65. Donc, une action finie, qu’il se plonge dans une autre, comme l’éléphant brûlé par la chaleur de midi se plonge dans le premier lac qu’il rencontre.

Renonciation.66. Si sa force est épuisée, qu’il renonce provisoirement à agir ; et lorsque l’œuvre est parfaite, qu’il la laisse de côté, dans l’impatience de celle qui lui succède.

Application.67. Qu’il soit en garde contre les attaques des Passions et qu’il les contre-attaque vigoureusement, comme celui qui engage un combat à l’épée contre un habile adversaire.

68. De même que, dans ce combat, si son épée tombe, il la ramasse bien vite avec crainte, de même, s’il laisse tomber l’épée de l’attention, qu’il la ressaisisse en pensant aux enfers.

69. Comme le poison qui atteint le sang se répand dans le corps, ainsi le vice, s’il trouve une fissure, se répand dans l’âme.

70. Comme le porteur d’un vase plein d’huile, qui marche au milieu d’hommes armés d’épées, et menacé de recevoir la mort au moindre faux pas, concentre son attention : tel celui qui marche à la sainteté.

71. Comme un homme qui sent un serpent sur sa poitrine, se dresse brusquement ; ainsi le bodhisattva doit réagir en hâte à l’approche du sommeil et de l’indolence.

72. À chaque défaillance, il doit se bien repentir et songer : « Comment faire que ceci ne m’arrive plus ? »

73. Pour cette raison, il recherche la société et la collaboration des sages, afin d’apprendre d’eux la pratique de l’attention dans chaque cas particulier.

Maîtrise de soi.74. Qu’il rende son âme légère, se rappelant le « Discours sur l’attention »52, de sorte qu’il se trouve prêt en toute occurrence, avant le moment de l’action.

75. Comme un flocon de coton obéit aux allées et venues du vent ; de même qu’il se laisse guider par l’énergie ; c’est ainsi qu’on réalise la puissance magique.


NOTES


47. Les adeptes du Hînayâna qui ne prétendent qu’à la qualité d’Arhat.

48. Nous laissons de côté la stance 32, qui est manifestement interpolée.

49. Après un nombre illimité de périodes cosmiques.

50. Description de la naissance des bodhisattvas dans le paradis d’Amitâbha, Sukhâvatî.

51. En devenant buddhas et en prêchant la Loi.

52. Dhammapada, chap. ii.