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La Mare au diable (illustré, Hetzel 1852)/Chapitre 08

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La Mare au diableJ. HetzelŒuvres illustrées de George Sand, volume 1 (p. 14-15).
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VIII.

SOUS LES GRANDS CHÊNES.

— Eh bien ! prenons patience, Germain, dit la petite Marie. Nous ne sommes pas mal sur cette petite hauteur. La pluie ne perce pas la feuillée de ces gros chênes, et nous pouvons allumer du feu, car je sens des vieilles souches qui ne tiennent à rien et qui sont assez sèches pour flamber. Vous avez bien du feu, Germain ? Vous fumiez votre pipe tantôt.

— J’en avais ! mon briquet était sur le bât dans mon sac, avec le gibier que je portais à ma future ; mais la maudite jument a tout emporté, même mon manteau, qu’elle va perdre et déchirer à toutes les branches.

— Non pas, Germain ; la bâtine, le manteau, le sac, tout est là par terre, à vos pieds. La Grise a cassé les sangles et tout jeté à côté d’elle en partant.

— C’est, vrai Dieu, certain ! dit le laboureur, et si nous pouvons trouver un peu de bois mort à tâtons, nous réussirons à nous sécher et à nous réchauffer.

— Ce n’est pas difficile, dit la petite Marie, le bois mort craque partout sous les pieds ; mais donnez-moi d’abord ici la bâtine.

— Qu’en veux-tu faire ?

— Un lit pour le petit : non, pas comme ça, à l’envers ; il ne roulera pas dans la ruelle ; et c’est encore tout chaud du dos de la bête. Calez-moi ça de chaque côté avec ces pierres que vous voyez là !

— Je ne les vois pas, moi ! Tu as donc des yeux de chat !

— Tenez ! voilà qui est fait, Germain ! Donnez-moi votre manteau, que j’enveloppe ses petits pieds, et ma cape par-dessus son corps. Voyez ! s’il n’est pas couché là aussi bien que dans son lit ! et tâtez-le comme il a chaud !

— C’est vrai ! tu t’entends à soigner les enfants, Marie !

— Ça n’est pas bien sorcier. À présent, cherchez votre briquet dans votre sac, et je vais arranger le bois.

— Ce bois ne prendra jamais, il est trop humide.

— Vous doutez de tout, Germain ! vous ne vous souvenez donc pas d’avoir été pâtour et d’avoir fait de grands feux aux champs, au beau milieu de la pluie ?

— Oui, c’est le talent des enfants qui gardent les bêtes ; mais moi, j’ai été toucheur de bœufs aussitôt que j’ai su marcher.

— C’est pour cela que vous êtes plus fort de vos bras qu’adroit de vos mains. Le voilà bâti, ce bûcher, vous allez voir s’il ne flambera pas ! Donnez-moi le feu et une poignée de fougère sèche. C’est bien ! soufflez à présent ; vous n’êtes pas poumonique ?

— Non pas que je sache, dit Germain en soufflant comme un soufflet de forge. Au bout d’un instant, la flamme brilla, jeta d’abord une lumière rouge, et finit par s’élever en jets bleuâtres sous le feuillage des chênes, luttant contre la brume et séchant peu à peu l’atmosphère à dix pieds à la ronde.

— Maintenant, je vais m’asseoir auprès du petit pour qu’il ne lui tombe pas d’étincelles sur le corps, dit la jeune fille. Vous, mettez du bois et animez le feu, Germain ! Nous n’attraperons ici ni fièvre, ni rhume, je vous en réponds.

— Ma foi, tu es une fille d’esprit, dit Germain, et tu sais faire le feu comme une petite sorcière de nuit. Je me sens tout ranimé, et le cœur me revient ; car avec les jambes mouillées jusqu’aux genoux, et l’idée de rester comme cela jusqu’au point du jour, j’étais de fort mauvaise humeur tout à l’heure.

— Et quand on est de mauvaise humeur, on ne s’avise de rien, reprit la petite Marie.

— Tu n’es donc jamais de mauvaise humeur, toi ?

— Eh non ! jamais. À quoi bon ?

— Oh ! ce n’est bon à rien, certainement ; mais le moyen de s’en empêcher, quand on a des ennuis ! Dieu sait que tu n’en as pas manqué, toi, pourtant, ma pauvre petite : car tu n’as pas toujours été heureuse !

— C’est vrai, nous avons souffert, ma pauvre mère et moi. Nous avions du chagrin, mais nous ne perdions jamais courage.

— Je ne perdrais pas courage pour quelque ouvrage que ce fût, dit Germain ; mais la misère me fâcherait ; car je n’ai jamais manqué de rien. Ma femme m’avait fait riche et je le suis encore ; je le serai tant que je travaillerai à la métairie : ce sera toujours, j’espère ; mais chacun doit avoir sa peine ! j’ai souffert autrement.

— Oui, vous avez perdu votre femme, et c’est grand’pitié !

— N’est-ce pas ?

— Oh ! je l’ai bien pleurée, allez, Germain ! car elle était si bonne ! Tenez, n’en parlons plus ; car je la pleurerais encore, tous mes chagrins sont en train de me revenir aujourd’hui.

— C’est vrai qu’elle t’aimait beaucoup, petite Marie ! elle faisait grand cas de toi et de ta mère. Allons ! tu pleures ? Voyons, ma fille, je ne veux pas pleurer moi…

— Vous pleurez, pourtant, Germain ! Vous pleurez aussi ! Quelle honte y a-t-il pour un homme à pleurer sa femme ? Ne vous gênez pas, allez ! je suis bien de moitié avec vous dans cette peine-là !

— Tu as un bon cœur, Marie, et ça me fait du bien de pleurer avec toi. Mais approche donc tes pieds du feu ; tu as tes jupes toutes mouillées aussi, pauvre petite fille ! Tiens, je vas prendre ta place auprès du petit, chauffe-toi mieux que ça.

— J’ai assez chaud, dit Marie ; et si vous voulez vous asseoir, prenez un coin du manteau, moi, je suis très-bien.

— Le fait est qu’on n’est pas mal ici, dit Germain en s’asseyant tout auprès d’elle. Il n’y a que la faim qui me tourmente un peu. Il est bien neuf heures du soir, et j’ai eu tant de peine à marcher dans ces mauvais chemins, que je me sens tout affaibli. Est-ce que tu n’as pas faim, aussi, toi, Marie ?

— Moi ? pas du tout. Je ne suis pas habituée, comme vous, à faire quatre repas, et j’ai été tant de fois me coucher sans souper, qu’une fois de plus ne m’étonne guère.

— Eh bien ! c’est commode une femme comme toi ; ça ne fait pas de dépense, dit Germain en souriant.

— Je ne suis pas une femme, dit naïvement Marie, sans s’apercevoir de la tournure que prenaient les idées du laboureur. Est-ce que vous rêvez ?

— Oui, je crois que je rêve, répondit Germain ; c’est la faim qui me fait divaguer peut-être !

— Que vous êtes donc gourmand ! reprit-elle en s’égayant un peu à son tour ; eh bien ! si vous ne pouvez pas vivre cinq ou six heures sans manger, est-ce que vous n’avez pas là du gibier dans votre sac, et du feu pour le faire cuire ?

— Diantre ! c’est une bonne idée ! mais le présent à mon futur beau-père ?

— Vous avez six perdrix et un lièvre ! Je pense qu’il ne vous faut pas tout cela pour vous rassasier ?

— Mais faire cuire cela ici, sans broche et sans landiers, ça deviendra du charbon !

— Non pas, dit la petite Marie, je me charge de vous le faire cuire sous la cendre sans goût de fumée. Est-ce que vous n’avez jamais attrapé d’alouettes dans les champs, et que vous ne les avez pas fait cuire entre deux pierres ? Ah ! c’est vrai ! j’oublie que vous n’avez pas été pastour ! Voyons, plumez cette perdrix ! Pas si fort ! vous lui arrachez la peau !

— Tu pourrais bien plumer l’autre pour me montrer !

— Vous voulez donc en manger deux ? Quel ogre ! allons, les voilà plumées. Je vais les cuire.

— Tu ferais une parfaite cantinière, petite Marie ; mais, par malheur, tu n’as pas de cantine, et je serai réduit à boire l’eau de cette mare.

— Vous voudriez du vin, pas vrai ? Il vous faudrait peut-être du café ? vous vous croyez à la foire sous la ramée ! Appelez l’aubergiste : de la liqueur au fin laboureur de Belair !

— Ah ! petite méchante, vous vous moquez de moi ? Vous ne boiriez pas du vin, vous, si vous en aviez ?

— Moi ? j’en ai bu ce soir, avec vous, chez la Rebec, pour la seconde fois de ma vie ; mais, si vous êtes bien sage, je vais vous en donner une bouteille quasi pleine, et du bon encore !

— Comment, Marie, tu es donc sorcière, décidément ?

— Est-ce que vous n’avez pas fait la folie de demander deux bouteilles de vin à la Rebec ? Vous en avez bu une avec votre petit, et j’ai à peine avalé trois gouttes de celle que vous aviez mise devant moi. Cependant vous les avez payées toutes les deux, sans y regarder.

— Eh bien ?

— Eh bien, j’ai mis dans mon panier celle qui n’avait pas été bue, parce que j’ai pensé que vous ou votre petit auriez soif en route ; et la voilà.

— Tu es la fille la plus avisée que j’aie jamais rencontrée. Voyez ! elle pleurait pourtant, cette pauvre enfant, en sortant de l’auberge ! ça ne l’a pas empêchée de penser aux autres plus qu’à elle-même. Petite Marie, l’homme qui t’épousera ne sera pas sot !

— Je l’espère, car je n’aimerais pas un sot. Allons, mangez vos perdrix, elles sont cuites à point ; et, faute de pain, vous vous contenterez de châtaignes ?

— Et où diable as-tu pris aussi des châtaignes ?

— C’est bien étonnant ! tout le long du chemin, j’en ai pris aux branches en passant, et j’en ai rempli mes poches.

— Et elles sont cuites aussi ?

— À quoi donc aurais-je eu l’esprit si je ne les avais pas mises dans le feu dès qu’il a été allumé ? Ça se fait toujours aux champs.

— Ah ça, petite Marie, nous allons souper ensemble ! je veux boire à ta santé et te souhaiter un bon mari… là, comme tu le souhaiterais toi-même. Dis-moi un peu cela !

— J’en serais fort empêchée, Germain, car je n’y ai pas encore songé.

— Comment, pas du tout ? jamais ? dit Germain, en commençant à manger avec un appétit de laboureur, mais coupant les meilleurs morceaux pour les offrir à sa compagne, qui refusa obstinément et se contenta de quelques châtaignes. Dis-moi donc, petite Marie, reprit-il, voyant qu’elle ne songeait pas à lui répondre, tu n’as pas encore eu l’idée du mariage ? tu es en âge, pourtant !

— Peut-être, dit-elle ; mais je suis trop pauvre. Il faut au moins cent écus pour entrer en ménage, et je dois travailler cinq ou six ans pour les amasser.

— Pauvre fille ! je voudrais que le père Maurice voulût bien me donner cent écus pour t’en faire cadeau.

— Grand merci, Germain. Eh bien ! qu’est-ce qu’on dirait de moi ?

— Que veux-tu qu’on dise ? on sait bien que je suis vieux et que je ne peux pas t’épouser. Alors on ne supposerait pas que je… que tu…

— Dites donc, laboureur ! voilà votre enfant qui se réveille, dit la petite Marie.