La Matinée d’un seigneur (trad. Bienstock)/Chapitre 16

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 2p. 376-378).
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XVI


— Je voulais vous demander quelque chose au sujet de mes garçons, Votre Excellence — dit le vieillard, — ne s’apercevant pas ou feignant de ne pas s’apercevoir de l’air fâché du maître.

— Quoi ?

— Voilà, grâce à Dieu nous avons d’assez bons chevaux, et il y a un ouvrier, alors nous paierons régulièrement la corvée.

— Eh bien ! Quoi ?

— Mais si vous avez la bienveillance de laisser mes enfants sous la condition de vous payer une redevance, alors Ilia et Ignate, pour tout l’été, travailleraient comme voituriers avec trois troïkas, peut-être gagneraient-ils quelque chose.

— Mais où iront-ils ?

— Mais où il faudra — intervint dans la conversation Iluchka, qui, après avoir attaché les chevaux sous l’auvent à ce moment s’approchait du père.

— Les gens de Kadmino sont allés à Romni avec huit troïkas, et dit-on, ils se sont nourris ; pour chaque troïka ils ont rapporté trente roubles à la maison. On dit aussi qu’à Odessa le fourrage est très bon marché.

— Et précisément, je voulais te parler de cela — dit le maître en s’adressant au vieillard, et désirant amener le plus adroitement la conversation sur la ferme. — Dis-moi, je te prie : est-ce plus avantageux de s’occuper de roulage, que de rester à la maison et s’occuper de labour ?

— Comment, Votre Excellence, n’est-ce pas plus avantageux ? — intervint de nouveau Ilia en secouant sa chevelure. — À la maison, il n’y a pas de quoi nourrir les chevaux.

— Eh bien ! Par exemple, combien gagneras-tu pendant l’été ?

— Mais voilà, depuis le printemps malgré la cherté du fourrage, nous avons transporté des marchandises à Kiev ; en revenant à Koursk de nouveau nous avons chargé les voitures de gruau, à destination de Moscou, nous nous sommes nourris, les chevaux ont toujours été bien soignés et j’ai rapporté quinze roubles à la maison.

— Il n’y a pas de mal à s’occuper de n’importe quel métier honnête, — dit le maître s’adressant de nouveau au vieux — mais il me semble qu’on pourrait trouver une autre occupation ; dans ce métier un garçon rencontre des gens de toutes sortes, il peut se corrompre — ajouta-t-il — répétant les paroles de Karp.

— Et que peut faire notre frère moujik, sinon s’occuper de roulage ? repartit le vieillard avec son doux sourire — On ira et on sera nourri, et les chevaux le seront aussi, et quant à la corruption, grâce à Dieu, ce n’est pas la première année qu’ils partent, moi-même, je me suis occupé de cela, et personne ne m’a fait de mal, rien que le bien.

— Oh ! il y a beaucoup de choses, dont on pourrait s’occuper à la maison, du labourage, des prairies…

— Comment est-ce possible, Votre Excellence ? — l’interrompit Iluchka avec animation. — Nous sommes nés dans ce milieu, nous connaissons bien cette affaire, être voituriers, Votre Excellence, c’est ce qui nous convient le mieux…

— Eh bien ! Votre Excellence, faites-nous l’honneur d’entrer dans notre izba. Vous n’y êtes pas venu depuis la nouvelle installation — dit le vieillard en saluant bas et en clignant des yeux à son fils Iluchka courut rapidement à l’izba, et après lui, le vieillard y entra avec Nekhludov.