La Matinée d’un seigneur (trad. Bienstock)/Chapitre 19

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 2p. 387-390).
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XIX


« Où sont ces rêves ? » pensait maintenant le jeune homme, après ses visites, en approchant de la maison. « Voilà déjà plus d’une année que je cherche le bonheur dans cette vie, et qu’ai-je trouvé ? Parfois, il est vrai, je sens que je puis être content de moi, mais c’est un contentement froid, raisonnable. Mais non, je suis tout simplement mécontent de moi ! Je suis mécontent parce qu’ici je n’ai pas le bonheur et que je le désire, je le désire passionnément. Je n’ai pas encore éprouvé de plaisir et j’ai déjà rejeté de moi tout ce qui le donne. Pour quel but, pourquoi ? Quelle amélioration en est-il résulté ? Ce que m’écrivait ma tante était vrai : il est plus facile de trouver le bonheur pour soi-même que de le donner aux autres. Mes paysans sont-ils devenus plus riches ? Sont-ils plus instruits ou plus développés moralement ? Pas du tout, leur sort ne s’est point amélioré, et pour moi chaque jour me devient plus pénible. Si je voyais le succès de mon entreprise, si je constatais de la reconnaissance… Mais non, je ne vois que la routine trompeuse, le vice, la méfiance, l’ingratitude… Je dépense en vain les meilleures années de ma vie », pensa-t-il, et il se rappela que les voisins, comme il l’avait entendu dire à sa vieille bonne, l’appelaient imbécile, que dans son bureau, il n’y avait déjà plus d’argent, que les nouvelles machines à battre qu’il avait fait installer, à la risée de tous les paysans, sifflèrent seulement et ne travaillèrent pas, quand, devant une nombreuse assistance on les fit monter pour la première fois dans le hangar à battre ; que de jour en jour il fallait attendre l’arrivée du tribunal pour l’inventaire du domaine qu’il avait engagé et dont il avait laissé passer le terme dans son enthousiasme pour de nouvelles entreprises d’exploitation. Et tout à coup, aussi vivement que tout à l’heure se présentait à lui la promenade dans la forêt et son rêve de la vie seigneuriale. Maintenant il revoit sa petite chambre d’étudiant à Moscou, où tard, la nuit, devant une bougie, il était assis avec son camarade, un ami de seize ans qu’il adorait. Ils ont lu cinq heures de suite et répété les notes ennuyeuses du droit civil, et en finissant ils ont envoyé chercher le souper, la bouteille de champagne et se sont mis à causer de leur avenir. Comme l’avenir se montrait différent au jeune étudiant ! Alors l’avenir était plein de plaisirs, de travaux variés, d’éclat, de succès, et sûrement les menait tous deux, à ce qui leur semblait le meilleur des biens : à la gloire.

« Il monte déjà et très rapidement dans cette voie », pensa Nekhludov à propos de son ami, « Et moi !… »

À ce moment, il était déjà près du perron de sa demeure, où dix paysans et domestiques, avec diverses requêtes, attendaient le maître, et du rêve il fut ramené à la réalité.

Là se tenait une femme en haillons, les cheveux en désordre, ensanglantée, et qui, en sanglotant, se plaignait de son beau-père qui voulait la tuer ; ici se trouvaient deux frères qui depuis deux ans étaient en querelle pour le partage de la succession, et avec une colère désespérée se regardaient l’un l’autre. Il y avait un ancien domestique, à cheveux blancs, non rasé, dont les mains tremblaient d’ivresse, et que son fils, le jardinier, amenait chez le maître, se plaignant de sa conduite déplorable. Puis c’était un moujik qui chassait sa femme de chez lui, parce que de tout le printemps elle n’avait pas travaillé ; cette femme malade se trouvait là. Sans rien dire elle sanglotait et restait assise sur l’herbe près du perron, montrant sa jambe enflée, enveloppée sommairement d’une guenille sale…

Nekhludov écoutait ces requêtes et ces plaintes, donnant un conseil aux uns, tranchant les affaires des autres, faisant des promesses aux troisièmes. Avec un sentiment de fatigue, de honte, de découragement et de regret, il se retira dans sa chambre.