La Matinée d’un seigneur (trad. Bienstock)/Chapitre 7

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 2p. 330-333).
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VII


Presque en se heurtant au maître, la jeune femme enleva vite le seau de la palanche, baissa les yeux, salua, puis, avec des yeux brillants, regarda en dessous le maître et, en essayant de cacher un léger sourire avec la manche de sa chemise brodée, elle monta le perron en faisant claquer ses souliers.

— Toi, la mère, reporte la palanche à tante Nastacia — dit-elle en s’arrêtant près de la porte et en s’adressant à la vieille.

Le jeune et modeste seigneur regarda sévèrement et fixement la femme rouge, fronça les sourcils et, s’adressant à la vieille qui, de ses doigts difformes, mettait la palanche sur son épaule et se dirigeait lentement vers l’izba voisine, il demanda :

— Ton fils est à la maison ?

La vieille, en courbant encore davantage son corps voûté, salua et voulut dire quelque chose, mais en portant la main sur sa bouche elle toussa tant que Nekhludov, sans attendre, entra dans l’izba. Ukhvanka était assis sur le banc, sous les icônes. À la vue du maître, il se précipita vers le poêle, comme s’il voulait se cacher, fourra précipitamment sous la planche un objet quelconque et, en ouvrant la bouche et les yeux, il se serra le long du mur, comme pour laisser le passage au maître. Ukhvanka était un jeune homme blond, de trente ans, mince, élégant, avec une petite barbiche pointue ; il eût été assez beau sans des yeux sombres qui couraient et regardaient désagréablement sous les sourcils froncés. Il lui manquait aussi deux dents de devant et ce défaut sautait immédiatement aux yeux, parce que ses lèvres étaient courtes et se soulevaient sans cesse. Il avait une chemise de fête à goussets rouge vif, des pantalons rayés et de lourdes bottes à tige plissée. L’intérieur de l’izba d’Ukhvanka n’était ni si étroit, ni si sombre que celui de l’izba de Tchouris, bien qu’elle fût remplie de la même odeur étouffante de fumée et de touloupe [1] et que, dans un même désordre, fussent jetés de tous côtés les vêtements et la vaisselle. Deux objets arrêtaient étrangement l’attention : un petit samovar bosselé posé sur la planche, et un cadre noir, suspendu près des icônes, et contenant sous un morceau de verre sale le portrait d’un général en uniforme rouge. Nekhludov jeta un regard peu aimable sur le samovar, sur le portrait du général et sur la planche, où l’on apercevait au-dessous d’un chiffon, le bout d’une pipe cerclée de cuivre. Il s’adressa au paysan.

— Bonjour, Epifane ! — dit-il en le regardant dans les yeux.

Épifane salua et murmura : « Je vous souhaite une bonne santé, Vot’xcellence », en prononçant avec tendresse, surtout le dernier mot, pendant que d’un regard ses yeux parcouraient toute la personne du maître, l’izba, le sol, le plafond, ne s’arrêtant nulle part. Ensuite, hâtivement, il s’approcha de la soupente, prit de là un sarrau et se mit à l’endosser.

— Pourquoi t’habilles-tu ? — demanda Nekhludov en s’asseyant sur le banc, et en s’efforçant visiblement de regarder Epifane aussi sévèrement que possible.

— Comment donc, excusez, Vot’ xcellence, comment est-ce possible ? Il me semble que nous pouvons comprendre…

— Je suis venu chez toi afin de savoir pourquoi tu dois vendre un cheval, si tu as beaucoup de chevaux, et lequel tu veux vendre ? — dit sèchement le maître en répétant les questions évidemment préparées.

— Nous sommes très content, Vot’ xcellence, que vous n’ayez pas dédaigné de venir chez moi, un paysan, — répondit-il en jetant un regard rapide sur le portrait du général, sur le poêle, sur les bottes du maître, et sur tout, à l’exception du visage de Nekhludov. — Nous prions toujours Dieu pour Vot’ xcellence…

— Pourquoi veux-tu vendre le cheval ? — répéta Nekhludov en baissant la voix et en toussotant.

Ukhvanka soupira, secoua sa chevelure (son regard de nouveau parcourut l’izba), et en remarquant le chat qui ronronnait tranquillement, couché sur le banc, il cria après lui : « Pschhh, canaille ! » puis en hâte, il s’adressa au maître :

— Le cheval, Vot’ xcellence, n’est pas bon… Si la bête était bonne, je ne la vendrais pas, Vot’ xcellence.

— Et combien as-tu de chevaux ?

— Trois, Vot’ xcellence.

— Et tu n’as pas de poulains ?

— Est-ce possible, Vot’ xcellence ?… Il y a aussi un poulain.

  1. Sorte de pelisse courte, faite de peau d’agneau.