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La Mer-Noire et la question des Détroits à propos de l’incident du Potemkine

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La Mer-Noire et la question des Détroits à propos de l’incident du Potemkine
Revue des Deux Mondes5e période, tome 29 (p. 800-823).
La Mer-Noire et la question des détroits à propos de l’incident du Potemkine


LA MER-NOIRE ET LA QUESTION DES DÉTROITS A PROPOS DE L’INCIDENT DU POTEMKINE


L’Europe était fondée à croire, depuis si longtemps que sa diplomatie travaille sur la « question d’Orient, » que tous les cas avaient été prévus, toutes les complications écartées, et qu’elle pouvait se reposer sans crainte de surprises ; et voici que sans souci des protocoles, à travers cette Mer-Noire dont tant de traités et de conventions ont réglé le statut juridique, un cuirassé russe, en rupture de discipline, promène le pavillon rouge de la Révolution ; il apparaît devant Odessa et il y déchaîne des « vêpres » sanglantes ; puis il se montre devant un port roumain, Constantza ; un vapeur anglais le rencontre à 60 milles de Constantinople, — ou croit le rencontrer, car c’est le vaisseau-fantôme, et des nouvellistes pressés le signalent jusque dans la mer de Marmara ! — Tout autour du large bassin où il s’en va errant, on le guette avec anxiété : dès qu’une fumée s’élève sur l’horizon bleu, c’est lui ! Les populations courent aux jetées, inquiètes de ces canons monstrueux qui n’obéissent à aucune loi civilisée, curieuses pourtant d’un phénomène si nouveau. En même temps que les foules se pressent sur les rivages, les diplomates compulsent leurs archives et scrutent leurs traités de droit international. A l’entrée du Bosphore, on se hâte de braquer une inoffensive artillerie. Le Sultan, dans Yildiz-Kiosk, prend l’alarme ; il n’ignore pas ce que valent les quelques batteries mal abritées qui sont censées commander les approches de Constantinople ; il sait que rien, s’il en prenait fantaisie à l’équipage révolté, ne pourrait empêcher le Kniaz-Potemkine de venir mouiller devant la pointe du Sérail. Mais le politique avisé qu’est Sa Majesté Abdul-Hamid a dû savourer comme une revanche l’embarras du gouvernement du Tsar, et, s’il a le sens des ironies de l’histoire, il n’aura pas accueilli sans une joie secrète les démarches auxquelles les incartades du navire révolutionnaire obligeaient les rivaux séculaires de la Turquie : ces Russes qui lui demandaient de fermer les détroits aux rebelles, n’étaient-ce pas eux dont l’ascendant empêcha naguère de fortifier le Bosphore ? et ce vaisseau maudit, n’était-ce pas celui qui, par un hasard humiliant, porte le nom de ce Potemkine, prince de Tauride, qui jadis, amant choyé et courtisan favori, pensa ne pouvoir mieux reconnaître les faveurs de Catherine la Grande qu’en mettant un jour à ses pieds cette Crimée, par où son empire toucherait à la Mer-Noire, et en organisant ce fantasmagorique voyage où l’impératrice triomphante put se croire, en traversant des villages de carton, sur le « chemin de Byzance ? »

On sait comment cette aventure sans précédent, ce périple invraisemblable d’un cuirassé sans officiers poursuivi par un torpilleur sans matelots, se termina, après des péripéties tragiques, par une humble reddition aux autorités roumaines. Le vaisseau rebelle n’avait, en fin de compte, ni franchi les détroits, ni menacé sérieusement Constantinople, ni entraîné la révolte de toute la flotte ; mais le seul fait de ses libres évolutions à travers ce bassin fermé de la Mer-Noire avait suffi pour alarmer la Porte et troubler la quiétude des gouvernemens. Les puissances secondaires, Roumanie et Bulgarie, en prenaient prétexte pour armer leurs ports, Constantza et Bourgas, et pour organiser une flottille : puisque la Russie n’était plus certaine de maintenir l’ordre dans la Mer-Noire, ne convenait-il pas que les petits Etats pussent faire eux-mêmes la police et se prémunir, si improbable fût-elle, contre la menace d’un nouveau Potemkine ? Mais surtout l’approche du cuirassé avait réveillé cette « question des Détroits » qui est l’une des formes les plus dangereuses de cette maladie chronique de l’Europe moderne que l’on appelle la « question d’Orient. » Les chancelleries se souvinrent que le régime des détroits si souvent fixé, changé et remanié par des traités successifs, remis en cause en 1902 et en 1904 par des incidens significatifs, restait en définitive mal déterminé.

Plus que jamais aujourd’hui l’empire du monde est promis au maître de la mer. Une puissante armée est, pour les États qui ont des frontières de terre, une garantie indispensable d’indépendance ; elle peut leur procurer la conquête d’une province et même l’hégémonie continentale ; mais l’Europe n’est plus qu’un coin du monde, une péninsule de l’Asie ; la domination de la mer, The Sea power, pour employer le titre même du célèbre ouvrage du capitaine Mahan, est seule capable d’assurer l’« Empire. » « L’Empire, c’est le commerce ! » s’écrie M. Joseph Chamberlain ; et l’empereur Guillaume II : « Notre avenir est sur l’eau ! » Les deux formules sont équivalentes ; elles signifient que c’est seulement sur le commerce international, le grand commerce qui se fait à travers les mers et qui a besoin, pour vivre et se développer, de s’appuyer sur une imposante force navale que, de nos jours, peut être fondée une puissance « mondiale. » La liberté des mers, l’ouverture des détroits et des canaux maritimes, la possession des points de passage, importent donc plus que jamais aux intérêts vitaux des grandes nations : ainsi la nouvelle politique impérialiste se rencontre avec la vieille politique des rivalités nationales pour mettre au premier plan de ses préoccupations la question des Détroits et de la liberté des mers. Divers incidens ont, en ces derniers temps, remis à l’ordre du jour ces problèmes toujours délicats et les ont montrés sous un aspect nouveau. Il était naturel qu’on reparlât du Bosphore et des Dardanelles à propos du Potemkine et au moment où l’affaiblissement momentané de la Russie peut faire appréhender de graves complications en Orient. La guerre russo-japonaise a attiré l’attention sur le régime des détroits : l’escadre russe de la Mer-Noire, arrêtée par les traités, n’a pu pénétrer dans la Méditerranée, tandis que la flotte de la Baltique, en vertu de la convention de Constantinople de 1888, a passé sans obstacle le canal de Suez. La proclamation de l’indépendance de la Norvège, la visite de l’empereur allemand à Copenhague, la campagne d’essai de la presse germanique pour lancer l’idée de faire déclarer la Baltique « mer intérieure » et, le mois dernier, la croisière significative de la flotte anglaise destinée à démontrer, par le fait, que la Baltique est bien une « mer ouverte, » viennent de faire ressortir certaines analogies et aussi des différences fondamentales entre le régime de la Mer-Noire et des détroits de Constantinople et celui de la Baltique et des détroits danois. Les États de second rang, comme la Roumanie et la Bulgarie, qui, jusqu’à présent, subissaient passivement la loi des grandes puissances, entendent maintenant obtenir voix au chapitre ; dans un article de la Revista Judiciaria qui fait beaucoup de bruit, un ancien ministre roumain des Travaux publics, M. E.-M. Parumbara, examine les différentes éventualités auxquelles pouvait donner lieu l’apparition du Potemkine dans la Mer-Noire et dans les détroits, et en prend texte pour étudier et critiquer le régime juridique de la Mer-Noire, du Bosphore et des Dardanelles. L’heure est propice pour essayer de remettre au point, pour le public français, une question, qui, maintes fois déjà, a mis le feu aux quatre coins de l’Europe ; il ne s’agit pas, bien entendu, de refaire l’histoire de tant de belles guerres qui n’ont rien terminé, et de tant de beaux traités qui n’ont rien fondé de durable ; mais, à travers ce maquis de règles et d’exceptions où aime à s’exercer la subtilité des diplomates et où se complaît la casuistique savante des professeurs de droit international, ne saurait-on trouver un fil conducteur, une méthode propre à faire comprendre la nature de la question, sa vraie portée et les raisons réelles qui décident des variations du droit selon les fluctuations des intérêts ? C’est ce que nous voudrions tenter de faire ici.


I

Nos livres de géographie et d’histoire sont émaillés d’aphorismes que les auteurs se transmettent les uns aux autres sans que personne s’avise de les contrôler : « les avantages incomparables » de la position de Constantinople sont une de ces vérités qui ne sont qu’à demi vraies. Excellente pour un État fort, capable de suffire à sa propre défense et de porter la guerre chez ses voisins, la position de Constantinople est dangereuse pour un État faible et mal armé. Confier les clefs d’une maison où est enfermé un soldat vigoureux à un portier invalide, c’est l’exposer aux pires mésaventures ou le mettre, dans la nécessité d’appeler à l’aide ; les gardiens de renfort accourent volontiers, mais ils n’aiment guère à se retirer les mains nettes. C’est sa position « si avantageuse » sur le Bosphore et sur les Dardanelles qui a attiré sur l’Empire ottoman toutes les disgrâces dont la série résume pour lui l’histoire de la « question d’Orient ; » en sorte que l’on ne saurait décider lequel est le plus à plaindre, du Russe enfermé dans sa Mer-Noire, ou du Turc chargé de l’empêcher d’en sortir.

Il faut, dit-on, qu’une porte soit ouverte ou fermée ; mais, en politique internationale, le proverbe est plus facile à formuler qu’à mettre en pratique. Il est aisé à un Etat puissant, maître des deux rives d’un détroit de très faible largeur, comme le Bosphore et les Dardanelles, soit d’en fermer, soit d’en ouvrir le passage à tout venant ; mais vient-il à l’ouvrir à ses amis pour le fermer à ses adversaires : voilà une source de conflits. A plus forte raison, si cet État est faible, la question du passage engendrera d’interminables querelles : comment fermera-t-il la porte à un voisin plus puissant ? et, s’il se montre incapable d’assurer la clôture, ne sera-t-il pas forcé d’accepter, — comme la Turquie a dû le faire, — une sorte de tutelle dont les autres nations se disputeront l’avantage ? Aucun code international ne règle l’ouverture ou la fermeture des détroits ; ce sont les intérêts des forts qui en décident ; or ces intérêts sont complexes, parfois contradictoires, et ils varient selon les temps et les circonstances. La Russie, par exemple, quand son influence est prépondérante à Constantinople, trouve son avantage à préconiser le principe de la fermeture des détroits : elle sait que les Dardanelles et le Bosphore pourront, le cas échéant, protéger ses côtes et ses arsenaux contre l’agression d’une flotte ennemie et qu’ils ne sauraient constituer, pour elle-même, un obstacle sérieux si elle venait à avoir besoin de faire sortir ses vaisseaux de la Mer-Noire ; le même principe peut devenir pour elle, selon les temps, une protection ou une entrave ; suivant qu’elle croit avoir besoin de la protection ou qu’elle désire s’affranchir de l’entrave, elle interprète, selon les intérêts de sa politique, les règles du droit international. De même, la Grande-Bretagne, lorsqu’elle s’est que toute-puissante à Constantinople, en a profité pour exiger la fermeture des détroits aux Russes, mais elle a pris soin de se ménager à elle-même, par quelque subterfuge, l’entrée de la Mer-Noire. Ainsi les traités ont créé un droit international, mais les grandes puissances intéressées n’en ont, en pratique, requis l’application que lorsqu’elles étaient sûres d’être elles-mêmes assez fortes pour en transgresser impunément les règles. « Nous considérons que le droit international est un des facteurs qui contribuera à notre sécurité, en mettant des restrictions aux opérations de nos ennemis. » On lit cette phrase dans un Livre bleu distribué dernièrement aux membres du Parlement britannique ; elle est significative ; il est impossible de reconnaître avec plus de bonne grâce que les règles du droit international doivent se plier aux exigences des intérêts anglais ; telle est la méthode du Foreign Office : en invoquant les principes supérieurs de la justice et du droit, il a eu l’art incomparable de faire promouvoir au rang de vérités intangibles ce qui n’était, le plus souvent, pour lui, que l’expédient temporaire d’une politique dans l’embarras. La répression de la traite des nègres lui a servi jadis à prétendre au « droit de visite, » qui n’était qu’un procédé vexatoire pour affirmer la suprématie maritime de la Grande-Bretagne ; et, pour ne citer qu’un autre exemple, on n’a pas oublié comment, à la faveur de la guerre russo-japonaise et de l’incident de Camranh, il a tenté de nous imposer des règles de neutralité conformes aux intérêts anglais et contraires aux nôtres. Nous verrons comment, en Orient, à propos des détroits et de la liberté de la Mer-Noire, il a usé de ce procédé, avec une habileté supérieure, pour le plus grand avantage de sa politique.

Vue de Constantinople, la question de l’ouverture ou de la fermeture des détroits ne comporte guère non plus de règle sans exception, de principe invariablement applicable. Le Bosphore est si étroit que, s’il était ouvert aux bâtimens de guerre, le Sultan pourrait, à chaque instant, de son palais d’Yildiz-Kiosk, voir défiler sous ses yeux, à très courte distance, des canons qui, dans un moment de tension diplomatique, pourraient devenir menaçans : toute sécurité deviendrait impossible pour l’Empire ottoman, toute indépendance illusoire ; la résidence même de son souverain, le siège de son gouvernement seraient constamment à la merci d’un coup de force. Il suffit qu’une escadre franchisse un détroit mal défendu pour obliger le Sultan à toutes les capitulations : avantage singulier de la position de Constantinople ! Mais le remède, d’autre part, est à côté du mal ; menacé par terre, le Sultan peut faire appel à une escadre amie et lui ouvrir les détroits. Depuis longtemps, l’Empire ottoman aurait vécu si sa capitale au lieu d’être à Constantinople avait été quelque part dans l’intérieur du pays. Avantages ou inconvéniens, la Porte trouve les uns ou les autres, selon les circonstances, à l’ouverture ou à la fermeture des détroits ; elle non plus ne saurait s’attacher à l’inflexibilité d’une règle constante.

Constantinople, depuis longtemps, avec sa « question d’Orient » et sa « question des Détroits, » a la réputation d’être la meilleure école des diplomates : c’est là, en effet, mieux qu’ailleurs, qu’ils apprennent par expérience ce que portent toujours en eux d’instable et de caduc les contrats internationaux les plus solennels ; ils ne sont en réalité que la notation provisoire d’un équilibre de forces, et les règles auxquelles le pharisaïsme des puissans impose le nom de droit se modifient souvent au gré des intérêts de ceux-là mêmes qui les ont édictées.


II

Au moyen âge, et jusqu’à la fin du XVIIe siècle, la Mer-Noire est un bassin fermé, propriété exclusive des maîtres de Constantinople, empereurs de Byzance d’abord, puis sultans turcs, qui en occupent effectivement tous les rivages et n’y tolèrent d’autre pavillon que le croissant. Le problème, jusque-là, est simple, ou plutôt il n’y a pas de problème ; comme l’écrivait Galitzine, envoyé de Pierre le Grand à Constantinople : « Le Sultan considère la Mer-Noire comme sa propre maison, où les étrangers ne peuvent point pénétrer : c’est une vierge enfermée au fond du harem, cachée aux regards des étrangers, et il préférerait plutôt la guerre que de permettre aux autres nations de naviguer sur cette mer intérieure. » Mais la vierge que le Grand Seigneur entend réserver à son caprice, le rude cavalier qui rôde par la steppe, le poil hérissé des glaçons du Nord, darde sur elle ses prunelles de loup ; dès qu’il peut se fier à la force de son bras, ravisseur hardi, il fond sur sa proie et l’empoigne. Pierre le Grand, par la prise d’Azov, fait brèche dans les murs du sérail où languit la belle captive. Le Turc s’émeut ; le secrétaire de la Sublime Porte, pendant les négociations qui précèdent la paix de Constantinople, en 1700, déclare : « Quand les navires étrangers obtiendront la faculté de naviguer librement sur cette mer, la fin de l’Empire ottoman aura sonné. » Prophétie prématurée si on la veut entendre strictement ; prophétie réalisée si l’on considère que l’Empire ottoman n’a survécu à la liberté de la Mer-Noire que très amoindri, déchu de sa grandeur et de sa puissance, grevé à jamais du contrôle de l’étranger.

La poussée des Russes pour s’étendre sur les rivages du Pont-Euxin et y naviguer librement, l’effort des Turcs pour les en chasser, remplissent tout le XVIIIe siècle. Les victoires de Catherine II provoquent le dénouement : le fameux traité de Kioutchouk-Kaïnardji accorde aux navires de commerce russes la libre navigation de la Mer-Noire et consacre leur établissement sur ses rivages ; la Crimée, l’ancienne Tauride, est conquise par Potemkine ; la paix de Jassy (9 janvier 1792) en abandonne la possession aux Russes. La Mer-Noire, juridiquement, n’est plus une « mer intérieure » puisque deux États s’en partagent les rivages ; mais, géographiquement et politiquement, elle reste une « mer fermée » puisque le Turc tient le Bosphore ; l’ambition patriotique de Catherine II et de ses successeurs s’en indigne : qu’est-ce qu’une mer libre dont on ne peut sortir ? qu’est-ce que la liberté dans une prison ? L’œuvre ne sera complète que le jour où la Russie aura mis la main sur les passages et fait cesser cette contradiction de la mer libre et des détroits fermés : pour Catherine II, Azov et la Crimée, c’est le « chemin de Byzance. » La question des Détroits détermine ainsi une première fois les tendances de la politique russe et lui indique sa voie. La Mer-Noire avait été une « mer intérieure » turque la Russie peu à peu en vient à la regarder comme une mer russe, où personne ne peut venir l’attaquer, mais d’où elle a le droit de sortir pour pénétrer dans la Méditerranée : « Le droit pour les vaisseaux de guerre russes, écrira plus tard Danilevski [1], de passer librement de la Mer-Noire à la Méditerranée, n’est que le droit de sortir de sa cour intérieure au monde extérieur ; le droit pour les navires de guerre des autres puissances d’entrer librement dans la Mer-Noire n’est que le droit d’envahir notre cour et notre maison, uniquement pour les piller. » Voilà, dans toute son ampleur, la thèse russe : la Mer-Noire qui a été une « mer intérieure » turque doit devenir une « mer intérieure » russe.

Les guerres de la Révolution française et de l’Empire précipitent l’évolution de la question des Détroits. L’expédition d’Egypte, en portant jusqu’en Orient la terreur du jacobinisme envahisseur, réconcilie, pour une heure, le Tsar et Je Sultan ; le Tsar envoie sa flotte pour défendre les États turcs contre les Français ; le Bosphore et les Dardanelles sont, pour une seule fois, ouverts au pavillon de guerre russe : double précédent que la Russie n’oubliera pas et dont elle cherchera à se prévaloir. Survient 1807 et Tilsitt : les deux empereurs associés procèdent à une redistribution des couronnes et des empires. L’imagination d’Alexandre s’exalte et s’enivre aux perspectives grandioses que lui découvre Napoléon ; mais, avant d’abandonner son cœur à son nouvel ami, le Tsar veut obtenir la clé de sa propre maison, Constantinople, les détroits ! Heure décisive, d’où pouvait sortir une Europe reconstruite sur de nouvelles assises, allégée du poids mort de cette sempiternelle « question d’Orient. » Hommes d’Etat et théoriciens politiques tenaient alors pour démontré que la domination de l’Europe est attachée à la possession de Constantinople ; ils ne voyaient pas que déjà la vie et l’activité s’éloignaient des mers fermées de l’Orient pour émigrer vers les libres Océans de l’Ouest. Napoléon avait été nourri dans ces doctrines classiques de la diplomatie européenne ; il hésite ; on l’entend répéter : « Constantinople, Constantinople, jamais, c’est l’Empire du Monde ! » il recule ; il veut l’amitié russe mais sans le sacrifice des détroits ; Alexandre accepte l’alliance française, mais il veut Constantinople : la contradiction est irréductible.

A Constantinople même, l’ascendant des victoires françaises a fait son œuvre ; l’envoyé de Napoléon, Sébastiani, devient, en 1807, si puissant et si écouté qu’un jour l’ambassadeur anglais, sir Arbuthnot, pour forcer la main au sultan Sélim et l’obliger à chasser l’ambassadeur de France, imagine d’aller chercher lui-même, à l’entrée des Dardanelles, l’escadre de l’amiral Duckworth, d’entrer avec elle dans la mer de Marmara, de venir mouiller en face du Sérail et de menacer la ville d’un bombardement. Mais, cette fois, l’intimidation ne réussit pas ; Sébastiani souffle l’énergie au Sultan, organise lui-même la défense et braque les canons ; si bien que l’escadre, impuissante et humiliée, repasse les Dardanelles sous le feu des batteries turques. Cet incident marque une étape décisive de la question des Détroits : pour la première fois l’Angleterre intervient à Constantinople et, sous prétexte de sauvegarder la liberté et l’indépendance du Sultan, elle n’hésite pas à faire franchir à sa flotte ces mêmes détroits dont elle va se constituer la gardienne en face de la Russie. La diplomatie sanctionne le précédent créé par l’initiative audacieuse de l’amiral Duckworth. Par le traité signé en 1809, le Sultan déclare qu’il tiendra fermés les détroits, et l’Angleterre s’engage à ne plus renouveler la tentative de 1807, à respecter la clôture des Dardanelles à la condition que le Sultan la fasse respecter par toutes les autres puissances. Pour l’histoire des détroits de Constantinople, ce traité du 5 janvier 1809 est capital ; il contient déjà en germe la Convention des détroits de 1841, confirmée en 1856 et en 1871 ; l’Angleterre s’engage à ne pas renouveler la tentative de l’amiral Duckworth, mais c’est à la condition que la Porte imposera à « toute puissance, quelle qu’elle soit » l’observation de « cette ancienne règle de l’Empire ottoman. » Le Sultan, en paraissant prendre des garanties contre une agression, limite en réalité sa propre souveraineté sur ce point essentiel ; il confère à l’Angleterre, par un contrat formel, le droit de surveiller et d’imposer la clôture des détroits ; ce qui était auparavant un libre effet de sa volonté devient le résultat d’un engagement dont l’Angleterre est constituée la gardienne. Tel devait être le résultat des tentatives d’alliance franco-russe ébauchées par Napoléon.

La Porte, désormais, secouée par des crises successives, ballottée entre le péril russe et le péril anglais, va se servir de la fermeture ou de l’ouverture des détroits comme d’une monnaie d’échange pour gagner la protection de l’une ou de l’autre des grandes puissances ; mais le commandement des Dardanelles et du Bosphore, qui avait été le plus bel apanage de l’Empire turc, passe de plus en plus aux mains des étrangers ; les droits de la Turquie sont grevés de servitudes de plus en plus lourdes ; l’Europe, par une série de traités, tend à se substituer au Sultan ; mais, selon les vicissitudes de la fortune, c’est tantôt contre la Russie et tantôt à son bénéfice que la Porte est invitée à exercer ses droits de garde ; tant bien que mal les formules du droit s’accommodent aux fluctuations de la politique.

Dans l’hiver de 1833, le péril, pour Constantinople, vient du Sud ; Ibrahim, fils de Mehemet-Ali, s’approche à marches forcées ; le Sultan, dans cette extrémité, se tourne vers le Nord et fait appel au Tsar ; le 20 février une flotte russe mouille devant la Corne d’Or ; 50 000 hommes la suivent et viennent camper aux portes de la ville. Le Sultan est sauvé ; mais, avant de rappeler ses troupes, le Tsar réclame le prix de son concours. Alexis Orloff obtient du Sultan la signature du traité d’Unkiar-Skélessi (10 juillet). Sous les apparences d’une alliance défensive, la Russie établit sur Constantinople et sur les détroits un véritable protectorat, elle garantit au Sultan son assistance militaire contre toute attaque et, en échange, « Sa Majesté l’Empereur de toutes les Russies voulant épargner à la Sublime Porte la charge et l’embarras qui résulteraient pour elle de la prestation d’un secours matériel, ne demandera pas ce secours si les circonstances mettaient la Sublime Porte dans l’obligation de le fournir ; la Sublime Porte ottomane, à la place du secours qu’elle doit prêter au besoin d’après le principe de réciprocité du traité patent, devra borner son action en faveur de la Cour impériale de Russie à fermer le détroit des Dardanelles, c’est-à-dire à ne permettre à aucun bâtiment de guerre étranger d’y entrer sous aucun prétexte quelconque. » La politique russe est parvenue à ses fins, la situation de 1809 est complètement retournée à son profit ; le Turc reste le portier de la Mer-Noire, mais le portier a trouvé son maître, il s’est engagé au service d’un puissant seigneur, et c’est pour son compte qu’il monte la garde. « Le cabinet de Saint-Pétersbourg, écrit Guizot, convertissant en droit écrit le fait de sa prépondérance à Constantinople, faisait de la Turquie son client officiel, et de la Mer-Noire un lac russe, dont le client gardait l’entrée contre les ennemis possibles de la Russie, sans que rien la gênât elle-même pour en sortir et lancer dans la Méditerranée ses vaisseaux et ses soldats. »

La Russie est à l’apogée de sa puissance dans la Mer-Noire ; en obtenant la fermeture de cotte mer aux vaisseaux des autres nations, elle affirme sa résolution de faire prévaloir sa seule volonté dans les Balkans ; mais déjà elle s’achemine vers 1856 et le traité de Paris, qui marquera son extrême humiliation. La politique anglaise, alarmée par le traité d’Unkiar-Skélessi, n’a pas de repos quelle n’en ait paré les conséquences. Manifestement, la Turquie est devenue trop faible pour assurer elle-même, contre qui que ce soit, la clôture des détroits ; lorsqu’elle faisait appel à la main-forte de la Grande-Bretagne pour enfermer les Russes dans la Mer-Noire, sa faiblesse apparaissait aux hommes d’État anglais comme une circonstance favorable ; mais, dès qu’elle se mettait sous la tutelle russe, il en résultait un péril européen auquel il était urgent d’obvier. La seconde guerre turco-égyptienne et les illusions de M. Thiers offrent à Palmerston l’occasion d’une revanche ; sa diplomatie obtient la signature de la Convention de Londres (15 juillet 1840) dont l’article 4 pose, comme un principe du droit international européen, la fermeture des détroits ; en haine de Louis-Philippe, le tsar Nicolas Ier lui-même met sa signature au bas d’un acte qui détruit l’ouvrage d’Unkiar-Skélessi, mais dont la France est exclue. L’année suivante, Guizot fait rentrer la France dans le concert européen, et la Convention de Londres devient la Convention des Détroits (13 juillet 1841). Le Sultan y déclare qu’il est résolu à maintenir, tant qu’il se trouvera en paix, le principe de la fermeture des détroits, et les puissances y constatent « leur détermination unanime de se conformer à l’ancienne règle de l’Empire ottoman » et de respecter la clôture. L’engagement de 1809 et celui de 1833 étaient contractés par la Turquie vis-à-vis d’une seule puissance, l’Angleterre ou la Russie ; celui de 1841 est un contrat collectif, qui engage le Sultan envers toutes les parties contractantes et celles-ci les unes envers les autres. Nous verrons comment le caractère de contrat collectif a été contesté plus tard ; il convient de rappeler dès maintenant que Palmerston s’était refusé à l’insertion, dans l’acte général, d’une clause concernant l’intégrité et l’indépendance de la Turquie ; seul le préambule constatait que les puissances avaient voulu attester leur accord en donnant au Sultan « une preuve manifeste du respect qu’elles portent à l’inviolabilité de ses droits souverains. » Ces droits souverains étaient cependant, en fait, limités sur un point essentiel ; dans la forme, la fermeture des détroits paraît être le résultat d’une détermination libre du Sultan ; mais si le Sultan était libre de fermer de sa propre initiative les détroits, il serait libre de les ouvrir, et pourtant la convention, en lui concédant le droit de les ouvrir à un nombre déterminé de « bâtimens légers, » lui dénie, par le fait même, celui de laisser passer toute autre force navale. Si, d’autre part, le Sultan s’engage à fermer les détroits, il faut bien qu’il s’engage envers quelqu’un et, en effet, il s’engage collectivement envers toutes les puissances signataires ; il n’est plus même libre, comme après 1809 ou 1833, de faire une exception ; il a le devoir de fermer, il n’a plus le droit d’ouvrir ; il y a donc bien, en réalité, atteinte à la souveraineté de la Turquie. Cette interprétation a été admise par la presque-unanimité des juristes, et elle n’a jamais été contestée par la diplomatie, jusqu’à ce qu’elle le soit, nous verrons dans quelles circonstances, par lord Salisbury, au Congrès de Berlin. La Convention de 1845 constitue véritablement la charte juridique de la question des Détroits ; mais elle est loin de suffire à calmer les rivalités politiques et à prévenir les conflits. La puissance russe subit un échec sensible : en apparence, les détroits sont fermés à toutes les marines ; pratiquement ils ne le sont qu’aux Russes ; ils peuvent toujours s’ouvrir devant les flottes des cinq puissances et particulièrement de la plus forte d’entre elles, l’Angleterre. Le cas se produit pendant la guerre de Crimée : la France et l’Angleterre, alliées de la Turquie, pénétrent dans la Mer-Noire pour y assaillir Sébastopol. Le traité de Paris, de 1856, reproduit en annexe la Convention des Détroits dans son intégralité ; mais ce n’est plus seulement des détroits qu’il exclut le pavillon de guerre russe, c’est de la Mer-Noire ; il oblige la Russie à ne pas construire et à ne pas entretenir d’arsenal militaire maritime sur cette mer et à n’y avoir d’autre force navale que le petit nombre de bâtimens légers admis pour chaque puissance par l’acte de 1841 la Mer-Noire est déclarée neutre ; les négociateurs anglais, dans leur zèle, avaient même proposé d’étendre cette mesure à la mer d’Azov et d’obliger le Tsar à démolir les fortifications et les arsenaux de Nicolaïew ! Ainsi, la Russie reculait de plus d’un siècle ; elle était exclue de la Mer-Noire où, après le traité de 1833, elle avait régné sans partage. La Mer-Noire n’était plus ni un lac russe comme après Unkiar-Skélessi, ni un lac turc comme avant Catherine II et Pierre le Grand ; elle devenait une mer européenne, placée sous le régime spécial de conventions garanties par les puissances ; la Russie était traitée en suspecte, isolée comme un péril public, exclue de la « cour » de sa propre maison, où, en dépit d’une neutralité illusoire, ses ennemis pouvaient toujours, eux, pénétrer sans obstacle.

On ne limite pas impunément la souveraineté d’un État comme la Russie ; c’est porter à sa dignité et à ses intérêts un préjudice moral tel que, l’accepter sans esprit de revanche, serait une déchéance définitive. Les clauses humiliantes du traité de Paris furent une faute ; dictées par l’Angleterre, c’est la France qui les a payées. Après la guerre de Crimée, la Russie, blessée dans son honneur national, lésée dans ses droits les plus légitimes, se réfugie dans une politique de restauration et de développement intérieur ; selon le mot de Gortchakof, « la Russie ne boude pas, elle se recueille, » et elle se souvient aussi ! « Nous ne devons pas oublier, écrivait, à la veille de sa retraite, le comte de Nesselrode, dans sa note du 11 février 1856, que, dans la crise actuelle, la Prusse, seule de toutes les puissances, a fermement manifesté l’intention de ne pas nous être hostile. » Thiers, en 1870, éprouva que Gortchakof avait médité les conseils suprêmes de son prédécesseur. A Saint-Pétersbourg, où l’amenait son douloureux pèlerinage à travers l’Europe indifférente, l’avocat de la France vaincue trouva Alexandre il occupé à déchirer le traité de Paris. La France payait ses erreurs ! « La guerre de 1854 et le traité de 1856, écrivait Gortchakof à M. Oukounoff, agent de la Russie près de la délégation de Tours, ont été les premiers pas dans la voie des perturbations politiques qui ont ébranlé l’Europe et ont abouti à de si désastreuses conséquences. Quel que soit le gouvernement qui s’établisse définitivement en France, sa tâche sera de réparer les maux causés par un système politique dont le résultat a été si fatal. »

Le 31 octobre 1870, le prince Gortchakof porte, par une simple dépêche circulaire, à la connaissance des cabinets européens « que Sa Majesté Impériale ne saurait se considérer plus longtemps comme liée aux obligations du traité de Paris du 18/30 mars 1856, en tant qu’elles restreignent nos droits de souveraineté dans la Mer-Noire. » Il n’y a pas de droit contre le droit ; c’était le droit de la Russie de s’affranchir de stipulations si évidemment injustes et vexatoires. La conférence de Londres ne fait, sur ce point, que sanctionner le fait accompli ; elle ne touche pas d’ailleurs au régime des détroits ; mais, en confirmant une fois de plus la Convention de 1841, elle accorde, par son article 2, au Sultan « la faculté d’ouvrir les détroits, en temps de paix, aux navires des puissances amies et alliées, dans le cas où la Sublime Porte le jugerait nécessaire afin d’assurer les stipulations du traité de Paris de 1856. » Quelle était la portée exacte de cet article ? apportait-il un changement dans la nature juridique des engagemens du Sultan, ou bien n’était-il qu’une extension des droits qui lui avaient été antérieurement reconnus ? le Sultan était-il affranchi de toute obligation collective vis-à-vis des puissances signataires ou bien était-il libre de s’entendre séparément avec chacune d’elles pour lui ouvrir, s’il le jugeait opportun, les Dardanelles et le Bosphore ? Il n’est guère vraisemblable que les puissances, au moment même où elles confirmaient les principes de 1841 et de 1856, aient voulu leur donner un démenti. Il ne s’agissait, selon toute apparence, que d’une exception nouvelle à une règle immuable, que d’une précaution de plus pour le cas où la Turquie se trouverait menacée dans son indépendance. Quoi qu’il en soit, le sens de l’article ne fut pas précisé à Londres ; c’est l’origine de la double interprétation qui s’est produite, huit ans après, à Berlin, et sur laquelle aucun accord n’est encore intervenu ; l’opposition des intérêts n’a pas permis la conciliation des formules.

Le Congrès de Berlin n’a pas touché au régime des détroits établi par les conventions de 1841, de 1856 et de 1871 ; l’article 63 du traité de Berlin abroge implicitement l’article 24 du traité de San-Stefano et confirme les articles du traité de Londres de 1871. Mais comment il convient d’entendre les textes et quelle est la nature des engagemens du Sultan envers les puissances et des puissances envers lui, c’est sur ce point que s’est produite, entre l’Angleterre et la Russie, une grave divergence d’interprétation. A la séance du 11 juillet 1878, lord Salisbury, au nom de son gouvernement, lut une déclaration ainsi conçue :

« Considérant que le traité de Berlin changera une partie importante des arrangemens sanctionnés par le traité de Paris de 1856 et que l’interprétation de l’article 2 du traité de Londres peut aussi être sujette à des contestations, je déclare, de la part de l’Angleterre, que les obligations de Sa Majesté britannique, concernant la clôture des détroits, se bornent à un engagement envers le Sultan à respecter à cet égard les déterminations indépendants de Sa Majesté, conformes à l’esprit des traités existans. »

Le lendemain, le comte Schouvalof demanda l’insertion au protocole d’une déclaration sur le même sujet :

« Les plénipotentiaires de Russie, sans pouvoir se rendre exactement compte de la proposition de M. le second plénipotentiaire de la Grande-Bretagne, concernant la clôture des détroits, se bornent à demander, de leur côté, l’insertion au protocole de l’observation, qu’à leur avis, le principe de la clôture des détroits est un principe européen et que les stipulations conclues à cet égard en 1841, 1856 et 1871, confirmées actuellement par le traité de Berlin, sont obligatoires de la part de toutes les puissances, conformément à l’esprit et à la lettre des traités existans, non seulement vis-à-vis du Sultan, mais encore de toutes les puissances signataires de ces transactions [2]. »

Les procès-verbaux sont muets sur l’opinion des autres plénipotentiaires ; ils se contentent d’enregistrer, sans commentaires, les deux déclarations contradictoires. Rien ne faisait prévoir cet incident ; quatre jours auparavant, lord Salisbury, au contraire, avait déclaré que si Batoum n’avait pas été fait port franc, l’Angleterre n’aurait pas pu s’engager envers les autres puissances européennes à s’interdire l’entrée de la Mer-Noire, mais que, du moment où la Russie cédait sur ce point, le gouvernement anglais ne se refusait pas à renouveler ses engagemens ; le Congrès, unanimement, — le procès-verbal le constate, — avait approuvé les paroles du second plénipotentiaire anglais. Juridiquement, une simple déclaration insérée au protocole ne pouvait suffire pour modifier un principe consacré par plusieurs conventions et sanctionné à nouveau par l’unanimité du Congrès ; mais, politiquement, l’interprétation adoptée par la Grande-Bretagne était de nature à entraîner les plus graves conséquences. Le Congrès de Berlin était le triomphe de la politique anglaise : lord Beaconsfield avait sauvé les Etats du Sultan d’un démembrement : sa volonté faisait loi à Constantinople ; dans ces conditions, reconnaître au Sultan le droit absolu de disposer, de sa propre autorité, de l’ouverture et de la fermeture des détroits, c’était, en fait, assurer à la Grande-Bretagne elle-même l’exercice exclusif de ce droit ; pour s’assurer un tel avantage, le premier ministre de la Reine donnait l’exemple de modifier, quant à lui-même, des stipulations internationales, sans avoir obtenu l’assentiment des puissances contractantes. Dans l’enivrement de son succès, lord Beaconsfield présumait trop de l’avenir et croyait pouvoir compter sur la perpétuité de l’hégémonie britannique dans le Bosphore ; qu’arriverait-il cependant, remarquait, dès 1878, M. Benoît Brunswik, dans son ouvrage sur le traité de Berlin, le jour où l’équilibre des forces viendrait à se déplacer et où le Sultan, usant du droit absolu que lui attribue l’Angleterre, conclurait avec la Russie un nouveau traité d’Unkiar-Skélessi et appliquerait au profit de cette dernière le principe de la clôture des détroits ?

Tout en maintenant son interprétation, lord Salisbury, le 7 mai 1885, prévoyant peut-être l’éventualité de complications politiques entre la Russie et l’Angleterre, éprouvait le besoin d’en commenter, à la Chambre des lords, le sens et la portée : « L’objet de la déclaration faite par lui à Berlin, expliqua-t-il, a été d’établir en principe que les engagemens de l’Angleterre, relativement aux Dardanelles, n’étaient pas des engagemens d’un caractère général européen ou international, mais des engagemens envers le Sultan. La portée de cette réserve visait l’éventualité où, dans des circonstances quelconques, le Sultan n’agirait pas avec son indépendance, mais sous la pression d’une autre puissance, auquel cas l’Angleterre n’aurait aucune obligation internationale de s’abstenir de passer à travers les Dardanelles [3]. » En cas de guerre entre elle et la Russie, l’Angleterre tient à pouvoir faire pénétrer sa flotte dans la Mer-Noire sans fournir aux autres puissances un droit ou un prétexte d’intervention ; elle veut être libre de frapper la Russie, comme en 1855, en son seul point vulnérable : la Crimée, Odessa, Sébastopol. Voilà le sens vrai des paroles de lord Salisbury.

Le gouvernement de Saint-Pétersbourg, de son côté, a eu l’occasion, à la fin de 1895, de s’expliquer sur l’interprétation adoptée à Berlin par le comte Schouvalof et d’affirmer qu’il s’y tenait : « Ces dispositions, a-t-il dit, constituent une garantie précieuse pour l’Empire russe, bien qu’elles soient un obstacle à la sortie de l’Euxin des bâtimens de guerre russes ; elles constituent un obstacle équivalent à l’entrée des vaisseaux étrangers dans la Mer-Noire et, par suite, sont une sauvegarde indirecte pour les côtes méridionales de l’Empire comme pour sa flotte de la Mer-Noire, peu importante et de création récente. D’un autre côté, le gouvernement impérial est d’avis qu’en temps de paix, des vaisseaux, allant en Extrême-Orient ou en revenant, avec des soldats russes ou des munitions de guerre, ont la liberté absolue de franchir les Dardanelles et qu’en temps de guerre, les cuirassés russes éprouveraient probablement peu de difficultés à forcer le passage des détroits si les intérêts de l’Empire obligeaient le gouvernement à avoir recours à cette extrémité. Le gouvernement impérial ne désire pas plus l’abrogation de la clause relative à l’entrée et à la sortie de la Mer-Noire qu’il ne désire l’arrivée d’événemens tels que la déposition du Sultan, la chute de l’Empire ottoman ou le partage de la Turquie, qui donneraient naissance à de graves complications internationales [4]. »

Les choses en étaient là, l’Angleterre et la Russie s’en tenant chacune à son interprétation, lorsque, dans l’été de 1902, un incident survint dont l’importance intrinsèque était des plus minimes, mais qui, en rouvrant la question des Détroits, permit de constater l’évolution qui s’était faite dans les esprits et les déplacemens d’influence qui s’étaient opérés parmi les puissances. A la fin du mois d’août, l’ambassade de Russie à Constantinople adressait à la Sublime Porte une demande pour qu’elle accordât le libre passage des détroits à quatre contre-torpilleurs qui, de Cronstadt, voulaient rallier l’escadre de la Mer-Noire. La requête russe était présentée dans les formes les plus modestes : ce seraient bien des torpilleurs qui traverseraient les détroits, mais si pacifiquement grimés qu’il serait impossible de reconnaître en eux des navires de guerre ; ils seraient désarmés, ils arboreraient le pavillon commercial, ils passeraient un à un, à vingt-quatre heures d’intervalle, sans laisser voir d’équipage militaire. Le chargé d’affaires de Russie invoquait de nombreux précédens : en 1895, à l’occasion des affaires d’Arménie, toutes les puissances avaient obtenu l’entrée dans le Bosphore d’un second stationnaire ; en 1897, la Russie avait eu licence de faire passer des navires chargés de troupes destinées à la Crète ; la Bulgarie avait eu la faculté d’importer des canons par voie de mer ; le croiseur roumain Elisabetha avait franchi les détroits pour venir d’Angleterre et pour aller faire plusieurs croisières dans la Méditerranée ; enfin, depuis 1897, les grands paquebots de la « flotte volontaire » russe franchissaient sans opposition le Bosphore et les Dardanelles, et cependant ils étaient armés, leur équipage recevait une instruction spéciale destinée à le préparer à son rôle militaire, leur commandant et un autre, au moins, de leurs officiers, tenaient de l’Empereur leur commission. Toutes ces bonnes raisons ne suffisaient cependant pas à calmer les défiances du gouvernement ottoman, ni à vaincre ses répugnances secrètement encouragées par certaines ambassades ; ces torpilleurs de commerce, malgré leur extérieur bénin, ne disaient rien qui vaille à Abdul-Hamid ; mais aucun des cabinets européens, pressentis, ne se montrait disposé à soutenir ouvertement la résistance de la Porte ; de Berlin serait même venu, dit-on, le conseil de céder. D’ailleurs, le chargé d’affaires de Russie, en insistant pour obtenir satisfaction, prodiguait les déclarations les plus rassurantes ; le passage des quatre torpilleurs « ne devait créer aucun précédent et le gouvernement russe considérerait l’exception qui serait faite, dans le cas présent, comme une faveur personnelle de S. M. Impériale à l’égard du Tsar, qui désire vivement passer en revue ces quatre torpilleurs à sa prochaine visite à Livadia. » S’obstiner dans un refus eût été un procédé désobligeant envers Nicolas II ; le Sultan accorda l’iradé, les torpilleurs franchirent les détroits et pénétrèrent dans la Mer-Noire.

Un renforcement aussi peu considérable de l’escadre de la Mer-Noire ne pouvait avoir, bien entendu, aucune importance par lui-même, mais les circonstances et la forme dans lesquelles l’autorisation avait été demandée et obtenue pouvaient entraîner, au point de vue du régime des détroits, les plus graves conséquences. L’article 2 du traité de Londres, interprété selon les principes définis au Congrès de Berlin par le comte Schouvalof, n’autorise le Sultan à ouvrir les détroits qu’au cas où l’Empire ottoman. serait menacé dans son indépendance ; manifestement, ce n’était point ici le cas, et l’ambassade de Russie avait dû, pour demander et obtenir l’autorisation de passage, adopter précisément le point de vue que le comte Schouvalof avait combattu à Berlin et qu’y avait défendu lord Salisbury, et considérer le Sultan comme entièrement libre d’accorder ou de refuser, de son propre chef, le passage, sans que les puissances signataires des Conventions de 1841 et de 1871 fussent en rien fondées à intervenir. L’Angleterre, semblait-il, en raison même des déclarations de lord Salisbury, n’était pas qualifiée pour protester au nom des traités violés : elle fut seule cependant à élever la voix : plus de trois mois après la signature de l’iradé accordant le passage aux quatre torpilleurs, le 6 janvier 1903, sir Nicolas O’Connor remit au gouvernement turc une note par laquelle il déclarait que son gouvernement prenait acte du passage des navires de guerre russes dans les détroits, et qu’il n’hésiterait pas, le cas échéant, à s’en prévaloir comme d’un précédent et à user, pour ses vaisseaux, du même privilège. Ainsi, par un étrange chassé-croisé, la Russie et l’Angleterre abandonnaient simultanément l’interprétation que leurs plénipotentiaires avaient respectivement défendue au Congrès de Berlin : la Russie reconnaissait au Sultan le droit d’accorder le passage sans avoir à en rendre compte à qui que ce soit ; l’Angleterre le lui déniait.

La presse anglaise, docile aux inspirations du Foreign-Office, appuyait sa démarche officielle en menant une campagne de récriminations contre la Russie et de menaces vis-à-vis du Sultan et s’efforçait de rajeunir la vieille question des Détroits en y associant des passions politiques plus actuelles. Tout ce bruit ne trouva aucun écho dans les chancelleries européennes ; aucune puissance ne donna son adhésion à la note britannique ; la presse allemande prit prétexte de l’incident pour attaquer vivement la politique de lord Salisbury ; le Lokal Anzeiger qualifiait de « ridicules » les prétentions de l’Angleterre. L’incident alla ainsi dégénérant, — symptôme significatif, — en une vive polémique entre les journaux d’Allemagne et ceux d’Angleterre. Dès le 6 janvier, le Times écrivait : « Nous savons très bien que nous ne devons pas compter sur le concours de l’Allemagne… Dans tous nos différends avec la Russie, nous pouvons bien compter avoir l’Allemagne contre nous. » Et le Standard, de son côté, disait le même jour : « Les ministres de Guillaume II feront cependant bien de réfléchir sur l’article stipulant que toutes les clauses des traités internationaux sont obligatoires pour les puissances signataires. Le gouvernement allemand a signé le traité de 1871, qui a expressément maintenu le principe de la clôture des détroits ; s’il s’avise de dire aujourd’hui qu’il ne veut plus s’occuper des Dardanelles, nous pourrons, de notre côté, imiter cette politique d’abstention sur d’autres sujets qui lui tiennent de très près. »

La mauvaise humeur agressive de la presse anglaise, le ton rogue et hautain des journaux allemands nous révèlent plus sûrement que les communications officielles des chancelleries les raisons véritables et, s’il était permis d’employer cette expression, les « dessous » de l’incident des quatre torpilleurs. On peut croire que ce n’est pas dans le seul dessein d’augmenter de quelques faibles unités la flotte de la Mer-Noire que le gouvernement du Tsar s’est résolu à faire, auprès du Sultan, une démarche diplomatique de cette importance ; il a voulu, sans doute, donner la mesure de l’influence que la Russie avait su reconquérir à Constantinople et peut-être créer un précédent ou tenter une expérience pour le cas où sa flotte de la Mer-Noire aurait intérêt à pénétrer dans la Méditerranée ou serait appelée en Extrême-Orient. Quoi qu’il en soit, le succès diplomatique a été pour le cabinet de Saint-Pétersbourg ; mais n’est-il pas significatif de constater qu’en même temps qu’il regagnait son influence à Constantinople, il faisait sienne l’interprétation défendue à Berlin par lord Salisbury ; cette thèse est surtout favorable, en effet, aux puissances dont l’influence est prépondérante auprès de la Sublime Porte parce qu’elle leur permet d’avoir affaire au Sultan seul : les faibles se réfugient derrière les stipulations des traités collectifs ; les forts préfèrent traiter eux-mêmes leurs affaires. Si, de son côté, l’Angleterre a pris à cœur un si mince incident, c’est qu’elle cherchait l’occasion de quitter son attitude longtemps réservée dans les affaires d’Orient : au moment où elle pouvait redouter une action commune des forces russes et françaises dans la Méditerranée, elle était bien aise de s’assurer que l’ingénieux système de traités et de conventions par lequel elle était parvenue à fermer aux navires de guerre russes les portes de la Mer-Noire, pouvait encore fonctionner efficacement ; peut-être encore prévoyait-elle de prochaines complications en Extrême-Orient entre le Japon et la Russie ; enfin l’entente de la Russie avec l’Autriche-Hongrie, pour régler d’un commun accord les affaires des Balkans, et surtout les progrès de l’influence allemande à Constantinople pouvaient, dans une certaine mesure, l’autoriser à croire que les puissances continentales se disposaient à régler sans elle la question des Balkans et la porter à affirmer, par une démonstration diplomatique, l’autorité qu’elle conserve à Yildiz-Kiosk. Le demi-insuccès de son intervention a dû lui montrer à quel redoutable adversaire son influence se heurterait maintenant à Constantinople : le maître, aujourd’hui, en Orient, ce n’est plus ni le Russe, ni l’Anglais, c’est l’Allemand.


III

La guerre entre la Russie et le Japon a naturellement ramené l’attention sur la question des Détroits ; elle a montré tout ce qui se cache, sous cette législation internationale, de foncièrement arbitraire et de profondément vexatoire pour une grande nation comme la Russie ; sa meilleure escadre, au moment où l’on pouvait croire que sa prompte venue en Extrême-Orient serait de nature à changer l’issue de la lutte, s’est trouvée immobilisée dans la Mer-Noire, emprisonnée par des traités dont les alliés européens du Japon se chargeaient de surveiller l’exécution. A Saint-Pétersbourg la pensée vint sans doute de demander l’autorisation de franchir les détroits : peut-être même eut-on la tentation de se passer de permission ; s’il est vrai que de discrètes démarches furent esquissées pour sonder les dispositions de la Porte, le résultat fut la certitude que le Sultan se trouvait dans la nécessité de résister et qu’il pourrait compter sur un puissant concours, car c’est la flotte de la Baltique qui fut mobilisée et qui dut faire, autour de l’Europe, un long circuit où elle rencontra l’incident de Hull. Seuls les navires de la « flotte volontaire » franchirent les détroits : on sait comment ils visitèrent, arrêtèrent et capturèrent des bâtimens de commerce dans la Mer-Rouge et dans l’Océan Indien : il s’ensuivit une protestation anglaise auprès du Sultan qui se vit contraint d’exiger que, si d’autres bateaux de la « flotte volontaire » franchissaient le Bosphore sous pavillon commercial, ils ne devraient reprendre le pavillon de guerre qu’après avoir touché un port neutre. A quelque temps de là, un incident plus grave survint : le 22 juillet 1904, l’ambassade de Russie demanda à la Porte, par une note formelle, d’autoriser le passage de sept navires de la « flotte volontaire » qui, chargés de charbon, attendaient à Odessa l’ordre d’appareiller. Les démarches du gouvernement de Saint-Pétersbourg étaient pressantes, mais, de Londres, arrivaient des menaces appuyées par soixante-sept bâtimens de guerre qui croisaient à la sortie des Dardanelles et autour de Lemnos et qui, disait-on, étaient prêts à barrer par la force l’entrée de l’Archipel ! Intimidé par un tel branle-bas, préoccupé de n’irriter ni la Cour de Russie, ni le cabinet britannique, Abdul-Hamid traversa quelques jours de cruelle perplexité ; il pensa se tirer d’affaire en demandant à l’ambassade de Russie un engagement écrit stipulant que les sept navires, une fois passés, n’arboreraient pas le pavillon de guerre ; l’ambassadeur refusa de se plier à une telle exigence, alléguant que la parole du Tsar solennellement donnée devait suffire. Finalement les navires passèrent, mais un à un et à certains intervalles, et, dans la note par laquelle le ministre des Affaires étrangères de la Porte ottomane répondit à l’ambassade russe, il prit acte de la déclaration verbale, qui constitua comme la condition même de l’autorisation accordée.

Ainsi, de nouveaux incidens ne cessent de surgir du texte même des traités, des conventions et des protocoles ; plus on retourne cette obsédante « question des Détroits, » plus elle paraît s’embrouiller, plus elle semble insoluble. En vain, depuis plus d’un siècle, les cabinets européens conduisent de laborieuses négociations, les diplomates, par de subtils détours, se flattent d’avoir éludé les crises et émoussé l’acuité des conflits, les juristes s’épuisent à déduire, du jeu changeant des intérêts et des rivalités nationales, les principes permanens qui constitueraient le droit, une évolution fatale ramène toujours au même point la « question des Détroits ; » après de longs circuits, parfois après des guerres sanglantes, on s’aperçoit avec stupeur qu’on a piétiné sur place. En sera-t-il donc indéfiniment ainsi et devrons-nous renoncer à conclure autrement que par cette constatation décourageante ? Peut-être, s’il est vrai que la « question des Détroits » est d’abord conditionnée par des situations géographiques qui ne sauraient changer ; mais, dans la Mer-Noire et dans la politique orientale, apparaissent des élémens nouveaux qui sont de nature à y modifier l’équilibre des intérêts et dont la présence est, à elle seule, de nature à hâter l’adoption d’une solution durable.

Tout d’abord Russes et Turcs ont cessé d’être seuls en présence dans la Mer-Noire. Sans compter l’Autriche-Hongrie qui, par le Danube ouvert à la libre navigation internationale, louche à la Mer-Noire, la Roumanie et la Bulgarie, qui y possèdent des ports, sont devenues, la première, en fait et en droit, la seconde, en fait, des États autonomes. La question s’est posée de savoir si ces puissances nouvelles auraient le droit d’entretenir des forces navales dans la Mer-Noire. Pour la Roumanie, Etat souverain, la réponse n’est pas douteuse ; elle possède déjà un petit croiseur protégé, sept canonnières, six gardes-côtes, plusieurs torpilleurs, et l’apparition du Potemkine dans les eaux de Constantza a déterminé dans l’opinion publique et dans la presse un mouvement très accentué en faveur d’une augmentation des forces navales et de fortifications à élever à Constantza ; un projet dans ce sens sera vraisemblablement présenté avec le prochain budget et promptement réalisé. Quant à la Bulgarie, elle a tranché la question par le fait : elle a fait venir par chemin de fer des torpilleurs qui ont été montés à Bourgas et qui, avec quelques petites canonnières, font flotter sur la Mer-Noire le pavillon bulgare. Si minimes que soient ces forces navales, elles suffisent à modifier profondément l’aspect de la question des Détroits ; le droit de passage n’intéresse plus seulement les deux rivales séculaires, la Turquie et la Russie ; la Roumanie et la Bulgarie ne touchent à aucune autre mer qu’au Pont-Euxin et il y aurait une iniquité flagrante à refuser à leurs bâtimens de guerre d’en sortir ou d’y rentrer ; dans la vieille querelle russo-turque, il faut maintenant compter avec les droits des tiers. Ainsi la présence de plusieurs États sur les rives de la Mer-Noire fait de plus en plus sentir la nécessité d’une réglementation équitable qui sauvegarde les droits de la Turquie, la sécurité du Sultan et de sa capitale, tout en ouvrant, enfin, sous certaines conditions, les portes de la Mer-Noire. Le régime appliqué au canal de Suez, depuis la Convention de Constantinople du 29 octobre 1888, a donné jusqu’ici des résultats encourageans ; le canal est ouvert même aux navires belligérans à la condition qu’ils n’y fassent pas séjour ; qu’ils ne s’y livrent à aucun acte de guerre, non plus que dans un rayon de trois milles à l’entrée et à la sortie du canal ; qu’ils n’y embarquent que les ravitaillemens et le charbon strictement nécessaires ; qu’il y ait un intervalle de vingt-quatre heures au moins entre la sortie de deux bâtimens ennemis. Un régime qui comporte tant de précautions, garanti par une convention internationale, n’aurait rien qui pût porter ombrage à la Sublime Porte ou alarmer la sécurité du Sultan. Mais il faudrait, pour qu’on réussît à l’établir, que les grandes puissances renonçassent à tout espoir secret de domination exclusive sur les détroits. L’aventure du Potemkine n’a été qu’une fausse alerte ; mais, si les gouvernemens d’Europe s’obstinaient à ignorer les transformations profondes qui renouvellent la face du monde et se refusaient à tenir compte des élémens jeunes qui bouleversent les fondemens de la vieille politique ; si la diplomatie continuait à s’enlizer dans les anciens erremens et à ressasser indéfiniment les mêmes problèmes sans les résoudre jamais, peut-être, la patience des peuples venant à se lasser, assisterions-nous un jour à l’avènement d’une politique toute nouvelle, révolutionnaire dans ses procédés et dans ses solutions. Ce ne sont là sans doute que des hypothèses, des craintes chimériques, mais ne serait-il pas opportun d’y prendre garde, à l’heure où certains symptômes permettent de croire qu’une crise nouvelle de la « question d’Orient » va bientôt s’ouvrir et où, la paix rétablie dans les mers jaunes, de nouvelles complications semblent se préparer dans le Levant méditerranéen ?


RENE PINON.


  1. Danilevski, Sur le panslavisme. Cité par Mischef, la Mer-Noire et les détroits de Constantinople. Arthur Rousseau, 1899, in-8°, p. 669.
  2. Voyez Adolphe d’Avril, Négociations relatives au traité de Berlin, Ernest Leroux, 1883, in-8°, p. 443. Cf. Mischef, ouvrage cité, p. 593.
  3. Archives diplomatiques, 1885, II, p. 364.
  4. Annual register, 1896, p. 293.