La Mer (Richepin)/Un dizain de sonnets en guise de préface

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G. Charpentier et E. Fasquelle (p. 1-12).


UN DIZAIN DE SONNETS
en guise de
PRÉFACE

 

I



Parmi les vains désirs, à l’avance déçus,
N’est-ce pas le plus fou, celui dont je me vante,
De faire dans des mots tenir la mer vivante
Avec tous ses secrets que nul n’a jamais sus ?

Sans doute. Mais pourtant, auprès d’elle, et dessus,
J’ai passé de longs jours d’extase captivante.
J’en ai bu la tendresse et mangé l’épouvante.
C’est ce que j’ai senti dont mes vers sont tissus.

Pour un si grand tableau, certes, l’étoffe est brève.
Ah ! tout ce qu’on entend, ce qu’on voit, ce qu’on rêve
Devant cet infini qui change incessamment !

Espérer qu’on l’embrasse est un enfantillage.
Bah ! Dans la goutte d’eau luit tout le firmament,
Et tout l’Océan chante au fond d’un coquillage.


II



Aussi bien, après tout, puisque je suis ici
En train de m’excuser, ô lecteur bénévole
Qui jugeras si mon espérance était folle
Ou si mes orgueilleux projets ont réussi,

Il faut de bout en bout que tu sois éclairci.
Avant que mon esquif ouvre l’aile et s’envole,
En style familier, sans ornement frivole,
Je vais pour mon audace implorer ta merci.

Assez de mauvais gas à sinistre figure
Me jetteront du quai quelque mauvais augure
Pour ameuter sur moi les colères du vent !

Je veux que ton souhait me conduise au mouillage,
Et que ta voix sans haine au départ me suivant
Pour bénédiction m’envoie un : — Bon voyage !


III



Et d’abord, sache bien à ma louange, ami,
Que je ne suis pas, comme on dit, marin d’eau douce.
De tanguer et rouler j’ai connu la secousse.
Sur un pont que les flots balayaient j’ai blêmi.

J’ai travaillé, mangé, gagné mon pain parmi
Des gaillards à trois brins qui me traitaient en mousse.
Je me suis avec eux suivé la gargarousse.
Dans leurs hamacs, et dans leurs bocarts, j’ai dormi.

J’ai vu les ouvriers du large et ses bohêmes.
J’ai chanté leurs refrains et vécu leurs poëmes.
Et tu verras ici des vers en maint endroit

Lesquels furent rhythmés au claquement des voiles
Cependant que j’étais de quart sous mon suroît,
Le dos contre la barre et l’œil dans les étoiles.


IV



N’aurais-je que cela, c’est au moins pronostic
D’une sincérité qui n’est plus ordinaire.
Il est si simple, avec un fort dictionnaire,
D’en extraire des mots, d’en faire un bon mastic.

Et comme un pain tout chaud de l’offrir au public
Sans dire les débris dont c’est originaire.
Ce n’est point ma façon. Mon blé sort de mon aire.
Bien ou mal, mes tableaux ne sont jamais de chic.

Est-ce à dire qu’en moi j’ai la science infuse ?
Ne me fais pas parler ainsi. Je m’y refuse.
Car j’en ai lu ma part, sûr, de papier noirci.

Livres savants, surtout. Même, à propos de livre.
Il en est un, ma foi, qui m’a mis en souci.
Parlons-en, si tu veux, et que ça m’en délivre !


V



D’aucuns m’ont demandé, d’un ton presque aigrelet
Et qui m’a sur l’instant rendu presque morose,
Pourquoi je risque en vers ce qu’en si belle prose
A marqué de son sceau le voyant Michelet.

— Espères-tu mieux faire, et n’est-il pas complet ?
Veux-tu donc ajouter des feuilles à la rose ?
Ce chêne a-t-il besoin que de rime on l’arrose ?
Labeur stérile ! — Soit ! Mais, d’abord, il me plaît ;

Or, en fait de raisons, je crois que c’en est une.
Puis, ce qui me décide à tenter la fortune,
C’est que nul homme, d’où qu’il prenne son essor,

Et si profond qu’il pense, et si haut qu’il résonne,
N’accapare la mer et n’en fait son trésor.
Elle est à tout le monde en n’étant à personne.


VI



Elle est à tout le monde en n’étant à personne.
Il suffit de l’aimer pour avoir son amour,
Et chacun en passant la fait sienne à son tour :
Mais au moule d’aucun elle ne se façonne.

Ainsi, pour grand qu’il soit, celui-là déraisonne
Qui voudrait l’enfermer en cave dans sa tour.
De l’âme qu’elle verse à ces buveurs d’un jour
Elle reste à jamais l’immortelle échansonne.

Pourquoi donc à son cœur ne pas mêler mon cœur
Pourquoi n’aurais-je pas ma part de la liqueur,
La coupe intarissable étant devant ma bouche ?

Puis, j’ai d’autres raisons encore. Oui, Michelet,
C’est un génie, un phare ; et gare à qui le touche !
Je plaiderai pourtant ma cause comme elle est.


VII



Michelet à la mer a fait parler son verbe,
Son verbe à lui, brûlant, haché, fiévreux, nerveux,
Éclairs et coups de vent, bonds et langues de feux.
Rayons de miel doré, tranches de fruit acerbe.

Beau verbe ! Mais le tien, ô mer, est plus superbe.
Lorsque l’orage en rut mord ton mufle baveux.
T’empoigne à bras le corps, t’arrache les cheveux,
Et te les éparpille au loin comme un tas d’herbe.

Beau verbe ! Mais le tien, ô mer, est plus câlin.
Quand le soleil sur toi se couche à son déclin.
Que ton corps frissonnant se pâme à ses caresses.

Et que parmi les bruits lentement apaisés
Tu t’endors alanguie à de vagues paresses
Où passent en chantant des rêves de baisers.


VIII



Et les marins, leur joie et leur mélancolie !
Michelet a-t-il donc tout su, tout remarqué ?
Et le vieux en retraite, et le mousse embarqué,
Et les partances loin de la douce jolie,

Et les nuits de bordée à terre et de folie,
Et les sombrages quand la carène a craqué,
Et les femmes en deuil attendant sur le quai,
Et les morts dont s’éteint la mémoire abolie !

Il entendit et vit ce que j’entends et vois,
Aspects de ta figure et notes de ta voix,
Sans doute, ô mer. Pourtant, a-t-il tout dit ? Non certes.

Dirai-je tout ? Non plus. Mais plus que lui ? Qui sait ?
Car j’ai la chance, pour toucher ces orgues vertes,
D’avoir un pédalier qu’il n’avait pas. — Et c’est ?
 


IX



— C’est le vers, rhythme et rime, harmonie et cadence.
Le vers souple, ondulant, multiforme, divin,
Mystérieux. Il a des secrets de devin
Pour accoupler des mots la lointaine accordance.

Vague et précis, léger et lourd, subtil et dense,
Il peut tout embrasser, tout lui résiste en vain.
Du pain de la pensée il est le sûr levain.
À ce front ténébreux comme un éclair il danse.

Quelle plume jamais, plume d’aigle ou d’acier,
Ou même d’or, vaudra ce magique sorcier
Qui rend formes, couleurs, sons, et le corps, et l’âme ?

— Eh là ! pas tant de coups d’encensoir, imprudent !
— Pardon, lecteur ! Pardon, Michelet ! Je m’enflamme
Je fais du vers un dieu ; j’ai tort. Et cependant ! …


X



Grands oiseaux voyageurs qui risquez l’aventure
De traverser la mer, jamais vous n’y posez ;
Et quand l’ouragan pèse à vos membres brisés,
Vous tombez sur les ponts où l’homme vous capture.

Mais l’heureux goëland à la double nature
Plane ou vogue à loisir sur les flots maitrisés.
À leur crête en fureur son vol met des baisers,
Et leurs dos arrondis lui servent de monture.

Sur les vagues ainsi je veux que mes pensers
Soient dans l’onde et dans l’air tour à tour balancés ;
Et, s’il faut l’avouer, voilà tout le mystère

Qui fait que le vers seul m’y parait excellent.
La prose, même ailée, est un oiseau de terre ;
Mais le vers nage et vole… — Allez, mon goëland !