La Misère à Paris/02

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La Misère à Paris
Revue des Deux Mondes3e période, tome 47 (p. 611-651).
LA MISERE A PARIS

II. [1]
LA POPULATION NOMADE, LES ASILES DE NUIT ET LA VIE POPULAIRE.

Posséder un lit, une commode, avec deux ou trois chaises, c’est déjà un certain degré d’aisance et de dignité relative. « Je suis dans mes meubles; le lit et les tableaux sont à moi, » vous dira non sans orgueil une chiffonnière en vous montrant un vieux bois de lit rempli de chiffons et quelques mauvaises gravures mouchetées de taches noires. Pour bien des gens en effet, la phase de l’irrémédiable détresse date du jour où, réduits par une saisie à ce minimum de propriété dont la loi ne permet de dépouiller personne, le lit, les instrumens de travail, et les effets personnels, ils ont commencé de garnis en garnis le cours d’une lamentable odyssée. Lorsque, dans quelque cabinet meublé (suivant l’expression générique) large de deux à trois mètres, vous trouvez toute une famille, mari, femme, quatre ou cinq enfans entassés, et que vous voyez suspendues à la muraille une couronne de mariée, une photographie d’enfant, épaves sauvées du naufrage, vous n’avez pas besoin de leur faire raconter leur histoire, car elle est toujours la même. C’est une famille d’expulsés qui est venue échouer au garni. L’époque du terme est toujours une crise dans la vie de la misère. A cette époque fatale, on rencontre dans les rues de Paris nombre de familles en quête d’un gîte, qui transportent dans une petite charrette à bras leur chétif mobilier, le père tirant, les enfons poussant, la mère portant dans ses bras les objets qui n’ont pu tenir dans la charrette. Quatre fois l’an, les quartiers pauvres offrent le spectacle de ces exodes populaires, et je n’en connais guère de plus pitoyable.

Les logemens garnis reçoivent, outre ces familles d’expulsés, un assez grand nombre d’individus qui n’ont jamais logé et qui, suivant toutes probabilités ne logeront jamais ailleurs, les uns parce que, étant sans liens de famille, ils travaillent, mangent et vivent au dehors, les autres parce que, n’ayant l’intention de passer à Paris qu’un temps assez court, ils ne veulent point se mettre en frais d’installation. Chaque printemps voit, en effet, débarquer à Paris les nombreux bataillons des enfans du Limousin, de la Corrèze, de la Creuse, qui viennent s’employer aux divers travaux du bâtiment. Quelques effets personnels qu’ils apportent, qui dans une malle, qui dans un sac, qui dans un mouchoir noué par les quatre coins, constituent tout leur bagage. Lorsque le bâtiment va (pour parler le langage populaire), ces hommes font d’assez fortes journées dont le produit pourrait leur permettre de s’octroyer un logis plus confortable. Mais avec cet esprit d’épargne qui fait la force du paysan français, tout ce qu’ils ne dépensent pas au jour le jour est envoyé au pays pour être employé à l’achat de quelques lopins de terre. Les prodigues se donnent cependant le luxe d’un cabinet où ils couchent généralement à deux ; mais le plus grand nombre se contente de la chambrée, c’est-à-dire du dortoir commun, que remplissent quinze ou vingt lits. Il est cependant un signe caractéristique auquel on peut distinguer, lorsqu’on visite un garni la nuit, ceux qui y ont été jetés par la misère et ceux qui y demeurent par des motifs d’économie plus apparente que réelle. Le misérable n’a généralement qu’une seule chemise ; aussi, pour ne pas l’user, couche-t-il presque toujours, hiver comme été, complètement nu.

Il serait intéressant de savoir le nombre de ces cliens plus ou moins misérables du garni. Mais si la police relève chaque jour avec exactitude le nom des individus qui prennent gîte dans les 10,481 hôtels meublés que contient la capitale, elle ne fait (ce qui est regrettable) aucune différence entre ceux de l’hôtel Continental ou de l’hôtel Bristol et ceux du Matelas épatant, ou de tout autre immonde logis, qui sont tous confondus dans la même statistique. Cette confusion ôte tout intérêt au chiffre total, qui a été, en 1880, de 1,373,093 entrées. Il y a cinq ans, sur la demande de la commission des logemens insalubres, les hôtels meublés, qui ne s’élevaient alors qu’au nombre de 9,050, avaient été divisés en cinq classes d’après le prix des chambres, et un recensement fait dans tous ces logemens le 1er juillet 1876 établissait que le nombre des individus hébergés dans les hôtels de quatrième et cinquième classe (c’est-à-dire les plus misérables) s’élevait à 195,727. Il est regrettable que, cette nomenclature et ces distinctions une fois établies, le service des garnis n’ait pas jugé utile de les conserver. Il serait, en effet, possible de s’assurer si l’augmentation du nombre des garnis (quatorze cent trente-un en quatre ans) ne porte pas presque exclusivement, comme j’en ai la conviction, sur ceux des deux dernières catégories, et si la hausse constante du prix des loyers ne jette pas annuellement au garni un nombre croissant d’individus qui ne trouvent plus à se loger ailleurs. Quelle est la nature de l’hospitalité qu’ils y trouvent? C’est ce qu’il me reste à décrire ou plutôt à rappeler.

On a toujours mauvaise grâce à se citer soi-même. Il m’est impossible cependant de ne pas demander aux lecteurs de la Revue de faire un effort de mémoire pour se rappeler certaine promenade nocturne à laquelle je les ai conviés il y a un peu plus de trois ans à travers les garnis les plus infimes de la capitale [2]. Peut-être quelques-uns d’entre eux n’ont-ils pas oublié la description que j’ai dû faire de ces cabinets sans jour et sans air, ne s’éclairant souvent que par un châssis qui donne sur une cour intérieure ou même sur un escalier, et de ces chambrées où s’entassent à chaque étage autant de lits que le local peut en contenir, depuis quinze ou vingt dans une salle basse, jusqu’à quatre dans une soupente en mansarde. Je ne reviendrai pas sur l’odeur nauséabonde qui, surtout par les jours de grande chaleur, vous prend aux yeux et à la gorge, sur ces lits dont on renouvelle rarement les draps, sur ces vieux chiffons qui souvent tiennent lieu de matelas, sur ces locataires entassés dans la chambre même du logeur et couchant pêle-mêle avec sa femme et ses filles. Je voudrais, au contraire, pouvoir dire que le déplorable état de choses que j’ai décrit a subi d’heureuses modifications et que les garnis sont aujourd’hui soumis à une surveillance sérieuse au point de vue de la décence et de l’hygiène. Malheureusement, la vérité m’oblige à dire qu’il n’en est rien, et cela malgré la réunion d’efforts aussi honnêtes qu’infructueux. Quelques mois, en effet, avant la publication de l’étude que je viens de rappeler, la commission des logemens insalubres, mieux pénétrée de ses droits et de ses devoirs, chargeait un de ses membres les plus distingués, M. le docteur Dumesnil, de lui adresser un rapport sur l’état des garnis de la capitale au point de vue de la salubrité, et voici en quels termes M. Dumesnil lui rendait compte de son inspection : « Nous avons constaté, disait-il, qu’un grand nombre des immeubles dans lesquels sont installés les garnis sont dans l’état le plus déplorable au point de vue de la salubrité. L’humidité y est constante, l’aération et l’éclairage insuffisans, la malpropreté sordide. Les logemens sont souvent incomplètement protégés contre les intempéries des saisons. Les cours et courettes sont infectées par des amoncellemens de détritus de toute nature en putréfaction et par la stagnation des eaux pluviales et ménagères qui y croupissent et s’y putréfient. » Comme type de ce genre d’habitations, le docteur Dumesnil a décrit un garni situé rue Sainte-Marguerite-Saint-Antoine, non loin de la barrière du Trône, où prenaient gîte autrefois les montreurs d’animaux sauvages qui se rendaient aux foires parisiennes. Aussi une des cours de ce garni, située en contre-bas de 2 mètres, a-t-elle conservé le nom de fosse aux lions. Seulement, là où l’on enfermait autrefois des bêtes sauvages, ce sont aujourd’hui des hommes qu’on loge, dans des taudis dont quelques-uns ne cubent que 7 ou même 5 mètres d’air. Voilà quel était, officiellement constaté, il y a trois ans, l’état des garnis de bas étage de la capitale.

C’est à la suite de ces constatations, que la préfecture de police a rendu, à la date du 7 mai 1878, une ordonnance qui avait pour but de réglementer l’organisation intérieure des garnis. La lecture de cette ordonnance est des plus édifiantes. Les chambres et les cabinets de toute maison livrée à la location doivent cuber au moins 14 mètres d’air par personne. Les plafonds, planchers et escaliers doivent être tenus dans un état de propreté minutieuse, l’eau doit être abondante à tous les étages, etc., enfin tout doit y être parfait, irréprochable. Mais quelle exécution cette ordonnance a-t-elle reçue ? Aucune, et je suis d’autant plus à mon aise pour le dire (sans craindre aucune contradiction) que personne n’est directement responsable de cette inexécution. La première mesure à prendre aurait été qu’une commission d’architectes fût chargée de procéder à l’inspection des 10,000 hôtels meublés existant dans la capitale et de prescrire dans chacun les mesures de salubrité nécessaires. Pour que cette commission fût instituée d’une façon efficace et durable, il aurait fallu qu’un crédit lui fût affecté. Aucune somme n’a été demandée, que je sache, et en tout cas votée. Or point d’argent, point d’architectes, et l’entreprise a croulé par la base. J’ajoute que si cette ordonnance avait été attaquée devant le conseil d’état par un des logeurs intéressés, elle n’aurait peut-être pas été confirmée, car il est douteux que les pouvoirs généraux confiés au préfet de police en matière d’hygiène lui donnent le droit d’intervenir dans l’exercice d’une profession qui, après tout, est libre, et de défendre à un propriétaire de recevoir dans une chambre de sa maison des individus qui trouvent bon de s’y loger. Puis il faut avouer que les circonstances ne se prêtaient guère au succès d’une entreprise dont la poursuite aurait rencontré bien des résistances. La préfecture de police entrait alors dans cette crise redoutable où elle a failli sombrer et au milieu de laquelle elle se débat encore aujourd’hui. Au bout de quelques mois, le préfet de police qui s’était fait honneur en apposant son nom au bas de cette ordonnance était amené à donner sa démission, et l’ordonnance elle-même, passée à l’état de lettre morte dès le lendemain de sa naissance, allait grossir, aux archives de la préfecture de police ce qu’on pourrait appeler le dossier des bonnes intentions.

Y a-t-il là cependant un problème insoluble? En aucune façon. Rien ne serait facile comme d’assainir les garnis à Paris. Si l’on ne veut pas, ce qui serait la meilleure solution, soumettre la profession de logeur à l’autorisation préalable, comme l’était autrefois celle de marchand de vins, il n’y aurait qu’à s’inspirer de ce qui a été fait en pays étrangers. Il y a quelque trente ans, les garnis de Londres n’étaient pas moins insalubres que ceux de Paris. Aucune surveillance n’y était exercée, ni au point de vue de l’hygiène ni au point de vue de la décence. La promiscuité la plus malsaine et la plus brutale y régnait sans contrôle. Qu’ont fait nos voisins? Ils ont édicté, à partir de 1851, une série de prescriptions législatives aujourd’hui fondues, en ce qui concerne du moins la métropole, dans le General Sanitary Act de 1875. Cet acte ne s’est pas contenté de fixer pour chaque dortoir un cubage proportionnel au nombre des habitans. Interdiction a encore été faite aux logeurs de recevoir dans le même cabinet plus de deux personnes de sexe différent, fût-ce des enfans demeurant avec leurs parens, à moins qu’ils ne soient âgés de moins de dix ans. Ces prescriptions, qui sont affichées dans tous les garnis de Londres, reçoivent, j’ai pu m’en assurer par mes yeux, une exécution très scrupuleuse. Afin de pouvoir s’y conformer, les logeurs ont dû couper leurs dortoirs au moyen de cloisons en bois, d’une hauteur d’environ 6 pieds, formant autant de petits cabinets sans plafond, ce qui assure la décence autant que l’aération. Enfin, comme nos voisins n’y vont pas de main morte en matière de précautions hygiéniques, lorsqu’un cas de maladie contagieuse se déclare dans un garni, l’officier médical du district doit être immédiatement appelé, et sur son ordre le malade doit être transporté d’office dans un des hôpitaux spécialement affectés aux maladies contagieuses. Quoi de plus simple que d’entrer dans cette voie et de régler législativement la question des garnis comme on a réglé celle des logemens insalubres, sauf à réserver pour un règlement d’administration publique, dont personne ne pourrait alors contester l’autorité, les prescriptions de détail? Il y aurait d’autant moins de scrupule à se faire de rogner un peu sur les bénéfices des logeurs, que cette profession (à laquelle se joint généralement celle de marchand de vin) n’est pas moins lucrative que celle de locataire principal de ces immondes cités dont j’ai parlé. Lorsqu’on a visité les cavernes obscures et humides, situées de plain-pied avec le sol, ne recevant d’air et de lumière que par une porte vitrée, qu’ils louent à de pauvres familles au prix exorbitant de vingt francs par mois, lorsqu’on sait avec quelle rudesse ils ferment la porte de la chambrée à ceux qui ne peuvent, avant de monter, payer le prix de leur nuit, on n’est pas très disposé à la tendresse envers eux. Imposer des limites à cette spéculation sur la misère serait une tâche tout à fait digne de cette assemblée réformatrice qu’on nous promet, et l’espoir qu’il se trouvera parmi nos cinq cent quarante-sept nouveaux représentans quelque homme de bonne volonté pour l’y convier m’a déterminé à revenir avec quelque insistance sur cette question, qui, dans une grande ville, est affaire d’hygiène à la fois matérielle et morale.


II.

Pour coucher quelque part, fût-ce au garni, il faut avoir quelques sous dans sa poche; pour gagner ces quelques sous, il faut trouver du travail; pour trouver du travail, il faut en chercher. Aux deux premières conditions ne satisfait pas qui veut ; à la troisième beaucoup ne se soucient pas de satisfaire. Ce sont surtout ceux-là qui forment la catégorie des vagabonds. Il existe, en effet, à Paris toute une population flottante qui vit à l’état nomade, couchant rarement dans un lit, le plus souvent sur les bancs des promenades publiques, dans les maisons en construction, dans les baraques abandonnées ou sur les talus des fortifications. Ce sont les descendans des truands du moyen âge, et la rue de la Grande-Truanderie qui avoisine les Halles est encore une de celles où ils viennent de temps à autre demander l’hospitalité à des garnis de bas étage. Mais les truands ne sont plus aujourd’hui les maîtres du pavé; leurs cours des miracles n’existent plus. Ils sont pourchassés de partout et partout aussi ils trouvent des asiles qui varient suivant les circonstances et suivant les saisons. Quelle que soit la région de Paris qu’ils choisissent, ils ne tardent pas à se signaler par quelques déprédations et, sur la plainte des habitans, la police opère quelques-unes de ces rafles nocturnes dont on voit souvent le récit dans les journaux et dont le spectacle ne laisse pas que d’être tristement pittoresque. L’hiver, les vagabonds se réfugient de préférence dans l’intérieur des bateaux à charbon amarrés le long de la Seine. Ils se cachent sous les sacs de toile, qui leur servent en même temps à se garantir du froid, et c’est pelotonnés sous cette couverture improvisée que l’œil exercé des agens les découvre d’un seul regard jeté dans l’intérieur du bateau. L’été, ils envahissent quelquefois le bois de Boulogne et, cachés le soir dans l’intérieur des taillis, ils suivent probablement d’un œil curieux les lanternes des voitures où d’élégantes promeneuses, bercées au pas de leurs chevaux, font paisiblement le tour du lac. Lorsque les dernières de ces voitures ont disparu et que le bois de Boulogne rentre tout entier dans l’ombre et dans le silence, on organise, avec le concours des gardes à cheval préposés à la surveillance du bois, de véritables battues d’hommes, qui du reste sont généralement infructueuses, car il ne leur est pas difficile d’échapper à toute poursuite, grâce à l’obscurité de la nuit. Mais une des régions où les vagabonds de Paris paraissent depuis quelque temps élire le plus volontiers domicile, ce sont les pavillons des Halles centrales. C’est un curieux spectacle que celui des Halles la nuit. Jusqu’à une heure avancée de la soirée, pendant que les rues environnantes sont encore pleines de lumière et de mouvement, ces pavillons, d’une architecture si élégante et si hardie, sont plongés dans une obscurité presque complète. A peine, dans la profondeur des bâtimens, apercevez-vous parfois une lueur vacillante : c’est la chandelle d’une active marchande qui vérifie sa caisse ou qui prépare déjà son étalage pour le lendemain. Mais, à partir de minuit et à mesure que le gaz s’éteint dans les boutiques, que les cafés se ferment, que les rues se vident, les halles commencent à s’animer et une population rustique envahit les larges trottoirs de leurs voies intérieures. Ce sont de braves campagnards qui, partis de chez eux en charrette vers les dix heures du soir, apportent à Paris le produit de leurs jardins maraîchers. Ils rangent avec ordre sur les trottoirs leurs légumes, leurs fruits, leurs fleurs et, s’allongeant ensuite eux-mêmes, qui sur un banc, qui sur le dur asphalte, la tête appuyée sur leur bras ou sur un panier, ils s’endorment d’un lourd sommeil en attendant le jour. C’est l’heure où arrivent les vagabonds. Ils débouchent des petites ruelles environnantes, où ils ont souvent dépensé chez le marchand de vin le peu d’argent qu’ils avaient dans leur poche, et ils se flattent de passer une nuit paisible sous les pavillons des Halles, assis sur les mêmes bancs, allongés sur les mêmes trottoirs que cette honnête population, dont ils sont fort mal vus. Mais comme leurs déprédations donnent lieu à de fréquentes plaintes, fréquemment aussi des rondes de police passent l’inspection de cette foule endormie et, avec la sûreté de coup d’œil que donne l’expérience, les agens cueillent un vagabond (pour me servir d’un terme d’argot dont j’ai compris la justesse) au milieu d’un groupe de maraîchers dont le sommeil n’est même pas interrompu par cette arrestation.

Le plus souvent, en effet, le vagabond se lève sans résistance et se laisse emmener par les agens avec l’insouciance que donne une longue habitude. L’un après l’autre on les conduit au poste voisin de la Halle aux blés, où ils sont l’objet d’un interrogatoire sommaire et d’une fouille minutieuse. Comme ils portent tout leur trousseau et toute leur fortune sur eux, ils sont presque toujours nantis d’un mouchoir, d’un peigne, et d’un porte-monnaie vide ; plus, de quelques petits objets qu’ils ont, disent-ils, trouvés dans la rue (à en croire les vagabonds, ils auraient une chance incroyable pour trouver) et qu’ils ont en réalité volés à l’étalage. Tout en regardant à la lueur blafarde du jour naissant tous ces pauvres diables alignés, dont la physionomie portait un mélange d’insolence, de bassesse et d’indifférence, je me demandais pour combien dans le cas de chacun d’eux entrait la mauvaise éducation, pour combien le vice et la paresse, pour combien la mauvaise fortune. C’est là une vérification qu’il serait peut-être intéressant, mais certainement difficile de faire. Aussi la justice à laquelle ils seront livrés le lendemain n’y prétend-elle pas. Elle se borne, suivant les circonstances, à mettre en liberté les uns et à poursuivre les autres, et l’on va voir combien grande la part est faite à l’indulgence.

Le chiffre des arrestations pour vagabondage s’est élevé, en 1880, à Paris, ou, pour parler tout à fait exactement, dans le département de la Seine, à 13,997. En 1869, dernière année d’un régime dont, en matière de police, les allures étaient assurément bien différentes, le nombre des vagabonds arrêtés s’était élevé à 14,095. A cent près le chiffre est le même. Il est vrai que, dans l’intervalle, le chiffre avait sensiblement baissé jusqu’à descendre en 1875, à 7,622. Depuis lors une progression croissante l’a ramenée au niveau antérieur[3]. Il faut donc décidément renoncer à tirer argument de ces chiffres en faveur ou au détriment de tel ou tel régime, et il semble beaucoup plus intéressant de constater quelle est, sur l’accroissement ou la diminution du vagabondage, l’influence, non de la république ou de l’empire, mais de la bonne ou de la mauvaise saison. C’est ainsi que, pendant le mois de janvier 1880, dont personne n’a oublié la rigueur, il y a eu 1,539 vagabonds arrêtés, tandis qu’il n’y en a eu que 949 pendant le mois de juin. Mais l’influence de la saison n’a rien non plus de constant, car il y a eu 1,561 vagabonds arrêtés pendant le mois de septembre, tandis qu’il n’y en a eu que 993 au mois de décembre. Pour amener ces fluctuations, il suffit que, pendant une certaine période, l’action de la police s’exerce avec plus ou moins de vigueur ou de relâchement, et bien des petites causes secondaires qui tiennent aux circonstances ou aux personnes jouent leur rôle dans ces alternatives, ainsi que dans la suite donnée à ces arrestations. Il s’en faut, quelques chiffres vont le démontrer, que toutes produisent un effet utile.

Sur les 13,997 vagabonds ainsi arrêtés, 1,092 ont été mis en liberté par la police elle-même, 9,607, après un interrogatoire sommaire, par les magistrats du petit parquet et 1,730, après instruction, par les juges commis à cet effet. 1,568 seulement ont donc été renvoyés devant le tribunal. Sur ce nombre, 135 ont été acquittés, 126 étant mineurs de seize ans ont été rendus à leurs parens ou envoyés en correction. 1,307 seulement ont été condamnés, et, sur ce nombre, 1,132 ont bénéficié de l’application des circonstances atténuantes, ce qui a réduit leur peine au-dessous de trois mois d’emprisonnement. On voit si la justice se montre sévère aux vagabonds. Faut-il conclure cependant de ces nombreuses mises en liberté que ceux qui en ont bénéficié soient autant d’innocentes victimes des erreurs de la police? En aucune façon. L’immense majorité de ces individus sur lesquels la police a mis la main étaient bien en réalité des vagabonds, c’est-à-dire, suivant la définition du code, qu’ils n’avaient ni domicile certain ni moyens de subsistance et qu’ils n’exerçaient habituellement ni profession ni métier. Mais le vagabondage n’est pas, comme le vol ou le meurtre, une infraction dont la répression s’impose; c’est au contraire un délit essentiellement conventionnel, à ce point même que le code a cru nécessaire de dire (art. 269), suivant une forme tout à fait insolite : « Le vagabondage est un délit. » Aussi la magistrature et la préfecture de police elle-même ne donnent-elles suite à ces arrestations opérées par les agens du service de la voie publique que si une instruction sommaire a révélé des habitudes de vagabondage déjà invétérées. Peut-être aussi la rareté des poursuites et des condamnations s’expliquent-elles par les doutes que soulève avec raison chez quelques magistrats l’efficacité de la répression du vagabondage telle qu’elle est actuellement organisée. Voici comment s’exprimait à ce propos, devant une commission de l’assemblée nationale, le procureur de la république auprès du tribunal de la Seine : « On peut dire qu’il n’existe pas à Paris de répression sérieuse à l’égard des vagabonds. Les magistrats, sachant par expérience qu’un séjour de deux à trois mois dans une prison où ils ne sont astreints à aucun travail corrompt plus qu’il ne corrige les individus traduits devant eux pour vagabondage, ne prononcent le plus souvent que des condamnations à huit ou quinze jours d’emprisonnement. A l’expiration de leur peine, les condamnés sont mis en liberté sans avoir appris aucun métier, sans avoir été forcés de se soumettre à la discipline du travail, sans même avoir été débarrassés des impuretés de leurs vêtemens sordides. En cet état, ils ne cherchent pas à travailler ou ne trouvent pas d’occupation, et ils sont presque fatalement repris par la police ou se font arrêter eux-mêmes, surtout à l’approche de l’hiver, pour jouir de l’hospitalité de la prison, où ils sont sûrs d’être chauffés et nourris sans être astreints au travail. » Ce témoignage, dont on ne saurait récuser l’autorité, explique qu’il y ait des vagabonds qui finissent par accumuler sur leur tête plus de quarante condamnations. Aussi le conseil supérieur des prisons (je parle de celui qui a été dissous), ému de cet état de choses, avait-il recommandé au ministre de l’intérieur l’examen d’un projet de loi d’après lequel les vagabonds, après leur condamnation, auraient continué d’être détenus dans des maisons de travail pendant un temps assez long pour leur apprendre un métier, leur faire contracter l’habitude du travail et leur permettre d’amasser un petit pécule. En un mot, ce projet étendait aux vagabonds l’application des mesures auxquelles sont soumis les mendians, mesures complétées pour les uns et pour les autres par la transportation facultative après un certain nombre de condamnations. Mais le nouveau conseil ayant pensé qu’il était plus urgent d’élaborer un règlement pour interdire aux aumôniers l’accès de la cellule des détenus, ce projet a été oublié, et il dort aujourd’hui dans les cartons du ministère de l’intérieur d’un sommeil qui, je l’espère, ne sera pas éternel.

La paresse est assurément l’une des principales causes du vagabondage. Rien n’est plus faux que l’histoire du vagabond telle que l’a chantée Béranger :

Aux artisans, dans mon jeune âge,
J’ai dit : « Qu’on m’apprenne un métier.
— Va, nous n’avons pas trop d’ouvrage, »
Répondaient-ils, va mendier.


On ne saurait cependant méconnaître que, surtout dans une grande ville comme Paris, le contingent du vagabondage ne se grossisse aussi de quelques-unes des victimes de la misère. Les uns ont été jetés dans la rue parce que, le chômage ayant épuisé leurs ressources, la porte du garni où ils s’étaient réfugiés s’est fermée devant eux; les autres parce qu’à leur sortie de l’hôpital, ils ont trouvé remplie par un nouvel occupant leur place à l’atelier, les autres parce qu’attirés à Paris par l’espérance d’y toucher un salaire plus élevé, ils ont au contraire dévoré en quelques jours leurs modiques ressources dans la grande ville inhospitalière. On ne saurait en effet s’imaginer la fascination que ce seul mot de Paris exerce en province sur certaines imaginations. Paris, c’est l’endroit où l’on trouve toujours du travail et où l’on fait les plus fortes journées. On part sur cette vague espérance, emmenant avec soi sa femme, ses enfans, ses effets dans une petite malle. Le voyage en chemin de fer dévore déjà une partie des économies; en quelques jours, le garni, le traiteur ont mangé le reste. Le mont-de-piété prête quelques francs sur les habits qu’il ne rendra jamais et, toutes ces ressources épuisées, la famille entière se trouve sur le pavé, qu’elle arpente nuit et jour pour éviter une arrestation, jusqu’à ce qu’elle tombe épuisée dans quelque coin ou qu’elle vienne d’elle-même se remettre entre les mains des agens. J’ai vu ainsi, sur les quatre heures du matin, toute une famille de paysans flamands pénétrer dans un poste de police et solliciter son arrestation. Les trois enfans pleuraient de fatigue, le père semblait hébété; quant à la mère, elle portait sur sa physionomie l’expression de résolution farouche d’une femme aussi bien prête à commettre un crime qu’à se jeter dans la rivière. Dans un cas pareil, l’arrestation devient un acte de charité et se dénoue par un rapatriement. Le nombre des passeports avec secours de route ou des réquisitions de transports par chemin de fer ainsi délivrés par la préfecture de police ne s’élève pas annuellement à moins de six ou sept mille. Mais la conduite à tenir est beaucoup plus difficile, lorsqu’on se trouve en présence de quelque misère parisienne. S’il s’agit d’un infirme, il sera possible de le faire admettre au dépôt de mendicité de Saint-Denis ou de Villers-Cotterets, à supposer que ces dépôts ne soient point encombrés. Mais s’il faut statuer sur le sort de quelque misérable jeté dans la rue par la maladie, par le chômage, ou par quelqu’une de ces circonstances fortuites qu’on ne saurait énumérer ni prévoir, que faire, quelles mesures prendre? Remettre en liberté, c’est reculer la difficulté sans la résoudre, car l’individu mis en liberté la veille sera arrêté de nouveau le lendemain. Traduire en justice, ce serait aller au-devant d’un acquittement certain. Il y avait donc là un véritable cercle vicieux dont la police ne savait comment sortir, lorsque la charité privée est intervenue et a créé les asiles de nuit. Il a été, dans ces derniers temps, beaucoup parlé de ces asiles. Le roman, les a décrits; le théâtre les a représentés et l’on pouvait voir naguère affichée sur les murs de Paris la reproduction d’un décor qui figurait l’intérieur d’un dortoir. Quelques renseignemens exacts sur le fonctionnement de ces œuvres ne sout donc pas tout à fait hors de saison, et peut- être, après la fiction, trouvera-t-on encore quelque intérêt dans la froide réalité.


III.

Souvent, en France, nous prenons pour une idée nouvelle ce qui est tout simplement une idée renouvelée. Sans parler de l’ancien droit d’asile dans les églises, dont à vrai dire profitaient surtout les criminels, il existait à Paris un couvent de l’ordre hospitalier de Saint-Mathurin sur le portail duquel étaient gravés ces vers :

Faites, pour Dieu ! bonnes personnes,
A cet hôpital vos aumônes
D’argent, de lits, de couvertures,
Pour héberger les créatures
Qui viennent hôpital quérir,
En aidant à les soutenir.
Ils prieront Dieu que soyez mis
Dans le ciel avec vos amis.


Ce couvent hébergeait non-seulement des malades, mais des malheureux. Il en était de même de la basilique de Saint-Julien-le-Pauvre, devenue depuis la chapelle de l’Hôtel-Dieu. Mais il est certain que la tradition de ces œuvres charitables était perdue à Paris; plusieurs villes de France et de l’étranger, entre autres Marseille et Genève (sans parler encore de Londres ), avaient depuis un temps plus ou moins long leurs asiles pour les malheureux que, dans notre grande capitale, la porte d’aucun établissement charitable ne s’ouvrait aux individus jetés dans la rue par quelque misère inopinée. L’honneur d’avoir pris une initiative qui ne devait point demeurer stérile revient à un petit groupe d’hommes réunis dans la même œuvre par la communauté de leur foi. Ils ne s’arrêtèrent ni devant les objections qui leur étaient faites ni devant les craintes qu’on s’efforçait de leur faire éprouver, et ils ouvrirent bravement leur premier asile rue de Tocqueville, n° 9, dans l’arrondissement des Batignolles, le 2 juin 1878. Moins d’un an après, ils en inauguraient un second au n° 14 du boulevard de Vaugirard. L’expérience a donné raison aux hardis fondateurs ; depuis trois ans que l’œuvre fonctionne, elle a fait tout le bien que l’on en pouvait espérer, sans donner lieu à aucun des inconvéniens qu’on pouvait craindre. Sans doute parmi les 48,141 pensionnaires que l’œuvre a recueillis depuis le jour de sa fondation jusqu’au 1er ’ janvier 1881, il a pu se glisser quelques paresseux incorrigibles, quelques voleurs, un certain nombre de repris de justice, voire même un assassin, qui a été arrêté quelques jours après. Où est le mal? Ils auraient toujours couché quelque part. Mais tout ce qui ressemble à une surveillance, à une contrainte même passagère est tellement antipathique aux instincts des vagabonds d’habitude que ceux-ci continuent à préférer les hasards d’une nuit à la belle étoile, précédée d’une soirée au cabaret, à l’hospitalité d’une maison où il faut être rentré à neuf heures et garder le silence au dortoir. En revanche, on n’a qu’à parcourir la nomenclature des professions auxquelles appartenaient les 26,555 individus reçus en 1880 dans les deux asiles des Batignolles et de Vaugirard pour apprécier l’utilité du service rendu par ces deux maisons. Lorsqu’on voit que parmi leurs hôtes se sont trouvés 193 professeurs ou instituteurs, 2 ingénieurs, 2 avoués, 4 officiers en retraite, 2 journalistes, des peintres, des pianistes, il est impossible de pas être ému en pensant à toutes les détresses morales, pires encore que les détresses matérielles, à travers lesquelles ces naufragés de la vie ont dû passer. Cependant c’est à la classe des travailleurs manuels qu’appartient, comme on peut penser, la grande majorité des passagers de l’asile de nuit. Sur ce nombre, 11,007 appartenaient à des professions rurales : laboureurs, vignerons, terrassiers, et étaient probablement venus à Paris, attirés par ce mirage des salaires élevés qui exerce sur les habitans de nos campagnes une fascination si dangereuse. Ce chiffre était de 3,994 plus élevé que celui des années précédentes, et c’est peut-être, il faut tout dire, le seul inconvénient d’une œuvre excellente que d’ajouter ainsi aux séductions de ce mirage l’attrait d’une hospitalité gratuite.

Je n’allongerai pas inutilement cette étude par une description minutieuse des deux maisons, assez semblables du reste, de la rue de Tocqueville et du boulevard de Vaugirard. Les murs sont à mes yeux beaucoup moins intéressans que les hommes, et je m’imagine que sur ce point mes lecteurs sont un peu comme moi. Quand je leur aurai dit que dans l’une et dans l’autre maison on pénètre par une petite cour où donnent les dépendances : magasin, salles de bain et de désinfection, etc., que chacune contient trois dortoirs à peu près d’égale grandeur, et qu’au boulevard de Vaugirard, dont l’installation est beaucoup plus vaste, ces dortoirs donnent dans une sorte de grand hall garni de bancs, que les lits sont d’étroites couchettes en fer garnies d’un matelas en varech, enfin que la propreté la plus stricte règne dans les deux établissemens, je leur aurai fourni, il me semble, tous les renseignemens dont leur curiosité pourrait être tentée. Ce qui vaut vraiment la peine d’une visite, c’est de voir l’aspect des pensionnaires de l’asile et le traitement qu’ils reçoivent. Pendant la courte durée de leur séjour, le régime auquel ils sont soumis est celui de la discipline militaire tempérée par la charité chrétienne. La tenue des deux maisons est confiée à un gérant et à des employés qui tous sont d’anciens soldats, car une certaine fermeté de main est parfois nécessaire avec quelques pensionnaires turbulens, et il n’est pas mauvais que le ruban rouge ou la médaille militaire attachée à la poitrine des surveillans leur rappelle qu’au besoin ils auraient affaire à forte partie. Mais chaque soir un membre du comité vient assister au coucher et adresser à ces malheureux quelques paroles dont l’accent cordial est bien nouveau aux oreilles du plus grand nombre. Le coucher est précédé par la récitation de la prière, et il faut l’intolérance à rebours qui caractérise notre temps pour qu’on ait eu l’idée de reprocher aux fondateurs cette manifestation publique de la foi qui les soutient dans leur œuvre. Ils prennent soin cependant de rappeler chaque soir à leurs pensionnaires qu’on n’exige d’eux aucune adhésion formelle, mais seulement ces marques extérieures de respect qu’on doit à l’expression de toute croyance sincère. Cette récitation de la prière a donné lieu cependant à quelques incidens. « Si ce sont des bondieusards, je ne veux pas de leur hospitalité! » s’écria un jour un homme en haillons, et il sortit fièrement. En revanche, un autre, s’élançant un jour sur la petite estrade du gérant, dit à haute voix : « Je reviens de Nouméa et j’ai été chez les amis; ils m’ont repoussé; je suis venu chez les cléricaux, et ils m’ont reçu. Ma foi, vivent les cléricaux! » Mais le plus généralement la récitation de la prière se poursuit gravement, sans tumulte, et c’est même un spectacle qui ne manque pas d’une certaine solennité.

Dois-je avouer cependant qu’en assistant à cette pieuse cérémonie, j’étais moins attentif à la prière elle-même qu’à la contenance des malheureux qui m’entouraient? Quelques-uns semblaient écouter pour la première fois un langage inconnu ; le plus grand nombre s’y associait au contraire, tout au moins des lèvres, en récitant la dernière partie de l’oraison dominicale. Mais parmi ceux-là même combien en était-il pour lesquels ce Dieu dont on évoquait le nom devant eux était un souvenir disparu dans les brouillards de l’enfance et perdu de vue à travers les épreuves de la vie, comme à mesure qu’on s’avance vers la haute mer on perd de vue le port dont on est parti! Après la prière, les pensionnaires passent au dortoir dont, par une pensée délicate, on baisse aussitôt le gaz, pour leur épargner l’humiliation d’étaler les uns devant les autres l’état déplorable de leur linge en guenilles, et au bout de quelques minutes, ils sont profondément endormis. Le lendemain, ceux qui ont épuisé leurs trois nuits d’hospitalité, et qui ne sont pas autorisés pour quelque raison particulière à demeurer plus longtemps, quittent l’asile et reprennent leurs pérégrinations, non sans avoir goûté du moins ce repos du corps que procurent quelques nuits tranquilles et ce soulagement de l’âme que fait éprouver dans la détresse la rencontre d’une sympathie inattendue. Enfin beaucoup obtiennent du travail par les soins de l’œuvre, et je terminerai ces renseignemens par un chiffre qui est la meilleure preuve du bien que fait l’œuvre, en même temps que la meilleure réponse aux critiques dirigées contre elle : en 1880, sur 26,555 passagers, 3,929 ont trouvé du travail par l’intermédiaire de la société.

Grâce à Dieu, le mal n’est pas seul contagieux : le bien l’est aussi, et parfois plus rapidement. A peine l’œuvre de l’hospitalité de nuit pour les hommes était-elle entrée en exercice que son succès même faisait sentir une lacune. S’il était utile de tendre la main à l’homme errant la rue, combien cette assistance n’était-elle pas plus nécessaire encore à la femme? Plus rude, en effet, est pour elle la nuit passée sur un trottoir, plus périlleux le refuge cherché dans quelques-uns des asiles favoris du vagabondage, plus humiliante l’arrestation par la police. Et puis, il y a toujours pour la femme le danger suprême d’acheter l’hospitalité à un prix trop facile. On m’excusera de rapporter ici, malgré sa brutalité, une histoire à la fois banale et typique, qui m’a été directement racontée. Une jeune fille, atteinte d’une inflammation des paupières qui loi rendait impossible l’exercice de son métier de couturière, avait été expulsée de son logis. Elle erra deux jours dans le quartier, couchant la nuit dans la cave d’une maison abandonnée. Le troisième, elle fut rencontrée par un vieillard, machiniste dans un théâtre de barrières, qui lui offrit de partager sa chambre dans une immonde cité où il habitait. Mais à son hospitalité il mit un prix grossier. De ce marché naquit un enfant chétif dont les traits blafards, boursouflés, accusaient la vieillesse du père et la mauvaise santé de la mère. La pauvre fille ne s’en croyait pas moins tenue à une certaine reconnaissance vis-à-vis de ce vieux débauché. Pendant qu’il dormait débraillé sur un lit défait, cuvant son vin de la veille, elle parlait de lui à voix basse, avec un certain respect, et, pour le désigner, l’appelait « ce monsieur. »

Dès qu’on eut senti la lacune, elle fut bientôt comblée. L’honneur en revient à la Société philanthropique, qui est aujourd’hui, avec la Société de charité maternelle, l’œuvre la plus ancienne de Paris (car elle célébrait l’année dernière le centenaire de sa fondation) et qui comprend dans son comité directeur des catholiques, des protestans et des israélites. Par ses soins un asile de nuit pour les femmes et les enfans fut inauguré le 23 mai 1879, au n° 253 de la rue Saint-Jacques. Cet asile a été installé dans un très vieux bâtiment qui appartient à l’Assistance publique. L’aspect extérieur en est des plus humbles : on dirait une maison de pauvres, et, bien que nulle part le luxe ne soit plus déplacé que dans une maison ouverte à toutes les misères, peut-être pourrait-on désirer cependant que certaines installations intérieures y fussent plus spacieuses. Entre autres, la pièce du rez-de-chaussée, qui sert de salle d’attente pour les femmes avant qu’elles montent aux dortoirs, est singulièrement petite, et lorsque l’asile reçoit le même soir, ce qui n’est pas rare, quatre-vingt-dix à cent pensionnaires, à peine peuvent-elles se mouvoir. Si, avant de pénétrer dans cette salle, on s’arrête sur le seuil, et si on regarde sans être vu par la porte vitrée qui en ferme l’entrée, il est difficile de contempler sans émotion le spectacle qui s’offre à vos yeux. Toutes ces femmes sont là devant vous, assises sur des bancs de bois, avec l’air inquiet d’un animal qui cesserait à peine d’être poursuivi, affaissées sur elles-mêmes comme si elles ployaient sous le poids trop lourd du malheur qui pèse sur elles, et gardant le morne silence de personnes qui sont trop absorbées dans la méditation de leurs infortunes pour prendre intérêt à celles d’autrui. Sur leurs genoux, à leurs pieds, des enfans crient, jouent ou demeurent comme hébétés, et je ne sais ce qui est le plus triste de ces cris, de cette stupeur ou de ces jeux. Il semble qu’on ait sous les yeux, dans cette petite salle, l’accumulation de toutes les détresses humaines. Aussi peu de personnes, peu de femmes surtout, visitant l’asile, ont-elles été amenées en présence de ce spectacle sans avoir senti leur cœur se serrer et les larmes leur monter aux yeux.

Avant de pénétrer dans la salle d’attente, les femmes ont dû passer devant le bureau du directeur, où elles ont répondu à une sorte d’interrogatoire, et par la salle de bains, où elles subissent au point de vue de la propreté une inspection nécessaire. Il est triste d’avoir à dire que l’état de saleté auquel la misère a réduit quelques-unes de ces femmes est tel qu’un seul bain ne suffit pas toujours à en effacer les conséquences. Or comme les lits des dortoirs sont tenus avec une propreté minutieuse, il est impossible de les y admettre dans cet état, et pendant le temps nécessaire à purifier leurs corps et leurs vêtemens, on les fait coucher dans un dortoir spécial, sur des matelas en treillis de fil de fer, garnis d’une couverture, qui sont moins durs à l’user qu’à l’aspect. Ce dortoir est également réservé aux femmes qui sont l’objet d’une suspicion légitime parce qu’elles ne sont munies d’aucun papier et qu’elles n’ont pu fournir au directeur aucuns renseignemens satisfaisans sur leur origine et leur dernier domicile. Dans une maison ouverte la nuit à tout venant, certaines précautions sont, en effet, nécessaires, bien que l’expérience ait révélé sous ce rapport des inconvéniens assurément moindres que ceux dont les fondateurs s’étaient préoccupés. Cependant il n’est pas sans exemple que leur charité ait été victime de quelque mystification. Il n’y a pas bien longtemps, l’asile reçut un soir une jeune fille de seize à dix-sept ans, assez soigneusement mise, qui se donnait pour une maîtresse de piano venue de Bruxelles à Paris pour y donner des leçons. Comme on la pressait de questions, elle Unit par raconter qu’elle s’était querellée avec sa mère et qu’elle s’était enfuie en cachette par le chemin de fer. On lui offrit aussitôt d’écrire à ses parens à l’adresse qu’elle indiquait, de se faire l’intermédiaire d’une réconciliation et de la garder à l’asile jusqu’à réponse favorable. La jeune fille accepta; puis, au bout de trois jours, trompant la surveillance dont elle était l’objet, elle s’enfuit, non sans avoir dévalisé le tiroir de la directrice. Bientôt on apprit que nom, adresse, histoire, tout était faux et qu’on avait été la dupe d’une habile voleuse.

Pareilles mésaventures sont cependant excessivement rares. Moins rares les histoires romanesques, fuites de la maison paternelle, enlèvemens, séductions dont l’asile de nuit voit l’instructif dénoûment. Plus d’une fois, le cabinet de la directrice a été témoin de scènes de réconciliation entre une jeune fille repentante et une famille éplorée ; admirable matière à mettre non pas en vers latins, mais en feuilleton, et que nos romanciers ne dédaigneront certainement pas. Mais ce ne sont là que des incidens dans la vie de l’asile, et les femmes que la maison recueille chaque soir sont ordinairement des victimes de la misère banale et prosaïque : ouvrières sans ouvrage, bonnes congédiées, paysannes dont les maris, faute de trouver du travail, sont venus échouer de leur côté à l’asile des hommes; vieilles servantes qu’on renvoie de partout parce que, leur dit-on de tous côtés, elles ne sont plus bonnes à rien ; quelquefois aussi des femmes qui ont connu des jours meilleurs et auxquelles cette promiscuité de l’asile est tellement pénible qu’on leur accorde la faveur d’une chambre à part : institutrices, demoiselles de compagnie, artistes, femmes ruinées par leurs maris (une entre autres dont toute la fortune avait été dévorée par la roulette), voire une comtesse authentique, mais qui était bien un peu quémandeuse et qui, sous prétexte qu’elle avait écrit un roman, allait mendier chez les gens de lettres; parfois même des excentriques telles que certaine pèlerine qui, ne parlant qu’une langue assez peu usuelle, le hongrois, se rendait à pied de Jérusalem à Lourdes, un bâton à la main et des coquilles à son chapeau. Tout cela reçoit, pour un temps qui varie de trois à cinq nuits, la même hospitalité, couche dans les mêmes lits d’un confortable et d’une propreté inconnus à la plupart d’entre elles, mange matin et soir la même soupe, trouve la même sympathie et reçoit la même assistance. L’immense service rendu n’est pas seulement, en effet, l’offre d’un lit gratuit dans une maison honnête; c’est une main tendue dans un moment de détresse, c’est un bon conseil donné, c’est souvent du travail procuré. Sur 7,418 femmes qu’a reçues l’asile depuis le jour de l’inauguration jusqu’au 1er juillet de cette année, 1,085 sont ainsi rentrées dans les conditions d’une vie normale. Et c’est là, comme pour l’asile des hommes, la meilleure preuve de l’utilité de l’œuvre, la meilleure réponse aux critiques qu’elle a pu soulever.

Parmi ces détresses si variées, il en est qui ne sont pas toujours imméritées. Chaque soir se présentent invariablement à l’asile un certain nombre de jeunes filles qui sortent de l’hôpital voisin, de la Maternité, avec un enfant illégitime sur les bras. Elles viennent attendre le secours de 30 francs que l’Assistance publique accorde aux filles mères. Pendant ce temps, elles cherchent aussi le moyen de placer leur enfant en nourrice au meilleur compte possible. On voudrait que cette étape de quelques jours, dont une donation généreuse permet parfois, au grand profit de leur santé, de prolonger la durée, pût servir en même temps à éveiller en elles quelques velléités de repentir, quelques notions d’une vie plus régulière. Lorsqu’on essaie, on vient se heurter à une indifférence morale absolue et même à une sorte d’inintelligence du langage qu’on leur tient. Si grand est le nombre de celles qui ont commis la faute avant elles qu’elles ne paraissent pas bien comprendre l’importance que d’autres y attachent. Lorsqu’à une deuxième ou à une troisième récidive, on leur tient un langage un peu plus sévère, leurs réponses révèlent parfois chez elles l’existence de ces demi-morales qui sont souvent plus difficiles à combattre que l’immoralité absolue. Une jeune fille qui, déjà mère de deux enfans, se présente avec un troisième, répondra non sans une nuance de fierté : « Mais ils sont tous les trois du même père. »

Une détresse plus grande encore et aussi plus digne d’intérêt est celle des femmes qui, mères de plusieurs enfans, vivaient honnêtement du travail d’un mari qu’elles ont perdu tout à coup, ou par lequel (fait assez fréquent dans les classes populaires), elles ont été abandonnées. Quel conseil donner à ces infortunées ? Quelles espérances leur faire entrevoir ? Comment oser même leur conseiller la résignation, lorsque demain leurs enfans leur demanderont du pain ? Cependant, si difficiles à soulager que soient de pareilles misères, c’est encore leur rendre service que de leur donner le temps d’implorer l’assistance des parens qui leur restent, et en tout cas, avant qu’elles quittent l’asile, d’habiller à nouveau leurs enfans avec des vêtemens bien chauds. Mais il leur échappe parfois quelques-uns de ces mots atroces et navrans qui expriment le dernier terme de la détresse humaine. Comme une personne qui visitait un soir l’asile demandait à l’une de ces femmes, demeurée veuve avec trois enfans dont elle paraissait prendre grand soin, si elle en avait d’autres, celle-ci répondit avec douceur : « J’en avais encore un. mais heureusement il est mort, en même temps que mon pauvre mari. »

Les asiles de nuit pour hommes et pour femmes font donc un bien incontestable. Une seule chose pourrait compromettre l’avenir de ces œuvres : ce serait de leur donner une extension trop grande. Pour les hommes, il existe déjà deux asiles et un troisième sera prochainement ouvert. Pour les femmes, sans compter une maison dénature, il est vrai, un peu différente, ouverte à Auteuil qui reçoit beaucoup moins de pensionnaires, et les garde plus longtemps pour les faire travailler, un second asile sera prochainement installé à Montmartre; peut-être un troisième à Belleville. C’est assez; plus ce serait trop. Rien n’aurait de plus déplorables conséquences que la mise à exécution de ce projet auquel l’administration de l’Assistance publique a sagement refusé son concours, de créer un asile municipal dans chacun des vingt arrondissemens de Paris. On encouragerait ainsi l’existence d’une population flottante de vagabonds qui n’aurait jamais de domicile et qui vivrait exclusivement dans ces asiles. L’expérience de ce qui se passe à Londres est là pour le prouver. Il existe à Londres depuis une date très ancienne un dortoir pour la nuit (casual ward) dans chacun des workhouses de la métropole, soit trente en tout. L’hospitalité que reçoivent les hôtes de ces casual wards est toute différente de celle qu’on leur offre dans les asiles de nuit à Paris. L’une est toute charitable; l’autre tout administrative. A Londres, on les reçoit sans s’informer de ce qu’ils faisaient la veille, de ce qu’ils deviendront le lendemain. On se borne à les faire baigner, à leur donner un morceau de pain et à les laisser s’étendre sur un Ut de camp en grosse toile, avec une couverture pour se tenir chaud. Il n’y a point de berceau pour les enfans : ils s’allongent sur le lit de camp à côté de leur mère, et je ne sais pourquoi il y a quelque chose de particulièrement triste à voir se dessiner sous une étoffe grossière les formes amaigries de leurs petits corps. Le lendemain matin, on leur fait à tous payer leur nuit au prix d’un travail qui pour les hommes ne laisse pas d’être assez rude : casser des pierres, scier du bois, en faisant mouvoir une lourde scie mécanique, et cela pour les dégoûter du casual ward. Dans certains de ces dortoirs, on a même établi un système de lits séparés (separate berth) pour qu’ils ne soient pas attirés par l’agrément de la société et de la conversation. Rien n’y fait : sur 37,221 individus auxquels l’hospitalité a été donnée en 1879, 14,135 ont été reconnus (identified) pour être des vagabonds d’habitude par les officiers chargés de la surveillance. Multiplier outre mesure à Paris le nombre de ces asiles serait donc échouer sur le même écueil et transformer en un encouragement pour la paresse des institutions qui doivent servir exclusivement à la misère. La charité aura bien assez à faire de soutenir tous ceux qui d’ici à quelques mois seront en activité. Ce n’est pas du reste qu’elle ait jusqu’à présent failli à ce devoir. Pendant le rude hiver de 1879 à 1880, sa sollicitude s’est surtout manifestée par la quantité de vêtemens d’enfans qui ont été envoyés à l’asile de la rue Saint-Jacques, et aussi par le grand nombre d’offrandes modestes dont le total n’a pas laissé de faire une somme assez considérable. Un jour, entre autres, une femme se présentait à l’asile et, tirant d’un porte-monnaie bien peu garni une pièce de quarante sous, elle dit avec embarras : « Voulez-vous recevoir ceci, je ne suis pas heureuse, et je ne peux pas faire davantage. » Un autre jour,.. mais M. Coppée dira mieux que moi cet épisode dont le récit a ému sa fibre sensible et lui a inspiré des vers touchans :

Un jour sur ce vieux seuil, connu de la misère,
Une femme parut de qui la pauvreté
Semblait s’adresser là pour l’hospitalité.
On allait faire entrer la visiteuse pâle.
Quand celle-ci, tirant de dessous son vieux châle
Des vêtemens d’enfans arrangés avec soin,
Dit : « Mon petit est mort et n’en a plus besoin.
Ce souvenir m’est cher, mais il est inutile.
Partagez ces effets aux bébés de l’asile. »


Cette charité silencieuse du pauvre envers le pauvre n’a-t-elle pas quelque chose qui console de bien des corruptions ?


IV.

Nous avons jusqu’à présent étudié la vie matérielle du pauvre, mais nous n’avons pas étudié sa vie morale, et c’est là une étude qui dépasse de beaucoup la première en difficulté. Il est en effet singulièrement malaisé de se représenter les sentimens d’êtres qui vivent, on peut le dire, dans des conditions de civilisation absolument différentes des nôtres, bien qu’ils soient citoyens du même pays et habitans de la même ville. Avec eux nous n’avons rien de commun, sauf le fond des souffrances et des passions humaines ; nous n’éprouvons pas les mêmes angoisses, nous ne connaissons pas les mêmes peines, nous ne partageons pas les mêmes plaisirs. On ne peut donc pénétrer dans leur vie morale que par divination et par conjecture, en s’appuyant cependant sur l’observation extérieure. Je dirai même que l’observation ne suffit pas et que, pour bien peindre l’existence des classes inférieures, il faut encore l’imagination dont les créations peuvent être plus fidèles que la reproduction plate et nécessairement incomplète de la réalité. Aussi ne puis-je m’empêcher de regretter qu’il n’existe pas dans notre littérature un vrai roman populaire. Je ne saurais donner ce nom à l’Assommoir, qui ne peint, avec vigueur et vérité il est vrai, qu’un côté de la vie du peuple : le cabaret, et je ne vois dans notre littérature qu’un homme qui serait capable d’entreprendre cette tâche, précisément parce qu’il excelle à peindre la complexité des choses et des vies, c’est M. Alphonse Daudet. Mais à défaut d’œuvres d’imagination, il existe deux ouvrages qui valent la peine d’être lus, car la vie du peuple y est dépeinte par des hommes qui l’ont connue et pratiquée. Le plus ancien de ces ouvrages est le Secret du peuple de Paris, publié en 1863, par M. Corbon, ancien représentant du peuple, aujourd’hui sénateur; l’autre, plus moderne, est le Sublime, ou le Travailleur en 1870, par M. Denis Poulot, ancien ouvrier, aujourd’hui maire du XIe arrondissement.

M. Corbon a étudié surtout les mœurs politiques du peuple de Paris, qu’il divise en trois classes : la classe des nuisibles, la classe des travailleurs moyens, et la classe supérieure, dont seule il analyse les idées, les tendances et les préjugés avec une grande connaissance de cause. Mais cette classe supérieure ne comprend, de son propre aveu, que les cinq dixièmes du peuple de Paris; la moitié de ce peuple (plus de la moitié peut-être en réalité) ne rentre donc pas dans ses observations. Au contraire, dans son livre du Sublime, dont la deuxième édition est postérieure de près de dix ans à l’ouvrage de M. Corbon, M. Denis Poulot s’est surtout appliqué à peindre les mœurs des travailleurs parisiens, et en particulier celles d’une classe à laquelle il a appartenu : les ouvriers en fer. C’est là aussi une étude un peu restreinte, mais en revanche prise sur le vif. M. Denis Poulot divise ses anciens compagnons de travail en deux catégories : les ouvriers et les sublimes, les premiers travaillant plus souvent qu’ils ne boivent, les seconds buvant plus souvent qu’ils ne travaillent. 40 pour 100 d’ouvriers, 60 pour 100 de sublimes, telle serait, suivant lui, la proportion, sans compter que parmi les ouvriers il faut encore distinguer les ouvriers vrais (10 pour 100 environ), qui ne s’enivrent jamais, et les ouvriers mixtes, qui s’enivrent quelquefois, ce qui porterait à 90 pour 100, au moins dans l’industrie du fer, la clientèle du cabaret. C’est au reste dans le livre de M. Poulot que M. Zola a pris non-seulement l’idée de l’Assommoir, mais tous ces termes d’argot qu’il met dans la bouche de ses personnages, et encore tous ces sobriquets qui sont en train de devenir populaires : Mes-Bottes, Bec-Salé, Bibi-la-Grillade. Le Sublime a sur l’Assommoir toute la supériorité de l’original sur la copie, et il y a telle reproduction d’une conversation au cabaret écrite avec une vérité et une verve que M. Zola pourrait envier. Mais le tableau du peuple de Paris qu’a tracé M. Denis Poulot n’est pas plus complet que celui de M. Corbon, car l’un et l’autre n’ont décrit qu’une partie de la classe populaire, et l’œuvre ébauchée par plusieurs attend encore le maître capable de l’achever.

Ce tableau de la vie populaire, je n’ai pas la prétention de le tracer en quelques pages ; mais je voudrais demander à mes lecteurs de faire avec moi un effort d’imagination pour se représenter les débuts dans la vie d’un enfant, garçon ou fille, élevé dans les conditions matérielles que j’ai décrites. J’admets que cet enfant n’ait pas été mis au monde à l’hôpital et qu’il soit issu d’une union régulière. J’admets qu’il n’ait pas vu prendre place dans le lit maternel deux ou trois hôtes successifs, qu’il aura tour à tour appelés son père. Il n’en aura pas moins vu le jour et il aura grandi dans une chambre étroite où père, mère, frères et sœurs étaient déjà entassés. C’est rarement qu’à partir de six ou sept ans, il aura dans une soupente voisine partagé un matelas avec son aîné, ou qu’un rideau tendu en travers de la chambre (honnête effort de décence que j’ai remarqué dans quelques pauvres intérieurs) aura dérobé à ses yeux le lit de ses parens. Le plus souvent, avant qu’il soit en âge de comprendre, il aura tout vu, tout su, et rien ne subsistera chez lui de ces saintes ignorances que nous conservons avec tant de soin chez nos enfans. Dès que ses petites jambes commenceront à le porter, un autre genre de vie commencera pour lui. Poussé par l’instinct du mouvement qui est si naturel à son âge et fuyant la tiédeur nauséabonde du logis encombré où sa mère ne cherchera guère à le retenir il descendra dans la rue. Après avoir commencé par s’asseoir sur le pas de la porte et par jouer dans le ruisseau, il s’éloignera chaque jour davantage, cherchant, à mesure que les forces lui viendront, les rues populeuses et brillantes; ou bien il se mêlera dans les cours, dans les passages, dans les cités, aux jeux des grands et des grandes, jeux bruyans, brutaux, qui portent parfois des noms obscènes.

Lorsqu’il arrive vers l’âge de six ou sept ans, une première crise s’ouvre dans sa vie : celle de l’école. Y sera-t-il envoyé par ses parens? Dans une certaine mesure, son avenir en dépend; je dis dans une certaine mesure, car je ne suis pas de ceux qui se font illusion sur la vertu moralisante de l’alphabet, de l’arithmétique ou de la géographie et qui s’écrient avec l’auteur des Poèmes populaires, M. Eugène Manuel :

Et celui qui sait lire est un homme sauvé!


Je tiens que la question des livres qu’il lira ne laisse pas d’avoir aussi son importance. Mais, sans compter que dans notre société quiconque ne sait pas lire est infailliblement voué à la misère, pour l’enfant de Paris, il n’y a pas de milieu entre l’éducation de l’école et celle de la rue. Or la première même incomplète, je dirai presque même mauvaise, vaut mieux que la seconde, qui est fatale. On ne saurait, en effet, s’imaginer, si l’on n’a pas rôdé le soir dans les quartiers populeux, ce qu’il entre de corruption dans l’âme des enfans rien que par les yeux. C’est pitié de voir, à l’âge des curiosités malsaines, garçons et fillettes béant à l’entrée des cafés-concerts et des bals mal famés, s’attroupant devant la porte de maisons dont ils ne devraient même pas soupçonner l’existence, ou, s’ils sont repoussés, s’asseyant sur le trottoir d’en face pour voir les entrans et les sortans. Sans doute l’école ne suffit pas à les préserver de ces enseignemens pernicieux, mais elles les tient captifs une partie du jour, et surtout elle leur met dans l’esprit, dans l’âme d’autres notions que cette connaissance précoce et malsaine des laideurs de la vie. Pendant la durée du temps que l’enfant du pauvre passe à l’école, c’est-à-dire de sept à douze ans, une sorte de combat se livre en lui entre ces notions et celles de sa triste expérience, combat, dont en pénétrant dans une école populaire, il semble qu’on pourrait lire à l’avance l’issue sur la physionomie des enfans. Les uns conservent un air sauvage ou sournois, leurs vêtemens sont sales et leurs cheveux tombent en mèches rebelles sur leur front bombé; les autres, au contraire, ont l’air propre et assoupli ; leur physionomie est ouverte, leur regard franc, et si ce sont des petites filles, leurs cheveux séparés en bandeaux sont soigneusement rattachés avec un ruban derrière la tête.

L’influence de l’éducation sur l’enfance est donc incontestable. Mais je crains que cette influence ne soit singulièrement compromise par la campagne de laïcisation à outrance et qu’au point de vue si important de l’éducation morale des filles, le bienfait par la multiplication des écoles ne soit compensé par la proscription des sœurs. Je m’explique : je ne prétends pas que les institutrices laïques ne donnent pas une éducation morale aux enfans : ce serait aussi absurde qu’injuste. Autant que j’ai pu voir et savoir, il y a dans ce personnel nombreux dont, avec le temps, le recrutement finira par présenter certaines difficultés, deux élémens assez distincts: l’un, composé peut-être des plus anciennes institutrices, simple, austère, uniquement préoccupé de ses devoirs et les remplissant avec conscience; l’autre plus élégant, plus dissipé et ne cherchant dans cette carrière, vers laquelle on pousse aujourd’hui si fort les jeunes filles, qu’un débouché passager. Mais les meilleures d’entre elles n’acquièrent jamais sur les enfans (c’est là un fait d’expérience) une influence égale à celle des sœurs, influence qui par les enfans remontait jusqu’aux parens. Les sœurs de ces maisons appelées si bien maisons de secours et qui s’occupaient à la fois de l’école, de la visite des indigens et de celle des malades, ont pratiqué longtemps dans les quartiers pauvres une œuvre de mission analogue à celle que des pasteurs anglais ont entreprise il y a un certain nombre d’années dans les faubourgs de Londres. La sœur Rosalie a singulièrement contribué à civiliser le quartier Mouffetard et à donner à ses habitans l’aspect relativement décent dont j’ai parlé. Les sœurs de la rue Jenner, celles de la rue Vandrezanne ont exercé une influence pareille dans ces régions de la Fosse-aux-Lions, de la Glacière, de la Maison-Blanche, où les membres de la conférence de Saint-Vincent de Paul, pénétrant pour la première fois en 1848, trouvèrent dans des cahutes en bois des habitans à demi nus qui n’osaient se montrer dans les rues que le soir. Dans ces quartiers, telle fille de la charité, au nom inconnu, exerçant depuis trente ans son humble ministère, a fini par s’acquérir une popularité assez grande pour voir, en dépit des temps, accourir en foule à son école libre des enfans dont elle a élevé les mères.

Quel est donc le secret de cette influence? C’est que les sœurs apportent dans leur enseignement quelque chose que la meilleure des institutrices n’y apportera jamais : l’amour des âmes. Quand l’institutrice laïque a enseigné toutes les matières comprises dans le programme scolaire, sa tâche est terminée, et la nouvelle morale civique, qu’on lui permettra de joindre à ce programme, n’est pas de nature à exercer beaucoup d’action sur les consciences enfantines. Au contraire, la tâche de l’institutrice congréganiste n’est qu’à moitié remplie tant qu’à l’aride programme de l’enseignement primaire elle n’a pas joint, par le précepte et l’exemple, l’enseignement des vertus chrétiennes. Les sœurs continuaient cet enseignement au-delà de l’école et retenaient les jeunes filles sous leur influence par ces liens pieux du patronage ou de la confrérie, qui font hausser les épaules aux esprits forts, mais qui n’en préservaient pas moins beaucoup de jeunes filles des tentations de leur âge. Un trop grand nombre leur échappaient sans doute, mais beaucoup aussi leur demeuraient fidèles et faisaient plus tard d’excellentes mères de famille. Il est de mode aujourd’hui de détruire cette influence et ces liens. C’est dans dix ans ou vingt ans, alors que la génération élevée dans les écoles laïques régnera en souveraine, qu’on en recueillera tous les fruits.

Une fois l’école quittée, l’enfant du peuple entre dans une nouvelle phase : celle de l’apprentissage. Ces années qui s’ouvrent devant lui sont les années décisives de sa vie; ce sont aussi les plus périlleuses. S’agit-il d’un garçon qui fera son apprentissage à l’atelier, l’auteur du Sublime, dans son style imagé, va nous dire comment les choses se passent : « A dix ou douze ans, le sublime trouve que le feignant (c’est de son fils qu’il s’agit) peut bien gagner le pain qu’il mange. On le met chez un fabricant qui lui donne un franc ou un franc vingt-cinq pour un faire un métier abrutissant, dix ou onze heures par jour, et il faut qu’il rapporte ce qu’on lui donne, sinon les taloches marchent. Voyez-vous ce petit être attelé pendant douze heures après un découpoir : comme il respire la santé! ces petites figures livides donnent le frisson. Le matin, sa mère lui donne un morceau de pain et quelques sous; dans les environs des ateliers, sur les trottoirs, vous remarquez des jeunes gens jouant à pile ou face l’argent de leur déjeuner et souvent leur morceau de pain. Ce sont des fils de sublimes qui tirent une loupe [4] et travaillent pour l’avenir. Il grandit ainsi dans ce milieu. A quinze ans, il envoie dinguer ses parens s’il n’est pas à la Roquette ou à la Conciergerie. » Entre-t-il chez un patron, son soit, en l’absence de toute surveillance paternelle, dépend de savoir si celui-ci n’est pas un brutal ou un débauché, et ce sont toutes ces circonstances, dans lesquelles sa volonté n’entre pour rien, qui feront de lui plus tard un ouvrier sérieux ou un incapable et un nuisible. S’agit-il d’une jeune fille? à l’atelier, elle aura peut-être à se défendre contre le droit du contre-maitre, beaucoup plus réel que le droit du seigneur ; chez une patronne ce sera contre les conseils de camarades plus âgées qui se moqueront de sa consciencieuse ardeur et lui enseigneront le moyen facile de compléter un salaire insuffisant. Ajoutez à ces périls du dehors que c’est l’âge des tentations intérieures et que, pour apprendre un métier, il leur faut consacrer sans relâche à un travail peu rémunéré ces belles années de la vie où la jeunesse bourdonne aux oreilles, où le goût du plaisir s’éveille, où la beauté se développe. Pensez à tout ce qui rôde autour d’eux pour les faire faillir et vous ne vous étonnerez pas que cette période de treize à dix-huit ans soit, pour les garçons comme pour les filles, celle des entraînemens funestes et des chutes irréparables.

J’admets cependant que celui ou celle dont nous cherchons ainsi à nous représenter l’existence ait échappé à tous ces périls. L’apprenti est devenu un ouvrier suffisamment habile et pourvu d’un métier. La jeune fille a trouvé un mari. Le ménage est constitué ; quelle sera sa vie? Cette vie dépendra sans doute en grande partie du gain journalier du mari et de la femme. Lorsqu’en recherchant les causes de la misère, j’aurai à parler du taux des salaires, je montrerai que Paris est le paradis des ouvriers et que la misère serait assurément moins grande si le cabaret et le plaisir ne dévoraient les ressources d’un grand nombre. Mais j’aurai aussi à montrer que beaucoup, faute de santé, d’adresse ou d’intelligence, végètent forcément dans les bas métiers, gagnant péniblement un salaire insuffisant. Or comme c’est la vie de la misère qui nous occupe, il nous faut supposer un ménage composé d’un mari, d’une femme, de deux ou trois enfans, non point (pour demeurer dans la moyenne) réduits au dernier degré de la détresse, mais vivant au jour le jour du salaire quotidien du père, complété par celui de la mère, quand le soin de ses enfans lui laisse le loisir de travailler, un ménage côtoyant par conséquent l’indigence absolue et prêt à y tomber au premier jour de chômage ou de maladie. Au sein de cette vie incessante de labeur et d’anxiété, quels sont les rapports de leurs sentimens aux nôtres? Dans la docilité avec laquelle ils supportent cette dure existence, quelle est la part de la résignation et celle de l’insensibilité ? De quel œil envisagent-ils cette différence de leur condition à la nôtre et la hauteur de cet échafaudage social dont ils supportent le poids écrasant? Ce sont là autant de questions qu’on ne peut se poser sans crainte et auxquelles on ne peut répondre que par des conjectures. Mais puisqu’ils ont comme nous la faculté de jouir et de souffrir, maintenant que nous savons quelles sont leurs souffrances, cherchons si elles sont du moins compensées par quelques plaisirs. Nous nous demanderons ensuite quelles sont leurs croyances et nous aurons ainsi réuni quelques-uns des élémens de leur vie morale.

On sera peut-être étonné de m’entendre parler des plaisirs de la misère, comme si elle en pouvait, surtout comme si elle en devait avoir. Sans doute il est très facile de dire à celui qui gagne péniblement sa vie: « Depuis ta plus tendre jeunesse jusqu’au jour de ta mort, tu n’accorderas à toi et aux tiens ni une seule dépense de luxe ni une seule journée de gaîté. Tu ne mèneras jamais ta femme au théâtre devant lequel vous passez tous les soirs en revenant de votre ouvrage. Tu n’iras jamais avec tes enfans t’amuser une journée à la campagne. Lorsqu’au retour d’une honnête promenade, le dimanche, ils se traîneront sur tes pas accablés de fatigue, tu ne leur permettras ni de s’asseoir pour se désaltérer dans une guinguette ni de monter sur le haut d’un omnibus. Lorsque ton petit garçon te demandera en pleurant un jouet de la boutique à cinq sous, tu le lui refuseras. Tu n’achèteras ni un ruban de soie pour ta femme, ni une robe en percale pour ta petite fille. Tu leur refuseras comme à toi-même toute espèce de plaisir et, au milieu de cette civilisation raffinée, de ce luxe qui vous environnent, tu mèneras, tu leur feras mener la vie d’un sage, d’un stoïcien, d’un anachorète. » Tout cela est très facile à dire au pauvre, et c’est assurément un sage conseil à lui donner; mais quel est celui d’entre nous qui se ferait fort de le mettre en pratique à sa place? Pourvu donc que la misère s’abstienne (ce qu’elle ne fait malheureusement pas toujours) des plaisirs où elle use son corps et dégrade son âme, il ne faut pas s’offusquer de ce qu’elle se mêle, le plus souvent qu’elle peut, aux plaisirs du peuple, dont elle mène après tout la vie, avec cette différence que, pour elle, les privations sont plus grandes et les plaisirs plus rares. Voyons donc quels sont à Paris les divertissemens du peuple.

Pour combien l’habitude entre-t-elle dans le plaisir ou contribue-t-elle au contraire à l’émousser? Il y a des familles de paysans qui rêvent d’aller à Paris et qui économisent plusieurs années dans ce dessein. Pour eux, la nature est sans charme, les champs sans poésie. Ils rêvent des boulevards et des Champs-Elysées. Au contraire, le Parisien, j’entends le plus pauvre et le plus humble, rêve de la campagne. Du fond de sa ruelle obscure, sous le toit de sa mansarde enfumée, il soupire après le ciel bleu, les bois et la verdure. Cet instinct demeure chez lui si constant et si fort que ceux-là dont le métier consiste à tirer profit des besoins populaires cherchent à y donner satisfaction. On sait la place que tenait autrefois dans les œuvres de nos pères le mot de bosquet. Ce mot a disparu de notre littérature ; mais il a trouvé quelque part un refuge : c’est sur les enseignes des marchands de vins. Il n’y a gargotier possédant dans-son arrière-cour une tonnelle et un buisson qui n’inscrive aussitôt sur sa devanture ces mots pompeux : jardins et bosquets. Il existe dans le haut de Belleville, tout contre les fortifications, un grand restaurant qui est encombré le dimanche et où il n’y a pas une noce du quartier qui ne vienne passer la soirée du samedi. Ce restaurant doit sa popularité à une source, une vraie source, dont les eaux abondantes et fraîches servent à alimenter un petit bassin artificiel entouré d’assez beaux peupliers. Cette fausse nature fait la joie des habitués, qui naviguent toute l’après-midi en bateau sur cette cuvette, bonnement convaincus qu’ils se promènent sur un lac.

Mais ce sont là plaisirs de demi-bourgeois. Le peuple aime mieux la vraie campagne. Dès que le vent chaud d’avril soulève au soleil, dans les faubourgs, une poussière dorée et dès que les marchandes des quatre saisons commencent à pousser devant elles leurs petites charrettes remplies de gros bouquets de lilas dont l’odeur monte à la tête, c’est tous les dimanches un véritable exode de la population parisienne vers ces localités des environs de Paris dont Paul de Kock a été le Rousseau ou le Chateaubriand et dont plus d’une chanson populaire a conservé les noms : Les Lilas, Les Prés-Saint-Gervais, Romainville, Bagnolet, Montreuil, Le Raincy, Montfermeil. Les uns vont en chemin de fer et s’entassent par une chaleur étouffante dans des wagons de troisième classe : ce sont les riches; les autres vont à pied : ce sont les pauvres. Arrivés au lieu qu’ils ont choisi comme but de leur excursion, ils s’assoient sur l’herbe et mangent en famille le pain, le fromage, la charcuterie qu’ils ont apportés de Paris, ou bien ils s’attablent chez un traiteur, non sans avoir auparavant marchandé le prix de la nourriture malsaine qu’il va leur servir. S’il y a dans le voisinage quelque fête de village, ils ne pourront résister au plaisir de passer en revue les boutiques de pain d’épice et d’applaudir aux tours de force des hercules de foire. Puis ils finiront par s’étaler quelque part à l’ombre et par s’absorber dans la jouissance en quelque sorte animale d’une journée d’air et de repos. Le soir, ils rentreront dans Paris par quelqu’une de ces grandes artères des faubourgs, à pied, comme ils sont venus, le père portant sur son épaule le petit dernier, dont la tête ballotte de sommeil, la mère tirant par la main les aînés, qui pleurent de fatigue, tous harassés, rongés, en sueur, mais ayant oublié pendant quelques heures le propriétaire qui réclame son terme, le boulanger qui refusera demain de faire crédit, et convaincus qu’ils ont passé une bonne journée.

Cette passion que les êtres les plus misérables, parfois les plus dégradés, éprouvent pour la campagne été très bien rendue par l’auteur de la Chanson des gueux, M. Richepin, dans une pièce de vers que je m’enhardirai à citer, en demandant pardon en mon nom, sinon au sien, de quelques mots assurément peu familiers aux lecteurs de la Revue :

Les voyous les plus noirs sont fous de la campagne.
L’hiver, ils vivent dans Paris, ainsi qu’au bagne,
Captifs. La liberté pour eux, c’est le printemps.
Aussi, lorsque l’hiver les lâche, ils sont contens.
Pour recevoir avril, plus d’un se débarbouille,
Et le nouveau soleil illumine l’arsouille.
Il va droit devant lui, rêveur, sans savoir où.
Gambadant comme un chien et chantant comme un fou,
Rien qu’à voir les talus, les fossés et les buttes.
C’est là que, tout gamin, il faisait des culbutes.
C’est là, les soirs d’été, qu’il se gavait de flan.
C’est là qu’il enleva son premier cerf-volant.
C’est là qu’il vint un jour avec Jeanne, la sienne,
Du temps qu’elle portait un tablier d’indienne.
C’est là qu’en rougissant ils s’assirent très las
Et que leur amour frais fleurit comme un lilas.
Or l’on a beau depuis avoir oublié Jeanne,
Vivre comme un cochon, s’abrutir comme un âne,
Après tout, on n’est pas un sans-cœur, n’est-ce pas ?
Et le méchant vaurien retrouve à chaque pas
Un nid de souvenirs qui chante dans son âme.
…………….
Ainsi le rossignol n’a qu’à chanter, sa voix
Fait taire autour de lui tous les oiseaux des bois.
Ainsi le doux passé, plein de mélancolie,
Fait taire le présent de l’arsouille. Il oublie...

Et sans honte de sa faiblesse, sans scrupule,
Sans penser qu’on pourrait le trouver ridicule,
Il pleure doucement, l’arsouille, et dans ses yeux,
Ces pleurs inattendus sont plus délicieux
Que si dans une fleur du soleil embrasée
Un oiseau déposait des gouttes de rosée.


Un plaisir que le peuple de Paris goûte non moins que la campagne, c’est le théâtre. J’oserai affirmer qu’il n’y a pas un ouvrier qui ne s’accorde ce plaisir deux ou trois fois par an. Aussi tous les faubourgs de Paris, Belleville, La Villette, Montmartre, Les Batignolles, Grenelle, Montparnasse, les Gobelins, d’autres encore ont-ils leurs salles de spectacle où s’entasse chaque soir un public enthousiaste, à la fois intelligent et naïf. Chassé des théâtres de l’ancien boulevard du crime par l’opérette ou la féerie, le drame s’y est réfugié, car le drame est la passion du peuple. Il faut voir quelles larmes sincères des femmes en bonnet versent sur les malheurs de l’héroïne, avec quels applaudissemens frénétiques des hommes en blouse saluent la punition du traître et la réhabilitation de l’innocence. Aussi est-ce grande fête pour le peuple lorsque les premiers théâtres de Paris ouvrent gratuitement leurs portes et que nos meilleurs acteurs se font honneur de déployer leur art devant lui. Mais c’est encore le drame qu’ils préfèrent, et j’ai été frappé de voir, à la représentation donnée par le Théâtre-Français dans l’après-midi du 14 juillet, avec quelle attention passionnée les péripéties du Cid (qui n’est qu’un sublime mélodrame) étaient suivies par un public manifestement anxieux de savoir si Rodrigue finirait par épouser Chimène. Il y a là même, au point de vue politique, un moyen d’action singulièrement puissant sur les imaginations populaires. On l’a bien vu en 1848, quand un refrain tiré des Girondins est devenu le chant révolutionnaire. Les drames militaires d’autrefois où le petit caporal jouait un si grand rôle n’ont pas été non plus étrangers à la réaction napoléonienne. Aussi l’esprit de parti s’est-il emparé de cette arme, et dans presque tous ces drames historiques les crimes de la monarchie ou les intrigues des jésuites jouent le plus grand rôle. Beaucoup d’ouvriers ne connaissent l’histoire de Louis XV que par Latude, ou Trente-cinq Ans de captivité, sans savoir que sous son règne la Corse et la Lorraine ont été ajoutées à la France.

Le drame rencontre cependant depuis quelques années dans les quartiers populeux une redoutable concurrence : celle des cafés-concerts. L’attrait de ces calés, c’est que généralement on n’a rien à payer pour y entrer, et que le bénéfice du patron consiste à faire payer plus cher au consommateur quelque exécrable boisson. Cependant le succès de ces guinguettes musicales est dû en grande partie à l’empressement avec lequel le public élégant s’est porté à celles des Champs-Elysées. La contagion est rapide en effet de haut en bas, surtout par l’exemple des femmes. La marchande de mode va où va sa riche cliente ; les demoiselles de magasin vont où va la marchande de modes, et les jeunes filles au sortir de l’école vont où les mènent leurs sœurs demoiselles de magasin. Ba-ta-clan et les Folies-Belleville ne seraient pas aussi fréquentés si le Café des Ambassadeurs ou l’Alcazar d’été étaient déserts. C’est le même répertoire, aussi grossier, aussi bête, qu’on applaudit dans tous ces établissemens ; mais dans les cabarets-concerts (pour les appeler par leur véritable nom), la voix des chanteuses est plus ignoble, le geste plus accentué, la pantomime plus expressive. Aussi la foule entre-t-elle plus facilement dans un état de surexcitation qui se traduit par des chants et par des trépignemens. Cette surexcitation est encore entretenue par les allées et venues des femmes, qui dans beaucoup de ces bouges font le service et qui, sous la lumière criarde du gaz ou dans les coins obscurs, circulent avec leurs corsages échancrés dans les rangs d’un public pressé. On sent que la débauche bouillonne et que l’orgie éclaterait peut-être si la présence du garde municipal impassible qui stationne à la porte n’en contenait l’explosion. Et cependant on voit souvent aussi des ouvriers honnêtes, laborieux, venir en famille avec leurs femmes et leurs enfans se donner la récréation de ce spectacle malsain. Un soir (c’était dans un café-concert situé aux environs de la Bastille), je vis entrer ainsi un ménage accompagné d’une petite fille qui pouvait avoir environ dix ans et qui traînait péniblement à l’aide de béquilles ses jambes atrophiées. Les mains noircies de l’homme indiquaient des habitudes de travail ; une alliance passée au doigt de la femme montrait qu’elle était une véritable mère de famille. Tous deux prenaient grand soin de la petite infirme et l’assirent avec précaution sur une chaise, en mettant ses béquilles à sa portée. A ce moment, la chanteuse faisait précisément retentir de sa voix la plus ignoble son refrain le plus grossier. L’enfant, joyeuse, applaudissait de toute la force de ses petites mains, et ses parens semblaient ravis du plaisir qu’ils lui voyaient prendre.

On peut penser ce que la fréquentation de pareils spectacles émousse de sentimens délicats et combien il se loge ainsi dans les jeunes mémoires de refrains vulgaires. Quoi d’étonnant si la chanson populaire a singulièrement baissé depuis le temps d’Emile Debraux et de Béranger? Veut-on savoir les titres de celles qui sont devenues populaires depuis quelques années et dont M. Denis Poulot va nous donner la liste : la Noce à Montreuil, le Piqueton, le Gaudriole, le P’tit Bleu... Je m’arrête dans cette énumération attristante, qu’il serait facile de prolonger indéfiniment. Ne pourrait-on pas dire, en modifiant un peu le proverbe : « Dis-moi ce que tu chantes, je te dirai ce que tu es ? » et la popularité de ces refrains vulgaires n’ouvre-t-elle pas un triste jour sur les mœurs de ceux qui les adoptent ? Cependant cette déplorable école des cabarets-concerts n’a pas réussi à détruire complètement ce vieux goût du peuple parisien pour la romance sentimentale. Les échos en retentissent même dans les milieux les plus dégradés, et la Goualeuse d’Eugène Suë, cette chanteuse de tapis-francs, qui fait applaudir ses refrains langoureux par un public de voleurs, est un type encore plus vrai qu’on ne serait tenté de le croire. Un soir que j’avais pénétré, en solide compagnie, dans un cabaret notoirement mal fréquenté, où notre présence introduisit sur-le-champ une certaine gêne, un des hommes attablés autour de nous, s’écria d’un ton d’autorité : « Silence pour la chanteuse ! » Une femme se leva, en effet, et d’une voix éraillée entonna sur un air traînant une romance où il était question d’amour, de fraternité, et dont j’ai retenu ce vers :


Jésus l’a dit : Tous les hommes sont frères.


C’était même un singulier contraste que d’entendre ce nom sacré prononcé par une pareille créature, dans un pareil lieu. Nous partîmes cependant avant le dernier couplet, car peut-être n’aurait-il pas été prudent à la longue de mettre cette fraternité à l’épreuve.

Je ne sais trop si, dans cette énumération des plaisirs populaires, il faut, après la campagne et le théâtre, parler aussi des arts. Les Parisiens ne sont pas très bien doués, en effet, sous ce rapport et ils n’ont pas cette compréhension, cette sensibilité, ce don naturel qui caractérisent certains peuples du Midi ou du Nord. Les sociétés musicales, orphéons ou fanfares, sont loin, par exemple, de tenir dans la vie du peuple de Paris la place qu’elles tiennent en Allemagne, et leurs exhibitions ne sont pas toujours heureuses. Cependant son éducation a fait quelques progrès, et l’institution des concerts populaires a contribué, entre autres, à familiariser un public très modeste avec des chefs-d’œuvre dont il ne soupçonnait pas l’existence, en lui procurant un honnête emploi de ses après-midi du dimanche. C’est à ce point de vue une institution qui, dût-elle rabaisser un peu le niveau de l’exécution musicale, mérite encouragement, n’en déplaise aux raffinés qui croient que les jouissances de l’art peuvent demeurer, comme autrefois, le privilège d’une aristocratie. Mais on aura beau faire, l’instinct n’y est pas ; le peuple de Paris n’est pas né musicien. En revanche, il a un goût prononcé pour la peinture ; il suffit pour s’en convaincre de visiter un jour gratuit l’exposition annuelle des Champs-Elysées. C’est à peine si l’on peut se mouvoir au milieu de la cohue qui tourbillonne autour de vous et qui donne bruyamment cours à ses impressions. Le public du dimanche a des préférences où le sentiment artistique entre pour peu de chose ; il demeurera froid devant une belle allégorie comme celle de M. Baudry, à laquelle il ne comprendra rien. Les tableaux religieux ne l’attireront guère, c’est une langue qu’il ne comprend plus. Mais il se passionnera pour des tableaux qui représentent des scènes militaires de la dernière guerre et qui font vibrer chez lui la fibre patriotique, un peu détendue, cependant, depuis quelques années, ou bien il se pâmera d’aise devant la reproduction fidèle des scènes qui lui sont familières. « Comme c’est ça! » s’écrie-t-il devant une toile représentant quelque épisode de sa vie quotidienne, une querelle de ménage ou une noce bourgeoise. Cependant, il n’aime point le laid ; son sens fin en est choqué, et il préfère ce qui séduit les yeux, même aux dépens du naturel. L’année dernière, je ne sais quel journal avait distribué dans les rues, en prime gratuite, une gravure qui représentait une jeune fille caressant deux colombes dans un nid, avec cette légende : le Premier Amour. Dans nombre de pauvres ménages, j’ai retrouvé cette gravure, fichée aux murs avec quatre épingles, et rarement j’y ai vu ces stupides et immondes caricatures qui, depuis la suppression de la loi sur le colportage, s’étalent à la vitrine des kiosques. Le peuple de Paris n’est pas naturaliste et il conserve, en dépit des circonstances, un certain sens de l’idéal que toutes les grossièretés de sa vie ne parviennent pas à détruire.

Ce sens de l’idéal devrait, à ce qu’il semble, contribuer à entretenir les croyances religieuses dans la population parisienne. L’histoire de cette population nous apprend, en effet, que, loin d’être, comme on le dit parfois, sceptique et légère dans ces matières, elle a toujours été, au contraire, profondément remuée par les questions religieuses. Au temps où la croyance était universelle, elle allait, — les souvenirs de la ligue en font foi, — jusqu’à se signaler par son fanatisme. Dans les siècles suivans, elle a pris part avec passion aux querelles des jésuites et des jansénistes. Alors que déjà l’incrédulité était de mode dans l’aristocratie et gagnait la classe bourgeoise, le peuple de Paris ajoutait encore foi aux prétendus miracles du cimetière de Saint-Médard. Le grand mouvement d’impiété et de destruction religieuse qui accompagna l’explosion de 89 fut plutôt le fait des rhéteurs arrivés au pouvoir que celui du peuple lui-même, et les prêtres insermentés avaient conservé des fidèles jusque dans la classe la plus humble. Plus tard, la restauration du culte public fut vue par lui avec faveur, et les grandes cérémonies religieuses qui suivirent la signature du concordat, la venue du pape à Paris, le sacre de Napoléon, qui excitaient quelque ombrage dans la classe bourgeoise, furent saluées avec joie et faveur par la masse populaire. Peu à peu cependant l’église catholique a perdu l’influence qu’elle exerçait sur cette masse, et, à le prendre dans sa généralité, le peuple parisien a passé vis-à-vis d’elle de l’attachement à l’indifférence et de l’indifférence à l’hostilité déclarée dont nous sommes aujourd’hui témoins. Quelles sont ies causes de ce changement? Elles sont multiples, sans doute, et les rechercher toutes m’emmènerait trop loin de mon sujet. Mais il m’est impossible de ne pas signaler l’opinion, aujourd’hui arrêtée chez la plupart des ouvriers de Paris, que l’église est leur ennemie. Ils ont oublié qu’elle a été pendant des siècles la dispensatrice de l’instruction comme de la charité, et que longtemps elle a constitué seule un corps démocratique où fréquemment on arrivait, sans naissance, aux plus hautes dignités et même à la plus haute de toutes. Ils ne se souviennent plus aujourd’hui que de ses alliances trop étroites avec des gouvernemens devenus impopulaires dont elle paie cher la dangereuse protection. Peut-être faut-il ajouter que les maladresses de certains défenseurs de l’église ne sont pas étrangères à ce résultat. Mais, quoi qu’il en soit des causes, la majorité du peuple voit dans l’église l’adversaire de ses progrès, de ses ambitions, et c’est cela qu’il ne lui pardonne pas.

Sans doute, il ne faut point prendre pour l’expression du véritable sentiment populaire les déclamations que certains énergumènes font entendre dans les réunions publiques. Ceux qu’animent vis-à-vis de l’église catholique les sentimens d’une haine aussi vigoureuse ne constituent dans le sein du peuple qu’une minorité. Mais il ne faut pas non plus prendre pour la majorité cette autre minorité courageuse qui demeure fidèle aux traditions du culte. Cette minorité existe sans doute et elle est assez nombreuse pour qu’on en puisse constater l’existence dans tous les quartiers de Paris. Il suffit pour cela de passer quelques instans dans une de ces humbles églises de faubourg où l’on ne va guère et dont la pauvreté contraste avec le luxe des nôtres. Parfois, durant ces heures de la journée où l’église est déserte, silencieuse, où aucun office n’attire les fidèles, on voit entrer une petite ouvrière, preste et pimpante, qui marche d’un pas léger. Elle s’arrête devant l’autel de la Vierge, et posant à côté d’elle le paquet de linge ou le carton de modes qu’elle porte à son bras, elle s’agenouille la tête dans ses mains, puis au bout de quelques instans, elle se relève et, reprenant son paquet, elle s’en va aussi lestement qu’elle est entrée. Parfois, c’est une vieille femme qui, roulant entre ses doigts les grains de son chapelet, attend pour s’en aller d’avoir-vu brûler jusqu’au bout le cierge qu’elle a fait allumer. Parfois, mais plus rarement, un homme dont l’allure un peu lourde trahira au premier abord l’origine paysanne fera respectueusement le tour de l’église et ne s’en ira pas sans avoir fait devant l’autel une génuflexion et un signe de croix. In jour, je me souviens d’avoir remarqué une femme jeune encore, au teint pâle, à l’œil cave, à la démarche chancelante, qui était manifestement arrivée au dernier degré de la phtisie. Debout contre la grille d’une chapelle latérale, elle joignait convulsivement ses mains amaigries et tournait vers l’autel un regard de supplication. Que demandait-elle? était-ce la résignation ou l’espérance? Ardente en tout cas était sa prière, car je voyais de loin le mouvement de ses lèvres, et tout en la regardant je me demandais si ceux qui accablent sa foi de railleries grossières avaient quelques paroles à lui dire qui pussent lui en tenir lieu.

Ce ne sont pas seulement des individus isolés que l’on rencontre à Paris dans les églises. Certaines solennités religieuses, les cérémonies de la semaine sainte et celles du jour de Pâques, l’ouverture et la clôture du mois de Marie, y attirent encore, dans les quartiers populaires, une foule considérable. Je voudrais même, soit dit à ce propos, voir disparaître de nos églises parisiennes certains usages qui me paraissent contraires au principe de l’égalité chrétienne. Passe pour les chaises, qui, étant un service rendu, méritent rémunération et constituent même dans certaines paroisses riches un assez gros revenu qui profite à d’autres ; mais à quoi bon cette barrière contraire non-seulement à l’esprit mais à la lettre de l’évangile, qui entoure la nef et semble faite pour écarter le pauvre de Dieu? Ne devrait-on pas au contraire, comme en Italie, entourer les piliers de bancs de bois qui serviraient à tous? Ce n’est pas non plus sans regret que j’ai vu afficher à la porte de certaines églises cet avis à la stricte exécution duquel on ne tient heureusement pas la main : Défense d’entrer avec des paquets ou paniers. A quel moment veut-on que la ménagère entre à l’église si ce n’est au moment où elle va faire ses provisions pour son dîner? On ne saurait trop éviter tout ce qui donne à l’église, la maison de tous, l’air d’un lieu aristocratique. Le peuple n’est que trop disposé à ne pas y entrer. Il ne faut pas, en effet, que cette foule dont je parlais tout à l’heure fasse illusion. Qu’est-ce que deux ou trois mille personnes remplissant une église, auprès de la population de tout un quartier dont les trois quarts n’y mettent jamais les pieds. Entre ces deux minorités, l’une haineuse, l’autre fidèle, il existe une masse nombreuse qui vis-à-vis de toute croyance religieuse vit dans l’indifférence et dans la nuit, tout entière au souci de son pain quotidien ou de ses plaisirs. Sans doute, dans une certaine mesure, il en a toujours été et il en sera toujours de même. Mais le fait nouveau est celui-ci : autrefois cette population, indifférente sans être hostile, donnait du moins accès à la religion dans quelques circonstances de sa vie : le baptême, la première communion, le mariage et la mort. Aujourd’hui, dans ces mêmes circonstances, elle tend de plus en plus à l’en bannir.

Il n’existe aucune statistique religieuse de la ville de Paris permettant de dire avec certitude si le nombre des baptêmes et des mariages religieux augmente ou diminue par rapport aux naissances et aux mariages civils. Mais sur la question de la première communion voici quelques renseignemens que j’ai recueillis par moi-même. Autrefois il était infiniment rare que toute éducation scolaire ne se terminât pas par la première communion. Aujourd’hui et par une conséquence naturelle du grand mouvement d’enseignement laïque, le nombre des enfans qui font leur première communion va en diminuant. La proportion par rapport au nombre total de ceux qui sont inscrits aux écoles varie dans les paroisses populaires des deux tiers aux trois quarts, et cette proportion doit paraître encore considérable à qui sait les mesures de toute sorte adoptées de concert entre toutes les autorités pour détourner les parens de faire faire aux enfans leur première communion, depuis les entraves des règlemens scolaires, jusqu’aux secours d’habillemens, autrefois accordés, aujourd’hui refusés dans plusieurs arrondissemens aux parens nécessiteux. Quant à l’intervention de l’église au moment de la mort, le bulletin de statistique municipal publie d puis quelques mois un renseignement instructif. Sur 27,427 inhumations qui ont eu lieu à Paris en six mois (sans compter les mort-nés), 5,020 n’ont été précédées d’aucune cérémonie religieuse. C’est déjà une proportion considérable. Mais la répartition des enterremens civils par classe et par arrondissement est, au point du vue qui nous occupe, plus démonstrative encore. Dans les quatre premières classes, qui sont celles des enterremens aristocratiques, il est infiniment rare de compter un enterrement civil. Dans la neuvième, au contraire, qui comprend les inhumations gratuites, la proportion des enterremens civils dépasse la moitié [5]. Même signification dans la répartition par arrondissement. A Passy, dans l’arrondissement de l’Elysée, quartiers riches par excellence, la proportion des enterremens civils (tous compris dans les cinq dernières classes), ne dépasse pas 7 ou 8 pour 100. Dans le XXe arrondissement, au contraire, Belleville, Ménil- montant, Charonne, cette proportion s’élève à 35 pour 100. Qui oserait dire qu’il en fût de même il y a trente ans? Certaines personnes me reprocheront peut-être d’appeler l’attention sur ces faits, mais à mon avis il n’y a pire danger que de se dissimuler la vérité. Or il ne faut pas méconnaître que l’irréligion fait des progrès croissans dans le peuple de Paris. L’histoire de ces progrès est parfois écrite sur les murs de quelque intérieur populaire. Il est rare de ne pas trouver dans ces intérieurs un crucifix, un bénitier, un tableau de première communion : ce sont les souvenirs d’autrefois, la femme n’a pas voulu qu’on les jetât. A côté, est accrochée une gravure enluminée qui représente un curé attablé ou un moine en état d’ivresse ; c’est la profession de foi du mari. Dans vingt ans, aux murailles de l’intérieur du fils ou de la fille la gravure sera encore suspendue, mais il n’y aura peint-être plus de crucifix, et il y a-des gens qui s’en réjouissent!

Cette haine ou cette indifférence hostile ne s’en prennent-elles qu’à l’église catholique, ou s’adressent-elles au fond même de la doctrine chrétienne? M. Corbon qui, dans son livre sur le Secret du peuple de Paris, a consacré plusieurs chapitres très intéressans à la religion du peuple, soutenait que non, il y a dix-huit ans. Tout en proclamant, au-delà même de ce qui est exact, que l’église catholique a perdu son influence sur les âmes, il affirmait que le peuple de Paris est spiritualiste, qu’il croit en Dieu et même « que son délaissement de l’église et sa préoccupation à peu près exclusive du salut commun sur terre n’ont pas le moins du monde altéré son sentiment chrétien. » M. Corbon écrirait-il encore ces lignes aujourd’hui? je ne le crois pas, car il n’a pas reproduit cette affirmation à la tribune du sénat dans son discours en faveur de l’enseignement laïque. S’il l’avait fait, son collègue M. Tolain n’aurait pas manqué de le démentir, et il aurait sans doute enveloppé Dieu dans la diatribe dirigée par lui contre la doctrine et même contre la charité chrétiennes. Il aurait eu raison dans son démenti, car j’ai vu naguère, pendant la période électorale, une réunion de six mille personnes se pâmer de rire à ce lazzi d’un orateur : « Que le bon Dieu avait fini par trouver une majorité de six voix dans le sénat. » Cependant une portion peu nombreuse (en France du moins) mais très respectable de l’église chrétienne, croit comme croyait autrefois M. Corbon, à ce christianisme latent de la population parisienne et, très légitimement, elle s’efforce de transformer ces sentimens confus en une adhésion expresse à sa doctrine. Depuis les événemens de la guerre, la propagande protestante est très active à Paris et multiplie ses conférences religieuses. Ces conférences ont commencé au lendemain de nos malheurs, sous les auspices d’un citoyen anglais auquel on doit savoir d’autant plus gré de sa sollicitude pour notre pays que son zèle apostolique aurait trouvé large matière à s’exercer dans les quartiers pauvres de Londres. Son activité a multiplié dans Paris les centres de réunions religieuses auxquelles on s’efforce non sans succès d’attirer les ouvriers. J’ai assisté parfois à ces réunions et deux choses m’ont frappé : l’attention respectueuse de l’auditoire et sa complète indifférence. On dirait de l’eau coulant sur du marbre. Je me souviens entre autres d’avoir admiré (c’était, il est vrai, il y a quelques années) la gravité avec laquelle une assemblée assez nombreuse réunie dans une salle de café-concert écoutait l’homélie d’un orateur anglais dont il fallait lui traduire les paroles, phrase par phrase. Ce peuple gouailleur a toujours l’oreille ouverte à qui lui parle sérieusement. Mais il a aujourd’hui créance dure, en matière religieuse du moins, et je serais bien étonné si la semence avait levé dans les cœurs des ouvriers auxquels s’adressait la conférence.

Sans doute l’éloquence de tel ou tel prédicateur pourra réunir autour de lui, comme autour de M. le pasteur Bersier, à Montmartre, un petit troupeau de fidèles qui viendront demander des émotions religieuses à sa parole et des conseils spirituels à sa charité. Mais de là à hériter de la clientèle catholique (et ce n’est à rien moins que prétend l’œuvre de M. Mac-Call), il y a singulièrement loin, et je doute fort pour ma part que ses recrues figurent en nombre appréciable sur le prochain dénombrement de la population parisienne. Cependant les écoles enfantines protestantes pourront rendre quelques services ; car moins suspectes que les écoles congréganistes, elles recevront parfois des enfans que leurs parens ne voudraient pas confier aux sœurs, et continueront à leur donner ce pur et solide enseignement de la morale chrétienne dont l’influence est si grande sur l’enfance. Visitant un dimanche à Clichy une immonde cité de chiffonniers, où des enfans demi-nus grouillaient dans la boue, je fus surpris de voir, assises sur le pas d’une porte, deux petites filles bien lavées et proprement mises, dont la plus grande faisait réciter une leçon à l’autre. Je leur pris des mains le livre qu’elles tenaient et leur adressai quelques questions. Ces deux petites filles fréquentaient une école protestante située sur la route de la Révolte, et ce livre était l’Évangile.

Si le peuple de Paris échappe de plus en plus à l’église catholique, s’il demeure sourd à la propagande protestante, quelle est donc sa religion, ou, pour poser la question véritable, le peuple de Paris n’a-t-il donc point de religion? Si l’on entend par religion un symbole arrêté, une adhésion formelle à des dogmes surnaturels, non, il faut le reconnaître, le peuple de Paris, pris dans sa généralité, n’a point de religion. Mais si l’on pousse la complaisance jusqu’à entendre seulement par ce mot un ensemble de croyances vagues, d’aspirations désintéressées et d’espérances confuses, la religion du peuple de Paris est celle que M. Corbon a appelée la croyance au salut commun sur la terre, c’est la religion du progrès, mot que le peuple n’entend point au sens vulgaire auquel nous l’entendons tous, mais auquel il attache une sorte de signification mystique. Le peuple croit à une amélioration terrestre de la condition humaine en général, à. l’ennoblissement de la sienne en particulier, et il renouvelle par là sans s’en douter la croyance au millenium qui fut si forte dans les premiers siècles de l’église. Ses orateurs commencent même dans les réunions à employer, pour désigner cette doctrine, le mot d’évolution, qu’ils empruntent à la langue scientifique sans en bien savoir l’origine, et que les sages opposent à la révolution, le premier terme impliquant un progrès lent, le second l’emploi des moyens violens. On aurait tort de croire que cette doctrine implique seulement dans la pensée du peuple une amélioration de sa condition matérielle, que c’est un rêve de bien-être et de molles jouissances. Par là il traduit aussi une espérance plus générale et plus noble : la disparition de la souffrance, l’avènement de la justice, le règne de la fraternité. Mais lorsque de la confusion de sa pensée et de son vocabulaire se dégage l’affirmation précise de quelque doctrine philosophique, ce n’est plus le déisme ou le spiritualisme : ce sont là doctrines démodées, bonnes pour ce que la génération nouvelle appelle irrévérencieusement les vieilles barbes ou les bénisseurs, c’est toujours le matérialisme, et je ne sais quelle association populaire traduisait naguère avec fidélité cette situation, en annonçant par la voie des journaux qu’elle transformait son titre de groupe de la libre pensée en groupe matérialiste du XIe arrondissement.

Bien hardi qui pourrait prédire l’influence qu’à la longue cette transformation profonde de ses croyances exercera sur la vie morale de la population parisienne. Il faut avoir l’esprit singulièrement prévenu pour méconnaître qu’atout le moins et jusqu’à ce jour, la religion a toujours été pour les hommes un frein nécessaire et une illusion consolante. Quel sera l’avenir d’un peuple chez lequel ses docteurs et ses maîtres s’efforcent de détruire à la fois le frein et l’illusion? L’avenir, il n’appartient à personne d’en parler avec assurance; mais qui a cherché consciencieusement à se rendre compte des choses a peut-être le droit de parler du présent. Or il n’est pas niable que, depuis un certain nombre d’années déjà, on ne commence à entrevoir les conséquences inséparables de cette incrédulité croissante. Je ne parle pas de ce qu’a d’ironique et de désolant une doctrine qui parle de progrès à ces misérables dont nous avons étudié les tristes conditions d’existence et qui limite leurs espérances à une évolution terrestre. N’est-il pas à craindre qu’ils ne s’aperçoivent un jour que, pour eux du moins, le progrès est un mirage, l’évolution un vain mot, et qu’ils ne soient saisis d’une immense colère de s’être ainsi laissé duper? Mais, laissant de côté ces considérations qui ont bien leur valeur, ne parlons que de ce qui concerne leur moralité. Il n’est pas vrai, n’en déplaise aux orateurs de cirque, que les peuples avancent d’autant plus dans la morale qu’ils s’éloignent davantage de la religion. L’histoire enseigne au contraire que, chez les peuples qui ont cessé de croire à leurs symboles même entachés d’erreur, la désorganisation morale a marché de pair avec les progrès de l’incrédulité. Tant il est vrai que les principes d’une morale abstraite et sans sanction ont peu de prise sur l’humanité ! Or tous ceux qui ont étudié de près, depuis un certain nombre d’années, l’état moral du peuple de Paris, ont reconnu chez lui les symptômes de cette désorganisation. Sans doute, on trouve encore sous plus d’un humble toit, chez les femmes surtout, d’admirables exemples de courage de résignation, de dévoûment, et il y a telle de ces femmes à la cheville de laquelle ne vont pas toutes nos saintetés mondaines. Sans doute, on rencontre souvent aussi des ménages d’ouvriers qui, vivant sans peine des produits d’un travail assuré, mènent une vie régulière, élevant bien leurs enfans et n’ont, sous le rapport de l’honnêteté, à recevoir des leçons de personne. Mais, à côté de ces exemples, combien d’hommes vivant dans la débauche, combien de filles mères, combien de femmes se livrant à la prostitution, combien de misérables en tirant parti! quel développement de la criminalité! Et encore, chez ceux-là même qui ne sont pas personnellement livrés à l’inconduite, combien de complicités, combien de tolérances, combien d’indifférence morale! Je ne donne aucun chiffre, parce que je reviendrai plus tard en détail sur ces tristes sujets; mais il y a là comme une marée montante dont il ne faut pas se dissimuler les progrès, et le seul étonnement qu’on doive éprouver, c’est que le mal ne soit pas plus profond et plus étendu encore.

Ce malheureux peuple de Paris est en quelque sorte livré sans défense à toutes les tentations en même temps que ceux qui s’adressent à lui ne s’appliquent qu’à troubler ses idées, à échauffer ses passions ou à exploiter ses vices. Arrêtez-vous à la devanture de quelqu’un de ces petits libraires qui, dans les quartiers populaires, font commerce de journaux, de livres et de gravures; qu’y trouverez-vous? Des feuilles révolutionnaires qui exagèrent aux yeux du peuple les souffrances de sa condition et lui persuadent que ses souffrances sont le fait des exploiteurs; des chansons ignobles, des images lubriques, des caricatures obscènes. Achetez pour un sou ce que vend ce crieur. Si ce n’est pas le premier numéro d’un journal qui s’efforce d’affriander ses lecteurs en leur offrant quelque feuilleton graveleux, ce sera la Misère, par Louise Michel, c’est-à-dire l’histoire d’un martyr de la commune, dont la femme et la fille sont livrées aux embûches de la police des mœurs soudoyée par un grand seigneur et un prêtre. Entrez dans ce café, une chanteuse en maillot, aux épaules nues, y fait retentir une chanson ordurière ; promenez-vous sur ce boulevard qui borde un quartier ouvrier; derrière les carreaux dépolis de ces nombreuses maisons à la façade brillamment illuminée, vous entendrez retentir de la musique et des chants. Approchez-vous de ce réverbère ; ce colporteur fera passer sous vos yeux une photographie obscène ou fourrera dans votre poche une publication immonde. Ajoutez à cela que la police, découragée par des attaques incessantes, commence à être débordée dans son œuvre de défense sociale, et vous finirez par être étonné qu’il y ait encore dans le peuple autant de braves garçons et d’honnêtes filles qui résistent à ces provocations incessantes. Pour moi, sans illusion, j’ose le dire, sur ces couches profondes de la population parisienne où je me suis efforcé de pénétrer, je ne crains pas cependant d’affirmer qu’aucune grande agglomération urbaine aussi fortement travaillée, aussi faiblement défendue, ne résisterait mieux à la corruption et ne continuerait peut-être à cacher dans son sein autant d’humbles vertus.

A ces vices qui sont ceux du peuple et dont la fortune ne préserve pas toujours, il faut ajouter, si l’on veut se rendre compte de l’état moral des classes indigentes, ceux qui sont particuliers à la misère. Celui qui vit en partie de charité a presque toujours une tendance à se reposer de plus en plus sur l’assistance qu’on lui fournit et à compter de moins en moins sur son travail. S’il est inscrit au bureau de bienfaisance ou si quelque société privée lui vient en aide, les secours qu’il touche deviennent un droit, une rente et il s’habitue peu à peu à préférer l’aumône au salaire. De plus, à moins qu’il ne soit doué d’une conscience bien rare, il sera toujours disposé à exagérer ses besoins et à dissimuler ses ressources pour augmenter l’intérêt qu’il inspire, deux qui font métier de pratiquer la mendicité épistolaire déploient même en ce genre d’inventions une fertilité d’imagination qui leur fait honneur. En un mot, la paresse et le mensonge sont les deux vices habituels de la misère, lors même, ce qui est assez souvent le cas, qu’elle n’a pas pour cause première l’inconduite. Aussi ne faut-il pas s’étonner d’entendre ceux qui sont en relations habituelles avec les indigens non par vocation, mais par profession, vous dire avec impatience : « Les pauvres ne sont pas intéressans ! » Sans doute les pauvres ne sont pas intéressans, mais c’est précisément à cause de cela qu’ils le sont davantage. Ce qui est profondément triste dans la misère, ce n’est pas tant les souffrances qu’elle occasionne, c’est la corruption qu’elle engendre. Heureusement, serai-je presque tenté de dire, chacun souffre ici-bas, le riche comme le pauvre, le pauvre sans doute plus souvent et plus brutalement que le riche, le riche parfois avec des raffinemens de sensibilité qui sont inconnus au pauvre, et c’est par là que, dans une certaine mesure, l’égalité se rétablit. Mais le pauvre est exposé à des tentations qui sont inconnues au riche, et c’est là surtout que l’inégalité se retrouve. Aussi le problème de l’inégalité des conditions n’est-il rien auprès de celui de l’inégalité des tentations. A ce problème on ne peut répondre que par la foi en une justice plus parfaite que la nôtre, auprès de laquelle les défaillances de la misère trouveront une indulgence qu’elles devraient d’abord rencontrer chez nous. Aussi mes jugemens paraîtront-ils peut-être à quelques-uns d’une morale un peu relâchée; mais à ceux-là je me permettrai de citer en terminant les paroles d’une femme dont on ne s’étonnera pas de retrouver deux fois le nom dans une étude consacrée aux classes populaires, de la sœur Rosalie. Lorsqu’elle remarquait chez les pieuses compagnes qui l’assistaient dans son œuvre quelque découragement, lorsqu’elle sentait leur zèle refroidi par les mécomptes dont étaient trop souvent payées leur charité et la sienne : « mes enfans, leur disait-elle, n’accusez pas trop les pauvres. C’est leur faute, dit le monde; ils sont lâches, ils sont inintelligens, ils sont vicieux, ils sont paresseux. C’est avec de telles paroles qu’on se dispense du devoir si strict de la charité. Si nous avions passé par les épreuves de ces pauvres gens, si notre enfance avait grandi, comme la leur, loin de toute inspiration chrétienne, nous serions peut-être loin de les valoir, car les vertus qui nous sont si faciles coûtent à leur indigence de lourds et perpétuels sacrifices, et, pour ne pas mal faire, ils ne sont pas obligés de résister seulement à l’attrait du plaisir, mais à la tyrannie du besoin. Dieu nous rendra responsables de ces fautes que nous reprochons si sévèrement aux pauvres, de leur envie, de leurs mauvaises dispositions contre la société. Il dépend de vous seuls de leur faire bénir vos privilèges et aimer votre supériorité; qu’ils vous trouvent plus affectueux, plus serviables à mesure que vous êtes plus intelligens et plus riches. Ils vous tiendront compte du chemin que vous aurez parcouru pour vous rapprocher d’eux et trouveront un motif de reconnaissance et non d’hostilité dans la distance qui vous sépare. Souvenez-vous que le pauvre est encore plus sensible aux bons procédés qu’aux secours et qu’un des plus grands moyens d’action sur lui, c’est la considération qu’on lui témoigne. » Et elle ajoutait cette belle parole qui semble inspirée du souffle même de l’Évangile : « Mes enfans, haïssez le péché, mais aimez les pauvres. »

Il ne nous a pas fallu moins de deux études pour constater les conditions matérielles et morales où vit la misère. Nous consacrerons les suivantes à rechercher quelles sont les causes de cette misère et, dans une certaine mesure, les remèdes.


OTHININ D’HAUSSONVILLE.

  1. Voir la Revue du 15 juin.
  2. Voyez, dans la Revue du 1er juin 1878 : le Dépôt central et la Surveillance des garnis.
  3. Voici les chiffres exacts : en 1875, 7,622 ; en 1876, 9,265 ; en 1877, 11,730, en 1878, 12,896 ; en 1879, 13,143 ; en 1880, 13,997. Les nombreuses arrestations pour vagabondage opérées dans ces derniers temps porteront vraisemblablement assez haut le chiffre de 1881.
  4. Tirer une loupe, en style de sublime, a la même signification que courir une bordée en style de matelot.
  5. Il est vrai que dans cette classe sont comprises également presque toutes les inhumations de mort-nés, qui ne donnent lieu à aucune cérémonie religieuse.