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La Monarchie absolue en Espagne – Les Trois Charles, les Habsbourg et les Bourbons dans la Péninsule

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LA
MONARCHIE ABSOLUE
EN ESPAGNE

LES HABSBOURG ET LES BOURBONS DANS LA PENINSULE.

I. Decadencia de España, historia del levantamiento de las comunidades de Castilla, por don Antonio Ferrer del Rio ; 1 vol., Madrid. — II. Historia del Reinado de Carlos III en España, par le même ; 4 vol., Madrid.

Il est dans toutes les histoires un terrible secret que Montesquieu a résumé d’un mot condensant les destinées de la superbe race romaine. Comment une nation arrive-t-elle à la grandeur et porte-t-elle le poids de sa fortune ? Comment va-t-elle sombrer dans la décadence, dissipant avec une inféconde prodigalité sa force et son génie ? Ce n’est pas tout le problème. Depuis que Montesquieu sondait en politique le mystère des évolutions humaines, des penseurs nouveaux sont venus et ont montré qu’il n’y avait point de déclin définitif pour les peuples chrétiens, que là où restait une étincelle le foyer pouvait toujours se rallumer. Comment donc s’accomplissent ces résurrections toujours possibles ? Par quels miracles de résolution et d’énergie une nation lancée sur la pente redoutable se relève-t-elle pour recommencer sa destinée ? L’histoire se dégage ainsi de la sombre et inexorable fatalité des décadences irrémédiables. Ce n’est plus une galerie morne d’apparitions et de fantômes, c’est la grande carrière de la vie, où il y a pour chacun les bons et les mauvais jours, où les fautes conduisent aux revers sans être audessus de la volonté réparatrice des hommes, où les peuples enfin luttent, souffrent, expient souvent et ne meurent pas ; ils se retrempent quelquefois et s’éclairent toujours à la lumière de leur passé, interprété par de droites intelligences.

Des trois ou quatre races modernes qui à un moment donné ont jeté dans le monde le poids d’une idée, d’une force prépondérante ou d’une ambition plus grande encore que leur force, une des premières, la plus abaissée depuis longtemps, la plus livrée aux incertitudes d’une orageuse renaissance, est la race espagnole. L’Espagne n’est plus aujourd’hui qu’une puissance politique de second ordre ; elle a tenu autrefois dans ses mains l’écheveau embrouillé des affaires européennes. Lorsque la France et l’Angleterre en étaient encore aux guerres civiles, aux laborieuses crises de leur formation intérieure ou de leur extension nationale, elle était déjà dans la plénitude de la maturité avec son génie trempé par l’action et ses mœurs fortifiées par la profusion des libertés locales. Elle débordait sur l’Europe par les armes, par les lettres, même par ses florissantes industries, et elle se répandait jusque sur les continens nouveaux. Lorsque l’Angleterre et la France, souvent rivales, s’élevaient à leur tour et fondaient leur ascendant, l’Espagne n’était plus rien. Elle avait accompli cette retraite désespérée au bout de laquelle elle apparaît repliée en elle-même avec son génie éclipsé, sa puissance tombée en poussière, sa population amoindrie et sa fortune épuisée, attendant ce que le destin va faire de cette ombre de peuple. Qu’y a-t-il donc entre ces deux époques, entre ces deux situations si différentes ? Il y a une fausse impulsion, une politique d’enivrement et de déviation devenue la cause première de cette navrante décadence dont l’Espagne ne s’est relevée à demi que par une révolution dynastique au dernier siècle, et de nos jours par ces efforts, de rénovation plus profonde qui se poursuivent encore.

Ceux qui croient que les révolutions populaires ont seules le funeste pouvoir de détruire le caractère et la vitalité d’une nation, ceux-là ferment leurs yeux à la lumière du passé, et se refusent à compter les victimes que plus d’une politique absolue mit à mal en les poussant dans le piégé d’une fausse grandeur Ceux qui croient aussi que dans un pays dont tous les ressorts sont brisés, il suffit de remplacer un despotisme énervé par un despotisme plus intelligent et mieux inspiré, ceux-là se trompent encore et se font une idée aussi légère qu’inexacte des conditions véritables de la reconstitution d’une société. En serrant de plus près la réalité de l’histoire, ils verraient d’abord comment toutes les fascinations de la gloire militaire et d’une domination sans limites ne suffisent pas à dédommager un pays de ce qu’il perd, s’il doit acheter sa gloire au prix de toutes les libertés civiles, si, pour faire la loi aux autres peuples, il est réduit à épuiser chaque jour sa population et à dilapider sa richesse. Ils verraient encore comment, lorsqu’une nation est tombée au plus bas dans la ruine et la décomposition, le despotisme le mieux intentionné est impuissant à la relever, comment enfin une sérieuse renaissance ne peut être l’œuvre que de la nation elle-même mettant la main à sa destinée. C’est le spectacle qu’offre l’histoire de l’Espagne à quelques-uns de ses momens principaux, et que retrace un esprit ferme et sincère, M. Ferrer del Rio, dans deux livres, — le Soulèvement des communautés de Castille et le Règne de Charles III, — qui n’ont pas seulement l’intérêt littéraire, qui laissent entrevoir la philosophie de tout ce passé espagnol dont on peut suivre encore la trace dans les troubles et les embarras d’une régénération inachevée.

On dira de notre temps ce qu’on voudra : il aime du moins à s’instruire, il se plaît aux révélations de l’histoire. Les prodigieuses versatilités de la fortune, les révolutions, les catastrophes ont trop rudoyé les majestés de la terre, et ont trop souvent mis à nu la marche, les ressorts secrets des sociétés, pour n’avoir pas dissipé toutes les fictions en développant, dans l’étude des choses et des hommes, un besoin de vérité qui dégénère quelquefois en indiscrétion frivole, mais qui conduit aussi aux viriles découvertes. D’ailleurs ces grandes ruptures qui ont éclaté dans la vie moderne des peuples ont brisé moins qu’on ne croit le lien intime qui unit les événemens du présent aux événemens d’autrefois. Sans la connaissance du passé, nos révolutions seraient inexplicables, comme aussi ces révolutions, les idées et les habitudes politiques qu’elles ont répandues, l’expérience incessante de toutes les situations et de toutes les crises nous ont appris à lire d’un œil plus intelligent dans le passé. Nous cherchons dans ces spectacles lointains qui nous attirent des analogies ou des contrastes, l’origine de nos destinées, l’explication de nos malheurs et de nos succès. Nous y puisons comme un sentiment de la durée de la civilisation, de la solidarité des différentes époques, et nous nous guérissons de cette illusion ordinaire et banale que nos épreuves sont le phénomène exceptionnel d’une génération, que tout date de nous. Le champ des études historiques s’est ainsi renouvelé et agrandi, notre temps y a porté plus de lumière, plus de liberté d’esprit et, le dirai-je, un sentiment plus humain.

L’Espagne n’est point restée étrangère à ce mouvement ; elle aussi, elle s’est vue vivre dans son passé, dans l’étude de ses institutions, comme dans les épisodes dramatiques tirés de l’oubli, et la preuve que la liberté de l’histoire a gagné au contact de la liberté politique, si incertaine qu’elle soit, c’est que ce livre où M. Ferrer del Rio marque le point de départ de la décadence de l’Espagne en racontant le soulèvement des comuneros, ce livre d’un esprit monarchique et chrétien, patriote et érudit, eût sans doute conduit l’auteur dans un cachot il y a trente ans ; il le conduit aujourd’hui à l’estime et au succès. Ce n’est point par la politique que M. Ferrer del Rio est arrivé à l’histoire ; il s’y est préparé par l’étude désintéressée. C’est un simple écrivain qui n’a pas même profité d’une révolution pour être député, qui a commencé par des essais littéraires, par une série de portraits des plus éminens de ses contemporains, qui a été quelquefois aussi un publiciste sérieux, et dont le talent a grandi en se proposant un but plus fixe et plus élevé. Sans avoir rien à démêler avec la politique de tous les jours, ses deux livres sur le soulèvement des communautés de Castille et le règne de Charles III ont cet accent qui parle à l’esprit moderne, ce cachet de vie qui naît d’un choix intelligent des époques caractéristiques de l’histoire, et cette unité qui tient à l’enchaînement invincible des grands faits. Ses récits forment comme un drame où s’agite la destinée de la Péninsule, où se dessine dans la diversité des événemens la vigoureuse personnalité espagnole. On y sent une pensée virile, celle de montrer ce que le despotisme a fait d’une nationalité si forte, en la représentant dans les grandeurs plus apparentes que réelles de Charles-Quint, dans les détresses profondes de Charles II, et dans la renaissance généreuse, mais incomplète, dont Charles III fut au XVIIIe siècle le plus intelligent promoteur. C’est l’histoire de l’Espagne résumée dans le règne des trois Charles. Après cela, il n’y a plus qu’à arriver au temps présent, sur lequel rejaillissent toutes les lumières de ce passé où l’on voit se débattre un pays qui meurt de l’excès des pouvoirs absolus et qui ne peut revivre par eux.


I

C’est un moment curieux et décisif en Espagne, en Europe, dirai-je, que cette époque dont M. Ferrer del Rio décrit les traits principaux en cherchant à définir la scène où surgit l’insurrection des comuneros en face de la puissance naissante de celui qui va être l’empereur Charles-Quint, qui remuera le monde par la guerre et la diplomatie, dictera des lois aux peuples, fera un roi de France et un pape prisonniers, traversera huit fois la Méditerranée, trois fois l’Océan, et, après quarante années d’agitations, se réfugiera dans la solitude d’un cloître, laissant dans la politique la marque indélébile de son passage. Jusque-là, l’Espagne n’a point de rôle européen et n’est occupée qu’à se revendiquer elle-même, à être une nation ; elle devient tout à coup la force la plus compacte qui existe sur le continent, la plus guerrière et la mieux préparée à servir un dessein de domination universelle. C’est l’avènement de Charles-Quint qui signale cette transformation. L’heure de la politique nationale et de la vraie grandeur, c’est le moment où l’Espagne, délivrée des Maures, unie par la fusion de ses royaumes, placée en face de ses destinées naturelles vers le Portugal, fière de ses libertés populaires encore vivantes et forte de toutes les énergies individuelles disciplinées sous une main douce et ferme, se personnifie dans cette reine héroïque et maternelle, Isabelle de Castille, qui, avec des qualités bien contraires, est au-delà des Pyrénées ce que Henri de Navarre est en France à l’issue des guerres civiles. Ce qu’on a nommé ensuite la grandeur espagnole n’a plus vraiment rien d’espagnol : c’est le résultat de cette étrange rencontre à un moment de l’histoire d’un peuple exubérant de vie, plus avancé d’ailleurs que tous les autres peuples, et d’un jeune dominateur merveilleusement placé pour tourner cette héroïque virilité au profit d’une ambition de règne.

Le sens des grands faits historiques se révèle quelquefois par un signe léger. Sous quel nom est connu le fondateur de la maison de Habsbourg au-delà des Pyrénées ? Pour nous tous, pour l’histoire, c’est Charles-Quint ; pour l’Espagne, il est Charles Ier. L’empereur éclipse le roi. C’est qu’en effet ce Charles Ier d’Espagne, plus heureux dans sa destinée que celui d’Angleterre, est aussi peu Espagnol que possible par le sang et par les traditions. Il tient sans doute par sa mère, la pauvre reine Jeanne, aux rois catholiques, à Isabelle de Castille, à l’astucieux et politique Ferdinand d’Aragon ; mais il tient surtout par son père, Philippe le Beau, aux Habsbourg, à la maison de Bourgogne, dont il recueille les traits, les états et l’ambition. Sa politique est l’image de sa situation au centre de tous ces droits héréditaires ou électifs qui lui donnent à la fois les Pays-Bas, l’Aragon, la Castille, une partie de l’Italie et l’empire. L’idée de monarchie universelle qu’il représente au XVIe siècle est moins une idée espagnole qu’une ambition de sang et de race. Charles-Quint a pu être un glorieux, empereur ; pour la Péninsule, l’avènement de la maison de Habsbourg est la victoire, d’une politique étrangère sur la politique nationale. Le jour où l’infortunée reine Jeanne est mariée au beau Philippe de Bourgogne, qui porte en dot la Flandre, la destinée de l’Espagne est changée pour l’avenir. Le jour où, après avoir ceint la couronne de Castille du vivant même de sa mère, Charles de Gand est élu empereur en 1519, le petit-fils des rois catholiques a disparu sous la pourpre du césar. L’Espagne, sans perdre son individualité nationale, qui survit à tout, cesse d’avoir la direction de sa politique ; elle n’est qu’un état de plus dans les vastes états de l’empereur, — le plus riche il est vrai, le plus puissant, celui devant lequel tous les autres s’éclipsent, mais aussi le plus sacrifié dans sa force, et dans son indépendance à des desseins qui le détachent en quelque sorte de lui-même et le jettent en dehors de toutes les voies de son développement naturel.

Une autre conséquence de cette fausse direction imprimée à la politique nationale de la Péninsule par la prédominance de l’esprit de conquête et d’envahissement, c’est la compression inévitable et à outrance dans la vie intérieure. La monarchie espagnole subissait à cette époque la crise de toutes les monarchies européennes, et cette crise ne contenait rien autre chose que la grande question des monarchies libres et des monarchies absolues. L’Espagne avait en elle-même tous les élémens, toutes les traditions de la liberté, qu’elle n’avait qu’à organiser et à coordonner dans le cadre vivant de son unité nationale. Le souffle général en Europe poussait à l’extension de l’absolutisme royal par le développement des armées permanentes et l’abolition des privilèges populaires. C’est l’esprit de conquête qui trancha le problème au-delà des Pyrénées à l’avènement du premier Charles. Une Espagne libre, exerçant sérieusement le droit de représentation et de vote, était incompatible avec le système de domination universelle dont le fils des Habsbourg portait pour ainsi dire en lui la fatalité. Le premier usage qu’elle eût fait de sa liberté eût été de revendiquer l’indépendance de sa politique ; elle sentit le danger et elle résista, mais sans efficacité, et elle ne fit que hâter la victoire définitive de l’absolutisme. C’est là justement ce qui apparaît dans ce Soulèvement des communautés de Castille que raconte M. Ferrer del Rio avec une ardeur rétrospective qui ressemble à une immortelle rancune du patriotisme contre le vainqueur, et c’est ce qui fait l’intérêt de cet épisode où vient se concentrer et se résoudre un de ces problèmes dont le XVIe siècle n’a pas gardé pour lui seul les émouvantes anxiétés.

Ceux qui ne donnent raison qu’à l’absolutisme dans les affaires humaines n’ont vu naturellement dans l’insurrection castillane du XVIe siècle qu’une turbulence révolutionnaire heureusement domptée par le grand empereur. Ceux des Espagnols de notre temps qui depuis un demi-siècle travaillent à une rénovation toujours fuyante ont vu dans les promoteurs de cette insurrection les victimes et les héros prématurés du libéralisme moderne, et ils ont placé leur image dans toutes les assemblées délibérantes. La vérité est que ce mouvement, qui finit par les divisions, la défaite et les supplices, fut avant tout dans son principe et dans son esprit une résistance, un effort suprême de l’instinct de nationalité se servant, de ce qui restait de liberté au-delà des Pyrénées. La lutte se dessina dès l’avè nement du roi Charles. L’Espagne vit d’un œil jaloux et inquiet ce jeune prince à la physionomie étrangère, à la parole froide et réservée, qui arrivait avec sa cour de Flamands comme en pays conquis, et ne se montrait aux cortès que pour prêter un serment ambigu aux droits populaires. Prince et nation s’observaient dans une méfiance mutuelle et dans l’attente. L’élection de Charles à l’empire enflamma la lutte ; l’Espagne vit ce que signifiait pour elle cette élection : c’était la nécessité de donner des hommes et de l’argent à l’empereur, et la perspective de rester à la merci d’un lieutenant étranger, tandis que le nouveau césar faisait de l’Allemagne le centre de sa puissance. Les villes s’agitèrent aussitôt : Tolède donna le signal et fut suivie de Ségovie, de Zamora, de Madrid, d’Avila, de Valladolid, de Burgos. La sainte junte se forma, et la guerre civile fut au cœur de la Castille. D’un côté était l’insurrection frémissante, embrassant d’abord toutes les classes, le clergé, les nobles, le peuple, ayant son armée et ses chefs, de l’autre le flegmatique Charles gouvernant du fond de l’Allemagne par son régent flamand, Adrien d’Utrecht, n’ayant qu’un petit nombre d’adhérens, et comptant peut-être sur la force du sentiment monarchique espagnol aussi bien que sur les divisions des insurgés.

Un des traits les plus curieux de ce mouvement, et qui révèle le mieux son caractère, peut-être sa faiblesse, c’est que les comuneros essayèrent de s’abriter sous le nom et l’autorité de cette malheureuse princesse Jeanne, qui était reine de droit, mais qui avait perdu la raison, et que son mari Philippe le Beau, de son vivant, avait fait enfermer à Tordesillas. Ils allèrent tirer d’une prison cette ombre de royauté pour l’opposer au tout-puissant césar, et la pauvre reine, éblouie et surprise, semblait renaître à ce souffle de faveur populaire, sans trop comprendre ce qui se passait autour d’elle. « Croyez-moi, répondait-elle à ceux qui lui parlaient, tout ce que je vois et tout ce qu’on me dit est un songe. » Sa raison se voila de nouveau de mélancolie, et l’insurrection resta avec ses chefs de toute sorte. Le plus brillant, le plus héroïque, fut Juan de Padilla. C’était un jeune homme de Tolède, de bonne naissance, de manières séduisantes, d’un cœur martial et aimé du peuple. Il était capitaine, la sainte junte le nomma son général. Le plus bizarre personnage du mouvement était l’évêque de Zamora, Acuna, homme sec et nerveux, aussi prompt au conseil qu’à l’action, toujours prêt à se jeter dans les tumultes, et plus fait pour porter l’épée que l’habit de prêtre. La guerre des comuneros, je l’ai dit, était une insurrection de l’esprit de nationalité : ce qui le prouve bien, c’est la nature des griefs énumérés par la junte d’Avila. Que voulaient après tout ces révolutionnaires ? Ils demandaient à Charles de revenir promptement en Espagne, de nommer des gouverneurs castillans, d’exclure les étrangers de toutes les fonctions et les dignités nationales, de garantir les droits du peuple par la régularité de la réunion des cortès et la liberté de leurs délibérations, d’interdire la sortie de l’or et de l’argent du pays. En un mot, ils demandaient à l’empereur de n’être plus empereur et d’être roi d’Espagne : là était vraiment le mot de la lutte qui alla se dénouer, le 23 avril 1521, par le triste combat de Villalar.

Si l’insurrection des communautés castillanes, au lieu de multiplier et d’étendre ses programmes, avait su s’organiser ; si, au lieu d’aller chercher dans sa prison la pauvre reine Jeanne, elle eût donné hardiment la royauté au frère de Charles, à l’infant Ferdinand, qui était né en Espagne et que l’empereur avait prudemment éloigné, elle aurait pu avoir un autre sort. Elle succomba, non parce qu’elle était injuste, mais par la confusion et les divisions, parce que les diverses provinces ne sentirent pas que leurs libertés locales étaient solidaires, qu’Aragon ne résisterait pas si Castille périssait, parce que les grands enfin, après avoir embrassé la cause commune, s’effrayèrent de ce qu’il y avait de populaire, de démocratique dans le mouvement, et firent leur paix avec l’empereur. Les principaux chefs de l’insurrection, Juan de Padilla, Maldonado, Juan Bravo, furent mis à mort. Pendant qu’on les conduisait au supplice, un crieur public répétait sur leur passage : « Voilà la justice que sa majesté a commandé de faire de ces traîtres. — Tu mens ! s’écria Juan Bravo ; l’amour du bien public a été leur seule faute, — Seigneur Juan Bravo, dit Padilla avec une douce fierté et calmant son compagnon, hier était le jour de combattre en chevaliers, maintenant c’est le jour de mourir en chrétiens. » Ceux qui ne jugent les événemens que par la fin et le succès, comme dit l’historien Sandoval, penseront que les comuneros ont eu tort, puisqu’ils n’ont pas réussi, et cependant ils représentaient toutes les traditions patriotiques de leur pays. Avec eux, la liberté castillane disparut, ou mieux encore ce fut l’esprit national qui fut vaincu. L’Espagne ne fut plus que l’instrument belliqueux et asservi de l’ambition d’un homme.

Lorsque, dix-sept ans plus tard, Charles-Quint, qui avait plus besoin de soldats et d’argent que de doléances, et qui ne se faisait faute de demander périodiquement de nouveaux tributs à des assemblées soumises, réunit encore une fois les cortès à Tolède en 1538, les grands, qui s’étaient faits impériaux contre les comuneros, eurent la singulière idée qu’ils pourraient réveiller les vieux griefs de l’Espagne. Ils l’essayèrent, et ils eurent l’air de résister. Charles leur envoya l’archevêque de Tolède, qui leur tint à peu près ce discours : « Seigneurs, sa majesté dit qu’elle a ordonné de vous réunir pour vous communiquer ce qui est nécessaire au bien de ces royaumes. Voyant ce qui se passe, il lui paraît qu’il n’y a plus lieu de retenir ici vos seigneuries, et que chacun peut retourner à sa maison. » Comme s’il n’avait pas tout dit, l’archevêque s’arrêta, puis reprit : « N’ai-je rien oublié ? — Non, vraiment, répondirent le connétable de Castille et le duc de Najera, votre seigneurie a si bien fait, qu’elle n’a rien oublié. » Effectivement, il n’y avait plus rien à faire. Ce fut le Villalar de la grandesse espagnole, suite du Villalar populaire. Par un subtil calcul de despote, Charles, après s’être servi des grands contre les comuneros, crut plaire au peuple en abattant les grands.

Ainsi s’accomplit cette radicale et profonde subversion, dont le germe est dans l’avènement de l’idée impériale, et que la guerre des comuneros laisse entrevoir dans un déchirement violent. Le peuple abattu, la noblesse déprimée, ainsi que le fait remarquer M. Ferrer del Rio, Charles-Quint pouvait faire servir à sa gloire personnelle ou à ses desseins la vie et la fortune de ces classes également dépendantes. Ce n’étaient ni les nécessités de sa situation géographique, ni les conditions permanentes de son existence, ni des avantages accidentels, qui poussaient l’Espagne dans cette série de luttes où elle se trouva dès lors engagée. Qu’elle se battît contre les Turcs sur le Danube, qu’elle disputât l’Italie ou la Flandre aux Français, c’était un intérêt de l’empire et des Habsbourg qu’elle défendait, non un intérêt espagnol. Dans ce duel terrible de la France et de la maison d’Autriche qui s’est précisé à cette époque, qui a fait surgir tout armée la politique de Henri IV, de Richelieu, de Louis XIV, et qui s’est perpétué si longtemps, l’Espagne n’avait réellement rien à voir ; sa vraie politique eût été de vivre en paix avec la France. Lorsque Charles-Quint, au moment de marier une seconde fois son fils Philippe II, abandonnait tout à coup un projet d’alliance avec une infante de Portugal pour se tourner vers la reine Marie d’Angleterre, il n’avait d’autre pensée que de grandir encore la fortune et le pouvoir de sa maison, tandis que l’intérêt de l’Espagne eût été dans le mariage portugais. Philippe II, quoique plus Espagnol que son père, ne fait que modifier l’idée impériale, en colorant de religion ses vues dominatrices. Et quand cette politique, de désastre en désastre, est arrivée au bout, l’Espagne se bat encore pour défendre les états héréditaires de la maison de Habsbourg, au moment où elle est elle-même épuisée et menacée. Elle est partout pendant deux siècles, toujours en avant dans l’action, sans être engagée par ses intérêts. Son or est prodigué pour servir des desseins qui n’ont rien de commun avec sa vraie grandeur ; ses armées se répandent sur le continent pour soutenir des querelles qui ne sont pas les siennes, et c’est ce qui lui donne cet air aventureux et romanesque qui est resté le cachet de son individualité morale.

Tout le monde a lu Don Quichotte, et tout le monde a voulu l’interpréter en y cherchant un sens mystérieux. C’est l’histoire de l’Espagne écrite par un patriote de génie qui transporte dans le domaine de l’idéal les saisissantes réalités de son temps. Le brave et chimérique chevalier est le type du héros qui se couvre d’une gloire inutile, qui cherche fortune dans un monde tout d’illusions, rencontre moins de princesses à délivrer que de horions, et finit par revenir au logis délabré et moulu. Cervantes peignait son pays. L’âme de l’Espagne du XVIe siècle offre réellement un spectacle tragique, plein de contrastes et de luttes. Par inclination de tempérament et d’héroïsme, par l’inquiétude d’une, virilité exubérante et belliqueuse, le peuple espagnol cède évidemment par instans à la fascination ; il se laisse surprendre par l’attrait des grandeurs chimériques, et en même temps par une certaine sève de raison et de sens, par un certain instinct de la réalité, il résiste ; il sent le vide des illusions et regimbe contre ce rôle de chevalier errant de toutes les aventures. Dédoublez ce génie étrange, vous aurez les deux personnages de Cervantes, don Quichotte et Sancho Pança, représentations également vraies des deux instincts qui se sont disputé l’âme espagnole. Don Quichotte, ce sera le capitaine des tercios allant combattre sur tous les champs de bataille de l’Europe. Sancho Pança, ce sera ce paysan que Charles-Quint rencontra un jour qu’il s’était égaré en chassant dans les montagnes du Pardo près de Madrid. L’empereur, sans être connu, questionna le bonhomme et lui demanda combien de rois il avait vus. « Je suis vieux, dit le paysan, j’ai connu cinq rois. J’ai vu d’abord le roi don Juan et son fils don Henri, puis le roi don Ferdinand et Philippe, et ce Charles que nous avons maintenant. — Et, par votre vie, reprit l’empereur, quel a été le meilleur, quel a été le plus mauvais ? — Le meilleur, répondit le vieux, il y a peu de doute, c’est le roi don Ferdinand ; le plus mauvais, je n’en dis pas plus, mais celui-ci l’est assez ; il nous tient toujours inquiets, il est toujours en Italie, en Allemagne ou en Flandre, laissant femme et enfans et emportant tout l’argent de l’Espagne. Avec ses revenus et les grands trésors, qui lui viennent des Indes, qui suffiraient à conquérir mille mondes, il n’est pas content ; il faut qu’il accable d’impôts les pauvres laboureurs qu’il ruine… Plût à Dieu qu’il se contentât d’être seulement roi d’Espagne ! » Naïve et curieuse expression du sentiment populaire contemporain qui avait fait explosion dans la guerre des comuneros et qui survivait dans la masse de la nation, même quand il ne pouvait plus changer le cours de la politique.

Cette idée impériale ou de domination universelle que Charles-Quint représente au XVIe siècle, dont l’Espagne est le porte-drapeau et la victime, a voyagé dans bien des têtes, passé par bien des métamorphoses et suscité bien des luttes ; elle conduit toujours aux mêmes résultats sous quelque forme qu’elle apparaisse, parce que si elle répond aux instincts ambitieux de l’âme humaine et fascine par instans les imaginations, elle jette l’humanité dans le hasard des crises violentes et met le peuple qui sert d’instrument dans la condition singulière d’aliéner sa propre indépendance intérieure pour se précipiter sur l’indépendance des autres peuples ; elle conduit à l’impossible. Changez les noms et les dates, Charles-Quint s’appellera Napoléon, et la France sera l’Espagne. Le jour où Napoléon, d’empereur français qu’il s’était fait, se sentit en quelque sorte devenir empereur d’Occident, il se passa pour notre pays quelque chose de semblable à ce qui arriva pour l’Espagne le jour où Charles-Quint fut élevé à l’empire. La France, en paraissant grandir avec celui qui la personnifiait ; fut réellement atteinte dans son individualité et dans les conditions naturelles de sa politique. Elle aussi, elle se vit jetée dans une voie où, pour servir des desseins étrangers aux considérations de sa propre grandeur, elle se créait des embarras, des inimitiés, des défiances, une nécessité permanente de combat qui l’épuisait à la poursuite d’une artificielle puissance. Ce ne fut plus la France avec ses intérêts de nation, ce fut le soldat d’un génie impétueux qui embrassait le monde. Si le sagace et opiniâtre Charles-Quint, au lieu d’envelopper l’Europe dans le réseau de ses armées et de sa diplomatie, eût été seulement roi d’Espagne comme le lui disait le campagnard du Pardo, il eût tourné ses vues vers le Portugal, fondé la puissance espagnole au midi entre les deux mers, et la Péninsule aurait eu dès cette époque ce qui n’est encore qu’un rêve, ce qui est plus difficile à réaliser aujourd’hui qu’autrefois. Si Napoléon, au lieu de prétendre dominer le continent, se fût attaché à ce qui intéressait réellement notre grandeur, il eût songé avant tout à asseoir la France forte et satisfaite de la paix de Lunéville, et la France, inexpugnable dans les frontières qu’on l’avait contrainte à conquérir, n’eût pas payé plus tard de ces avantages qui la touchent la rançon de conquêtes impossibles.

L’un et l’autre, l’empereur du XVIe siècle et l’empereur de notre temps, en dépassant le but, restèrent les hommes de leur idée plus que du pays qui faisait leur principale puissance. Par une coïncidence curieuse, au sein de ces deux règnes séparés par tant d’années, il y eut une sorte de protestation presque identique née d’un même instinct de conservation nationale. Ce que la commission du corps législatif de 1813 fut pour Napoléon, dans un mauvais moment, il est vrai, mais avec un sentiment qui n’était pas moins prévoyant et juste, ces cortès de Tolède dont je parlais le furent pour Charles-Quint en 1538. « Réunissons-nous pour nous informer de la situation du royaume et pour soulager ses maux, disaient les grands espagnols a peu près comme les députés français ; que les guerres cessent, et que le roi s’établisse en Espagne… » Charles-Quint était trop puissant encore, Napoléon était peut-être déjà trop atteint et trop engagé pour reculer. Je ne sais ce qui serait arrivé si Napoléon eût réussi assez longtemps pour que son système devînt une tradition ininterrompue. Ce qui est certain, c’est que l’individualité française risquait de disparaître dans ce vaste amalgame de peuples, et l’excès de cette politique se révèle surtout dans ces luttes tragiques des derniers jours où la France s’épuise encore à défendre Hambourg et Dantzig lorsqu’elle est déjà menacée dans ses frontières et dans son foyer. Les revers de 1814 et de 1815, dans leur brutale puissance, eurent du moins pour nous une compensation, celle de rendre la France à elle-même, d’éclairer sa politique à la lueur de ses désastres, et de la replacer enfin, vaincue, diminuée, éprouvée, mais non découragée de ses aspirations légitimes, en face de ses vrais intérêts de grandeur et d’avenir. Le système impérial disparut avec Napoléon, la France resta ; elle resta d’autant plus armée pour l’avenir que, par une de ces représailles qu’on croit toujours habiles et qui ne sont que dangereuses, on la réduisait à l’état d’une de ces forces comprimées qui tendent sans cesse à reprendre leur juste niveau. Charles-Quint alla demander le repos au monastère de Yuste, et l’Espagne ne fut pas déliée de sa politique. Ce fut son malheur, et c’est aussi la différence entre les deux pays, entre les deux époques.

Les grands hommes coûtent quelquefois assez cher aux peuples. Charles-Quint a coûté à l’Espagne toute une destinée prématurément comprimée. Alors commence cette longue décadence qui se communique aux institutions, aux mœurs, à l’intelligence, aux intérêts matériels, et qui se reflète dans la dégénérescence même de ces ternes héritiers de la maison de Habsbourg, dont le premier seul, Philippe II, dans sa fixité froide et dans sa sombre impassibilité, garde encore un air de mystérieuse et farouche grandeur. Tout s’en va avec Philippe III, Philippe IV, avec cette succession de favoris plus rois que les rois eux-mêmes, le duc de Lerme, le comte-duc Olivarès, — l’un ambitieux, avide de richesse et d’influence, l’autre présomptueux, altier et prodigue. De Lerme gouverne l’indolente et méticuleuse dévotion de Philippe III ; Olivarès occupe de tournois et de fêtes la frivolité de Philippe IV, de ce prince qu’on s’amusa un jour à appeler le grand en lui donnant pour armes parlantes un puits avec cette devise : « Plus on lui retire de terre, plus il est grand ! » Je ne sais si on a lu un livre curieux écrit au XVIIe siècle par un contemporain de ces règnes, don Luis Cabrera de Cordoba, et publié il y a quelque temps à Madrid sous le titre de Relation des choses arrivées à la cour d’Espagne de 1599 à 1614. C’est l’histoire du vide, de la décrépitude figée dans l’étiquette au milieu d’une nation dont chaque jour hâtait la décomposition et la ruine.

La perspective incessante de guerres lointaines, la facilité d’émigrer aux Indes, enflammaient l’esprit d’aventure et engendraient le mépris du travail en dépeuplant le pays. La nécessité de recourir toujours à de nouveaux impôts, multipliés sous toutes les formes, avait pour résultat d’affamer les campagnes en tarissant les sources de l’agriculture et de l’industrie. De là cet état singulier d’un pays où l’action d’une fausse politique donnait des ailes à toutes les causes de décadence, où pour échapper aux taxes on fondait des majorats, où pour se garantir de la faim on s’enrôlait dans les innombrables légions monastiques, et où tous ceux enfin à qui il ne restait plus d’autre ressource étaient du moins assurés de trouver une rame sur les galères de Gênes, un mousquet dans les tercios de Flandre ou un morceau de pain à la porte d’un couvent. Il y eut un moment où la misère fut telle que des campagnes entières restaient sans habitans et sans culture. « Si le mal continue, disaient les cortès de Madrid dans leurs impuissantes doléances, si l’on n’y porte un remède efficace, il est impossible que ce royaume dure un siècle. » Une année, en Galice, à Santiago, quinze cents personnes moururent de faim. Ainsi l’Espagne perdait toutes ses conquêtes au dehors sans recouvrer ses libertés, et en marchant grand train dans cette voie de la ruine matérielle.

Le dernier mot de cette décadence fut le règne de Charles II. Ce triste prince, avec son visage pâle où passaient les reflets de la mort, avec ses membres noués et sa sénilité précoce, est bien la fidèle image d’une monarchie épuisée. On le crut atteint de maléfices et on le martyrisa d’exorcismes ; il a gardé dans l’histoire le nom de el heckizado, l’ensorcelé. Le seul maléfice diabolique était le poids d’un siècle et demi d’erreurs qui s’engendraient les unes les autres. Ce roi sans virilité, défaillant de cœur et d’esprit aussi bien que de corps, sentait son mal et le mal du pays sans pouvoir les guérir. Les ministres se succédaient, on recourait à tous les expédiens, on vendait les titres de Castille et les grandesses d’Espagne, on eut même un jour l’étrange idée de livrer au clergé l’administration publique et de confier les finances, la guerre, la marine aux chapitres de Tolède, de Séville et de Malaga. Les places fortes étaient démantelées, l’armée atteignait à peine à vingt mille hommes mal disciplinés et demi-nus ; toute la marine espagnole se composait de treize galères, et la population du royaume était descendue à moins de six millions d’âmes. Le dénûment était partout et contrastait avec le luxe de quelques favoris. Un jour les habitans de Madrid affamés firent comparaître Charles II, tremblant et blême, au balcon de son palais en lui demandant du pain ; tout ce que put faire le roi fut de sauver de la fureur populaire son favori, le comte d’Oropesa, et de l’envoyer en exil.

Tout marchait donc du même pas, la nation et le roi, qui mourait lentement sans héritier. Les derniers temps de la vie de Charles II furent un véritable drame où toutes les influences se disputaient cette âme infirme pour lui arracher la désignation d’un successeur. D’un côté était le parti autrichien, puissant d’abord, servi par le confesseur, le père Matilla, poussé et soutenu par la reine ; de l’autre, le parti français représenté par l’archevêque de Tolède, le cardinal Portocarrero, homme de médiocre esprit, mais d’une certaine habileté à conduire ces intrigues. Ce fut une vraie lutte de prêtres dont le prix était la succession d’un royaume en déshérence. Charles II mourut, on le sait, laissant l’Espagne à la France, et signant d’une main à demi glacée déjà la déchéance de sa maison. Il n’y a pas dans l’histoire de figure plus ingrate que celle de ce malheureux prince tourmenté de son impuissance, assailli de fantômes, et il n’en est pas qui représente mieux le déclin d’une race royale dont le règne s’ouvre par la hautaine figure de Charles-Quint.

Singulière destinée de cette maison de Habsbourg, puissante assurément dans le monde par son poids, par ses traditions historiques, par cette idée même d’équilibre dont elle est la vivante personnification, et dont la faiblesse est de ne pouvoir vivre que par un artifice permanent, par la dépression successive de quelque intérêt national ! Pour la Péninsule, son passage fut la décadence enfermée entre deux dates précises ; de là ce mot d’une vérité piquante : « Le règne de la maison de Habsbourg est une parenthèse dans l’histoire d’Espagne. « Seulement au bout de la parenthèse le peuple espagnol avait perdu le fil de sa destinée. Alors intervient la France, le testament de Charles II à la main, et c’est la fortune étrange de l’Espagne, après avoir troublé l’Europe de son activité belliqueuse, de ses velléités dominatrices, d’enflammer encore par son impuissance la guerre de toutes les ambitions rivales qui éclatent à la fois le {{1er novembre 1700 autour de la dépouille à peine refroidie de Charles II.


II

Ce fut là en effet le caractère de la guerre de la succession d’Espagne. L’Autriche revendique la couronne espagnole comme un droit de dynastie ; Louis XIV s’arme du legs du roi mourant pour mettre la main sur l’opulent héritage ; l’Angleterre se jette dans la lutte en haine de la puissance française, qui voit s’abaisser les Pyrénées ; l’Espagne seule peut-être n’est comptée pour rien. Il arrive cependant un fait curieux et rare dans l’histoire des guerres et des transactions diplomatiques, c’est que cette paix d’Utrecht, si chèrement achetée, poursuivie à travers tant de violentes péripéties, était, à tout prendre, la combinaison la mieux faite pour concilier tous les intérêts confondus dans une mêlée de treize années. Elle donne raison à l’Europe sans donner tort à la France, et l’Espagne échappe au démembrement qui la menace. Par la division permanente des deux couronnes, l’équilibre des forces européennes est garanti dans ce qu’il a de juste, de préservateur pour toutes les indépendances. Par l’avènement de la maison de Bourbon à Madrid, l’idée principale, essentielle de la politique française, l’idée d’extension d’influence est réalisée dans ce qu’elle a de légitime, tandis que l’Espagne reste intacte avec une dynastie nouvelle qui représente pour elle l’intégrité nationale, l’alliance de la France et un esprit de rajeunissement intérieur.

Une des plus puériles erreurs serait de ne voir dans ces grandes mêlées, où se sont jouées si souvent les destinées des peuples, qu’une lutte de dynastie à dynastie, une antipathie de maisons royales ou le triomphe d’un droit de famille. Les dynasties n’ont une signification, une puissance morale et une valeur pour les peuples que par ce qu’elles sont, par ce qu’elles représentent. Si Guillaume III n’eût été que l’époux de la reine Marie quand il alla délibérément enlever le trône de Jacques II, les Anglais ne se seraient pas détachés du dernier des Stuarts pour se précipiter au-devant du froid petit-fils du Taciturne. Charles II d’Espagne emportait au tombeau le dernier mot d’une politique. L’avènement de Philippe V était plus qu’un changement de dynastie ; c’était un changement d’esprit, d’idées, de direction politique, une vraie révolution par le rajeunissement de la royauté, et c’est ce qui fait de cette date de 1700 le point décisif où une période finit et où commence une période nouvelle de transformation lente, graduée, souvent précaire, mais incessante. Les Espagnols ne se précipitèrent pas au-devant de Philippe V, ils l’accueillirent et ils sentirent battre en lui un cœur devenu espagnol le jour où, menacé de perdre l’appui de la France dans un moment de détresse, pressé par Louis XIV, qui semblait fatigué de lutter, il répondait avec fierté : « Puisque Dieu a mis la couronne d’Espagne sur ma tête, je la soutiendrai tant que j’aurai une goutte de sang dans les veines. Je le dois à ma conscience, à mon honneur et à l’amour de mes sujets. Je ne quitterai l’Espagne qu’avec la vie, et j’aime sans comparaison mieux y périr en disputant le terrain pied à pied à la tête de mes troupes que de prendre un parti qui ternirait la gloire de notre maison. » Celui qui parlait ainsi ne sentait pas seulement frémir en lui l’orgueil du sang et de la jeunesse, il personnifiait en ce moment l’indépendance de la nation espagnole.

Ce que ces princes de Bourbon portaient au-delà des Pyrénées, ce n’était pas assurément la liberté par la résurrection des vieilles institutions populaires de la Péninsule, pas plus que la liberté telle qu’elle est née plus tard d’un autre ébranlement national ; mais ils portaient cet instinct d’une royauté réparatrice qui faisait leur force et qui était en quelque sorte leur légitimité morale, le stimulant rénovateur et la netteté lumineuse des idées françaises, l’esprit d’ordre administratif, d’activité et d’investigation. Tout était à faire, même une statistique du pays ; tout ne fut pas fait, mais tout fut essayé. Un homme d’une vigoureuse intelligence politique, qui fut plus longtemps en exil qu’au pouvoir et qui était écouté même dans la disgrâce, Macanaz, traçait dès l’origine le programme de ces règnes : renfermer le pouvoir religieux dans le domaine des choses spirituelles, rendre à la puissance civile les attributions, les propriétés et les droits aliénés, diminuer le nombre des couvens et des ordres monastiques, substituer à une législation confuse des lois claires et précises, replacer la source de la richesse dans le développement de l’agriculture et de l’industrie, non dans l’abondance de l’or, comme on l’avait fait jusque-là, négocier des traités de commerce, coordonner les finances, relever le travail. Et réellement c’était la pensée de ces règnes commerçans. Au lendemain même de la guerre de la succession, cette armée déguenillée de vingt mille hommes des rois autrichiens était déjà devenue une armée de cent vingt bataillons et de cent trois escadrons disciplinés et aguerris. Au lieu d’une douzaine de galères hors de service, il y eut tout d’abord une escadre de vingt navires de guerre. L’agriculture et l’industrie se ranimèrent. Le Français Orry mit la lumière dans les finances. La perception des impôts au nom de l’état remplaça les vexations arbitraires des fermiers, et dès lors surgit une question d’avenir, celle de la substitution d’une contribution unique à la multiplicité des impôts. Les finances accrues servirent à des travaux de toute sorte. Et c’est ainsi que l’Espagne devenait en peu de temps la nation qui rentrait dans l’arène des luttes européennes, guidée par l’esprit entreprenant d’Alberoni, poussée par l’ambition maternelle de la seconde femme de Philippe V, l’Italienne Elisabeth Farnèse, qui cherchait partout des trônes pour ses enfans.

Une chose curieuse dans cette alliance de la dynastie nouvelle et de la vieille Espagne, c’est l’espèce de drame secret et indéfinissable qui semble se passer dans l’âme de ces premiers Bourbons ; c’est la lutte mystérieuse de l’esprit français et du sombre esprit espagnol, et cette lutte vient se résoudre pour les princes en une sorte d’hypocondrie. On dirait qu’en passant les Pyrénées ils se sentent oppressés et égarés dans une atmosphère pleine de subtiles influences. Philippe V avait eu pourtant un beau moment lorsqu’il répondait fièrement à Louis XIV qu’il périrait l’épée à la main, et il avait reçu des Espagnols ce nom sonnant comme un éclat de guerre, le Courageux, — el Animoso. Bientôt son esprit s’assombrit. Il négligeait la propreté de sa personne et allait à la pêche à deux heures de la nuit. Un instant il abdique en faveur de son fils, don Luis, et il se retire à la Granja, se consumant dans la dévotion, passant son temps à prier ou chassant dans les bois de Balsain ; puis, quelques mois à peine écoulés, l’infant don Luis meurt, et Philippe se rejette sur la couronne, poussé et dominé par sa seconde femme, Elisabeth Farnèse, la violente et passionnée Italienne qu’il aimait avec la fureur d’un homme chaste. Rien ne pouvait distraire sa mélancolie, si ce n’est quelquefois le chant harmonieux du musicien Farinelli ou le spectacle des beaux jardins, des élégantes fontaines qu’il avait fait construire à Saint-Ildephonse, ce Versailles assis au pied des monts, à quelques heures du sévère et aride Escurial, où se reflète l’esprit de Philippe II. C’étaient deux siècles, deux dynasties dans deux monumens. Le second Bourbon, Ferdinand VI, était atteint du même mal de mélancolie, et il y était entretenu par la reine Barbara de Bragance, femme d’un esprit simple, qui n’avait pas l’ambition d’Elisabeth Farnèse, et qui craignait toujours de tomber dans le besoin. Roi et reine n’aspiraient qu’à vivre tranquilles, à se retirer des conflits européens, faisant d’ailleurs le bien du pays, et à peine distraits de leur humeur morose par les splendides représentations théâtrales du Buen-Retiro. Quand Ferdinand VI devint veuf, il se mit aussitôt à craindre la mort, et il la craignit si bien qu’il mourut de peur, refusant tout, alimens, remèdes, jusqu’aux soins les plus simples. Hommes et choses, princes et nation lentement renaissante, ce fut là le prologue de ce règne de Charles III dont M. Ferrer del Rio s’est fait le chaleureux et sympathique historien, et où se concentre dans son éclat l’action rénovatrice de la politique inaugurée par un changement de dynastie au commencement du siècle.

Le moment le plus brillant de ce XVIIIe siècle espagnol en effet est dans ce règne, le premier qui réponde dans une certaine mesuré aux grandeurs évanouies du temps de Charles-Quint. C’est le moment où, sous la conduite d’un roi qui ambitionnait le nom de sage, s’élèvent des ministres tels que Florida-Blanca, Aranda, Campomanè s, de vrais hommes d’état, non d’imbéciles favoris, où de sérieuses et profondes réformes s’accomplissent. C’est aussi le moment, dans la politique extérieure, de ce pacte de famille que M. Ferrer del Rio, en bon Espagnol, juge sévèrement, et qui, vu de plus haut, comme l’expression de l’alliance, de la solidarité des nations du midi, n’est pas moins une des grandes pensées du siècle. Le prince était digne de l’œuvre. Charles de Bourbon-Farnèse était né en 1716 du second mariage de son père Philippe V. Lorsque Ferdinand VI, mourant sans enfans, lui laissait la couronne d’Espagne en 1759, il était roi de Naples depuis vingt-cinq ans, après avoir été duc de Parme. Il avait figuré avec honneur dans ces guerres d’Italie si habilement mises à profit par l’entreprenante ambition de sa mère, la reine Elisabeth. Son goût eût été peut-être de rester dans ce beau royaume napolitain, qu’il avait relevé et rajeuni par une intelligente politique, où il vivait aimé, et où son souvenir n’est point encore effacé après un siècle. L’esprit de son gouvernement s’était révélé dans la sérieuse et durable faveur de son ministre le plus intime, le marquis Tanucci, ancien professeur de droit public à Pise, conseiller habile, esprit ouvert à toutes les idées du temps, et qui l’avait singulièrement aidé dans cette œuvre hardie : émanciper le pouvoir civil des influences religieuses et affranchir le pays des lois féodales. Charles III, transporté en Espagne, n’était pas un roi de génie fascinateur, mais il avait une raison droite, l’amour sérieux du bien, de la persévérance dans ses résolutions, et à défaut d’une intelligence hors ligne, un goût naturel pour tous les hommes supérieurs qui pouvaient servir utilement. Il n’avait rien de la morosité de ses prédécesseurs : ses mœurs étaient pures ; tout au plus la malice contemporaine remarquait-elle qu’après la mort de la reine Amélie de Saxe il portait gaiement son veuvage, et que la femme de son ministre Esquilache, qui était vieux et débile, avait un enfant tous les ans. Charles III, en arrivant en Espagne, mit résolument la main à l’œuvre, et s’il ne réussit pas toujours, il ouvrit du moins un long et grand règne, où l’Espagne parut redevenir une nation florissante et éclairée, somme elle avait paru déjà reprendre une position en Europe par la diplomatie et par la guerre.

Ce n’est pas que tout fût facile. Cette politique réformatrice que les premiers Bourbons avaient portée au-delà des Pyrénées, et qui s’épanouissait sous Charles III, avait au contraire à vaincre de sourdes coalitions de haines et de méfiances. Le premier obstacle vint du clergé, qui se sentait menacé dans ses privilèges et dans ses excès de prépondérance. Qu’on se représente en effet un corps tout-puissant d’influence depuis deux cents ans, visant à une indépendance absolue même en matière civile, tenant le roi par les confesseurs, le peuple par le naïf et violent fanatisme de sa crédulité, dominant l’intelligence par l’inquisition, qui réduisait au silence toute voix s’élevant pour défendre l’état, — absorbant la fortune publique par la possession de bénéfices sans nombre, de domaines qui s’accroissaient toujours par les substitutions, restaient exempts de toute charge et n’étaient soumis qu’à sa seule juridiction. Il y avait encore au XVIIIe siècle plus de trois mille couvens. L’église était une armée de plus de deux cent mille personnes ; un cinquième du royaume se trouvait aliéné, immobilisé, soustrait à toute action de l’autorité publique. Cette masse vivant du pays et sur le pays ne s’y trompa point ; elle fut sourdement hostile à une dynastie venant de France et portant avec elle un certain sentiment des droits de la puissance civile. Elle eut particulièrement en haine Charles III, qui avait à Naples pour conseiller et pour ami le marquis Tanucci, cet esprit infesté de libéralisme. Aussi l’arrivée de Charles en Espagne fut-elle signalée par une sorte de conspiration insaisissable et active. On représentait la foi comme en péril ; les mœurs et tous les actes du prince étaient décriés dans les chuchotemens des conciliabules secrets et des correspondances. Les plus sinistres présages étaient habilement propagés. À Barbastro, on annonçait le renversement inévitable de la dynastie ; à Girone, l’apparition d’une comète fut représentée comme le signe de la mort prochaine du roi. Dans les provinces, on montrait Madrid prêt à s’enflammer, et à Madrid on grossissait complaisamment l’agitation des provinces. Cette conspiration atteignait jusqu’aux Indes, où s’étendait l’invisible action du clergé, surtout des jésuites, qui, en craignant le péril, s’y précipitaient avec un zèle dont ils furent bientôt récompensés.

La résistance venait d’ailleurs encore d’une certaine masse obscure et ignorante, du fanatisme de stagnation d’un peuple outré de voir changer ses habitudes par des actes qui étaient des améliorations, mais qui étaient aussi une atteinte portée à l’inviolabilité de son inertie héréditaire ; c’est ce qui faisait dire à Charles III : « Les Espagnols sont comme les enfans, qui pleurent quand on les lave. » Le fait est que le roi Charles voulait laver Madrid, et qu’il ne le put pas sans difficulté. Il trouva naturel de purger la ville de toutes les immondices qui en faisaient un foyer d’infection ; mais on lui objecta que, l’air de Madrid étant prodigieusement subtil à cause de la proximité du Guadarrama, cette infection même, en tempérant la subtilité de l’air, était une garantie de salubrité. On exhuma une consultation de médecins à l’appui de cette opinion. « Fort bien, répondit gaiement le roi ; maintenant qu’on me nettoie Madrid au plus vite, et au premier moment où je verrai vérifier ce que disent les médecins, j’y remédierai sans plus de retard en ordonnant qu’on jette tout par les fenêtres plus fort que jamais. » Il en fut de même quand il fallut éclairer la ville, où on ne pouvait se hasarder le soir. Un jour le roi eut l’idée de canaliser le Tage et de le rendre navigable. Une commission fut nommée : elle répondit que si Dieu, qui est tout-puissant, avait voulu rendre le Tage navigable, il le pouvait sans aucun doute, et que s’il ne l’avait pas fait, c’est que cela ne devait pas être.

Dans cette bizarre résistance, il y avait la haine de la nouveauté et il y avait aussi la haine des étrangers accourus en Espagne avec les Bourbons et associés à leur gouvernement. Cette haine se concentra surtout contre le marquis d’Esquilache, que Charles III avait amené de Naples et dont il avait fait son ministre des finances. Don Leopoldo de Gregorio, marquis d’Esquilache, de Valle Santorro et de Trentino, prince de Santa-Elia, était un Sicilien de parole exubérante, d’une prodigieuse activité d’esprit, nullement homme d’état, mais inventif et hardi dans le maniement des affaires. C’était, à vrai dire, un personnage curieux, lieutenant-général sans avoir jamais servi, qui avait fait de son fils encore au maillot un administrateur de la douane de Cadix, dont la femme, doña Pastora, était accusée de vendre les grâces, et qui à travers tout avait fait plus de bien que de mal par son zèle plein de ressources, par l’entrain avec lequel il s’appliquait à réorganiser les finances, à simplifier l’administration, à développer des institutions utiles et à faire vivre le peuple à bon marché. On lui en voulait peut-être moins du soin qu’il prenait de sa fortune que de son activité réformatrice et surtout de sa qualité d’étranger. C’était le vice irrémédiable qui attirait sur lui une effroyable impopularité.

Rassemblez maintenant ces quelques traits d’une situation compliquée, l’animosité batailleuse d’un clergé menacé dans sa domination, l’antipathie aveugle du peuple contre les nouveautés, l’aversion d’un certain instinct national irréconciliable pour tout ce qui est étranger ; vous aurez le secret d’un des plus étranges épisodes de ce moment du XVIIIe siècle espagnol, d’une de ces explosions subites où le peuple porte son impétuosité furieuse, et où se dissimulent souvent d’autres calculs, d’autres ambitions, qui n’attendent que le succès pour s’emparer des événemens et avouer leur complicité.

Une des plus merveilleuses fatuités de notre temps est de croire qu’il a tout inventé, même l’émeute. Nous avons vu de nos jours, il est vrai, pour ne point sortir de l’Espagne, des reines changer des cabinets, signer des constitutions sous l’étreinte de la sédition, le peuple armé parcourir les rues et demander la vie des ministres dont il commençait par brûler les maisons ; ce n’était, à tout prendre, que la reproduction de ce qui se passa un jour de l’année 1766, en plein règne de Charles III. On va voir comment. Au commencement du XVIIIe siècle, un des plus habiles conseillers de Philippe V, Macanaz, avait dit avec une clairvoyance prophétique : « Que le souverain ne permette pas à ses ministres de changer le costume national du peuple pour lui substituer quelque mode étrangère ! Ces dispositions seront reçues du public comme violentes et tendant à en finir avec le costume espagnol, et en irritant les esprits elles pousseront à des désordres difficiles à apaiser. » À quarante-quatre ans de distance, un ordre du roi interdisait l’usage des capes longues et des chapeaux à bords rabattus. Ce fut le prétexte qui fit jaillir la flamme de la sédition de ce foyer de mécontentemens que j’essayais de dépeindre. La lutte s’engagea le 23 mars 1766, le dimanche des Rameaux, entre des hommes de troupe chargés de faire exécuter l’ordre du roi et quelques bravaches du peuple qui affectaient de se promener enfoncés dans leur mante et le chapeau sur les yeux. Le sang coula, et Madrid fut aussitôt enflammé. En peu d’instans, l’émeute se grossit de tous les vagabonds qui parcouraient les rues en criant : Vive le roi ! vive l’Espagne ! meure Esquilache ! Le mot d’ordre était donné. Les insurgés coururent au palais du ministre, qu’ils pillèrent et qu’ils dévastèrent, jetant par les balcons tous les objets précieux. Ils auraient bien brûlé la maison ; mais on les arrêta avec le mot sacramentel : « respect à la propriété ! » C’était d’ailleurs la maison d’un Espagnol. Le soir, après cette singulière victoire, campés sur la place Mayor, ils se contentèrent de brûler l’effigie du ministre, qui avait été averti fort à propos, et qu’ils n’avaient pas trouvé. Ce n’était que le prologue.

La lutte se ranima plus ardente le lendemain. Les insurgés étaient exaltés de leur succès de la veille ; ils ramassèrent tout ce qu’ils purent trouver d’auxiliaires, de femmes et d’enfans, et ils marchèrent sur le palais, où ils furent arrêtés par le feu des gardes wallones, qui les tint à distance. Le tumulte d’ailleurs remplissait Madrid, que la multitude menaçait de livrer aux flammes. Jusque-là, le programme de l’insurrection était assez obscur, lorsque l’intervention d’un frère gilite, religieux à la mine ascétique et sévère, qui haranguait la foule dans les rues, servit à préciser le sens des réclamations populaires. On se mit à rédiger une pétition que le père Yecla, transformé en parlementaire, offrit de porter au roi. Cette pétition, qui invoquait la sainte Trinité et la vierge Marie, demandait impérieusement l’exil du marquis d’Esquilache et de sa famille ; l’exonération de tous les ministres étrangers et leur remplacement par des Espagnols, l’expulsion des gardes wallones, la liberté pour le peuple de se vêtir à sa fantaisie, et l’abaissement du prix des denrées. Ces conditions enfin, le roi devait venir les ratifier lui-même sur la place Mayor en présence du peuple.

Si ce mouvement n’eût été que le coup de tête de quelques fanatiques de la cape longue et du chapeau à larges bords, tout eût été bientôt fini ; mais ici se dévoilait le lien de la sédition avec l’état réel de l’Espagne. D’un côté, l’émeute du 23 mars n’était point évidemment l’œuvre du hasard ; elle avait son organisation et son mot d’ordre. « Il y a ici plus qu’il ne paraît ; ce qui compte le moins est la canaille, » disait un homme de la cour. L’argent était répandu à profusion dans les masses. Le caractère religieux se laissait voir dans l’émeute. On promenait un drapeau qu’on appelait l’étendard de la foi. Les insurgés blessés refusaient l’absolution sous prétexte que, mourant en martyrs, ils n’en avaient pas besoin. D’un autre côté, ce que demandait le peuple révolté trouvait de l’écho jusque dans les conseils du roi. Lorsque Charles, réunissant autour de lui les principaux personnages de sa cour, mettait en délibération ce qu’il y avait à faire de ces propositions portées par le père Yecla, deux opinions, on pourrait dire deux politiques éclataient aussitôt. Les uns, le marquis de Priego, qui était Français et colonel des gardes wallones, le comte de Gazzola, le duc d’Arcos, demandaient simplement que la sédition fût domptée par les armes. Le vieux marquis de Casa-Sarria au contraire, se jetant aux pieds du roi, déclara que si on devait agir par la rigueur, il déposerait aussitôt ses emplois et ses dignités. « Je suis d’avis, dit-il, qu’on donne satisfaction au peuple en tout ce qu’il demande, d’autant plus que ce qu’il demande est juste. » Le comte d’Ouate s’écriait à son tour que l’heure était venue de parler clairement, et que les plaintes populaires étaient fondées. Placé entre l’effusion du sang et la nécessité d’une transaction, Charles III céda. Il se présenta au balcon du palais, accordant tout ce qu’on lui demandait. Il eut même à écouter de nouveau les propositions populaires d’un autre personnage plus bizarre encore que le père Yecla : c’était un échappé des présides de Malaga, calesero de profession et l’un des plus ardens émeutiers. Puis les insurgés se répandirent dans Madrid, s’enivrant de leur triomphe et prolongeant pendant la nuit leurs démonstrations, tandis que Charles restait sérieux et triste.

Tout n’était pas fini encore. Le lendemain, la scène avait changé. Le roi était parti secrètement pour Aranjuez, et l’émeute retrouvait sa fureur, croyant voir dans ce départ un moyen d’éluder les promesses de la veille. Les insurgés reprirent les armes et campèrent dans la ville, prêts à se défendre. En même temps ils s’adressaient au président du conseil de Castille : c’était un évêque qui, au fond, voyait sans déplaisir cette insurrection du sentiment populaire, et qui ne demandait pas mieux que de la servir auprès du roi par un exposé nouveau des griefs du pays. Il rédigea un mémoire ridicule où il se plaignait, au nom du peuple, des impôts établis pour ouvrir des chemins, des mesures adoptées pour éclairer et assainir Madrid. Le roi se borna à renouveler la promesse d’exécuter les conditions qu’il avait acceptées, ajoutant qu’il ne rentrerait à Madrid que quand la paix serait rétablie. C’était assez ; l’effervescence populaire tomba, et les habitans de Madrid revinrent plus dévotement que jamais aux cérémonies de la semaine sainte, qui finit pour eux mieux qu’elle n’avait commencé. L’insurrection de la capitale n’était point isolée ; elle se liait à tout un ensemble de mouvemens qui éclataient à la fois à Saragosse, à Cuença, à Palencia, et même à Barcelone et dans le Guipuzcoa. Cette agitation tomba du même coup. Une mesure presque puérile en avait été le prétexte ; au fond, je l’ai dit, elle était l’expression incohérente de tous les mécontentemens d’ambitions ou d’intérêts ligués dans un effort de résistance à un mouvement de transformation, et c’est ce qui lui donne un sens politique dans ce XVIIIe siècle que M. Ferrer del Rio décrit d’un trait intelligent en ravivant les hommes et les événemens. Le pauvre marquis d’Esquilache, qui se plaignait fort dans son exil d’être abandonné, qui accusait assez plaisamment le peuple de Madrid d’ingratitude, paya pour tous dans cette échauffourée de 1766, ébauche de tant d’autres semblables ; la politique de Charles III resta debout.

Ce ne fut, à vrai dire, qu’une de ces crises où un pouvoir, en paraissant faiblir, se relève et s’affermit. Charles III avait montré d’ailleurs un tact singulier, restant maître de lui-même, calme dans cette petite tempête suscitée par la réforme d’un habit. S’il eût cédé à l’exaspération de la fierté royale blessée, il eût dompté sans doute cette multitude ameutée, qui ne savait trop où elle allait, et qui se serait précipitée furieuse sur l’épée de ses Wallons ; il eût maintenu, comme on dirait aujourd’hui, le principe d’autorité, et il eût laissé dans les masses une longue irritation, qui aurait pu être un embarras de règne. Il céda sans déshonorer la royauté ; il alla attendre la paix à Aranjuez sans trop désavouer ses concessions. Le feu populaire tomba de lui-même, et à travers l’effervescence d’un moment, il vit les vrais agitateurs, les diffamateurs de sa politique ; il les prit la main dans les trames secrètes qui avaient préparé l’échauffourée de Madrid et des provinces, et un an après il frappait le grand coup des jésuites. Le 3 avril 1767, à la même heure, sur tous les points de l’Espagne à la fois, tous les jésuites étaient saisis et embarqués. Charles céda en livrant le marquis d’Esquilache, je veux dire en ne le relevant pas de sa chute, et en même temps il saisit cette occasion pour secouer l’usage qui faisait d’un évêque le président du conseil de Castille. Il fit partir de Madrid cet évêque don Diego de Rojas, qui lui avait adressé un mémoire ridicule au nom du peuple ; il le renvoya à son évêché, à Carthagène, et il appela à la présidence du conseil le comte d’Aranda, qui, après avoir été ambassadeur en Pologne, avait été laissé comme capitaine-général à Valence dans une sorte d’exil. C’était un gentilhomme aragonais impétueux et d’humeur libre, soldat, diplomate et philosophe. Il alliait à la fierté d’un vieux sang un très vif instinct des mouvemens de son époque. C’est lui qui disait quelques années plus tard, en voyant naître la république des États-Unis : « Cette république est née pygmée ; il lui a fallu l’appui et les forces de la France et de l’Espagne pour parvenir à l’indépendance. Un jour viendra où elle sera géant, colosse même redoutable dans ces contrées. » Aranda se jeta sur le pouvoir avec tout le feu d’une nature vigoureuse. Il pacifia rapidement Madrid. Rude et familier à la fois, il faisait marcher ce peuple insurgé de la veille en usant avec lui d’un singulier mélange de hauteur et de bonhomie. « Le comte d’Aranda est une grande tête, disait-on ; il fait justice sans acception de personnes. » À dater de ce moment, le règne de Charles III sort du nuage et donne à l’Espagne le lustre d’une sorte de renaissance.

Ce XVIIIe siècle espagnol que Charles III représente en son plus beau moment, et dont M. Ferrer del Rio retrace le vivant tableau, a un caractère particulier dans l’histoire. Né du même mouvement d’idées, il ne ressemble pas au XVIIIe siècle français pour la hardiesse agressive et violente ; il le côtoie sans s’y confondre, et surtout sans arriver à la nette et formidable question de l’abbé Sieyès. Différente de la France, l’Espagne du XVIIIe siècle s’avançait dans une voie qui avait commencé par ces temps d’abattement où l’on disait qu’on ne savait de quel côté de l’horizon viendrait le jour, et qui conduisait à une lumière relative et tempérée. L’Espagne vit alors ses alliances recherchées, ses finances refleurir au point de faire face aux dettes de l’époque autrichienne, sa marine redevenir puissante et compter plus de soixante vaisseaux de guerre, son commerce et son industrie retrouver une activité nouvelle, l’énergie intellectuelle se réveiller. Au centre de ce mouvement est Charles III qui le protège, s’il ne le dirige pas. Il aimait la lumière et tout ce qui sert à la répandre, au point d’exempter du service militaire les imprimeurs eux-mêmes. Il poussait à l’étude de tous les problèmes d’économie publique, et mettait un zèle singulier à faire pénétrer un esprit de réparation et d’activité dans les détails de l’administration. Ce règne ne finit qu’en 1788, à la veille de la révolution française, par la mort du roi ; mais alors on vit un phénomène étrange : tout ce mouvement suscité et soutenu par Charles III sembla s’arrê ter aussitôt. Ce que le roi mort avait honoré fut honni ; les hommes d’état qui l’avaient conseillé tombèrent en disgrâce. Tout parut de nouveau en désarroi sous l’imbécile Charles IV, et l’Espagne, au sortir d’un règne qui renouait les plus belles traditions de son passé, tombait dans un règne qui recommençait les plus mauvais momens de l’époque autrichienne. Une grandeur éphémère suivie d’une longue décadence, une renaissance heureuse suivie d’une éclipse nouvelle, voilà ce que la monarchie absolue avait fait pour l’Espagne. L’histoire, dans son courant permanent et rapide, ne ménage pas les fortes leçons. Ce passé même de l’Espagne n’est-il pas un des plus dramatiques résumés de ces spectacles de fortunes diverses qui ont toujours pour l’esprit une éloquence émouvante ? On y voit le secret de ces décadences terribles et de ces renaissances si brusquement compromises. C’est toujours la même cause agissant d’une façon différente. Sous Charles-Quint, la nation perd son nerf politique ; elle disparaît et se noie dans l’ambition d’un homme ; sous Charles III, la nation est une patiente, quelquefois grandiose, qui retombe vite dans son mal, quand son honnête médecin la quitte. Aux deux époques, c’est l’absence de vie politique qui précipite la chute ou arrête la renaissance. Cela prouve une fois de plus ce qu’il y a de précaire et de fragile même dans le bien que fait un pouvoir absolu, même dans ces restaurations qui semblent suspendues au mince fil de l’existence d’un homme, et qui dépérissent suivant le hasard d’une succession, parce qu’elles n’ont pas la garantie de l’adhésion libre, réfléchie et active d’un peuple formé à la virilité et à la responsabilité par le maniement de ses affaires. Un autre enseignement de l’histoire, c’est que, quand cette idée de domination universelle entre dans une tête puissante, elle peut faire la grandeur d’un homme et la ruine d’un état ; elle peut entraîner cet état, par une désastreuse logique, à l’effacement de son rôle national et à l’abdication de tout droit d’indépendance intérieure. Et enfin, de tous les revers dont l’histoire est remplie, il ressort une vérité lumineuse : c’est qu’il n’y a de politique féconde et juste que celle qui s’inspire de l’intérêt national d’un pays, et qui cherche dans la liberté sa force, son appui, en même temps que le gage de sa durée. La liberté est incompatible avec les rêves de domination universelle ; pour une politique réellement et virilement nationale, elle n’est point une ennemie ; elle est une alliée au contraire, et elle est elle-même intéressée à l’œuvre commune, car elle perdrait sa vertu et son prix, si elle faisait défection aux légitimes aspirations d’un peuple.


CHARLES DE MAZADE.