La Monarchie de Louis XV/01

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LA
MONARCHIE DE LOUIS XV

I.
LA REGENCE ET LE REGENT.
Mémoires du duc de Saint-Simon. — II. Mémoires secrets de Duclos. — III. Mémoires militaires relatifs à la succession d’Espagne, etc.



Les régences d’Anne d’Autriche et de Philippe d’Orléans ont eu des fortunes historiques très différentes, malgré les similitudes qu’ont entre eux tous les gouvernemens nouveaux, faibles, contestés et forcément corrupteurs. La faveur publique s’est attachée à l’une autant qu’elle a manqué à l’autre, et les victoires de la première ont été mises dans un jour éclatant, pendant que les succès politiques laborieusement préparés par la seconde demeuraient étouffés sous le dégoût inspiré par l’accumulation de tous les scandales. C’est à travers les mœurs du temps qu’on a jugé l’œuvre des hommes, disposition qu’il ne faut pas regretter, puisqu’il est bon de faire payer aux personnages publics au prix de leur renommée la rançon de leurs vices, et qu’en pareil cas l’injustice même a sa moralité.

La cour d’Anne d’Autriche, malgré ses mille faiblesses, demeura comme enveloppée dans une atmosphère d’élégance et de bon goût, et c’est par la profession délicate des sentimens les plus élevés qu’elle s’est ménagé jusque dans notre temps la partialité de nobles esprits. La société dont l’avènement correspond à la vieillesse de Louis XIV, et dont le régent fut moins l’instituteur que l’expression, prit au contraire un triste plaisir à rompre avec les convenances aussi résolument qu’avec les principes, préférant à la jouissance de commettre le mal celle de s’en vanter. Elle en a été légitimement punie par des jugemens contre lesquels il ne faudrait pas protester, si la simple rectification des faits pouvait jamais entraîner la complète réhabilitation des personnes. Tandis que, sous le prestige des hommes brillans et des femmes charmantes que Mazarin avait vaincus, la postérité surfaisait ce ministre en le plaçant à côté de Richelieu, elle reléguait Dubois au rang des intrigans subalternes, persistant à ne voir qu’un proxénète émérite dans l’habile négociateur de La Haye et de Londres, oubliant tout ce qu’il avait fallu de souplesse pour triompher sans guerre civile de la branche espagnole et des princes légitimés, tout ce qu’il avait fallu de prudence pour réduire le parlement après s’être incliné devant lui. Le public en est encore, malgré les documens nombreux qui de nos jours ont éclairé ces négociations si obscures, à voir dans le signataire de la triple alliance un ministre vénal trafiquant avec l’Angleterre de l’honneur et des intérêts de son pays. L’on trouve plus naturel d’imputer à des motifs honteux le traité de 1717 et les transactions qui le suivirent que d’expliquer le nouveau système fédératif auquel le régent et son ministre attachèrent leur nom par l’évidente nécessité de paralyser les manœuvres multipliées d’Alberoni, ce démon incarné de la guerre et de l’intrigue, et l’on donne les interprétations les moins plausibles à une conduite justifiée par l’urgence de guérir les blessures d’une nation que des guerres calamiteuses avaient atteinte à toutes les sources de la vie.

En expirant à quelques mois l’un de l’autre, après un gouvernement de huit années qui eut à combattre Philippe V et la maison du Maine, l’esprit parlementaire et l’esprit provincial, le duc d’Orléans et le cardinal Dubois laissèrent l’Europe en paix et la France paisible et forte ; ils fondèrent un système diplomatique assez solide pour qu’un roi de quatorze ans, appuyé sur le bras d’un octogénaire, pût le continuer durant vingt ans. Dans un pays épuisé d’or, de sang, de génie et presque de courage, où une longue paix pouvait seule effacer les traces d’une politique extrême dans ses moyens comme dans ses périls, un tel service vaut la peine d’être compte. Il faut savoir payer ce témoignage même aux hommes qui semblent avoir pris à tâche de s’excommunier eux-mêmes de toute considération et de tout respect ; il faut le leur rendre malgré Saint-Simon, déçu sous la régence de l’espoir de mettre le pied sur la tête de ses ennemis, et dont les âpres peintures ont été reproduites en taille-douce par Marmontel [1] et par Duclos [2]. Il faut persister enfin dans une réparation qui relève l’habileté sans toucher au caractère, malgré Lémontey, moraliste morose, plus empressé de signaler les vices des hommes que d’apprécier la valeur de leurs actes, et dont l’effort constant dans l’Histoire de la régence est de dissimuler sous un austère appareil la violence de ses passions, en jetant les idées de Voltaire dans les moules de Tacite.

Quelle tâche se donna ce pouvoir si persévérant dans sa conduite, quoique si tristement frivole ? Comment parvint-il à l’accomplir durant une longue orgie, en rendant ses ennemis plus ridicules qu’il ne se rendit lui-même méprisable ? La réponse à cette question ne se rencontre pas toujours dans les volumineux mémoires où tant de témoins et d’acteurs ont consigné leurs déceptions avec leurs souvenirs. Le caractère des époques durant lesquelles l’agitation des esprits fait abonder les matériaux s’obscurcit parfois sous la masse des documens, comme la physionomie d’un tableau s’efface sous les accessoires qui le surchargent. C’est cette physionomie que je voudrais retracer avec quelque précision, en rappelant moins la succession des faits que le mouvement des idées de 1715 à 1723. Les sources où je puise sont trop connues pour que je doive les indiquer scrupuleusement dans un travail qui, comme la plupart de ceux qui l’ont précédé, sera une étude politique beaucoup plus qu’une étude d’histoire.


I

En se reportant aux derniers jours du premier empire, la génération actuelle peut se représenter assez fidèlement l’état de la France lors de la mort de Louis XIV. La lassitude de la nation était justifiée par son épuisement, et les haines étaient montées au niveau des admirations disparues. Une horreur instinctive des pratiques et des idées par lesquelles les âmes n’avaient pas été moins froissées que les intérêts, de vagues aspirations vers les nouveautés au sein d’une inexpérience universelle, un immense besoin de paix, éclatante condamnation du gouvernement qui l’avait provoqué, tous ces traits se rencontrent dans notre histoire à un siècle de distance, et nous retrouvons nos propres souvenirs dans les écrits de Boisguillebert comme dans les pages désolées de Fénelon et de Vauban.

L’acclamation de la régence du duc d’Orléans et la mise à néant du testament de Louis XIV sortirent de la disposition des esprits d’une façon tellement irrésistible, que cet audacieux attentat contre la dernière pensée du règne eut la France entière pour complice. Pourtant trois années s’étaient à peine écoulées depuis que Philippe, isolé dans Versailles, voyait les courtisans s’écarter de sa personne, les uns par effroi, les autres par calcul. Ses oreilles tintaient encore des insultes populaires prodiguées à l’empoisonneur prétendu de tant de princes frappés par un trépas mystérieux ; il se trouvait au lendemain des scènes terribles au-dessous desquelles il était si tristement demeuré, soit qu’il demandât des juges avec une résignation peu digne de son sang, soit qu’il cherchât dans de fâcheux plaisirs l’oubli de tant d’injures. Ce fut alors que sans transition, et par l’un des plus étranges reviremens d’idées qu’il y ait à constater dans nos annales, on vit un homme encore plus diminué par sa conduite que par la calomnie demander, à la plus haute cour du royaume et obtenir sans résistance, la suppression de l’acte qui transférait à ses ennemis le gouvernement du royaume, avec la tutelle et la garde du roi mineur, en ne lui attribuant qu’un vain titre. Sans appui à la cour et dans l’armée, écarté depuis son rappel d’Espagne en 1708 de toutes les affaires et de tous les commandemens militaires, ce débauché suspect qui passait sa vie dans son laboratoire, entouré de filles d’opéra et d’aventuriers, se vit au 1er septembre 1715 aussi puissant en France que le roi son oncle, et plus populaire dans Paris que Louis XIV ne l’avait jamais été. C’est qu’au sein d’un pays que le despotisme avait lassé sans l’éclairer, et qui songeait plus à se venger du passé qu’à s’assurer des garanties pour l’avenir, le duc d’Orléans eut alors la bonne fortune de représenter l’opposition dans toute son amertume. Victime du pouvoir, il en parut l’ennemi naturel, et cette situation lui donna tant de force qu’on aurait volontiers transformé ses faiblesses en mérites, et au besoin ses crimes en vertus. Des calomnies qui avaient flétri sa vie, rien ne subsistait que le profit très imprévu qu’elles lui avaient rapporté. Sa mauvaise réputation avec ses malheurs lui valait mieux que n’aurait fait une bonne renommée sans des épreuves où le pays voyait un gage pour des changemens, peut-être pour des vengeances. Le duc d’Orléans retirait donc un avantage inappréciable des inimitiés de la vieille cour, de son antagonisme personnel avec Mme de Maintenon, qui en avait été si longtemps l’inspiratrice, et avec les légitimés, qui en étaient demeurés les créatures. Ceux-ci se trouvèrent représenter aux yeux de la nation le gouvernement dont la France demandait qu’on la délivrât, et le représenter, il faut le reconnaître, dans la manifestation la plus scandaleuse de son omnipotence : ce qui assurait leur défaite fut le gage de la victoire de leur rival.

L’entraînement qui conduisait vers le duc d’Orléans était tellement irrésistible, ses conséquences avaient été si bien pressenties par les habiles aux derniers momens de la vie du roi, qu’on avait vu les ennemis les plus acharnés du premier prince du sang entrer en arrangement secret avec lui pour l’aider à briser les dispositions qu’ils avaient eux-mêmes conseillées ou accueillies avec enthousiasme quelques mois auparavant. Le chancelier Voysin, créature de Mme de Maintenon, dépositaire des dernières pensées de son vieux maître, divulguait les clauses de son testament sous la condition de conserver durant la régence une charge dont cette trahison le rendait encore plus indigne que son incapacité. Il n’est pas jusqu’au maréchal de Villeroy, cette vivante incarnation du génie de l’ancienne cour, qui ne se montrât disposé à traiter durant l’agonie du monarque dont la faveur constante avait protégé son insolente médiocrité. Le parlement, auquel le duc d’Orléans n’était pas moins antipathique par ses allures novatrices que par le dérèglement de ses mœurs, et qui venait de faire déposer sous une barrière d’airain l’acte solennel commis à sa garde en protestant de mourir pour en maintenir l’intégrité, le parlement, quoique engagé par le premier président de Mesmes dans l’intérêt des princes légitimés, ne tenta pas une résistance impossible, aimant mieux profiter pour son compte d’une révolution inévitable que de se briser en lui résistant. Ce fut ainsi que la cassation universellement consentie du testament royal devint le dernier mot et comme le châtiment du règne.

L’édit de 1714, qui avait attribué aux bâtards, antérieurement investis du titre et des prérogatives des princes du sang, un droit de successibilité à la couronne, avait consommé contre la conscience publique et contre la nation un attentat jusqu’alors réputé impossible ; mais cet excès d’audace avait été compromis par un excès d’imprévoyance et par des clauses en contradiction patente avec les idées les plus connues de Louis XIV. Par les divers codicilles ajoutés à son testament pour assurer l’état de ses enfans naturels, le roi préparait des armes terribles contre les édits qu’il avait imposés à l’enregistrement de ses cours de justice, et son œuvre allait crouler sous les précautions mêmes dont il avait pris soin de l’étayer.

En conférant au duc du Maine la tutelle et la garde de l’enfant royal, en l’investissant d’une autorité sans contrôle sur toute la maison militaire du jeune roi, Louis XIV paraissait sceller du fond de la tombe le déshonneur de son neveu, plaçant ainsi le duc d’Orléans dans l’alternative de faire déchirer le testament ou de demeurer sous une suspicion permanente d’assassinat. En n’attribuant au premier prince du sang que la présidence d’un conseil de régence où la majorité appartenait à ses ennemis, il organisait la lutte et l’antagonisme dans le gouvernement, et de sa propre main ouvrait devant la France, durant quinze années, une carrière d’impuissance et d’anarchie. De tels actes étaient donc par leur nature même en opposition avec tous les principes de Louis XIV comme homme et comme souverain. Chrétien sincère, revenu depuis longtemps à des habitudes régulières, ce prince commettait contre la sainteté du mariage un attentat devant lequel avait reculé le despotisme jusque dans les sociétés païennes. En frayant à ses bâtards les voies du trône, il réhabilitait l’adultère ou déshonorait la royauté ; souverain prudent, il organisait la guerre civile et désarmait la France pour toute une génération : organisateur puissant, il finissait un règne de cinquante ans, signalé par la centralisation de tous les pouvoirs, en instituant une administration collective avec mission de paralyser en toute circonstance l’action du chef nominal de l’état. Cet acte suprême impliquait donc par toutes ses dispositions une sorte d’abdication de la pensée personnelle du monarque, et l’histoire doit y voir bien moins encore une victoire remportée par le père sur le roi qu’un témoignage de cet ascendant conjugal qu’entretient l’attachement renforcé par l’habitude. Les hésitations du vieux monarque, en rédigeant des dispositions qui ne satisfaisaient son cœur qu’en blessant son sens politique et sa conscience royale, sont attestées par tous les mémoires du temps ; le bruit en avait pénétré hors de la cour jusque dans le monde le moins informé, et l’on savait en quels termes le roi avait exprimé à la veuve de Jacques II ses doutes sur l’efficacité de dispositions arrachées à ses répugnances par une obsession domestique [3]. À Mme de Maintenon remonte donc la responsabilité de l’acte qui annulait les droits du duc d’Orléans pour assurer ceux du duc du Maine, et qui, afin de donner à ce dernier le moyen de se défendre, lui mettait dans la main des armes pour l’insurrection, s’il était assez courageux pour les saisir. Inspiré à l’ancienne gouvernante des enfans de Mme de Montespan par une tendresse qui n’était point exempte de calcul, cet acte serait le plus sérieux grief à élever contre sa mémoire, s’il y avait jamais à s’étonner des entraînemens sympathiques que portent les femmes dans les affaires publiques, et si, même aux yeux des plus respectables d’entre elles, les questions de choses ne se transformaient presque nécessairement en questions de personnes.

Saint-Simon nous initie aux sourdes agitations au sein desquelles s’éteignit cette puissance, qui, après avoir depuis si longtemps triomphé de tous les obstacles, se vit refuser jusqu’à la trêve de ses funérailles. Provocateur et confident de toutes les défections, centre de tous les petits complots, on voit ce remuant personnage prodiguer les promesses et les flatteries comme à la veille d’une crise dont l’issue est incertaine : il dépense la fine fleur de sa diplomatie pour lier aux intérêts du prince qu’il appelle son ami, et qu’il voudrait bien nommer sa créature, ceux du duc de Noailles, arc-boutant du parti de Mme de Maintenon sa tante, l’homme le plus ambitieux de la cour, et celui chez lequel les plus heureuses facultés rendaient la grande ambition plus légitime ; il va prodiguant des promesses aux ducs et pairs ses collègues, exaspérés contre les princes légitimés pour la préséance et contre les présidens à mortier pour le bonnet ; il s’humanise jusqu’à caresser la robe, afin d’obtenir du procureur-général d’Aguesseau la promesse de conclusions favorables contre celle de la simarre ; enfin il croit avoir ville gagnée lorsque le duc de Guiche, commandant des gardes, empressé de faire revivre les fructueuses traditions des précédentes minorités, a promis son concours au futur régent moyennant 500,000 francs payés comptant. Soucis naturels, mais inutiles : le duc d’Orléans n’avait besoin pour prendre le pouvoir ni des manœuvres de Saint-Simon, ni des baïonnettes des gardes, ni de l’appui de l’ambassadeur d’Angleterre, ni même des belles harangues de d’Aguesseau et de Joly de Fleury ; ajoutons qu’il avait à peine besoin de lui-même. Antagoniste des bâtards, dont l’insolente fortune avait révolté la nation, représentant d’aspirations d’autant plus vives qu’elles étaient plus vagues, son nom exprimait un espoir et une vengeance, double garantie pour toutes les causes.

Dans la journée fameuse où le parlement ouvrit avec une respectueuse solennité le testament de son roi décédé la veille, dont il avait déjà conspiré l’annulation, la lutte parvint à peine à s’engager entre les deux compétiteurs, contraints de s’incliner devant une juridiction dont ni l’un ni l’autre ne reconnaissait au fond la compétence, quelque respect qu’ils lui témoignassent. Le duc du Maine se sentit écrasé par la force d’une situation contre laquelle il ne tenta pas même un combat impossible ; le duc d’Orléans triompha sur tous les points malgré des fautes de conduite relevées par tous les témoins de cette séance mémorable [4], fautes qui aidèrent à son succès, comme en d’autres temps elles auraient déterminé sa perte. Dépouillé de son commandement militaire, M. du Maine ne conserva que la surintendance de l’éducation royale, et dut comprendre que les prérogatives encore maintenues à lui-même et au comte de Toulouse, son frère, étaient désormais à la merci de son rival.

En échange des déclarations réitérées du duc d’Orléans, qui réclamait « une entière liberté pour le bien en consentant d’être lié pour le mal, » ce prince obtint des magistrats, transformés en représentans de la nation par l’urgence d’opposer une digue à un despotisme posthume, la plénitude de l’autorité souveraine, et spécialement le droit de composer comme il lui plairait son conseil de régence. Cependant il dut promettre de gouverner de l’avis de celui-ci et « en s’éclairant toujours des sages remontrances de messieurs du parlement. » Un tel engagement impliquait des difficultés très prochaines, et le nouveau chef de l’état les pressentait mieux qu’un autre, car son humeur était parfaitement incompatible avec celle d’une cour routinière et formaliste ; mais en révolution l’à-propos des concessions est la première condition du succès. Le prince savait fort bien d’ailleurs que l’autorité royale était le seul ressort encore puissant en France, et le régent était trop résolu à oublier les promesses du duc d’Orléans pour ne pas acheter la victoire du jour au prix des embarras du lendemain.


II

Lorsque cette révolution dans l’opinion et dans sa fortune porta ce prince au sommet de la puissance, il avait dépassé quarante ans, et les longues vicissitudes de sa vie avaient refoulé la plupart des belles qualités de sa nature pour n’en mettre en saillie que les défauts. Si l’adversité élève et retrempe les grandes âmes, elle abaisse et énerve les grands esprits, lorsque le cœur n’est point à la hauteur de l’intelligence. Ce fut la destinée du duc d’Orléans. Condamné par une déplorable politique à laisser sans emploi des facultés supérieures, et trop faible pour supporter sans fléchir une oisiveté dangereuse même pour les forts, il étouffa, d’abord par désespoir et bientôt après par système, les merveilleux éclairs qui avaient illuminé sa jeunesse, cherchant en vain dans le scepticisme et les voluptés le calme qu’il aurait probablement trouvé dans une vie pleine et régulièrement ordonnée. Ce fut ainsi que le prince dont d’autres circonstances auraient pu faire un grand homme devint un libertin spirituel, chez lequel il ne reste plus à louer qu’une habileté heureusement supérieure aux instincts, parfois vulgaires, qui l’inspiraient, et cette bonté toute négative à laquelle l’indifférence a plus de part que la générosité.

La Princesse Palatine, dont on ne saurait trop relire, pour l’étude de ce temps-là, la correspondance cyniquement originale, avait coutume d’expliquer par un piquant apologue les motifs qui rendaient stériles chez le jeune duc de Chartres les aptitudes les plus diverses et les plus rares. Toutes les fées, disait-elle, avaient été conviées au baptême du prince son fils, et chacune l’avait doué comme à plaisir d’une qualité particulière. Il était brave comme un paladin, savant comme un docteur, spirituel comme un démon ; il parlait, chantait et dansait à ravir, comme font tous les enfans dotés par de telles marraines. Malheureusement il arriva qu’une vieille fée, oubliée par mégarde, survint à la fin de la cérémonie, pendant que la cour était en liesse, et qu’elle se vengea par un cruel tour de son métier : ne pouvant enlever au nouveau-né les belles qualités qu’il tenait de ses sœurs, elle décida, en vertu de sa puissance supérieure, qu’en les conservant toujours, le prince rendrait par sa conduite tous ces dons inutiles. Ce conte exprimait d’une manière assez heureuse la confuse impression que laissaient le caractère du duc de Chartres et la vue même de sa personne. Une physionomie gracieusement expressive, un œil ardent et fier, une voix admirablement accentuée, contrastaient avec une encolure courte, une taille trapue, une face rubiconde et des allures hardies qui rappelèrent quelquefois celles d’un satyre, faute de pouvoir être celles d’un héros. Le premier malheur de sa vie fut la mortalité qui frappa tour à tour les nombreux personnages chargés de présider à l’éducation du neveu de Louis XIV, épidémie si étrangement persévérante que Mme de Sévigné demandait en grâce qu’on renonçât à élever un gouverneur pour M. le duc de Chartres. Des maréchaux, des grands seigneurs, de simples gentilshommes passèrent tour à tour par ces fonctions. Enfin M. de Saint-Laurent, sous-gouverneur, ayant survécu seul à tous les gouverneurs titrés, fit passer la partie principale de l’éducation classique aux mains d’un valet de chambre élevé par charité dans un collège, qui, en aidant le prince dans la composition de ses devoirs, avait su se rendre agréable au royal élève. Un petit collet substitué à sa livrée donna, dans la maison de Monsieur, à cet homme à mine de fouine une attitude plus décente, sans lui imposer d’ailleurs aucune sorte d’obligation cléricale. Jusqu’au jour où il monta sur le siège de Fénelon, Dubois était demeuré parfaitement étranger à l’église, à laquelle il n’appartenait que par la coupe et la couleur de son habit. Ce choix n’eut pas sur l’avenir moral de l’élève les conséquences désastreuses qu’on s’est plu à lui attribuer. Ce petit abbé grêle et fluet, associant à la bassesse de son premier état les calculs d’une ambition naissante, se montra sans doute complaisant, comme tous les subalternes désireux de s’élever en faisant oublier leur origine ; il ne fut probablement ni très sévère ni très scrupuleux auprès d’un prince qui, ayant à peine reçu de Saint-Laurent les premiers principes d’une éducation chrétienne, trouvait à ses côtés une mère qu’une abjuration toute politique avait rendue à peu près indifférente en matière de religion, et un père trop déréglé dans ses mœurs pour tenter de corriger celles de son fils. Il faut être aussi aveuglé par ses haines que l’est le duc de Saint-Simon pour attribuer à l’action d’un pauvre hère sans conséquence la corruption précoce qu’un jeune homme ne pouvait manquer de respirer à Saint-Cloud, où régnait l’impure influence du chevalier de Lorraine, à Versailles même, où l’éclatant triomphe de Mme de Montespan ne soulevait alors aucun murmure.

Le bruit des armes vint arracher pour un moment le duc de Chartres à cette atmosphère empoisonnée ; il suivit le roi au siège de Mons, et, profitant des leçons du maréchal de Luxembourg, il donna à Steinkerque et à Nerwinde des preuves d’une grande intelligence rehaussée par la plus brillante valeur. À ce courage tempéré par la réflexion, on aurait dit les débuts militaires d’Henri IV, dans la vie duquel son petit-fils se complut si souvent à rechercher des exemples pour ses qualités et des excuses pour ses faiblesses. À Nerwinde surtout, le jeune prince décida du succès de la journée en pénétrant, à la tête des escadrons dont il avait le commandement, au centre des lignes ennemies, sans que dans cette opération si chanceuse l’entraînement de l’exécution contrariât l’habileté de la combinaison stratégique. La victoire rappela les plus beaux jours du règne, et l’ivresse de l’armée fut au comble. Dans ce jeune homme de dix-huit ans, qui agissait en mousquetaire et pensait en tacticien, elle crut voir apparaître quelque chose des illuminations soudaines du duc d’Enghien, et les lauriers de Rocroy semblèrent reverdir sur la tête du duc de Chartres. Reçu en triomphateur par la cour et par la ville, le jeune prince comprit à l’accueil bienveillant, mais réservé, du roi qu’il avait trop réussi. Le nom de Condé, dont l’écho se réveillait aux premières atteintes de la vieillesse royale et de la mauvaise fortune, parut une sorte de menace pour Louis XIV, qui n’hésita pas à sacrifier ses espérances à ses souvenirs. Goûtant peu les renommées éclatantes et les services avec lesquels il fallait beaucoup compter, le roi s’alarmait surtout lorsqu’à l’éclat de la gloire venait se joindre le prestige de la naissance, et son neveu eût été le dernier sujet auquel il aurait permis de devenir un grand général. La même excommunication avait frappé son frère, obstinément séquestré dans une oisiveté somptueuse, où ce prince prit les mœurs de l’Orient de désespoir de ne pouvoir vivre en soldat. On sait que la victoire de Cassel, due à sa bravoure, coupa court à la carrière militaire de Monsieur, et qu’elle ouvrit pour lui celle des tristes plaisirs où l’infamie ne tarda pas à servir de stimulant à la lassitude. Le duc de Chartres n’eut pas un sort très différent de celui de son père, et sa vie se brisa contre les mêmes écueils. Le roi lui refusa la permission, ardemment sollicitée, de prendre part à la campagne de 1694 ; ce même refus se reproduisit obstinément pendant douze années, et le premier prince du sang vécut à Versailles moins puissant et moins compté que le dernier commis de M. de Barbézieux. De ce jour commencèrent le supplice de cette existence dévoyée et le lent suicide de toutes ses vertus natives.

Il était encore au début de cette épreuve lorsqu’il reçut du roi l’ordre de donner son nom à une enfant qui n’en avait point, et de subordonner le bonheur de sa vie aux convenances d’un pouvoir qui avait entrepris de faire disparaître la tache d’un double adultère sous une adoption royale. Le mariage de Mlle de Blois avec son neveu fut assurément l’acte le plus hardi de Louis XIV ; ce fut celui qu’il prit aussi le plus de soin pour préparer à cause de son énormité même. Renonçant à obtenir pour cette mésalliance l’assentiment d’une mère allemande dont il connaissait la hautaine rudesse, et qui paya d’un soufflet le consentement arraché à la timidité de son fils, il amena sans trop d’efforts à sa volonté le duc d’Orléans, son frère, en pratiquant lui-même ses méprisables favoris ; il laissa d’ailleurs percer l’intention d’assurer dans l’état au brillant époux de sa fille naturelle une position à laquelle Monsieur avait dû renoncer pour lui-même, mais qu’il voyait avec une sorte de fureur refuser également à son fils. La perspective d’obtenir du roi, dont il allait combler le vœu le plus cher, un commandement dans l’armée et l’espoir de n’être pas traité d’une manière plus défavorable que les collatéraux et les bâtards de la maison royale, tous investis de gouvernemens provinciaux, rendirent moins amère au duc de Chartres une adhésion qu’il avait d’ailleurs trop peu d’énergie pour refuser, car si ce prince, toujours tremblant sous le regard du roi son oncle, contrista souvent Louis XIV par ses désordres, il ne le contraria jamais par une résistance.

Le roi s’était d’ailleurs assuré le secret concours de l’abbé Dubois, devenu, grâce à son esprit supérieur et à son caractère facile, le conseiller très écouté de son élève dans ses mécomptes et ses projets d’avenir. Admis plusieurs fois près de Louis XIV pour préparer l’union que ce prince souhaitait en père et ordonnait en roi, Dubois. avait été deviné dans ses aptitudes si souples et invité à désigner lui-même sa récompense pour un aussi grand service. S’il était vrai que l’abbé eût osé dès lors demander au roi une nomination au chapeau, devançant ainsi de vingt-cinq ans les prodiges de sa fortune, il faudrait bien en conclure, contrairement à Saint-Simon, qui affirme le fait, que, du vivant même de Louis XIV et dans ces commencemens obscurs, Dubois n’était ni pour le roi ni pour la cour « ce sacre infâme et blasphémateur dans lequel tous les vices combattaient à qui en demeurerait le maître [5]. »

Quoi qu’il en soit, le duc de Chartres, devenu l’époux de la fille de Mme de Montespan, comprit bientôt qu’il n’avait rien à attendre de ce mariage humiliant après les pensions et les pierreries avec lesquelles on l’avait payé. Il ne se consola pas de s’être abaissé sans profit, et son amour-propre souffrit de paraître à la fois dupe et victime. Il résolut dès lors d’exercer sur sa femme la seule vengeance par laquelle il pût atteindre le roi lui-même, et sa mère, quoique d’une honnêteté à toute épreuve, parut trouver le moyen ingénieux et la chose à peu près légitime. La jeune princesse fut sacrifiée à d’indignes rivales, et son époux étala ses désordres avec autant de soin que d’autres auraient pris pour les cacher. Entré dans le vice par une sorte de calcul et donnant à ses volages amours une scandaleuse publicité, il s’efforça de mettre ses doctrines en accord avec sa vie, et porta dans ses débordemens ces habitudes fanfaronnes que le roi signalait plus tard avec tant de justesse comme le trait dominant du caractère de son neveu. Affligé des larmes de sa fille, Louis XIV aurait aimé à en tarir la source ; mais lorsqu’il reprochait à son gendre l’oubli de ses devoirs envers une femme à laquelle sa mère avait transmis son esprit et sa beauté, un silence respectueux rappelait au roi les tristes circonstances de cette union, et lui laissait comprendre que ses leçons auraient gagné à être fortifiées par ses exemples. Malheureusement ceux-ci avaient continué à démentir ses préceptes, même après que la mort de la reine et un mariage secret eurent fait rentrer Louis XIV dans les voies d’une vie chrétienne, car la légitimation de ses bâtards adultérins était devenue sa pensée dominante. Pour parvenir à effacer l’empreinte qu’ils portaient au front et leur assurer un rang au détriment des lois du royaume et de la morale publique, il était conduit à ménager son neveu, malgré ses torts de plus en plus éclatans, et à passer parfois avec lui des menaces aux concessions les plus étranges. C’est ainsi que, par une condescendance que peuvent seuls expliquer les embarras de sa propre conduite et les singulières aberrations de sa conscience, on voit ce monarque, au temps de sa plus stricte dévotion, accorder à Mlle de Séry, qui tenait la place de sa propre fille dans le cœur et sous le toit de son époux, le droit de cacher, après ses couches, son nom flétri sous le titre de comtesse d’Argenton, en sanctionnant l’érection de cette terre en faveur de la maîtresse officiellement reconnue du premier prince du sang.

Cependant le duc de Chartres, devenu en 1701 duc d’Orléans, voyait s’ouvrir tout à coup devant lui des perspectives nouvelles. Les malheurs de son pays allaient enfin arracher ce prince à des débordemens à peine suspendus par quelques retours dont la froideur de son épouse n’avait pas su profiter. Pliant pour la première fois sous la mauvaise fortune, à laquelle il ne lui restait plus à opposer que les ministres et les généraux façonnés par lui-même, Louis XIV résolut enfin de relever, par la nomination du duc d’Orléans au commandement en chef de l’armée d’Italie, le moral des troupes, qui commençaient à moins redouter leurs ennemis que leurs propres chefs ; mais lorsqu’il croyait toucher au but de ses désirs, ce prince rencontra une épreuve plus dangereuse pour l’honneur de son nom que l’oisiveté où s’était jusqu’alors écoulée sa vie. Dans la pensée du monarque, surtout dans celle de son ministre Chamillart, le commandement déféré au prince devait être à peu près nominal. Il était prescrit de lui rendre en honneurs éclatans tout ce qu’on lui refuserait en puissance effective. Le duc de La Feuillade, devenu général d’armée comme son beau-père, était ministre de la guerre, et le maréchal de Marcin, triste flatteur de son collègue, demeuraient seuls en fait chargés du soin d’appliquer les instructions stratégiques libellées par le roi lui-même chez Mme de Maintenon, sous les yeux de Mme la duchesse de Bourgogne, qui, du milieu de ses jeux et de ses tendresses calculées, en épia, croit-on, plus d’une fois le secret pour le transmettre au duc de Savoie, son père.

Le duc d’Orléans eut à peine passé les Alpes, qu’il comprit sa position et l’immense responsabilité qu’elle lui préparait. Tant qu’il ne prétendit appliquer qu’à l’administration de l’armée la rare puissance d’organisation et la minutieuse entente des détails dont il était doué à un degré peu ordinaire, on le laissa faire sans obstacle, et les hommages des chefs s’unirent aux bénédictions des soldats ; mais lorsqu’après avoir épuisé le rôle d’intendant il voulut prendre celui de général en chef, des résistances respectueusement formulées lui révélèrent la mesure dans laquelle on entendait à Versailles se servir de l’autorité de son nom et de la puissance de son épée. À l’ordre itérativement donné de changer les dispositions défectueuses prises pour le siège de Turin et de faire sortir l’armée des lignes qui allaient lui être si funestes, La Feuillade répondit par une désobéissance flagrante ; le maréchal de Marcin suivit, comme toujours, l’exemple de son collègue, et des prérogatives du commandement il ne resta bientôt plus au duc d’Orléans que le droit de chercher la mort en soldat dans la funèbre journée qu’il faudrait nommer le Waterloo de Louis XIV.

Deux blessures, dont l’une fut d’abord réputée mortelle, prouvèrent que, dans cette déplorable campagne, l’amertume des déceptions n’avait pas amorti le fougueux courage du prince. L’extrémité où fut réduite l’armée après la bataille de Turin l’empêcha durant plusieurs jours de songer à une vie dont son patriotique désespoir aurait voulu hâter le terme ; mais, ayant vainement tenté un dernier effort pour faire agréer en conseil de guerre un plan qui consistait à pénétrer en Lombardie au lieu de repasser les Alpes, le duc d’Orléans rentra en France, paré de la seule gloire à recueillir dans les calamités publiques, celle des conseils infructueusement donnés pour les prévenir [6].

À peine rétabli de ses blessures, le duc d’Orléans fut investi du commandement en chef de l’armée française en Espagne, où l’œuvre de Louis XIV semblait alors sur le point de crouler. Muni cette fois des pouvoirs politiques et militaires les plus étendus, portant le poids d’une responsabilité formidable, il demeura au-dessous de l’épreuve qui décida de sa vie, car cette épreuve funeste compromit son caractère en élevant sa fortune, et ne grandit la renommée du général qu’aux dépens de l’honneur du prince. S’il est vrai qu’une faute soit presque toujours cachée à la source de nos malheurs, on peut dire que cette faute fut consommée en Espagne, et qu’il n’était plus destiné à s’en relever.

Il prit le commandement le lendemain du jour où Berwick gagnait la bataille d’Almanza, et ce guerrier méthodique, l’un des narrateurs les plus véridiques des événemens de son temps, parce qu’il en fut l’un des témoins les moins passionnés, nous a laissé un loyal récit des opérations militaires du prince qui, par la prise de Lérida, obtint un honneur refusé au grand Condé. Cependant des succès partiels, perdus dans l’immensité de nos désastres, rapportaient plus de gloire au duc d’Orléans que de profit aux deux couronnes. Durant ces tristes années, la cause de Philippe V fut en effet un moment considérée comme à peu près désespérée. Combattue avec acharnement par une coalition victorieuse, désertée par de grandes provinces, compromise par des ministres antipathiques à l’Espagne, et subissant elle-même le contre-coup de tous les malheurs qui frappaient la France, cette cause parut assez près de sa ruine pour que la trahison crût l’heure venue de l’achever.

Cette extrémité suscita une tentation dangereuse dans l’âme du petit-fils d’Anne d’Autriche, déshérité par le testament de Charles Il de son droit éventuel à la succession d’Espagne. Ce prince, sans aller jusqu’à vouloir arracher au duc d’Anjou la couronne qu’il avait reçu mission de maintenir sur son front, crut qu’il deviendrait possible de la relever à son profit s’il lui arrivait de tomber à terre, et se mit ainsi dans la dangereuse situation de profiter d’un événement que son premier devoir était de prévenir. Des artisans d’intrigue persuadèrent à sa faiblesse que l’Europe supporterait plus facilement l’établissement au-delà des Pyrénées d’une branche collatérale de la maison de France que celle de l’héritier direct de Louis XIV, de telle sorte qu’un projet inspiré par une ambition malhonnête revêtit dans son esprit les apparences d’une transaction pacifique. Dans le cours des années 1707 et 1708, cette donnée fut suivie par le duc d’Orléans et par ses agens subalternes avec trop de timidité pour arriver au succès, mais avec assez de persévérance pour que la dénégation en devînt impossible. Rappelé en France, il y reparut comme un coupable, doublement accablé par la criminalité de son intention et l’humiliation de son impuissance. Placé durant plusieurs jours sous la menace d’une poursuite de haute trahison, il ne dut d’y échapper qu’à la grandeur même du châtiment qu’aurait entraîné la constatation juridique de pareils faits ; mais dès ce jour le duc d’Orléans fut à jamais perdu dans l’esprit du roi, son oncle, et la cour, à laquelle n’arrivaient que des bruits incertains grossis par la malveillance, estima le crime d’autant plus grand qu’on l’entourait d’un silence plus formidable.

Ne pouvant ramener l’opinion, il tenta de lui résister par l’éclat de ses désordres, oubliant que dans une telle lutte on n’a jamais le dernier mot contre elle. Placé, de Madrid à Versailles, sous le feu croisé de Mme des Ursins et de Mme de Maintenon, devenu un objet d’horreur pour le dauphin, père de Philippe V, attaqué chaque jour par la coterie de Meudon et par le parti des légitimés, auxquels il avait fourni une si belle occasion de s’élever sur ses ruines, le duc d’Orléans semblait prendre un amer plaisir à fournir des armes à ses ennemis en défiant la calomnie par le scandale. On comprend dès lors que les clairvoyances de l’ambition et les aveuglemens de la haine concordassent pour transformer en scélérat un homme que sa faiblesse éloignait autant du crime qu’elle le rapprochait du vice. Passionné pour les sciences, et particulièrement pour les investigations chimiques, le prince cherchait-il dans son laboratoire quelques distractions plus innocentes que ses plaisirs : c’était l’indice d’études suspectes dans l’art des Brinvilliers. S’efforçait-il de ranimer ses sens éteints aux sources d’une équivoque mysticité, et, dupe d’autrui ou de lui-même, d’arracher à l’enfer et à la mort des évocations et des secrets : c’était la preuve d’un pacte dont la couronne paierait un jour le prix. Suspect dans ses plaisirs et dans ses études, il l’était devenu jusque dans l’intimité de ses tendresses paternelles. Les soupçons allaient donc montant chaque jour avec le flot des calamités publiques, parce que, voyant la race du grand roi atteinte de tant de coups, la nation voulait croire à l’obstination du crime plutôt qu’à l’obstination du malheur.

« Le juste est secouru contre la calomnie par son indignation même, » a dit le prophète [7] ; mais le duc d’Orléans n’avait ni des principes assez solides, ni une âme assez forte pour ne pas fléchir dans cette épreuve, assurément sans exemple dans la vie d’un prince. Il se disait trop incrédule à Dieu, à la vertu et à l’honneur, pour que ses ennemis ne le prissent pas au mot, et pour que le public ne jugeât pas sa conduite d’après ses maximes et ses amitiés. Entouré d’esprits forts et de vauriens dans la solitude du Palais-Royal, il jetait sur la cour le regard effronté d’un railleur impitoyable. Parfois, se ravisant par le sentiment de son innocence, il demandait des juges et allait jusqu’à solliciter du roi son emprisonnement à la Bastille, afin d’arrêter les clameurs dont il était poursuivi. Louis XIV accueillait son neveu de manière à laisser penser que s’il savait distinguer le fanfaron du criminel, et s’il n’admettait pas des imputations odieuses, il était loin de regretter la créance qu’elles rencontraient ailleurs. Un silence glacial prouvait jusqu’à quel point le monarque était devenu indifférent à une réputation que des personnes plus chères à son cœur avaient intérêt à noircir, et dont on paraissait prendre soi-même si peu de souci.

Cependant plus les accusations s’accumulaient sur la tête du premier prince du sang, plus elles perdaient de leur vraisemblance aux yeux du petit nombre d’hommes réfléchis auxquels est réservé le privilège de redresser tôt ou tard les jugemens de la multitude. Pour tant de crimes, on n’apportait qu’une seule preuve : c’est qu’il en était capable, et qu’ils devaient lui profiter. Ces imputations homicides, absurdes lors de la mort du duc de Berry, époux de la fille chérie du duc d’Orléans, n’avaient pas eu un plus sérieux fondement même après celle du duc de Bourgogne. Nous devons à Saint-Simon des révélations précieuses sur l’attachement qu’éprouvaient l’un pour l’autre le petit-fils et le neveu de Louis XIV malgré de si profondes diversités. Nous savons par lui qu’au plus fort de l’isolement terrible qu’il a peint avec les couleurs de Tacite, le fils du dauphin, étranger aux ressentimens de son père, osait braver le roi son aïeul au point de serrer parfois cette main devant laquelle ne s’ouvrait aucune étreinte. La petite église du duc de Bourgogne et de M. de Cambrai n’hésitait pas à défendre le duc d’Orléans, dans la mesure du moins où les scandales de sa vie rendaient possible une pareille défense. Du fond de son exil, Fénelon s’efforçait d’amener à la religion cette âme déshéritée des enseignemens de la famille, et de suppléer par des écrits apologétiques aux lumières vivifiantes qui n’avaient pas lui sur son berceau : sympathie étrange, mais persévérante, par laquelle les adversaires secrets du système royal inclinaient tous vers un homme qu’ils en considéraient comme la victime, cherchant l’excuse de ses fautes dans l’oisiveté qui en avait été l’origine.


III

Enfin sonna l’heure où la pensée de quelques esprits réputés chimériques devint celle de tout un peuple. Le cours des événemens, encore plus imprévu que celui des idées, donna au plus décrié des princes la charge de réaliser quelque chose des vagues espérances rattachées au nom de ce duc de Bourgogne, dont la popularité mystérieuse fut une œuvre d’opposition qui a longtemps échappé à la sagacité de l’histoire. D’après cette rapide esquisse de sa vie, on voit que Philippe arrivait au pouvoir après des traverses provoquées par des adversaires dont l’inimitié allait s’accroître dans la mesure où diminuerait leur puissance. C’eût été à faire appréhender de longues vengeances, si la nature n’avait rendu ce prince encore plus étranger à la haine qu’au dévouement, et s’il n’avait été doué de cette sorte de douceur passive qui tient moins du cœur que du tempérament. Professant hautement d’ailleurs la philosophie du succès, il avait fini par mettre ses dispositions en accord avec ses maximes, de telle sorte qu’au début de la régence les princes légitimés, contre lesquels il venait de gagner une belle partie, se trouvèrent profiter de la générosité naturelle au joueur heureux et au guerrier triomphant. Frapper toujours ses ennemis dans leur force et jamais dans leurs intérêts, affaiblir leur puissance en ménageant leur vanité, et ne leur nuire qu’autant qu’il serait absolument nécessaire à lui-même, telle fut la règle d’une politique qui fut à la fois pour le régent instinctive et calculée.

Son gouvernement eut à compter, comme tous les pouvoirs nouveaux, avec les entraînemens auxquels il devait l’existence. La régence dut à ses débuts représenter une double réaction contre le régime précédent, l’une aristocratique, l’autre parlementaire. La noblesse avait vu avec une satisfaction mal dissimulée sous l’habitude du respect se terminer le règne semi-séculaire marqué pour elle par une longue suite d’abaissemens et de sacrifices. Décimée par la guerre, ruinée par les dépenses sous lesquelles il fallait masquer et la misère publique et sa propre déchéance, elle se voyait en province primée par les intendans et les magistrats, et ne possédant plus que des privilèges sans pouvoirs ; elle était à la cour, par ses besoins sans cesse croissans, placée dans l’étroite dépendance de secrétaires d’état tous issus de la bourgeoisie, dont ils conservaient les préventions lors même qu’ils en perdaient les habitudes. Cette noblesse toute militaire était d’ailleurs dans la plus complète ignorance des élémens de la vie publique. Respectant du fond de son cœur l’absolu pouvoir de la couronne, elle aurait considéré comme sacrilège la pensée de le limiter, en réclamant pour elle-même une participation à l’autorité législative analogue à celle que l’aristocratie française avait obtenue dans d’autres temps, ou telle qu’elle s’était organisée en Angleterre sous des formes d’une efficacité respectueuse. Les esprits les plus avancés de ce temps dans les voies de l’indépendance n’allaient pas dans leurs rêves au-delà de la création de quelques conseils revêtus d’attributions purement consultatives. Lorsque du vivant du roi son oncle il arrivait au duc d’Orléans, dans des boutades sans conséquence pour l’avenir, d’invoquer les exemples de l’Angleterre et d’envier la liberté dont on jouissait dans ce pays, le confident de ses fantaisies frondeuses s’indignait que « le petit-fils d’un roi de France pût se complaire dans d’aussi insolens procédés, que lui, sujet, qui n’avait aucun droit au trône, trouvait pour son compte scandaleux et extrêmement punissables [8]. »

Étrangère à toute ambition politique, l’aristocratie française consumait donc ses forces dans une lutte stérile contre elle-même. La noblesse de province jalousait celle de la cour, seule admise à combler par les profusions royales les brèches faites à sa fortune. À la cour, une lutte, où la frivolité le disputait à la violence, était ouverte entre les hommes de qualité, les ducs et pairs, les légitimés et les princes du sang. Vingt familles ducales, dont plusieurs devaient leur élévation à des services de date récente et de nature équivoque, s’étaient donné l’étrange tâche de constituer un corps politique sans attributions, n’aspirant qu’à conquérir le droit d’opiner la tête couverte aux séances du parlement et celui d’être salué à l’appel de leur nom par le premier président. Lorsque les légitimés, pourvus d’un rang intermédiaire entre les ducs et les princes du sang, étaient parvenus à obtenir les honneurs du bonnet et le droit de traverser le parquet en ligne diagonale, la pairie avait cru au bouleversement radical de toutes les lois de la terre et du ciel. L’unique vœu des ducs sous la régence fut dès lors de voir les légitimés remis au rang de leur pairie, et confondus avec eux au lieu de l’être avec les princes du sang. Isolés par leur situation, les légitimés de leur côté ne manquèrent pas de chercher un point d’appui dans la noblesse opposée aux entreprises des ducs. Les Châtillon, les Beauffremont, les Laval, les Pompadour, chefs du parti des gentilshommes, s’engagèrent dans le parti de la maison du Maine moins pour la servir que pour se venger, et l’entreprenante princesse qui en fut l’âme exploita avec une habileté peu commune les antipathies suscitées dans tout le corps de la noblesse par des prétentions aussi stériles pour le pays qu’offensantes pour les plus vieilles maisons du royaume. Dans cette confusion, moins imputable au génie de l’aristocratie française qu’à l’action persévérante qui en avait triomphé, une seule idée s’était fait jour avec assez de puissance pour s’imposer au pouvoir. Anéantir l’autorité des familles ministérielles en les privant de charges devenues héréditaires, supprimer les ministres secrétaires d’état auxquels la haute noblesse attribuait des humiliations que son dévouement lui interdisait de faire remonter jusqu’à la royauté, tel fut le plan nouveau ardemment préconisé par l’inexpérience générale, plan dont ne tardèrent pas à sortir, pour les grands seigneurs appelés à en profiter, des déceptions inattendues, quoique inévitables.

S’inspirant avec une spontanéité apparente du sentiment général, le régent commença donc par substituer à l’administration la plus concentrée de l’Europe un mode de gouvernement collectif et sans responsabilité que les théoriciens les plus avancés tiendraient aujourd’hui pour impraticable. Cet étrange système avait parfois défrayé la conversation de M. de Beauvilliers avec son royal élève. Le duc de Bourgogne l’avait formulé de sa main, et, retrouvé dans la cassette du prince, il avait acquis aux yeux de la nation une sorte de consécration religieuse. Le régent en fit l’essai, bien moins pour déférer aux verbeux conseils de Saint-Simon, qui s’en donne comme l’inventeur, que pour placer son gouvernement sous le patronage d’une mémoire vénérée. Aussi touché des intérêts de la noblesse que son aïeul l’était peu, le duc de Bourgogne avait imaginé de remplacer par des conseils de grands seigneurs les divers départemens ministériels, persuadé que le pouvoir de la couronne serait rehaussé par la qualité de pareils serviteurs, et que la noblesse retrouverait ainsi une partie de l’importance qui lui avait été retirée. Cette polysynodie, rêve de nobles cœurs étrangers à la pratique des affaires, fut célébrée par l’abbé de Saint-Pierre avec un enthousiasme naïvement sincère, comme le chef-d’œuvre de l’esprit humain : chose toute naturelle, si l’on veut bien réfléchir d’une part qu’un tel essai correspondait à la principale préoccupation du moment, celle de relever la noblesse ; de l’autre, que parmi les défenseurs de celle-ci il n’en était aucun qui, lors même qu’il osait, comme Fénelon, prononcer quelquefois le nom des états-généraux à titre de remède extrême et temporaire, admît la convenance d’une institution permanente existant avec des attributions politiques en dehors de la royauté.

Moins de quinze jours après la séance du 2 septembre et le lit de justice dont elle avait été suivie, le nouveau gouvernement était organisé. Son mécanisme, simple dans la forme, mais compliqué dans l’application, laissait pressentir quelque chose de l’ingénieuse stérilité des combinaisons de Sieyès. Six conseils correspondant aux anciens départemens ministériels élaboraient toutes les affaires de l’église, de la guerre, des finances, de la marine, du dedans et du dehors du royaume. Composé de douze membres au début, nombre bientôt doublé par le laisser-aller du régent, chacun d’eux, par l’organe d’un rapporteur, venait exposer les questions devant le conseil de régence, qui statuait à la pluralité des voix.

Une expérience chèrement acquise nous fait saisir aujourd’hui très facilement les défectuosités d’un plan qui remettait à la loquacité d’une cohue de seigneurs étrangers aux affaires toute la puissance exécutive, en faisant perdre à celle-ci l’unité et le secret qui en sont l’essence. Chacun devine assurément qu’un tel essai préparait un prompt retour vers un pouvoir exercé par des agens sérieux sous l’inspiration d’une volonté dominante ; mais la cour, enivrée d’une importance si nouvelle, et le pays surtout, qui mesurait la valeur des réformes à la grandeur des changemens opérés dans le régime sous lequel il avait tant souffert, applaudirent avec transport, de telle sorte que la régence obtint cette popularité assurée à tous les pouvoirs nouveaux jusqu’au jour où ils sont conduits, par l’effet même de leurs concessions, à réagir contre les influences qui les ont élevés.

Les choix du duc d’Orléans pour les divers conseils, y compris même le conseil de régence, attestaient l’esprit facile et aussi l’habileté peu scrupuleuse qui allaient distinguer son gouvernement. Une large part fut faite aux hommes de la vieille cour, et en même temps leur influence fut partout soigneusement paralysée ou par les amis personnels du régent ou par les ambitieux dont le dévouement était trop récent pour n’être pas servile. Aux hommes de l’ancien ordre de choses appartenait d’abord le duc du Maine, qu’une nature spirituelle et délicate rendait aussi propre aux manèges des cours qu’incapable d’affronter les périls des champs de bataille ou ceux des conspirations. À côté de lui marchait, fort à regret, le comte de Toulouse, qui a dû aux haines de Saint-Simon contre l’aîné des bâtards de voir son froid égoïsme transformé en une sorte de sereine impassibilité. Puis venait Villars, dont l’orgueil vantard avait besoin d’être couvert par les souvenirs de Denain ; enfin Villeroy, plus hautain dans ses défaites que Villars lui-même dans ses victoires, et qui, jusqu’au jour où il eut épuisé la patience du régent, trouva le moyen d’en être à la fois le serviteur le plus soumis et l’ennemi le plus implacable.

Parmi les personnages ralliés à la fortune du régent figuraient d’Antin, le type accompli, pour ne pas dire idéal, du courtisan ; d’Huxelles, qui, sous le masque d’un Caton, cachait des mœurs infâmes, mais dont le nom se rattachait à ce miracle de la paix d’Utrecht qui avait sauvé la France. Torcy, le seul ministre de valeur né sous Louis XIV, et qui aurait joué un rôle prépondérant sous la régence, si un autre n’avait joint aux mêmes qualités les complaisances alors nécessaires pour les faire valoir. Enfin au premier rang de ces adversaires de la veille, auxiliaires les plus précieux du lendemain, paraissait le duc de Noailles, président du conseil des finances, qui avait deviné les affaires faute d’avoir pu les apprendre, parleur aussi disert qu’inventeur infatigable, dont l’Angleterre aurait fait à coup sûr le chef d’un grand parti, et qu’un gouvernement faible et obéré ne tarda pas à faire descendre au rôle d’homme à expédiens vaincu par l’audace d’un aventurier.

Tels étaient les hommes les plus influens parmi ces soixante-dix ministres au petit pied dont l’importance diminua dans la proportion où le nombre s’en augmentait sous l’influence de l’obsession et de la faiblesse. À ceux-ci vinrent se joindre, dans des positions diverses, pour compléter le gouvernement du régent, le peu d’amis personnels demeurés fidèles dans toutes les fortunes de ce prince. C’étaient d’Effiat, que Saint-Simon a peint en traître de mélodrame, et qui ne fut probablement qu’un ambitieux sans scrupule ; Canillac, le seul de ses roués que le régent admît aux affaires, parce qu’il était moins débauché par goût que par complaisance ; le maréchal de Bezons, homme dévoué qui, en ne cherchant pas de rôle, parut presque toujours supérieur à celui qu’on lui assignait. C’était Dubois, l’homme de la vieille intimité, entré comme conseiller d’état sur un théâtre où les difficultés chaque jour croissantes allaient rendre ses services de plus en plus nécessaires. C’était enfin cet étrange duc de Saint-Simon, justement fier de son amitié courageuse et de sa verve éloquente, qu’il prenait pour du génie politique, homme à passions énergiques et à projets mesquins, auquel le duc d’Orléans, en l’appelant au conseil de régence sans lui donner d’ailleurs un grand pied dans les affaires, assigna un emploi que le public estima aussi supérieur à son mérite qu’il le jugeait lui-même inférieur à ses services [9].

Mais le choix qui contribua surtout à la bruyante et passagère popularité des premiers jours, ce fut celui du cardinal de Noailles, car le parti janséniste vit dans ce nom le gage de sa victoire. Lorsque le vieil archevêque de Paris fut appelé, du fond d’une retraite où sa liberté avait été menacée, à la direction des affaires ecclésiastiques, comme chef du conseil de conscience, il apparaissait avec le prestige alors attaché à un homme de son nom tombé dans la disgrâce de Louis XIV et brouillé avec Mme de Maintenon. Le cardinal représentait le jansénisme autant qu’un prêtre timide et incertain pouvait représenter une école implacable et persévérante, autant surtout qu’un homme de sa qualité pouvait être l’expression d’une doctrine qui était alors la forme la plus accusée de l’opposition politique. En même temps que le régent confiait le soin des affaires ecclésiastiques au cardinal de Noailles, il exilait à La Flèche le père Tellier, qui, loin d’adoucir, comme avait su le faire le père de La Chaise son prédécesseur, les rigueurs d’un système personnel à Louis XIV, avait eu la maladresse de s’en faire le bouc émissaire Tous les rôles se trouvèrent donc intervertis, et beaucoup plus complètement, il faut le dire, que ne l’aurait voulu le régent. Parfaitement indifférent aux questions controversées et les envisageant dans un seul intérêt d’état, ce prince rêvait la pacification religieuse par la liberté de la controverse et le rapprochement des personnes ; mais le jansénisme, se sentant vent arrière, entendait pousser en avant, et dédaignait une transaction qui l’aurait laissé à moitié chemin de la victoire. Un arrêté avait ouvert les prisons aux victimes des dissensions religieuses [10]. De plus, le régent s’efforçait, en témoignant une égale bienveillance aux chefs des deux partis, de les rapprocher les uns des autres, et ses premiers choix pour l’épiscopat portèrent le cachet d’un éclectisme qui lui seyait si bien. Persévérant aussi longtemps qu’il lui fut possible dans cette politique d’apaisement, il alla bientôt jusqu’à ordonner [11] aux pasteurs et aux fidèles un silence complet sur toutes les matières controversées, singulière tentative renouvelée sans succès sous le règne de Louis XV, parce qu’il est encore plus difficile de supprimer les questions par le silence que de les résoudre par la force. Au bout de peu de mois, le jansénisme avait débordé le régent et renversé toutes les barrières que ce prince entendait le contraindre à respecter. L’appel de la bulle Unigenitus au futur concile, provoqué par quelques évêques, agité dans les écoles et jusque dans les carrefours, ouvrait pour la France la double perspective d’un schisme et d’une grande crise sociale. Le duc d’Orléans se trouva donc logiquement conduit par l’intérêt de sa propre situation à reporter sur les molinistes la protection qu’il avait d’abord octroyée à leurs adversaires, et à reprendre en sous-œuvre le travail de Louis XIV aussi résolument que l’aurait fait ce monarque lui- v même. Ainsi commença par le mouvement religieux la réaction générale que nous aurons bientôt à signaler dans l’ordre civil.

Ce fut surtout dans les rapports de la régence avec le parlement que cette réaction fut prompte et sensible. Le premier soin du duc d’Orléans avait été de payer au grand corps auquel il avait demandé la sanction de son droit une dette de reconnaissance consacrée d’ailleurs par son intérêt politique. Dans l’universelle confusion qui constituait l’essence de l’ancien régime, c’était aux parlemens seuls que profitaient les fautes du pouvoir et les griefs de la nation, non que les prétentions politiques des compagnies judiciaires parussent incontestables, mais parce qu’elles seules déployaient pour les faire valoir cette courageuse persévérance, qui, en suppléant au bon droit, finit quelquefois par le créer. Relever le parlement en lui rendant la faculté de remontrances dont il avait été dépouillé en 1672, c’était inaugurer dans la principale question du temps une politique contraire à celle du précédent règne, et le mouvement qui avait porté le duc d’Orléans aux affaires lui prescrivait d’en agir ainsi. Aussi, dès le 15 septembre, une déclaration royale énonça-t-elle l’intention de « donner à la cour du parlement des témoignages publics de confiance, dans un temps surtout où les avis d’une compagnie aussi sage pouvaient être d’une si grande utilité. Il lui était en conséquence permis, dans la pensée qu’elle userait de ses anciens droits avec circonspection, de représenter au roi tout ce qu’elle jugerait à propos avant de procéder à l’enregistrement de ses édits et déclarations. »

Sous un prince voluptueux dont les droits et les prétentions successoriales étaient déjà secrètement contestés par la branche espagnole de la maison de Bourbon, le parlement pouvait à coup sûr, après de pareils débuts, se croire en mesure de tirer de la minorité de Louis XV un profit égal à celui qu’il avait fait sous d’autres régences. Les bons procédés du régent étaient d’ailleurs en parfait accord avec les principes si résolument professés, et ses choix avaient donné à ses promesses la sanction la plus éclatante. Le procureur-général d’Aguesseau, l’honneur du parlement, était revêtu du titre de chancelier,.et pour prix de ses conclusions dans la séance décisive du 2 septembre, l’avocat-général Joly de Fleury était appelé à remplacer le grand magistrat que l’épreuve du ministère devait laisser bientôt si fort au-dessous de sa juste renommée. Les six conseils avaient reçu une importante adjonction de notabilités parlementaires, et les chefs de la bourgeoisie avaient vu s’accomplir leur double espérance, car non-seulement ils avaient pris pied dans les affaires publiques, mais ils y étaient entrés à côté des grands seigneurs. Cependant, la trêve fut courte entre le pouvoir et le parlement qui l’avait institué, et une année ne s’était pas écoulée que les incompatibilités d’humeur et d’instinct avaient éclaté de toutes parts.

C’est que le parlement, merveilleux instrument d’une opposition qu’il revêtait du prestige de la justice, était un détestable moyen de gouvernement. Constitué pour signaler les abus, il était porté à méconnaître jusqu’aux premières nécessités du pouvoir. Son titre était d’ailleurs trop contestable et trop contesté pour qu’il ne puisât pas dans cette incertitude même des dispositions permanentes à l’agitation. Enfin les troubles des minorités avaient trop servi sa puissance pour qu’il ne regrettât pas un peu d’avoir à les comprimer. « Qu’attendre de ces grands corps judiciaires ? a dit cette fois avec justice le plus persévérant détracteur de l’ancienne société française. Qu’attendre d’hommes dont les pouvoirs sont des problèmes, dont toutes les entreprises ont le charme des conquêtes, qui sans cesse aspirent à rompre par le fracas des affaires publiques la monotonie des fonctions judiciaires, qui, privés d’une part active dans l’administration, n’y peuvent influer que comme obstacles, et sont réduits à remplacer l’honneur de faire le bien par le plaisir de faire du bruit ? Cette dernière jouissance est d’ailleurs si propre au caractère national, qu’on a constamment vu dans nos guerres civiles le prix des offices du parlement tripler de valeur chaque fois qu’un brevet de factieux y était implicitement renfermé [12]. »

Comme la noblesse et le parlement, le peuple avait obtenu sa part dans les dons de joyeux avènement. Paris avait reconquis son roi malgré la disposition testamentaire qui confinait le jeune Louis XV à Vincennes ; vingt-cinq mille soldats avaient été rendus à l’agriculture, des remises considérables avaient été faites aux campagnes sur la capitation et sur le dixième, et l’exemption des tailles était promise à quiconque, dans ce royaume ravagé par la guerre comme par l’incendie, relèverait les chaumières dont les débris couvraient le sol, ou ferait repasser la charrue dans les sillons abandonnés.

Il était malheureusement plus facile de donner de telles satisfactions aux populations clair-semées et appauvries que de faire marcher les services avec quelques centaines de mille francs trouvés au trésor. Au commencement de 1716, l’on était en face d’une dette de plus de trois milliards ; les revenus de l’état avaient été dévorés d’avance pour quatre années, et l’usure, dont la force des choses avait fait depuis dix ans le seul moyen financier, avait ruiné les fortunes particulières au point de rendre toutes les avances impossibles. La solde de l’année n’était pas payée ; aucun fonds n’était assigné, même pour les travaux publics de simple entretien, au sein de ce royaume où des routes effondrées et une marine anéantie arrêtaient la circulation et enlevaient toute sécurité au commerce. La main vigoureuse de Desmarets avait, durant sept mortelles années, tenu la France suspendue au bord de l’abîme ; mais le gouffre s’était creusé par les moyens mêmes qu’il avait fallu employer pour retarder la catastrophe, et la tâche de continuer l’œuvre à la fois patriotique et terrible confiée au neveu de Colbert, incombait à un conseil de gentilshommes dont la première pensée fut d’annuler toutes les obligations usuraires et de faire pendre les traitans en attendant qu’on eût découvert un moyen de s’en passer ! Quoique subordonné au maréchal de Villeroy, chef nominal du conseil des finances, le duc de Noailles y prit d’emblée la prépondérance assurée à ses facultés supérieures et à un esprit fécond en ressources. S’il ne fit point disparaître le péril, il rendit du moins le service de le masquer un moment en inspirant quelque confiance.

En matière de finances, les voies et moyens étaient pour nos pères constamment les mêmes : faire appel aux vanités en vendant des charges quelquefois ridicules, tenter l’égoïsme aux dépens de l’esprit de famille en créant des rentes viagères à gros intérêts, altérer la valeur ou le titre des monnaies, livrer aux chambres de justice après la crise les hommes auxquels on avait fait appel pour en sortir, à cela se réduisaient à peu près les arcanes de la science économique. Les engagemens pris par l’état étaient bien loin d’être protégés d’ailleurs comme ils le sont aujourd’hui par la conscience publique et la solidarité générale. Alors qu’un homme d’honneur tel que Saint-Simon proposait au conseil de régence une banqueroute totale comme la meilleure solution de tous les embarras légués par le précédent règne, cette idée, qui nous apparaît aujourd’hui sous un jour si odieux, y était repoussée bien plus parce qu’on la croyait dangereuse que parce qu’on l’estimait déshonnête. En l’absence de toute organisation du crédit, chaque difficulté financière préparait une crise politique, parce que, les obligations de l’état devant se solder immédiatement en deniers comptans, le pouvoir se trouvait toujours dans l’alternative ou de manquer de foi à ses créanciers, ou de pressurer ses sujets au-delà de leurs forces. L’esprit ingénieux du régent, stimulé par les théories d’un étranger encore modeste et presque inconnu, lui avait fait comprendre ce qu’un pareil état de choses avait à la fois de désastreux et d’irrationnel : il pressentait la possibilité d’établir une corrélation plus étroite entre les besoins du présent et les ressources de l’avenir, en doublant la richesse par la confiance, et en multipliant les valeurs par la circulation de leurs signes représentatifs ; mais pour que les idées séduisantes dont Law berçait l’imagination du prince et celle de quelques initiés dans des conversations spirituelles reçussent une première application, il fallait que les financiers de la régence fussent à bout de voies, et qu’en présence d’un gouffre toujours béant l’insuffisance des vieux procédés demeurât démontrée pour le public comme elle l’était déjà pour le régent lui-même.

Durant deux ans, le duc de Noailles, investi par l’inexpérience de ses collègues d’une direction presque sans contrôle, mit en jeu tous les ressorts de la vieille machine financière en dissimulant le plagiat du fond sous la nouveauté de la forme, et en justifiant la rigueur de ses mesures par des considérations spécieuses et populaires. Tous les contrats passés par l’ancien gouvernement furent révisés, et pour la plus grande partie annulés, sous le prétexte des profits excessifs qu’ils avaient rapportés ; les dettes de l’état de toute origine et de toute date furent soumises à un visa, sorte d’amputation confiée à la main souple et hardie des frères Paris. De la sorte le capital de la dette publique fut arbitrairement réduit de 400 millions, pendant que l’intérêt de la plupart des rentes perpétuelles et viagères était abaissé de moitié. Les offices ne rencontrant pas plus de ménagemens que les contrats, les charges inutiles vendues par le gouvernement de Louis XIV sous le coup des plus pressantes nécessités furent supprimées successivement par des déclarations du conseil sans que l’état en remboursât le prix, et l’on applaudit trop à l’immolation des vanités pour s’inquiéter beaucoup de l’attentat commis contre la foi publique. Dans la confiance qui l’animait au début, la régence avait pris l’engagement de ne point altérer les monnaies ; cependant quatre mois s’étaient à peine écoulés que l’absence de toute rentrée, jointe à l’impossibilité d’obtenir aucune avance des traitans, alors placés sous le coup de pénalités terribles, réduisait le conseil des finances à la même extrémité que les divers gouvernemens précédens. L’édit du 8 janvier 1716 éleva donc d’un sixième la valeur légale des pièces d’or et d’argent, sans altérer d’ailleurs le titre et le poids des espèces, étrange compromis par lequel on s’efforçait de garder quelque respect pour la lettre d’un engagement récent, et dont le résultat, facile à prévoir, ce semble, fut de faire écouler à flot le numéraire français à l’étranger, d’où il ne tarda pas à revenir frappé à l’empreinte nouvelle, sans avantage appréciable pour l’état et en assurant à nos voisins le profit de la différence.

Les chambres de justice tenaient une trop grande place dans le programme financier de l’ancienne monarchie, une pareille institution était trop conforme d’ailleurs à l’esprit d’un gouvernement aristocratique ennemi né de la finance, pour que la régence hésitât à suivre sur ce point les traditions des trois derniers règnes. Louis XIV avait dû aux confiscations prononcées contre les traitans en 1665 les cent millions avec lesquels il avait couvert les frais de ses deux premières campagnes. Ces violences juridiques furent moins utiles pour la liquidation de ce long règne qu’elles ne l’avaient été pour en seconder les brillans débuts. Comme celle qui l’avait précédée, la chambre ardente de 1716 siégea plusieurs mois au couvent des Grands-Augustins, au milieu des instrumens de torture, assiégée par les délateurs, auxquels il avait été fait un appel solennel sur tous les points du royaume sous la double garantie d’une récompense et du secret. L’auteur des Recherches sur les Finances, très sûr particulièrement pour cette partie de notre histoire financière, nous a laissé l’exposé complet de ces opérations, récit d’un intérêt aujourd’hui sans égal, et aussi véridique qu’il est certainement invraisemblable. La manière d’opérer de la chambre de justice était des plus simples : on dressait d’une part l’état nominatif de toutes les personnes intéressées depuis vingt-cinq ans dans les emprunts, les fournitures, les fermes ou la perception des taxes, à quelque titre que ce pût être ; de l’autre, on plaçait l’état général de leurs biens meubles et immeubles, et, d’après le taux de ceux-ci, on prononçait une confiscation proportionnelle pour environ les deux septièmes, taux auquel avait été arbitrée pour tous les traitans la part présumée du vol et de la fraude [13].

Cette arithmétique expéditive manqua pourtant son but, car la conscience publique ne tarda pas à se soulever contre ce système de violence et d’arbitraire qu’on dirait emprunté aux plus mauvaises inspirations de nos gouvernemens révolutionnaires. Une sorte de terreur suspendit toutes les transactions commerciales ; le numéraire, étant devenu la dernière ressource de tant de familles menacées, cessa de circuler, et la vie de la nation fut suspendue devant l’audace des délateurs et le nombre chaque jour croissant des accusés. Le régent, qui répugnait aux mesures rigoureuses par instinct comme par calcul, prit parti pour les victimes contre les spoliateurs, encore que ceux-ci parussent agir par son ordre. Tant de mesures inefficaces ou cruelles le conduisirent assez naturellement à chercher un remède plus sérieux aux maux qu’il avait reçu charge de guérir dans l’application des plans d’un homme qui substituait à la hideuse perspective du gibet et du pilori la promesse d’un mystérieux Pactole coulant au sein d’un royaume calme et prospère. Au commencement de 1717, un édit mettait fin aux poursuites de la chambre de justice « pour ne pas prolonger, avec la dangereuse interruption du commerce, l’ébranlement général de tout le corps de l’état, et pour faire cesser l’usage d’un remède que les vœux de toute la France avaient demandé, et dont elle désire également la fin [14]. » Après le visa, la, refonte des monnaies et les confiscations, l’on allait donc demander au crédit ce que n’avaient pu donner ni les inventions de la fiscalité ni les arrêts de la justice ; le duc de Noailles et le conseil des finances étaient déjà à peu près vaincus par l’audacieux étranger, que l’enivrement du succès ne tarda pas à conduire des idées les plus saines aux plus délirantes conceptions.

Une administration collective, sans unité et sans direction, était manifestement incapable de faire face à d’aussi sérieuses, difficultés. Le système des conseils se trouva donc frappé à mort dans l’opinion publique bien ayant que le régent se décidât à le frapper à son tour en rétablissant les formes de gouvernement qui existaient sous le précédent règne, changement à peine remarqué, tant il était devenu nécessaire, qui s’opéra d’ailleurs avec l’approbation d’hommes convaincus de leur.insuffisance et promptement lassés de leur importance d’emprunt [15].

Pendant que l’aristocratie française perdait ainsi, dans une tentative avortée, la seule partie sérieuse que la maison de Bourbon lui eût permis de jouer depuis l’avènement de Henri IV à la couronne, le régent entrait en lutte avec le parlement, se rapprochant du gouvernement de Louis XIV par l’esprit de sa politique intérieure comme par le rétablissement des institutions précédentes. La trêve des magistrats avec la régence avait à peine atteint le terme de quelques semaines. Dominée par ses traditions et sans se rendre compte des nécessités qu’imposait la liquidation d’une dette, gigantesque, cette compagnie regardait comme son premier devoir d’opposer ses remontrances à tous les édits royaux rendus en matière de finance, qu’il s’agît du visa, de la refonte des monnaies, ou de la juridiction attribuée à la chambre de justice. La guerre commencée contre les plans du duc de Noailles devint plus vive encore quand Law eut obtenu pour sa banque un privilège particulier, et elle prit le caractère d’une lutte acharnée lorsque, en 1718, cette banque reçut l’autorisation de fonctionner sous le patronage de l’état, avec la pleine disposition des revenus publics. Un assaut quotidien d’arrêts du parlement et d’arrêts du conseil, en renouvelant les scènes de la précédente minorité, rendit l’obéissance incertaine et fomenta à la cour et dans les provinces l’esprit de faction. Cependant les obstacles allaient grossissant d’heure en heure. Pendant que les orateurs parlementaires réveillaient les échos si longtemps muets de la grand’chambre, où princes du sang, législateurs, ducs et présidens à mortier menaçaient de remettre aux chances d’un pugilat le sort de leurs prétentions ; pendant que les robes noires de la Sorbonne ameutaient les passions pour signer l’appel et préparer une révolution religieuse, Alberoni accumulait sur tous les points du globe les matériaux d’un immense incendie, et le cabinet de Madrid mettait en question jusqu’au droit du premier prince du sang à la régence ne désespérant pas de rallier, au nom de Philippe V, des mécontens qu’il savait nombreux et qu’il croyait puissans. Le duc d’Orléans, qui n’aimait du pouvoir que les joies faciles et qui ne se trouvait à l’aise que dans une orgie ou dans une bataille, entra d’emblée dans une carrière antipathique à sa nature, car les dangers devaient en être conjurés, non par le courage, mais par la vigilance, non par l’épée, mais par l’adresse. Brouillé avec le parlement et le jansénisme, qui naguère l’avaient acclamé, et transformé de général en diplomate, il perçut nettement cette vérité : que le premier intérêt de la France, après cinquante années de guerre, était de sauvegarder la paix du monde. Nous le verrons lier avec obstination sa propre destinée au triomphe d’une pensée qui demeurera l’honneur de son gouvernement et son titre principal devant la postérité.


LOUIS DE CARNE.

  1. Régence du duc d’Orléans, ouvrage posthume de Marmontel, 2 vol. in-12, 1805.
  2. Mémoires secrets sur les régences de Louis XIV et de Louis XV, par M. Duclos, historiographe de France, etc., Paris 1791.
  3. L’importante conversation de Saint-Germain, rapportée par Saint-Simon, se trouve reproduite presque dans les mêmes termes par le maréchal de Berwick, fils naturel de Jacques II. Voyez les mémoires du maréchal, seconde partie, année 1715, p. 244.
  4. Le procès-verbal imprimé de la séance du 2 septembre 1715, les manuscrits du duc de Chaulnes et du duc d’Autin, ceux qu’a publiés l’abbé Millot sous le nom du duc de Noailles, exposent les faits à peu près comme les Mémoires de Saint-Simon, et le récit de ce dernier est, dans ses principales circonstances, conforme aux bruits publics recueillis et reproduits par Mlle Delaunay. (Mémoires de Mme de Staal, p. 323, éd. Petitot.)
  5. Mémoires du duc de Saint-Simon, éd. 1853, t. XXIII, p. 13.
  6. Un écrivain militaire d’un grand poids a récemment contesté la pression exercée sur le duc d’Orléans, durant la campagne d’Italie, par les ordres de la cour, directement adressés à Vendôme, à La Feuillade et à Marcin. En énonçant ce fait, j’ai exprimé l’opinion unanime des historiens du XVIIIe siècle, et M. le général Pelet me permettra d’ajouter que cette opinion me parait confirmée plutôt qu’elle n’est détruite par les documens originaux consignés dans l’importante publication qu’il a dirigée. Il résulte en effet de la plupart des lettres du duc d’Orléans au roi, et surtout de ses dépêches adressées à Chamillart, que ce prince fut en désaccord constant avec les généraux placés sous ses ordres pour la manière de conduire les opérations du siège et pour le plan de la campagne. Il résulte également des faits que les propositions de La Feuillade, et plus encore celles du maréchal de Marcin, prévalurent constamment contre celles du commandant en chef malgré les dissentimens chaque jour exprimés dans la correspondance de celui-ci. C’est une question très secondaire que de savoir si, en paralysant ainsi le duc d’Orléans, La Feuillade et Marcin suivaient un plan stratégique qui leur avait été tracé d’avance, ou s’ils étaient seulement autorisés à agir d’après leurs propres inspirations, que La Feuillade puisait dans sa confiance, et Marcin dans sa pusillanimité. Dans l’une comme dans l’autre hypothèse, il resterait démontré que le duc d’Orléans ne fut pas libre, et qu’il a pu légitimement décliner la responsabilité des événemens, comme il le fait dans un grand nombre de lettres où l’irritation est à peine voilée sous le respect. Voir surtout les lettres datées de Pignerol du 8 et du 14 septembre 1706. (Mémoires militaires relatifs à la succession d’Espagne, t. VI, p. 253 à 301.)
  7. « Et indignatio mea ipsa auxiliata est mihi. » (Isaïe, Proph., 52.)
  8. Mémoires du duc de Saint-Simon, édition 1853, t. XXIII, p. 8.
  9. Voyez, dans la Revue du 15 février 1857, l’étude sur Saint-Simon.
  10. Les détentions, qui avaient été nombreuses au moment même de la publication de la bulle Unigenitus, étaient déjà singulièrement réduites au 1er septembre 1715, jour de la mort de Louis XIV. L’auteur de l’Histoire de France durant le dix-huitième siècle a tracé une dramatique peinture de la procession des prisonniers sortant en longues files des cachots de la Bastille au milieu des larmes du peuple et de ses cris de reconnaissance. Un écrivain moins brillant que M. de Lacretelle, mais mieux renseigné sur ces matières, affirme, d’après des documens contemporains et la liste nominative des prisonniers, que lors du décret qui les rendit à la liberté, ceux-ci étaient au nombre de six seulement, et il soutient qu’au lieu de sortir solennellement en procession, ils prirent tous place de nuit dans un seul et même fiacre. (Mémoires pour servir à l’Histoire ecclésiastique du dix-huitième siècle, par M- Picot, tome Ier, p. 372.)
  11. Lettre circulaire aux évêques du 5 octobre 1717.
  12. Histoire de la Régence, par Lémontey, t. Ier, p. 174.
  13. « Suivant cet état, les biens déclarés par les justiciables, au nombre de quatre mille quatre cent dix personnes, montaient à 712,922,688 fr., sur lesquels on déduisit leurs patrimoines, dots, successions non susceptibles de taxe, montant à 493,444,297 fr. En sorte que le total des taxes est de 219,478,391 fr., ce qui fait environ deux septièmes qu’on tirait de la masse de leurs biens. » (Forbonnais, Recherches et Considérations sur les finances de la France, t. II, p. 401 ; Bâle, 1758.)
  14. Forbonnais, t. II, p. 468.
  15. Édit du 24 septembre 1718, qui rétablit les anciennes secrétaireries d’état.