La Monnaie et le mécanisme de l’échange/2

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Germer Baillière (p. 7-10).


CHAPITRE II
l’échange.


La monnaie est la mesure qui sert à fixer la valeur des choses, elle est l’intermédiaire de l’échange ; cependant je ne crois nullement nécessaire d’entrer dans une longue discussion sur la nature de la valeur et les avantages de l’échange. L’échange des denrées, personne ne pourra refuser de le reconnaître, repose sur ce principe évident, que chacun de nos besoins, pris séparément, n’exige, pour se satisfaire, qu’une quantité limitée de certains objets. Ainsi, à mesure qu’un de nos besoins est pleinement satisfait, nous en venons, suivant la remarque si juste de Senior, à souhaiter la variété, c’est-à-dire à désirer la satisfaction de quelque autre besoin. L’homme à qui l’on fournit chaque jour trois livres de pain n’en désirera pas davantage ; mais il éprouvera un vif désir d’avoir du bœuf, du thé, de l’alcool. S’il vient à rencontrer une personne qui a beaucoup de bœuf et manque de pain, tous deux donneront ce qu’ils désirent moins pour ce qu’ils désirent davantage. L’échange a été défini le troc du superflu contre le nécessaire, et cette définition deviendra correcte si nous la modifions ainsi : L’échange est le troc de ce qui est relativement superflu contre ce qui est relativement nécessaire.

Assurément on ne saurait fixer avec exactitude combien il faut à chaque personne de pain, de bœuf, ou de thé, combien d’habits et de chapeaux. Nos désirs n’ont pas de limites précises ; tout ce qu’on peut dire c’est qu’à mesure que nous sommes plus abondamment pourvus d’une substance, le besoin que nous en sentons s’affaiblit dans une certaine mesure. Un verre d’eau dans le désert, ou sur le champ de bataille, peut sauver la vie, et devient d’une utilité infinie. Une personne a besoin de deux ou trois pintes par jour pour sa boisson et pour sa cuisine. Il serait fort à souhaiter, pour la propreté, que chacun en eût un gallon ou deux par jour ; mais nous ne tardons pas à atteindre un point où un approvisionnement d’eau plus considérable prend bien moins d’importance. On a reconnu que, pour la population d’une ville moderne, une quantité de vingt-cinq gallons par tête et par jour suffit à tous les besoins, et qu’il ne serait guère utile d’en fournir davantage. Parfois enfin il s’en faut de beaucoup que l’eau soit utile : ainsi dans une inondation, dans une maison humide, dans une mine envahie.

l’utilité et la valeur ne sont pas des qualités intrinsèques

Une chose ne peut donc être dite utile que lorsqu’elle est fournie en temps opportun et en quantité modérée. L’utilité n’est pas, dans une substance, une qualité intrinsèque ; car, s’il en était ainsi, quelque quantité de cette substance que l’on possédât, on en désirerait toujours davantage. Nous ne devons pas confondre l’utilité d’une chose avec les propriétés physiques d’où dépend cette utilité. L’utilité et la valeur ne sont que des qualités accidentelles d’une chose, naissant de ce fait que quelqu’un a besoin de cette chose ; et le degré d’utilité, ainsi que la quantité de valeur qui en résulte, sont en raison inverse de la satisfaction qui a été antérieurement donnée à ce besoin.

Si donc nous considérons que le degré de l’utilité varie sans cesse, et qu’elle est même variable pour chacune des parties différentes d’une même marchandise, nous reconnaîtrons sans peine que nous échangeons les parties de notre propriété, qui ne présentent pour nous qu’une faible utilité, contre des objets qui, peu utiles à d’autres, sont vivement désirés pur nous. Cet échange se poursuit jusqu’au moment où la portion de son bien qu’on céderait égale en utilité celle qu’on recevrait, de telle sorte qu’il n’y aurait plus de gain : si l’on poussait l’échange plus loin il y aurait perte. Sur ces considérations il est facile d’établir une théorie de la nature de l’échange et de la valeur que j’ai exposée dans mon livre[1] intitulé « Théorie de l’Économie politique. » On y voit que les lois bien connues de l’offre et de la demande sont conformes à cette idée de l’utilité, et fournissent ainsi une vérification de la théorie. Depuis la publication de l’ouvrage que je viens de citer, M. Léon Walras, l’ingénieux professeur d’économie politique de Lausanne, est arrivé de son côté à la même théorie de l’échange[2], ce qui est, pour la vérité de la théorie, une confirmation remarquable.

la valeur exprime le rapport des objets échangés.

Fixons maintenant notre attention sur ce fait que, dans tout échange, une quantité déterminée d’une substance est échangée contre une quantité définie d’une autre substance. Les choses échangées peuvent être extrêmement différentes de leur nature et se mesurer de diverses manières. Nous pouvons donner, par exemple, un certain poids d’argent contre une certaine longueur de corde, ou un tapis d’une certaine surface, ou un certain nombre de gallons de vin, ou une force de tant de chevaux, ou un transport à telle distance. Les quantités à mesurer peuvent s’exprimer en termes d’espace, de temps, de masse, de force, d’énergie, de chaleur, ou en unités physiques quelconques. Mais toujours chaque échange consistera à donner tant d’unités d’une chose pour tant d’unités d’une autre, chaque chose étant mesurée de la manière qui lui est propre.

Ainsi tout acte d’échange se présente à nous sous la forme d’un rapport entre deux nombres. D’ordinaire on emploie le mot de valeur, et si, aux prix courants, une tonne de cuivre s’échange contre dix tonnes de fer en barres on a l’habitude de dire que la valeur du cuivre est, à poids égal, dix fois celle du fer.

Cet emploi du mot de valeur, dans le sens du moins où nous le prenons ici, n’est qu’une manière indirecte d’exprimer un rapport. Quand nous disons que l’or vaut plus que l’argent, nous entendons par là, que, dans les transactions ordinaires, le poids de l’argent dépasse celui de l’or contre lequel on l’échange.

Mais la valeur, ainsi que l’utilité, n’est pas dans une chose une propriété intrinsèque ; c’est un accident extrinsèque, un rapport. Jamais nous ne parlerons de la valeur d’une chose sans avoir dans l’esprit quelque autre chose avec laquelle nous mettons la première en rapport pour l’évaluer. Une même substance peut augmenter et diminuer de valeur dans le même temps. Si, en échange d’un poids d’or déterminé, je puis obtenir plus d’argent et moins de cuivre que d’ordinaire, la valeur de l’or s’est élevée relativement à l’argent ; mais elle s’est abaissée relativement au cuivre. Il est évident qu’une propriété intrinsèque d’une chose ne peut augmenter et diminuer en même temps. Donc la valeur ne peut être qu’un simple rapport, une qualité accidentelle d’une chose relativement à d’autres choses et aux personnes qui en ont besoin.



  1. Theory of political economy, in-8, 1871 (London, Macmillan)
  2. Walras, Éléments d’économie politique pure. Lausanne, Paris (Guillaumin), 1874.